‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 15Chapitre 3 sur 4 · L’INCONNUE.

L’INCONNUE.

On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d’étranges; rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à l’étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement favorables à l’amour.

Gontran, qui se taisait, fut consulté.

--C’est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l’apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n’en rencontre vraiment de rares qu’à Paris.

Il se tut quelques secondes, puis reprit:

--Cristi! c’est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l’air d’éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.

Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l’esprit allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C’est rudement bon, ces matins-là!

On la voit venir de loin, on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, en voilà une», et on va au-devant d’elle en la dévorant des yeux.

Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l’église ou qui va chez son amant? Qu’importe! La poitrine est ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde? Qu’importe! L’effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu’au soir, celle qu’on a rencontrée ainsi! Certes, j’ai bien gardé le souvenir d’une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j’aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.

Mais voilà, celles qu’on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça? c’est assez drôle! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j’ai coudoyés dans les rues de Paris, j’ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles! Qui sont-elles? Où pourrait-on les retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu’on passe souvent à côté du bonheur, eh bien! moi je suis certain que j’ai passé plus d’une fois à côté de celle qui m’aurait pris comme un linot avec l’appât de sa chair fraîche.

Roger des Annettes avait écouté en souriant. Il répondit:

--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m’est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... étonnant. C’était une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d’une tempe à l’autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L’œil était pareil à une tache d’encre sur de l’émail blanc. Ce n’était pas un œil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh! l’étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau!

J’imaginai que c’était une juive. Je la suivis. Beaucoup d’hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d’une façon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l’Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de désir qui m’eût encore assailli.

J’y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l’oubliai.

Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en l’apercevant, une secousse au cœur comme lorsqu’on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m’arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j’étais devant la bouche d’un four. Puis, lorsqu’elle se fut éloignée, j’eus la sensation d’un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J’avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.

Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.

Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l’avenue des Champs-Élysées.

L’Arc de l’Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussière d’or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c’était un de ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.

Je la suivais avec l’envie furieuse de lui parler, de m’agenouiller, de lui dire l’émotion qui m’étranglait.

Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j’éprouvai de nouveau, en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m’avait frappé, rue de la Paix.

Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de Presbourg. Je l’attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l’air de ne pas me comprendre: «Ça doit être une visite», dit-il.

Et je fus encore huit mois sans la revoir.

Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, en courant pour m’échauffer, quand, au coin d’une rue, je heurtai si violemment une femme qu’elle laissa tomber un petit paquet.

Je voulus m’excuser. C’était elle!

Je demeurai d’abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu l’objet qu’elle tenait à la main, je lui dis brusquement:

--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j’ai le désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les à une envie passionnée d’être au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n’est-ce pas? Vous ne me connaissez point. Je m’appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous voir.

Elle me regardait fixement, de son œil étrange et mort, et elle répondit en souriant:

--Donnez-moi votre adresse. J’irai chez vous.

Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je m’empressai de lui donner une carte qu’elle glissa dans sa poche d’un geste rapide, d’une main habituée aux lettres escamotées.

Je balbutiai, redevenu hardi:

--Quand vous verrai-je?

Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, heure par heure, l’emploi de son temps; puis elle murmura:

--Dimanche matin, voulez-vous?

--Je crois bien que je veux.

Et elle s’en alla, après m’avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s’il eût projeté sur les gens un de ces liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l’eau et endormir leurs proies.

Je me livrai, jusqu’au dimanche, à un terrible travail d’esprit pour deviner ce qu’elle était et pour me fixer une règle de conduite avec elle.

Devais-je la payer? Comment?

Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, sur la cheminée.

Et je l’attendis, après avoir mal dormi.

Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m’eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n’avais point de temps à perdre.

Elle ne se fit nullement prier d’ailleurs, et nous n’avions pas échangé vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique aux épingles, je serre les cordons en des nœuds indéliables au lieu de les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je perds la tête.

Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que ceux-là, quand on regarde, d’un peu loin, par discrétion, pour ne point effaroucher cette pudeur d’autruche qu’elles ont toutes, celle qui se dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond à ses pieds, l’une après l’autre?

Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux vêtements qui s’abattent, vides et mous, comme s’ils venaient d’être frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l’apparition de la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et combien troublante la ligne du corps devinée sous le dernier voile!

Mais voilà que, tout à coup, j’aperçus une chose surprenante, une tache noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache en relief, très noire. J’avais promis d’ailleurs de ne pas regarder.

Qu’était-ce? Je n’en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette surprise.

Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions et des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des magiciennes des Mille et une nuits, un de ces êtres dangereux et perfides qui ont pour mission d’entraîner les hommes en des abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de Saba pour s’assurer qu’elle n’avait point le pied fourchu.

Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d’amour, je découvris que je n’avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, j’avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s’étonna d’abord et se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec vivacité:

--Il était bien inutile de me déranger.

Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que je devins rouge jusqu’aux oreilles de cet empilement d’humiliations. Et elle partit sans ajouter un mot.

Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu’il y a de pis, c’est que, maintenant, je suis amoureux d’elle et follement amoureux.

Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me répugnent, me dégoûtent, à moins qu’elles ne lui ressemblent. Je ne puis poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle que j’embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me torture.

Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu’elle me gâte, qu’elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l’autre, debout ou couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c’était bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman mystérieux.

Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l’ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l’ai saluée. Elle ne m’a point rendu mon salut, elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? Sans doute une juive d’Orient? Oui, une juive! J’ai dans l’idée que c’est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!

L’Inconnue a paru dans le Gil-Blas du mardi 27 janvier 1885.

LA CONFIDENCE.

La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d’un air agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en disant:

--Ouf! c’est fait!

Son amie, qui la savait calme et douce d’ordinaire, s’était redressée fort surprise. Elle demanda:

--Quoi! Qu’est-ce que tu as fait!

La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:

--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t’avouer!

--Je te le jure.

--Sur ton salut éternel?

--Sur mon salut éternel.

--Eh bien! je viens de me venger de Simon.

L’autre s’écria:

--Oh! que tu as bien fait!

--N’est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus insupportable encore qu’autrefois; mais insupportable pour tout. Quand je l’ai épousé, je savais bien qu’il était laid, mais je le croyais bon. Comme je m’étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l’aimais pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, c’est de là que je l’ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de drôles d’idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n’avais pour lui que de l’amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c’est devenu plus grave à la suite de... de... c’est fort difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, en voilà un supplice que d’être... aimée par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c’est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu’un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c’est ça qui est affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n’est-ce pas? Eh bien figure-toi encore que ce quelqu’un-là est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c’est odieux...! odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! que c’est sale!

Ce n’est pas que j’aie rêvé des amours poétiques, non jamais. On n’en trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n’aiment que les chevaux ou l’argent; et s’ils aiment les femmes, c’est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au Bois une paire d’alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd’hui que le sentiment n’y peut avoir aucune part.

Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d’ailleurs, avoir un peu d’affection ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute délicatesse. Si nous cherchons un peu d’esprit comme on cherche de l’eau dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en chemise et en caleçon, j’ai employé tous les moyens, tous, tu entends bien, pour l’éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d’abord été furieux; et puis il est devenu jaloux, il s’est imaginé que je le trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller. Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la maison; et puis la persécution a commencé. Il m’a suivie, partout. Il a employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m’a plus laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec celui-ci ou avec celui-là, m’emmenait au milieu du cotillon, me rendait stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C’est alors que j’ai cessé d’aller dans le monde.

Dans l’intimité, c’est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... de... je n’oserai pas dire le mot... de catin!

Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd’hui?» Moi, je pleurais et il était enchanté.

Et puis, c’est devenu pis encore. L’autre semaine, il m’emmena dîner aux Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. Alors voilà Simon qui se met à m’écraser les pieds avec fureur et qui me grogne par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu’il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement l’épingle de mon chapeau et il me l’a enfoncée dans le bras. Moi j’ai poussé un grand cri. Tout le monde est accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends!

A ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. Qu’est-ce que tu aurais fait, toi?

--Oh! je me serais vengée!...

--Eh bien! ça y est.

--Comment?

--Quoi? tu ne comprends pas?

--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...

--Oui, quoi?... Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n’est-ce pas, avec sa grosse figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de chien.

--Oui.

--Pense, avec ça, qu’il est plus jaloux qu’un tigre.

--Oui.

--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu’à toi, par exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu’il... qu’il... qu’il est...

--Quoi... tu l’as...

--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le moi encore!... Mais pense comme c’est comique!... pense... Il me semble tout changé depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense donc à sa tête...!!!

La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme pour tomber sur le nez.

Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades de petits cris:

--Pense... pense... est-ce drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... dis pas... jamais!...

Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de vraies larmes dans ce délire de gaieté.

La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:

--Oh!... raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c’est si drôle... si drôle!...

Mais l’autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:

--Quand j’ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l’ai... fait... aujourd’hui...

--Aujourd’hui!...

--Oui... tout à l’heure... et j’ai dit à Simon de venir me chercher chez toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l’heure!... Il va venir!... Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...

La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle reprit:

--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!

--C’est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; incapable de rien dire. Alors j’ai été chez lui, après déjeuner.

--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?

--Une quête... pour les orphelins...

--Raconte... vite... raconte...

--Il a été si étonné en me voyant qu’il ne pouvait plus parler. Et puis il m’a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour m’en aller, il m’a demandé des nouvelles de mon mari; alors j’ai fait semblant de ne pouvoir plus me contenir et j’ai raconté tout ce que j’avais sur le cœur. Je l’ai fait encore plus noir qu’il n’est, va!... Alors Baubignac s’est ému, il a cherché des moyens de me venir en aide... et moi j’ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand on veut... Il m’a consolée... il m’a fait asseoir... et puis comme je ne me calmais pas, il m’a embrassée... Moi, je disais: «Oh! mon pauvre ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre amie!»--et il m’embrassait toujours... toujours... jusqu’au bout. Voilà.

Après ça, moi j’ai eu une grande crise de désespoir et de reproches.--Oh! je l’ai traité, traité comme le dernier des derniers... Mais j’avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, en venant chez toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoi qu’il arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi ça y est!!!!!

La baronne, qui s’étranglait, demanda:

--Reverras-tu Baubignac...?

--Non. Jamais, par exemple... j’en ai assez... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...

Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence qu’elles avaient des secousses d’épileptiques.

Un coup de timbre arrêta leur gaieté.

La marquise murmura:

--C’est lui... regarde-le...

La porte s’ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux irrités.

Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles s’abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de rire qu’elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.

Et lui, répétait d’une voix sourde:

--Eh bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?

La Confidence a paru dans le Gil-Blas du jeudi 20 août 1885.

LE BAPTÊME.

Allons, docteur, un peu de cognac.

--Volontiers.

Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda monter jusqu’aux bords le joli liquide aux reflets dorés.

Puis il l’éleva à la hauteur de l’œil, fit passer dedans la clarté de la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu’il promena longtemps sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:

--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier, le délicieux destructeur de peuples!

Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre qu’on nomme l’Assommoir, mais vous n’avez pas vu, comme moi, l’alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume de nègres, l’alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient d’un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.

Mais tenez, j’ai vu, de mes yeux vu, un drame de l’alcool bien étrange et bien saisissant, et tout près d’ici, en Bretagne, dans un petit village aux environs de Pont-l’Abbé.

J’habitais alors, pendant un congé d’un an, une maison de campagne que m’avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l’on voit par places, debout ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé quelque chose d’inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans leur forme. Il me semble toujours qu’elles vont s’animer, et que je vais les voir partir par la campagne, d’un pas lent et pesant, de leur pas de colosses de granit, ou s’envoler avec des ailes immenses, des ailes de pierre, vers le paradis des Druides.

La mer enferme et domine l’horizon, la mer remuante, pleine d’écueils aux têtes noires, toujours entourés d’une bave d’écume, pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.

Et eux, les hommes, ils s’en vont sur cette mer terrible qui retourne leurs barques d’une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des pilules. Ils s’en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit l’écueil; mais quand elle est vide, on ne le voit plus.»

Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu’est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu’il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour.

· · ·

J’habitais donc une maison de campagne près de Pont-l’Abbé. J’étais là, seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois personnes, deux sœurs et un homme qui avait épousé l’une d’elles, et qui cultivait mon jardin.

Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha d’un garçon.

Le mari vint me demander d’être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et il m’emprunta dix francs pour les frais d’église, disait-il.

La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était couverte de neige, d’un immense tapis livide et dur qui paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin derrière la plaine blanche; et on la voyait s’agiter, hausser son dos, rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait l’air d’être morte, elle si calme, si morne, si froide.

A neuf heures du matin, le père Kérandec arriva devant ma porte avec sa belle-sœur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l’enfant roulé dans une couverture.

Et nous voilà partis vers l’église. Il faisait un froid à fendre les dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre petit être qu’on portait devant nous, et je me disais que cette race bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.

Nous arrivâmes devant l’église, mais la porte en demeurait fermée. Monsieur le curé était en retard.

Alors la garde, s’étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l’enfant. Je crus d’abord qu’il avait mouillé ses linges, mais je vis qu’on le mettait tout nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l’air gelé. Je m’avançai, révolté d’une telle imprudence.

--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!

La femme répondit placidement:

--Oh non, m’sieu not’ maître, faut qu’il attende l’bon Dieu tout nu.

Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C’était l’usage. Si on ne l’avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.

Je me fâchai, j’injuriai l’homme, je menaçai de m’en aller, je voulus couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait violet.

J’allais quitter ces brutes quand j’aperçus le curé arrivant par la campagne suivi du sacristain et d’un gamin du pays.

Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses mouvements. Il répondit:

--Que voulez-vous, monsieur, c’est l’usage. Ils le font tous, nous ne pouvons empêcher ça.

--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.

Il reprit:

--Je ne peux pourtant pas aller plus vite.

Et il entra dans la sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l’église où je souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la morsure du froid.

La porte enfin s’ouvrit. Nous entrâmes. Mais l’enfant devait rester nu pendant toute la cérémonie.

Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait le cœur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire souffrir, au nom d’un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que torturait le froid.

Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler de nouveau dans la longue couverture l’enfant glacé qui gémissait d’une voix aiguë et douloureuse.

Le curé me dit:

--Voulez-vous venir signer le registre?

Je me tournai vers mon jardinier:

--Rentrez bien vite, maintenant, et réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.

Et je lui donnai quelques conseils pour éviter, s’il en était temps encore, une fluxion de poitrine.

L’homme promit d’exécuter mes recommandations, et il s’en alla avec sa belle-sœur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.

Quand j’eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.

Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé menaça de déchirer la feuille et d’annuler la cérémonie. Je le menaçai à mon tour du Procureur de la République.

La querelle fut longue, je finis par payer.

A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n’était survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-sœur et la garde n’étaient pas encore revenus.

L’accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et elle avait faim, n’ayant rien mangé depuis la veille.

--Où diable sont-ils partis? demandais-je.

Elle répondit sans s’étonner, sans s’irriter:

--Ils auront été bé pour fêter.

C’était l’usage. Alors, je pensai à mes dix francs qui devaient payer l’église et qui payeraient l’alcool, sans doute.

J’envoyai du bouillon à la mère et j’ordonnai qu’on fît bon feu dans sa cheminée. J’étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces brutes et me demandant avec terreur ce qu’allait devenir le misérable mioche.

A six heures du soir, ils n’étaient pas revenus.

J’ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.

Je m’endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.

Je fus réveillé dès l’aube, par mon serviteur qui m’apportait l’eau chaude pour ma barbe.

Dès que j’eus les yeux ouverts, je demandai:

--Et Kérandec?

L’homme hésitait, puis il balbutia:

--Oh! il est rentré, monsieur, à minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et la garde aussi. Je crois bien qu’ils avaient dormi dans un fossé, de sorte que le p’tit était mort, qu’ils s’en sont pas même aperçus.

Je me levai d’un bond, criant:

--L’enfant est mort!

--Oui, monsieur. Ils l’ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s’a mise à pleurer; alors ils l’ont faite boire pour la consoler.

--Comment, ils l’ont fait boire?

--Oui, monsieur. Mais j’ai su ça seulement au matin, tout à l’heure. Comme Kérandec n’avait pu d’eau-de-vie et pu d’argent, il a pris l’essence de la lampe que monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre, tant qu’il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.

J’avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.

L’accouchée agonisait soûle d’essence minérale, à côté du cadavre bleu de son enfant.

Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.

Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.

· · ·

Le vieux médecin s’était tu. Il reprit la bouteille d’eau-de-vie, s’en versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair de topazes fondues, il avala, d’un trait, le liquide perfide et chaud.

Le Baptême a paru dans le Gil-Blas du mardi 13 janvier 1885.

IMPRUDENCE.

Avant le mariage, ils s’étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça avait été d’abord une rencontre charmante sur une plage de l’Océan. Il l’avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. Il l’avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel immense. Et il confondait l’attendrissement que cette femme à peine éclose faisait naître en lui, avec l’émotion vague et puissante qu’éveillait dans son âme, dans son cœur, et dans ses veines, l’air vif et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l’avait aimé, elle, parce qu’il lui faisait la cour, qu’il était jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l’avait aimé parce qu’il est naturel aux jeunes filles d’aimer les jeunes hommes qui leur disent des paroles tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu’ils échangeaient, le matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l’adieu du soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.

Ils rêvaient l’un de l’autre aussitôt endormis, pensaient l’un à l’autre aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s’appelaient et se désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.

Après le mariage, ils s’étaient adorés sur la terre. Ça avait été d’abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, d’inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient quelque chose d’impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude intimité des nuits.

Maintenant, sans se l’avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils commençaient à se lasser l’un de l’autre. Ils s’aimaient bien, pourtant; mais ils n’avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu’ils n’eussent fait souvent, plus rien à apprendre l’un par l’autre, pas même un mot d’amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fît plus brûlant le verbe connu, si souvent répété.

Ils s’efforçaient cependant de rallumer la flamme affaiblie des premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives désespérées pour faire renaître dans leurs cœurs l’ardeur inapaisable des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.

De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une heure d’affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.

Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de l’excitation des fêtes publiques.

Or, un matin, Henriette dit à Paul:

--Veux-tu m’emmener dîner au cabaret?

--Mais oui, ma chérie.

--Dans un cabaret très connu?

--Mais oui.

Il la regardait, l’interrogeant de l’œil, voyant bien qu’elle pensait à quelque chose qu’elle ne voulait pas dire.

Elle reprit:

--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?

Il sourit:

--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d’un grand café?

--C’est ça. Mais d’un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je n’oserai jamais dire ça?

--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu’est-ce que ça fait? Nous n’en sommes pas aux petits secrets.

--Non, je n’oserai pas.

--Voyons, ne fais pas l’innocente. Dis-le?

--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta maîtresse... Je commettrai une grosse faute... Je te tromperai... avec toi... Voilà!... C’est très vilain... Mais je voudrais... Ne me fais pas rougir... Je sens que je rougis... Tu ne te figures pas comme ça me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s’aime tous les soirs... tous les soirs... C’est très vilain... Je suis rouge comme une pivoine. Ne me regarde pas...

Il riait, très amusé, et répondit:

--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.

· · ·

Ils montaient, vers sept heures, l’escalier d’un grand café du boulevard, lui souriant, l’air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès qu’ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et d’un large canapé de velours rouge, le maître d’hôtel, en habit noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.

--Qu’est-ce que tu veux manger?

--Mais je ne sais pas, moi, ce qu’on mange ici.

Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu’il remit aux mains du valet. Puis il dit:

--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard à l’américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons du champagne.

Le maître d’hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:

--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?

--Du champagne très sec.

Henriette fut heureuse d’entendre que cet homme savait le nom de son mari.

Ils s’assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.

Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par des milliers de noms tracés au diamant et qui jetaient sur le cristal clair une sorte d’immense toile d’araignée.

Henriette buvait coup sur coup pour s’animer, bien qu’elle se sentît étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.

Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à tout voir et à tout oublier, à n’entrer qu’aux instants nécessaires, et à sortir aux minutes d’épanchement, allaient et venaient vite et doucement.

Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.

--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais je voudrais tout savoir?

--Quoi donc, ma chérie?

--Je n’ose pas te dire.

--Dis toujours...

--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?

Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s’il devait cacher ses bonnes fortunes ou s’en vanter.

Elle reprit:

--Oh! je t’en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?

--Mais quelques-unes.

--Combien?

--Je ne sais pas, moi... Est-ce qu’on sait ces choses-là?

--Tu ne les as pas comptées?...

--Mais non.

--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?

--Mais oui.

--Combien à peu près... seulement à peu près.

--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j’en ai eu beaucoup, et des années où j’en ai eu bien moins.

--Combien par an, dis?

--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.

--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.

--Mais oui, à peu près.

--Oh! que c’est dégoûtant!

--Pourquoi ça, dégoûtant?

--Mais parce que c’est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces femmes... nues... et toujours... toujours la même chose... Oh! que c’est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!

Il fut choqué qu’elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes qu’elles disent une sottise:

--Voilà qui est drôle, par exemple! s’il est dégoûtant d’avoir cent femmes, il est dégoûtant également d’en avoir une.

--Oh non, pas du tout!

--Pourquoi non?

--Parce que, une femme, c’est une liaison, c’est un amour qui vous attache à elle, tandis que cent femmes c’est de la saleté, de l’inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à toutes ces filles qui sont sales....

--Mais non, elles sont très propres.

--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu’elles font.

--Mais, au contraire, c’est à cause de leur métier qu’elles sont propres.

--Oh! fi! quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! C’est ignoble!

--Ce n’est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin, et qu’on a bien moins lavé, sois-en certaine, que...

--Oh! tais-toi, tu me révoltes...

--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j’ai eu des maîtresses?

--Dis donc, tes maîtresses, c’étaient des filles, toutes?... Toutes les cent?...

--Mais non, mais non...

--Qu’est-ce que c’était alors?

--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... quelques femmes du monde...

--Combien de femmes du monde?

--Six.

--Seulement six?

--Oui.

--Elles étaient jolies?

--Mais oui.

--Plus jolies que les filles?

--Non.

--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?

--Les filles.

--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?

--Parce que je n’aime guère les talents d’amateur.

--Oh! l’horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t’amusait de passer comme ça de l’une à l’autre?

--Mais oui.

--Beaucoup?

--Beaucoup.

--Qu’est-ce qui t’amusait? Est-ce qu’elles ne se ressemblent pas?

--Mais non.

--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.

--Pas du tout.

--En rien?

--En rien.

--Que c’est drôle! Qu’est-ce qu’elles ont de différent?

--Mais, tout.

--Le corps?

--Mais oui, le corps.

--Le corps tout entier?

--Le corps tout entier.

--Et quoi encore?

--Mais, la manière de... d’embrasser, de parler, de dire les moindres choses.

--Ah! Et c’est très amusant de changer?

--Mais oui.

--Et les hommes aussi sont différents?

--Ça, je ne sais pas.

--Tu ne sais pas?

--Non.

--Ils doivent être différents.

--Oui... sans doute...

Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, elle le but d’un trait; puis le reposant sur la table, elle jeta ses deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:

--Oh! mon chéri, comme je t’aime!...

Il la saisit d’une étreinte emportée... Un garçon qui entrait recula en refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes environ.

Quand le maître d’hôtel reparut, l’air grave et digne, apportant les fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d’une voix songeuse:

--Oh! oui! ça doit être amusant tout de même!

Imprudence a paru dans le Gil-Blas du mardi 15 septembre 1885, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

UN FOU.

Il était mort chef d’un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient en s’inclinant très bas, par marque d’un profond respect, sa grande figure blanche et maigre qu’éclairaient deux yeux brillants et profonds.

Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. Les escrocs et les meurtriers n’avaient point eu d’ennemi plus redoutable, car il semblait lire, au fond de leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler, d’un coup d’œil, tous les mystères de leurs intentions.

Il était donc mort, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d’hommages et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte rouge l’avaient escorté jusqu’à sa tombe, et des hommes en cravate blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des larmes qui semblaient vraies.

Or, voici l’étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands criminels.

Cela portait pour titre:

POURQUOI?

20 juin 1851.--Je sors de la séance. J’ai fait condamner Blondel à mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes peut-être; car tuer n’est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire! Ces deux mots enferment l’histoire des univers, toute l’histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de tuer?

25 juin.--Songer qu’un être est là qui vit, qui marche, qui court... Un être? Qu’est-ce qu’un être? Cette chose animée, qui porte en elle le principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C’est un grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d’où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça pourrit, c’est fini.

26 juin.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C’est, au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.

--Tuer est dans notre tempérament; il faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son existence.--L’homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L’enfant tue les insectes qu’il trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à l’irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n’est point assez de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l’homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd’hui la nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et on punit l’assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons de temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre peuple. C’est alors une débauche de sang, une débauche où s’affolent les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des massacres.

Et on pourrait croire qu’on méprise ceux destinés à accomplir ces boucheries d’hommes! Non. On les accable d’honneurs! On les habille avec de l’or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, acclamés par la foule, uniquement parce qu’ils ont pour mission de répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la grande loi jetée par la nature au cœur de l’être! Il n’est rien de plus beau et de plus honorable que de tuer!

30 juin.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l’éternelle jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.

2 juillet.--L’être--qu’est-ce que l’être? Tout et rien. Par la pensée, il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé du monde, dont il porte l’histoire en lui. Miroir des choses et miroir des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l’univers!

Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l’homme n’est plus rien! plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert de foule, et vous n’apercevez bientôt plus rien que la côte. L’être imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez l’Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez en Chine, et vous verrez encore s’agiter des milliards d’êtres qui naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi écrasée sur les routes. Allez au pays des noirs, gîtés en des cases de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui flotte au vent, et vous comprendrez que l’être isolé, déterminé, n’est rien, rien. La race est tout! Qu’est-ce que l’être, l’être quelconque d’une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne s’inquiètent pas de la mort. L’homme ne compte point chez eux. On tue son ennemi: c’est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir, de province à province.

Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L’être qui n’est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu’importe! La nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!

Ce qui est sacré, par exemple, c’est l’état civil! Voilà! C’est lui qui défend l’homme. L’être est sacré parce qu’il est inscrit à l’état civil! Respect à l’état civil, le Dieu légal. A genoux!

L’État peut tuer, lui, parce qu’il a le droit de modifier l’état civil. Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. C’est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité qui règne dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus fort que la Nature. Ah! Ah!

3 juillet.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, d’avoir là, devant soi, l’être vivant, pensant; de faire dedans un petit trou, rien qu’un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est le sang, qui fait la vie, et de n’avoir plus devant soi, qu’un tas de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!

5 août.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que j’ai frappés, moi! moi! qui le saurait?

10 août.--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je choisis un être que je n’ai aucun intérêt à supprimer?

15 août.--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu’à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque chose d’inconnu, d’horrible, de déchirant et d’affolant, comme le dernier cri d’un être; dans mes jambes, où frissonne le désir d’aller, d’aller à l’endroit où la chose aura lieu; dans mes mains qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela doit être bon, rare, digne d’un homme libre, au-dessus des autres, maître de son cœur et qui cherche des sensations raffinées!

22 août.--Je ne pouvais plus résister. J’ai tué une petite bête pour essayer, pour commencer.

Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la fenêtre de l’office. Je l’ai envoyé faire une course, et j’ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son cœur. Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je le serrais plus fort; son cœur battait plus vite; c’était atroce et délicieux. J’ai failli l’étouffer. Mais je n’aurais pas vu le sang.

Alors j’ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il s’efforçait de m’échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j’aurais tenu un dogue enragé et j’ai vu le sang couler. Comme c’est beau, rouge, luisant, clair, du sang! J’avais envie de le boire. J’y ai trempé le bout de ma langue! C’est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit oiseau! Je n’ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j’aurais voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.

Et puis j’ai fait comme les assassins, comme les vrais. J’ai lavé les ciseaux, je me suis lavé les mains, j’ai jeté l’eau et j’ai porté le corps, le cadavre, dans le jardin pour l’enterrer. Je l’ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on sait!

Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me soupçonnerait-il? Ah! ah!

25 août.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.

30 août.--C’est fait. Comme c’est peu de chose!

J’étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui mangeait une tartine de beurre.

Il s’arrête pour me voir passer et dit:

--Bonjour, m’sieu le président.

Et la pensée m’entre dans la tête: «Si je le tuais?»

Je réponds:

--Tu es tout seul, mon garçon?

--Oui, m’sieu.

--Tout seul dans le bois?

--Oui, m’sieu.

L’envie de le tuer me grisait comme de l’alcool. Je m’approchai tout doucement, persuadé qu’il allait s’enfuir. Et voilà que je le saisis à la gorge... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m’a regardé avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, terribles! Je n’ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se tordait ainsi qu’une plume sur le feu. Puis il n’a plus remué.

Mon cœur battait, ah! le cœur de l’oiseau! J’ai jeté le corps dans le fossé, puis de l’herbe par-dessus.

Je suis rentré, j’ai bien dîné. Comme c’est peu de chose! Le soir, j’étais très gai, léger, rajeuni, j’ai passé la soirée chez le préfet. On m’a trouvé spirituel.

Mais je n’ai pas vu le sang! Je suis tranquille.

30 août.--On a découvert le cadavre. On cherche l’assassin. Ah! ah!

1ᵉʳ septembre.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.

2 septembre.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!

6 octobre.--On n’a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait le coup. Ah! ah! Si j’avais vu le sang couler, il me semble que je serais tranquille à présent!

10 octobre.--L’envie de tuer me court dans les moelles. Cela est comparable aux rages d’amour qui vous torturent à vingt ans.

20 octobre.--Encore un. J’allais le long du fleuve, après déjeuner. Et j’aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.

Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d’un seul coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l’eau, tout doucement. Et je suis parti d’un pas grave. Si on m’avait vu! Ah! ah! j’aurais fait un excellent assassin.

25 octobre.--L’affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.

26 octobre.--Le juge d’instruction affirme que le neveu est coupable. Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!

27 octobre.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu’on a tué son oncle pendant son absence! Qui le croirait?

28 octobre.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La justice!

15 novembre.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait hériter de son oncle. Je présiderai les assises.

25 janvier.--A mort! à mort! à mort! Je l’ai fait condamner à mort! Ah! ah! L’avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. J’irai le voir exécuter!

10 mars.--C’est fini. On l’a guillotiné ce matin. Il est très bien mort! très bien! Cela m’a fait plaisir! Comme c’est beau de voir trancher la tête d’un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot! Oh! si j’avais pu, j’aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on savait!

Maintenant j’attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose pour me laisser surprendre.

· · ·

Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun crime nouveau.

Les médecins aliénistes, à qui on l’a confié, affirment qu’il existe dans le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables que ce monstrueux dément.

Un Fou a paru dans le Gaulois du mercredi 2 septembre 1885.

TRIBUNAUX RUSTIQUES.

La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui attendent, immobiles le long des murs, l’ouverture de la séance.

Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui ont l’air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d’étable et de sueur, de lait aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sous le plafond blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.

Sur une sorte d’estrade s’étend une longue table couverte d’un tapis vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l’extrémité gauche. Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l’air à l’extrémité droite. Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause de ces brutes aux senteurs de bêtes.

M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire de magistrat; il s’assied, pose sa toque sur la table et regarde l’assistance avec un air de profond mépris.

C’est un lettré de province et un bel esprit d’arrondissement, un de ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et savent par cœur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.

Il prononce:

--Allons, monsieur Potel, appelez les affaires.

Puis souriant, il murmure:

Quidquid tentabam dicere versus erat.

Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d’une voix inintelligible: «Mᵐᵉ Victoire Bascule contre Isidore Paturon.»

Une énorme femme s’avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d’oreilles luisantes comme des chandelles allumées.

Le juge de paix la salue d’un coup d’œil de connaissance où perce une raillerie, et dit:

--Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l’autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a un œil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tortu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.

Mᵐᵉ Bascule s’explique:

--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j’ai recueilli ce garçon. Je l’ai élevé et aimé comme une mère, j’ai tout fait pour lui, j’en ai fait un homme. Il m’avait promis, il m’avait juré de ne pas me quitter, il m’en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. Or voilà qu’une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse...

LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule.

Mᵐᵉ BASCULE.--Une petite... une petite... je m’entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s’en va l’épouser, ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, mon bien du Bec-de-Mortin... Ah! mais non, ah! mais non... J’ai un papier, le voilà... Qu’il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l’amitié. L’un vaut l’autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.

ISIDORE PATURON.--C’est pas vrai.

LE JUGE.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)

«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mᵐᵉ Bascule, ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir avec dévouement.

«Gorgeville, le 5 août 1883.»

LE JUGE.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc pas écrire?

ISIDORE.--Non. J’ sais point.

LE JUGE.--C’est vous qui l’avez faite, cette croix?

ISIDORE.--Non, c’est point mé.

LE JUGE.--Qu’est-ce qui l’a faite, alors?

ISIDORE.--C’est elle.

LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n’avez pas fait cette croix?

ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d’ mon pé, d’ ma mé, d’ mon grand-pé, de ma grand’ mé, et du bon Dieu qui m’entend, je jure que c’est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son serment.)

LE JUGE, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mᵐᵉ Bascule, ici présente?

ISIDORE.--A m’a servi de traînée. (Rires dans l’auditoire.)

LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.

LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--I n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’ juge, quant a m’ la débouché...

LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?

LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n’avait point quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu’a l’élevait en brochette, qu’a l’ nourrissait comme un poulet gras, à l’ faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand l’ temps fut v’nu qui lui sembla prêt, qu’a la détravé...

LE JUGE.--Dépravé... Et vous avez laissé faire?...

LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu’ ça arrive!...

LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?

LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu’i n’en veut pu, li, qu’il est ben libre. Jé demande protection à la loi.

Mᵐᵉ BASCULE.--Ces gens m’accablent de mensonges, monsieur le juge. J’en ai fait un homme.

LE JUGE.--Parbleu.

Mᵐᵉ BASCULE.--Et il me renie, il m’abandonne, il me vole mon bien...

ISIDORE.--C’est pas vrai, m’sieu l’juge. J’ voulus la quitter, v’là cinq ans, vu qu’ell’ avait grossi d’excès, et que ça m’allait point. Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que j’ vas partir? Alors v’là qu’a pleure comme une gouttière et qu’a me promet son bien du Bec-de-Mortin pour rester quéque z’années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» pardi! Quéque vous auriez fait, vous?

Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J’étais quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d’Isidore, muette jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)

--Mais guétez-la, guétez-la, m’sieu l’ juge, c’te meule, et dites-mé que ça valait ben ça?

LE PÈRE hoche la tête d’un air convaincu et répète:--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mᵐᵉ Bascule s’affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)

LE JUGE, paternel.--Que voulez-vous, chère dame, je n’y peux rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement régulier. C’est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de faire ce qu’il a fait et de l’apporter en dot à sa femme. Je n’ai pas à entrer dans les questions de... de... délicatesse... Je ne peux envisager les faits qu’au point de vue de la loi. Je n’y peux rien.

LE PÈRE PATURON, d’une voix fière.--J’ pourrais ti r’tourner cheuz nous?

LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s’en vont sous les regards sympathiques des paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mᵐᵉ Bascule sanglote sur son banc.)

LE JUGE, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... et... si j’ai un conseil à vous donner, c’est de chercher un autre... un autre élève...

Mᵐᵉ BASCULE, à travers ses larmes.--Je n’en trouverai pas... pas...

LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se lève et s’en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, cachant sa figure dans son mouchoir.)

LE JUGE se tourne vers son greffier, et, d’une voix goguenarde:--Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. (Puis d’une voix grave:)

--Appelez les affaires suivantes.

LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire Dieulafait...

Tribunaux rustiques ont paru dans le Gil-Blas du mardi 25 novembre 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

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