‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12Chapitre 5 sur 5 · L'ABANDONNÉ.

L'ABANDONNÉ.

VRAIMENT, je te crois folle, ma chère amie, d'aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singulières idées. Tu m'amènes, bon gré, mal gré, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mariés, tu n'avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d'autorité Fécamp, une triste ville, et te voilà prise d'une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener à travers champs par le jour le plus chaud de l'année. Dis à d'Apreval de t'accompagner, puisqu'il se prête à tous tes caprices. Quant à moi, je rentre faire la sieste.

Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami:

--Venez-vous avec moi, d'Apreval?

Il s'inclina, en souriant, avec une galanterie du temps passé:

--Où vous irez, j'irai, dit-il.

--Eh bien, allez attraper une insolation--déclara M. de Cadour. Et il rentra dans l'Hôtel des Bains pour s'étendre une heure ou deux sur son lit.

Dès qu'ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, très bas, en lui serrant la main:

--Enfin!--enfin!

Il murmura:

--Vous êtes folle. Je vous assure que vous êtes folle. Songez à ce que vous risquez. Si cet homme...

Elle eut un sursaut:

--Oh! Henri, ne dites pas «Cet homme» en parlant de lui.

Il reprit d'un ton brusque:

--Eh bien! si notre fils se doute de quelque chose, s'il nous soupçonne, il vous tient, il nous tient. Vous vous êtes bien passée de le voir depuis quarante ans. Qu'avez-vous aujourd'hui?

Ils avaient suivi la longue rue qui va de la mer à la ville. Ils tournèrent à droite pour monter la côte d'Étretat. La route blanche se déroulait sous une pluie brûlante de soleil.

Ils allaient lentement sous l'ardente chaleur, à petits pas. Elle avait passé son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d'un regard fixe, hanté!

Elle prononça:

--Ainsi, vous ne l'avez jamais revu non plus?

--Non, jamais!

--Est-ce possible?

--Ma chère amie, ne recommençons point cette éternelle discussion. J'ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l'un et l'autre tout à craindre de l'opinion.

Elle ne répondit point. Elle songeait à sa jeunesse lointaine, aux choses passées, si tristes.

On l'avait mariée, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait guère son fiancé, un diplomate, et elle vécut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.

Mais voilà qu'un jeune homme, M. d'Apreval, marié comme elle, l'aima d'une passion profonde; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.

Aurait-elle pu résister? se refuser? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l'aimait aussi? Non, vraiment, non! C'eût été trop dur! elle aurait trop souffert! Comme la vie est méchante et rusée! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève sur vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu'à sa mort, dans la nuit?

Comme elle se rappelait tous les détails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arrêt sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis!

Puis elle s'aperçut qu'elle était enceinte! quelles angoisses!

Oh! ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cachée dans ce petit chalet solitaire, sur le bord de la Méditerranée, au fond d'un jardin dont elle n'osait pas sortir!

Comme elle se les rappelait, les longs jours qu'elle passait étendue sous un oranger, les yeux levés vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu'à la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage, dont elle rêvait la grande surface bleue, luisante de soleil, avec des voiles blanches et une montagne à l'horizon! Mais elle n'osait point franchir la porte. Si on l'avait reconnue, déformée ainsi, montrant sa honte dans sa lourde ceinture!

Et les jours d'attente, les derniers jours torturants! les alertes! les souffrances menaçantes! puis l'effroyable nuit! Que de misères elle avait endurées.

Quelle nuit, celle-là! Comme elle avait gémi, crié! Elle voyait encore la face pâle de son amant, qui lui baisait la main à chaque minute, la figure glabre du médecin, le bonnet blanc de la garde.

Et quelle secousse elle avait sentie en son cœur en entendant ce frêle gémissement d'enfant, ce miaulement, ce premier effort d'une voix d'homme!

Et le lendemain! le lendemain! le seul jour de sa vie où elle eût vu et embrassé son fils, car jamais, depuis, elle ne l'avait seulement aperçu!

Et, depuis lors, quelle longue existence vide où flottait toujours, toujours, la pensée de cet enfant! Elle ne l'avait pas revu, pas une seule fois, ce petit être sorti d'elle, son fils! On l'avait pris, emporté, caché. Elle savait seulement qu'il avait été élevé par des paysans normands, qu'il était devenu lui-même un paysan, et qu'il était marié, bien marié et bien doté par son père, dont il ignorait le nom.

Que de fois, depuis quarante ans, elle avait voulu partir pour le voir, pour l'embrasser! Elle ne se figurait pas qu'il eût grandi! Elle songeait toujours à cette larve humaine qu'elle avait tenue un jour dans ses bras et serrée contre son flanc meurtri.

Que de fois elle avait dit à son amant: «Je n'y tiens plus, je veux le voir, je vais partir.»

Toujours il l'avait retenue, arrêtée. Elle ne saurait pas se contenir, se maîtriser; l'autre devinerait, l'exploiterait. Elle serait perdue.

--Comment est-il? disait-elle.

--Je ne sais pas. Je ne l'ai point revu non plus.

--Est-ce possible? avoir un fils et ne le point connaître. Avoir peur de lui, l'avoir rejeté comme une honte.--C'était horrible.

Ils allaient sur la longue route, accablés par la flamme du soleil, montant toujours l'interminable côte.

Elle reprit:

--Ne dirait-on pas un châtiment? Je n'ai jamais eu d'autre enfant. Non, je ne pouvais plus résister à ce désir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. Vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout près de la mort. Et je ne l'aurai pas revu!... pas revu, est-ce possible? Comment ai-je pu attendre si longtemps? J'ai pensé à lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m'a fait. Je ne me suis pas réveillée une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma première pensée n'ait été pour lui, pour mon enfant. Comment est-il? Oh! comme je me sens coupable vis-à-vis de lui! Doit-on craindre le monde en ce cas-là? J'aurais dû tout quitter et le suivre, l'élever, l'aimer. J'aurais été plus heureuse, certes. Je n'ai pas osé. J'ai été lâche. Comme j'ai souffert! Oh! ces pauvres êtres abandonnés, comme ils doivent haïr leurs mères!

Elle s'arrêta brusquement, étranglée par les sanglots. Tout le vallon était désert et muet sous la lumière accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l'herbe jaune et rare des deux côtés de la route.

--Asseyez-vous un peu, dit-il.

Elle se laissa conduire jusqu'au bord du fossé et s'affaissa, la figure dans ses mains. Ses cheveux blancs, tordus en spirales des deux côtés de son visage, se déroulaient, et elle pleurait, déchirée par une douleur profonde.

Il restait debout en face d'elle, inquiet, ne sachant que lui dire. Il murmura:

--Allons... du courage.

Elle se releva:

--J'en aurai.

Et, s'essuyant les yeux, elle se remit en marche d'un pas saccadé de vieille.

La route s'enfonçait, un peu plus loin, sous un bouquet d'arbres qui cachait quelques maisons. Ils distinguaient maintenant le choc vibrant et régulier d'un marteau de forge sur une enclume.

Et bientôt ils virent, sur la droite, une charrette arrêtée devant une sorte de maison basse, et, sous un hangar, deux hommes qui ferraient un cheval.

M. d'Apreval s'approcha.

--La ferme de Pierre Bénédict? cria-t-il.

Un des hommes répondit:

--Prenez l' chemin de gauche, tout contre le p'tit café, et pi suivez tout drait, c'est la troisième après la celle à Poret. Ya une sapinette près d' la barrière. Ya pas à se tromper.

Ils tournèrent à gauche. Elle allait tout doucement maintenant, les jambes défaillantes, le cœur battant avec tant de violence qu'elle suffoquait.

A chaque pas, elle murmurait, comme pour une prière:

--Mon Dieu! oh! mon Dieu!

Et une émotion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds comme si on lui eût coupé les jarrets.

M. d'Apreval, nerveux, un peu pâle, lui dit brusquement:

--Si vous ne savez pas vous maîtriser davantage, vous allez vous trahir tout de suite. Tâchez donc de vous dominer.

Elle balbutia:

--Est-ce que je le puis? Mon enfant! Quand je songe que je vais voir mon enfant!

Ils suivaient un de ces petits chemins de campagne encaissés entre les cours des fermes, ensevelis sous un double rang de hêtres alignés sur les fossés.

Et, tout d'un coup, ils se trouvèrent devant une barrière de bois qu'abritait un jeune sapin.

--C'est ici, dit-il.

Elle s'arrêta net, et regarda.

La cour, plantée de pommiers, était grande, s'étendant jusqu'à la petite maison d'habitation, couverte en chaume. En face, l'écurie, la grange, l'étable, le poulailler. Sous un toit d'ardoises, les voitures, charrette, tombereau, cabriolet. Quatre veaux broutaient l'herbe bien verte sous l'abri des arbres. Les poules noires erraient dans tous les coins de l'enclos.

Aucun bruit. La porte de la maison était ouverte. Mais on ne voyait personne.

Ils entrèrent. Aussitôt un chien noir sortit d'un baril roulé au pied d'un grand poirier et se mit à japper avec fureur.

Contre le mur de la maison, en arrivant, quatre ruches posées sur des planches alignaient leurs dômes de paille.

M. d'Apreval, devant le logis, cria:

--Y a-t-il du monde?

Une enfant parut; une petite fille de dix ans environ, vêtue d'une chemise et d'une jupe de laine, les jambes nues et sales, l'air timide et sournois. Elle restait debout dans l'encadrement de la porte comme pour en défendre l'entrée.

--Qué qu' vous voulez? dit-elle.

--Ton père est-il là?

--Non.

--Où est-il?

--J' sais point.

--Et ta maman?

--All' est aux vaques.

--Va-t-elle revenir bientôt?

--J' sais point.

Et, brusquement, la vieille femme, comme si elle eût craint qu'on l'entraînât de force, prononça d'une voix précipitée:

--Je ne m'en irai pas sans l'avoir vu.

--Nous allons l'attendre, ma chère amie.

Comme ils se retournaient, ils aperçurent une paysanne qui s'en venait vers la maison, portant deux seaux de fer-blanc qui semblaient lourds et que le soleil frappait par moments d'une flamme éclatante et blanche.

Elle boitait de la jambe droite, et, la poitrine roulée dans un tricot brun, terni, lavé par les pluies, roussi par les étés, elle avait l'air d'une pauvre servante, misérable et sale.

--V'là maman, dit l'enfant.

Quand elle fut près de sa demeure, elle regarda les étrangers d'un air mauvais et soupçonneux; puis elle entra chez elle comme si elle ne les avait pas vus.

Elle semblait vieille, avec une figure creuse, jaune, dure; cette figure de bois des campagnardes.

M. d'Apreval la rappela:

--Dites, madame, nous sommes entrés pour vous demander de nous vendre deux verres de lait.

Elle grommela, en reparaissant sur sa porte, après avoir posé ses seaux.

--Je n' vends point de lait.

--C'est que nous avons bien soif. Madame est vieille et très fatiguée. N'y a-t-il pas moyen d'avoir quelque chose à boire?

La paysanne les considérait d'un œil inquiet et sournois.

Enfin, elle se décida.

--Pisque vous êtes là, je vas tout de même vous en donner, dit-elle.

Et elle disparut dans son logis.

Puis l'enfant sortit, portant deux chaises qu'elle posa sous un pommier; et la mère s'en vint à son tour avec deux bols de lait mousseux qu'elle mit aux mains des visiteurs.

Puis elle demeura debout devant eux comme pour les surveiller et deviner leurs desseins.

--Vous êtes de Fécamp? dit-elle.

M. d'Apreval répondit:

--Oui, nous sommes à Fécamp pour l'été. Puis, après un silence, il reprit:

--Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines?

La paysanne hésita, puis répondit:

--Mais, tout de même. C'est-il des jeunes que vous voulez?

--Oui, des jeunes.

--Combien que vous payez ça, au marché?

D'Apreval, qui l'ignorait, se tourna vers son amie:

--Combien donc payez-vous les volailles, ma chère, les jeunes volailles?

Elle balbutia, les yeux pleins de larmes:

--Quatre francs et quatre francs cinquante.

La fermière la regarda de coin, étonnée, puis elle demanda:

--Est-elle malade, c'te dame, pis qu'all' pleure?

Il ne savait que répondre, et bégaya:

--Non... non... mais elle... elle a perdu sa montre en route, une belle montre, et ça lui a fait de la peine. Si quelqu'un la trouve, vous nous préviendrez.

La mère Bénédict ne répondit rien, jugeant ça louche.

Et soudain, elle prononça:

--V'la m'n'homme!

Elle seule l'avait vu entrer, car elle faisait face à la barrière.

D'Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant éperdument sur sa chaise.

Un homme était là, à dix pas, tirant une vache au bout d'une corde, courbé en deux, soufflant.

Il prononça, sans s'occuper des visiteurs:

--Maudit! qué rosse!

Et il passa, allant vers l'étable où il disparut.

Les larmes de la vieille femme s'étaient taries brusquement, et elle demeurait effarée, sans paroles, sans pensée:--Son fils, c'était là son fils!

D'Apreval, que la même idée avait blessé, articula d'une voix troublée:

--C'est bien M. Bénédict?

La fermière, méfiante, demanda:

--Qué qui vous a dit son nom?

Il reprit:

--C'est le forgeron au coin de la grand'route.

Puis tous se turent, ayant les yeux fixés sur la porte de l'étable. Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du bâtiment. On ne voyait rien dedans, mais on entendait des bruits vagues, des mouvements, des pas amortis par la paille semée à terre.

Il reparut sur le seuil, s'essuyant le front, et il revint vers la maison d'un grand pas lent qui le soulevait à chaque enjambée.

Il passa encore devant ces étrangers sans paraître les remarquer, et il dit à sa femme:

--Va me tirer une cruche d' cidre, j'ai sef.

Puis il entra dans sa demeure. La fermière s'en alla vers le cellier, laissant seuls les Parisiens.

Et Mme de Cadour, éperdue, bégaya:

--Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.

D'Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa force, car il sentait bien qu'elle allait tomber, il l'entraîna, après avoir jeté cinq francs sur une des chaises.

Dès qu'ils eurent franchi la barrière, elle se mit à sangloter, toute secouée par la douleur et balbutiant:

--Oh! oh! voilà ce que vous en avez fait?...

Il était fort pâle. Il répondit d'un ton sec:

--J'ai fait ce que j'ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs. C'est une dot que n'ont pas tous les enfants de bourgeois.

Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues, sans cesse.

Elles s'arrêtèrent enfin, et ils rentrèrent dans Fécamp.

M. de Cadour les attendait pour dîner. Il se mit à rire et cria, en les apercevant:

--Très bien, ma femme a attrapé une insolation. J'en suis ravi. Vraiment, je crois qu'elle perd la tête, depuis quelque temps!

Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre; et comme le mari demandait, en se frottant les mains:

--Avez-vous fait une jolie promenade, au moins?

D'Apreval répondit:

--Charmante, mon cher, tout à fait charmante.

L'Abandonné a paru dans le Figaro du vendredi 15 août 1884.

LES IDÉES DU COLONEL.

MA foi, dit le colonel Laporte, je suis vieux, j'ai la goutte, les jambes raides comme des poteaux de barrière, et cependant, si une femme, une jolie femme, m'ordonnait de passer par le trou d'une aiguille, je crois que j'y sauterais comme un clown dans un cerceau. Je mourrai ainsi, c'est dans le sang. Je suis un vieux galantin, moi, un vieux de la vieille école. La vue d'une femme, d'une jolie femme, me remue jusque dans mes bottes. Voilà.

D'ailleurs nous sommes tous un peu pareils, en France, messieurs. Nous restons des chevaliers quand même, les chevaliers de l'amour et du hasard, puisqu'on a supprimé Dieu, dont nous étions vraiment les gardes du corps.

Mais la femme, voyez-vous, on ne l'enlèvera pas de nos cœurs. Elle y est, elle y reste. Nous l'aimons, nous l'aimerons, nous ferons pour elle toutes les folies, tant qu'il y aura une France sur la carte d'Europe. Et même si on escamote la France, il restera toujours des Français.

Moi, devant les yeux d'une femme, d'une jolie femme, je me sens capable de tout. Sacristi! quand je sens entrer en moi son regard, son sacré nom de regard, qui vous met du feu dans les veines, j'ai envie de je ne sais quoi, de me battre, de lutter, de casser des meubles, de montrer que je suis le plus fort, le plus brave, le plus hardi et le plus dévoué des hommes.

Mais je ne suis pas le seul, non vraiment; toute l'armée française est comme moi, je vous le jure. Depuis le pioupiou jusqu'aux généraux nous allons de l'avant, et jusqu'au bout, quand il s'agit d'une femme, d'une jolie femme. Rappelez-vous ce que Jeanne d'Arc nous a fait faire autrefois. Tenez, je vous parie que, si une femme, une jolie femme, avait pris le commandement de l'armée, la veille de Sedan, quand le maréchal de Mac-Mahon fut blessé, nous aurions traversé les lignes prussiennes, sacrebleu! et bu la goutte dans leurs canons.

Ce n'est pas un Trochu qu'il fallait à Paris, mais une sainte Geneviève.

Je me rappelle justement une petite anecdote de la guerre qui prouve bien que nous sommes capables de tout, devant une femme.

J'étais alors capitaine, simple capitaine, et je commandais un détachement d'éclaireurs qui battait en retraite au milieu d'un pays envahi par les Prussiens. Nous étions cernés, pourchassés, éreintés, abrutis, mourant d'épuisement et de faim.

Or il nous fallait, avant le lendemain, gagner Bar-sur-Tain, sans quoi nous étions flambés, coupés et massacrés. Comment avions-nous échappé jusque-là? je n'en sais rien. Nous avions donc douze lieues à faire pendant la nuit, douze lieues par la neige et sous la neige, le ventre vide. Moi je pensais: «C'est fini, jamais mes pauvres diables d'hommes n'arriveront.»

Depuis la veille, on n'avait rien mangé. Tout le jour, nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, incapables de parler ou de remuer, dormant par secousses et par saccades, comme on dort quand on est rendu de fatigue.

A cinq heures, il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Je secouai mes gens. Beaucoup ne voulaient plus se lever, incapables de remuer ou de se tenir debout, ankylosés par le froid et le reste.

Devant nous, la plaine, une grande vache de plaine toute nue, où il pleuvait de la neige. Ça tombait, ça tombait, comme un rideau, ces flocons blancs, qui cachaient tout sous un lourd manteau gelé, épais et mort, un matelas en laine de glace. On aurait dit la fin du monde.

--Allons, en route, les enfants.

Ils regardaient ça, cette poussière blanche qui descendait de là-haut, et ils semblaient penser: «En voilà assez, autant mourir ici!»

Alors je tirai mon revolver:

--Le premier qui flanche, je le brûle.

Et les voilà qui se mettent en marche, tout lentement, comme des gens dont les jambes sont usées.

J'en envoyai quatre, pour nous éclairer, à trois cents mètres en avant; puis le reste suivit, pêle-mêle, en bloc, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. Je plaçai les plus solides par derrière, avec ordre d'accélérer les traînards à coups de baïonnette... dans le dos.

La neige semblait nous ensevelir tout vivants; elle poudrait les képis et les capotes sans fondre dessus, faisait de nous des fantômes, des espèces de spectres de soldats morts, bien fatigués.

Je me disais: «Jamais nous ne sortirons de là, à moins d'un miracle.»

Parfois on s'arrêtait quelques minutes, à cause de ceux qui ne pouvaient pas suivre. Alors on n'entendait plus que ce glissement vague de la neige, cette rumeur presque insaisissable que font le froissement et l'emmêlement de tous ces flocons qui tombent.

Quelques hommes se secouaient, d'autres ne bougeaient point.

Puis je donnais l'ordre de repartir. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d'une allure exténuée, on se remettait en marche.

Soudain les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Ils avaient entendu parler devant nous. J'envoyai six hommes et un sergent. Et j'attendis.

Tout à coup, un cri aigu, un cri de femme, traversa le silence pesant des neiges, et au bout de quelques minutes, on m'amena deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.

Je les interrogeai à voix basse. Ils fuyaient devant les Prussiens qui avaient occupé leur maison dans la soirée, et qui étaient soûls. Le père avait eu peur pour sa fille, et sans même prévenir leurs serviteurs, ils s'étaient sauvés tous deux dans la nuit.

Je reconnus tout de suite que c'étaient des bourgeois, même mieux que des bourgeois.

--Vous allez nous accompagner, leur dis-je.

On repartit. Comme le vieux connaissait le pays, il nous guida.

La neige cessa de tomber; les étoiles parurent, et le froid devint terrible.

La jeune fille, qui tenait le bras de son père, marchait d'un pas saccadé, d'un pas de détresse. Elle murmura plusieurs fois: «Je ne sens plus mes pieds», et, moi, je souffrais plus qu'elle de voir cette pauvre petite femme se traîner ainsi dans la neige.

Tout d'un coup, elle s'arrêta:

--Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin.

Le vieux voulut la porter; mais il ne pouvait seulement pas la soulever; et elle s'affaissa par terre en poussant un grand soupir.

On faisait cercle autour d'eux. Quant à moi, je piétinais sur place, ne sachant que faire, et ne pouvant me résoudre vraiment à abandonner ainsi cet homme et cette enfant.

Tout à coup, un de mes soldats, un Parisien, qu'on avait surnommé «Pratique», prononça:

--Allons, les camaraux, faut porter cette demoiselle-là, ou bien nous n' sommes pu Français, nom d'un chien!

Je crois, ma foi, que je jurai de plaisir.

--Nom d'un nom, c'est gentil, ça, les enfants. Et je veux en prendre ma part.

On voyait vaguement, dans l'ombre, sur la gauche, les arbres d'un petit bois. Quelques hommes se détachèrent et revinrent bientôt avec un faisceau de branches liées en litière.

--Qui est-ce qui prête sa capote? cria Pratique; c'est pour une belle fille, les frérots.

Et dix capotes vinrent tomber autour du soldat. En une seconde, la jeune fille fut couchée dans ces chauds vêtements, et enlevée sur six épaules. Je m'étais placé en tête, à droite, et content, ma foi, d'avoir ma charge.

On repartit comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement et plus vivement. J'entendis même des plaisanteries. Il suffit d'une femme, voyez-vous, pour électriser les Français.

Les soldats avaient presque reformé les rangs, ranimés, réchauffés. Un vieux franc-tireur qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, murmura vers son voisin, assez haut pour que je l'entendisse:

--Je n' suis pu jeune, moi; eh bien, cré croquin, le sexe, il y a tout de même que ça pour vous flanquer du cœur au ventre!

Jusqu'à trois heures du matin, on avança presque sans repos. Puis, tout à coup, les éclaireurs se replièrent encore, et bientôt tout le détachement, couché dans la neige, ne faisait plus qu'une ombre vague sur le sol.

Je donnai des ordres à voix basse, et j'entendis derrière moi le crépitement sec et métallique des batteries qu'on armait.

Car là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose d'étrange remuait. On eût dit une bête énorme qui courait, s'allongeait comme un serpent ou se ramassait en boule, prenait de brusques élans, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'arrêtait, puis repartait.

Tout à coup, cette forme errante se rapprocha; et je vis venir, au grand trot, l'un derrière l'autre, douze ulhans perdus qui cherchaient leur route.

Ils étaient si près, maintenant, que j'entendais parfaitement le souffle rauque des chevaux, le son de ferraille des armes, et le craquement des selles.

Je criai:

--Feu!

Et cinquante coups de fusils crevèrent le silence de la nuit. Quatre ou cinq détonations partirent encore, puis une dernière toute seule; et, quand l'aveuglement de la poudre enflammée se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s'enfuyaient d'un galop furieux, et l'une traînait derrière elle, pendu par le pied à l'étrier et bondissant éperdument, le cadavre de son cavalier.

Un soldat, derrière moi, riait, d'un rire terrible. Un autre dit:

--V'là des veuves!

Il était marié, peut-être. Un troisième ajouta:

--Faut pas grand temps!

Une tête était sortie de la litière:

--Qu'est-ce qu'on fait, dit-elle, on se bat?

Je répondis:

--Ce n'est rien, mademoiselle; nous venons d'expédier une douzaine de Prussiens!

Elle murmura:

--Pauvres gens!

Mais comme elle avait froid, elle redisparut sous les capotes.

On repartit. On marcha longtemps. Enfin, le ciel pâlit. La neige devenait claire, lumineuse, luisante; et une teinte rose s'étendait à l'orient.

Une voix lointaine cria:

--Qui vive?

Tout le détachement fit halte; et je m'avançai pour nous faire reconnaître.

Nous arrivions aux lignes françaises.

Comme mes hommes défilaient devant le poste, un commandant à cheval, que je venais de mettre au courant, demanda d'une voix sonore, en voyant passer la litière:

--Qu'est-ce que vous avez là dedans?

Aussitôt une petite figure blonde apparut, dépeignée et souriante, qui répondit:

--C'est moi, monsieur.

Un rire s'éleva parmi les hommes, et une joie courut dans les cœurs.

Alors Pratique, qui marchait à côté du brancard, agita son képi en vociférant:

--Vive la France!

Et, je ne sais pas pourquoi, je me sentis tout remué, tant je trouvais ça gentil et galant.

Il me semblait que nous venions de sauver le pays, de faire quelque chose que d'autres hommes n'auraient pas fait, quelque chose de simple et de vraiment patriotique.

Cette petite figure-là, voyez-vous, je ne l'oublierai jamais; et, si j'avais à donner mon avis sur la suppression des tambours et des clairons, je proposerais de les remplacer dans chaque régiment par une jolie fille. Ça vaudrait encore mieux que de jouer la Marseillaise. Nom d'un nom, comme ça donnerait du vif au troupier, d'avoir une madone comme ça, une madone vivante, à côté du colonel.

Il se tut quelques secondes, puis reprit d'un air convaincu, en hochant la tête:

--C'est égal, nous aimons bien les femmes, nous autres Français!

Les idées du Colonel ont paru dans le Gaulois du lundi 9 juin 1884.

PROMENADE.

QUAND le père Leras, teneur de livres chez MM. Labuze et Cie, sortit du magasin, il demeura quelques instants ébloui par l'éclat du soleil couchant. Il avait travaillé tout le jour sous la lumière jaune du bec de gaz, au fond de l'arrière-boutique, sur la cour étroite et profonde comme un puits. La petite pièce où depuis quarante ans il passait ses journées était si sombre que, même dans le fort de l'été, c'est à peine si on pouvait se dispenser de l'éclairer de onze heures à trois heures.

Il y faisait toujours humide et froid; et les émanations de cette sorte de fosse où s'ouvrait la fenêtre entraient dans la pièce obscure, l'emplissaient d'une odeur moisie et d'une puanteur d'égout.

M. Leras, depuis quarante ans, arrivait, chaque matin, à huit heures, dans cette prison; et il y demeurait jusqu'à sept heures du soir, courbé sur ses livres, écrivant avec une application de bon employé.

Il gagnait maintenant trois mille francs par an, ayant débuté à quinze cents francs. Il était demeuré célibataire, ses moyens ne lui permettant pas de prendre femme. Et n'ayant jamais joui de rien, il ne désirait pas grand'chose. De temps en temps, cependant, las de sa besogne monotone et continue, il formulait un vœu platonique: «Cristi, si j'avais cinq mille livres de rentes, je me la coulerais douce.»

Il ne se l'était jamais coulée douce, d'ailleurs, n'ayant jamais eu que ses appointements mensuels.

Sa vie s'était passée sans événements, sans émotions et presque sans espérances. La faculté des rêves, que chacun porte en soi, ne s'était jamais développée dans la médiocrité de ses ambitions.

Il était entré à vingt et un ans chez MM. Labuze et Cie. Et il n'en était plus sorti.

En 1856, il avait perdu son père, puis sa mère en 1859. Et depuis lors, rien qu'un déménagement en 1868, son propriétaire ayant voulu l'augmenter.

Tous les jours son réveil-matin, à six heures précises, le faisait sauter du lit, par un effroyable bruit de chaîne qu'on déroule.

Deux fois, cependant, cette mécanique s'était détraquée, en 1866 et en 1874, sans qu'il eût jamais su pourquoi. Il s'habillait, faisait son lit, balayait sa chambre, époussetait son fauteuil et le dessus de sa commode. Toutes ces besognes lui demandaient une heure et demie.

Puis il sortait, achetait un croissant à la boulangerie Lahure, dont il avait connu onze patrons différents sans qu'elle perdît son nom, et il se mettait en route en mangeant ce petit pain.

Son existence tout entière s'était donc accomplie dans l'étroit bureau sombre tapissé du même papier. Il y était entré jeune, comme aide de M. Brument et avec le désir de le remplacer.

Il l'avait remplacé et n'attendait plus rien.

Toute cette moisson de souvenirs que font les autres hommes dans le courant de leur vie, les événements imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous les hasards d'une existence libre lui étaient demeurés étrangers.

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années s'étaient ressemblés. A la même heure, chaque jour, il se levait, partait, arrivait au bureau, déjeunait, s'en allait, dînait et se couchait, sans que rien eût jamais interrompu la régulière monotonie des mêmes actes, des mêmes faits, et des mêmes pensées.

Autrefois il regardait sa moustache blonde et ses cheveux bouclés dans la petite glace ronde laissée par son prédécesseur. Il contemplait maintenant, chaque soir, avant de partir, sa moustache blanche et son front chauve dans la même glace. Quarante ans s'étaient écoulés, longs et rapides, vides comme un jour de tristesse, et pareils comme les heures d'une mauvaise nuit! Quarante ans dont il ne restait rien, pas même un souvenir, pas même un malheur, depuis la mort de ses parents. Rien.

Ce jour-là, M. Leras demeura ébloui, sur la porte de la rue, par l'éclat du soleil couchant; et, au lieu de rentrer chez lui, il eut l'idée de faire un petit tour avant dîner, ce qui lui arrivait quatre ou cinq fois par an.

Il gagna les boulevards où coulait un flot de monde sous les arbres reverdis. C'était un soir de printemps, un de ces premiers soirs chauds et mous qui troublent les cœurs d'une ivresse de vie.

M. Leras allait de son pas sautillant de vieux; il allait avec une gaieté dans l'œil, heureux de la joie universelle et de la tiédeur de l'air.

Il gagna les Champs-Élysées et continua de marcher, ranimé par les effluves de jeunesse qui passaient dans les brises.

Le ciel entier flambait; et l'Arc de Triomphe découpait sa masse noire sur le fond éclatant de l'horizon, comme un géant debout dans un incendie. Quand il fut arrivé auprès du monstrueux monument, le vieux teneur de livres sentit qu'il avait faim, et il entra chez un marchand de vins pour dîner.

On lui servit devant la boutique, sur le trottoir, un pied de mouton poulette, une salade et des asperges; et M. Leras fit le meilleur dîner qu'il eût fait depuis longtemps. Il arrosa son fromage de Brie d'une demi-bouteille de bordeaux fin; puis il but une tasse de café, ce qui lui arrivait rarement, et ensuite un petit verre de fine champagne.

Quand il eut payé, il se sentit tout gaillard, tout guilleret, un peu troublé même. Et il se dit: «Voilà une bonne soirée. Je vais continuer ma promenade jusqu'à l'entrée du Bois de Boulogne. Ça me fera du bien.»

Il repartit. Un vieil air, que chantait autrefois une de ses voisines, lui revenait obstinément dans la tête:

Quand le bois reverdit, Mon amoureux me dit: Viens respirer, ma belle, Sous la tonnelle.

Il le fredonnait sans fin, le recommençait toujours. La nuit était descendue sur Paris, une nuit sans vent, une nuit d'étuve. M. Leras suivait l'avenue du Bois de Boulogne et regardait passer les fiacres. Ils arrivaient, avec leurs yeux brillants, l'un derrière l'autre, laissant voir une seconde un couple enlacé, la femme en robe claire et l'homme vêtu de noir.

C'était une longue procession d'amoureux, promenés sous le ciel étoilé et brûlant. Il en venait toujours, toujours. Ils passaient, passaient, allongés dans les voitures, muets, serrés l'un contre l'autre, perdus dans l'hallucination, dans l'émotion du désir, dans le frémissement de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine de baisers qui voletaient, flottaient. Une sensation de tendresse alanguissait l'air, le faisait plus étouffant. Tous ces gens enlacés, tous ces gens grisés de la même attente, de la même pensée, faisaient courir une fièvre autour d'eux. Toutes ces voitures, pleines de caresses, jetaient sur leur passage comme une émanation subtile et troublante.

M. Leras, un peu las à la fin de marcher, s'assit sur un banc pour regarder défiler ces fiacres chargés d'amour. Et, presque aussitôt, une femme arriva près de lui et prit place à son côté.

--Bonjour, mon petit homme, dit-elle.

Il ne répondit point. Elle reprit:

--Laisse-toi aimer, mon chéri; tu verras que je suis bien gentille.

Il prononça:

--Vous vous trompez, madame.

Elle passa un bras sous le sien:

--Allons, ne fais pas la bête, écoute...

Il s'était levé, et il s'éloigna, le cœur serré.

Cent pas plus loin, une autre femme l'abordait:

--Voulez-vous vous asseoir un moment près de moi, mon joli garçon?

Il lui dit:

--Pourquoi faites-vous ce métier-là?

Elle se planta devant lui, et la voix changée, rauque, méchante:

--Nom de Dieu, ce n'est toujours pas pour mon plaisir.

Il insista d'une voix douce:

--Alors, qu'est-ce qui vous pousse?

Elle grogna:

--Faut bien qu'on vive, c'te malice.

Et elle s'en alla en chantonnant.

M. Leras demeurait effaré. D'autres femmes passaient près de lui, l'appelaient, l'invitaient.

Il lui semblait que quelque chose de noir s'étendait sur sa tête, quelque chose de navrant.

Et il s'assit de nouveau sur un banc. Les voitures couraient toujours.

--J'aurais mieux fait de ne pas venir ici, pensa-t-il, me voilà tout chose, tout dérangé.

Il se mit à penser à tout cet amour, vénal ou passionné, à tous ces baisers, payés ou libres, qui défilaient devant lui.

L'amour! il ne le connaissait guère. Il n'avait eu dans sa vie que deux ou trois femmes, par hasard, par surprise, ses moyens ne lui permettant aucun extra. Et il songeait à cette vie qu'il avait menée, si différente de la vie de tous, à cette vie si sombre, si morne, si plate, si vide.

Il y a des êtres qui n'ont vraiment pas de chance. Et tout d'un coup, comme si un voile épais se fût déchiré, il aperçut la misère, l'infinie, la monotone misère de son existence: la misère passée, la misère présente, la misère future: les derniers jours pareils aux premiers, sans rien devant lui, rien derrière lui, rien autour de lui, rien dans le cœur, rien nulle part.

Le défilé des voitures allait toujours. Toujours il voyait paraître et disparaître, dans le rapide passage du fiacre découvert, les deux êtres silencieux et enlacés. Il lui semblait que l'humanité tout entière défilait devant lui, grise de joie, de plaisir, de bonheur. Et il était seul à la regarder, seul, tout à fait seul. Il serait encore seul demain, seul toujours, seul comme personne n'est seul.

Il se leva, fit quelques pas, et brusquement fatigué, comme s'il venait d'accomplir un long voyage à pied, il se rassit sur le banc suivant.

Qu'attendait-il? Qu'espérait-il? Rien. Il pensait qu'il doit être bon, quand on est vieux, de trouver, en rentrant au logis, des petits enfants qui babillent. Vieillir est doux quand on est entouré de ces êtres qui vous doivent la vie, qui vous aiment, vous caressent, vous disent ces mots charmants et niais qui réchauffent le cœur et consolent de tout.

Et, songeant à sa chambre vide, à sa petite chambre propre et triste, où jamais personne n'entrait que lui, une sensation de détresse lui étreignit l'âme. Elle lui apparut, cette chambre, plus lamentable encore que son petit bureau.

Personne n'y venait; personne n'y parlait jamais. Elle était morte, muette, sans écho de voix humaine. On dirait que les murs gardent quelque chose des gens qui vivent dedans, quelque chose de leur allure, de leur figure, de leurs paroles. Les maisons habitées par des familles heureuses sont plus gaies que les demeures des misérables. Sa chambre était vide de souvenirs, comme sa vie. Et la pensée de rentrer dans cette pièce, tout seul, de se coucher dans son lit, de refaire tous ses mouvements et toutes ses besognes de chaque soir l'épouvanta. Et, comme pour s'éloigner davantage de ce logis sinistre et du moment où il faudrait y revenir, il se leva, et, rencontrant soudain la première allée du Bois, il entra dans un taillis pour s'asseoir sur l'herbe...

Il entendait autour de lui, au-dessus de lui, partout, une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie: le souffle de Paris, respirant comme un être colossal. ........................................................................

Le soleil déjà haut versait un flot de lumière sur le Bois de Boulogne. Quelques voitures commençaient à circuler; et les cavaliers arrivaient gaiement.

Un couple allait au pas dans une allée déserte. Tout à coup, la jeune femme, levant les yeux, aperçut dans les branches quelque chose de brun; elle leva la main, étonnée, inquiète:

--Regardez... qu'est-ce que c'est?

Puis, poussant un cri, elle se laissa tomber dans les bras de son compagnon qui dut la déposer à terre.

Les gardes, appelés bientôt, décrochèrent un vieux homme pendu au moyen de ses bretelles.

On constata que le décès remontait à la veille au soir. Les papiers trouvés sur lui révélèrent qu'il était teneur de livres chez MM. Labuze et Cie et qu'il se nommait Leras.

On attribua la mort à un suicide dont on ne put soupçonner les causes. Peut-être un accès subit de folie?

Promenade a paru dans le Gil-Blas du mardi 27 mai 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

MOHAMMED-FRIPOUILLE.

NOUS allons prendre le café sur le toit? demanda le capitaine.

Je répondis:

--Mais oui, certainement.

Il se leva. Il faisait déjà sombre dans la salle éclairée seulement par la cour intérieure, selon la mode des maisons mauresques. Devant les hautes fenêtres à ogive, des lianes tombaient de la grande terrasse où l'on passait les soirées chaudes de l'été. Il ne restait sur la table que des fruits, des fruits énormes d'Afrique, des raisins gros comme des prunes, des figues molles à la chair violette, des poires jaunes, des bananes allongées et grasses, et des dattes de Tougourt dans un panier d'alfa.

Le moricaud qui servait ouvrit la porte et je montai l'escalier aux murs d'azur qui recevait d'en haut la lumière douce du jour mourant.

Et bientôt je poussai un profond soupir de bonheur en arrivant sur la terrasse. Elle dominait Alger, le port, la rade et les côtes lointaines.

La maison achetée par le capitaine était une ancienne demeure arabe, située au centre de la vieille ville, au milieu de ces ruelles en labyrinthe où grouille l'étrange population des côtes d'Afrique.

Au-dessous de nous, les toits plats et carrés descendaient comme des marches de géants jusqu'aux toits obliques de la ville européenne. Derrière ceux-ci, on apercevait les mâts des navires à l'ancre, puis la mer, la pleine mer, bleue et calme sous le ciel calme et bleu.

Nous nous étendîmes sur des nattes, la tête soutenue par des coussins, et, tout en buvant lentement le café savoureux de là-bas, je regardais paraître les premières étoiles dans l'azur assombri. On les apercevait un peu, si loin, si pâles, à peine allumées encore.

Une chaleur légère, une chaleur ailée, nous caressait la peau. Et parfois des souffles plus chauds, pesants, où passait une odeur vague, l'odeur de l'Afrique, semblaient l'haleine proche du désert, venue par-dessus les cimes de l'Atlas. Le capitaine, couché sur le dos, prononça:

--Quel pays, mon cher! comme la vie y est douce! comme le repos y a quelque chose de particulier, de délicieux! Comme ces nuits-là sont faites pour rêver!

Moi, je regardais toujours naître les étoiles, avec une curiosité molle et vive cependant, avec un bonheur assoupi.

Je murmurai:

--Vous devriez bien me raconter quelque chose de votre vie dans le Sud.

Le capitaine Marret était un des plus vieux Africains de l'armée, un officier de fortune, ancien spahi, arrivé à coups de sabre.

Grâce à lui, à ses relations, à ses amitiés, j'avais pu accomplir un superbe voyage au désert; et je venais, ce soir-là, le remercier, avant de retourner en France.

Il dit:

--Quel genre d'histoire voulez-vous? Il m'est arrivé tant d'aventures pendant mes douze années de sable, que je n'en sais plus une seule.

Et je repris:

--Parlez-moi des femmes arabes.

Il ne répondit pas. Il demeurait étendu, les bras repliés et les mains sous sa tête, et je sentais par moments l'odeur de son cigare, dont la fumée montait droit dans le ciel par cette nuit sans brise.

Et, tout d'un coup, il se mit à rire.

--Ah! oui, je vais vous raconter une drôle d'affaire qui date de mes premiers temps d'Algérie.

Nous avions alors dans l'armée d'Afrique des types extraordinaires, comme on n'en voit plus et comme on n'en fait plus, des types qui vous auraient amusé, vous, à vous faire passer toute votre vie dans ce pays.

J'étais simple spahi, un petit spahi de vingt ans, tout blond, et crâne, souple et vigoureux, mon cher, un vrai soldat d'Algérie. On m'avait attaché au commandement militaire de Boghar. Vous connaissez Boghar, qu'on appelle le balcon du Sud; vous avez vu du sommet du fort le commencement de ce pays de feu, rongé, nu, tourmenté, pierreux et rouge. C'est bien là l'antichambre du désert, la frontière brûlante et superbe de l'immense région des solitudes jaunes.

Donc, nous étions à Boghar une quarantaine de spahis, une compagnie de joyeux, plus un escadron de chasseurs d'Afrique, quand on apprit que la tribu des Ouled-Berghi avait assassiné un voyageur anglais venu on ne sait comment dans ce pays, car les Anglais ont le diable au corps.

Il fallait faire justice de ce crime commis sur un Européen; mais le commandant supérieur hésitait à envoyer une colonne, trouvant vraiment qu'un Anglais ne valait pas tant de mouvement.

Or, comme il causait de cette affaire avec le capitaine et le lieutenant, un maréchal des logis des spahis, qui attendait pour le rapport, proposa, tout à coup, d'aller châtier la tribu si on lui donnait six hommes seulement.

Vous savez que dans le Sud on est plus libre que dans les garnisons des villes, et il existe, entre l'officier et le soldat, une sorte de camaraderie qu'on ne retrouve pas ailleurs.

Le capitaine se mit à rire:

--Toi, mon brave?

--Oui, mon cap'taine, et, si vous le désirez, je vous ramènerai toute la tribu prisonnière.

Le commandant, qui était un fantaisiste, le prit au mot:

--Tu partiras demain matin avec six hommes de ton choix et, si tu n'accomplis pas ta promesse, gare à toi!

Le sous-officier souriait dans sa moustache.

--Ne craignez rien, mon commandant. Mes prisonniers seront ici mercredi midi, au plus tard.

Ce maréchal des logis, Mohammed-Fripouille, comme on l'appelait, était un homme vraiment surprenant, un Turc, un vrai Turc, entré au service de la France après une vie très ballottée, et pas très claire, sans doute. Il avait voyagé en beaucoup de lieux, en Grèce, en Asie Mineure, en Égypte, en Palestine, et il avait dû laisser pas mal de forfaits sur sa route. C'était un vrai bachi-bouzouk, hardi, noceur, féroce et gai, d'une gaieté calme d'Oriental. Il était gros, très gros, mais souple comme un singe, et il montait à cheval d'une façon merveilleuse. Ses moustaches, invraisemblablement épaisses et longues, éveillaient toujours en moi une idée confuse de croissant de lune et de cimeterre. Il haïssait les Arabes d'une haine exaspérée, et il les traitait avec une cruauté sournoise épouvantable, inventant sans cesse des ruses nouvelles, des perfidies calculées et terribles.

Il était, en outre, d'une force incroyable et d'une audace invraisemblable.

Le commandant lui dit:

--Choisis tes hommes, mon gaillard.

Mohammed me prit. Il avait confiance en moi, ce brave, et je lui demeurai dévoué corps et âme pour ce choix, qui me fit autant de plaisir que la croix d'honneur, plus tard.

Donc nous partîmes le lendemain matin, dès l'aurore, tous les sept, rien que nous sept. Mes camarades étaient de ces bandits, de ces forbans qui, après avoir maraudé et vagabondé dans tous les pays possibles, finissent par prendre du service dans une légion étrangère quelconque. Notre armée d'Afrique était alors pleine de ces crapules, excellents soldats, mais peu scrupuleux.

Mohammed avait donné à porter à chacun de nous une dizaine de bouts de corde, longs d'un mètre environ. J'étais chargé, en outre, comme étant le plus jeune et le moins lourd, d'une grande corde entière, de cent mètres. Comme on lui demandait ce qu'il voulait faire avec toute cette ficelle, il répondit de son air sournois et placide:

--C'est pour la pêche à l'Arabe.

Et il clignait de l'œil avec malice, mouvement qu'il avait appris d'un vieux chasseur d'Afrique parisien.

Il marchait en tête de notre troupe, coiffé d'un turban rouge qu'il portait toujours en campagne, et il souriait d'un air ravi dans son énorme moustache.

Il était vraiment beau, ce large Turc, avec son ventre puissant, ses épaules de colosse et son air tranquille. Il montait un cheval blanc, de taille moyenne, mais robuste; et le cavalier semblait dix fois trop gros pour sa monture.

Nous nous étions engagés dans un petit vallon pierreux, nu, tout jaune, qui tombe dans la vallée du Chélif, et nous causions de notre expédition. Mes compagnons avaient tous les accents possibles, car on trouvait parmi eux un Espagnol, deux Grecs, un Américain et trois Français. Quant à Mohammed-Fripouille, il grasseyait d'une façon invraisemblable.

Le soleil, le terrible soleil, le soleil du Sud, qu'on ne connaît point de l'autre côté de la Méditerranée, nous tombait sur les épaules, et nous avancions au pas, comme on fait toujours là-bas.

Tout le jour, on marcha sans rencontrer un arbre ni un Arabe.

Vers une heure de l'après-midi, nous avions mangé, auprès d'une petite source qui coulait entre les pierres, le pain et le mouton sec emportés dans notre sac, puis, au bout de vingt minutes de repos, on s'était remis en route.

Vers six heures du soir, enfin, après un long détour que nous avait fait faire notre chef, nous découvrîmes, derrière un mamelon, une tribu campée. Les tentes brunes, basses, faisaient des taches sombres sur la terre jaune, semblaient de gros champignons du désert poussés au pied de ce monticule rouge calciné par le soleil.

C'étaient nos gens. Un peu plus loin, au bord d'une plaine d'alfa d'un vert sombre, les chevaux attachés pâturaient.

Mohammed ordonna: «Au galop!» et nous arrivâmes comme un ouragan au milieu du campement. Les femmes, affolées, couvertes de haillons blancs qui pendaient et flottaient autour d'elles, rentraient vivement dans leurs tanières de toile, rampant et se courbant, et criant comme des bêtes chassées. Les hommes, au contraire, sortaient de tous les côtés pour songer à se défendre.

Nous allions droit sur la tente la plus haute, celle de l'agha.

Nous gardions le sabre au fourreau, à l'exemple de Mohammed, qui galopait d'une façon singulière. Il demeurait absolument immobile, assis tout droit sur son petit cheval qui se démenait sous lui comme un furieux pour porter cette masse. Et la tranquillité du cavalier aux longues moustaches contrastait étrangement avec la vivacité de l'animal.

Le chef indigène sortit de sa tente comme nous arrivions devant. C'était un grand homme maigre, noir, avec un œil luisant, le front en saillie, le sourcil en arc de cercle. Il cria, en arabe:

--Que voulez-vous?

Mohammed, arrêtant net son cheval, lui répondit dans sa langue:

--C'est toi qui as tué le voyageur anglais?

L'agha prononça, d'une voix forte:

--Je n'ai pas d'interrogatoire à subir de toi.

C'était autour de nous comme une tempête grondante. Les Arabes accouraient de tous les côtés, nous pressaient, nous enfermaient, vociféraient.

Ils avaient l'air d'oiseaux de proie féroces avec leur grand nez recourbé, leur face maigre aux os saillants, leurs larges vêtements agités par leurs gestes.

Mohammed souriait, son turban de travers, l'œil excité, et je voyais comme des frissons de plaisir sur ses joues un peu tombantes, charnues et ridées.

Il reprit d'une voix tonnante qui domina les clameurs:

--La mort à celui qui a donné la mort!

Et il tendit son revolver vers la face brune de l'agha. Je vis un peu de fumée sortir du canon; puis une écume rose de cervelle et de sang jaillit du front du chef. Il tomba, foudroyé, sur le dos, en ouvrant les bras, qui soulevèrent, comme des ailes, les pans flottants de son burnous.

Certes, je crus mon dernier jour venu, tant le tumulte fut terrible autour de nous.

Mohammed avait tiré son sabre. Nous dégainâmes comme lui. Il cria, en écartant d'un moulinet ceux qui le serraient le plus:

--La vie sauve à ceux qui se soumettront. La mort aux autres.

Et, saisissant de sa poigne d'hercule le plus proche, il le coucha sur sa selle, lui lia les mains, en hurlant vers nous:

--Faites comme moi et sabrez ceux qui résisteront.

En cinq minutes, nous eûmes capturé une vingtaine d'Arabes dont nous attachions solidement les poignets. Puis on poursuivit les fuyards; car ç'avait été une déroute autour de nous à la vue des sabres nus. On ramena encore une trentaine d'hommes environ.

Par toute la plaine, on apercevait des choses blanches qui couraient. Les femmes traînaient leurs enfants et poussaient des clameurs aiguës. Les chiens jaunes, pareils à des chacals, tournaient autour de nous en aboyant, et nous montraient leurs crocs pâles.

Mohammed, qui semblait fou de joie, sauta de cheval d'un bond, et, saisissant la corde que j'avais apportée:

--Attention, les enfants, dit-il, deux hommes à terre.

Alors il fit une chose terrible et drôle: un chapelet de prisonniers, ou plutôt un chapelet de pendus. Il avait attaché solidement les deux poings du premier captif, puis il fit un nœud coulant autour de son cou avec la même corde qui serrait de nouveau les bras du suivant, puis s'enroulait ensuite à sa gorge. Nos cinquante prisonniers se trouvèrent bientôt liés de telle sorte que le moindre mouvement de l'un pour s'enfuir l'eût étranglé, ainsi que ses deux voisins. Tout geste qu'ils faisaient tirait sur le nœud coulant du col, et il leur fallait marcher d'un pas égal sans s'écarter d'un rien l'un de l'autre sous peine de tomber aussitôt comme un lièvre pris au collet.

Quand cette étrange besogne fut finie, Mohammed se mit à rire, de son rire silencieux qui lui secouait le ventre sans qu'aucun bruit sortît de sa bouche.

--Ça, c'est la chaîne arabe, dit-il.

Nous-mêmes, nous commencions à nous tordre devant la figure effarée et piteuse des prisonniers.

--Maintenant, cria notre chef, un pieu à chaque bout, les enfants, attachez-moi ça.

On fixa en effet un pieu à chaque bout de ce ruban de captifs blancs pareils à des fantômes, et qui demeuraient immobiles, comme s'ils eussent été changés en pierres.

--Et dînons, prononça le Turc.

On alluma du feu et on fit cuire un mouton que nous dépeçâmes de nos mains. Puis on mangea des dattes trouvées dans les tentes; on but du lait obtenu de la même façon et on ramassa quelques bijoux d'argent oubliés par les fugitifs.

Nous achevions tranquillement notre repas quand j'aperçus, sur la colline d'en face, un singulier rassemblement. C'étaient les femmes qui s'étaient sauvées tout à l'heure, rien que les femmes. Et elles venaient vers nous en courant. Je les montrai à Mohammed-Fripouille.

Il sourit.

--C'est le dessert! dit-il.

Ah! oui, le dessert!

Elles arrivaient, galopant comme des forcenées, et bientôt nous fûmes criblés de pierres qu'elles nous lançaient sans arrêter leur course, et nous vîmes qu'elles étaient armées de couteaux, de pieux de tente et de vieilles vaisselles.

Mohammed cria: «A cheval!» Il était temps. L'attaque fut terrible. Elles venaient délivrer les prisonniers et cherchaient à couper la corde. Le Turc, comprenant le danger, devint furieux et hurla: «Sabrez!--sabrez!--sabrez!» Et comme nous demeurions immobiles, troublés devant cette charge d'un nouveau genre, hésitant à tuer des femmes, il s'élança sur la troupe envahissante.

Il chargea, tout seul, ce bataillon de femelles en loques, et il se mit à sabrer, le gueux, à sabrer comme un forcené, avec une telle rage, un tel emportement, qu'on voyait tomber un corps blanc chaque fois que s'abattait son bras.

Il était tellement terrible que les femmes, épouvantées, s'enfuirent aussi vite qu'elles étaient arrivées, laissant sur la place une douzaine de mortes et de blessées dont le sang rouge tachait les vêtements pâles.

Et Mohammed, le visage bouleversé, revint vers nous, répétant:

--Filons, filons, mes fils; elles vont revenir.

Et nous battîmes en retraite, conduisant d'un pas lent nos prisonniers paralysés par la peur de la strangulation.

Le lendemain, midi sonnait comme nous arrivions à Boghar avec notre chaîne de pendus. Il n'en était mort que six en route. Mais il avait fallu bien souvent desserrer les nœuds d'un bout à l'autre du convoi, car toute secousse étranglait d'un seul coup une dizaine de captifs.

Le capitaine se tut. Je ne répondis rien. Je songeais à l'étrange pays où l'on pouvait voir de pareilles choses; et je regardais dans le ciel noir le troupeau innombrable et luisant des étoiles.

Mohammed-Fripouille a paru dans le Gaulois du samedi 20 septembre 1884.

LE GARDE.

ON racontait des aventures et des accidents de chasse, après dîner.

Un vieil ami de nous tous, M. Boniface, grand tueur de bêtes et grand buveur de vin, un homme robuste et gai, plein d'esprit, de sens et de philosophie, d'une philosophie ironique et résignée, se manifestant par des drôleries mordantes et jamais par des tristesses, dit tout à coup:

--J'en sais une, moi, une histoire de chasse, ou plutôt un drame de chasse assez singulier. Il ne ressemble pas du tout à ce qu'on connaît dans le genre; aussi je ne l'ai jamais raconté, pensant qu'il n'amuserait personne.

Il n'est pas sympathique, vous me comprenez? Je veux dire qu'il n'a pas cette espèce d'intérêt qui passionne, ou qui charme, ou qui émeut agréablement.

Enfin, voici la chose:

«J'avais alors trente-cinq ans environ, et je chassais comme un furieux.

En ce temps-là, je possédais une terre très isolée dans les environs de Jumièges, entourée de forêts et très bonne pour le lièvre et le lapin. J'y allais passer tout seul quatre ou cinq jours par an seulement, l'installation ne me permettant pas d'amener un ami.

J'avais placé là, comme garde, un ancien gendarme en retraite, un brave homme, violent, sévère sur la consigne, terrible aux braconniers, et ne craignant rien. Il habitait tout seul, loin du village, une petite maison ou plutôt une masure composée de deux pièces en bas, cuisine et cellier, et de deux chambres au premier. Une d'elles, une sorte de case juste assez grande pour un lit, une armoire et une chaise, m'était réservée.

Le père Cavalier occupait l'autre. En disant qu'il était seul en ce logis, je me suis mal exprimé. Il avait pris avec lui son neveu, une sorte de chenapan de quatorze ans qui allait aux provisions au village éloigné de trois kilomètres, et aidait le vieux dans les besognes quotidiennes.

Ce garnement, maigre, long, un peu crochu, avait des cheveux jaunes si légers qu'ils semblaient un duvet de poule plumée, si rares qu'il avait l'air chauve. Il possédait en outre des pieds énormes et des mains géantes, des mains de colosse.

Il louchait un peu et ne regardait jamais personne. Dans la race humaine, il me faisait l'effet de ce que sont les bêtes puantes chez les animaux. C'était un putois ou un renard, ce galopin-là.

Il couchait dans une sorte de trou au haut du petit escalier qui menait aux deux chambres.

Mais, pendant mes courts séjours au Pavillon--j'appelais cette masure le Pavillon--Marius cédait sa niche à une vieille femme d'Écorcheville, nommée Céleste, qui venait me faire la cuisine, les ratas du père Cavalier étant par trop insuffisants.

Vous connaissez donc les personnages et le local. Voici maintenant l'aventure:

C'était en 1854, le 15 octobre,--je me rappelle cette date et je ne l'oublierai jamais.

Je partis de Rouen à cheval, suivi de mon chien Bock, un grand braque du Poitou, large de poitrine et fort de gueule, qui buissonnait dans les ronces comme un épagneul de Pont-Audemer.

Je portais en croupe mon sac de voyage, et mon fusil en bandoulière. C'était un jour froid, un jour de grand vent triste, avec des nuages sombres courant dans le ciel.

En montant la côte de Canteleu, je regardais la vaste vallée de la Seine que le fleuve traversait jusqu'à l'horizon avec des replis de serpent. Rouen, à gauche, dressait dans le ciel tous ses clochers et, à droite, la vue s'arrêtait sur les côtes lointaines couvertes de bois. Puis je traversai la forêt de Roumare, allant tantôt au pas, tantôt au trot, et j'arrivai vers cinq heures devant le Pavillon, où le père Cavalier et Céleste m'attendaient.

Depuis dix ans, à la même époque, je me présentais de la même façon, et les mêmes bouches me saluaient avec les mêmes paroles.

--Bonjour, notre monsieur. La santé est-elle satisfaisante?

Cavalier n'avait guère changé. Il résistait au temps comme un vieil arbre; mais Céleste, depuis quatre ans surtout, était devenue méconnaissable.

Elle s'était à peu près cassée en deux et, bien que toujours active, elle marchait le haut du corps tellement penché en avant qu'il formait presque un angle droit avec les jambes.

La vieille femme, très dévouée, paraissait toujours émue en me revoyant, et elle me disait, à chaque départ:

--Faut penser que c'est p't-être la dernière fois, notre cher monsieur.

Et l'adieu désolé, craintif, de cette pauvre servante, cette résignation désespérée devant l'inévitable mort sûrement prochaine pour elle, me remuait le cœur chaque année, d'une étrange façon.

Je descendis donc de cheval, et pendant que Cavalier, dont j'avais serré la main, menait ma bête au petit bâtiment qui servait d'écurie, j'entrai, suivi de Céleste, dans la cuisine, qui servait aussi de salle à manger.

Puis le garde nous rejoignit. Je vis, du premier coup, qu'il n'avait pas sa figure ordinaire. Il semblait préoccupé, mal à l'aise, inquiet.

Je lui dis:

--Eh bien, Cavalier. Tout marche-t-il selon votre désir?

Il murmura:

--Y a du oui et y a du non. Y a bien de quoi qui ne me va guère.

Je demandai:

--Qu'est-ce que c'est donc, mon brave? Contez-moi ça.

Mais il hochait la tête:

--Non, pas encore, monsieur. Je ne veux point vous éluger comme ça à l'arrivée, avec mes tracasseries.

J'insistai; mais il refusa absolument de me mettre au courant avant le dîner. A sa tête, cependant, je comprenais que c'était grave.

Ne sachant plus quoi lui dire, je prononçai:

--Et ce gibier? En avons-nous?

--Oh! pour du gibier, oui, y en a, y en a! Vous en trouverez à volonté. Grâce à Dieu, j'ai eu l'œil.

Il disait cela avec tant de gravité, avec une gravité si désolée qu'elle devenait comique. Ses grosses moustaches grises avaient l'air prêtes à tomber de ses lèvres.

Tout à coup, je m'avisai que je n'avais pas encore vu son neveu.

--Et Marius, où est-il donc? Pourquoi ne se montre-t-il pas?

Le garde eut une sorte de sursaut et, me regardant brusquement en face:

--Eh bien, monsieur, j'aime mieux vous dire la chose tout de suite; oui, j'aime mieux: c'est rapport à lui que j'en ai sur le cœur.

--Ah! ah! Eh bien, où est-il donc?

--Il est dans l'écurie, monsieur, j'attendais le moment pour qu'il paraisse.

--Qu'est-ce qu'il a donc fait?

--Voilà la chose, monsieur...

Le garde hésitait cependant, la voix changée, tremblante, la figure creusée soudain par des rides profondes, des rides de vieux.

Il reprit lentement:

--Voilà. J'ai bien vu, cet hiver, qu'on colletait dans le bois des Roseraies, mais je ne pouvais pas pincer l'homme. J'y passai des nuits, monsieur, encore des nuits. Rien. Et, pendant ce temps-là, on se mit à colleter du côté d'Écorcheville. J'en maigrissais de dépit. Mais, quant à prendre le maraudeur, impossible! On aurait dit qu'il était prévenu de mes marches, le gueux, et de mes projets.

Mais v'là qu'un jour, en brossant la culotte à Marius, sa culotte des dimanches, je trouvai quarante sous dans sa poche. Où 's qu'il avait eu ça, le gars?

J'y réfléchis bien huit jours, et je vis qu'il sortait; il sortait juste quand je rentrais au repos, oui, monsieur.

Alors je le guettai, mais sans doutance de la chose, oh! oui, sans doutance. Et, comme je venais de me coucher devant lui, un matin, je me relevai incontinent, et je le suivis. Pour suivre, il n'y en a pas un comme moi, monsieur.

Et v'là que je le pris, oui, Marius, qui colletait sur vos terres, monsieur, lui, mon neveu, moi, votre garde!

Le sang ne m'en a fait qu'un tour et j'ai failli le tuer sur place, tant j'ai tapé. Ah! oui, j'ai tapé, allez! et je lui ai promis que quand vous seriez là, il en aurait encore une en votre présence, de correction, de ma main, pour l'exemple.

Voilà; j'en ai maigri de chagrin. Vous savez ce que c'est quand on est contrarié comme ça. Mais qu'est-ce que vous auriez fait, dites? Il n'a plus ni père ni mère, ce gars, il n'a plus que moi de son sang, je l'ai gardé, je ne pouvais point le chasser, n'est-ce pas?

Mais je lui ai dit que s'il recommence, c'est fini, fini, plus de pitié. Voilà. Est-ce que j'ai bien fait, monsieur?

Je répondis en lui tendant la main:

--Vous avez bien fait, Cavalier; vous êtes un brave homme.

Il se leva:

--Merci bien, monsieur. Maintenant je vais le quérir. Il faut la correction, pour exemple.

Je savais qu'il était inutile d'essayer de dissuader le vieux d'un projet. Je le laissai donc agir à sa guise.

Il alla chercher le galopin et le ramena en le tenant par l'oreille.

J'étais assis sur une chaise de paille, avec le visage grave d'un juge.

Marius me parut grandi, encore plus laid que l'autre année, avec son air mauvais, sournois. Et ses grandes mains semblaient monstrueuses.

Son oncle le poussa devant moi, et, de sa voix militaire:

--Demande pardon au propriétaire.

Le gars ne dit point un mot.

Alors, l'ayant saisi sous les bras, l'ancien gendarme le souleva de terre, et il se mit à le fesser avec un telle violence que je me levai pour arrêter les coups.

L'enfant maintenant hurlait:

--Grâce!--grâce!--grâce!--je promets...

Cavalier le reposa sur le sol, et le forçant, par une pesée sur les épaules, à se mettre à genoux:

--Demande pardon, dit-il.

Le garnement murmurait, les yeux baissés:

--Je demande pardon.

Alors son oncle le releva et le congédia d'une gifle qui faillit encore le culbuter.

Il se sauva et je ne le revis pas de la soirée.

Mais Cavalier paraissait atterré.

--C'est une mauvaise nature, dit-il.

Et, pendant tout le dîner, il répétait:

--Oh! ça me fait deuil, monsieur, vous ne savez pas comme ça me fait deuil.

J'essayai de le consoler, mais en vain.

Et je me couchai de bonne heure pour me mettre en chasse au point du jour.

Mon chien dormait déjà sur le plancher, au pied de mon lit, quand je soufflai ma chandelle.

Je fus réveillé vers le milieu de la nuit par les aboiements furieux de Bock. Et je m'aperçus aussitôt que ma chambre était pleine de fumée. Je sautai de ma couche, j'allumai ma lumière, je courus à la porte et je l'ouvris. Un tourbillon de flammes entra. La maison brûlait.

Je refermai bien vite le battant de gros chêne, et, ayant passé ma culotte, je descendis d'abord par la fenêtre mon chien, au moyen d'une corde faite avec mes draps roulés, puis, ayant jeté dehors mes vêtements, ma carnassière et mon fusil, je m'échappai à mon tour par le même moyen.

Et je me mis à crier de toutes mes forces:

--Cavalier!--Cavalier!--Cavalier!

Mais le garde ne se réveillait point. Il avait un dur sommeil de vieux gendarme.

Cependant, par les fenêtres d'en bas, je voyais que tout le rez-de-chaussée n'était plus qu'une fournaise ardente; et je m'aperçus qu'on l'avait empli de paille pour favoriser l'incendie.

Donc on avait mis le feu!

Je recommençai à crier avec fureur:

--Cavalier!

Alors la pensée me vint que la fumée l'asphyxiait. J'eus une inspiration et, glissant deux cartouches dans mon fusil, je tirai un coup en plein dans sa fenêtre.

Les six carreaux jaillirent dans la chambre en poussière de verre. Cette fois, le vieux avait entendu, et il apparut effaré, en chemise, affolé surtout par cette lueur qui éclairait violemment tout le devant de sa demeure.

Je lui criai:

--Votre maison brûle. Sautez par la fenêtre, vite, vite!

Les flammes, sortant brusquement par les ouvertures d'en bas, léchaient le mur, arrivaient à lui, allaient l'enfermer. Il sauta et tomba sur ses pieds, comme un chat.

Il était temps. Le toit de chaume craqua par le milieu, au-dessus de l'escalier qui formait, en quelque sorte, une cheminée au feu d'en bas; et une immense gerbe rouge s'éleva dans l'air, s'élargissant comme un panache de jet d'eau et semant une pluie d'étincelles autour de la chaumière.

Et, en quelques secondes, elle ne fut plus qu'un paquet de flammes.

Cavalier, atterré, demanda:

--Comment que ça a pris?

Je répondis:

--On a mis le feu dans la cuisine.

Il murmura:

--Qui qu'a pu mettre le feu?

Et moi, devinant tout à coup, je prononçai:

--Marius!

Et le vieux comprit. Il balbutia:

--Oh! Jésus-Marie! C'est pour ça qu'il n'est pas rentré.

Mais une pensée horrible me traversa l'esprit. Je criai:

--Et Céleste? Céleste?

Il ne répondit pas, lui, mais la maison s'écroula devant nous, ne formant déjà plus qu'un épais brasier, éclatant, aveuglant, sanglant, un bûcher formidable, où la pauvre femme ne devait plus être elle-même qu'un charbon rouge, un charbon de chair humaine.

Nous n'avions point entendu un seul cri.

Mais, comme le feu gagnait le hangar voisin, je songeai, tout à coup, à mon cheval, et Cavalier courut le délivrer.

A peine eut-il ouvert la porte de l'écurie qu'un corps souple et rapide, lui passant entre les jambes, le précipita sur le nez. C'était Marius, fuyant de toutes ses forces.

L'homme, en une seconde, se releva. Il voulut courir pour rattraper le misérable; mais, comprenant qu'il n'y parviendrait point, et affolé par une irrésistible fureur, cédant à un de ces mouvements irréfléchis, instantanés, qu'on ne saurait ni prévoir ni retenir, il saisit mon fusil resté par terre, tout près de lui, épaula et, avant que j'eusse pu faire un mouvement, il tira sans savoir même si l'arme était chargée.

Une des cartouches que j'avais mises dedans pour annoncer le feu n'était point partie; et la charge atteignant le fuyard en plein dos le jeta sur la face, couvert de sang. Il se mit aussitôt à gratter la terre de ses mains et de ses genoux comme s'il eût voulu encore courir à quatre pattes, à la façon des lièvres blessés à mort qui voient venir le chasseur.

Je m'élançai. L'enfant râlait déjà. Il expira avant que fût éteinte la maison, sans avoir prononcé un mot.

Cavalier, toujours en chemise, les jambes nues, restait debout près de nous, immobile, hébété.

Quand les gens du village arrivèrent, on emporta mon garde, pareil à un fou.

Je parus au procès comme témoin, et je racontai les faits par le détail, sans rien changer. Cavalier fut acquitté. Mais il disparut, le jour même, abandonnant le pays.

Je ne l'ai jamais revu.

Voilà, messieurs, mon histoire de chasse.»

Le Garde a paru dans le Gaulois du mercredi 8 octobre 1884.

BERTHE.

MON vieil ami (on a parfois des amis beaucoup plus âgés que soi), mon vieil ami le docteur Bonnet m'avait souvent invité à passer quelque temps chez lui, à Riom. Je ne connaissais point l'Auvergne et je me décidai à l'aller voir vers le milieu de l'été de 1876.

J'arrivai par le train du matin, et la première figure aperçue sur le quai de la gare fut celle du docteur. Il était habillé en gris et coiffé d'un chapeau noir, rond, de feutre mou, à larges bords, dont le fond, très haut, allait se rétrécissant en forme de tuyau de cheminée, un vrai chapeau auvergnat qui sentait le charbonnier. Ainsi vêtu, le docteur avait l'air d'un vieux jeune homme, avec son corps fluet sous son veston clair et sa grosse tête à cheveux blancs.

Il m'embrassa avec cette joie visible qu'ont les gens de province en voyant arriver des amis longtemps désirés, et, étendant la main autour de lui, il s'écria, plein de fierté:

--Voici l'Auvergne!

Je ne voyais qu'une ligne de montagnes devant moi, dont les sommets, pareils à des cônes tronqués, devaient être d'anciens volcans.

Puis, levant le doigt vers le nom de la station écrit au front de la gare, il prononça:

--Riom, patrie des magistrats, orgueil de la magistrature, qui devrait être bien plutôt la patrie des médecins.

Je demandai:

--Pourquoi?

Il répondit, en riant:

--Pourquoi? Retournez ce nom et vous avez mori, mourir... Voilà, jeune homme, pourquoi je me suis installé dans ce pays.

Et, ravi de sa plaisanterie, il m'entraîna en se frottant les mains.

Dès que j'eus avalé une tasse de café au lait, il fallut visiter la vieille cité. J'admirai la maison du pharmacien, et les autres maisons célèbres, toutes noires, mais jolies comme des bibelots, avec leurs façades de pierre sculptée. J'admirai la statue de la Vierge, patronne des bouchers, et j'entendis même, à ce sujet, le récit d'une aventure amusante que je conterai un autre jour, puis le docteur Bonnet me dit:

--Maintenant je vous demande cinq minutes pour aller voir une malade, et je vous conduirai sur la colline de Chatel-Guyon, afin de vous montrer, avant le déjeuner, l'aspect général de la ville et toute la chaîne du Puy-de-Dôme. Vous pouvez m'attendre sur le trottoir, je ne fais que monter et descendre.

Il me quitta en face d'un de ces vieux hôtels de province, sombres, clos, muets, lugubres. Celui-là me parut d'ailleurs avoir une physionomie particulièrement sinistre, et j'en découvris bientôt la cause. Toutes les grandes fenêtres du premier étage étaient fermées jusqu'à la moitié par des contrevents de bois plein. Le dessus seul s'ouvrait, comme si on eût voulu empêcher les gens enfermés en ce vaste coffre de pierre de regarder dans la rue.

Quand le docteur redescendit, je lui fis part de ma remarque. Il répondit:

--Vous ne vous êtes pas trompé, le pauvre être gardé là dedans ne doit jamais voir ce qui se passe au dehors. C'est une folle, ou plutôt une idiote, ou plutôt encore une simple, ce que vous appelleriez, vous autres Normands, une Niente.

Ah! tenez, c'en est une lugubre histoire, et, en même temps, un singulier cas pathologique. Voulez-vous que je vous conte cela?

J'acceptai. Il reprit:

--Voilà. Il y a vingt ans maintenant, les propriétaires de cet hôtel, mes clients, eurent un enfant, une fille, pareille à toutes les filles.

Mais je m'aperçus bientôt que, si le corps du petit être se développait admirablement, son intelligence demeurait inerte.

Elle marcha de très bonne heure, mais elle refusa absolument de parler. Je la crus sourde d'abord; puis je constatai qu'elle entendait parfaitement, mais qu'elle ne comprenait pas. Les bruits violents la faisaient tressaillir, l'effrayaient sans qu'elle se rendît compte de leurs causes.

Elle grandit; elle était superbe, et muette, muette par défaut d'intelligence. J'essayai de tous les moyens pour amener dans cette tête une lueur de pensée; rien ne réussit. J'avais cru remarquer qu'elle reconnaissait sa nourrice; une fois sevrée, elle ne reconnut pas sa mère. Elle ne sut jamais dire ce mot, le premier que les enfants prononcent et le dernier que murmurent les soldats mourant sur les champs de bataille: «maman!». Elle essayait parfois des bégaiements, des vagissements, rien de plus.

Quand il faisait beau, elle riait tout le temps en poussant des cris légers qu'on pouvait comparer à des gazouillements d'oiseau; quand il pleuvait, elle pleurait et gémissait d'une façon lugubre, effrayante, pareille à la plainte des chiens qui hurlent à la mort.

Elle aimait se rouler dans l'herbe à la façon des jeunes bêtes, et courir comme une folle, et elle battait des mains chaque matin si elle voyait le soleil entrer dans sa chambre. Quand on ouvrait sa fenêtre, elle battait des mains en s'agitant dans son lit, pour qu'on l'habillât tout de suite.

Elle ne paraissait faire d'ailleurs aucune distinction entre les gens, entre sa mère et sa bonne, entre son père et moi, entre le cocher et la cuisinière.

J'aimais ses parents, si malheureux, et je venais presque tous les jours les voir. Je dînais aussi souvent chez eux, ce qui me permit de remarquer que Berthe (on l'avait nommée Berthe) semblait reconnaître les plats et préférer les uns aux autres.

Elle avait alors douze ans. Elle était formée comme une fille de dix-huit, et plus grande que moi.

L'idée me vint donc de développer sa gourmandise et d'essayer, par ce moyen, de faire entrer des nuances dans son esprit, de la forcer, par les dissemblances des goûts, par les gammes des saveurs, sinon à des raisonnements, du moins à des distinctions instinctives, mais qui constitueraient déjà une sorte de travail matériel de la pensée.

On devrait ensuite, en faisant appel à ses passions, et en choisissant avec soin celles qui pourraient nous servir, obtenir une sorte de choc en retour du corps sur l'intelligence, et augmenter peu à peu le fonctionnement insensible de son cerveau.

Je plaçai donc un jour, en face d'elle, deux assiettes, l'une de soupe, l'autre de crème à la vanille, très sucrée. Et je lui fis goûter de l'une et de l'autre alternativement. Puis je la laissai libre de choisir. Elle mangea l'assiette de crème.

En peu de temps je la rendis très gourmande, si gourmande qu'elle semblait n'avoir plus en tête que l'idée ou plutôt que le désir de manger. Elle reconnaissait parfaitement les plats, tendait la main vers ceux qui lui plaisaient et s'en emparait avidement. Elle pleurait quand on les lui ôtait.

Je songeai alors à lui apprendre à venir dans la salle à manger au tintement de la cloche. Ce fut long; j'y parvins cependant. Il s'établit assurément, en son vague entendement, une corrélation entre le son et le goût, soit un rapport entre deux sens, un appel de l'un à l'autre, et, par conséquent, une sorte d'enchaînement d'idées--si on peut appeler idée cette espèce de trait d'union instinctif entre deux fonctions organiques.

Je poussai encore plus loin mon expérience et je lui appris--avec quelle peine!--à reconnaître l'heure des repas sur le cadran de la pendule.

Il me fut impossible, pendant longtemps, d'appeler son attention sur les aiguilles, mais j'arrivai à lui faire remarquer la sonnerie. Le moyen employé fut simple: je supprimai la cloche, et tout le monde se levait pour aller à table quand le petit marteau de cuivre annonçait midi.

Je m'efforçai en vain, par exemple, de lui apprendre à compter les coups. Elle se précipitait vers la porte chaque fois qu'elle entendait le timbre; mais alors, peu à peu, elle dut se rendre compte que toutes les sonneries n'avaient pas la même valeur au point de vue des repas; et son œil, guidé par son oreille, se fixa souvent sur le cadran.

L'ayant remarqué, j'eus soin chaque jour, à midi et à six heures, d'aller poser mon doigt sur le chiffre douze, et sur le chiffre six, aussitôt qu'arrivait le moment attendu par elle; et je m'aperçus bientôt qu'elle suivait attentivement la marche des petites branches de cuivre que j'avais fait souvent tourner en sa présence.

Elle avait compris! je devrais plutôt dire: elle avait saisi. J'étais parvenu à faire entrer en elle la connaissance, ou mieux la sensation de l'heure, ainsi qu'on y arrive pour des carpes, qui n'ont cependant pas la ressource des pendules, en leur donnant à manger, chaque jour, juste au même moment.

Une fois ce résultat acquis, tous les instruments d'horlogerie existants dans la maison occupèrent son attention d'une façon exclusive. Elle passait son temps à les regarder, à les écouter, à attendre les heures. Il arriva même une chose assez drôle. La sonnerie d'un joli cartel Louis XVI suspendu à la tête de son lit s'étant détraquée, elle s'en aperçut. Elle attendait depuis vingt minutes, l'œil sur l'aiguille, que le timbre annonçât dix heures. Mais, quand l'aiguille eut passé le chiffre, elle demeura stupéfaite de ne rien entendre, tellement stupéfaite qu'elle s'assit, remuée sans doute par une de ces émotions violentes qui nous secouent en face des grandes catastrophes. Et elle eut l'étrange patience de demeurer devant la petite mécanique jusqu'à onze heures, pour voir ce qui allait arriver. Elle n'entendit encore rien, naturellement; alors, saisie tout à coup soit de la colère folle de l'être trompé, déçu, soit de l'épouvante de l'être effaré devant un mystère redoutable, soit de l'impatience furieuse de l'être passionné qui rencontre un obstacle, elle saisit la pincette de la cheminée et frappa le cartel avec tant de force qu'elle le mit en pièces en une seconde.

Donc son cerveau fonctionnait, calculait, d'une façon obscure il est vrai, et dans une limite très restreinte, car je ne pus parvenir à lui faire distinguer les personnes comme elle distinguait les heures. Il fallait, pour obtenir d'elle un mouvement d'intelligence, faire appel à ses passions, dans le sens matériel du mot.

Nous en eûmes bientôt une autre preuve, hélas, terrible.

Elle était devenue superbe; c'était vraiment un type de la race, une sorte de Vénus admirable et stupide.

Elle avait seize ans maintenant et j'ai rarement vu pareille perfection de formes, pareille souplesse et pareille régularité de traits. J'ai dit une Vénus, oui, une Vénus, blonde, grasse, vigoureuse, avec de grands yeux clairs et vides, bleus comme la fleur du lin, et une large bouche aux lèvres rondes, une bouche de gourmande, de sensuelle, une bouche à baisers.

Or, un matin, son père entra chez moi avec une figure singulière et, s'étant assis, sans même répondre à mon bonjour:

--J'ai à vous parler d'une chose fort grave, dit-il... Est-ce qu'on... est-ce qu'on pourrait marier Berthe?

J'eus un sursaut d'étonnement, et je m'écriai:

--Marier Berthe?... mais c'est impossible!

Il reprit:

--Oui... je sais... mais réfléchissez... docteur... c'est que... peut-être.... nous avons espéré... si elle avait des enfants... ce serait pour elle une grande secousse, un grand bonheur et... qui sait si son esprit ne s'éveillerait pas dans la maternité?...

Je demeurai fort perplexe. C'était juste. Il se pourrait que cette chose si nouvelle, que cet admirable instinct des mères qui palpite au cœur des bêtes comme au cœur des femmes, qui fait se jeter la poule en face de la gueule du chien pour défendre ses petits, amenât une révolution, un bouleversement dans cette tête inerte, et mît en marche le mécanisme immobile de sa pensée.

Je me rappelai d'ailleurs tout de suite un exemple personnel. J'avais possédé, quelques années auparavant, une petite chienne de chasse si sotte que je n'en pouvais rien obtenir. Elle eut des petits et devint, du jour au lendemain, non pas intelligente, mais presque pareille à beaucoup de chiens peu développés.

A peine eus-je entrevu cette possibilité, que le désir grandit en moi de marier Berthe, non pas tant par amitié pour elle et pour ses pauvres parents que par curiosité scientifique. Qu'arriverait-il? C'était là un singulier problème!

Je répondis donc au père:

--Vous avez peut-être raison... on peut essayer... Essayez... mais... mais... vous ne trouverez jamais un homme qui consente à cela.

Il prononça, à mi-voix:

--J'ai quelqu'un.

Je fus stupéfait. Je balbutiai:

--Quelqu'un de propre?... quelqu'un... de... votre monde?...

Il répondit:

--Oui... parfaitement.

--Ah! Et... puis-je vous demander son nom?

--Je venais pour vous le dire et pour vous consulter. C'est M. Gaston du Boys de Lucelles!

Je faillis m'écrier: «Le misérable!» mais je me tus, et, après un silence, j'articulai:

--Oui, très bien. Je ne vois aucun inconvénient.

Le pauvre homme me serra les mains:

--Nous la marierons le mois prochain, dit-il.

M. Gaston du Boys de Lucelles était un garnement de bonne famille qui, ayant mangé l'héritage paternel, et fait des dettes par mille moyens indélicats, cherchait un nouveau moyen quelconque pour se procurer de l'argent.

Il avait trouvé celui-là.

Beau garçon, d'ailleurs, bien portant, mais viveur, de la race odieuse des viveurs de province, il me parut nous promettre un mari suffisant dont on se débarrasserait ensuite avec une pension.

Il vint dans la maison faire sa cour, et faire la roue devant cette belle fille idiote, qui semblait lui plaire d'ailleurs. Il apportait des fleurs, lui baisait les mains, s'asseyait à ses pieds et la regardait avec des yeux tendres; mais elle ne prenait garde à aucune de ses attentions, et ne le distinguait nullement des autres personnes vivant autour d'elle.

Le mariage eut lieu.

Vous comprenez à quel point était allumée ma curiosité.

Je vins le lendemain voir Berthe, pour épier, sur son visage, si quelque chose avait tressailli en elle. Mais je la trouvai semblable à ce qu'elle était tous les jours, uniquement préoccupée de la pendule et du dîner. Lui, au contraire, semblait fort épris et cherchait à exciter la gaieté et l'affection de sa femme par les petits jeux et les agaceries qu'on emploie avec les jeunes chats.

Il n'avait rien trouvé de mieux.

Je me mis alors à faire des visites fréquentes aux nouveaux époux, et je m'aperçus bientôt que la jeune femme reconnaissait son mari et jetait sur lui les regards avides qu'elle n'avait eus, jusqu'ici, que pour les plats sucrés.

Elle suivait ses mouvements, distinguait son pas dans l'escalier ou dans les chambres voisines, battait des mains quand il entrait, et son visage transfiguré s'éclairait d'une flamme de bonheur profond et de désir.

Elle l'aimait de tout son corps, de toute son âme, de toute sa pauvre âme infirme, de tout son cœur, de tout son pauvre cœur de bête reconnaissante.

C'était vraiment une image admirable et naïve de la passion simple, de la passion charnelle et pudique cependant, telle que la nature l'avait mise dans les êtres avant que l'homme l'eût compliquée et défigurée par toutes les nuances du sentiment.

Mais lui se fatigua bien vite de cette belle créature ardente et muette. Il ne passait plus près d'elle que quelques heures dans le jour, trouvant suffisant de lui donner ses nuits.

Et elle commença à souffrir.

Elle l'attendait, du matin au soir, les yeux fixés sur la pendule, ne se préoccupant même plus des repas, car il mangeait toujours dehors, à Clermont, à Chatel-Guyon, à Royat, n'importe où, pour ne pas rentrer.

Elle maigrit.

Toute autre pensée, tout autre désir, toute autre attente, tout autre espoir confus disparurent de son esprit; et les heures où elle ne le voyait point devenaient pour elle des heures de supplice atroce. Bientôt il découcha. Il passait ses soirées au casino de Royat avec des femmes, ne rentrait qu'aux premières lueurs du jour.

Elle refusait de se mettre au lit avant qu'il fût revenu. Elle restait immobile sur une chaise, les yeux indéfiniment fixés sur les petites aiguilles de cuivre qui tournaient, tournaient de leur marche lente et régulière, autour du cadran de faïence où les heures étaient écrites.

Elle entendait au loin le trot de son cheval, et se dressait d'un bond, puis, quand il entrait dans la chambre, elle levait, avec un geste de fantôme, son doigt vers la pendule, comme pour lui dire: «Regarde comme il est tard!» Et lui commençait à prendre peur devant cette idiote amoureuse et jalouse; il s'irritait comme font les brutes. Il la frappa, un soir.

On me vint chercher. Elle se débattait, en hurlant, dans une horrible crise de douleur, de colère, de passion, que sais-je? Peut-on deviner ce qui se passe dans ces cerveaux rudimentaires?

Je la calmai avec des piqûres de morphine; et je défendis qu'elle revît cet homme, car je compris que le mariage la conduirait infailliblement à la mort.

Alors elle devint folle! Oui, mon cher, cette idiote est devenue folle. Elle pense à lui toujours, et elle l'attend. Elle l'attend toute la journée et toute la nuit, éveillée ou endormie, en ce moment, sans cesse. Comme je la voyais maigrir, maigrir, et comme son regard obstiné ne quittait plus jamais le cadran des horloges, j'ai fait enlever de la maison tous ces appareils à mesurer le temps. Je lui ai ôté ainsi la possibilité de compter les heures, et de chercher sans fin, en d'obscures réminiscences, à quel moment il revenait, autrefois. J'espère, à la longue, tuer en elle le souvenir, éteindre cette lueur de pensée que j'avais allumée avec tant de peine.

Et j'ai essayé, l'autre jour, une expérience. Je lui ai offert ma montre. Elle l'a prise, l'a considérée quelque temps; puis elle s'est mise à crier d'une façon épouvantable, comme si la vue de ce petit instrument avait soudain réveillé sa mémoire qui commençait à s'assoupir.

Elle est maigre, aujourd'hui, maigre à faire pitié, avec des yeux caves et brillants. Et elle marche sans cesse, comme les bêtes en cage.

J'ai fait griller les fenêtres, poser de hauts contrevents et fixer les sièges aux parquets pour l'empêcher de regarder dans la rue s'il revient!

Oh! les pauvres parents! Quelle vie ils auront passée!

Nous étions arrivés sur la colline; le docteur se retourna et me dit:

--Regardez Riom d'ici.

La ville, sombre, avait l'aspect des vieilles cités. Par derrière, à perte de vue, s'étendait une plaine verte, boisée, peuplée de villages et de villes, et noyée dans une fine vapeur bleue qui rendait charmant l'horizon. A ma droite, au loin, de grandes montagnes s'allongeaient avec une suite de sommets ronds ou coupés net comme d'un revers d'épée.

Le docteur se mit à énumérer les pays et les cimes, me contant l'histoire de chacune et de chacun.

Mais je n'écoutais pas, je ne pensais qu'à la folle, je ne voyais qu'elle. Elle paraissait planer, comme un esprit lugubre, sur toute cette vaste contrée.

Et je demandai brusquement:

--Qu'est-il devenu, lui, le mari?

Mon ami un peu surpris, après avoir hésité, répondit:

--Il vit à Royat avec la pension qu'on lui fait. Il est heureux, il noce.

Comme nous rentrions à petits pas, attristés tous deux et silencieux, une charrette anglaise passa rapidement, venue derrière nous, au grand trot d'un pur sang.

Le docteur me saisit le bras.

--Le voici, dit-il.

Je ne vis qu'un chapeau de feutre gris, incliné sur une oreille, au-dessus de deux larges épaules, fuyant dans un nuage de poussière.

Berthe a paru dans le Figaro du lundi 20 octobre 1884.

MISTI.

SOUVENIRS D'UN GARÇON.

· · ·

J'avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était mariée, bien entendu, car j'ai une sainte horreur des filles. Quel plaisir peut-on éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double inconvénient de n'appartenir à personne et d'appartenir à tout le monde? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends pas l'amour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C'est une faiblesse, je le sais, et je l'avoue.

Ce qu'il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme maîtresse une femme mariée, c'est qu'elle lui donne un intérieur, un intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuis le mari jusqu'aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis, l'amour, l'amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de pouvoir changer de famille de temps en temps, de s'installer tour à tour dans tous les mondes, l'été, à la campagne, chez l'ouvrier qui vous loue une chambre dans sa maison, et l'hiver chez le bourgeois, ou même dans la noblesse, si on a de l'ambition.

J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses. J'avoue même que certains époux, communs ou grossiers, me dégoûtent de leurs femmes, quelque charmantes qu'elles soient. Mais quand le mari a de l'esprit ou du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l'époux. Je me suis fait ainsi mes meilleurs amis; et c'est de cette façon que j'ai constaté, maintes fois, l'incontestable supériorité du mâle sur la femelle, dans la race humaine. Celle-ci vous procure tous les embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc.; celui-là, qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.

Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme un moine, mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que je n'ai jamais trouvée chez une autre!... mais ce n'est pas le lien... Et une peau si douce! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une caresse lente, savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses genoux; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée en mon cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un ciel plein de délices.

Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent, nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur l'autre dormait un énorme chat noir, nommé «Misti», qu'elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc chaud qui frémissait d'un éternel «ronron», et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.

Tantôt nous sortions pour faire ce qu'elle appelait nos escapades. Elles étaient bien innocentes, d'ailleurs. Cela consistait à aller souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme des étudiants en goguette.

Nous entrions dans les caboulots populaires et nous allions nous asseoir, dans le fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre, où restait une odeur de poisson frit du dîner, emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à l'eau-de-vie.

Elle, tremblante, apeurée à ravir, soulevait jusqu'au bout de son nez, qui la retenait en l'air, sa voilette noire pliée en deux; et elle se mettait à boire avec la joie qu'on a en accomplissant une adorable scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une jouissance délicate et défendue.

Puis elle me disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et nous partions. Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, entre les buveurs qui la regardaient passer d'un air mécontent; et quand nous nous retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir comme si nous venions d'échapper à un terrible danger.

Quelquefois elle me demandait en frissonnant: «Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?» Je répondais d'un ton crâne: «Mais je te défendrais, parbleu!» Et elle me serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec moi!

Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la vieille aussitôt s'approcha de nous en offrant de dire la bonne aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l'âme toutes les croyances, frissonna de désir et d'inquiétude, et elle fit place, près d'elle, à la commère.

L'autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et une bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales. Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en murmurant des mots qu'on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait, attendait, le souffle court, haletant d'angoisse et de curiosité.

La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues: du bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l'argent, un procès, un monsieur brun, le retour d'une personne, une réussite, une mort. L'annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de qui? Quand? Comment?

La vieille répondait: «Quant à ça, les cartes ne sont pas assez fortes, il faudrait v'nir chez moi d'main. J' vous dirais ça avec l' marc de café qui n' trompe jamais.»

Emma, anxieuse, se tourna vers moi:

--Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh! je t'en prie, dis oui. Sans ça, tu ne te figures pas comme je serai tourmentée.

Je me mis à rire:

--Nous irons si ça te plaît, ma chérie.

Et la vieille donna son adresse.

Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s'y rendit le lendemain.

Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de choses étranges, d'herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes séchées, de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses yeux de verre. Il avait l'air du démon de ce logis sinistre.

Emma, défaillant d'émotion, s'assit, et aussitôt:

--Oh! chéri, regarde ce minet comme il ressemble à Misti.

Et elle expliqua à la vieille qu'elle possédait un chat tout pareil, mais tout pareil!

La sorcière répondit gravement:

--Si vous aimez un homme, il ne faut pas le garder.

Emma, frappée de peur, demanda:

--Pourquoi ça?

La vieille s'assit près d'elle familièrement et lui prit la main:

--C'est le malheur de ma vie, dit-elle.

Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la questionnait, la priait: une crédulité pareille les faisait sœurs par la pensée et par le cœur. La femme enfin se décida: «Ce chat-là, dit-elle, je l'ai aimé comme on aime un frère. J'étais jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n'avais que lui, Mouton. C'est un locataire qui me l'avait donné. Il était intelligent comme un enfant, et doux avec ça, et il m'idolâtrait, ma chère dame, il m'idolâtrait plus qu'un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller; je sentais son cœur battre, voyez-vous.

«Or il arriva que je fis une connaissance, un brave garçon qui travaillait dans une maison de blanc. Ça dura bien trois mois sans que je lui aie rien accordé. Mais vous savez, on faiblit, ça arrive à tout le monde; et puis, je m'étais mise à l'aimer, moi. Il était si gentil, si gentil, et si bon. Il voulait que nous habitions ensemble tout à fait, par économie. Enfin je lui permis de venir chez moi, un soir. Je n'étais pas décidée à la chose, oh! non, mais ça me faisait plaisir à l'idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.

«Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des douceurs qui me remuaient le cœur. Et puis, il m'a embrassée, madame, embrassée, comme on embrasse quand on aime. Moi, j'avais fermé les yeux, et je restais là saisie dans une crampe de bonheur. Mais, tout à coup, je sens qu'il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que je n'oublierai jamais. J'ouvre les yeux et j'aperçois que Mouton lui avait sauté au visage et qu'il lui arrachait la peau à coups de griffe, comme si c'eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, madame, une pluie.

«Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait toujours; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin je le tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous nous trouvions en été.

«Quand j'ai commencé à laver la figure de mon pauvre ami, je m'aperçus qu'il avait les yeux crevés, les deux yeux!

«Il a fallu qu'il entre à l'hospice. Il est mort de peine au bout d'un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n'a pas consenti. On eût dit qu'il m'haïssait depuis la chose.

«Quant à Mouton, il s'était cassé les reins dans la tombée. Le concierge avait ramassé le corps. Moi je l'ai fait empailler, attendu que je me sentais tout de même de l'attachement pour lui. S'il avait fait ça, c'est qu'il m'aimait, pas vrai?»

La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur son squelette de fil de fer.

Emma, le cœur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du moins, elle n'en parla plus; et elle partit ayant donné cinq francs.

Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.

Quand j'y revins, je m'étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.

Elle rougit et répondit:

--Je l'ai donné. Je n'étais pas tranquille.

Je fus surpris.

--Pas tranquille? Pas tranquille? A quel sujet?

Elle m'embrassa longuement, et, tout bas:

--J'ai eu peur pour tes yeux, mon chéri.

Misti a paru dans le Gil-Blas du mardi 22 janvier 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

Yvette. 1

Le Retour. 151

L'Abandonné. 165

Les idées du Colonel. 185

Promenade. 199

Mohammed-Fripouille. 213

Le Garde. 231

Berthe. 249

Misti (inédit). 271

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Liste des modifications:

Page 128: «aboiement» remplacé par «aboiements» (les aboiements interrompus) Page 196: «venous» par «venons» (nous venons d'expédier)

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