L’ÉPINGLE.
Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l’homme. C’était loin, bien loin d’ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si douces, endormantes. Il faisait chaud; c’était une molle chaleur parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des germes.
On m’avait dit que, ce soir-là, je trouverais l’hospitalité dans la maison du Français qui habitait au bout d’un promontoire, dans un bois d’orangers. Qui était-il? Je l’ignorais encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec fureur. Puis, de mois en mois, d’année en année, agrandissant son domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé une fortune par son labeur infatigable.
Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l’aurore, parcourant ses champs jusqu’à la nuit, surveillant sans cesse, il semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l’insatiable désir de l’argent, que rien n’endort, que rien n’apaise.
Maintenant, il semblait très riche.
Le soleil baissait quand j’atteignis sa demeure. Elle se dressait en effet au bout d’un cap au milieu des orangers. C’était une large maison carrée toute simple et dominant la mer.
Comme j’approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L’ayant salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en souriant.
--Entrez, monsieur, vous êtes chez vous.
Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec une aisance parfaite et une bonne grâce familière d’homme du monde; puis il me quitta en disant:
--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la mer. Je lui parlai d’abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! Il souriait, répondant avec distraction:
Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle qu’on aime.
--Vous regrettez la France?
--Je regrette Paris.
--Pourquoi n’y retournez-vous pas?
--Oh! j’y reviendrai.
Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des boulevards et des choses de Paris. Il m’interrogeait en homme qui a connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir du Vaudeville.
--Qui voit-on chez Tortoni aujourd’hui?
--Toujours les mêmes, sauf les morts.
Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, j’avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton et, la serrant dans sa main refermée, l’y faisait glisser jusqu’au bout. Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se mêlait aux poils des joues.
Derrière nous, le soleil s’enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. Les orangers en fleurs exhalaient dans l’air du soir leur arome violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de mon âme l’image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, qui va de la Madeleine à la rue Drouot.
--Connaissez-vous Boutrelle?
--Oui, certes.
--Est-il bien changé?
--Oui, tout blanc.
--Et La Ridamie?
--Toujours le même.
--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?
--Oui, très forte, finie.
--Ah! Et Sophie Astier?
--Morte.
--Pauvre fille! Est-ce que... Connaissez-vous...
Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie soudain, il reprit:
--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.
Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
--Voulez-vous rentrer?
--Je veux bien.
Et il me précéda dans sa maison.
Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des sorties et des besognes.
Mon hôte sourit:
--C’est le logis, ou plutôt le taudis d’un exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. Allons-y.
Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d’un brocanteur, tant elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et variées qu’on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, juste au milieu du panneau principal un carré de satin blanc encadré d’or.
Surpris, je m’approchai pour voir, et j’aperçus une épingle à cheveux piquée au centre de l’étoffe brillante.
Mon hôte posa sa main sur mon épaule:
--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est toute ma vie».
Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
--Vous avez souffert par une femme?
Il reprit brusquement:
--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. Un nom m’est venu tout à l’heure sur les lèvres que je n’ai point osé prononcer, car si vous m’aviez répondu «morte», comme vous avez fait pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd’hui même.
Nous étions sortis sur le large balcon d’où l’on voyait deux golfes, l’un à droite, et l’autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes grises. C’était l’heure crépusculaire où le soleil disparu n’éclaire plus la terre que par les reflets du ciel.
Il reprit:
--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
Son œil s’était fixé sur le mien, plein d’une angoisse frémissante.
Je souris:
--Parbleu... et plus jolie que jamais.
--Vous la connaissez?
--Oui.
Il hésitait:
--Tout à fait...?
--Non.
Il me prit la main:
--Parlez-moi d’elle.
--Mais je n’ai rien à en dire; c’est une des femmes, ou plutôt une des filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une existence agréable et princière, voilà tout.
Il murmura: «Je l’aime» comme s’il eût dit: «Je vais mourir». Puis, brusquement:
--Ah! pendant trois ans, ce fut une existence effroyable et délicieuse que la nôtre. J’ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, regardez ce petit point blanc sous mon œil gauche. Nous nous aimions! Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez point.
Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux cœurs et de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l’invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s’adorant.
Cette fille m’a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu’elle a mangés de son air calme, tranquillement, qu’elle a croqués avec un sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d’irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une vrille et reste en vous comme le crochet d’une flèche? C’est plutôt ce sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon d’un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d’elle comme un parfum, de sa taille longue, à peine balancée, quand elle passe, car elle semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l’œil tant il est harmonieux. Pendant trois ans, je n’ai vu qu’elle sur la terre! Comme j’ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour rien, pour tromper. Et quand je l’avais appris, quand je la traitais de fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes mariés?» disait-elle.
Depuis que je suis ici, j’ai tant songé à elle que j’ai fini par la comprendre: cette fille-là, c’est Manon Lescaut revenue. C’est Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l’amour, le plaisir et l’argent ne font qu’un.
Il se tut. Puis, après quelques minutes:
--Quand j’eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m’a dit simplement: «Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l’air et du temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage».
Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j’ai menée à côté d’elle! Quand je la regardais, j’avais autant envie de la tuer que de l’embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux d’ouvrir les bras, de l’étreindre et de l’étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d’insaisissable qui me faisait l’exécrer; et c’est peut-être à cause de cela que je l’aimais tant. En elle, le Féminin, l’odieux et affolant Féminin était plus puissant qu’en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d’un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu’on ne l’a jamais été.
Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son œil sur tous les hommes d’une telle façon, qu’elle semblait se donner à chacun d’un seul regard. Cela m’exaspérait et m’attachait à elle davantage, cependant. Cette créature, rien qu’en passant dans la rue, appartenait à tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, bien qu’elle eût l’allure modeste et douce. Comprenez-vous?
Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu’on la possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d’autres, en effet, la possédaient.
Voilà dix ans que je ne l’ai vue, et je l’aime plus que jamais!
· · ·
La nuit s’était répandue sur la terre. Un parfum puissant d’orangers flottait dans l’air.
Je lui dis:
--La reverrez-vous?
Il répondit:
--Parbleu! J’ai maintenant ici, tant en terre qu’en argent, sept à huit cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je partirai. J’en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et puis adieu, ma vie sera close.
Je demandai:
--Mais ensuite?
--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de me prendre comme valet de chambre.
L’Épingle a paru dans le Gil-Blas du jeudi 13 août 1885, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LES BÉCASSES.
Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu’un chasseur rentre à Paris au moment du passage des bécasses?
Certes, je comprends et j’aime assez cette vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d’automne du chasseur.
A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans plafond. Est-on à l’air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de recevoir de l’eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me donner l’impression, la sensation de l’espace.
Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du dedans et du dehors... Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler...
Donc les bécasses passent.
Il faut vous dire que j’habite une grande maison normande, dans une vallée, auprès d’une petite rivière, et que je chasse presque tous les jours.
Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de Paris n’ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a observé les mêmes faits relatifs à l’influence du fonctionnement de nos organes sur notre intelligence.
Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères d’Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en attendant les premiers froids. Puis, dès qu’il gèle, nous partons pour leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu’il y a là un petit bois délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses qui passent.
Vous connaissez les d’Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de conquérants qui envahit la France, prit et garda l’Angleterre, s’établit sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d’Orgemol sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, la voix, l’accent, l’esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de la mer.
Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans que nos fermiers.
Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.
Chaque matin l’aîné, Simon, me disait:
--Hé, v’là l’vent qui passe à l’est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.
Le cadet, Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour l’annoncer.
Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l’aurore en criant:
--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous allons à Cannetot.
Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Cannetot. Certes, vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans: caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l’abri, excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et même des dents à l’occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet édifice.
Donc, les deux d’Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, avec des pattes torses, et tellement velus qu’ils ont l’air de broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les enferme dans les chenils roulants de la voiture. Chacun de nous garde le sien sous ses pieds pour avoir chaud.
Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C’est aussi un gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire argent de tout.
C’est grande fête pour lui, au moment des bécasses.
La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l’année contre le vent de mer.
Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur.
Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit, devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat de terre.
La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie, tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d’affaires et de chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des bœufs. C’est une femme d’ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les environs.
Au fond de la cuisine s’étend la grande table où viendront s’asseoir tout à l’heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence sous l’œil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur un coin de table, en surveillant la servante.
Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde.
Nous couchons tous les trois, les d’Orgemol et moi, dans une chambre blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
Gaspard s’éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot qui chasse avec nous.
Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la gauche. Simon a la direction des chiens qu’il traîne, tous les trois attachés au bout d’une corde.
Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes convaincus qu’il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en rencontrer, on ne les pince jamais. C’est vraiment une chose belle et curieuse que d’entendre dans l’air frais du matin, la détonation brève du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l’horizon et hurler: «Bécasse.--Elle y est.»
Moi je suis sournois. Quand j’ai tué une bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu’on sort les pièces du carnier, au déjeuner de midi.
Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d’une fine mousse blanche le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai dans l’air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon chasser au bois par les frais matins d’hiver.
Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C’est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule comme une poule qu’on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention, maître Picot!
Ils s’éloignent, se rapprochent, s’écartent encore, puis reviennent; nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, l’esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache grise, une ombre traverse le sentier. J’épaule et je tire. La fumée légère s’envole dans l’air bleu, et j’aperçois sur l’herbe une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: «Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s’en vont en chercher un autre.
Maître Picot m’avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier dit:
--Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.
Mais au moment où je sortais du bois, j’aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d’un bonnet de laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l’usage:
--Bonjour, pasteur.
Et il leva la main pour me saluer, bien qu’il n’eût pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d’un champ, le corps immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme une meute, semblait obéir à son œil.
Maître Picot me serra le bras:
--Vous savez que le berger a tué sa femme.
Je fus stupéfait:
--Gargan? Le sourd-muet?
--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
Et il m’entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les mots sur la bouche de son maître comme s’il les eût entendus. Il ne comprenait que lui; mais, en face de lui, il n’était plus sourd; et le maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets de ses yeux.
Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s’en passe aux champs, quelquefois.
Gargan était fils d’un marneux, d’un de ces hommes qui descendent dans les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et fondante, qu’on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l’avait élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la ferme. C’était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien appris.
Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un patriarche.
Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu’on appelait la Goutte à cause de son amour immodéré pour l’eau-de-vie.
Picot recueillit cette guenilleuse et l’employa à de menues besognes, la nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait sous la grange, dans l’étable ou dans l’écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque part, n’importe où, car on ne donne pas un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc n’importe où, avec n’importe qui, peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, elle s’adonna avec le sourd et s’accoupla avec lui d’une façon continue. Comment s’unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles? Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui n’avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d’ornière, au bord d’un chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu’ils vivaient ensemble comme mari et femme.
Personne ne s’en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.
Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de châtiments mystérieux. Que faire? C’était bien simple. On allait les marier à l’église et à la mairie. Ils n’avaient rien ni l’un ni l’autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas un jupon d’une seule pièce. Donc, rien ne s’opposait à ce que la loi et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.
Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu’il fût marié, personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un petit verre, derrière le dos du mari. L’aventure fit même tant de bruit aux environs qu’il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.
Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec n’importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu’on apercevait, en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s’en rendre malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir, devant le feu; on s’abordait sur les routes en se demandant: «As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.
Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu’un jour, le gars Poirot, de Sasseville, appela d’un signe la femme à Gargan derrière une meule en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le pâtre tomba sur eux comme s’il fût sorti d’un nuage. Poirot s’enfuit, à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des cris de bête, serrait la gorge de sa femme.
Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang lui coulait par le nez. Elle était morte.
Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot lui servait d’interprète. Les détails de l’affaire amusèrent beaucoup l’auditoire. Mais le fermier n’avait qu’une idée: c’était de faire acquitter son pasteur, et il s’y prenait en malin.
Il raconta d’abord toute l’histoire du sourd et celle de son mariage; puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l’assassin.
Toute l’assistance était silencieuse.
Picot prononçait avec lenteur:
--Savais-tu qu’elle te trompait?
Et en même temps, il mimait sa question avec les yeux.
L’autre fit «non» de la tête.
--T’étais couché dans la meule quand tu l’as surpris?
Et il faisait le geste d’un homme qui aperçoit une chose dégoûtante.
L’autre fit «oui» de la tête.
Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s’il avait tué sa femme parce qu’elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel.
Le berger fit «oui» de la tête.
Picot lui dit:
--Allons, montre comment c’est arrivé?
Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu’il dormait dans la meule; qu’il s’était réveillé en sentant remuer la paille, qu’il avait regardé tout doucement, et qu’il avait vu la chose.
Il s’était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui.
Un rire tumultueux s’éleva dans la salle, puis s’arrêta net; car le berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme s’il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant, répétait l’action terrible du meurtrier qui étrangle un être.
Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu’il croyait la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de l’asseoir de force pour le calmer.
Un grand frisson d’angoisse courut dans l’assistance. Alors maître Picot, posant la main sur l’épaule de son serviteur, dit simplement:
--Il a de l’honneur, cet homme-là.
Et le berger fut acquitté.
· · ·
Quant à moi, ma chère amie, j’écoutais, fort ému, la fin de cette aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du bois; et la voix formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup de canon.
--Bécasse. Elle y est.
Et voilà comment j’emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent tandis que vous allez aussi voir passer au Bois les premières toilettes d’hiver.
Les Bécasses ont paru dans le Gil-Blas du mardi 20 octobre 1885.
EN WAGON.
Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de Dôme est le géant, et l’ombre des cimes s’étendait dans la profonde vallée de Royat.
Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la musique. D’autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la fraîcheur du soir.
Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question d’une grave affaire qui tourmentait beaucoup Mᵐᵉˢ de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s’agissait de faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.
Or ces dames n’avaient point envie d’entreprendre elles-mêmes le voyage pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement personne qu’elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées.
Leur embarras s’augmentait de ce qu’une vilaine affaire de mœurs avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient leur existence dans les rapides, entre l’Auvergne et la gare de Lyon. Les échos de Gil-Blas, d’ailleurs, au dire de Mᵐᵉ de Bridoie, signalaient la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû venir en wagon; et elles s’en retournaient indubitablement encore en wagon; elles devaient même s’en retourner sans cesse pour revenir tous les jours. C’était donc un va-et-vient continu d’impures sur cette maudite ligne. Ces dames se désolaient que l’accès des gares ne fût pas interdit aux femmes suspectes.
Or Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que pouvaient-ils apprendre, s’ils passaient une journée entière, ou une nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons?
La situation semblait sans issue, quand Mᵐᵉ de Martinsec vint à passer. Elle s’arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent leurs angoisses.
--Mais c’est bien simple, s’écria-t-elle, je vais vous prêter l’abbé. Je peux très bien m’en passer pendant quarante-huit heures. L’éducation de Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants et vous les ramènera.
Il fut donc convenu que l’abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit, précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante, chercher les trois jeunes gens.
· · ·
L’abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le dimanche matin pour prendre avec ses trois gamins, le rapide de huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de l’Auvergne.
Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou occupé par des gens d’aspect respectable, car il avait l’esprit hanté par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites Mᵐᵉˢ de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame installée dans l’intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de la Légion d’honneur; et ces gens avaient l’aspect le plus comme il faut. «Voici mon affaire,» pensa l’abbé. Il fit monter les trois élèves et les suivit.
La vieille dame disait:
--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
La jeune répondit:
--Oh! oui, maman, ne crains rien.
--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante.
--Oui, oui, maman.
--Allons, adieu, ma fille.
--Adieu, maman.
Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et le train se mit en route.
Ils étaient seuls. L’abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été convenu, le jour de son départ, que Mᵐᵉ de Martinsec l’autoriserait à donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons, et il voulait sonder un peu l’intelligence et le caractère de ses nouveaux élèves.
Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d’une façon naïve.
Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens qui inquiétaient ses parents.
Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude pour rien; C’était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa.
L’abbé les avait prévenus qu’ils seraient sous ses ordres pendant ces deux mois d’été; et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode qu’il emploierait envers eux.
C’était un abbé d’âme droite et simple, un peu phraseur et plein de systèmes.
Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L’abbé revint à ses disciples.
Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois, passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons.
Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l’abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on pêcher? Aurait-il un cheval, comme l’autre année? etc.
La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de souffrance vite réprimé.
Le prêtre, inquiet, lui demanda:
--Vous sentez-vous indisposée, madame?
Elle répondit:
--Non, non, monsieur l’abbé, ce n’est rien, une légère douleur, ce n’est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.
Il insista:
--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
--Oh! non, rien du tout,--monsieur l’abbé. Je vous remercie.
Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves les préparant à son enseignement et à sa direction.
Les heures passaient. Le convoi s’arrêtait de temps en temps, puis repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu’à moitié écoulé, elle n’avait encore rien mangé. L’abbé pensait: «Cette personne doit être bien souffrante».
Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle s’était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!»
L’abbé s’élança:
--Madame... madame... madame, qu’avez-vous?
Elle balbutia:
--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. Et elle commença aussitôt à crier d’une effroyable façon. Elle poussait une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage, une clameur aiguë, affreuse, dont l’intonation sinistre disait l’angoisse de son âme et la torture de son corps.
Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, si je savais!» Il était rouge jusqu’au blanc des yeux; et ses trois élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait.
Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut.
L’abbé pensa qu’elle allait mourir, mourir devant lui, privée de secours et de soins par sa faute. Alors il dit d’une voix résolue:
--Je vais vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre.
Puis, s’étant retourné vers les trois gamins, il cria:
--Vous, vous allez passer vos têtes à la portière; et si l’un de vous se retourne il me copiera mille vers de Virgile.
Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux bleus, et il répéta:
--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d’excursions pendant toutes les vacances. Et n’oubliez point que je ne pardonne jamais, moi.
Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
· · ·
Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L’abbé, la face cramoisie, l’assistait, l’exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau précepteur.
--M. de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe «désobéir!»--criait-il.
--M. de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.
Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un miaulement fit retourner, d’un seul élan, les trois collégiens persuadés qu’ils venaient d’entendre un chien nouveau-né.
L’abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et prêt à pleurer; on l’aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues.
Il déclara, comme s’il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle:
--C’est un garçon.
Puis aussitôt il reprit:
--M. de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d’eau qui est dans le filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m’en quelques gouttes dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu’il portait, en prononçant:
«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.»
Le train entrait en gare de Clermont. La figure de Mᵐᵉ de Bridoie apparut à la portière. Alors l’abbé, perdant la tête, lui présenta la frêle bête humaine qu’il venait de cueillir, en murmurant:
--C’est madame qui vient d’avoir un petit accident en route.
Il avait l’air d’avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux mouillés de sueur, le rabat sur l’épaule, la robe maculée, il répétait:
--Ils n’ont rien vu--rien du tout,--j’en réponds.--Ils regardaient tous trois par la portière.--J’en réponds,--ils n’ont rien vu.»
Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de trois qu’il était allé chercher, tandis que Mᵐᵉˢ de Bridoie, de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus, sans trouver un seul mot à dire.
· · ·
Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l’arrivée des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.
Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
--Dis, maman, où l’abbé l’a-t-il trouvé ce petit garçon?
La mère ne répondit pas directement.
--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
Il se tut quelques minutes, puis reprit:
--Il n’y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C’est donc que l’abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir un bocal de poissons sous un tapis.
--Tais-toi, voyons. C’est le bon Dieu qui l’a envoyé.
--Mais où l’avait-il mis le bon Dieu? Je n’ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière, dis?
Mᵐᵉ de Bridoie, impatientée, répliqua:
--Voyons, c’est fini, tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le sais bien.
--Mais il n’y avait pas de chou dans le wagon?
Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit et dit:
--Si, il y avait un chou. Mais il n’y a que Monsieur l’abbé qui l’a vu.
En Wagon a paru dans le Gil-Blas du mardi 24 mars 1885.
ÇA IRA.
J’étais descendu à Barviller uniquement parce que j’avais lu dans un guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un Ribera.
Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l’hôtel de l’Europe, que le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
Le musée était fermé: on ne l’ouvre que sur la demande des voyageurs; il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la peinture.
Puis je me trouvai tout seul, et n’ayant absolument rien à faire, dans une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines interminables, je parcourus cette artère, j’examinai quelques pauvres magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces découragements qui rendent fous les plus énergiques.
Que faire? Mon Dieu, que faire? J’aurais payé cinq cents francs l’idée d’une distraction quelconque? Me trouvant à sec d’inventions, je me décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j’entrai. La marchande me tendit plusieurs boîtes au choix; ayant regardé les cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la patronne.
C’était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame! Non, je ne la connaissais pas assurément! Mais ne se pouvait-il faire que je l’eusse rencontrée? Oui, c’était possible! Ce visage-là devait être une connaissance de mon œil, une vieille connaissance perdue de vue, et changée, engraissée énormément sans doute.
Je murmurai:
--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je vous connais depuis longtemps.
Elle répondit en rougissant:
--C’est drôle... Moi aussi.
Je poussai un cri:
--Ah? Ça ira!
Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:
--Oh! oh! Si on vous entendait...
Puis soudain elle s’écria à son tour:
--Tiens, c’est toi, Georges!
Puis elle regarda avec frayeur si on ne l’avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls!
«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «Ça ira», la pauvre Ça ira, la maigre Ça ira! la désolée Ça ira, dans cette tranquille et grasse fonctionnaire du gouvernement?
Ça ira! Que de souvenirs s’éveillèrent brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de pays, sur ce délicieux bout de rivière.
Nous étions alors une bande d’une douzaine, habitant la maison Galopois, à Chatou, et vivant là d’une drôle de façon, toujours à moitié nus et à moitié gris. Les mœurs des canotiers d’aujourd’hui ont bien changé. Ces messieurs portent des monocles.
Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n’avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans femmes, et, parmi celles-là, Ça ira.
C’était une pauvre fille maigre et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était timide, gauche, maladroite en tout ce qu’elle faisait. Elle s’accrochait avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment s’était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L’avait-on rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L’avions-nous invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans un coin. Aucun de nous ne l’aurait pu dire; mais elle faisait partie de la bande.
Nous l’avions baptisée Ça ira, parce qu’elle se plaignait toujours de la destinée, de sa malchance, de ses déboires. On lui disait chaque dimanche:
--Eh bien, Ça ira, ça va-t-il?
Et elle répondait toujours:
--Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.
Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le métier qui demande le plus de grâce, d’adresse, de ruse et de beauté? Mystère. Paris, d’ailleurs, est plein de filles d’amour laides à dégoûter un gendarme.
Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait dit qu’elle travaillait. A quoi? nous l’ignorions, indifférents à son existence.
Et puis, je l’avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s’était émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui nous avions aussi laissé Ça ira. Je l’appris en allant déjeuner chez Fournaise de temps en temps.
Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l’avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom d’Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques canotières à la génération suivante. (Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l’eau, puis quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la politique.)
Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s’était encore modifié en Sarah. On la crut alors israélite.
Les tout derniers, ceux à monocle, l’appelaient donc tout simplement «La Juive».
Puis elle disparut.
Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller.
· · ·
Je lui dis:
--Eh bien, ça va donc, à présent?
Elle répondit:
--Un peu mieux.
Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois je n’y aurais point songé; aujourd’hui, je me sentais intrigué, attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:
--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
--Je ne sais pas. Ça m’est arrivé comme je m’y attendais le moins.
--Est-ce à Chatou que tu l’as rencontrée!
--Oh non!
--Où ça donc?
--A Paris, dans l’hôtel que j’habitais.
--Ah! Est-ce que tu n’avais pas une place à Paris?
--Oui, j’étais chez madame Ravelet.
--Qui ça, madame Ravelet?
--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
--Mais non.
--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne, mille choses secrètes de la vie parisienne, l’intérieur d’une maison de modes, l’existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées, toute l’histoire d’un cœur d’ouvrière, cet épervier de trottoir qui chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle.
Elle disait, heureuse de parler de l’autrefois:
--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu sais!
Moi, la première rosserie que j’ai faite, c’est au sujet d’un parapluie. J’en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui me dit:
--Comment! tu oses sortir avec ça!
--Mais je n’en ai pas d’autre, et, en ce moment, les fonds sont bas.
Ils étaient toujours bas les fonds!
Elle me répond:
--Vas en chercher un à la Madeleine.
Moi, ça m’étonne.
Elle reprend:
--C’est là que nous les prenons, toutes; on en a autant qu’on veut.
Et elle m’explique la chose. C’est bien simple.
Donc, je m’en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie la semaine d’avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son manche, et je lui fais l’explication d’un manche avec une pomme d’agate. Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le mien; mais moi j’en choisis un beau, un très beau, à manche d’ivoire sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l’a décrit avant de l’avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.
Pour faire ça, on s’habillait très chic.
Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières de la grande boîte à tabac.
Elle reprit:
--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq à l’atelier, quatre ordinaires et une très bien, Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un amant au Conseil d’Etat. Ça ne l’empêchait pas de lui en faire porter joliment. Voilà qu’un hiver elle nous dit:
--Vous ne savez pas, nous allons en faire une bien bonne.
Et elle nous conta son idée.
Tu sais, Irma, elle avait une tournure à troubler la tête de tous les hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir l’eau à la bouche. Donc elle imagina de nous faire gagner cent francs à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que voici:
Tu sais que je n’étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus; ça n’allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la promenade de midi, il arrivait quelquefois qu’on amorçait un monsieur qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, c’était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; vrai, c’était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C’est très vilain ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie, toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou...
Donc elle nous dit:
--Nous allons lever au bal de l’Opéra ce qu’il y a de mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi, je les connais.
Nous n’avons pas cru, d’abord, que c’était vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. Oh! elle était d’un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume de dire à l’atelier que, si l’empereur l’avait connue, il l’aurait certainement épousée.
Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle nous dit:
--Vous, vous n’entrerez pas au bal, vous allez rester chacune dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera dans votre voiture. Dès qu’il sera entré, vous l’embrasserez le plus gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça allumera le pigeon de voir qu’il prend la place d’un autre et il voudra rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra un bon dédommagement.
Tu ne comprends point encore, n’est-ce pas? Eh bien, voici ce qu’elle fit, la rosse.
Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous plaça dans des rues voisines de l’Opéra. Alors, elle alla au bal, toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle en choisit d’abord un pour l’intriguer. Elle lui en dit de toutes les sortes, car elle a de l’esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut l’emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une demi-heure, dans une voiture en face du nº 20 de la rue Taitbout. C’était moi, dans cette voiture-là! J’étais bien enveloppée et la figure voilée. Donc, tout d’un coup, un monsieur passa sa tête à la portière, et il dit:
--C’est vous?
Je réponds tout bas:
--Oui, c’est moi, montez vite.
Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l’embrasse, mais je l’embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends:
--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
Et, tout d’un coup, je crie:
--Mais ce n’est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu!
Et je me mets à pleurer.
Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d’abord à me consoler; il s’excuse, proteste qu’il s’est trompé aussi!
Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C’était un homme tout à fait comme il faut; et puis ça l’amusait maintenant de me voir pleurer de moins en moins.
Bref, de fil en aiguille, il m’a proposé d’aller souper. Moi, j’ai refusé; j’ai voulu sauter de la voiture; il m’a retenue par la taille; et puis embrassée; comme j’avais fait à son entrée.
Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m’a donné... devine... voyons, devine... il m’a donné cinq cents francs!... Crois-tu qu’il y en a des hommes généreux!
Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C’est Louise qui a eu le moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était trop maigre!
La marchande de tabac allait toujours, vidant d’un seul coup tous ses souvenirs amassés depuis si longtemps dans son cœur fermé de débitante officielle. Tout l’autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et d’amour vrai par moments.
Je lui dis:
--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?
Elle sourit:
--Oh! c’est toute une histoire. Figure-toi que j’avais dans mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au soir; et il aimait le billard, comme je n’ai jamais vu aimer personne.
Quand j’étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C’est de lui que j’ai eu Roger.
--Qui ça, Roger?
--Mon fils.
--Ah!
--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d’autant plus que je n’ai jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans, il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu’on n’en pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais nous étions demeurés en correspondance à cause de l’enfant. Et puis, figure-toi qu’aux dernières élections, il y a deux ans, j’apprends qu’il a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit... Mais, pour finir, j’ai été le trouver et il m’a fait obtenir, tout de suite, un bureau de tabac comme fille de déporté... C’est vrai que mon père a été déporté, mais je n’avais jamais pensé non plus que ça pourrait me servir.
Bref... Tiens, voilà Roger.
· · ·
Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit:
--Tenez, monsieur, c’est mon fils, chef de bureau à la mairie... Vous savez... c’est un futur sous-préfet.
Je saluai dignement ce fonctionnaire, et je sortis pour gagner l’hôtel, après avoir serré, avec gravité, la main tendue de Ça ira.
Ça ira a paru dans le Gil-Blas du mardi 10 novembre 1885.
DÉCOUVERTE.
Le bateau était couvert de monde. La traversée s’annonçant fort belle, les Havraises allaient faire un tour à Trouville.
On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis qu’on entendait, le long de ses flancs, un bruit d’eau remuée.
Les roues tournèrent quelques secondes, s’arrêtèrent, repartirent doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité.
Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s’ils partaient pour l’Amérique, et les amis restés à terre répondaient de la même façon.
Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l’Océan à peine remué par des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à travers la brume matinale.
A notre gauche s’ouvrait l’embouchure de la Seine, large de vingt kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui, ne se mêlant point à l’eau salée, dessinaient de grands rubans jaunes à travers l’immense nappe verte et pure de la pleine mer.
J’éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n’en sais rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des voyageurs.
Tout à coup, on m’appela. Je me retournai. C’était un de mes vieux amis, Henri Sidoine, que je n’avais point vu depuis dix ans.
Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant de choses et d’autres, la promenade d’ours en cage que j’accomplissais tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont.
Tout à coup Sidoine prononça, avec une véritable expression de rage:
--C’est plein d’Anglais ici! Les sales gens!
C’était plein d’Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient l’horizon d’un air important qui semblait dire: «C’est nous, les Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!»
Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs avaient l’air des drapeaux de leur suffisance.
Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps, portaient des chapeaux anglais d’une forme étrange, et, derrière leurs crânes, leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres lofées.
Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur mâchoire nationale, paraissaient menacer l’espace de leurs dents jaunes et démesurées.
On sentait, en passant près d’elles, une odeur de caoutchouc et d’eau dentifrice.
Sidoine répéta, avec une colère grandissante:
--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France?
Je demandai en souriant:
--Pourquoi leur en veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement indifférents.
Il prononça:
--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j’ai épousé une Anglaise. Voilà.
Je m’arrêtai pour lui rire au nez.
--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux?
Il haussa les épaules:
--Non, pas précisément.
--Alors... elle te... elle te... trompe?
--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j’en serais débarrassé.
--Alors, je ne comprends pas!
--Tu ne comprends pas? Ça ne m’étonne point. Eh bien, elle a tout simplement appris le français, pas autre chose! Écoute:
«Je n’avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l’été à Étretat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d’eaux. On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l’herbe, autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n’y a rien de plus gentil qu’une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui ramasse des fleurs le long d’un chemin.
Je fis la connaissance d’une famille anglaise descendue au même hôtel que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à toutes les Anglaises.
Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; puis deux filles, l’aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute l’espérance, tout le bonheur du monde!
Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme comme ceux-là! Comme ça répond bien à l’attente éternelle et confuse de notre cœur!
Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, drap pour culotte, chapeaux, gants, fusils et... femmes.
Nous avons tort, cependant.
Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c’est leur défaut de prononciation. Aussitôt qu’une femme parle mal notre langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par mot, elle est exquise, et si elle baragouine d’une façon tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.
Tu ne te figures pas comme c’est gentil d’entendre dire à une mignonne bouche rose: «J’aimé bôcoup la gigotte.»
Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n’y comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et gai.
Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules prenaient sur ses lèvres un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées.
Je l’épousai! Je l’aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants n’adorent jamais qu’un rêve qui a pris une forme de femme.
Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.
Eh bien, mon cher, le seul tort que j’ai eu, ç’a été de donner à ma femme un professeur de français.
Tant qu’elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je l’ai chérie.
Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante de son être, l’élégance incomparable de son geste; elles me la montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu’elle aimait, pousser parfois des exclamations bizarres, et exprimer d’une façon coquette, à force d’être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des sensations peu compliquées.
Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en prononçant--Baâba--et Baâmban.
Aurais-je pu croire que...
Elle parle, à présent... Elle parle... mal... très mal... Elle fait tout autant de fautes... Mais on la comprend... oui, je la comprends... je sais... je la connais...
J’ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j’ai vu. Et il faut causer, mon cher!
Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories d’une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher, et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d’un dictionnaire de la conversation à l’usage des pensionnats de jeunes personnes.
Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui renferment d’exécrables bonbons. J’en avais une. Je l’ai déchirée. J’ai voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j’ai des haut-le-cœur, à présent, rien qu’en apercevant une de ses compatriotes.
J’ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait enseigné le français: comprends-tu?»
· · ·
Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de monde.
Je dis:
--Où est ta femme?
Il prononça:
--Je l’ai ramenée à Étretat.
--Et toi, où vas-tu?
--Moi? moi je vais me distraire à Trouville.
Puis, après un silence, il ajouta:
--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme.
Découverte a paru dans le Gaulois du jeudi 4 septembre 1884.
SOLITUDE.
C’était après un dîner d’hommes. On avait été fort gai. Un d’eux, un vieil ami, me dit:
--Veux-tu remonter à pied l’avenue des Champs-Élysées?
Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre d’or.
Mon compagnon me dit:
--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble que ma pensée s’y élargit. J’ai, par moments, ces espèces de lueurs dans l’esprit qui font croire, pendant une seconde, qu’on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se referme. C’est fini.
De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne faisaient qu’une tache noire.
Mon voisin murmura:
--Pauvres gens! Ce n’est pas du dégoût qu’ils m’inspirent, mais une immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j’ai pénétré: notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
On s’en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
Depuis quelque temps j’endure cet abominable supplice d’avoir compris, d’avoir découvert l’affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que nous fassions, quels que soient l’élan de nos cœurs, l’appel de nos lèvres et l’étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
Je t’ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m’écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu?
Bienheureux les simples d’esprit, dit l’Écriture. Ils ont l’illusion du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils n’errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des coudes, sans autre joie que l’égoïste satisfaction de comprendre, de voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre éternel isolement.
Tu me trouves un peu fou, n’est-ce pas?
Écoute-moi. Depuis que j’ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m’enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n’a point de bout, peut-être! J’y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c’est la vie. Parfois j’entends des bruits, des voix, des cris... je m’avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d’où elles partent; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m’entoure. Me comprends-tu?
Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
Musset s’est écrié:
Qui vient? Qui m’appelle? Personne. Je suis seul.--C’est l’heure qui sonne. O solitude!--O pauvreté!
Mais, chez lui, ce n’était là qu’un doute passager, et non pas une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n’était jamais vraiment seul.--Moi, je suis seul!
Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu’il était un des grands lucides, n’écrivit-il pas à une amie cette phrase désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne.»
Non, personne ne comprend personne, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise, quoi qu’on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l’espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l’innombrable armée des autres est perdue dans l’infini, si proches qu’elles forment peut-être un tout, comme les molécules d’un corps?
Eh bien, l’homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l’un de l’autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable.
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre.
Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon cœur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l’infranchissable obstacle. Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi; mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. Il m’écoute. Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être? ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m’estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu’il pense? Comment savoir s’il m’aime comme je l’aime? et ce qui s’agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue d’un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
Et moi, j’ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne.
Me comprends-tu, au moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu m’examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu’est-ce qu’il a, ce soir?» mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens-t’en me dire seulement: Je t’ai compris! et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
Misère! Misère! Comme j’ai souffert par elles, parce qu’elles m’ont donné souvent, plus que les hommes, l’illusion de n’être pas seul!
Quand on entre dans l’Amour, il semble qu’on s’élargit. Une félicité surhumaine vous envahit. Sais-tu pourquoi? Sais-tu d’où vient cette sensation d’immense bonheur? C’est uniquement parce qu’on s’imagine n’être plus seul. L’isolement, l’abandon de l’être humain paraît cesser. Quelle erreur!
Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d’amour qui ronge notre cœur solitaire, la femme est le grand mensonge du Rêve.
Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
Elle et moi, nous n’allons plus faire qu’un, tout à l’heure, semble-t-il? Mais ce tout à l’heure n’arrive jamais, et, après des semaines d’attente, d’espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l’avais encore été.
Après chaque baiser, après chaque étreinte, l’isolement s’agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable.
Un poète, M. Sully Prudhomme, n’a-t-il pas écrit:
Les caresses ne sont que d’inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L’impossible union des âmes par les corps...
Et puis, adieu. C’est fini. C’est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n’avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute!
Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les aspirations, on était descendu jusqu’au profond de son âme, un mot, un seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
Et pourtant, ce qu’il y a encore de meilleur au monde, c’est de passer un soir auprès d’une femme qu’on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
Quant à moi, maintenant, j’ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j’aime. Me sachant condamné à l’horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon avis. Que m’importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J’ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu?
· · ·
Nous avions remonté la longue avenue jusqu’à l’Arc de triomphe de l’Étoile, puis nous étions redescendus jusqu’à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d’autres choses dont je ne me souviens plus.
Il s’arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc l’histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s’écria:
--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
Puis il me quitta sans ajouter un mot.
Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore. Parfois il me semble qu’il avait raison; parfois il me semble qu’il avait perdu l’esprit.
Solitude a paru dans le Gaulois du lundi 3 mars 1884.
AU BORD DU LIT.
U n grand feu flambait dans l’âtre. Sur la table japonaise, deux tasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le sucrier flanqué du carafon de rhum.
Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna vers son mari. Il la regardait depuis quelques secondes, et semblait hésiter comme si une pensée intime l’eût gêné.
Enfin il dit:
--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d’une flamme de triomphe et de défi, et répondit:
--Je l’espère bien!
Puis elle s’assit à sa place. Il se mit en face d’elle et reprit en cassant une brioche:
--C’en était presque ridicule... pour moi!
Elle demanda:
--Est-ce une scène? avez-vous l’intention de me faire des reproches?
--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque inconvenant auprès de vous. Si... si... si j’avais eu des droits... je me serais fâché.
--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd’hui comme vous pensiez l’an dernier, voilà tout. Quand j’ai su que vous aviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon chagrin, j’ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon ami, vous compromettez Mᵐᵉ de Servy, vous me faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu’avez-vous répondu? Oh! vous m’avez parfaitement laissé entendre que j’étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n’était qu’une association d’intérêts, un lien social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m’avez laissé comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien entendu, de ménagements d’homme bien élevé, enveloppé de compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je n’en ai pas moins parfaitement compris.
Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d’union.
Vous m’avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu’aux apparences, que je pouvais, s’il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc.
J’ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup Mᵐᵉ de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.
Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d’homme jaloux. Qu’est-ce que cela veut dire?
--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j’ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
--Pardon, si nous parlons d’aventures, je demande à faire la balance entre nous.
--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c’est fortement exagéré.
--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m’avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner l’autorisation de vous imiter. Je ne l’ai pas fait...
--Permettez...
--Laissez-moi donc parler. Je ne l’ai pas fait. Je n’ai point d’amant, et je n’en ai pas eu... jusqu’ici. J’attends... je cherche... je ne trouve pas. Il me faut quelqu’un de bien... de mieux que vous... C’est un compliment que je vous fais et vous n’avez pas l’air de le remarquer.
--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m’avez parlé du dix-huitième siècle, vous m’avez laissé entendre que vous étiez régence. Je n’ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d’être ce que je suis, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter... cocu comme d’autres.
--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand Mᵐᵉ de Gers a déclaré que M. de Servy avait l’air d’un cocu à la recherche de ses cornes.
--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de Mᵐᵉ de Gers devient inconvenant dans la vôtre.
--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s’agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s’agit de vous. Tout dépend du point de vue. D’ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne l’ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
--Mûr... Pour quoi?
--Mais pour l’être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c’est qu’il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier si je parle d’un... coiffé. Alors... oui... quand on l’est, on ne le sent pas.
--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue ainsi.
--Ah! voilà... j’ai changé... en mal. C’est votre faute.
--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie de ne pas autoriser, comme vous l’avez fait ce soir, les poursuites inconvenantes de M. Burel.
--Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
--Mais non, non. Seulement je désire n’être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... épaules, ou plutôt entre les seins...
--Il cherchait un porte-voix.
--Je... je lui tirerai les oreilles.
--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
--On le pourrait être de femmes moins jolies.
--Tiens, comme vous voilà! C’est que je ne suis plus amoureuse de vous, moi!
· · ·
Le comte s’est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se dresse d’une secousse, et, le regardant au fond des yeux:
--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s’il vous plaît. Nous vivons séparés. C’est fini.
--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque temps.
--Alors... alors... c’est que j’ai gagné. Vous aussi... vous me trouvez... mûre.
--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des épaules...
--Qui plairaient à M. Burel...
--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi séduisante que vous.
--Vous êtes à jeun.
--Hein?
--Je dis: Vous êtes à jeun.
--Comment ça?
--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on n’aimerait point à un autre moment. Je suis le plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent... ce soir.
--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça?
--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec Mᵐᵉ de Servy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j’explique autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
--Oui, Madame.
--Ce soir!
--Oh! Marguerite!
--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, n’est-ce pas? Je suis votre femme, c’est vrai, mais votre femme--libre. J’allais prendre un engagement d’un autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à prix égal.
--Je ne comprends pas.
--Je m’explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
--Mille fois mieux.
--Mieux que la mieux?
--Mille fois.
--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois?
--Je n’y suis plus.
--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien complet, enfin?
--Est-ce que je sais, moi?
--Vous devez le savoir. Voyons, un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par mois: est-ce à peu près juste?
--Oui... à peu près.
--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
--Vous êtes folle.
--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
· · ·
La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est entr’ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures.
Le comte apparaissant à la porte:
--Ça sent très bon, ici.
--Vraiment?... Ça n’a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau d’Espagne.
--Tiens, c’est étonnant... ça sent très bon.
--C’est possible. Mais, vous, faites-moi le plaisir de vous en aller parce que je vais me coucher.
--Marguerite!
--Allez-vous-en!
· · ·
Il entre tout à fait et s’assied dans un fauteuil.
La comtesse:
--Ah! c’est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparaît au bord du corset de soie noire.
Le comte se lève vivement et vient vers elle.
La comtesse:
--Ne m’approchez pas, ou je me fâche!...
Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.
Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre d’eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l’épaule, le lance en plein visage de son mari.
Il se relève, ruisselant d’eau, furieux, murmurant:
--C’est stupide.
--Ça se peut... Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
--Mais ce serait idiot!...
--Pourquoi ça?
--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
--Oh!... quels vilains mots vous employez!
--C’est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa femme légitime.
--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d’aller payer des cocottes.
--Soit, mais je ne veux pas être ridicule.
· · ·
La comtesse s’est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis.
Le comte s’approche un peu et d’une voix tendre:
--Quelle drôle d’idée vous avez là?
--Quelle idée?
--De me demander cinq mille francs.
--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l’un à l’autre, n’est-ce pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m’épouser puisque nous sommes mariés. Alors vous m’achetez, un peu moins peut-être qu’une autre.
Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d’aller chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, de plus original que de se payer sa propre femme. On n’aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas vrai?
· · ·
Elle s’est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette.
--Maintenant, monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille:
--Tiens, gredine, en voilà six mille... Mais tu sais?...
La comtesse ramasse l’argent, le compte, et d’une voix lente:
--Quoi?
--Ne t’y accoutume pas.
Elle éclate de rire, et allant vers lui:
--Chaque mois, cinq mille, monsieur, ou bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même si... si vous êtes content... je vous demanderai de l’augmentation.
Au bord du lit a paru dans le Gil-Blas du mardi 23 octobre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
PETIT SOLDAT.
Chaque dimanche, sitôt qu’ils étaient libres, les deux petits soldats se mettaient en marche.
Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient Courbevoie à grands pas rapides, comme s’ils eussent fait une promenade militaire; puis, dès qu’ils avaient quitté les maisons, ils suivaient, d’une allure plus calme, la grand’route poussiéreuse et nue qui mène à Bezons.
Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite. Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu’un rien du tout de figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d’une naïveté presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient trouvé, à l’entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là.
Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et ils s’essuyaient le front.
Ils s’arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin d’Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers, qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes dont ils étaient voisins, et les bateaux pêcheurs s’en allant à travers le Morbihan, vers le large.
Dès qu’ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt sortis du village, ils n’avançaient plus qu’à pas très lents et ils se mettaient à parler.
Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d’arbres, conduisait au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l’étroit chemin perdu dans la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc Le Ganidec:
--C’est tout comme auprès de Plounivon.
--Oui, c’est tout comme.
Ils s’en allaient, côte à côte, l’esprit plein de vagues souvenirs du pays, pleins d’images réveillées, d’images naïves comme les feuilles coloriées d’un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout de lande, un carrefour, une croix de granit.
Chaque fois aussi, ils s’arrêtaient auprès d’une pierre qui bornait une propriété, parce qu’elle avait quelque chose du dolmen de Locneuven.
En arrivant au premier bouquet d’arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à arracher tout doucement l’écorce en pensant aux gens de là-bas.
Jean Kerderen portait les provisions.
De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait, leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses horizons connus, ses odeurs, l’odeur de la lande verte où courait l’air marin.
Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris que cueille et qu’emporte la brise salée du large. Et les voiles des canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s’en allait de chez eux jusqu’au bord des flots.
Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.
Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce, ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches.
Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la pointe de leur couteau.
Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu’à la dernière miette, et bu leur vin jusqu’à la dernière goutte, ils demeuraient assis dans l’herbe côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, faisaient s’arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs têtes.
· · ·
Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir.
Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser sa vache, la seule vache du pays qui fût à l’herbe, et qui pâturait une étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin.
Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets brillants que jetait le seau de fer-blanc sous la flamme du soleil. Jamais ils ne parlaient d’elle. Ils étaient seulement contents de la voir, sans comprendre pourquoi.
C’était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l’ardeur des jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit:
--Bonjour... vous v’nez donc toujours ici?
Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
--Oui, nous v’nons au repos.
Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait leur timidité, et elle demanda:
--Qué qu’ vous faites comme ça? C’est-il qu’ vous r’gardez pousser l’herbe?
Luc égayé sourit aussi:
--P’tête ben.
Elle reprit:
--Hein! Ça va pas vite.
Il répliqua, riant toujours:
--Pour ça, non.
Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s’arrêta encore devant eux, et leur dit:
--En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l’ pays.
Avec son instinct d’être de même race, loin de chez elle aussi peut-être, elle avait deviné et touché juste.
Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s’arrêtant à tout moment pour regarder s’il ne dépassait point sa part. Puis il donna la bouteille à Jean.
Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau par terre à ses pieds, contente du plaisir qu’elle leur faisait.
Puis elle s’en alla, en criant:
--Allons, adieu; à dimanche!
Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu’ils purent la voir, sa haute silhouette qui s’en allait, qui diminuait, qui semblait s’enfoncer dans la verdure des terres.
· · ·
Quand ils quittèrent la caserne, la semaine d’après, Jean dit à Luc:
--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon?
Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d’une friandise à choisir pour la fille à la vache.
Luc opinait pour un morceau d’andouille, mais Jean préférait des berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l’emporta et ils prirent, chez un épicier, pour deux sous de bonbons blancs et rouges.
Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l’attente.
Jean l’aperçut le premier:
--La v’là, dit-il.
Luc reprit:
--Oui. La v’là.
Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
--Ça va-t-il comme vous voulez?
Ils répondirent ensemble:
--Et de vot’ part?
Alors elle causa, elle parla de choses simples qui les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres.
Ils n’osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la poche de Jean.
Luc enfin s’enhardit et murmura:
--Nous avons apporté quelque chose.
Elle demanda:
--Qué’que c’est donc?
Alors Jean, rouge jusqu’aux oreilles, atteignit le mince cornet de papier et le lui tendit.
Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu’elle roulait d’une joue à l’autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux soldats, assis devant elle, la regardaient émus et ravis.
Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en revenant.
Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs fois. Le dimanche suivant, elle s’assit à côté d’eux pour deviser plus longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour l’appeler.
La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
· · ·
Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui arrivait jamais, et il ne rentra qu’à dix heures du soir.
Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade avait bien pu sortir ainsi.
Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit, demanda encore et obtint l’autorisation de quitter pendant quelques heures.
Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il avait l’air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça pouvait être.
Ils ne dirent pas un mot jusqu’à leur place habituelle, dont ils avaient usé l’herbe à force de s’asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent lentement. Ils n’avaient faim ni l’un ni l’autre.
Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux pas. Elle posa son seau par terre, et l’embrassa. Elle l’embrassa fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s’occuper de Jean, sans songer qu’il était là, sans le voir.
Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu’il ne comprenait pas, l’âme bouleversée, le cœur crevé, sans se rendre compte encore.
Puis, la fille s’assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder.
Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les trahisons.
Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache.
Jean les suivit des yeux. Il les vit s’éloigner côte à côte. La culotte rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête.
La fille se baissa pour la traire, tandis qu’il caressait d’une main distraite l’échine coupante de l’animal. Puis ils laissèrent le seau dans l’herbe et ils s’enfoncèrent sous le bois.
Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait si troublé que, s’il avait essayé de se lever, il serait tombé sur place assurément.
Il demeurait immobile, abruti d’étonnement et de souffrance, d’une souffrance naïve et profonde. Il avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir personne jamais.
Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les villages. C’était Luc qui portait le seau.
Ils s’embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s’en alla après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d’intelligence. Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là.
Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage montrât rien de ce qui troublait leur cœur. Le soleil tombait sur eux. La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
A l’heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir.
Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s’engagèrent sur le pont, et comme chaque dimanche, ils s’arrêtèrent au milieu, afin de regarder couler l’eau quelques instants.
Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, comme s’il avait vu dans le courant quelque chose qui l’attirait. Luc lui dit:
--C’est-il que tu veux y boire un coup?
Comme il prononçait le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées décrivirent un cercle en l’air, et le petit soldat bleu et rouge tomba d’un bloc, entra et disparut dans l’eau.
Luc, la gorge paralysée d’angoisse, essayait en vain de crier. Il vit plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt.
Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout.
Les mariniers accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là.
Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta l’accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup sur coup:
--Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si bien que la tête fit culbute... et... et... le v’là qui tombe... qui tombe...
Il ne put en dire plus long, tant l’émotion l’étranglait.--S’il avait su...
Petit Soldat a paru dans le Figaro du lundi 13 avril 1885.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Monsieur Parent 1
La Bête à Maît’ Belhomme 75
A Vendre 93
L’Inconnue 107
La Confidence 121
Le Baptême 133
Imprudence 145
Un Fou 159
Tribunaux rustiques 175
L’Épingle 185
Les Bécasses 199
En Wagon 217
Ça ira 231
Découverte 247
Solitude 259
Au bord du lit 271
Petit Soldat 285