‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12Chapitre 4 sur 5 · IV

IV

Le lendemain, dès le matin, Yvette s'en alla toute seule s'asseoir à la place où Servigny lui avait lu l'histoire des fourmis. Elle se dit:

--Je ne m'en irai pas de là avant d'avoir pris une résolution.

Devant elle, à ses pieds, l'eau coulait, l'eau rapide du bras vif, pleine de remous, de larges bouillons qui passaient dans une fuite muette avec des tournoiements profonds.

Elle avait déjà envisagé toutes les faces de la situation et tous les moyens d'en sortir.

Que ferait-elle si sa mère ne tenait pas scrupuleusement la condition qu'elle avait posée, ne renonçait pas à sa vie, à son monde, à tout, pour aller se cacher avec elle dans un pays lointain?

Elle pouvait partir seule... fuir. Mais où? Comment? De quoi vivrait-elle?

En travaillant? A quoi? A qui s'adresserait-elle pour trouver de l'ouvrage? Et puis l'existence morne et humble des ouvrières, des filles du peuple, lui semblait un peu honteuse, indigne d'elle. Elle songea à se faire institutrice, comme les jeunes personnes des romans, et à être aimée, puis épousée par le fils de la maison. Mais il aurait fallu qu'elle fût de grande race, qu'elle pût, quand le père exaspéré lui reprocherait d'avoir volé l'amour de son fils, dire d'une voix fière:

--Je m'appelle Yvette Obardi.

Elle ne le pouvait pas. Et puis c'eût été même encore là un moyen banal, usé.

Le couvent ne valait guère mieux. Elle ne se sentait d'ailleurs aucune vocation pour la vie religieuse, n'ayant qu'une piété intermittente et fugace. Personne ne pouvait la sauver en l'épousant, étant ce qu'elle était! Aucun secours n'était acceptable d'un homme, aucune issue possible, aucune ressource définitive!

Et puis, elle voulait quelque chose d'énergique, de vraiment grand, de vraiment fort, qui servirait d'exemple; et elle se résolut à la mort.

Elle s'y décida tout d'un coup, tranquillement, comme s'il s'agissait d'un voyage, sans réfléchir, sans voir la mort, sans comprendre que c'est la fin sans recommencement, le départ sans retour, l'adieu éternel à la terre, à la vie.

Elle fut disposée immédiatement à cette détermination extrême, avec la légèreté des âmes exaltées et jeunes.

Et elle songea au moyen qu'elle emploierait. Mais tous lui apparaissaient d'une exécution pénible et hasardeuse, et demandaient en outre une action violente qui lui répugnait.

Elle renonça bien vite au poignard et au revolver qui peuvent blesser seulement, estropier ou défigurer, et qui exigent une main exercée et sûre,--à la corde qui est commune, suicide de pauvre, ridicule et laid,--à l'eau parce qu'elle savait nager. Restait donc le poison, mais lequel? Presque tous font souffrir et provoquent des vomissements. Elle ne voulait ni souffrir, ni vomir. Alors elle songea au chloroforme, ayant lu dans un fait divers comment avait fait une jeune femme pour s'asphyxier par ce procédé.

Et elle éprouva aussitôt une sorte de joie de sa résolution, un orgueil intime, une sensation de fierté. On verrait ce qu'elle était, ce qu'elle valait.

Elle rentra dans Bougival, et elle se rendit chez le pharmacien, à qui elle demanda un peu de chloroforme pour une dent dont elle souffrait. L'homme, qui la connaissait, lui donna une toute petite bouteille de narcotique.

Alors, elle partit à pied pour Croissy, où elle se procura une seconde fiole de poison. Elle en obtint une troisième à Chatou, une quatrième à Rueil, et elle rentra en retard pour déjeuner. Comme elle avait grand'faim après cette course, elle mangea beaucoup, avec ce plaisir des gens que l'exercice a creusés.

Sa mère, heureuse de la voir affamée ainsi, se sentant tranquille enfin, lui dit, comme elles se levaient de table:

--Tous nos amis viendront passer la journée de dimanche. J'ai invité le prince, le chevalier et M. de Belvigne.

Yvette pâlit un peu, mais ne répondit rien.

Elle sortit presque aussitôt, gagna la gare et prit un billet pour Paris.

Et pendant tout l'après-midi, elle alla de pharmacie en pharmacie, achetant dans chacune quelques gouttes de chloroforme.

Elle revint le soir, les poches pleines de petites bouteilles.

Elle recommença le lendemain ce manège, et étant entrée par hasard chez un droguiste, elle put obtenir, d'un seul coup, un quart de litre.

Elle ne sortit pas le samedi; c'était un jour couvert et tiède; elle le passa tout entier sur la terrasse, étendue sur une chaise longue en osier.

Elle ne pensait presque à rien, très résolue et très tranquille.

Elle mit, le lendemain, une toilette bleue qui lui allait fort bien, voulant être belle.

En se regardant dans sa glace elle se dit tout d'un coup: Demain, je serai morte.--Et un singulier frisson lui passa le long du corps. Morte! Je ne parlerai plus, je ne penserai plus, personne ne me verra plus. Et moi je ne verrai plus rien de tout cela!

Elle contemplait attentivement son visage comme si elle ne l'avait jamais aperçu, examinant surtout ses yeux, découvrant mille choses en elle, un caractère secret de sa physionomie qu'elle ne connaissait pas, s'étonnant de se voir, comme si elle avait en face d'elle une personne étrangère, une nouvelle amie.

Elle se disait:

--C'est moi, c'est moi que voilà dans cette glace. Comme c'est étrange de se regarder soi-même. Sans le miroir cependant, nous ne nous connaîtrions jamais. Tous les autres sauraient comment nous sommes, et nous ne le saurions point, nous.

Elle prit ses grands cheveux tressés en nattes et les ramena sur sa poitrine, suivant de l'œil tous ses gestes, toutes ses poses, tous ses mouvements.

--Comme je suis jolie! pensa-t-elle. Demain, je serai morte, là, sur mon lit.

Elle regarda son lit, et il lui sembla qu'elle se voyait étendue, blanche comme ses draps.

--Morte. Dans huit jours, cette figure, ces yeux, ces joues ne seront plus qu'une pourriture noire, dans une boîte, au fond de la terre.

Une horrible angoisse lui serra le cœur.

Le clair soleil tombait à flots sur la campagne et l'air doux du matin entrait par la fenêtre.

Elle s'assit, pensant à cela: Morte.--C'était comme si le monde allait disparaître pour elle; mais non, puisque rien ne serait changé dans ce monde, pas même sa chambre. Oui, sa chambre resterait toute pareille avec le même lit, les mêmes chaises, la même toilette, mais elle serait partie pour toujours, elle, et personne ne serait triste, que sa mère peut-être.

On dirait: «Comme elle était jolie! cette petite Yvette», voilà tout. Et comme elle regardait sa main appuyée sur le bras de son fauteuil, elle songea de nouveau à cette pourriture, à cette bouillie noire et puante que ferait sa chair. Et de nouveau un grand frisson d'horreur lui courut dans tout le corps, et elle ne comprenait pas bien comment elle pourrait disparaître sans que la terre tout entière s'anéantît, tant il lui semblait qu'elle faisait partie de tout, de la campagne, de l'air, du soleil, de la vie.

Des rires éclatèrent dans le jardin, un grand bruit de voix, des appels, cette gaieté bruyante des parties de campagne qui commencent, et elle reconnut l'organe sonore de M. de Belvigne qui chantait:

Je suis sous ta fenêtre, Ah! daigne enfin paraître.

Elle se leva sans réfléchir et vint regarder. Tous applaudirent. Ils étaient là tous les cinq, avec deux autres messieurs qu'elle ne connaissait pas.

Elle se recula brusquement, déchirée par la pensée que ces hommes venaient s'amuser chez sa mère, chez une courtisane.

La cloche sonna le déjeuner.

--Je vais leur montrer comment on meurt, se dit-elle.

Et elle descendit d'un pas ferme, avec quelque chose de la résolution des martyres chrétiennes entrant dans le cirque où les lions les attendaient.

Elle serra les mains en souriant d'une manière affable, mais un peu hautaine. Servigny lui demanda:

--Êtes-vous moins grognon, aujourd'hui, mam'zelle?

Elle répondit d'un ton sévère et singulier:

--Aujourd'hui, je veux faire des folies. Je suis dans mon humeur de Paris. Prenez garde.

Puis, se tournant vers M. de Belvigne:

--C'est vous qui serez mon patito, mon petit Malvoisie. Je vous emmène tous, après le déjeuner, à la fête de Marly.

C'était la fête, en effet, à Marly. On lui présenta les deux nouveaux venus, le comte de Tamine et le marquis de Briquetot.

Pendant le repas, elle ne parla guère, tendant sa volonté pour être gaie dans l'après-midi, pour qu'on ne devinât rien, pour qu'on s'étonnât davantage, pour qu'on dît:--Qui l'aurait pensé? Elle semblait si heureuse, si contente! Que se passe-t-il dans ces têtes-là?

Elle s'efforçait de ne point songer au soir, à l'heure choisie, alors qu'ils seraient tous sur la terrasse.

Elle but du vin le plus qu'elle put, pour se monter, et deux petits verres de fine champagne, et elle était rouge en sortant de table, un peu étourdie, ayant chaud dans le corps et chaud dans l'esprit, lui semblait-il, devenue hardie maintenant et résolue à tout.

--En route! cria-t-elle.

Elle prit le bras de M. de Belvigne et régla la marche des autres:

--Allons, vous allez former mon bataillon! Servigny, je vous nomme sergent; vous vous tiendrez en dehors, sur la droite. Puis vous ferez marcher en tête la garde étrangère, les deux Exotiques, le prince et le chevalier, puis, derrière, les deux recrues qui prennent les armes aujourd'hui. Allons!

Ils partirent. Et Servigny se mit à imiter le clairon, tandis que les deux nouveaux venus faisaient semblant de jouer du tambour. M. de Belvigne, un peu confus, disait tout bas:

--Mademoiselle Yvette, voyons, soyez raisonnable, vous allez vous compromettre.

Elle répondit:

--C'est vous que je compromets, Raisiné. Quant à moi, je m'en fiche un peu. Demain, il n'y paraîtra plus. Tant pis pour vous, il ne faut pas sortir avec des filles comme moi.

Ils traversèrent Bougival, à la stupéfaction des promeneurs. Tous se retournaient; les habitants venaient sur leurs portes; les voyageurs du petit chemin de fer qui va de Rueil à Marly les huèrent; les hommes, debout sur les plates-formes, criaient:

--A l'eau!... à l'eau!...

Yvette marchait d'un pas militaire, tenant par le bras Belvigne comme on mène un prisonnier. Elle ne riait point, gardant sur le visage une gravité pâle, une sorte d'immobilité sinistre. Servigny interrompait son clairon pour hurler des commandements. Le prince et le chevalier s'amusaient beaucoup, trouvaient ça très drôle et de haut goût. Les deux jeunes gens jouaient du tambour d'une façon ininterrompue.

Quand ils arrivèrent sur le lieu de la fête, ils soulevèrent une émotion. Des filles applaudirent; des jeunes gens ricanaient; un gros monsieur, qui donnait le bras à sa femme, déclara, avec une envie dans la voix:

--En voilà qui ne s'embêtent pas.

Elle aperçut des chevaux de bois et força Belvigne à monter à sa droite tandis que son détachement escaladait par derrière les bêtes tournantes. Quand le divertissement fut terminé, elle refusa de descendre, contraignant son escorte à demeurer cinq fois de suite sur le dos de ces montures d'enfants, à la grande joie du public qui criait des plaisanteries. M. de Belvigne, livide, avait mal au cœur en descendant.

Puis elle se mit à vagabonder à travers les baraques. Elle força tous ces hommes à se faire peser au milieu d'un cercle de spectateurs. Elle leur fit acheter des jouets ridicules qu'ils durent porter dans leurs bras. Le prince et le chevalier commençaient à trouver la plaisanterie trop forte. Seuls, Servigny et les deux tambours ne se décourageaient point.

Ils arrivèrent enfin au bout du pays. Alors elle contempla ses suivants d'une façon singulière, d'un œil sournois et méchant; et une étrange fantaisie lui passant par la tête, elle les fit ranger sur la berge droite qui domine le fleuve.

--Que celui qui m'aime le plus se jette à l'eau, dit-elle.

Personne ne sauta. Un attroupement se forma derrière eux. Des femmes, en tablier blanc, regardaient avec stupeur. Deux troupiers, en culotte rouge, riaient d'un air bête.

Elle répéta:

--Donc, il n'y a pas un de vous capable de se jeter à l'eau sur un désir de moi?

Servigny murmura:

--Ma foi, tant pis.--Et il s'élança, debout, dans la rivière.

Sa chute jeta des éclaboussures jusqu'aux pieds d'Yvette. Un murmure d'étonnement et de gaieté s'éleva dans la foule.

Alors la jeune fille ramassa par terre un petit morceau de bois, et, le lançant dans le courant:

--Apporte! cria-t-elle.

Le jeune homme se mit à nager, et saisissant dans sa bouche, à la façon d'un chien, la planche qui flottait, il la rapporta, puis, remontant la berge, il mit un genou par terre pour la présenter.

Yvette la prit.

--T'es beau, dit-elle.

Et, d'une tape amicale, elle caressa ses cheveux.

Une grosse dame, indignée, déclara:

--Si c'est possible!

Un autre dit:

--Peut-on s'amuser comme ça!

Un homme prononça:

--C'est pas moi qui me serais baigné pour une donzelle!

Elle reprit le bras de Belvigne, en lui jetant dans la figure:

--Vous n'êtes qu'un oison, mon ami; vous ne savez pas ce que vous avez raté.

Ils revinrent. Elle jetait aux passants des regards irrités.

--Comme tous ces gens ont l'air bête, dit-elle.

Puis, levant les yeux vers le visage de son compagnon:

--Vous aussi, d'ailleurs.

M. de Belvigne salua. S'étant retournée, elle vit que le prince et le chevalier avaient disparu. Servigny, morne et ruisselant, ne jouait plus du clairon et marchait, d'un air triste, à côté des deux jeunes gens fatigués, qui ne jouaient plus du tambour.

Elle se mit à rire sèchement:

--Vous en avez assez, paraît-il. Voilà pourtant ce que vous appelez vous amuser, n'est-ce pas? Vous êtes venus pour ça; je vous en ai donné pour votre argent.

Puis elle marcha sans plus rien dire, et, tout d'un coup, Belvigne s'aperçut qu'elle pleurait. Effaré, il demanda:

--Qu'avez-vous?

Elle murmura:

--Laissez-moi, cela ne vous regarde pas.

Mais il insistait, comme un sot:

--Oh! mademoiselle, voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous a-t-on fait de la peine?

Elle répéta, avec impatience:

--Taisez-vous donc!

Puis, brusquement, ne résistant plus à la tristesse désespérée qui lui noyait le cœur, elle se mit à sangloter si violemment qu'elle ne pouvait plus avancer.

Elle couvrait sa figure sous ses deux mains et haletait avec des râles dans la gorge, étranglée, étouffée par la violence de son désespoir.

Belvigne demeurait debout, à côté d'elle, tout à fait éperdu, répétant:

--Je n'y comprends rien.

Mais Servigny s'avança brusquement:

--Rentrons, mam'zelle, qu'on ne vous voie pas pleurer dans la rue. Pourquoi faites-vous des folies comme ça, puisque ça vous attriste?

Et, lui prenant le coude, il l'entraîna. Mais, dès qu'ils arrivèrent à la grille de la villa, elle se mit à courir, traversa le jardin, monta l'escalier et s'enferma chez elle.

Elle ne reparut qu'à l'heure du dîner, très pâle, très grave. Tout le monde était gai cependant. Servigny avait acheté chez un marchand du pays des vêtements d'ouvrier, un pantalon de velours, une chemise à fleurs, un tricot, une blouse, et il parlait à la façon des gens du peuple.

Yvette avait hâte qu'on eût fini, sentant son courage défaillir. Dès que le café fut pris, elle remonta chez elle.

Elle entendait sous sa fenêtre les voix joyeuses. Le chevalier faisait des plaisanteries lestes, des jeux de mots d'étranger, grossiers et maladroits.

Elle écoutait, désespérée. Servigny, un peu gris, imitait l'ouvrier pochard, appelait la marquise la patronne. Et, tout d'un coup, il dit à Saval:

--Hé! patron!

Ce fut un rire général.

Alors, Yvette se décida. Elle prit d'abord une feuille de son papier à lettres et écrivit:

«Bougival, ce dimanche, neuf heures du soir.

«Je meurs pour ne point devenir une fille entretenue.

«YVETTE.»

Puis en post-scriptum:

«Adieu, chère maman, pardon.»

Elle cacheta l'enveloppe, adressée à Mme la marquise Obardi.

Puis elle roula sa chaise longue auprès de la fenêtre, attira une petite table à portée de sa main et plaça dessus la grande bouteille de chloroforme à côté d'une poignée de ouate.

Un immense rosier couvert de fleurs qui, parti de la terrasse, montait jusqu'à sa fenêtre, exhalait dans la nuit un parfum doux et faible passant par souffles légers; et elle demeura quelques instants à le respirer. La lune, à son premier quartier, flottait dans le ciel noir, un peu rongée à gauche, et voilée parfois par de petites brumes.

Yvette pensait:--Je vais mourir! je vais mourir! Et son cœur gonflé de sanglots, crevant de peine, l'étouffait. Elle sentait en elle un besoin de demander grâce à quelqu'un, d'être sauvée, d'être aimée.

La voix de Servigny s'éleva. Il racontait une histoire graveleuse que des éclats de rire interrompaient à tout instant. La marquise elle-même avait des gaietés plus fortes que les autres. Elle répétait sans cesse:

--Il n'y a que lui pour dire de ces choses-là! ah! ah! ah!

Yvette prit la bouteille, la déboucha et versa un peu de liquide sur le coton. Une odeur puissante, sucrée, étrange, se répandit; et comme elle approchait de ses lèvres le morceau de ouate, elle avala brusquement cette saveur forte et irritante qui la fit tousser.

Alors, fermant la bouche, elle se mit à l'aspirer. Elle buvait à longs traits cette vapeur mortelle, fermant les yeux et s'efforçant d'éteindre en elle toute pensée pour ne plus réfléchir, pour ne plus savoir.

Il lui sembla d'abord que sa poitrine s'élargissait, s'agrandissait, et que son âme tout à l'heure pesante, alourdie de chagrin, devenait légère, légère comme si le poids qui l'accablait se fût soulevé, allégé, envolé.

Quelque chose de vif et d'agréable la pénétrait jusqu'au bout des membres, jusqu'au bout des pieds et des mains, entrait dans sa chair, une sorte d'ivresse vague, de fièvre douce.

Elle s'aperçut que le coton était sec, et elle s'étonna de n'être pas encore morte. Ses sens lui semblaient aiguisés, plus subtils, plus alertes.

Elle entendait jusqu'aux moindres paroles prononcées sur la terrasse. Le prince Kravalow racontait comment il avait tué en duel un général autrichien.

Puis, très loin, dans la campagne, elle écoutait les bruits dans la nuit, les aboiements interrompus d'un chien, le cri court des crapauds, le frémissement imperceptible des feuilles.

Elle reprit la bouteille, et imprégna de nouveau le petit morceau de ouate, puis elle se remit à respirer. Pendant quelques instants, elle ne ressentit plus rien; puis ce lent et charmant bien-être qui l'avait envahie déjà, la ressaisit.

Deux fois elle versa du chloroforme dans le coton, avide maintenant de cette sensation physique et de cette sensation morale, de cette torpeur rêvante où s'égarait son âme.

Il lui semblait qu'elle n'avait plus d'os, plus de chair, plus de jambes, plus de bras. On lui avait ôté tout cela, doucement, sans qu'elle s'en aperçût. Le chloroforme avait vidé son corps, ne lui laissant que sa pensée plus éveillée, plus vivante, plus large, plus libre qu'elle ne l'avait jamais sentie.

Elle se rappelait mille choses oubliées, des petits détails de son enfance, des riens qui lui faisaient plaisir. Son esprit, doué tout à coup d'une agilité inconnue, sautait aux idées les plus diverses, parcourait mille aventures, vagabondait dans le passé, et s'égarait dans les événements espérés de l'avenir. Et sa pensée active et nonchalante avait un charme sensuel, elle éprouvait, à songer ainsi, un plaisir divin.

Elle entendait toujours les voix, mais elle ne distinguait plus les paroles, qui prenaient pour elle d'autres sens. Elle s'enfonçait, elle s'égarait dans une espèce de féerie étrange et variée.

Elle était sur un grand bateau qui passait le long d'un beau pays tout couvert de fleurs. Elle voyait des gens sur la rive, et ces gens parlaient très fort, puis elle se trouvait à terre, sans se demander comment; et Servigny, habillé en prince, venait la chercher pour la conduire à un combat de taureaux.

Les rues étaient pleines de passants qui causaient, et elle écoutait ces conversations qui ne l'étonnaient point, comme si elle eût connu les personnes, car à travers son ivresse rêvante elle entendait toujours rire et causer les amis de sa mère sur la terrasse.

Puis tout devint vague.

Puis elle se réveilla, délicieusement engourdie, et elle eut quelque peine à se souvenir.

Donc, elle n'était pas morte encore.

Mais elle se sentait si reposée, dans un tel bien-être physique, dans une telle douceur d'esprit qu'elle ne se hâtait point d'en finir! elle eût voulu faire durer toujours cet état d'assoupissement exquis.

Elle respirait lentement et regardait la lune, en face d'elle, sur les arbres. Quelque chose était changé dans son esprit. Elle ne pensait plus comme tout à l'heure. Le chloroforme, en amollissant son corps et son âme, avait calmé sa peine, et endormi sa volonté de mourir.

Pourquoi ne vivrait-elle pas? Pourquoi ne serait-elle pas aimée? Pourquoi n'aurait-elle pas une vie heureuse? Tout lui paraissait possible maintenant, et facile et certain. Tout était doux, tout était bon, tout était charmant dans la vie. Mais comme elle voulait songer toujours, elle versa encore cette eau de rêve sur le coton, et se remit à respirer, en écartant parfois le poison de sa narine, pour n'en pas absorber trop, pour ne pas mourir.

Elle regardait la lune et voyait une figure dedans, une figure de femme. Elle recommençait à battre la campagne dans la griserie imagée de l'opium. Cette figure se balançait au milieu du ciel; puis elle chantait; elle chantait, avec une voix bien connue, l'Alleluia d'amour.

C'était la marquise qui venait de rentrer pour se mettre au piano.

Yvette avait des ailes maintenant. Elle volait, la nuit, par une belle nuit claire, au-dessus des bois et des fleuves. Elle volait avec délices, ouvrant les ailes, battant des ailes, portée par le vent comme on serait porté par des caresses. Elle se roulait dans l'air qui lui baisait la peau, et elle filait si vite, si vite qu'elle n'avait le temps de rien voir au-dessous d'elle, et elle se trouvait assise au bord d'un étang, une ligne à la main; elle pêchait.

Quelque chose tirait sur le fil qu'elle sortait de l'eau, en amenant un magnifique collier de perles, dont elle avait eu envie quelque temps auparavant. Elle ne s'étonnait nullement de cette trouvaille, et elle regardait Servigny, venu à côté d'elle sans qu'elle sût comment, pêchant aussi et faisant sortir de la rivière un cheval de bois.

Puis elle eut de nouveau la sensation qu'elle se réveillait et elle entendit qu'on l'appelait en bas.

Sa mère avait dit:

--Éteins donc la bougie.

Puis la voix de Servigny s'éleva claire et comique:

--Éteignez donc vot' bougie, mam'zelle Yvette.

Et tous reprirent en chœur:

--Mam'zelle Yvette, éteignez donc votre bougie.

Elle versa de nouveau du chloroforme dans le coton, mais, comme elle ne voulait pas mourir, elle le tint assez loin de son visage pour respirer de l'air frais, tout en répandant en sa chambre l'odeur asphyxiante du narcotique, car elle comprit qu'on allait monter; et, prenant une posture bien abandonnée, une posture de morte, elle attendit.

La marquise disait:

--Je suis un peu inquiète! Cette petite folle s'est endormie en laissant sa lumière sur sa table. Je vais envoyer Clémence pour l'éteindre et pour fermer la fenêtre de son balcon qui est restée grande ouverte.

Et bientôt la femme de chambre heurta la porte en appelant:

--Mademoiselle, mademoiselle!

Après un silence elle reprit:

--Mademoiselle, Madame la marquise vous prie d'éteindre votre bougie et de fermer votre fenêtre.

Clémence attendit encore un peu, puis frappa plus fort en criant:

--Mademoiselle, mademoiselle!

Comme Yvette ne répondait pas, la domestique s'en alla et dit à la marquise:

--Mademoiselle est endormie sans doute; son verrou est poussé et je ne peux pas la réveiller.

Mme Obardi murmura:

--Elle ne va pourtant pas rester comme ça?

Tous alors, sur le conseil de Servigny, se réunirent sous la fenêtre de la jeune fille, et hurlèrent en chœur:--Hip--hip--hurra--mam'zelle Yvette!

Leur clameur s'éleva dans la nuit calme, s'envola sous la lune dans l'air transparent, s'en alla sur le pays dormant; et ils l'entendirent s'éloigner ainsi que fait le bruit d'un train qui fuit.

Comme Yvette ne répondit pas, la marquise prononça:

--Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé; je commence à avoir peur.

Alors, Servigny, cueillant les roses rouges du gros rosier poussé le long du mur et les boutons pas encore éclos, se mit à les lancer dans la chambre par la fenêtre.

Au premier qu'elle reçut, Yvette tressauta, faillit crier. D'autres tombaient sur sa robe, d'autres dans ses cheveux, d'autres, passant par-dessus sa tête, allaient jusqu'au lit, le couvraient d'une pluie de fleurs.

La marquise cria encore une fois, d'une voix étranglée:

--Voyons, Yvette, réponds-nous.

Alors, Servigny déclara:

--Vraiment, ça n'est pas naturel, je vais grimper par le balcon.

Mais le chevalier s'indigna.

--Permettez, permettez, c'est là une grosse faveur, je réclame; c'est un trop bon moyen... et un trop bon moment... pour obtenir un rendez-vous!

Tous les autres, qui croyaient à une farce de la jeune fille, s'écriaient:

--Nous protestons. C'est un coup monté. Montera pas, montera pas.

Mais la marquise, émue, répétait:

--Il faut pourtant qu'on aille voir.

Le prince déclara, avec un geste dramatique:

--Elle favorise le duc, nous sommes trahis.

--Jouons à pile ou face qui montera, demanda le chevalier.

Et il tira de sa poche une pièce d'or de cent francs.

Il commença avec le prince:

--Pile, dit-il.

Ce fut face.

Le prince jeta la pièce à son tour, en disant à Saval:

--Prononcez, monsieur.

Saval prononça:

--Face.

Ce fut pile.

Le prince ensuite posa la même question à tous les autres. Tous perdirent.

Servigny, qui restait seul en face de lui, déclara de son air insolent:

--Parbleu, il triche!

Le Russe mit la main sur son cœur et tendit la pièce d'or à son rival, en disant:

--Jouez vous-même, mon cher duc.

Servigny la prit et la lança en criant:

--Face!

Ce fut pile.

Il salua et indiquant de la main le pilier du balcon:

--Montez, mon prince.

Mais le prince regardait autour de lui d'un air inquiet.

--Que cherchez-vous? demanda le chevalier.

--Mais... je... je voudrais bien... une échelle.

Un rire général éclata. Et Saval, s'avançant:

--Nous allons vous aider.

Il l'enleva dans ses bras d'hercule, en recommandant:

--Accrochez-vous au balcon.

Le prince aussitôt s'accrocha, et Saval l'ayant lâché, il demeura suspendu, agitant ses pieds dans le vide. Alors, Servigny saisissant ces jambes affolées qui cherchaient un point d'appui, tira dessus de toute sa force; les mains lâchèrent et le prince tomba comme un bloc sur le ventre de M. de Belvigne qui s'avançait pour le soutenir.

--A qui le tour? demanda Servigny.

Mais personne ne se présenta.

--Voyons, Belvigne, de l'audace.

--Merci, mon cher, je tiens à mes os.

--Voyons, chevalier, vous devez avoir l'habitude des escalades.

--Je vous cède la place, mon cher duc.

--Heu!... heu!... c'est que je n'y tiens plus tant que ça.

Et Servigny, l'œil en éveil, tournait autour du pilier.

Puis, d'un saut, s'accrochant au balcon, il s'enleva par les poignets, fit un rétablissement comme un gymnaste et franchit la balustrade.

Tous les spectateurs, le nez en l'air, applaudissaient. Mais il reparut aussitôt en criant:

--Venez vite! Venez vite! Yvette est sans connaissance!

La marquise poussa un grand cri et s'élança dans l'escalier.

La jeune fille, les yeux fermés, faisait la morte. Sa mère entra, affolée, et se jeta sur elle.

--Dites, qu'est-ce qu'elle a? qu'est-ce qu'elle a?

Servigny ramassait la bouteille de chloroforme tombée sur le parquet:

--Elle s'est asphyxiée, dit-il.

Et il colla son oreille sur le cœur, puis il ajouta:

--Mais elle n'est pas morte; nous la ranimerons. Avez-vous ici de l'ammoniaque?

La femme de chambre, éperdue, répétait:

--De quoi... de quoi... monsieur?

--De l'eau sédative.

--Oui, monsieur.

--Apportez tout de suite, et laissez la porte ouverte pour établir un courant d'air.

La marquise, tombée sur les genoux, sanglotait.

--Yvette! Yvette! ma fille, ma petite fille, ma fille, écoute, réponds-moi, Yvette, mon enfant. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'elle a?

Et les hommes effarés remuaient sans rien faire, apportaient de l'eau, des serviettes, des verres, du vinaigre.

Quelqu'un dit: «Il faut la déshabiller!»

Et la marquise, qui perdait la tête, essaya de dévêtir sa fille; mais elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Ses mains tremblaient, s'embrouillaient, se perdaient et elle gémissait: «Je... je... je ne peux pas, je ne peux pas...»

La femme de chambre était rentrée apportant une bouteille de pharmacien que Servigny déboucha et dont il versa la moitié sur un mouchoir. Puis il le colla sous le nez d'Yvette, qui eut une suffocation.

--Bon, elle respire, dit-il. Ça ne sera rien.

Et il lui lava les tempes, les joues, le cou avec le liquide à la rude senteur.

Puis il fit signe à la femme de chambre de délacer la jeune fille, et quand elle n'eut plus qu'une jupe sur sa chemise, il l'enleva dans ses bras, et la porta jusqu'au lit en frémissant, remué par l'odeur de ce corps presque nu, par le contact de cette chair, par la moiteur des seins à peine cachés qu'il faisait fléchir sous sa bouche.

Lorsqu'elle fut couchée, il se releva fort pâle.

--Elle va revenir à elle, dit-il, ce n'est rien.

Car il l'avait entendue respirer d'une façon continue et régulière. Mais, apercevant tous les hommes, les yeux fixés sur Yvette étendue en son lit, une irritation jalouse le fit tressaillir, et s'avançant vers eux:

--Messieurs, nous sommes beaucoup trop dans cette chambre; veuillez nous laisser seuls, M. Saval et moi, avec la marquise.

Il parlait d'un ton sec et plein d'autorité. Les autres s'en allèrent aussitôt.

Mme Obardi avait saisi son amant à pleins bras, et, la tête levée vers lui, elle lui criait:

--Sauvez-la... Oh! sauvez-la!...

Mais Servigny, s'étant retourné, vit une lettre sur la table. Il la saisit d'un mouvement rapide et lut l'adresse. Il comprit et pensa: «Peut-être ne faut-il pas que la marquise ait connaissance de cela.» Et, déchirant l'enveloppe, il parcourut d'un regard les deux lignes qu'elle contenait:

«Je meurs pour ne pas devenir une fille entretenue.

«YVETTE.

«Adieu, ma chère maman. Pardon.»

--Diable, pensa-t-il, ça demande réflexion.

Et il cacha la lettre dans sa poche.

Puis il se rapprocha du lit, et aussitôt la pensée lui vint que la jeune fille avait repris connaissance, mais qu'elle n'osait pas le montrer par honte, par humiliation, par crainte des questions.

La marquise était tombée à genoux, maintenant, et elle pleurait, la tête sur le pied du lit. Tout à coup elle prononça:

--Un médecin, il faut un médecin.

Mais Servigny, qui venait de parler bas avec Saval, lui dit:

--Non, c'est fini. Tenez, allez vous en une minute, rien qu'une minute, et je vous promets qu'elle vous embrassera quand vous reviendrez.

Et le baron, soulevant Mme Obardi par le bras, l'entraîna.

Alors, Servigny, s'asseyant auprès de la couche, prit la main d'Yvette et prononça:

--Mam'zelle, écoutez-moi...

Elle ne répondit pas. Elle se sentait si bien, si doucement, si chaudement couchée, qu'elle aurait voulu ne plus jamais remuer, ne plus jamais parler, et vivre comme ça toujours. Un bien-être infini l'avait envahie, un bien-être tel qu'elle n'en avait jamais senti de pareil.

L'air tiède de la nuit entrant par souffles légers, par souffles de velours, lui passait de temps en temps sur la face d'une façon exquise, imperceptible. C'était une caresse, quelque chose comme un baiser du vent, comme l'haleine lente et rafraîchissante d'un éventail qui aurait été fait de toutes les feuilles des bois et de toutes les ombres de la nuit, de la brume des rivières, et de toutes les fleurs aussi, car les roses jetées d'en bas dans sa chambre et sur son lit, et les roses grimpées au balcon, mêlaient leur senteur languissante à la saveur saine de la brise nocturne.

Elle buvait cet air si bon, les yeux fermés, le cœur reposé dans l'ivresse encore persistante de l'opium, elle n'avait plus du tout le désir de mourir, mais une envie forte, impérieuse, de vivre, d'être heureuse, n'importe comment, d'être aimée, oui, aimée.

Servigny répéta:

--Mam'zelle Yvette, écoutez-moi.

Et elle se décida à ouvrir les yeux. Il reprit, la voyant ranimée:

--Voyons, voyons, qu'est-ce que c'est que des folies pareilles?

Elle murmura:

--Mon pauvre Muscade, j'avais tant de chagrin.

Il lui serrait la main paternellement:

--C'est ça qui vous avançait à grand'chose, ah oui! Voyons, vous allez me promettre de ne pas recommencer?

Elle ne répondit pas, mais elle fit un petit mouvement de tête qu'accentuait un sourire plutôt sensible que visible.

Il tira de sa poche la lettre trouvée sur la table:

--Est-ce qu'il faut montrer cela à votre mère?

Elle fit «non» d'un signe du front.

Il ne savait plus que dire, car la situation lui paraissait sans issue. Il murmura:

--Ma chère petite, il faut prendre son parti des choses les plus pénibles. Je comprends bien votre douleur, et je vous promets...

Elle balbutia:

--Vous êtes bon...

Ils se turent. Il la regardait. Elle avait dans l'œil quelque chose d'attendri, de défaillant; et, tout d'un coup, elle souleva les deux bras, comme si elle eût voulu l'attirer. Il se pencha sur elle, sentant qu'elle l'appelait; et leurs lèvres s'unirent.

Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fermés. Mais lui, comprenant qu'il allait perdre la tête, se releva. Elle lui souriait maintenant d'un vrai sourire de tendresse; et, de ses deux mains accrochées aux épaules, elle le retenait.

--Je vais chercher votre mère, dit-il.

Elle murmura:

--Encore une seconde. Je suis si bien.

Puis, après un silence, elle prononça tout bas, si bas qu'il entendit à peine:

--Vous m'aimerez bien, dites?

Il s'agenouilla près du lit, et baisant le poignet qu'elle lui avait laissé:

--Je vous adore.

Mais on marchait près de la porte. Il se releva d'un bond et cria de sa voix ordinaire qui semblait toujours un peu ironique:

--Vous pouvez entrer. C'est fait maintenant.

La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras ouverts, et l'étreignit frénétiquement, couvrant de larmes son visage, tandis que Servigny, l'âme radieuse, la chair émue, s'avançait sur le balcon pour respirer le grand air frais de la nuit, en fredonnant:

Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie.

NOTE.

Le manuscrit d'Yvette se compose de 83 feuillets de papier grand format écrits au recto et paginés 1 à 83. Son aspect n'offre rien de particulier à signaler. Les corrections n'y sont ni plus ni moins nombreuses que dans les manuscrits précédents. Cependant l'écriture est tracée plus vigoureusement et offre plus d'unité.

Yvette a paru en feuilleton dans le Figaro, du vendredi 29 août au mardi 9 septembre 1884.

C'est à propos d'Yvette que Maupassant écrivit à l'éditeur Havard (lettre inédite du 3 avril 1884): «La nouvelle pour le Figaro va très bien.» Il ajoutait (lettre du 2 octobre 1884): «Je ne veux pas publier cette nouvelle seule dans un volume. J'aurais l'air de lui donner une importance qu'elle n'a pas. J'ai voulu faire et j'ai fait, comme procédé littéraire, une espèce de pastiche de la manière élégante de Feuillet et Cie. C'est une bluette, mais ce n'est point une étude. C'est adroit, mais ce n'est pas fort.»

VARIANTES

D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL.

Page 1, ligne 10, donc tout doucement...

Page 4, ligne 24, Servigny, grand, élégant, beau garçon, d'allure fine, ayant vécu, vivant encore, homme du monde, spirituel, léger, sceptique et entraînable, énergique et...

Page 5, ligne 19, de Parisien dégourdi...

Page 9, ligne 4, pas été, ni le suis, ni le serai. Moi...

Page 10, ligne 2, trouver. Ou bien elle seconde les plans de sa mère avec un art infini pour vendre, et revendre peut-être dix fois, une innocence déjà bien lointaine, ou bien elle ignore avec une belle et loyale insouciance de jeune fille, avec une adorable candeur de vierge tout ce qui se passe dans la maison paternelle.

Belle comme on ne l'est pas, faite comme une déesse de dix-huit ans, avec la souplesse de membres d'une Diane, une élégance de gestes, une facilité de mouvements, une distinction de tournure, une splendeur de nature souveraine, elle vit...

Page 10, ligne 14, pense, ni prévoir ce qu'elle sera. Mais...

Page 11, ligne 15, sans rien dire, puis...

Page 11, ligne 27, yeux. Il me semble que quelque chose d'elle coule dans mon sang, a pénétré dans ma chair, tant ses traits sont toujours nets dans mon esprit, tant sa voix est restée dans mon oreille... J'ai un...

Page 12, ligne 23, qu'elle a eu autant...

Page 12, ligne 26, entends-tu? Quant à moi j'attends...

Page 13, ligne 24, mariera pas, c'est certain. Qui...

Page 13, ligne 27, Où trouverait-elle un...

Page 17, ligne 19, convaincu. Je te promets bien que tu seras ennobli malgré toi dès la porte. Je...

Page 17, ligne 22, magasins. Laisse faire les valets. Ils sont dressés. Tu verras. Moi, je ne ferai que répéter, textuellement, le nom qu'ils auront crié. Ils tournèrent...

Page 18, ligne 3, murmure de voix, un murmure confus...

Page 20, ligne 25, rapports, et dans tous les sens, les produits...

Page 22, ligne 10, parler, elle avait l'air de remplir, par toutes les attitudes de son corps et tous les déplacements de ses membres, une fonction auguste et charmante, tant ses...

Page 22, ligne 27, pris aujourd'hui ses...

Page 23, ligne 24, voleter ainsi.

Page 24, ligne 5, monde les regardait et...

Page 25, ligne 6, grisait comme une liqueur. Et...

Page 27, ligne 27, de dire une...

Page 31, ligne 17, conduisait dans le vestibule...

Page 32, ligne 7, friandises médiocres de...

Page 35, ligne 3, berges humides montait...

Page 36, ligne 19, comme ça. Elle était vêtue...

Page 43, ligne 25, vite, puis s'arrêtait quelques secondes et se remettait en route. Tout...

Page 50, ligne 5, chaise de bois.

Page 51, ligne 6, Montijo devint impératrice.

Page 51, ligne 11, l'autre pour se permettre de pareilles alliances. Mais...

Page 52, ligne 26, l'autre, plus inexplorable, plus impénétrable...

Page 61, ligne 12, d'un grand danger...

Page 62, ligne 18, double et trompeuse provocation.

Page 64, ligne 19, qu'elle avait en dansant...

Page 68, ligne 21, bafoué; et résolu à tout oser, cédant à un obscur...

Page 70, ligne 11, œil droit et clair...

Page 73, ligne 5, instinct, par ruse inconsciente, par adresse...

Page 82, ligne 22, cherché, pleine de craintes...

Page 93, ligne 12, restaurant des canotiers, à Chatou.

Page 94, ligne 19, s'éclairèrent tout à coup d'une...

Page 97, ligne 15, ombres noires côte...

Page 97, ligne 18, façade de la villa un rapide...

Page 97, ligne 23, voix déchirante, suraiguë...

Page 98, ligne 25, aperçût et sans que la foudre lointaine se fût rapprochée. La...

Page 104, ligne 5, folle, tout à fait folle. Tu...

Page 113, ligne 21, commune, procédé de pauvre...

Page 114, ligne 19, plaisir visible des gens...

Page 116, ligne 24, joues, ses lèvres ne...

Page 117, ligne 10, serait disparue elle, partie...

Page 119, ligne 25, cria-t-elle. Ils partirent, elle...

Page 122, ligne 22, tant pis! et s'élança à pieds joints dans...

Page 123, ligne 1, lançant au loin dans l'eau:

Page 125, ligne 8, rien, rien du tout.

Page 126, ligne 18, «Adieu, ma chère maman.»

Page 128, ligne 26, bruits confus de la nuit...

Page 129, ligne 27, événements inconnus de...

Page 130, ligne 2, elle avait du plaisir à songer ainsi, un...

Page 130, ligne 5, s'enfonçait, elle s'en allait dans...

Page 130, ligne 26, sentait si bien, dans...

Page 131, ligne 26, chantait l'Alleluia d'amour...

Page 132, ligne 24, Sa mère criait: Yvette, Yvette! Éteins...

Page 134, ligne 10, comme ça? Qu'est-ce que nous allons faire? Tous...

Page 135, ligne 12, chevalier protesta.

Page 135, ligne 19, coup préparé...

Page 140, ligne 6, sous sa joue, sous sa bouche.

Page 144, ligne 7, défaillant, quelque chose d'attirant; et...

Page 144, ligne 15, sourire d'amour. Je vais chercher votre mère, dit-il. Elle fit oui d'un mouvement de l'œil. La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras, etc.

LE RETOUR.

LA mer fouette la côte de sa vague courte et monotone. De petits nuages blancs passent vite à travers le grand ciel bleu, emportés par le vent rapide, comme des oiseaux; et le village, dans le pli du vallon qui descend vers l'océan, se chauffe au soleil.

Tout à l'entrée, la maison des Martin-Lévesque, seule, au bord de la route. C'est une petite demeure de pêcheur, aux murs d'argile, au toit de chaume empanaché d'iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin.

L'homme est à la pêche, et la femme, devant la loge, répare les mailles d'un grand filet brun, tendu sur le mur ainsi qu'une immense toile d'araignée. Une fillette de quatorze ans, à l'entrée du jardin, assise sur une chaise de paille penchée en arrière et appuyée du dos à la barrière, raccommode du linge, du linge de pauvre, rapiécé, reprisé déjà. Une autre gamine, plus jeune d'un an, berce dans ses bras un enfant tout petit, encore sans gestes et sans parole; et deux mioches de deux et trois ans, le derrière dans la terre, nez à nez, jardinent de leurs mains maladroites et se jettent des poignées de poussière dans la figure.

Personne ne parle. Seul le moutard qu'on essaie d'endormir pleure d'une façon continue, avec une petite voix aigre et frêle. Un chat dort sur la fenêtre; et des giroflées épanouies font, au pied du mur, un beau bourrelet de fleurs blanches sur qui bourdonne un peuple de mouches.

La fillette qui coud près de l'entrée appelle tout à coup:

--M'man!

La mère répond:

--Qué qu' t'as?

--Le r'voilà.

Elles sont inquiètes depuis le matin, parce qu'un homme rôde autour de la maison: un vieux homme qui a l'air d'un pauvre. Elles l'ont aperçu comme elles allaient conduire le père à son bateau, pour l'embarquer. Il était assis sur le fossé, en face de leur porte. Puis, quand elles sont revenues de la plage, elles l'ont retrouvé là, qui regardait la maison.

Il semblait malade et très misérable. Il n'avait pas bougé pendant plus d'une heure; puis, voyant qu'on le considérait comme un malfaiteur, il s'était levé et était parti en traînant la jambe.

Mais bientôt elles l'avaient vu revenir de son pas lent et fatigué; et il s'était encore assis, un peu plus loin cette fois, comme pour les guetter.

La mère et les fillettes avaient peur. La mère surtout se tracassait parce qu'elle était d'un naturel craintif, et que son homme, Lévesque, ne devait revenir de la mer qu'à la nuit tombante.

Son mari s'appelait Lévesque; elle, on la nommait Martin, et on les avait baptisés les Martin-Lévesque. Voici pourquoi: elle avait épousé en premières noces un matelot du nom de Martin, qui allait tous les étés à Terre-Neuve, à la pêche de la morue.

Après deux années de mariage, elle avait de lui une petite fille et elle était encore grosse de six mois quand le bâtiment qui portait son mari, les Deux-Sœurs, un trois-mâts-barque de Dieppe, disparut.

On n'en eut jamais aucune nouvelle; aucun des marins qui le montaient ne revint; on le considéra donc comme perdu corps et biens.

La Martin attendit son homme pendant dix ans, élevant à grand'peine ses deux enfants; puis, comme elle était vaillante et bonne femme, un pêcheur du pays, Lévesque, veuf avec un garçon, la demanda en mariage. Elle l'épousa et eut encore de lui deux enfants en trois ans.

Ils vivaient péniblement, laborieusement. Le pain était cher et la viande presque inconnue dans la demeure. On s'endettait parfois chez le boulanger, en hiver, pendant les mois de bourrasques. Les petits se portaient bien, cependant. On disait:

--C'est des braves gens, les Martin-Lévesque. La Martin est dure à la peine, et Lévesque n'a pas son pareil pour la pêche.

La fillette assise à la barrière reprit:

--On dirait qui nous connaît. C'est p't-être ben quéque pauvre d'Épreville ou d'Auzebosc.

Mais la mère ne s'y trompait pas. Non, non, ça n'était pas quelqu'un du pays, pour sûr!

Comme il ne remuait pas plus qu'un pieu, et qu'il fixait ses yeux avec obstination sur le logis des Martin-Lévesque, la Martin devint furieuse et, la peur la rendant brave, elle saisit une pelle et sortit devant la porte.

--Qué que vous faites là? cria-t-elle au vagabond.

Il répondit d'une voix enrouée:

--J' prends la fraîche, donc! J' vous fais-ti tort?

Elle reprit:

--Pourqué qu' vous êtes quasiment en espionance devant ma maison?

L'homme répliqua:

--Je n' fais d' mal à personne. C'est-i' point permis d' s'asseoir sur la route?

Ne trouvant rien à répondre, elle rentra chez elle.

La journée s'écoula lentement. Vers midi, l'homme disparut. Mais il repassa vers cinq heures. On ne le vit plus dans la soirée.

Lévesque rentra à la nuit tombée. On lui dit la chose. Il conclut:

--C'est quéque fouineur ou quéque malicieux.

Et il se coucha sans inquiétude, tandis que sa compagne songeait à ce rôdeur qui l'avait regardée avec des yeux si drôles.

Quand le jour vint, il faisait grand vent, et le matelot, voyant qu'il ne pourrait prendre la mer, aida sa femme à raccommoder ses filets.

Vers neuf heures, la fille aînée, une Martin, qui était allée chercher du pain, rentra en courant, la mine effarée, et cria:

--M'man, le r'voilà!

La mère eut une émotion, et, toute pâle, dit à son homme:

--Va li parler, Lévesque, pour qu'il ne nous guette point comme ça, parce que, mé, ça me tourne les sens.

Et Lévesque, un grand matelot au teint de brique, à la barbe drue et rouge, à l'œil bleu percé d'un point noir, au cou fort enveloppé toujours de laine, par crainte du vent et de la pluie au large, sortit tranquillement et s'approcha du rôdeur.

Et ils se mirent à parler.

La mère et les enfants les regardaient de loin, anxieux et frémissants.

Tout à coup l'inconnu se leva et s'en vint, avec Lévesque, vers la maison.

La Martin, effarée, se reculait. Son homme lui dit:

--Donne li un p'tieu de pain et un verre de cidre. I n'a rien mâqué depuis avant-hier.

Et ils entrèrent tous deux dans le logis, suivis de la femme et des enfants. Le rôdeur s'assit et se mit à manger, la tête baissée sous tous les regards.

La mère, debout, le dévisageait; les deux grandes filles, les Martin, adossées à la porte, l'une portant le dernier enfant, plantaient sur lui leurs yeux avides, et les deux mioches, assis dans les cendres de la cheminée, avaient cessé de jouer avec la marmite noire, comme pour contempler aussi cet étranger.

Lévesque, ayant pris une chaise, lui demanda:

--Alors vous v'nez de loin?

--J' viens d' Cette.

--A pied, comme ça?...

--Oui, à pied. Quand on n'a pas les moyens, faut ben.

--Ousque vous allez donc?

--J'allais t'ici.

--Vous y connaissez quéqu'un?

--Ça se peut ben.

Ils se turent. Il mangeait lentement, bien qu'il fût affamé, et il buvait une gorgée de cidre après chaque bouchée de pain. Il avait un visage usé, ridé, creux partout, et semblait avoir beaucoup souffert.

Lévesque lui demanda brusquement:

--Comment que vous vous nommez?

Il répondit sans lever le nez:

--Je me nomme Martin.

Un étrange frisson secoua la mère. Elle fit un pas, comme pour voir de plus près le vagabond, et demeura en face de lui, les bras pendants, la bouche ouverte. Personne ne disait plus rien. Lévesque enfin reprit:

--Êtes-vous d'ici?

Il répondit:

--J' suis d'ici.

Et comme il levait enfin la tête, les yeux de la femme et les siens se rencontrèrent et demeurèrent fixes, mêlés, comme si les regards se fussent accrochés.

Et elle prononça tout à coup, d'une voix changée, basse, tremblante:

--C'est-y té, mon homme?

Il articula lentement:

--Oui, c'est mé.

Il ne remua pas, continuant à mâcher son pain.

Lévesque, plus surpris qu'ému, balbutia:

--C'est té, Martin?

L'autre dit simplement:

--Oui, c'est mé.

Et le second mari demanda:

--D'où que tu d'viens donc?

Le premier raconta:

--D' la côte d'Afrique. J'ons sombré sur un banc. J' nous sommes ensauvés à trois, Picard, Vatinel et mé. Et pi j'avons été pris par des sauvages qui nous ont tenus douze ans. Picard et Vatinel sont morts. C'est un voyageur anglais qui m'a pris-t-en passant et qui m'a reconduit à Cette. Et me v'là.

La Martin s'était mise à pleurer, la figure dans son tablier.

Lévesque prononça:

--Qué que j'allons fé, à c't'heure?

Martin demanda:

--C'est té qu'es s'n homme?

Lévesque répondit:

--Oui, c'est mé!

Ils se regardèrent et se turent.

Alors, Martin, considérant les enfants en cercle autour de lui, désigna d'un coup de tête les deux fillettes.

--C'est-i' les miennes?

Lévesque dit:

--C'est les tiennes.

Il ne se leva point; il ne les embrassa point; il constata seulement:

--Bon Dieu, qu'a sont grandes!

Lévesque répéta:

--Qué que j'allons fé?

Martin, perplexe, ne savait guère plus. Enfin il se décida:

--Moi, j' f'rai à ton désir. Je n' veux pas t' faire tort. C'est contrariant tout de même, vu la maison. J'ai deux éfants, tu n'as trois, chacun les siens. La mère, c'est-ti à té, c'est-ti à mé? J' suis consentant à ce qui te plaira; mais la maison, c'est à mé, vu qu' mon père me l'a laissée, que j'y sieus né, et qu'elle a des papiers chez le notaire.

La Martin pleurait toujours, par petits sanglots cachés dans la toile bleue du tablier. Les deux grandes fillettes s'étaient rapprochées et regardaient leur père avec inquiétude.

Il avait fini de manger. Il dit à son tour:

--Qué que j'allons fé?

Lévesque eut une idée:

--Faut aller chez l' curé, i' décidera.

Martin se leva, et comme il s'avançait vers sa femme, elle se jeta sur sa poitrine en sanglotant:

--Mon homme! te v'là! Martin, mon pauvre Martin, te v'là!

Et elle le tenait à pleins bras, traversée brusquement par un souffle d'autrefois, par une grande secousse de souvenirs qui lui rappelaient ses vingt ans et ses premières étreintes.

Martin, ému lui-même, l'embrassait sur son bonnet. Les deux enfants, dans la cheminée, se mirent à hurler ensemble en entendant pleurer leur mère, et le dernier né, dans les bras de la seconde des Martin, clama d'une voix aiguë comme un fifre faux.

Lévesque, debout, attendait:

--Allons, dit-il, faut se mettre en règle.

Martin lâcha sa femme, et, comme il regardait ses deux filles, la mère leur dit:

--Baisez vot' pé, au moins.

Elles s'approchèrent en même temps, l'œil sec, étonnées, un peu craintives. Et il les embrassa l'une après l'autre, sur les deux joues, d'un gros bécot paysan. En voyant approcher cet inconnu, le petit enfant poussa des cris si perçants, qu'il faillit être pris de convulsions.

Puis les deux hommes sortirent ensemble.

Comme ils passaient devant le Café du Commerce, Lévesque demanda:

--Si je prenions toujours une goutte?

--Moi, j' veux ben, déclara Martin.

Ils entrèrent, s'assirent dans la pièce encore vide et Lévesque cria:

--Eh! Chicot, deux fil-en-six, de la bonne, c'est Martin qu'est r'venu, Martin, celui à ma femme, tu sais ben, Martin des Deux-Sœurs, qu'était perdu.

Et le cabaretier, trois verres d'une main, un carafon de l'autre, s'approcha, ventru, sanguin, bouffi de graisse, et demanda d'un air tranquille:

--Tiens! te v'là donc, Martin?

Martin répondit:

--Mé v'là.

Le Retour a paru dans le Gaulois du lundi 28 juillet 1884.

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