L'AGRICULTEUR.
Drôles de capitalistes!
MARCHAIS.
Vous embrouillez tout!
LEDRU.
C'est se ficher du monde!
TOUS.
Oui! la clôture! à la porte! la clôture!
LE PRÉSIDENT.
Cela devient intolérable! on ne peut plus...
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Je vais faire évacuer l'asile!
ROUSSELIN, à part, apercevant Murel qui entre.
Murel!
LEDRU.
Que le candidat justifie les éloges qu'il a donnés devant moi aux opinions du sieur Bouvigny! (Aux ouvriers.) Vous y étiez, vous autres?
ROUSSELIN.
Mais... je... je...
LEDRU.
Il est perdu!
HEURTELOT.
Tendez la gaffe!
VOINCHET.
Un médecin! (Rire général.)
MUREL.
J'étais là aussi, moi! L'honorable M. Rousselin a paru condescendre aux idées de Bouvigny! Il ne s'en cache pas! Il s'en vante!
ROUSSELIN, fièrement.
Ah!
MUREL.
Et c'était précisément à cause des électeurs qui l'entouraient, pour affermir leurs convictions, en leur faisant voir jusqu'à quel point peut aller dans la tête de certaines personnes...
ROUSSELIN.
L'obscurantisme!
MUREL.
Effectivement! C'était, dis-je, un procédé de tactique parlementaire, une ruse... bien légitime, passez-moi l'expression, pour le faire tomber dans le panneau.
HEURTELOT.
Oh! oh! trop malin!
LEDRU.
Alors, il s'est conduit en saltimbanque.
MUREL.
Mais je...
HEURTELOT.
Ne le défendez plus!
LEDRU.
Et voilà l'homme qui avait promis d'aller caloter le préfet!
ROUSSELIN.
Pourquoi pas?
LE GARDE CHAMPÊTRE, le frappant légèrement sur l'épaule.
Doucement, monsieur Rousselin!
TOUS.
Assez! assez! la clôture! la clôture! (Tout le monde se lève. Rousselin fait un geste désespéré, puis se retourne vers le président qui sort.)
LE PRÉSIDENT.
Une séance peu favorable, cher monsieur; espérons qu'une autre fois...
ROUSSELIN, observant Murel.
Murel qui s'en va! (A Marchais qui passe devant lui.) Marchais! ah! c'est mal! c'est mal!
MARCHAIS.
Que voulez-vous, avec vos opinions!...
SCÈNE III.
ROUSSELIN, ONÉSIME, LE GARÇON DE CAFÉ.
ROUSSELIN, redescendant.
Oh! mes rêves!...--je n'ai plus qu'à m'enfuir, ou à me jeter à l'eau maintenant! On va faire des gorges chaudes, me blaguer! (Considérant les chaises.) Ils étaient là!... oui! et au lieu de cette foule en délire dont j'écoutais d'avance les trépignements... (Le garçon de café entre pour ranger les chaises.) Ah! fatale ambition, pernicieuse aux rois comme aux particuliers!... et pas moyen de faire un discours! tous mes mots ont raté! Comme je souffre! comme je souffre! (Au garçon de café.) Ah! vous pouvez les prendre! je n'en ai plus besoin! (A part.) Leur vue me tape sur les nerfs maintenant!
LE GARÇON DE CAFÉ, à Onésime sur l'estrade et qui se trouve caché par la contrebasse.
Restez-vous là?
ONÉSIME, timidement.
Monsieur Rousselin!
ROUSSELIN.
Ah! Onésime!
ONÉSIME, s'avançant.
Je voudrais trouver quelque chose de convenable... pour vous dire que je participe aux désagréments...
ROUSSELIN.
Merci! merci! Car tout le monde m'abandonne!... jusqu'à Murel!
ONÉSIME.
Il vient de sortir avec le clerc de Me Dodart!
ROUSSELIN.
Si j'allais le trouver? (Regardant dehors.) Il y a encore trop de monde sur la place, et le peuple est capable de se porter sur moi à des excès!...
ONÉSIME.
Je ne crois pas!
ROUSSELIN.
Cela s'est vu! On peut être outragé, déchiré! Ah! la populace! je comprends Néron!
ONÉSIME.
Quand mon père a reçu cette lettre du préfet qui lui enlevait tout espoir, il a été comme vous, bien triste! Cependant il a repris le dessus, à force de philosophie!
ROUSSELIN.
Dites-moi, vous qui êtes excellent, vous n'allez pas me tromper?
ONÉSIME.
Oh!
ROUSSELIN.
Est-ce que M. votre père... (Se retournant vers le garçon qui remue les chaises.) Il est irritant, ce garçon-là! Laissez-nous tranquilles! (Le garçon sort.) Est-ce que votre père avait autant de voix qu'on le soutient? Il m'a défilé une liste de communes!...
ONÉSIME.
Il est toujours sûr de soixante-quatre laboureurs. J'ai vu leurs noms!
ROUSSELIN, à part.
C'est un chiffre, cela!
ONÉSIME.
Mais... j'ai quelque chose pour vous. Une vieille femme, que je ne connais pas, m'a dit comme j'entrais à la séance: «Faites-moi le plaisir de remettre ce billet à M. Rousselin.» (Il le lui donne.)
ROUSSELIN.
Une drôle de lettre! Voyons un peu! (Lisant.) «Une personne qui s'intéresse à vous croit de son devoir de vous prévenir que Mme Rousselin... (Il s'arrête bouleversé.)
ONÉSIME.
Dois-je porter la réponse?
ROUSSELIN, ricanant convulsivement.
La... la... la réponse?
ONÉSIME.
Oui? laquelle?
ROUSSELIN, furieux.
C'est un coup de pied pour l'imbécile qui fait de pareilles commissions! (Onésime s'enfuit.)
Une lettre anonyme, après tout, je suis bien sot de m'en tourmenter! (Il la froisse et la jette.) La haine de mes ennemis n'aura donc pas de bornes! Voilà une machination qui dépasse toutes les autres! C'est pour me distraire de la vie politique, pour me gêner dans ma candidature; et on m'attaque jusqu'au fond de l'honneur! Cette infamie-là doit venir de Gruchet?... Sa bonne est sans cesse à rôder autour de la maison... (Il ramasse la lettre, et lisant.) «Que votre femme a un amant!» On n'est pas l'amant de ma femme!--Quels sont les hommes qui peuvent être son amant?...
Est-ce assez bête!... Cependant l'autre soir, sous les quinconces, j'ai entendu un soufflet, presque aussitôt un baiser! J'ai bien vu miss Arabelle! mais sûrement elle n'était pas seule, puisque, d'autre part, un soufflet?... Est-ce qu'un insolent se serait permis envers Mme Rousselin?... Oh! elle me l'aurait dit? Et puis, le baiser dans ce cas-là eût précédé le soufflet, tandis que j'ai fort bien entendu un soufflet d'abord, et un baiser ensuite! Bah! n'y pensons plus! j'ai bien d'autres choses! Non! non! tout à mon affaire! (Il va pour sortir.)
SCÈNE IV.
ROUSSELIN, GRUCHET.
GRUCHET.
Il n'est pas là, M. Murel?
ROUSSELIN.
Vous venez me narguer, sans doute? jouir de ma défaite, ajouter vos persiflages...
GRUCHET.
Pas du tout!
ROUSSELIN.
Au moins, faut-il se servir d'armes loyales, monsieur!
GRUCHET.
Le droit est de mon côté!
ROUSSELIN.
Je sais bien qu'en politique...
GRUCHET.
Ce n'est pas la politique qui me fait agir, mais des intérêts plus humbles. M. Murel...
ROUSSELIN.
Eh! je me moque de Murel!
GRUCHET.
Voilà huit jours qu'il m'échappe, malgré ses promesses. Et il se conduit d'une manière abominable! Non content de s'être livré sur moi à des violences,--je pouvais le traduire en justice; je n'ai pas voulu, par respect du monde et considération pour l'industrie.
ROUSSELIN.
Plus vite, je vous prie!
GRUCHET.
M. Murel s'est engagé, en arrivant ici, dans des opérations de Bourse, qui furent d'abord heureuses; et il a si bien fait... que... une première fois, je lui ai prêté dix mille francs. Oh! il me les a rendus, et même avec des bénéfices! Deux mois plus tard, autre prêt de cinq mille! Mais la chance avait tourné. Une troisième fois...
ROUSSELIN.
Est-ce que ça me regarde?
GRUCHET.
Bref, il me doit actuellement trente mille deux cent vingt-six francs et quinze centimes!
ROUSSELIN, à part.
Ah! c'est bon à savoir!
GRUCHET.
Ce jeune homme a abusé de ma candeur! Il me leurrait avec la perspective d'une belle affaire, un riche mariage.
ROUSSELIN, à part.
Coquin!
GRUCHET.
Par sa faute, je me trouve sans argent. Depuis quelque temps, j'en ai tellement dépensé! (Il soupire.) Et, puisque vous êtes son ami, arrangez-vous, priez-le, pour qu'il me rende ce qui m'appartient.
ROUSSELIN.
Me demander cela, vous, mon rival!
GRUCHET.
Je n'ai pas fait le serment de l'être toujours! J'ai du cœur, monsieur Rousselin; je sais reconnaître les bons offices!
ROUSSELIN.
Comment! lorsque je possède une reconnaissance de six mille francs, prêtés autrefois pour commencer vos affaires, et dont les intérêts, depuis l'époque, montent à plus de vingt mille!
GRUCHET.
C'est même où je voulais en venir.. Donnant, donnant.
ROUSSELIN.
Je n'y suis plus du tout!
GRUCHET.
Songez donc que beaucoup de personnes dépendent de moi, et que j'ai, sans qu'il y paraisse, pas mal d'influence! Si vous me remettiez le papier en question, on pourrait s'entendre.
ROUSSELIN.
Sur quoi?
GRUCHET.
Je lâcherais les électeurs.
ROUSSELIN.
Et si je ne suis pas nommé?... Je perds mon argent!
GRUCHET.
Vous êtes trop modeste!
ROUSSELIN.
Hein?
GRUCHET.
A votre guise! Jusqu'à la dernière minute, il sera temps! Mais je vous répète que vous avez tort! (Il se dirige vers la gauche.)
ROUSSELIN.
Où allez-vous donc par là?
GRUCHET.
Dans ce cabinet, où mon ami Julien doit être à travailler sur le procès-verbal de la séance. Je vous assure que vous avez tort! (Il sort.)
SCÈNE V.
ROUSSELIN, puis MUREL.
ROUSSELIN.
Est-ce un piège, ou serait-ce la vérité? Quant à Murel, c'est un sauteur qui faisait tout bonnement une spéculation. Oh! je m'en doutais un peu! Mais, à présent, je ne vois pas pourquoi je me gênerais; il a perdu son crédit sur le peuple, et ma foi...
MUREL, entre joyeux.
Pardon de vous avoir quitté si vite! Je viens de chez Dodart. Quel événement, mon cher! Un bonheur!...
ROUSSELIN.
Ah! vous en faites de belles! Je suis obligé de recevoir vos créanciers. Gruchet exige trente mille francs!
MUREL.
La semaine prochaine, il les aura!
ROUSSELIN.
Encore vos forfanteries! Jamais vous ne doutez de rien!... De même pour ma candidature! On n'est pas en vérité moins habile, et vous auriez dû plutôt...
MUREL.
Soutenir Gruchet, n'est-ce pas?
ROUSSELIN.
C'est tout comme! L'Impartial, depuis huit jours, n'a rien fait.
MUREL.
J'étais en voyage et je suis revenu sans même attendre...
ROUSSELIN.
Mauvaise excuse!
MUREL.
La réclamation de Gruchet est une vengeance. Je me perds à cause de vous; heureusement que...
ROUSSELIN.
Quoi donc!
MUREL.
Vous m'avez, en quelque sorte, promis la main de votre fille...
ROUSSELIN.
Oh! oh! entendons-nous!
MUREL.
Mais vous ne savez donc pas que je viens d'hériter!
ROUSSELIN.
De votre tante, peut-être?
MUREL.
Certainement!
ROUSSELIN.
La plaisanterie est rebattue.
MUREL.
Je vous jure que ma tante est morte!
ROUSSELIN.
Eh bien! enterrez-la, et ne me bernez pas avec vos histoires d'héritage.
MUREL.
Rien de plus vrai! Seulement, comme la pauvre femme a trépassé depuis mon départ, on cherche si quelquefois un autre testament...
ROUSSELIN.
Ah! il y a des si! Eh bien, mon cher, moi, j'aime les gens sûrs des choses qu'ils disent et entreprennent.
MUREL.
Monsieur Rousselin, vous oubliez trop ce que je puis faire pour vous!
ROUSSELIN.
Pas grand'chose! Les ouvriers ne vous écoutent plus!
MUREL.
Vraiment! Parce qu'il y a cinq ou six braillards peut-être... des hommes que j'avais renvoyés de ma fabrique... Mais tous les autres!
ROUSSELIN.
Pourquoi ne sont-ils pas venus?
MUREL.
Comment les amener, étant absent?
ROUSSELIN, à part.
Cela, c'est une raison.
MUREL.
Vous ne connaissez pas leur humeur, et je parie que d'ici à dimanche prochain, si je voulais, j'aurais le temps... Mais non, je ne m'en mêle plus... et... je recommanderai Gruchet!
ROUSSELIN, à part.
Il me fait des menaces!... Est-ce que j'aurais encore des chances? (Haut.) Ainsi vous croyez... que l'effet de la réunion... n'a pas été absolument mauvais?
MUREL.
Ah! vous avez blessé le peuple!
ROUSSELIN.
Mais j'en suis du peuple! Mon père était un modeste travailleur. Voilà ce qu'il faut leur dire, mon bon Murel, et que j'ai souffert pour eux, car le gouvernement a mis la main sur moi, là, tout à l'heure! Retournez à la filature.
MUREL.
Mais écoutez!... j'apporte...--on n'attend plus que le certificat de décès de mon cousin...
ROUSSELIN.
Faites-leur comprendre!
MUREL.
Premièrement, une ferme.
SCÈNE VI.
LES MÊMES, MADAME ROUSSELIN, LOUISE.
MADAME ROUSSELIN, à la cantonade.
Louise, suis-moi donc! Qu'as-tu à regarder partout? (A son mari.) Ah! je te trouve enfin; j'étais inquiète. S'il y a du bon sens!
ROUSSELIN.
Je ne pouvais pas...
LOUISE, apercevant Murel.
Mon ami!
MUREL.
Louise!
MADAME ROUSSELIN, scandalisée.
Que signifie? Est-ce une tenue pour une jeune personne? Et vous-même, monsieur, une pareille familiarité!...
MUREL.
Mon Dieu, madame, M. Rousselin pourra vous dire...
MADAME ROUSSELIN.
Je suis curieuse, en effet (tirant son mari à l'écart), de voir par quelles raisons ma fille...
ROUSSELIN.
Ma chérie, d'abord tu comprendras...
LOUISE, à Murel, à part.
C'est moi qui ai poussé ma mère à venir; je vous savais ici; pas d'autre moyen!...
MUREL, de même.
Il faut brusquer tout; je vous dirai pourquoi. (S'avançant vers M. et Madame Rousselin.) Madame, bien qu'on ait l'habitude d'employer pour de telles démarches des intermédiaires, je m'en passe forcément, et je vous prie de m'accorder en mariage Mlle Louise.
MADAME ROUSSELIN.
Monsieur, mais, monsieur, on ne prend pas les gens...
MUREL, vite.
Ma nouvelle position de fortune me permet...
ROUSSELIN.
Ah! il faut voir!
MADAME ROUSSELIN.
Cela est si en dehors des procédés ordinaires...
LOUISE, souriant.
Oh! maman!
MADAME ROUSSELIN.
Et cette inconvenance, dans un endroit public! (Julien entre par la porte de gauche.)
SCÈNE VII.
LES MÊMES, JULIEN.
JULIEN, à Rousselin.
Je viens, monsieur, me mettre à votre disposition.
ROUSSELIN.
Vous?
JULIEN.
Oui, moi, absolument!
MUREL, à part.
Qui l'amène?
JULIEN.
Mon journal ayant une autorité de vieille date dans le pays, je peux vous être utile.
ROUSSELIN, ébahi.
Mais Murel?
JULIEN, regardant madame Rousselin.
J'ai entendu à travers cette cloison tout ce qui s'est passé à la séance, et il m'est facile d'en faire un compte rendu favorable (désignant Murel), avec la permission, toutefois, de mon chef.
MUREL.
Parbleu! depuis assez longtemps!...
ROUSSELIN.
Comment vous exprimer...
MADAME ROUSSELIN, bas à son mari.
Tu vois que j'ai réussi, hein? (Bas à Julien.) Je vous remercie.
JULIEN, de même.
Vos yeux me soutenaient! c'est fait!
ROUSSELIN, à sa femme.
Il est charmant! Défendu par vous, qui êtes un polémiste!...
MUREL.
Un talent flexible, clair, pittoresque!
ROUSSELIN.
Je crois bien!
MUREL.
Et d'une violence quand il veut s'en donner la peine? (Bas à Julien.) Dites que l'idée vient de moi; vous m'obligerez.
JULIEN.
Malgré les arguments de notre ami Murel,--car il vous prône avec une ardeur!--je demeurais dans mon obstination. (Regardant madame Rousselin.) Mais tout à coup, comme éclairé par une lumière, et obéissant à une voix, j'ai vu, j'ai compris.
ROUSSELIN.
Ah! cher monsieur, je suis pénétré de reconnaissance!
JULIEN, bas, à madame Rousselin.
Quand nous reverrons-nous?
MADAME ROUSSELIN, de même.
Je vous le ferai savoir.
ROUSSELIN, à Julien.
Par exemple, je ne sais pas comment vous vous y prendrez!
JULIEN, gaiement.
Ceci est mon affaire!
ROUSSELIN, à sa femme.
Prie donc M. Julien de venir ce soir dîner chez nous, en famille.
MADAME ROUSSELIN, faisant une révérence.
Mais certainement, avec le plus grand plaisir.
JULIEN, saluant.
Madame!
ACTE QUATRIÈME
Le cabinet de Rousselin. Au fond, une large ouverture avec la campagne à l'horizon. Plusieurs portes. A gauche, un bureau sur lequel se trouve une pendule.
SCÈNE PREMIÈRE.
PIERRE, puis LE GARDE CHAMPÊTRE, puis FÉLICITÉ.
PIERRE, à la cantonade, d'une voix très haute.
François, allez prendre dans le char à bancs huit messieurs à Saint-Léonard, et vous ne refermerez pas la grille!--Il faut qu'Élisabeth porte encore des bulletins.--Vous n'oublierez pas, en revenant, le papetier pour les cartes de visite.
(Entre un commissionnaire qui halète sous un ballot de journaux.) C'est lourd, hein! mon brave... Mettez cela ici, bon! (L'homme dépose son ballot par terre, près d'un autre beaucoup plus grand.) Et descendez vous rafraîchir à la cuisine. On y boit du champagne dans des pots à confitures; rien ne coûte, vu la circonstance!
Ce soir l'élection, et la semaine prochaine, Paris! Voilà assez longtemps que j'en rêve le séjour, principalement pour les huîtres et le bal de l'Opéra! (Considérant les deux tas de journaux.) L'article de M. Julien, encore! A qui en distribuer? Tout le monde en a, sans exagération, au moins trois exemplaires! Et il nous en reste!... N'importe! à l'ouvrage! (Il commence à diviser le tas par petits paquets. Entre le garde champêtre.) Ah! père Morin, aujourd'hui vous êtes en retard!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
C'est qu'il y a eu, chez M. Murel, une espèce d'émeute; les ouvriers maintenant sont contre lui; [on parle même de faire venir de la troupe[7]]. Ah! ça ne va pas! Ça ne va pas! (Il se met à aider Pierre. Entre Félicité.)
[7] Enlevé par LA CENSURE.
PIERRE.
Tiens, Félicité! Bonjour, madame Gruchet.
FÉLICITÉ.
Malhonnête!
PIERRE.
Je vous croyais fâchée depuis que votre maître nous fait concurrence?
FÉLICITÉ, sèchement.
Ça ne me regarde pas!... J'ai une commission pour le vôtre.
PIERRE.
Il est sorti.
FÉLICITÉ.
Mais il rentrera pour déjeuner?
PIERRE.
Est-ce qu'on déjeune! Est-ce qu'on a le temps! Monsieur, du matin au soir, n'arrête pas! Madame porte des secours à domicile! et Mademoiselle, avec un grand tablier, distribue des potages aux pauvres!
FÉLICITÉ.
Et l'institutrice?
PIERRE.
Oh! plus gnian-gnian que jamais! (Au garde champêtre.) Non! comme cela! (Pliant un journal.) C'est Monsieur qui m'a appris, de manière à ce que l'on voie, du premier coup d'œil, l'article.
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Il cause dans l'arrondissement une agitation!
PIERRE.
Pour être tapé, il l'est.
FÉLICITÉ.
En attendant, n'y aurait-il pas moyen de lui dire un mot, à votre Anglaise?
PIERRE, désignant la porte de gauche.
Sa chambre est par là, au fond du corridor, à droite.
FÉLICITÉ.
Oh! je sais. (Elle se dirige vers la porte.)
PIERRE.
Notre patron! (Félicité se retire dans un coin et reste immobile.)
SCÈNE II.
LES MÊMES, ROUSSELIN.
ROUSSELIN, en entrant, presse chaleureusement la main de Pierre.
Mon cher ami...
PIERRE, étonné.
Mais, monsieur?...
ROUSSELIN.
Une distraction, c'est vrai! L'habitude de donner au premier venu des poignées de main est plus forte que moi... J'en ai la paume enflée. (Au garde champêtre.) Ah! très bien! (Lui glissant de l'argent d'une manière discrète.) Merci!... et... ne craignez pas... si jamais vous aviez besoin...
LE GARDE CHAMPÊTRE, avec un geste pour le rassurer.
Oh! (Il sort avec Pierre qui l'aide à porter les journaux.)
ROUSSELIN.
Il enfonce toutes les objections, l'article!--démontrant fort bien qu'il est absurde d'avoir des opinions arrêtées d'avance, et que ma conduite par là est plus sage et plus loyale. Il vante mes lumières administratives, il dit même que j'ai fait mon droit,--j'ai poussé jusqu'au premier examen,--et avec des tournures de style!...--C'est pourtant à ma femme que je dois cela!
FÉLICITÉ, s'avançant et lui remettant une lettre.
De la part de M. Gruchet!
ROUSSELIN.
Ah! (Lisant.) «La quittance, et je me désiste. Vous pouvez la confier à ma bonne.»
Diable! Voilà ce qu'on appelle vous mettre le couteau sur la gorge!
Mais s'il se retire, pas d'autre concurrent, et je suis nommé! Mon Dieu, oui! C'est bien clair! La somme est lourde cependant, et je n'aurai plus contre lui aucun moyen?... Eh! quand il sera élu, belle avance! Pour six mille francs, dont je ne parlais pas, que j'avais oubliés... A quoi me serviraient-ils? Bah! on n'a rien sans sacrifice! (Il ouvre son bureau.) Tenez! (Donnant un petit papier à Félicité.) Dépêchez-vous! votre maître attend!
FÉLICITÉ.
Merci, monsieur! (Elle sort.)
ROUSSELIN.
La démission est tardive! Bah! le scrutin ne fait que d'ouvrir, et quand j'y perdrais quelques voix...
SCÈNE III.
ROUSSELIN, MUREL, DODART.
MUREL.
Ah! maintenant vous me croirez. Je vous amène le notaire avec toutes ses preuves.
DODART.
Voici les actes de l'état civil, et l'extrait d'inventaire établissant les droits et qualités de mon client à la succession de Mme veuve Murel, de Montélimart, sa tante.
ROUSSELIN.
Mes compliments!
MUREL.
Ainsi rien ne s'oppose plus à ce que.
ROUSSELIN.
Quoi? qu'est-ce que vous dites?
MUREL.
Mon mariage?
ROUSSELIN.
Et comment voulez-vous que dans un jour pareil!
MUREL.
Sans doute! Cependant, sans rien décider, on pourrait convenir...
ROUSSELIN, à Dodart.
Savez-vous quelque chose de nouveau? On ne vous a pas dit, par hasard, que Gruchet....
MUREL.
Mon cher, il me semble que vous pourriez accorder plus d'attention...
ROUSSELIN.
Non! pas de bavardage! Vous feriez mieux de ne pas quitter vos hommes; le bruit court même qu'ils se disposent...
MUREL.
Mais j'ai amené exprès Dodart!
ROUSSELIN.
Allez-vous-en! Nous causerons ensemble de votre affaire!
MUREL.
Vous consentez, alors? c'est bien sûr?
ROUSSELIN.
Oui! mais ne perdez pas de temps!
MUREL, sortant vivement.
Ah! comptez sur moi! Quand je devrais leur donner de ma bourse une augmentation!... (Il sort.)
SCÈNE IV.
ROUSSELIN, DODART, puis MARCHAIS, puis PIERRE, puis ARABELLE.
ROUSSELIN.
Un bon enfant, ce Murel!
DODART.
Néanmoins, il se trompe! Les ouvriers maintenant se moquent de lui! Quant à sa fortune, par exemple...
MARCHAIS.
Serviteur! M. de Bouvigny m'envoie chercher votre réponse.
ROUSSELIN.
Comment?
MARCHAIS.
La réponse à la chose que M. Dodart vous a communiquée?
DODART, se frappant le front.
Quelle étourderie! la première peut-être qui m'arrive dans la carrière du notariat!
MARCHAIS, à Rousselin.
Et il demande un mot d'écrit.
ROUSSELIN.
Mais?...
DODART, à Rousselin.
Je vais vous dire. (A Marchais.) Patientez quelques minutes dans la cour, n'est-ce pas? (Marchais sort.) M. de Bouvigny est donc venu, il y a trois jours, m'affirmer encore une fois qu'il tenait à votre alliance...
ROUSSELIN.
Je le sais.
DODART.
Et que si vous vouliez,--dame! on se sert des moyens que l'on a; on utilise les armes que l'on possède! Ce n'est peut-être pas toujours extrêmement bien... mais...
ROUSSELIN.
Ah! vous avez une façon de parler!...
DODART.
Sans l'affaire de Murel, qui est tombée dans mon étude et qui a pris tous mes instants, je serais vite accouru.
ROUSSELIN.
Au fait, je vous en prie!
DODART.
Si vous accordez votre fille à son fils, il est sûr, entendez-vous, le comte m'a dit qu'il était sûr de vous faire élire, ne serait-ce qu'en amenant aux urnes soixante-quatre laboureurs.
ROUSSELIN.
Cet envoi de Marchais est une sommation?
DODART.
Absolument.
ROUSSELIN.
Eh bien?... et Murel!
DODART.
En effet, vous venez de lui promettre.
ROUSSELIN.
Lui ai-je promis?
DODART.
Oh! légèrement!
ROUSSELIN.
Pour ainsi dire, presque pas!... Cependant... Enfin que me conseillez-vous?
DODART.
C'est grave! très grave. Des liens d'amitié, des rapports d'intérêt même m'attachent à M. de Bouvigny, et je serais enchanté pour moi... D'autre part, je ne vous cache pas que M. Murel maintenant... (A part.) un contrat! (Haut.) C'est à vous de réfléchir, de voir, de peser les considérations! D'un côté le nom, de l'autre la fortune. Certainement, Murel devient un parti. Cependant le jeune Onésime...
ROUSSELIN.
Que faire?... Eh! ma femme que j'oubliais! D'ailleurs je ne peux pas agir sans sa volonté. (Il sonne.) Tout le monde est donc mort aujourd'hui! (Il crie.) Ma femme! Pierre! (A Pierre qui entre.) Dites à Madame que j'ai besoin d'elle!
PIERRE.
Madame n'est pas dans la maison!
ROUSSELIN.
Voyez au jardin! (Pierre sort.) Elle découvrira un expédient; elle est quelquefois d'un tact...
DODART.
En de certaines circonstances, je consulte, comme vous, mon épouse; et je dois lui rendre cette justice...
PIERRE rentre.
Monsieur, je n'ai pas vu Madame!
ROUSSELIN.
N'importe! trouvez-la!
PIERRE.
La cuisinière suppose que Madame est sortie depuis longtemps.
ROUSSELIN.
Pour où aller?
PIERRE.
Elle ne l'a pas dit!
ROUSSELIN.
Vous en êtes sûr?
PIERRE.
Oh! (Il sort.)
ROUSSELIN.
C'est extraordinaire! jamais de sa vie!...
ARABELLE, entrant fort émue.
Monsieur! monsieur! il faut que je vous parle! écoutez-moi! une chose importante! oh! très sérieuse, monsieur!
DODART.
Dois-je me retirer, mademoiselle? (Signe affirmatif d'Arabelle; il sort.)
SCÈNE V.
ROUSSELIN, MISS ARABELLE.
ROUSSELIN.
Que me voulez-vous? dépêchons!
MISS ARABELLE.
Mon Dieu, monsieur, pardonnez-moi si j'ose... c'est dans votre intérêt! L'absence de Madame paraît vous... contrarier? et je crois pouvoir...
ROUSSELIN.
Est-ce que par hasard?...
MISS ARABELLE.
Oui, monsieur, le hasard précisément!--Votre femme est avec M. Julien!
ROUSSELIN, abasourdi.
Comment?... (Puis tout à coup.) Sans doute! pour mon élection!
MISS ARABELLE.
Je ne crois pas! car je les ai rencontrés à la Croix bleue, entrant dans le petit pavillon,--vous savez, le rendez-vous de chasse,--et j'ai entendu cette phrase de M. Julien,--sans la comprendre peut-être, malgré l'explication que cherchait à m'en donner M. Gruchet, à qui j'en parlais tout à l'heure, et qui, lui, avait l'air de comprendre mieux que moi: «J'en sortirai avant vous, et pour vous faire connaître si vous pouvez rentrer sans crainte, j'agiterai derrière moi mon mouchoir!»
ROUSSELIN.
Impossible!!... des preuves, miss Arabelle! J'exige des preuves!
SCÈNE VI.
LES MÊMES, DODART, puis LOUISE.
DODART entre vivement.
Marchais ne veut plus attendre! Du haut de votre vignot dans le parc, il croit même apercevoir M. de Bouvigny qui descend la côte, au milieu d'une grande foule!
ROUSSELIN.
Les soixante-quatre laboureurs!
DODART.
Le comte peut les faire voter pour Gruchet!
ROUSSELIN.
Eh! non! puisque Gruchet... après tout, ce misérable-là!... on ne sait pas!
DODART.
Ou mettre des bulletins blancs!
ROUSSELIN.
C'est assez pour me perdre!
DODART.
Et l'heure avance!
ROUSSELIN, regardant la pendule.
D'un quart sur la mairie, heureusement! Que Marchais retourne vers le comte, le supplier, pour qu'il m'accorde au moins... Où est Louise? Miss Arabelle, appelez Louise! (Arabelle sort.) Comment la convaincre?
DODART.
Si vous pensez que mon intervention...
ROUSSELIN.
Non! ça la blesserait! Tenez-vous en bas, et dès que j'aurai son consentement... Mais Bouvigny demande une lettre! Est-ce que je pourrai jamais...
DODART.
La parole d'honneur suffira. Et puis, je reviendrai vous dire...
ROUSSELIN.
Eh! vous n'aurez pas le temps! A quatre heures, le scrutin ferme. Courez vite!
DODART.
Alors, j'irai tout de suite à la mairie...
ROUSSELIN.
Que je voudrais y être, pour savoir plus tôt...
DODART.
Ce sera vite fait!
ROUSSELIN.
Eh! avec votre lenteur...
DODART.
En cas de succès, je vous ferai de loin un signal.
ROUSSELIN.
Convenu!
LOUISE, entrant.
Tu m'as fait demander?
ROUSSELIN.
Oui, mon enfant! (A Dodart.) Allez vite, cher ami!
DODART, indiquant Louise.
Il faut bien que j'attende la décision de Mademoiselle!
ROUSSELIN.
Ah! C'est vrai! (Dodart sort.)
SCÈNE VII.
ROUSSELIN, LOUISE.
ROUSSELIN.
Louise! tu aimes ton père, n'est-ce pas?
LOUISE.
Oh! cette question!
ROUSSELIN.
Et tu ferais pour lui...
LOUISE.
Tout ce qu'on voudrait!
ROUSSELIN.
Eh bien! écoute-moi. Dans les existences les plus tranquilles, des catastrophes surviennent. Un honnête homme quelquefois se laisse aller à des égarements. Supposons, par exemple,--c'est une supposition, pas autre chose,--que j'aie commis une de ces actions, et que pour me tirer de là...
LOUISE.
Mais vous me faites peur!
ROUSSELIN.
N'aie pas peur, ma mignonne! C'est moins grave! Enfin, si on te demandait un sacrifice, tu te résignerais!... Ce n'est pas un sacrifice que je demande, une concession seulement! Elle te sera facile! Les rapports entre vous sont nouveaux! Il faudrait donc, ma pauvre chérie, ne plus songer à Murel!
LOUISE.
Mais je l'aime!
ROUSSELIN.
Comment! Tu t'es laissé prendre à ses manières, à tous les embarras qu'il fait?
LOUISE.
Moi! je lui trouve très bon genre!
ROUSSELIN.
Et puis, je ne peux pas te donner de détails; mais, entre nous, il a des mœurs!...
LOUISE.
Ce n'est pas vrai!
ROUSSELIN.
Cousu de dettes! Au premier jour, on le verra décamper!
LOUISE.
Pourquoi? Maintenant il est riche!
ROUSSELIN.
Ah! si tu tiens à la fortune, je n'ai rien à dire. Je te croyais des sentiments plus nobles!
LOUISE.
Mais le premier jour je l'ai aimé!
ROUSSELIN.
Tu as ton petit amour-propre aussi, toi! avoue-le! Tu ne dédaignes pas le flafla, tout ce qui brille, les titres; et tu serais bien aise, à Paris,--quand je vais être député,--de faire partie du grand monde, de fréquenter le faubourg Saint-Germain... Veux-tu être comtesse?
LOUISE.
Moi?
ROUSSELIN.
Oui, en épousant Onésime?
LOUISE[8].
Jamais de la vie! un sot qui ne fait que regarder la pointe de ses bottines, dont on ne voudrait pas pour valet de chambre! incapable de dire deux mots! Et j'aurai de charmantes belles-sœurs! Elles ne savent pas l'orthographe! Et un joli beau-père! qui ressemble à un fermier. Avec tout cela, un orgueil, et une manière de s'habiller! elles portent des gants de bourre de soie!
[8] LA CENSURE a enlevé dans cette page les mots suivants:
Dont on ne voudrait pas pour valet de chambre.
Elles ne savent pas l'orthographe.
Par un ecclésiastique éminent; on a dit à la place parfaitement.
ROUSSELIN.
Tu es bien injuste! Onésime, au fond, a beaucoup plus d'instruction que tu ne penses. Il a été élevé par un ecclésiastique éminent, et la famille remonte au XIIe siècle. Tu peux voir dans le vestibule un arbre généalogique. Pour ces dames, parbleu, ce ne sont pas des lionnes... mais enfin!... Et quant à M. de Bouvigny, on n'a pas plus de loyauté, de...
LOUISE.
Mais vous le déchiriez depuis la candidature, et il vous le rendait! Ce n'est pas comme Murel, qui vous a défendu, celui-là! Il vous défend encore! Et c'est lui que vous me dites d'oublier! Je n'y comprends rien! Qu'est-ce qu'il y a?
ROUSSELIN.
Je ne peux pas t'expliquer; mais pourquoi voudrais-je ton malheur? Doutes-tu de ma tendresse, de mon bon sens, de mon esprit? Je connais le monde, va! Je sais ce qui te convient! Tu ne nous quitteras pas! Vous vivrez chez nous! Rien ne sera changé! Je t'en prie, ma Louise chérie! tâche!
LOUISE.
Ah! vous me torturez!
ROUSSELIN.
Ce n'est pas un ordre, mais une supplication! (Il se met à ses genoux.) Sauve-moi!
LOUISE, la main sur son cœur.
Non! je ne peux pas!
ROUSSELIN, avec désespoir.
Tu te reprocheras bientôt d'avoir tué ton père!
LOUISE, se levant.
Ah! faites comme vous voudrez, mon Dieu! (Elle sort.)
ROUSSELIN, courant au fond.
Dodart! ma parole d'honneur! vivement! (Il redescend.)--Voilà de ces choses qui sont pénibles! Pauvre petite! Après tout, pourquoi n'aimerait-elle pas ce mari-là? Il est aussi bien qu'un autre! Il sera même plus facile à conduire que Murel. Non, je n'ai pas mal fait, tout le monde sera content, car il plaît à ma femme!... Ma femme! Ah! encore! C'est ce serpent d'Arabelle avec ses inventions!... Malgré moi... je...
SCÈNE VIII.
ROUSSELIN, et successivement, VOINCHET, HOMBOURG, BEAUMESNIL, LEDRU.
ROUSSELIN, apercevant Voinchet.
Vous n'êtes pas à voter, vous?
VOINCHET.
Tout à l'heure! Nous sommes quinze de Bonneval qui s'attendent au café Français, pour aller de là tous ensemble à la mairie!
ROUSSELIN, d'un air gracieux.
En quoi puis-je vous être utile?
VOINCHET.
L'ingénieur vient de m'apprendre que le chemin de fer passera décidément par Saint-Mathieu. Les probabilités étaient pour Bonneval! J'avais donc acheté tout exprès un terrain; et pour en avoir une indemnité plus forte, j'avais même créé une pépinière! Si bien que me voilà dans l'embarras. Je veux changer d'industrie, et comment me défaire tout de suite d'environ cinq cents bergamottes, huit cents passe-colmar, trois cents empereurs de la Chine, plus de cent soixante pigeons?
ROUSSELIN.
Je n'y peux rien!
VOINCHET.
Pardon! comme vous avez derrière votre parc un sol excellent,--rien que du terreau,--à raison de trente sous l'un dans l'autre, je vous céderais avec facilité...
ROUSSELIN, le reconduisant.
Bien! bien! Nous verrons plus tard!
VOINCHET.
Le marché est fait, n'est-ce pas? Vous recevrez demain la première voiture! Oh! ça ira! Je vais rejoindre les amis! (Il sort par le fond.)
HOMBOURG, entrant par la gauche.
Il n'y a pas à dire, monsieur Rousselin! il faut que vous me preniez...
ROUSSELIN.
Mais je les ai, vos alezans! Depuis trois jours, ils sont dans mon écurie!
HOMBOURG.
C'est leur place! Mais pour les charrois, les gros ouvrages, M. Bouvigny (vous le battrez toujours, celui-là) m'avait refusé une forte jument! qui n'est pas une affaire,--quarante pistoles!
ROUSSELIN.
Vous voulez que je l'achète?
HOMBOURG.
Ça me ferait plaisir.
ROUSSELIN.
Eh bien, soit!
HOMBOURG.
Faites excuse, monsieur Rousselin, mais... est-ce trop vous demander que... un petit acompte sur les alezans, ou le reste, à votre idée?...
ROUSSELIN.
Non! (Il ouvre son bureau et en tirant à lui un des tiroirs.) A la mairie, où en sommes-nous?
HOMBOURG.
Oh! ça va bien!
ROUSSELIN.
Vous y avez été?
HOMBOURG.
Parbleu!
ROUSSELIN, à part, en repoussant le tiroir.
Alors, rien ne presse!
HOMBOURG, qui a vu le mouvement.
C'est-à-dire que j'y ai été... pour prendre ma carte. J'ai même eu le temps tout juste! (Rousselin ouvre de nouveau son tiroir et donne de l'argent.) Merci de votre obligeance! (Fausse sortie.) Vous devriez faire un coup, monsieur Rousselin; j'ai un bidet cauchois...
ROUSSELIN.
Oh! assez!
HOMBOURG.
Étant un peu rafraîchi, ça ferait un poney pour Mademoiselle.
ROUSSELIN, à part.
Pauvre Louise!
HOMBOURG.
Quelque chose de coquet, enfin une distraction!
ROUSSELIN, soupirant.
Oui! je prendrai le poney! (Hombourg sort par la gauche.)
BEAUMESNIL, sur le seuil de la porte, à droite.
Deux mots seulement; je vous amène mon fils.
ROUSSELIN.
Pour quoi faire?
BEAUMESNIL.
Il est dans la cour où il s'amuse avec le chien. Voulez-vous le voir? C'est celui dont je vous avais parlé, relativement à une bourse. Nous l'espérons, d'ici à peu.
ROUSSELIN.
Je ferai tout mon possible, certainement.
BEAUMESNIL.
Ces marmots-là coûtent si cher! Et j'en ai sept, monsieur, forts comme des Turcs!
ROUSSELIN, à part.
Oh!
BEAUMESNIL.
A preuve que son maître de pension me réclame deux trimestres... et bien que la démarche... soit humiliante, si vous pouviez m'avancer...
ROUSSELIN, ouvrant le tiroir.
Combien les trimestres?
BEAUMESNIL exhibe un long papier.
Voilà! (Il en donne un autre.) Il y a, de plus, quelques fournitures! (Rousselin donne de l'argent.) Je cours vite rapporter chez moi cette bonne nouvelle. Franchement, j'étais venu exprès.
ROUSSELIN.
Comment! et mon élection?
BEAUMESNIL.
Je croyais que c'était pour demain. Je vis tellement renfermé dans ma famille, dans mon petit cercle! Mais je me rends à mes devoirs; tout de suite! tout de suite! (Il sort par la droite.)
LEDRU, entrant par le fond.
Fameux! Comme si vous étiez nommé!
ROUSSELIN.
Ah!
LEDRU.
Gruchet se retire. On le sait depuis deux heures. Il a raison, c'est prudent! Pour dire le vrai, je l'ai, en dessous, pas mal démoli; et vous devriez reconnaître mon amitié, en tâchant de me faire avoir... (Il montre sa boutonnière.)
ROUSSELIN, bas.
Le ruban?
LEDRU, très haut.
Si je ne le méritais pas, je ne dirais rien! mais nom d'un nom!... Ah! je vous trouve assez froid, monsieur Rousselin.
ROUSSELIN.
Mais, cher ami, je ne suis pas encore ministre!
LEDRU.
N'importe! j'ai derrière moi vingt-cinq hommes, des gaillards,--Heurtelot en tête, avec des ouvriers de Murel,--qui sont maintenant sous les halles à faire une partie de bouchon. Je leur ai dit que j'allais vous proposer un accommodement, et ils m'attendent pour se décider. Or je vous préviens que si vous ne me jurez pas de m'obtenir la croix d'honneur...
ROUSSELIN.
Eh! je vous en achèterai quatre d'étrangères!
LEDRU.
Au pas de course, alors! (Il sort vivement.)
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul, regardant au fond.
Il aura le temps! on a encore cinq minutes! Dans cinq minutes le scrutin ferme, et alors?...
Je ne rêve donc pas! C'est bien vrai! je pourrais le devenir! Oh! circuler dans les bureaux, se dire membre d'une commission, être choisi quelquefois comme rapporteur, ne parler toujours que budget, amendements, sous-amendements, et participer à un tas de choses... d'une conséquence infinie! Et chaque matin je verrai mon nom imprimé dans tous les journaux, même dans ceux dont je ne connais pas la langue!
Le jeu! la chasse! les femmes! est-ce qu'on aime quelque chose comme ça? Mais pour l'obtenir je donnerais ma fortune, mon sang, tout! Oui! j'ai bien donné ma fille! ma pauvre fille! (Il pleure.) J'ai des remords maintenant, car je ne saurai jamais si Bouvigny a tenu parole. On ne signe pas les votes.
(Quatre heures sonnent.) C'est fait! On dépouille le scrutin; ce sera vite fini! A quoi vais-je m'occuper pendant ce temps-là? Quelques intimes, quand ce ne serait que Murel, qui est si actif, devraient être ici pour m'apprendre les premiers bulletins!
Oh! les hommes! dévouez-vous donc pour eux! Si le pays ne me nomme pas... Eh! bien, tant pis! qu'il en trouve d'autres! J'aurai fait mon devoir! (Il trépigne.) Mais arrivez donc! arrivez donc! Ils sont tous contre moi, les misérables! C'est à en mourir! Ma tête se prend, je n'y tiens plus! J'ai envie de casser mes meubles!
SCÈNE X.
ROUSSELIN, UN MENDIANT, aveugle, qui joue de la vielle.
ROUSSELIN.
Ah! ce n'est pas un électeur, celui-là? On peut le bousculer! Qui vous a permis...?
LE MENDIANT.
La maison est ouverte, et des camarades m'ont dit qu'on y faisait du bien à tout le monde, mon cher monsieur Rousselin du bon Dieu! On ne parle que de vous! Donnez-moi quelque chose! Ça vous portera bonheur!
ROUSSELIN, à lui-même.
Ça me portera bonheur! (Il met deux doigts dans la poche de son gilet; rêvant.) L'aumône, faite en des circonstances suprêmes, a peut-être une puissance que l'on ne sait pas? et j'aurais dû, ce matin, entrer dans une église...
LE MENDIANT, faisant aller la vielle.
La charité, s'il vous plaît!
ROUSSELIN, ayant palpé ses poches.
Eh! je n'ai plus d'argent sur moi!
LE MENDIANT, jouant toujours.
Quelque chose, s'il vous plaît?
ROUSSELIN, fouillant les tiroirs de son bureau.
Non! pas un sou! pas un liard! J'ai tant donné depuis ce matin! Cet instrument m'agace! Ah! je trouverai bien un peu de monnaie qui traîne.
LE MENDIANT.
La charité, s'il vous plaît! Vous qu'on dit si riche! C'est pour avoir du pain? Ah! que je suis faible! (Près de tomber, il se soutient à la porte.)
ROUSSELIN, découragé.
Je ne peux pas battre un aveugle!
LE MENDIANT.
La moindre des choses! je prierai le bon Dieu pour vous!
ROUSSELIN, arrachant sa montre de son gousset.
Eh bien, prenez ça! et le Ciel sans doute aura pitié de moi! (Le mendiant décampe vite. Rousselin regarde la pendule.) On ne vient pas, il y a quelque malheur! personne n'ose me le dire! J'irais bien, mais les jambes... Ah! c'est trop!... tout me semble tourner! Je vais m'évanouir! (Il s'affaisse sur le canapé.)
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MISS ARABELLE.
MISS ARABELLE, le touchant à l'épaule.
Regardez! (Du doigt elle indique l'horizon; Rousselin se penche pour voir.) Au bas du sentier, en face l'école, au-dessus de la haie.
ROUSSELIN.
Quelque chose de blanc qui s'agite?
MISS ARABELLE.
Le mouchoir!...
ROUSSELIN.
Mais... je ne distingue pas!... (Puis, tout à coup, poussant un cri.) Ah! que je suis bête! c'est Dodart! Victoire! Oui, ma bonne Arabelle. Bien sûr! tenez! on accourt par ici!
MISS ARABELLE.
Du monde sur les portes! des hommes avec des fusils. (Coups de feu.)
ROUSSELIN.
C'est pour me célébrer! Bon! encore! toujours! Pif! paf! (Silence.) Écoutez donc, mon Dieu! (Bruit de pas rapides.)
SCÈNE XII.
LES MÊMES, GRUCHET, puis TOUT LE MONDE.
ROUSSELIN, se précipitant vers Gruchet.
Gruchet! quoi? parlez! Eh bien?--Je le suis?
GRUCHET le regarde des pieds à la tête, puis éclate de rire.
Ah! je vous en réponds!
TOUS, entrant à la fois, par tous les côtés.
Vive notre député! Vive notre député!
LE
CHATEAU DES CŒURS
Cette féerie n'a jamais été représentée.
Gustave Flaubert, qui depuis longtemps en avait arrêté le plan de concert avec ses amis, Louis Bouilhet et Charles d'Osmoy, l'a refondue et récrite entièrement quelques années plus tard. Il ne s'est décidé à la publier que peu de mois avant sa mort, dans une Revue, la Vie moderne, où elle parut, avec les noms des trois collaborateurs, sous la forme que nous reproduisons ici, après revision du texte sur le manuscrit.
Gustave Flaubert a encore pris part, en y faisant de notables remaniements, à un autre ouvrage dramatique, le Sexe faible, de Louis Bouilhet, dont il avait trouvé la préparation dans les papiers de l'auteur.
PREMIER TABLEAU
Une clairière dans les bois. Il fait nuit complète. A la lueur exagérée des vers luisants, on distingue çà et là de grandes masses de verdure et parmi elles des blancheurs qui circulent. Au fond, à droite, un petit lac. Le rideau se lève. Silence. On n'entend qu'un bruit de pas.
SCÈNE PREMIÈRE.
Du fond et des deux côtés de la scène débouchent des Fées, un doigt sur les lèvres. Elles sont coiffées de fleurs rustiques et de fleurs marines avec des roseaux, des épis de blé et des glaïeuls sur la tête, avec toutes les couleurs et tous les attributs des milieux où elles vivent: fées des bois, des fleuves, des montagnes. Elles se détournent pour regarder derrière elles, comme si elles avaient peur de quelque chose, se cherchent et s'appellent à voix basse dans les ténèbres.
PREMIÈRE FÉE.
Pstt! pstt!
DEUXIÈME FÉE.
Par ici!
TROISIÈME FÉE.
Attendez-moi: mon pied s'est pris dans un rayon de lumière. Un effort! (Elle bondit.) Et me voilà!
QUATRIÈME FÉE.
Sommes-nous toutes réunies?
TOUTES EN CHŒUR.
Oui. Toutes, toutes!
CINQUIÈME FÉE.
Il fait nuit, la terre dort! C'est notre heure! Allons! sautez, papillons!
D'énormes phalènes lumineuses, s'élançant des arbres, se mettent à voleter dans l'air en même temps que les Fées à danser, sur un rythme lent, avec un bourdonnement de flûte.
CHŒUR DES FÉES.
Puisqu'on nous chasse de partout, dans le jour, chez les hommes, prenons nos ébats en liberté, pendant la nuit, dans les bois.
Les hommes sont méchants, mais la nature est bonne. Le pavé des villes est dur, mais l'herbe des prairies est douce.
Ne souillons plus nos pieds dans leur fange, ne brisons plus nos cœurs contre leur poitrine.
Le suc de l'euphorbe est moins perfide que leurs tendresses, la feuille desséchée qui roule au vent d'automne plus constante que leurs serments...
Assez de fatigue! Tant pis pour eux! Débarrassées de tout soin humain, nous n'en serons que plus heureuses.
Nous ne quitterons plus nos régions natales, la liberté de l'air, des eaux et des bois.
Balançons-nous, suspendues aux lianes des arbres avec la rosée des nuits d'été; courons sur la surface des lacs bleus, cramponnées au dos des demoiselles; remontons vers le soleil, dans les rayons poussiéreux qui passent par le soupirail des celliers! Allons! vive la joie! en avant! Pétales des roses, palpitez! Ondes, murmurez! Lune, lève-toi!
La lune peu à peu s'est levée pendant le chœur des Fées. Elle brille maintenant sur le lac, et les Fées se livrent à une joie extravagante, quand tout à coup, au milieu d'elles, et du sein d'une grosse touffe de bruyères sauvages, occupant le milieu de la scène, apparaît la Reine des Fées. Stupeur générale. Toutes s'écrient: «La Reine!» et s'arrêtent.
SCÈNE II.
LA REINE, LES FÉES.
LA REINE, d'un ton courroucé.
Comment! voilà le soin que vous prenez des hommes!
LES FÉES, se récriant.
Eh! nous n'y pouvons rien. Nous avons tout essayé.
LA REINE, avec véhémence.
Mais quelques minutes encore, songez-y! et nous retombons pendant mille ans sous la domination des gnomes, puisque cette nuit est la dernière qui nous reste pour rendre aux hommes leurs cœurs volés.
UNE FÉE.
Ils ne se plaignent pas d'en manquer, ô reine! Personne, jusqu'à présent, n'a redemandé le sien! Au contraire, il y a des parents qui enseignent à leurs petits...
LA REINE.
Qu'importe! Ignorez-vous donc que les gnomes ne peuvent vivre sans les cœurs des hommes, car c'est pour s'en nourrir qu'ils les dérobent en leur mettant à la place, là (elle désigne sa poitrine) je ne sais quel rouage de leur invention, lequel imite parfaitement bien les mouvements de la nature.
UNE FÉE, riant.
En vérité, on s'y trompe!
LA REINE.
Et les pauvres humains se laissent faire sans répugnance. Quelques-uns même y trouvent du plaisir. Petit à petit, et par l'effet d'un accord mutuel, pendant que le cœur sort du dedans, les génies du mal le tirent du dehors; et c'est ainsi que leur race entière, ou presque entière, est vide de bons sentiments et de pensées généreuses.
UNE FÉE.
Et tu veux que nous vainquions les gnomes?
LA REINE.
Oui! recommencez la lutte. Un ordre supérieur a partagé entre eux et vous l'empire du monde. Nous les avons vaincus autrefois; mais, depuis mille ans, ils triomphent. Les hommes, tyrannisés par eux, s'abandonnent aux exigences de la matière. L'esprit des gnomes a passé dans la moelle de leurs os; il les enveloppe, les empêche de nous reconnaître et leur cache comme un brouillard la splendeur de la vérité, le soleil de l'idéal.
LES FÉES.
Eh! tant pis, les gnomes ne peuvent rien contre nous.
LA REINE.
Mais à mesure qu'ils étendent leur pouvoir, le vôtre se rétrécit. On se moque de nos espoirs, on repousse vos consolations, on nie même notre existence, et quand ils auront conquis toute la terre, ils convoiteront des régions plus pures; ils se jetteront sur vous avec mille forces accrues, et vos cœurs, comme ceux des autres, seront dévorés! (Les Fées poussent un cri d'épouvante.) Rassurez-vous, écoutez-moi! (Elles se rassemblent autour d'elle.) Pour sauver le genre humain d'abord, et vous ensuite, il faut attaquer la puissance de vos ennemis dans son repaire, c'est-à-dire dans l'endroit inaccessible où ils tiennent en réserve les cœurs des hommes...
LES FÉES, tumultueusement.
Allons-y!
LA REINE.
Restez! L'entreprise ne peut réussir que par le complet accord de deux amants.
LES FÉES.
Oh! ce n'est pas rare, cela; et sur la quantité...
LA REINE.
Je veux dire deux amants d'une ardeur et d'une pureté plus qu'humaine et dont l'un soit capable de mourir pour l'autre, sans avoir même l'espérance d'une larme sur sa tombe.
LES FÉES, se récriant.
Oh! oh! oh! Et où les trouver?
LA REINE.
Je l'ignore. Ils peuvent être là, tout près, comme à l'autre bout du monde, sous des haillons ou sur un trône. Fouillez partout, dans les villes, les déserts et les bois, et du bord des plages au sommet des monts. Ne négligez rien, allez! (Bruit de pas dans la coulisse.) On vient, cachons-nous. Des yeux mortels ne doivent pas nous voir!
Le soleil peu à peu s'est levé et, à travers le brouillard, il laisse voir à droite une cabane, au fond d'un massif d'arbres. Au bruit des pas qui se rapprochent, les Fées disparaissent, les unes dans les troncs des arbres voisins, d'autres plongent dans le lac, d'autres s'évanouissent dans le brouillard.
SCÈNE III.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, PAYSANS DES ENVIRONS DE PARIS; DOMINIQUE, LEUR FILS, avec une vieille livrée; M. PAUL, en costume de voyage fané, un crêpe à son chapeau; il a l'air fort accablé.
LE PÈRE THOMAS.
Du courage, mon bon monsieur Paul!
LA MÈRE THOMAS.
Allons, il faut vous mettre en route pour Paris et ne pas négliger vos affaires; quelques lieues de marche, ce n'est pas le diable!
PAUL.
Oui, je serai fort, je vais partir.
LE PÈRE THOMAS.
Oh! rien ne presse.
LA MÈRE THOMAS, à part, désignant son mari.
Imbécile, va!
PAUL.
Merci, mes braves gens; mais quant à user plus longtemps de votre hospitalité...
LE PÈRE THOMAS, à part.
Ah! enfin, il comprend!
DOMINIQUE.
Elle n'était pas digne de vous; c'est vrai! et je m'étonne que Monsieur ait consenti à la subir. Puisque l'ancien régisseur de Monsieur, ce misérable, n'a pas eu le cœur de vous offrir un appartement dans le château, c'était bien la peine de venir ici pour écouter la kyrielle de ses maudits comptes. En vérité, Monsieur n'est pas heureux depuis quelque temps.
PAUL, rêvant.
Oui, ç'a été comme une conjuration... un acharnement du hasard; la mort subite de mon père, des dettes anciennes qui se présentent, une ruine complète enfin, sans qu'on puisse en saisir la cause ni accuser personne.
DOMINIQUE, sanglotant.
Quel guignon! Nous menions une si belle vie à voyager ensemble tous les deux!
PAUL.
Calme-toi, bon Dominique, et ne parle plus du temps récent et déjà loin où nous vagabondions pour mon plaisir à travers les Indes et l'Orient. Plus de regrets! Il va encore falloir se lancer dans le monde, mais pour y chercher fortune. (Il rêve.)
LE PÈRE THOMAS.
Le difficile, c'est de l'attraper.
PAUL.
Bah! avec du courage! (Se tournant vers Dominique.) Et puis, tu ne m'abandonnes pas.
DOMINIQUE.
Oh! non, non! J'ai confiance en Monsieur; je l'ai vu à l'œuvre. N'importe! Ce serait le cas, si Monsieur veut le permettre, d'avoir à notre service quelques-uns de ces génies bienfaisants dont vous étiez si curieux là-bas! En avez-vous consulté de ces magiciens de toutes les couleurs, en robe verte, en robe jaune, en robe bleue, en manteau bariolé, sans compter ceux qui n'avaient pas de chemise! Et on aurait dit vraiment que vous croyiez à toutes leurs fariboles.
PAUL.
Peut-être! pourquoi pas?... Mais je n'ai que trop tardé, adieu!...
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, JEANNE.
LA MÈRE THOMAS.
Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi, fainéante?
PAUL, affligé.
Oh! comme vous la traitez!
LA MÈRE THOMAS.
N'allez-vous pas la défendre, monsieur Paul? Après tout, vous avez raison, allez: elle a assez parlé de vous pendant votre voyage.
PAUL.
Comment, ma mignonne, tu ne m'avais pas oublié! Tu pensais à moi?
LA MÈRE THOMAS.
Si elle y pensait, bonté divine! Figurez-vous que depuis cinq ans elle parlait de vous continuellement: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Elle demandait de vos nouvelles à tous les rouliers qui passaient, et quand le vent soufflait sur le lac, elle avait peur pour votre navire.
LE PÈRE THOMAS, voulant chasser Jeanne qui s'est rapprochée.
Ça ne te regarde pas. A l'ouvrage!
PAUL.
Comme tu as grandi! Te voilà une belle fille, maintenant! Veux-tu que je t'embrasse? (Elle baisse la tête.)
DOMINIQUE.
Avance donc, nigaude!
JEANNE, présentant son front timidement, et d'une voix émue:
Vous allez partir?
PAUL.
Oui, chère petite. Il le faut! (Il l'embrasse.)
JEANNE, s'avançant vers son frère.
Adieu aussi, toi! (Se tournant vers le père et la mère.) Car il suit Monsieur! Il me l'a promis!
LA MÈRE THOMAS, à part, à Dominique.
Tout ruiné qu'il est?
DOMINIQUE, à part.
Nous attendons des héritages!... Et puis... et puis...
LA MÈRE THOMAS, à part.
Défie-toi!
DOMINIQUE, à part.
D'ailleurs, il sera toujours temps de le planter là, s'il ne réussit pas. On parlera de moi comme d'un serviteur modèle. Ça pose...! Et avec une ou deux réclames dans les journaux... de sport... J'ai pour amis des auteurs!
LE PÈRE THOMAS.
Au moins, envoie-nous de temps en temps...
DOMINIQUE.
Impossible! Mes capitaux sont... seront engagés. Nous connaissons des gens de Bourse!
LA MÈRE THOMAS, avec admiration.
Quel gaillard!
DOMINIQUE.
Mais dès que j'aurai une position sérieuse...
LE PÈRE THOMAS, s'épanouissant.
Ah!
DOMINIQUE.
Je vous donnerai de mes nouvelles!
LA MÈRE THOMAS.
Soigne-toi bien, au moins!
DOMINIQUE.
Moi avant tout! C'est un principe!
LE PÈRE THOMAS.
Et ne te ruine pas le tempérament avec tes particulières en falbalas.
DOMINIQUE.
Allons donc! On est revenu de ces folichonneries. Le positif! Je ne sors pas de là!
LA MÈRE THOMAS.
A-t-il de l'esprit!
DOMINIQUE.
Et maintenant, les anciens, bonsoir, bon appétit et bonne santé! (Il embrasse le père.) Et d'une! (Il embrasse la mère.) Et de deux! C'est fini! Embarqué!
PAUL.
Malgré ma détresse, il veut me suivre: vous le voyez!
DOMINIQUE.
Oh! tant qu'il y en aura pour vous, je me contente! Vous ne pouvez pas vivre sans valet de chambre! C'est indécent! Je ferai retourner ma livrée, mettre un galon neuf à mon chapeau, et nous ferons encore belle figure, saperlotte! Monsieur, à vos ordres!
JEANNE, sautant au cou de son frère.
Oh! mon bon frère!
LE PÈRE THOMAS, à Dominique.
Prends garde!
DOMINIQUE.
Oui! oui!
LA MÈRE THOMAS.
Écoute donc!
DOMINIQUE, s'éloignant.
N'ayez pas peur.
LE PÈRE THOMAS.
Reviens!
DOMINIQUE.
On se reverra!
LA MÈRE THOMAS.
Mon pauvre fils!
DOMINIQUE.
Je vous écrirai! (Il a disparu.)
PAUL, au père et à la mère.
Je ne puis le retenir. Adieu! adieu! Rassurez-vous. Nous allons faire fortune. (Il sort.)
SCÈNE V.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, JEANNE.
LE PÈRE THOMAS, rêvant.
Faire fortune! devenir un gros monsieur... avoir de bons morceaux de terre... des prés... des bois... un moulin... et marcher sur le ventre à tout le monde... c'est ça qui est beau!
LA MÈRE THOMAS.
Je crois bien! (A Jeanne.) Aussi, tu entends, toi, tu vas piocher, je t'en réponds, au lieu de passer des heures entières à regarder comme tu fais dans le blanc des nuages.
JEANNE.
Cependant, dès le petit matin...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! tout ça, c'est de la paresse...
LE PÈRE THOMAS.
Écoute, il me vient une idée.
LA MÈRE THOMAS.
Ça rapportera-t-il?
LE PÈRE THOMAS.
Peut-être. Si nous envoyions Jeannette à Paris?
JEANNE.
Aller toute seule... là-bas... dans la grande ville...
LA MÈRE THOMAS.
Dame! il y en a plus d'une qui est partie en sabots de son village... et qu'on a vue revenir... Qui sait! (Regardant Jeanne.) Pas déjà si chiffonnée, la Jeannette!... Eh! pourquoi pas? C'est décidé. A partir de demain...
JEANNE.
Je vous en supplie...
LA MÈRE THOMAS.
Oh! nous n'épargnerons rien. Ton père et moi nous saurons faire des sacrifices. N'est-ce pas, Thomas? Et pour commencer, je te donne ma capeline rouge... avec mes vieilles coiffes nous trouverons bien moyen... Seras-tu assez gentille?... Ah! vois-tu, Jeannette, il faut de la coquetterie... mais de la bonne, de la vraie... de celle qui fait pousser les gros sols... et assure l'existence des parents... des bons parents.
JEANNE.
Que devenir à Paris toute seule?... Je ne saurai seulement pas me retrouver dans les rues...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! il y a des gens polis... qui vous enseignent...
JEANNE.
Je n'y connais personne.
LA MÈRE THOMAS.
Eh bien! et Dominique? Il a de si belles connaissances! Des banquiers, des militaires... tout le gouvernement, quoi!
JEANNE.
Non, je n'oserai jamais!
LA MÈRE THOMAS.
Sans compter M. Paul qui se fera un plaisir...
JEANNE.
Lui!... Une pauvre fille comme moi!
LE PÈRE THOMAS.
Mais saperlipopette!...
LA MÈRE THOMAS, au père.
Tais-toi. Tu ne sais pas la prendre. (A Jeanne.) Paris et ma belle agrafe d'or... ou bien la maison et... (Elle fait signe de lui donner des gifles.)
JEANNE, avec résignation.
Eh bien! j'irai.
LA MÈRE THOMAS.
Enfin! Mais d'ici là tu ne vas pas te croiser les bras. A l'ouvrage, et vivement!
JEANNE.
Tout de suite.
LE PÈRE THOMAS.
Par ici.
LA MÈRE THOMAS.
Par là.
JEANNE.
Je ne sais plus....
LA MÈRE THOMAS, lui donnant un soufflet.
Voilà pour t'apprendre.
LE PÈRE THOMAS.
Piaule, sanglote, file! (Ils sortent en poussant Jeanne devant eux.)
SCÈNE VI.
LES FÉES reparaissent.
TOUTES LES FÉES.
Ah! les sales vieux! Heureusement les jeunes sont meilleurs, ce qui nous fait déjà deux cœurs purs.
UNE AUTRE.
Sans doute. Mais, lui, comment pourra-t-il jamais s'éprendre d'une fillette aussi simple, aussi pauvre, aussi sale?
LA REINE.
Ah! il faudra bien que nous fassions naître cet amour, puisque notre succès en dépend. Mais comme nous ne pouvons avertir que l'un des deux, voyons, mes sœurs, décidez-vous, hâtez-vous! Lequel choisir?
LES FÉES, tumultueusement.
--Lui!
--Elle!
--Non! non!
--Elle! lui!
--Lui!
--Elle!
LA REINE.
Allons! c'est le jeune homme, car Jeanne a pour sauvegarde son ignorance et l'humilité de sa condition. Paul, au contraire, est exposé chaque jour à toutes les embûches des gnomes. Donc c'est lui que nous devons avertir quand il en sera temps seulement, et protéger dans les limites permises.
Conseils et exhortations de la Reine aux Fées pour protéger Paul.
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
On entend des voix souterraines répéter:
Ah! ah! ah!
LES FÉES s'arrêtent.
Qu'est-ce donc? L'écho, sans doute.
Elles reprennent le chant:
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
Les voix souterraines vont crescendo de force et de gaieté, et l'on voit sortir de dessous terre des petits êtres avec des têtes énormes, les gnomes; ils crient plus fort et tournent autour des Fées, qui s'enfuient prises de terreur.
DEUXIÈME TABLEAU
Un cabaret aux environs de Paris. Il fait petit jour.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CABARETIER, PAUL, DOMINIQUE, couverts de poussière, fatigués et assis devant une table où sont une bouteille de vin, deux verres, un encrier et un paquet de lettres cachetées.
DES MARAICHERS, partant pour la halle.
Adieu, père Michel!
LE CABARETIER.
Bonne chance, les enfants! (A Paul et à Dominique.) Et à présent que vous êtes servis, messieurs, vous excuserez, mais comme il est encore grand matin et que je n'attends plus de monde, je reprends mon somme. (Il monte dans son comptoir, appuie sa tête sur ses deux mains et s'endort.)
PAUL, montrant à Dominique le paquet de lettres.
Ainsi tu comprends: à peine arrivé, tu les distribueras!
DOMINIQUE, prenant les lettres.
Entendu! (Il lit au fur et à mesure.) A monsieur le vicomte Alfred de Cisy!... Bon! en voilà un dont vous avez souvent payé les dettes! Mais son adresse?
PAUL.
Tu la demanderas au Club!
DOMINIQUE, continuant.
A monsieur Onésime Dubois, peintre, rue de l'Abbaye! Lui en avez-vous acheté de ces croûtes, à celui-là! Au professeur Letourneux, membre de plusieurs sociétés religieuses et philanthropiques. Connu! c'est votre père qui l'a présenté partout à Paris!... Au docteur... Colombel.
PAUL.
Le médecin de la famille, tu sais!
DOMINIQUE.
A monsieur Bou... Bou... Bouvignard...
PAUL.
Eh! oui! l'amateur de vieilles faïences!
DOMINIQUE.
Ah! ce petit maigre qui venait toujours à l'heure du déjeuner, suffit!... A monsieur Macaret, en son usine; il a été bien heureux de trouver certains écus, quand il s'est établi! (Il feuillette le paquet en marmottant.) Bien! bien! je connais les rues, je vois ça!... Ah! comme vous en avez de ces amis, des pairs de France, des banquiers, des savants, des artistes, Paris entier!
PAUL, soupirant.
Après cinq ans d'absence, ils m'auront oublié peut-être!... Heureusement qu'il y a des bons!... Aussi!... (Désignant les lettres.) fais-en deux parts. Celles-là d'abord, les autres ensuite!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà, messieurs!
DOMINIQUE.
On ne vous demande rien.
LE CABARETIER.
Ah! (Il bâille et reprend sa position.)
PAUL.
Et tu auras soin de lire les écriteaux des appartements à louer; tu me prendras un cabinet qui ne soit pas cher!
DOMINIQUE.
L'étage est indifférent à Monsieur?
PAUL.
Oui, indifférent!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà!
Paul lui fait un signe de tête négatif.
DOMINIQUE, qui s'est levé d'effroi tout à coup.
Ah! il a le sommeil occupé, décidément. (Il se rassoit.) Ouf! on est bien! J'ai les genoux rompus de fatigue, avec la tête d'un creux...
PAUL, debout.
C'est d'avoir marché toute la nuit! Pauvre garçon! finis la bouteille, va! (Dominique boit.) Et à moi aussi, le cœur défaille! Au moment de me jeter dans une existence nouvelle, je ne sais quel trouble m'envahit; c'est comme le malaise qui nous survient quand on va partir pour les longs voyages! Allons, lève-toi!
SCÈNE II.
PAUL, DOMINIQUE; UN BOURGEOIS, vêtu d'une longue redingote, chapeau à bords retroussés, favoris, canne à lanière de cuir, entre tout doucement, et s'assoit à une des tables, observant Paul et Dominique avec des yeux flamboyants. La pluie se met à tomber au dehors.
DOMINIQUE.
Bon! la pluie! Il nous faut attendre, puisqu'un équipage nous manque pour faire notre entrée à Paris.
PAUL.
Quand nous en sommes sortis, la dernière fois, c'était dans une chaise de poste à quatre chevaux.
DOMINIQUE.
Moi, j'étais sur le siège; je payais les postillons! et, aujourd'hui, nous voilà à guetter l'omnibus.
L'INCONNU, se levant poliment.
Les omnibus de la banlieue, monsieur, ne se mettent en marche qu'à huit heures et demie du matin.
Paul et Dominique se retournent et examinent l'inconnu.