‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20Chapitre 2 sur 4 · L'ASSASSIN.

L'ASSASSIN.

LE coupable était défendu par un tout jeune avocat, un débutant qui parla ainsi:

--Les faits sont indéniables, messieurs les jurés. Mon client, un honnête homme, un employé irréprochable, doux et timide, a assassiné son patron dans un mouvement de colère qui paraît incompréhensible. Voulez-vous me permettre de faire la psychologie de ce crime, si je puis ainsi parler, sans rien atténuer, sans rien excuser? Vous jugerez ensuite.

Jean-Nicolas Lougère est fils de gens très honorables qui ont fait de lui un homme simple et respectueux.

Là est son crime: le respect! C'est un sentiment, messieurs, que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui, dont le nom seul semble exister encore et dont toute la puissance a disparu. Il faut entrer dans certaines familles arriérées et modestes, pour y retrouver cette tradition sévère, cette religion de la chose ou de l'homme, du sentiment ou de la croyance revêtus d'un caractère sacré, cette foi qui ne supporte ni le doute ni le sourire, ni l'effleurement d'un soupçon.

On ne peut être un honnête homme, vraiment un honnête homme, dans toute la force de ce terme, que si on est un respectueux. L'homme qui respecte a les yeux fermés. Il croit. Nous autres, dont les yeux sont grands ouverts sur le monde, qui vivons ici, dans ce palais de la justice qui est l'égout de la société, où viennent échouer toutes les infamies, nous autres qui sommes les confidents de toutes les hontes, les défenseurs dévoués de toutes les gredineries humaines, les soutiens, pour ne pas dire souteneurs, de tous les drôles et de toutes les drôlesses, depuis les princes jusqu'aux rôdeurs de barrière, nous qui accueillons avec indulgence, avec complaisance, avec une bienveillance souriante tous les coupables pour les défendre devant vous, nous qui, si nous aimons vraiment notre métier, mesurons notre sympathie d'avocat à la grandeur du forfait, nous ne pouvons plus avoir l'âme respectueuse. Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va des chefs du Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places, fonctions, honneurs, brutalement en échange d'un peu d'or, adroitement en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles, ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect; et nous demeurons surpris quand nous nous trouvons en face d'un homme qui a, comme l'assassin assis devant vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr.

Nous autres, messieurs, nous avons de l'honneur comme on a des soins de propreté, par dégoût de la bassesse, par un sentiment de dignité personnelle et d'orgueil; mais nous n'en portons pas au fond du cœur la foi aveugle, innée, brutale, comme cet homme.

Laissez-moi vous raconter sa vie.

Il fut élevé, comme on élevait autrefois les enfants, en faisant deux parts de tous les actes humains: ce qui est bien et ce qui est mal. On lui montra le bien avec une autorité irrésistible qui le lui fit distinguer du mal, comme on distingue le jour de la nuit. Son père n'appartenait pas à la race des esprits supérieurs qui, regardant de très haut, voient les sources des croyances et reconnaissent les nécessités sociales d'où sont nées ces distinctions.

Il grandit donc, religieux et confiant, enthousiaste et borné.

A vingt-deux ans il se maria. On lui fit épouser une cousine, élevée comme lui, simple comme lui, pure comme lui. Il eut cette chance inestimable d'avoir pour compagne une honnête femme au cœur droit, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare et de plus respectable au monde. Il avait pour sa mère la vénération qui entoure les mères dans les familles patriarcales, ce culte profond qu'on réserve aux divinités. Il reporta sur sa femme un peu de cette religion, à peine atténuée par les familiarités conjugales. Et il vécut dans une ignorance absolue de la fourberie, dans un état de droiture obstinée et de bonheur tranquille qui fit de lui un être à part. Ne trompant personne, il ne soupçonnait pas qu'on pût le tromper, lui.

Quelque temps avant son mariage, il était entré comme caissier chez M. Langlais, assassiné par lui dernièrement.

Nous savons, messieurs les jurés, par les témoignages de Mme Langlais, de son frère M. Perthuis, associé de son mari, de toute la famille et de tous les employés supérieurs de cette banque, que Lougère fut un employé modèle, comme probité, comme soumission, comme douceur, comme déférence envers ses chefs et comme régularité.

On le traitait d'ailleurs avec la considération méritée par sa conduite exemplaire. Il était habitué à cet hommage et à l'espèce de vénération témoignée à Mme Lougère, dont l'éloge était sur toutes les bouches.

Elle mourut d'une fièvre typhoïde en quelques jours.

Il ressentit assurément une douleur profonde, mais une douleur froide et calme de cœur méthodique. On vit seulement à sa pâleur et à l'altération de ses traits jusqu'à quel point il avait été blessé.

Alors, messieurs, il se passa une chose bien naturelle.

Cet homme était marié depuis dix ans. Depuis dix ans il avait l'habitude de sentir une femme près de lui, toujours. Il était accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à l'adieu du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de robe si cher aux féminins, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins lentes les heures. Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles de la table peut-être, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et qui nous deviennent peu à peu indispensables. Il ne pouvait plus vivre seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il prit l'habitude d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il buvait un bock et restait là, immobile, suivant d'un œil distrait les billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes, écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle. Il finissait souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. Mais il avait au fond du cœur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un cœur et d'une chair de femme; et, sans y songer, il se rapprochait un peu, chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde, attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme.

Bientôt ils causèrent, et il prit l'habitude, très douce pour lui, de passer toutes ses soirées à ses côtés. Elle était gracieuse et prévenante comme il convient dans ces commerces à sourires, et elle s'amusait à renouveler sa consommation le plus souvent possible, ce qui faisait aller les affaires. Mais chaque jour Lougère s'attachait davantage à cette femme qu'il ne connaissait pas, dont il ignorait toute l'existence et qu'il aima uniquement parce qu'il n'en voyait pas d'autre.

La petite, qui était rusée, s'aperçut bientôt qu'elle pourrait tirer parti de ce naïf et elle chercha quelle serait la meilleure façon de l'exploiter. La plus fine assurément était de se faire épouser.

Elle y parvint sans aucune peine.

Ai-je besoin de vous dire, messieurs les jurés, que la conduite de cette fille était des plus irrégulières et que le mariage, loin de mettre un frein à ses écarts, sembla au contraire les rendre plus éhontés?

Par un jeu naturel de l'astuce féminine, elle sembla prendre plaisir à tromper cet honnête homme avec tous les employés de son bureau. Je dis: avec tous. Nous avons des lettres, messieurs. Ce fut bientôt un scandale public, que le mari seul, comme toujours, ignorait.

Enfin cette gueuse, dans un intérêt facile à concevoir, séduisit le fils même du patron, jeune homme de dix-neuf ans, sur l'esprit et sur les sens duquel elle eut bientôt une influence déplorable. M. Langlais, qui avait jusque-là fermé les yeux par bonté, par amitié pour son employé, ressentit en voyant son fils entre les mains, je devrais dire entre les bras de cette dangereuse créature, une colère bien légitime.

Il eut le tort d'appeler immédiatement Lougère et de lui parler sous le coup de son indignation paternelle.

Il ne me reste, messieurs, qu'à vous lire le récit du crime, fait par les lèvres mêmes du moribond, et recueilli par l'instruction.

«Je venais d'apprendre que mon fils avait donné, la veille même, dix mille francs à cette femme, et ma colère a été plus forte que ma raison. Certes, je n'ai jamais soupçonné l'honorabilité de Lougère, mais certains aveuglements sont plus dangereux que des fautes.

«Je le fis donc appeler près de moi et je lui dis que je me voyais obligé de me priver de ses services.

«Il restait debout devant moi, effaré, ne comprenant pas. Il finit par demander des explications avec une certaine vivacité.

«Je refusai de lui en donner, en affirmant que mes raisons étaient d'ordre tout intime. Il crut alors que je le soupçonnais d'indélicatesse, et, très pâle, m'adjura, me somma de m'expliquer. Parti sur cette idée, il était fort et prenait le droit de parler haut.

«Comme je me taisais toujours, il m'injuria, m'insulta, arrivé à un tel degré d'exaspération que je craignais des voies de fait.

«Or, soudain, sur un mot blessant qui m'atteignit en plein cœur, je lui jetai à la face la vérité.

«Il demeura debout quelques secondes, me regardant avec des yeux hagards; puis je le vis prendre sur mon bureau les longs ciseaux dont je me sers pour émarger certains registres, puis je le vis tomber sur moi le bras levé, et je sentis entrer quelque chose dans ma gorge, au sommet de la poitrine, sans éprouver aucune douleur.»

Voici, messieurs les jurés, le simple récit de ce meurtre, que dire de plus pour sa défense? Il a respecté sa seconde femme avec aveuglement parce qu'il avait respecté la première avec raison.

Après une courte délibération, le prévenu fut acquitté.

L'Assassin a paru dans le Gil-Blas du mardi 1er novembre 1887.

LA MARTINE.

CELA lui était venu, un dimanche, après la messe. Il sortait de l'église et suivait le chemin creux qui le reconduisait chez lui, quand il se trouva derrière la Martine qui rentrait aussi chez elle.

Le père marchait à côté de sa fille, d'un pas important de fermier riche. Dédaignant la blouse, il portait une sorte de veston de drap gris et il était coiffé d'un chapeau melon à larges bords.

Elle, serrée dans un corset qu'elle ne laçait qu'une fois par semaine, s'en allait droite, la taille étranglée, les épaules larges, les hanches saillantes, en se dandinant un peu.

Coiffée d'un chapeau à fleurs confectionné par une modiste d'Yvetot, elle montrait tout entière sa nuque forte, ronde, souple, où ses petits cheveux follets voltigeaient, roussis par le grand air et le soleil.

Lui, Benoist, ne voyait que son dos; mais il connaissait bien le visage qu'elle avait, sans qu'il l'eût cependant jamais remarqué plus que ça.

Et tout d'un coup, il se dit: «Nom d'un nom, c'est une belle fille tout de même que la Martine.» Il la regardait aller, l'admirant brusquement, se sentant pris d'un désir. Il n'avait point besoin de revoir la figure, non. Il gardait les yeux plantés sur sa taille, se répétant à lui-même, comme s'il eût parlé: «Nom d'un nom, c'est une belle fille.»

La Martine prit à droite pour entrer à «la Martinière», la ferme de son père, Jean Martin; et elle se retourna en jetant un regard derrière elle. Elle vit Benoist qui lui parut tout drôle. Elle cria: «Bonjour, Benoist». Il répondit: «Bonjour, la Martine, bonjour, maît' Martin», et il passa.

Quand il rentra chez lui, la soupe était sur la table. Il s'assit en face de sa mère, à côté du valet et du goujat, tandis que la servante allait tirer le cidre.

Il mangea quelques cuillerées, puis repoussa son assiette. La mère demanda:

--C'est-i que t'es indispos?

Il répondit:

--Non, c'est comme une bouillie que j'aurais dans l' vente et qui m'ôte la faim.

Il regardait les autres manger, tout en coupant de temps à autre une bouchée de pain qu'il portait lentement à ses lèvres et mastiquait longtemps. Il pensait à la Martine: «C'est tout de même une belle fille.» Et dire qu'il ne s'en était pas aperçu jusque-là, et que ça lui venait comme ça, tout d'un coup, et si fort qu'il n'en mangeait plus.

Il ne toucha guère au ragoût. Sa mère disait:

--Allons, Benoist, efforce té un p'tieu; c'est d' la côte de mouton, ça te fera du bien. Quand on n'a point d'appétit, faut s'efforcer.

Il avalait quelque morceau, puis repoussait encore son assiette;--non, ça ne se passait point, décidément.

Sur la relevée, il alla faire un tour aux terres et donna congé au goujat, promettant de remuer les bêtes en passant.

La campagne était vide, vu le jour de repos. De place en place, dans un champ de trèfle, des vaches écroulées lourdement, le ventre répandu, ruminaient sous le grand soleil. Des charrues dételées attendaient au coin d'un labouré; et les terres retournées, prêtes pour la semence, développaient leurs larges carrés bruns au milieu de pièces jaunes où pourrissait le pied court des blés et des avoines fauchés depuis peu.

Un vent d'automne un peu sec passait sur la plaine, annonçant une soirée fraîche après le coucher du soleil. Benoist s'assit sur un fossé, mit son chapeau sur ses genoux, comme s'il eût eu besoin de garder la tête à l'air, et il prononça tout haut, dans le silence de la campagne: «Pour une belle fille, c'est une belle fille.»

Il y pensa encore le soir, dans son lit, et le lendemain en s'éveillant.

Il n'était pas triste, il n'était pas mécontent; il n'eût pu dire ce qu'il avait. C'était quelque chose qui le tenait, quelque chose d'accroché dans son âme, une idée qui ne s'en allait pas et qui lui faisait au cœur une espèce de chatouillement. Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l'entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s'arrête; on l'oublie; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.

Or le souvenir de la Martine s'agitait dans l'esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée.

Puis un désir le prit de la revoir, et il passa plusieurs fois devant la Martinière. Il l'aperçut enfin étendant du linge sur une corde, entre deux pommiers.

Il faisait chaud; elle n'avait gardé qu'une courte jupe, et sa seule chemise sur sa peau dessinait bien ses reins cambrés quand elle levait les bras pour accrocher ses serviettes.

Il resta blotti contre le fossé pendant plus d'une heure, même après qu'elle fut partie. Il s'en revint plus hanté encore qu'auparavant.

Pendant un mois, il eut l'esprit plein d'elle, il tressaillait quand on la nommait devant lui. Il ne mangeait plus, il avait chaque nuit des sueurs qui l'empêchaient de dormir.

Le dimanche, à la messe, il ne la quittait pas des yeux. Elle s'en aperçut et lui fit des sourires, flattée d'être appréciée ainsi.

Or, un soir, tout à coup, il la rencontra dans un chemin. Elle s'arrêta en le voyant venir. Alors il marcha droit sur elle, suffoqué par la peur et le saisissement, mais aussi résolu à lui parler. Il commença en bredouillant:

--Voyez-vous, la Martine, ça ne peut plus durer comme ça.

Elle répondit, comme en se moquant de lui:

--Qu'est-ce qui ne peut plus durer, Benoist?

Il reprit:

--Que je pense à vous tant qu'il y a d'heures au jour.

Elle posa ses poings sur ses hanches:

--C'est pas moi qui vous force.

Il balbutia:

--Oui, c'est vous; je n'ai plus ni sommeil, ni repos, ni faim, ni rien.

Elle prononça très bas:

--Qu'est-ce qu'il faut, alors, pour vous guérir de ça?

Il resta saisi, les bras ballants, les yeux ronds, la bouche ouverte.

Elle lui tapa un grand coup de main dans l'estomac et s'enfuit en courant.

A partir de ce jour, ils se rencontrèrent le long des fossés, dans les chemins creux, ou bien, au jour tombant, au bord d'un champ, alors qu'il rentrait avec ses chevaux et qu'elle ramenait ses vaches à l'étable.

Il se sentait porté, jeté vers elle par un grand élan de son cœur et de son corps. Il aurait voulu l'étreindre, l'étrangler, la manger, la faire entrer en lui. Et il avait des frémissements d'impuissance, d'impatience, de rage, de ce qu'elle n'était point à lui complètement, comme s'ils n'eussent fait qu'un seul être.

On en jasait dans le pays. On les disait promis l'un à l'autre. Il lui avait demandé, d'ailleurs, si elle voulait être sa femme, et elle lui avait répondu: «Oui.»

Ils attendaient une occasion pour en parler à leurs parents.

Or, brusquement, elle ne vint plus aux heures de rencontre. Il ne l'apercevait même point en rôdant autour de la ferme. Il ne pouvait que l'entrevoir à la messe le dimanche. Et, justement un dimanche, après le prône, le curé annonça du haut de la chaire qu'il y avait promesse de mariage entre Victoire-Adélaïde Martin et Joséphin-Isidore Vallin.

Benoist sentit quelque chose dans ses mains, comme si on en avait enlevé le sang. Ses oreilles bourdonnaient; il n'entendait plus rien, et il s'aperçut au bout de quelque temps qu'il pleurait dans son livre de messe.

Pendant un mois il garda la chambre. Puis il se remit au travail.

Mais il n'était point guéri et il y pensait toujours. Il évitait de passer par les chemins qui contournaient sa demeure, pour ne point même apercevoir les arbres de sa cour, ce qui le forçait à un grand circuit qu'il faisait matin et soir.

Elle était mariée maintenant avec Vallin, le plus riche fermier du canton. Benoist et lui ne se parlaient plus, bien qu'ils fussent camarades depuis l'enfance.

Or, un soir, comme Benoist passait devant la mairie, il apprit qu'elle était grosse. Au lieu d'en ressentir une grande douleur, il en éprouva au contraire une espèce de soulagement. C'était fini, maintenant, bien fini. Ils étaient plus séparés par cela que par le mariage. Vraiment, il aimait mieux ça.

Des mois passèrent, encore des mois. Il l'apercevait quelquefois, s'en allant au village de sa démarche alourdie. Elle devenait rouge en le voyant, baissait la tête et hâtait le pas. Et lui se détournait de sa route pour ne la point croiser et rencontrer ses yeux.

Mais il songeait avec terreur qu'il pouvait au premier matin se trouver face à face avec elle et contraint de lui parler. Que lui dirait-il maintenant, après tout ce qu'il lui avait dit autrefois en lui tenant les mains et lui baisant les cheveux auprès des joues? Il pensait souvent encore à leurs rendez-vous le long des fossés. C'était vilain ce qu'elle avait fait, après tant de promesses.

Peu à peu, cependant, le chagrin s'en allait de son cœur; il n'y restait plus que de la tristesse. Et, un jour, pour la première fois, il reprit son ancien chemin contre la ferme qu'elle habitait. Il regardait de loin le toit de la maison. C'était là dedans! là dedans qu'elle vivait avec un autre! Les pommiers étaient en fleur, les coqs chantaient sur le fumier. Toute la demeure semblait vide, les gens étant partis aux champs pour les travaux printaniers. Il s'arrêta près de la barrière et regarda dans la cour. Le chien dormait devant sa niche, trois veaux s'en allaient d'un pas lent, l'un derrière l'autre, vers la mare. Un gros dindon faisait la roue devant la porte, en paradant devant les poules avec des manières de chanteur en scène.

Benoist s'appuya contre le pilier et il se sentit soudain repris par une grosse envie de pleurer. Mais, tout à coup, il entendit un cri, un grand cri d'appel qui sortait de la maison. Il demeura éperdu, les mains crispées sur les barres de bois, écoutant toujours. Un autre cri, prolongé, déchirant, lui entra dans les oreilles, dans l'âme et dans la chair. C'était elle qui criait comme ça! Il s'élança, traversa la prairie, poussa la porte et il la vit, étendue par terre, crispée, la figure livide, les yeux hagards, saisie par les douleurs de l'enfantement.

Alors il resta debout, plus pâle et plus tremblant qu'elle, balbutiant:

--Me v'là, me v'là, la Martine.

Elle répondit, en haletant:

--Oh! ne me quittez point, ne me quittez point, Benoist.

Il la regardait, ne sachant plus que dire, que faire. Elle se remit à crier:

--Oh! oh! ça me déchire! Oh! Benoist?

Et elle se tordait affreusement.

Soudain, un besoin furieux envahit Benoist de la secourir, de l'apaiser, d'ôter son mal. Il se pencha, la prit, l'enleva, la porta sur son lit; et, pendant qu'elle geignait toujours, il la dévêtit, enlevant son caraco, sa robe, sa jupe. Elle se mordait les poings pour ne point crier. Alors il fit comme il avait coutume de faire aux bêtes, aux vaches, aux brebis, aux juments: il l'aida et il reçut dans ses mains un gros enfant qui geignait.

Il l'essuya, l'enveloppa d'un torchon qui séchait devant le feu et le posa sur un tas de linge à repasser demeuré sur la table; puis il revint à la mère.

Il la mit de nouveau par terre, changea le lit, la recoucha. Elle balbutiait: «Merci, Benoist, t'es un brave cœur.» Et elle pleurait un peu, comme si un regret l'eût envahie.

Lui, il ne l'aimait plus, plus du tout. C'était fini. Pourquoi? Comment? Il n'eût pas su le dire. Ce qui venait de se passer l'avait guéri mieux que n'auraient fait dix ans d'absence.

Elle demanda, épuisée et palpitante:

--Qué que c'est?

Il répondit d'une voix calme:

--C'est une fille qu'est bien avenante.

Ils se turent de nouveau. Au bout de quelques secondes, la mère, d'une voix faible, prononça:

--Montre-la-moi, Benoist.

Il alla chercher la petite et il la présentait comme s'il eût tenu le pain bénit, quand la porte s'ouvrit et Isidore Vallin parut.

Il ne comprit point d'abord; puis, soudain, il devina.

Benoist, consterné, balbutiait:

--J' passais, je passais comme ça, quand j'ai entendu qu'elle criait et j' suis v'nu... v'là t' n'éfant, Vallin!

Alors le mari, les larmes aux yeux, fit un pas, prit le frêle moutard que lui tendait l'autre, l'embrassa, demeura quelques secondes suffoqué, reposa l'enfant sur le lit, et présentant à Benoist ses deux mains:

--Tope là, tope là, Benoist, maintenant, entre nous, vois-tu, tout est dit. Si tu veux, j' s'rons une paire d'amis, mais là, une paire d'amis!...

Et Benoist répondit:

--J' veux bien, pour sûr, j' veux bien.

La Martine a paru dans le Gil-Blas du mardi 11 septembre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

UNE SOIRÉE.

LE maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa sœur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit à sa sœur qu'il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n'est point qu'il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée; mais il avait besoin d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût jamais rançonnés.

Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des contributions à Vannes.

Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit et recommença sa discussion.

Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait comprendre personne.

Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant: «Quel crétin!» Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait: «Quel crétin!»

Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit: «Nom d'un chien, quelle fête!» il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût capable son esprit.

Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda:

--Vous allez bien?

--Pas mal, comme vous voyez. Et vous?

--Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à nous venir voir.

--Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande liberté.

--Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est très aimable.

--Et Joséphine va bien?

--Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.

--Où est-elle donc?

--Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici; c'est une ville très comme il faut.

--Je m'en doute.

Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda:

--Il y a longtemps que tu es ici?

--Non, à peine une demi-heure.

--Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.

Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables.

Dès qu'ils furent seuls:

--J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.

--Quoi donc?

--Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.

Il eut l'air très étonné.

--Moi! Jamais de la vie.

--Oh! ne nie pas, je le sais.

Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.

Puis elle reprit:

--Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.

Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.

Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle «le Morbihan». Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait: «Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici!»

Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.

La bonne le réveilla en frappant à sa porte.

--C'est servi, monsieur.

Il descendit.

Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.

M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou.

On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.

Après la soupe vint le bœuf, du bœuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.

Mme Padoie disait à son mari:

--Tu vas ce soir chez M. le premier président?

--Oui, ma chère.

--Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.

Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.

Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.

Puis du fromage. C'était fini. Pas de café.

Quand Varajou comprit qu'il devrait passer la soirée en tête-à-tête avec sa sœur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire glisser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire régulariser quelque chose sur sa permission.

Et il se sauva, dès sept heures.

A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau. Il murmurait: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle corvée!»

Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. Il le trouva sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur, cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.

On entendait leur voix compter: «Dix-huit,--dix-neuf.--Pas de chance.--Oh! joli coup! bien joué!--Onze.--Il fallait prendre par la rouge.--Vingt.--Bille en tête, bille en tête.--Douze. Hein! j'avais raison?»

Varajou commanda: «Une demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure.»

Puis il s'assit, attendant sa consommation.

Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord, puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.

Il se dit: «Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête.» Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser.

Il appela le garçon.

--Hé, l'employé!

--Voilà, m'sieu.

--Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici!

L'homme resta stupide à cette question.

--Je n' sais pas, m'sieu. Mais ici!

--Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi!

--Mais je n' sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.

--Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?

--Les demoiselles! ah! ah!

--Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?

--Des demoiselles?

--Mais oui, des demoiselles!

Le garçon se rapprocha, baissa la voix:

--Vous demandez ousqu'est la maison?

--Mais oui, parbleu!

--Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite.--C'est au 15.

--Merci, ma vieille. V'là pour toi.

--Merci, m'sieu.

Et Varajou sortit en répétant: «Deuxième à gauche, première à droite, 15.» Mais au bout de quelques secondes, il pensa: «Deuxième à gauche,--oui.--Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche? Bah! tant pis, nous verrons bien.»

Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:

--C'est bien ici.

Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:

--Ohé! ohé!

Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit: «Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?

--Oui, monsieur.

--Au salon?

--Oui, monsieur.

--Je n'ai qu'à monter?

--Oui, monsieur.

--La porte en face.

--Oui, monsieur.

Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.

Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.

Le sous-officier salua:

--Bonjour, mesdames.

La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina.

--Bonjour, monsieur.

Il s'assit.

Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu; et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un, nous verrons bien.» Et il demanda:

--Alors, ça va bien?

La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit:

--Très bien! merci.

Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.

Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné:

--Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin...

Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.

Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant: «V'là Padoie... V'là Padoie... V'là Padoie...»

Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure:

--Ah! ah! ah! farceur! farceur... Tu fais donc la fête, toi... Ah! farceur... Et ma sœur!... Tu la lâches, dis!...

Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.

Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.

Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux:

--Oh! monsieur le président... il est fou... il est fou... On nous l'avait envoyé en convalescence... vous voyez bien qu'il est fou...

Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère:

--Où donc sommes-nous ici? demanda-t-il.

Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia:

--Où... où... où nous sommes... Malheureux... misérable... infâme... Où nous sommes... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de... de... de Mortemain... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!... canaille!...

Une Soirée a paru dans le Gil-Blas du mardi 29 mars 1887.

LA CONFESSION.

QUAND le capitaine Hector-Marie de Fontenne épousa Mlle Laurine d'Estelle, les parents et amis jugèrent que cela ferait un mauvais ménage.

Mlle Laurine, jolie, mince, frêle, blonde et hardie, avait, à douze ans, l'assurance d'une femme de trente. C'était une de ces petites Parisiennes précoces qui semblent nées avec toute la science de la vie, avec toutes les ruses de la femme, avec toutes les audaces de pensée, avec cette profonde astuce et cette souplesse d'esprit qui font que certains êtres paraissent fatalement destinés, quoi qu'ils fassent, à jouer et à tromper les autres. Toutes leurs actions semblent préméditées, toutes leurs démarches calculées, toutes leurs paroles soigneusement pesées, leur existence n'est qu'un rôle qu'ils jouent vis-à-vis de leurs semblables.

Elle était charmante aussi; très rieuse, rieuse à ne savoir se retenir ni se calmer quand une chose lui semblait amusante et drôle. Elle riait au nez des gens de la façon la plus impudente, mais avec tant de grâce qu'on ne se fâchait jamais.

Elle était riche, fort riche. Un prêtre servit d'intermédiaire pour lui faire épouser le capitaine de Fontenne. Élevé dans une maison religieuse, de la façon la plus austère, cet officier avait apporté au régiment des mœurs de cloître, des principes très raides et une intolérance complète. C'était un de ces hommes qui deviennent infailliblement des saints ou des nihilistes, chez qui les idées s'installent en maîtresses absolues, dont les croyances sont inflexibles et les résolutions inébranlables.

C'était un grand garçon brun, sérieux, sévère, naïf, d'esprit simple, court et obstiné, un de ces hommes qui passent dans la vie sans jamais en comprendre les dessous, les nuances et les subtilités, qui ne devinent rien, ne soupçonnent rien, et n'admettent pas qu'on pense, qu'on juge, qu'on croie et qu'on agisse autrement qu'eux.

Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l'accepta pour mari.

Ils firent un excellent ménage. Elle fut souple, adroite et sage, sachant se montrer telle qu'elle devait être, toujours prête aux bonnes œuvres et aux fêtes, assidue à l'église et au théâtre, mondaine et rigide, avec un petit air d'ironie, avec une lueur dans l'œil en causant gravement avec son grave époux. Elle lui racontait ses entreprises charitables avec tous les abbés de la paroisse et des environs, et elle profitait de ces pieuses occupations pour demeurer dehors du matin au soir.

Mais quelquefois, au milieu du récit de quelque acte de bienfaisance, un fou rire la saisissait tout d'un coup, un rire nerveux impossible à contenir. Le capitaine demeurait surpris, inquiet, un peu choqué en face de sa femme qui suffoquait. Quand elle s'était un peu calmée, il demandait: «Qu'est-ce que vous avez donc, Laurine?» Elle répondait: «Ce n'est rien! Le souvenir d'une drôle de chose qui m'est arrivée.» Et elle racontait une histoire quelconque.

Or, pendant l'été de 1883, le capitaine Hector de Fontenne prit part aux grandes manœuvres du 32e corps d'armée.

Un soir, comme on campait aux abords d'une ville, après dix jours de tente et de rase campagne, dix jours de fatigues et de privations, les camarades du capitaine résolurent de faire un bon dîner.

M. de Fontenne refusa d'abord de les accompagner; puis, comme son refus les surprenait, il consentit.

Son voisin de table, le commandant de Favré, tout en causant des opérations militaires, seule chose qui passionnât le capitaine, lui versait à boire coup sur coup. Il avait fait très chaud dans le jour, une chaleur lourde, desséchante, altérante; et le capitaine buvait sans y songer, sans s'apercevoir que, peu à peu, une gaieté nouvelle entrait en lui, une certaine joie vive, brûlante, un bonheur d'être, plein de désirs éveillés, d'appétits inconnus, d'attentes indécises.

Au dessert il était gris. Il parlait, riait, s'agitait, saisi par une ivresse bruyante, une ivresse folle d'homme ordinairement sage et tranquille.

On proposa d'aller finir la soirée au théâtre; il accompagna ses camarades. Un d'eux reconnut une actrice qu'il avait aimée; et un souper fut organisé où assista une partie du personnel féminin de la troupe.

Le capitaine se réveilla le lendemain dans une chambre inconnue et dans les bras d'une petite femme blonde qui lui dit, en le voyant ouvrir les yeux: «Bonjour, mon gros chat!»

Il ne comprit pas d'abord; puis, peu à peu, ses souvenirs lui revinrent, un peu troublés cependant.

Alors il se leva sans dire un mot, s'habilla et vida sa bourse sur la cheminée.

Une honte le saisit quand il se vit debout, en tenue, sabre au côté, dans ce logis meublé, aux rideaux fripés, dont le canapé, marbré de taches, avait une allure suspecte, et il n'osait pas s'en aller, descendre l'escalier où il rencontrerait des gens, passer devant le concierge, et, surtout sortir dans la rue sous les yeux des passants et des voisins.

La femme répétait sans cesse: «Qu'est-ce qui te prend? As-tu perdu ta langue? Tu l'avais pourtant bien pendue hier soir! En voilà un mufle!»

Il la salua avec cérémonie, et, se décidant à la fuite, regagna son domicile à grands pas, persuadé qu'on devinait à ses manières, à sa tenue, à son visage, qu'il sortait de chez une fille.

Et le remords le tenailla, un remords harassant d'homme rigide et scrupuleux.

Il se confessa, communia; mais il demeurait mal à l'aise, poursuivi par le souvenir de sa chute et par le sentiment d'une dette, d'une dette sacrée contractée envers sa femme.

Il ne la revit qu'au bout d'un mois, car elle avait été passer chez ses parents le temps des grandes manœuvres.

Elle vint à lui les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Il la reçut avec une attitude embarrassée de coupable; et jusqu'au soir, il s'abstint presque de lui parler.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls, elle lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, mon ami, je vous trouve très changé.

Il répondit d'un ton gêné:

--Mais je n'ai rien, ma chère, absolument rien.

--Pardon, je vous connais bien, et je suis sûre que vous avez quelque chose, un souci, un chagrin, un ennui, que sais-je?

--Eh bien, oui, j'ai un souci.

--Ah! Et lequel?

--Il m'est impossible de vous le dire.

--A moi? Pourquoi ça? Vous m'inquiétez.

--Je n'ai pas de raisons à vous donner. Il m'est impossible de vous le dire.

Elle s'était assise sur une causeuse, et il marchait, lui, de long en large, les mains derrière le dos, en évitant le regard de sa femme. Elle reprit:

--Voyons, il faut alors que je vous confesse, c'est mon devoir, et que j'exige de vous la vérité; c'est mon droit. Vous ne pouvez pas plus avoir de secret pour moi que je ne puis en avoir pour vous.

Il prononça, tout en lui tournant le dos, encadré dans la haute fenêtre:

--Ma chère, il est des choses qu'il vaut mieux ne pas dire. Celle qui me tracasse est de ce nombre.

Elle se leva, traversa la chambre, le prit par le bras et, l'ayant forcé à se retourner, lui posa les deux mains sur les épaules, puis souriante, câline, les yeux levés:

--Voyons, Marie (elle l'appelait Marie aux heures de tendresse), vous ne pouvez me rien cacher. Je croirais que vous avez fait quelque chose de mal.

Il murmura:

--J'ai fait quelque chose de très mal.

Elle dit avec gaieté:

--Oh! si mal que cela? Ça m'étonne beaucoup de vous!

Il répondit vivement:

--Je ne vous dirai rien de plus. C'est inutile d'insister.

Mais elle l'attira jusqu'au fauteuil, le força à s'asseoir dedans, s'assit elle-même sur sa jambe droite, et baisant d'un petit baiser léger, d'un baiser rapide, ailé, le bout frisé de sa moustache:

--Si vous ne me dites rien, nous serons fâchés pour toujours.

Il murmura, déchiré par le remords et torturé d'angoisse:

--Si je vous disais ce que j'ai fait, vous ne me le pardonneriez jamais.

--Au contraire, mon ami, je vous pardonnerai tout de suite.

--Non, c'est impossible.

--Je vous le promets.

--Je vous dis que c'est impossible.

--Je jure de vous pardonner.

--Non, ma chère Laurine, vous ne le pourriez pas.

--Que vous êtes naïf, mon ami, pour ne pas dire niais! En refusant de me dire ce que vous avez fait, vous me laisserez croire des choses abominables; et j'y penserai toujours, et je vous en voudrai autant de votre silence que de votre forfait inconnu. Tandis que si vous parlez bien franchement, j'aurai oublié dès demain.

--C'est que...

--Quoi?

Il rougit jusqu'aux oreilles, et d'une voix sérieuse:

--Je me confesse à vous comme je me confesserais à un prêtre, Laurine.

Elle eut sur les lèvres ce rapide sourire qu'elle prenait parfois en l'écoutant, et d'un ton un peu moqueur:

--Je suis tout oreilles.

Il reprit:

--Vous savez, ma chère, comme je suis sobre. Je ne bois que de l'eau rougie, et jamais de liqueurs, vous le savez.

--Oui, je le sais.

--Eh bien, figurez-vous que, vers la fin des grandes manœuvres, je me suis laissé aller à boire un peu, un soir, étant très altéré, très fatigué, très las, et...

--Vous vous êtes grisé? Fi, que c'est laid!

--Oui, je me suis grisé.

Elle avait pris un air sévère:

--Mais là, tout à fait grisé, avouez-le, grisé à ne plus marcher, dites?

--Oh! non, pas tant que ça. J'avais perdu la raison, mais non l'équilibre. Je parlais, je riais, j'étais fou.

Comme il se taisait, elle demanda:

--C'est tout?

--Non.

--Ah! et... après?

--Après... j'ai... j'ai commis une infamie.

Elle le regardait, inquiète, un peu troublée, émue aussi.

--Quoi donc, mon ami?

--Nous avons soupé avec... avec des actrices... et je ne sais comment cela s'est fait, je vous ai trompée, Laurine!

Il avait prononcé cela d'un ton grave, solennel.

Elle eut une petite secousse, et son œil s'éclaira d'une gaieté brusque, d'une gaieté profonde, irrésistible.

Elle dit:

--Vous... vous... vous m'avez...

Et un petit rire sec, nerveux, cassé, lui glissa entre les dents par trois fois, qui lui coupait la parole.

Elle essayait de reprendre son sérieux; mais chaque fois qu'elle allait prononcer un mot, le rire frémissait au fond de sa gorge, jaillissait, vite arrêté, repartant toujours, repartant comme le gaz d'une bouteille de champagne débouchée dont on ne peut retenir la mousse. Elle mettait la main sur ses lèvres pour se calmer, pour enfoncer dans sa bouche cette crise malheureuse de gaieté; mais le rire lui coulait entre les doigts, lui secouait la poitrine, s'élançait malgré elle. Elle bégayait: «Vous... vous... m'avez trompée...--Ah!... ah! ah! ah!... ah! ah! ah!»

Et elle le regardait d'un air singulier, si railleur, malgré elle, qu'il demeurait interdit, stupéfait.

Et tout d'un coup, n'y tenant plus, elle éclata... Alors elle se mit à rire, d'un rire qui ressemblait à une attaque de nerfs. De petits cris saccadés lui sortaient de la bouche, venus, semblait-il, du fond de la poitrine; et, les deux mains appuyées sur le creux de son estomac, elle avait de longues quintes jusqu'à étouffer, comme les quintes de toux dans la coqueluche.

Et chaque effort qu'elle faisait pour se calmer amenait un nouvel accès, chaque parole qu'elle voulait dire la faisait se tordre plus fort.

«Mon... mon... mon... pauvre ami... ah! ah! ah!... ah! ah! ah!»

Il se leva, la laissant seule sur le fauteuil, et devenant soudain très pâle, il dit:

--Laurine, vous êtes plus qu'inconvenante.

Elle balbutia, dans un délire de gaieté:

--Que... que voulez-vous... je... je... je ne peux pas... que... que vous êtes drôle... ah! ah! ah! ah!...

Il devenait livide et la regardait maintenant d'un œil fixe où une pensée étrange s'éveillait.

Tout d'un coup, il ouvrit la bouche comme pour crier quelque chose, mais ne dit rien, tourna sur ses talons, et sortit en tirant la porte.

Laurine, pliée en deux, épuisée, défaillante, riait encore d'un rire mourant, qui se ranimait par moments comme la flamme d'un incendie presque éteint.

La Confession a paru dans le Gil-Blas du mardi 12 août 1884.

DIVORCE.

MAÎTRE Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.

C'était un gros homme rouge, à favoris blonds et drus, un homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua:

--Prenez un siège, dit l'avocat.

Le client s'assit et, après avoir toussé:

--Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.

--Parlez, monsieur, je vous écoute.

--Monsieur, je suis un ancien notaire.

--Déjà!

--Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.

--Continuez.

--Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.

--Vous n'êtes pas le seul.

--Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses?

--Qu'entendez-vous par là?

--Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour certains esprits que le poison pour le corps?

--Mais, oui, peut-être.

--Certainement. Il y a des idées qui entrent en nous, nous rongent, nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister. C'est une sorte de phylloxera des âmes. Si nous avons le malheur de laisser une de ces pensées-là se glisser en nous, si nous ne nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse toutes nos préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention et change l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.

Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vous l'ai dit, j'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret, mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de limiter tous mes goûts, oui, tous! et c'est dur à mon âge.

Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances, etc., etc.; et il m'était arrivé plusieurs fois, par ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.

Un jour, je tombe sur ceci:

«Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien nets. Rien des agences.»

Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un filateur. Je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux millions cinq cent mille francs.

Le filateur dit: «Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là?»

L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclus dans ces conditions, et il donna des détails; puis il ajouta, en se tournant vers moi:

--Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pour toi-même? Cristi, ça t'en enlèverait des soucis, deux millions cinq cent mille francs.

Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.

Une heure plus tard je rentre chez moi.

Il faisait froid cette nuit-là. J'habitais d'ailleurs une vieille maison, une de ces vieilles maisons de province qui ressemblent à des champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier, un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et je murmurai, saisi par un brusque souvenir:

--Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille!

Ma chambre était lugubre, une chambre de garçon rouennais faite par une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette chambre! un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je fréquente quelquefois ces endroits-là:

Deux millions, Deux millions Sont bons Avec cinq cent mille Et femme gentille.

Au fait, je n'avais pas encore pensé à la femme et j'y songeai tout à coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai même si bien que je fus longtemps à m'endormir.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante. Il fallait donc me lever à six heures--et il gelait.

--Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille!

Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur de poêle rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de procédure avancés--rien ne pue comme ça--et une odeur de clercs, bottes, redingotes, chemises, cheveux et peau, peau d'hiver peu lavée, le tout chauffé à dix-huit degrés.

Je déjeunai, comme tous les jours, d'une côtelette brûlée et d'un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.

C'est alors que je pensai très sérieusement pour la première fois à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce? Pourquoi ne pas écrire? Pourquoi ne pas savoir?

Enfin, monsieur, j'abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m'obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m'en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d'aiguille, et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.

Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, monsieur, on se la figure telle qu'on l'espère.

Certes, il n'était pas très naturel qu'une jeune fille de bonne famille, dotée d'une façon aussi convenable, cherchât un mari par la voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.

D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m'avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu'à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.

Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l'aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d'aveu de tare originelle.

Ma supposition était stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans; et j'en ai lu, monsieur.

Donc j'écrivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.

Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'après-midi, j'étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m'annonça:

--Mlle Chantefrise.

--Faites entrer.

Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune, l'air embarrassé.

--Asseyez-vous, mademoiselle.

Elle s'assit et murmura:

--C'est moi, monsieur.

--Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

--La personne à qui vous avez écrit.

--Pour un mariage?

--Oui, monsieur.

--Ah! très bien!

--Je suis venue moi-même, parce qu'on fait mieux les choses en personne.

--Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous désirez vous marier?

--Oui, monsieur.

--Vous avez de la famille?

Elle hésita, baissa les yeux et balbutia:

--Non, monsieur... Ma mère... et mon père... sont morts.

Je tressaillis.--Donc j'avais deviné juste,--et une vive sympathie s'éveilla brusquement dans mon cœur pour cette pauvre créature. Je n'insistai pas pour ménager sa sensibilité, et je repris:

--Votre fortune est bien nette?

Elle répondit, cette fois, sans hésiter:

--Oh! oui, monsieur.

Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu'un peu mûre, plus mûre que je n'avais pensé. C'était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l'idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n'était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.

Elle dit vivement:

--Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.

--Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.

--Oh! que c'est ennuyeux, dit-elle.

--Mon Dieu! oui et non. Êtes-vous pressée de retourner chez vous?

--Pas du tout.

--Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.

--Vous êtes trop aimable, monsieur.

--Vous êtes descendue à l'hôtel?

Elle nomma le premier hôtel de Rouen.

--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur... notaire de vous offrir à dîner, ce soir.

Elle parut hésiter, inquiète, indécise; puis elle se décida:

--Oui, monsieur.

--Je vous prendrai chez vous à sept heures.

--Oui, monsieur.

--Alors, à ce soir, mademoiselle?

--Oui, monsieur.

Et je la reconduisis jusqu'à ma porte.

A sept heures, j'étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette pour moi et me reçut d'une façon très coquette.

Je l'emmenai dîner dans un restaurant où j'étais connu, et je commandai un menu troublant.

Une heure plus tard, nous étions très amis, et elle me contait son histoire. Fille d'une grande dame séduite par un gentilhomme, elle avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander, inutile de la supplier, elle ne les dirait pas. Comme je tenais peu à les savoir, je l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt en femme pratique, sûre d'elle, sûre des chiffres, des titres, des revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant, avec réserve cependant; mais je lui montrai clairement que j'avais du goût pour elle.

Elle marivauda, non sans grâce. Je lui offris du champagne, et j'en bus, ce qui me troubla les idées. Je sentis alors clairement que j'allais devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle, peur qu'elle ne fût aussi un peu émue et qu'elle ne succombât. Pour me calmer, je recommençai à lui parler de sa dot, qu'il faudrait établir d'une façon précise, car mon client était homme d'affaires.

Elle répondit avec gaieté:

--Oh! je sais. J'ai apporté toutes les preuves.

--Ici, à Rouen?

--Oui, à Rouen.

--Vous les avez à l'hôtel?

--Mais oui.

--Pouvez-vous me le montrer?

--Mais oui.

--Ce soir?

--Mais oui.

Cela me sauvait de toutes les façons. Je payai l'addition, et nous voici rentrant chez elle.

Elle avait, en effet, apporté tous ses titres. Je ne pouvais douter, je les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie au cœur que je fus pris aussitôt d'un violent désir de l'embrasser. Je m'entends, d'un désir chaste, d'un désir d'homme content. Et je l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois... si bien que... le champagne aidant... je succombai... ou plutôt... non... elle succomba.

Ah, monsieur, j'en fis une tête, après cela... et elle donc! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans un état d'esprit épouvantable.

Que faire? J'avais abusé de ma cliente. Cela n'eût été rien si j'avais eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation! Je pouvais la lâcher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot, la bonne dot, palpable, sûre! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l'avoir ainsi surprise? Mais que d'inquiétudes plus tard!

Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi!

Je passai une nuit terrible d'indécision, torturé de remords, ravagé de craintes, ballotté par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison s'éclaircit. Je m'habillai avec recherche et je me présentai, comme onze heures sonnaient, à l'hôtel qu'elle habitait.

En me voyant elle rougit jusqu'aux yeux.

Je lui dis:

--Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose à faire pour réparer mes torts. Je vous demande votre main.

Elle balbutia:

--Je vous la donne.

Je l'épousai.

Tout alla bien pendant six mois.

J'avais cédé mon étude, je vivais en rentier, et vraiment je n'avais pas un reproche, mais pas un seul à adresser à ma femme.

Cependant je remarquai peu à peu que, de temps en temps, elle faisait de longues sorties. Cela arrivait à jour fixe, une semaine le mardi, l'autre semaine le vendredi. Je me crus trompé, je la suivis.

C'était un mardi. Elle sortit à pied vers une heure, descendit la rue de la République, tourna à droite, par la rue qui suit le palais archiépiscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu'à la Seine, longea le quai jusqu'au pont de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle parut inquiète, se retournant souvent, épiant tous les passants.

Comme je m'étais costumé en charbonnier, elle ne me reconnut pas.

Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche; je ne doutais plus, son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.

Je me cachai derrière un camion et j'attendis. Un coup de sifflet... un flot de voyageurs... Elle s'avance, s'élance, saisit dans ses bras une petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperçoit un autre enfant, plus jeune, fille ou garçon, porté par une autre campagnarde, se jette dessus, l'étreint avec violence, et s'en va, escortée des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre et déserte promenade du Cours-la-Reine.

Je rentrai effaré, l'esprit en détresse, comprenant et ne comprenant pas, n'osant point deviner.

Quand elle revint pour dîner, je me jetai vers elle, en hurlant:

--Quels sont ces enfants?

--Quels enfants?

--Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever?

Elle poussa un grand cri et s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle me confessa, dans un déluge de larmes, qu'elle en avait quatre. Oui, monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi, deux garçons.

Et c'était là--quelle honte!--c'était là l'origine de sa fortune.--Les quatre pères!... Elle avait amassé sa dot.

Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire?

L'avocat répondit avec gravité:

--Reconnaître vos enfants, monsieur.

Divorce a paru dans le Gil-Blas du mardi 21 février 1888.

LA REVANCHE.

SCÈNE PREMIÈRE.

M. de Garelle, seul, au fond d'un fauteuil.

Me voici à Cannes, en garçon, drôle de chose. Je suis garçon! A Paris, je ne m'en apercevais guère. En voyage, c'est autre chose. Ma foi, je ne m'en plains pas.

Et ma femme est remariée!

Est-il heureux, lui, mon successeur, plus heureux que moi? Quel imbécile ça doit être pour l'avoir épousée après moi? Au fait, je n'étais pas moins sot pour l'avoir épousée le premier. Elle avait des qualités, pourtant, des qualités... physiques... considérables, mais aussi des tares morales importantes.

Quelle rouée, et quelle menteuse, et quelle coquette, et quelle charmeuse, pour ceux qui ne l'avaient point épousée! Étais-je cocu? Cristi! quelle torture de se demander cela du matin au soir sans obtenir de certitude!

En ai-je fait des marches et des démarches pour l'épier, sans rien savoir. Dans tous les cas, si j'étais cocu, je ne le suis plus, grâce à Naquet. Comme c'est facile tout de même, le divorce! Ça m'a coûté une cravache de dix francs et une courbature dans le bras droit, sans compter le plaisir de taper à cœur que veux-tu, sur une femme que je soupçonnais fortement de me tromper!

Quelle pile, quelle pile!...

Il se lève en riant et fait quelques pas, puis se rassied.

Il est vrai que le jugement a été prononcé à son bénéfice et à mon préjudice--mais quelle pile!

Maintenant, je vais passer l'hiver dans le Midi, en garçon! Quelle chance! N'est-ce pas charmant de voyager avec l'éternel espoir de l'amour qui rôde? Que vais-je rencontrer, dans cet hôtel, tout à l'heure, ou sur la croisette, ou dans la rue peut-être? Où est-elle, celle qui m'aimera demain et que j'aimerai? Comment seront ses yeux, ses lèvres, ses cheveux, son sourire? Comment sera-t-elle, la première femme qui me tendra sa bouche et que j'envelopperai dans mes bras? Brune ou blonde? grande ou petite? rieuse ou sévère? grasse ou...? Elle sera grasse!

Oh! comme je plains ceux qui ne connaissent pas, qui ne connaissent plus le charme exquis de l'attente? La vraie femme que j'aime, moi, c'est l'Inconnue, l'Espérée, la Désirée, celle qui hante mon cœur sans que mes yeux aient vu sa forme, et dont la séduction s'accroît de toutes les perfections rêvées. Où est-elle? Dans cet hôtel, derrière cette porte? Dans une des chambres de cette maison, tout près, ou loin encore? Qu'importe, pourvu que je la désire, pourvu que je sois certain de la rencontrer! Et je la rencontrerai assurément aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, tôt ou tard; mais il faudra bien que je la trouve!

Et j'aurai, tout entière, la joie délicieuse du premier baiser, des premières caresses, toute la griserie des découvertes amoureuses, tout le mystère de l'inexploré aussi charmants, le premier jour, qu'une virginité conquise! Oh! les imbéciles qui ne comprennent pas l'adorable sensation des voiles levés pour la première fois. Oh! les imbéciles qui se marient... car... ces voiles-là... il ne faut pas les lever trop souvent... sur le même spectacle...

Tiens, une femme!...

Une femme traverse le fond du promenoir, élégante, fine, la taille cambrée.

Bigre! elle a de la taille, et de l'allure. Tâchons de voir... la tête.

Elle passe près de lui sans l'apercevoir, enfoncé dans son fauteuil. Il murmure:

Sacré nom d'un chien, c'est ma femme! ma femme, ou plutôt non, la femme de Chantever. Elle est jolie tout de même, la gueuse...

Est-ce que je vais avoir envie de la répouser maintenant?... Bon, elle s'est assise et elle prend Gil Blas. Faisons le mort.

Ma femme! Quel drôle d'effet ça m'a produit. Ma femme! Au fait, voici un an, plus d'un an qu'elle n'a été ma femme... Oui, elle avait des qualités physiques... considérables; quelle jambe! J'en ai des frissons rien que d'y penser. Et une poitrine, d'un fini. Ouf! Dans les premiers temps nous jouions à l'exercice--gauche--droite--gauche--droite--quelle poitrine! Gauche ou droite, ça se valait.

Mais quelle teigne... au moral.

A-t-elle eu des amants? En ai-je souffert de ce doute-là? Maintenant, zut! ça ne me regarde plus.

Je n'ai jamais vu une créature plus séduisante quand elle entrait au lit. Elle avait une manière de sauter dessus et de se glisser dans les draps...

Bon, je vais redevenir amoureux d'elle...

Si je lui parlais?... Mais que lui dirais-je?

Et puis elle va crier au secours, au sujet de la pile! Quelle pile! J'ai peut-être été un peu brutal tout de même.

Si je lui parlais? Ça serait drôle, et crâne, après tout. Sacrebleu, oui, je lui parlerai, et même si je suis vraiment fort... Nous verrons bien...

SCÈNE II.

Il s'approche de la jeune femme qui lit avec attention Gil Blas, et d'une voix douce:

--Me permettez-vous, madame, de me rappeler à votre souvenir?

Mme de Chantever lève brusquement la tête, pousse un cri, et veut s'enfuir. Il lui barre le chemin, et, humblement:

--Vous n'avez rien à craindre, madame, je ne suis plus votre mari.

Mme DE CHANTEVER.--Oh! vous osez? Après... après ce qui s'est passé!

M. DE GARELLE.--J'ose... et je n'ose pas... Enfin... Expliquez ça comme vous voudrez. Quand je vous ai aperçue, il m'a été impossible de ne pas venir vous parler.

Mme DE CHANTEVER.--J'espère que cette plaisanterie est terminée, n'est-ce pas?

M. DE GARELLE.--Ce n'est point une plaisanterie, madame.

Mme DE CHANTEVER.--Une gageure, alors, à moins que ce ne soit une simple insolence. D'ailleurs, un homme qui frappe une femme est capable de tout.

M. DE GARELLE.--Vous êtes dure, madame. Vous ne devriez pas cependant, me semble-t-il, me reprocher aujourd'hui un emportement que je regrette d'ailleurs. J'attendais plutôt, je l'avoue, des remerciements de votre part.

Mme DE CHANTEVER, stupéfaite.--Ah ça, vous êtes fou? ou bien vous vous moquez de moi comme un rustre.

M. DE GARELLE.--Nullement, madame, et pour ne pas me comprendre, il faut que vous soyez fort malheureuse.

Mme DE CHANTEVER.--Que voulez-vous dire?

M. DE GARELLE.--Que si vous étiez heureuse avec celui qui a pris ma place, vous me seriez reconnaissante de ma violence qui vous a permis cette nouvelle union.

Mme DE CHANTEVER.--C'est pousser trop loin la plaisanterie, monsieur. Veuillez me laisser seule.

M. DE GARELLE.--Pourtant, madame, songez-y, si je n'avais point commis l'infamie de vous frapper, nous traînerions encore aujourd'hui notre boulet...

Mme DE CHANTEVER, blessée.--Le fait est que vous m'avez rendu là un rude service!

M. DE GARELLE.--N'est-ce pas? Un service qui mérite mieux que votre accueil de tout à l'heure.

Mme DE CHANTEVER.--C'est possible. Mais votre figure m'est si désagréable...

M. DE GARELLE.--Je n'en dirai pas autant de la vôtre.

Mme DE CHANTEVER.--Vos galanteries me déplaisent autant que vos brutalités.

M. DE GARELLE.--Que voulez-vous, madame, je n'ai plus le droit de vous battre: il faut bien que je me montre aimable.

Mme DE CHANTEVER.--Ça, c'est franc, du moins. Mais si vous voulez être vraiment aimable, vous vous en irez.

M. DE GARELLE.--Je ne pousse pas encore si loin que ça le désir de vous plaire.

Mme DE CHANTEVER.--Alors, quelle est votre prétention?

M. DE GARELLE.--Réparer mes torts, en admettant que j'en aie eu.

Mme DE CHANTEVER, indignée.--Comment? en admettant que vous en ayez eu? Mais vous perdez la tête. Vous m'avez rouée de coups et vous trouvez peut-être que vous vous êtes conduit envers moi le mieux du monde.

M. DE GARELLE.--Peut-être!

Mme DE CHANTEVER.--Comment? Peut-être?

M. DE GARELLE.--Oui, madame. Vous connaissez la comédie qui s'appelle le Mari cocu, battu et content. Eh bien, ai-je été ou n'ai-je pas été cocu, tout est là! Dans tous les cas, c'est vous qui avez été battue, et pas contente...

Mme DE CHANTEVER, se levant.--Monsieur, vous m'insultez.

M. DE GARELLE, vivement.--Je vous en prie, écoutez-moi une minute. J'étais jaloux, très jaloux, ce qui prouve que je vous aimais. Je vous ai battue, ce qui le prouve davantage encore, et battue très fort, ce qui le démontre victorieusement. Or, si vous avez été fidèle, et battue, vous êtes vraiment à plaindre, tout à fait à plaindre, je le confesse, et...

Mme DE CHANTEVER.--Ne me plaignez pas.

M. DE GARELLE.--Comment l'entendez-vous? On peut le comprendre de deux façons. Cela veut dire, soit que vous méprisez ma pitié, soit qu'elle est imméritée. Or, si la pitié dont je vous reconnais digne est imméritée, c'est que les coups... les coups violents que vous avez reçus de moi étaient plus que mérités.

Mme DE CHANTEVER.--Prenez-le comme vous voudrez.

M. DE GARELLE.--Bon. Je comprends. Donc j'étais avec vous, madame, un mari cocu.

Mme DE CHANTEVER.--Je ne dis pas cela.

M. DE GARELLE.--Vous le laissez entendre.

Mme DE CHANTEVER.--Je laisse entendre que je ne veux pas de votre pitié.

M. DE GARELLE.--Ne jouons pas sur les mots et avouez-moi franchement que j'étais...

Mme DE CHANTEVER.--Ne prononcez pas ce mot infâme, qui me révolte et me dégoûte.

M. DE GARELLE.--Je vous passe le mot, mais avouez la chose.

Mme DE CHANTEVER.--Jamais. Ça n'est pas vrai.

M. DE GARELLE.--Alors, je vous plains de tout mon cœur, et la proposition que j'allais vous faire n'a plus de raison d'être.

Mme DE CHANTEVER.--Quelle proposition?

M. DE GARELLE.--Il est inutile de vous la dire, puisqu'elle ne peut exister que si vous m'aviez trompé.

Mme DE CHANTEVER.--Eh bien, admettez un moment que je vous ai trompé.

M. DE GARELLE.--Cela ne suffit pas. Il me faut un aveu.

Mme DE CHANTEVER.--Je l'avoue.

M. DE GARELLE.--Cela ne suffit pas. Il me faut des preuves.

Mme DE CHANTEVER, souriant.--Vous en demandez trop, à la fin.

M. DE GARELLE.--Non, madame. J'allais vous faire, vous disais-je, une proposition grave, très grave, sans quoi je ne serais point venu vous trouver ainsi après ce qui s'est passé entre nous, de vous à moi, d'abord, et de moi à vous ensuite. Cette proposition, qui peut avoir pour nous deux les conséquences les plus sérieuses, demeurerait sans valeur si je n'avais pas été trompé par vous.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes surprenant. Mais que voulez-vous de plus? Je vous ai trompé, na.

M. DE GARELLE.--Il me faut des preuves.

Mme DE CHANTEVER.--Mais quelles preuves voulez-vous que je vous donne? Je n'en ai pas sur moi, ou plutôt je n'en ai plus.

M. DE GARELLE.--Peu importe où elles soient. Il me les faut.

Mme DE CHANTEVER.--Mais on n'en peut pas garder, des preuves, de ces choses-là... et..., à moins d'un flagrant délit... (Après un silence.) Il me semble que ma parole devrait vous suffire.

M. DE GARELLE, s'inclinant.--Alors, vous êtes prête à le jurer.

Mme DE CHANTEVER, levant la main.--Je le jure.

M. DE GARELLE, sérieux.--Je vous crois, madame. Et avec qui m'avez-vous trompé?

Mme DE CHANTEVER.--Oh! mais, vous en demandez trop, à la fin.

M. DE GARELLE.--Il est indispensable que je sache son nom.

Mme DE CHANTEVER.--Il m'est impossible de vous le dire.

M. DE GARELLE.--Pourquoi ça?

Mme DE CHANTEVER.--Parce que je suis une femme mariée.

M. DE GARELLE.--Eh bien?

Mme DE CHANTEVER.--Et le secret professionnel?

M. DE GARELLE.--C'est juste.

Mme DE CHANTEVER.--D'ailleurs, c'est avec M. de Chantever que je vous ai trompé.

M. DE GARELLE.--Ça n'est pas vrai.

Mme DE CHANTEVER.--Pourquoi ça?...

M. DE GARELLE.--Parce qu'il ne vous aurait pas épousée.

Mme DE CHANTEVER.--Insolent! Et cette proposition?...

M. DE GARELLE.--La voici. Vous venez d'avouer que j'ai été, grâce à vous, un de ces êtres ridicules, toujours bafoués, quoi qu'ils fassent, comiques s'ils se taisent, et plus grotesques encore s'ils se fâchent, qu'on nomme des maris trompés. Eh bien, madame, il est indubitable que les quelques coups de cravache reçus par vous sont loin de compenser l'outrage et le dommage conjugal que j'ai éprouvés de votre fait, et il est non moins indubitable que vous me devez une compensation plus sérieuse et d'une autre nature, maintenant que je ne suis plus votre mari.

Mme DE CHANTEVER.--Vous perdez la tête. Que voulez-vous dire?

M. DE GARELLE.--Je veux dire, madame, que vous devez me rendre aujourd'hui les heures charmantes que vous m'avez volées quand j'étais votre époux, pour les offrir à je ne sais qui.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes fou.

M. DE GARELLE.--Nullement. Votre amour m'appartenait, n'est-ce pas? Vos baisers m'étaient dus, tous vos baisers, sans exception. Est-ce vrai? Vous en avez distrait une partie au bénéfice d'un autre! Eh bien, il importe, il m'importe que la restitution ait lieu, restitution sans scandale, restitution secrète, comme on fait pour les vols honteux.

Mme DE CHANTEVER.--Mais pour qui me prenez-vous?

M. DE GARELLE.--Pour la femme de M. de Chantever.

Mme DE CHANTEVER.--Ça, par exemple, c'est trop fort.

M. DE GARELLE.--Pardon, celui qui m'a trompé vous a bien prise pour la femme de M. de Garelle. Il est juste que mon tour arrive. Ce qui est trop fort, c'est de refuser de rendre ce qui est légitimement dû.

Mme DE CHANTEVER.--Et si je disais oui... vous pourriez...

M. DE GARELLE.--Mais certainement.

Mme DE CHANTEVER.--Alors, à quoi aurait servi le divorce?

M. DE GARELLE.--A raviver notre amour.

Mme DE CHANTEVER.--Vous ne m'avez jamais aimée.

M. DE GARELLE.--Je vous en donne pourtant une rude preuve.

Mme DE CHANTEVER.--Laquelle?

M. DE GARELLE.--Comment? Laquelle? Quand un homme est assez fou pour proposer à une femme de l'épouser d'abord et de devenir son amant ensuite, cela prouve qu'il aime ou je ne m'y connais pas en amour.

Mme DE CHANTEVER.--Oh! ne confondons pas. Épouser une femme prouve l'amour ou le désir, mais la prendre comme maîtresse ne prouve rien... que le mépris. Dans le premier cas, on accepte toutes les charges, tous les ennuis, et toutes les responsabilités de l'amour; dans le second cas, on laisse ces fardeaux au légitime propriétaire et on ne garde que le plaisir, avec la faculté de disparaître le jour où la personne aura cessé de plaire. Cela ne se ressemble guère.

M. DE GARELLE.--Ma chère amie, vous raisonnez fort mal. Quand on aime une femme, on ne devrait pas l'épouser, parce qu'en l'épousant on est sûr qu'elle vous trompera, comme vous avez fait à mon égard. La preuve est là. Tandis qu'il est indiscutable qu'une maîtresse reste fidèle à son amant avec tout l'acharnement qu'elle met à tromper son mari. Est-ce pas vrai? Si vous voulez qu'un lien indissoluble se lie entre une femme et vous, faites-la épouser par un autre, le mariage n'est qu'une ficelle qu'on coupe à volonté, et devenez l'amant de cette femme: l'amour libre est une chaîne qu'on ne brise pas.--Nous avons coupé la ficelle, je vous offre la chaîne.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes drôle. Mais je refuse.

M. DE GARELLE.--Alors, je préviendrai M. de Chantever.

Mme DE CHANTEVER.--Vous le préviendrez de quoi?

M. DE GARELLE.--Je lui dirai que vous m'avez trompé!

Mme DE CHANTEVER.--Que je vous ai trompé... Vous...

M. DE GARELLE.--Oui, quand vous étiez ma femme.

Mme DE CHANTEVER.--Eh bien?

M. DE GARELLE.--Eh bien, il ne vous le pardonnera pas.

Mme DE CHANTEVER.--Lui?

M. DE GARELLE.--Parbleu! Ça n'est pas fait pour le rassurer.

Mme DE CHANTEVER, riant.--Ne faites pas ça, Henry.

Une voix dans l'escalier appelant Mathilde.

Mme DE CHANTEVER, bas.--Mon mari! Adieu.

M. DE GARELLE, se levant.--Je vais vous conduire près de lui et me présenter.

Mme DE CHANTEVER.--Ne faites pas ça.

M. DE GARELLE.--Vous allez voir.

Mme DE CHANTEVER.--Je vous en prie.

M. DE GARELLE.--Alors acceptez la chaîne.

LA VOIX.--Mathilde!

Mme DE CHANTEVER.--Laissez-moi.

M. DE GARELLE.--Où vous reverrai-je?

Mme DE CHANTEVER.--Ici,--ce soir,--après dîner.

M. DE GARELLE, lui baisant la main.--Je vous aime...

Elle se sauve.

M. de Garelle retourne doucement à son fauteuil et se laisse tomber dedans.

Eh bien! vrai. J'aime mieux ce rôle-là que le précédent. C'est qu'elle est charmante, tout à fait charmante, et bien plus charmante encore depuis que j'ai entendu la voix de M. de Chantever l'appeler comme ça «Mathilde», avec ce ton de propriétaire qu'ont les maris.

La Revanche a paru dans le Gil-Blas du mardi 18 novembre 1884.

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