‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20Chapitre 3 sur 4 · L'ODYSSÉE D'UNE FILLE.

L'ODYSSÉE D'UNE FILLE.

OUI, le souvenir de ce soir-là ne s'effacera jamais. J'ai eu, pendant une demi-heure, la sinistre sensation de la fatalité invincible; j'ai éprouvé ce frisson qu'on a en descendant aux puits des mines. J'ai touché ce fond noir de la misère humaine; j'ai compris l'impossibilité de la vie honnête pour quelques-uns.

Il était minuit passé. J'allais du Vaudeville à la rue Drouot, suivant d'un pas pressé le boulevard où couraient des parapluies. Une poussière d'eau voltigeait plutôt qu'elle ne tombait, voilant les becs de gaz, attristant la rue. Le trottoir luisait, gluant plus que mouillé. Les gens pressés ne regardaient rien.

Les filles, la jupe relevée, montrant leurs jambes, laissant entrevoir un bas blanc à la lueur terne de la lumière nocturne, attendaient dans l'ombre des portes, appelaient, ou bien passaient pressées, hardies, vous jetant à l'oreille deux mots obscurs et stupides. Elles suivaient l'homme quelques secondes, se serrant contre lui, lui soufflant au visage leur haleine putride; puis, voyant inutiles leurs exhortations, elles le quittaient d'un mouvement brusque et mécontent, et se remettaient à marcher en frétillant des hanches.

J'allais, appelé par toutes, pris par la manche, harcelé et soulevé de dégoût. Tout à coup, j'en vis trois qui couraient comme affolées, jetant aux autres quelques paroles rapides. Et les autres aussi se mettaient à courir, à fuir, tenant à pleines mains leurs robes pour aller plus vite. On donnait ce jour-là un coup de filet à la prostitution.

Et soudain je sentis un bras sous le mien, tandis qu'une voix éperdue me murmurait dans l'oreille: «Sauvez-moi, monsieur, sauvez-moi, ne me quittez pas.»

Je regardai la fille. Elle n'avait pas vingt ans, bien que fanée déjà. Je lui dis: «Reste avec moi.» Elle murmura: «Oh! merci.»

Nous arrivions dans la ligne des agents. Elle s'ouvrit pour me laisser passer.

Et je m'engageai dans la rue Drouot.

Ma compagne me demanda:

--Viens-tu chez moi?

--Non.

--Pourquoi pas? Tu m'as rendu un rude service que je n'oublierai pas.

Je répondis, pour me débarrasser d'elle:

--Parce que je suis marié.

--Qu'est-ce que ça fait?

--Voyons, mon enfant, ça suffit. Je t'ai tirée d'affaire. Laisse-moi tranquille maintenant.

La rue était déserte et noire, vraiment sinistre. Et cette femme qui me serrait le bras rendait plus affreuse encore cette sensation de tristesse qui m'avait envahi. Elle voulut m'embrasser. Je me reculai avec horreur, et d'une voix dure:

--Allons, f...-moi la paix, n'est-ce pas?

Elle eut une sorte de mouvement de rage, puis, brusquement, se mit à sangloter. Je demeurai éperdu, attendri, sans comprendre.

--Voyons, qu'est-ce que tu as?

Elle murmura dans ses larmes:

--Si tu savais, ça n'est pas gai, va.

--Quoi donc?

--C'te vie-là.

--Pourquoi l'as-tu choisie?

--Est-ce que c'est ma faute?

--A qui la faute, alors?

--J' sais-ti, moi!

Une sorte d'intérêt me prit pour cette abandonnée.

Je lui demandai:

--Dis-moi ton histoire?

Elle me la conta.

--J'avais seize ans, j'étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un grainetier. Mes parents étaient morts. Je n'avais personne; je voyais bien que mon maître me regardait d'une drôle de façon et qu'il me chatouillait les joues; mais je ne m'en demandais pas plus long. Je savais les choses, certainement. A la campagne, on est dégourdi; mais M. Lerable était un vieux dévot qu'allait à la messe chaque dimanche. Je l'en aurais jamais cru capable, enfin!

V'là qu'un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il s'en va.

Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de magasin bien plaisant; si tant est que je me laissai enjôler par lui. Ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas? Donc je laissais la porte ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.

Mais v'là qu'une nuit M. Lerable entend du bruit. Il monte et il trouve Antoine qu'il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot à eau, de tout. Moi j'avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la rue. Me v'là partie.

J'avais une peur, une peur de loup. Je m'habillai sous une porte. Puis je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu'il y avait quelqu'un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai la grand'route de Rouen. Je me disais qu'à Rouen je pourrais me cacher très bien.

Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j'entendais des chiens qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu'on entend la nuit? Des oiseaux qui crient comme des hommes qu'on égorge, des bêtes qui jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l'on ne comprend pas. J'en avais la chair de poule. A chaque bruit, je faisais le signe de croix. On ne s'imagine point ce que ça vous émouve le cœur. Quand le jour parut, v'là que l'idée des gendarmes me reprit, et que je me mis à courir. Puis je me calmai.

Je me sentis faim tout de même, malgré ma confusion; mais je ne possédais rien, pas un sou, j'avais oublié mon argent, tout ce qui m'appartenait sur terre, dix-huit francs.

Me v'là donc à marcher avec un ventre qui chante. Il faisait chaud. Le soleil piquait. Midi passe. J'allais toujours.

Tout à coup j'entends des chevaux derrière moi. Je me retourne. Les gendarmes! Mon sang ne fait qu'un tour; j'ai cru que j'allais tomber; mais je me contiens. Ils me rattrapent. Ils me regardent. Il y en a un, le plus vieux, qui dit:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je vas t'à Rouen, en service dans une place qu'on m'a t'offerte.

--Comme ça, pédestrement?

--Oui, comme ça.

Mon cœur battait, monsieur, à ce que je ne pouvais plus parler. Je me disais: «Ils me tiennent.» Et j'avais une envie de courir qui me frétillait dans les jambes. Mais ils m'auraient rattrapée tout de suite, vous comprenez.

Le vieux recommença:

--Nous allons faire route ensemble jusqu'à Barantin, mamzelle, vu que nous suivons le même itinéraire.

--Avec satisfaction, monsieur.

Et nous v'là causant. Je me faisais plaisante autant que je pouvais, n'est-ce pas; si bien qu'ils ont cru des choses qui n'étaient point. Or, comme je passais dans un bois, le vieux dit:

--Voulez-vous, mamzelle, que j'allions faire un repos sur la mousse?

Moi, je répondis sans y penser:

--A votre désir, monsieur.

Puis il descend et il donne son cheval à l'autre, et nous v'là partis dans le bois tous deux.

Il n'y avait plus à dire non. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place? Il en prit ce qu'il a voulu; puis il me dit: «Faut pas oublier le camarade.» Et il retourna tenir les chevaux, pendant que l'autre m'a rejointe. J'en étais honteuse que j'en aurais pleuré, monsieur. Mais je n'osais point résister, vous comprenez.

Donc nous v'là repartis. Je ne parlions plus. J'avais trop de deuil au cœur. Et puis je ne pouvais plus marcher tant j'avais faim. Tout de même, dans un village, ils m'ont offert un verre de vin, qui m'a r'donné des forces pour quelque temps. Et puis ils ont pris le trot pour pas traverser Barantin de compagnie. Alors je m'assis dans le fossé et je pleurai tout ce que j'avais de larmes.

Je marchai encore plus de trois heures durant avant Rouen. Il était sept heures du soir quand j'arrivai. D'abord toutes ces lumières m'éblouirent. Et puis je ne savais point où m'asseoir. Sur les routes, y a les fossés et l'herbe ousqu'on peut même se coucher pour dormir. Mais dans les villes, rien.

Les jambes me rentraient dans le corps, et j'avais des éblouissements à croire que j'allais tomber. Et puis, il se mit à pleuvoir, une petite pluie fine, comme ce soir, qui vous traverse sans que ça ait l'air de rien. J'ai pas de chance les jours qu'il pleut. Je commençai donc à marcher dans les rues. Je regardais toutes ces maisons en me disant: «Y a tant de lits et tant de pain dans tout ça et je ne pourrai point seulement trouver une croûte et une paillasse.» Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, monsieur, on fait ce qu'on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. Mais on ne me répondait point. J'aurais voulu être morte. Ça dura bien jusqu'à minuit. Je ne savais même plus ce que je faisais. A la fin, v'là un homme qui m'écoute. Il me demande: «Ousque tu demeures?» On devient vite rusée dans la nécessité. Je répondis: «Je ne peux pas vous mener chez moi, vu que j'habite avec maman. Mais n'y a-t-il point de maisons où l'on peut aller?»

Il répondit: «Plus souvent que je vas dépenser vingt sous de chambre.»

Puis il réfléchit et ajouta: «Viens-t'en. Je connais un endroit tranquille ousque nous ne serons point interrompus.»

Il me fit passer un pont et puis il m'emmena au bout de la ville, dans un pré qu'était près de la rivière. Je ne pouvais pus le suivre.

Il me fit asseoir et puis il se mit à causer pourquoi nous étions venus. Mais comme il était long dans son affaire, je me trouvai tant percluse de fatigue que je m'endormis.

Il s'en alla sans rien me donner. Je ne m'en aperçus seulement pas. Il pleuvait, comme je vous l' disais. C'est d'puis ce jour-là que j'ai des douleurs que je n'ai pas pu m'en guérir, vu que j'ai dormi toute la nuit dans la crotte.

Je fus réveillée par deux sergots qui me mirent au poste, et puis, de là, en prison, où je restai huit jours, pendant qu'on cherchait ce que je pouvais bien être et d'où je venais. Je ne voulus point le dire par peur des conséquences.

On le sut pourtant et on me lâcha, après un jugement d'innocence.

Il fallait recommencer à trouver du pain. Je tâchai d'avoir une place, mais je ne pus pas, à cause de la prison d'où je venais.

Alors je me rappelai d'un vieux juge qui m'avait tourné de l'œil, pendant qu'il me jugeait, à la façon du père Lerable, d'Yvetot. Et j'allai le trouver. Je ne m'étais point trompée. Il me donna cent sous quand je le quittai, en me disant: «T'en auras autant toutes les fois; mais viens pas plus souvent que deux fois par semaine.»

Je compris bien ça, vu son âge. Mais ça me donna une réflexion. Je me dis: «Les jeunes gens, ça rigole, ça s'amuse; mais il n'y a jamais gras, tandis que les vieux, c'est autre chose.» Et puis je les connaissais maintenant, les vieux singes, avec leurs yeux en coulisse et leur petit simulacre de tête.

Savez-vous ce que je fis, monsieur? Je m'habillai en bobonne qui vient du marché, et je courais les rues en cherchant mes nourriciers. Oh! je les pinçais du premier coup. Je me disais: «En v'là un qui mord.»

Il s'approchait. Il commençait:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je rentre chez mes maîtres.

--Ils demeurent loin, vos maîtres?

--Comme ci, comme ça.

Alors il ne savait plus quoi dire. Moi je ralentissais le pas pour le laisser s'expliquer.

Alors il prononçait, tout bas, quelques compliments, et puis il me demandait de passer chez lui. Je me faisais prier, vous comprenez, puis je cédais. J'en avais de la sorte deux ou trois pour chaque matin, et toutes mes après-midi libres. Ç'a été le bon temps de ma vie. Je ne me faisais pas de bile.

Mais voilà. On n'est jamais tranquille longtemps. Le malheur a voulu que je fisse la connaissance d'un grand richard du grand monde. Un ancien président qui avait bien soixante-quinze ans.

Un soir, il m'emmena dîner dans un restaurant des environs. Et puis, vous comprenez, il n'a pas su se modérer. Il est mort au dessert.

J'ai eu trois mois de prison, vu que je n'étais point sous la surveillance.

C'est alors que je vins à Paris.

Oh! ici, monsieur, c'est dur de vivre. On ne mange pas tous les jours, allez. Y en a trop. Enfin, tant pis, chacun sa peine, n'est-ce pas?

Elle se tut. Je marchais à son côté, le cœur serré. Tout à coup, elle se remit à me tutoyer.

--Alors tu ne montes pas chez moi, mon chéri?

--Non, je te l'ai déjà dit.

--Eh bien! au revoir, merci tout de même, sans rancune. Mais je t'assure que tu as tort.

Et elle partit, s'enfonçant dans la pluie fine comme un voile. Je la vis passer sous un bec de gaz, puis disparaître dans l'ombre. Pauvre fille!

L'Odyssée d'une fille a paru dans le Gil-Blas du mardi 25 septembre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA FENÊTRE.

JE fis la connaissance de Mme de Jadelle à Paris, cet hiver. Elle me plut infiniment tout de suite. Vous la connaissez d'ailleurs autant que moi..., non... pardon... presque autant que moi... Vous savez comme elle est fantasque et poétique en même temps. Libre d'allures et de cœur impressionnable, volontaire, émancipée, hardie, entreprenante, audacieuse, enfin au-dessus de tout préjugé, et, malgré cela, sentimentale, délicate, vite froissée, tendre et pudique.

Elle était veuve, j'adore les veuves, par paresse. Je cherchais alors à me marier, je lui fis la cour. Plus je la connaissais, plus elle me plaisait; et je crus le moment venu de risquer ma demande. J'étais amoureux d'elle et j'allais le devenir trop. Quand on se marie, il ne faut pas trop aimer sa femme, parce qu'alors on fait des bêtises; on se trouble, on devient en même temps niais et brutal. Il faut se dominer encore. Si on perd la tête le premier soir, on risque fort de l'avoir boisée un an plus tard.

Donc, un jour, je me présentai chez elle avec des gants clairs et je lui dis:

--Madame, j'ai le bonheur de vous aimer et je viens vous demander si je puis avoir quelque espoir de vous plaire, en y mettant tous mes soins, et de vous donner mon nom.

Elle me répondit tranquillement:

--Comme vous y allez, monsieur! J'ignore absolument si vous me plairez tôt ou tard; mais je ne demande pas mieux que d'en faire l'épreuve. Comme homme, je ne vous trouve pas mal. Reste à savoir ce que vous êtes comme cœur, comme caractère et comme habitudes. La plupart des mariages deviennent orageux ou criminels, parce qu'on ne se connaît pas assez en s'accouplant. Il suffit d'un rien, d'une manie enracinée, d'une opinion tenace sur un point quelconque de morale, de religion ou de n'importe quoi, d'un geste qui déplaît, d'un tic, d'un tout petit défaut ou même d'une qualité désagréable pour faire deux ennemis irréconciliables, acharnés et enchaînés l'un à l'autre jusqu'à la mort, des deux fiancés les plus tendres et les plus passionnés.

Je ne me marierai pas, monsieur, sans connaître à fond, dans les coins et replis de l'âme, l'homme dont je partagerai l'existence. Je le veux étudier à loisir, de tout près, pendant des mois.

Voici donc ce que je vous propose. Vous allez venir passer l'été chez moi, dans ma propriété de Lauville, et nous verrons là, tranquillement, si nous sommes faits pour vivre côte à côte...

Je vous vois rire! Vous avez une mauvaise pensée. Oh! monsieur, si je n'étais pas sûre de moi, je ne vous ferais point cette proposition. J'ai pour l'amour, tel que vous le comprenez, vous autres hommes, un tel mépris et un tel dégoût qu'une chute est impossible pour moi. Acceptez-vous?

Je lui baisai la main.

--Quand partons-nous, madame?

--Le 10 mai. C'est entendu?

--C'est entendu.

Un mois plus tard, je m'installais chez elle. C'était vraiment une singulière femme. Du matin au soir elle m'étudiait. Comme elle adore les chevaux, nous passions chaque jour des heures à nous promener par les bois, en parlant de tout, car elle cherchait à pénétrer mes plus intimes pensées autant qu'elle s'efforçait d'observer jusqu'à mes moindres mouvements.

Quant à moi, je devenais follement amoureux et je ne m'inquiétais nullement de l'accord de nos caractères. Je m'aperçus bientôt que mon sommeil lui-même était soumis à une surveillance. Quelqu'un couchait dans une petite chambre à côté de la mienne, où l'on n'entrait que fort tard et avec des précautions infinies. Cet espionnage de tous les instants finit par m'impatienter. Je voulus hâter le dénouement, et je devins, un soir, entreprenant. Elle me reçut de telle façon que je m'abstins de toute tentative nouvelle; mais un violent désir m'envahit de lui faire payer, d'une façon quelconque, le régime policier auquel j'étais soumis, et je m'avisai d'un moyen.

Vous connaissez Césarine, sa femme de chambre, une jolie fille de Granville, où toutes les femmes sont belles, mais aussi blonde que sa maîtresse est brune.

Donc un après-midi j'attirai la soubrette dans ma chambre, je lui mis cent francs dans la main et je lui dis:

--Ma chère enfant, je ne veux te demander rien de vilain, mais je désire faire envers ta maîtresse ce qu'elle fait envers moi.

La petite bonne souriait d'un air sournois. Je repris:

--On me surveille jour et nuit, je le sais. On me regarde manger, boire, m'habiller, me raser et mettre mes chaussettes, je le sais.

La fillette articula:

--Dame, monsieur..., puis se tut. Je continuai:

--Tu couches dans la chambre à côté pour écouter si je souffle ou si je rêve tout haut, ne le nie pas!...

Elle se mit à rire tout à fait et prononça:

--Dame, monsieur..., puis se tut encore.

Je m'animai:

--Eh bien, tu comprends, ma fille, qu'il n'est pas juste qu'on sache tout sur mon compte et que je ne sache rien sur celui de la personne qui sera ma femme. Je l'aime de toute mon âme. Elle a le visage, le cœur, l'esprit que je rêvais, je suis le plus heureux des hommes sous ce rapport; cependant il y a des choses que je voudrais bien savoir...

Césarine se décida à enfoncer dans sa poche mon billet de banque. Je compris que le marché était conclu.

--Écoute, ma fille, nous autres hommes, nous tenons beaucoup à certains... à certains... détails... physiques, qui n'empêchent pas une femme d'être charmante, mais qui peuvent changer son prix à nos yeux. Je ne te demande pas de me dire du mal de ta maîtresse, ni même de m'avouer ses défauts secrets si elle en a. Réponds seulement avec franchise aux quatre ou cinq questions que je vais te poser. Tu connais Mme de Jadelle comme toi-même, puisque tu l'habilles et que tu la déshabilles tous les jours. Eh bien, voyons, dis-moi cela. Est-elle aussi grasse qu'elle en a l'air?

La petite bonne ne répondit pas.

Je repris:

--Voyons, mon enfant, tu n'ignores pas qu'il y a des femmes qui se mettent du coton, tu sais, du coton là où, là où... enfin du coton là où on nourrit les petits enfants, et aussi là où on s'asseoit. Dis-moi, met-elle du coton?

Césarine avait baissé les yeux. Elle prononça timidement:

--Demandez toujours, monsieur, je répondrai tout à la fois.

--Eh bien, ma fille, il y a aussi des femmes qui ont les genoux rentrés, si bien qu'ils s'entre-frottent à chaque pas qu'elles font. Il y en a d'autres qui les ont écartés, ce qui leur fait des jambes pareilles aux arches d'un pont. On voit le paysage au milieu. C'est très joli des deux façons: Dis-moi comment sont les jambes de ta maîtresse?

La petite bonne ne répondit pas.

Je continuai:

--Il y en a qui ont la poitrine si belle qu'elle forme un gros pli dessous. Il y en a qui ont des gros bras avec une taille mince. Il y en a qui sont très fortes par devant et pas du tout par derrière; d'autres qui sont très fortes par derrière et pas du tout par devant. Tout cela est très joli, très joli; mais je voudrais bien savoir comment est faite ta maîtresse. Dis-le-moi franchement et je te donnerai encore beaucoup d'argent...

Césarine me regarda au fond des yeux et répondit en riant de tout son cœur:

--Monsieur, à part qu'elle est noire, madame est faite tout comme moi. Puis elle s'enfuit.

J'étais joué.

Cette fois, je me trouvai ridicule et je résolus de me venger au moins de cette bonne impertinente.

Une heure plus tard, j'entrai avec précaution dans la petite chambre, d'où elle m'écoutait dormir, et je dévissai les verrous.

Elle arriva vers minuit à son poste d'observation. Je la suivis aussitôt. En m'apercevant, elle voulut crier; mais je lui fermai la bouche avec ma main et je me convainquis, sans trop d'efforts, que, si elle n'avait pas menti, Mme de Jadelle devait être très bien faite.

Je pris même grand goût à cette constatation qui, d'ailleurs, poussée un peu loin, ne semblait plus déplaire à Césarine.

C'était, ma foi, un ravissant échantillon de la race bas-normande, forte et fine en même temps. Il lui manquait peut-être certaines délicatesses de soins qu'aurait méprisées Henri IV. Je les lui révélai bien vite, et comme j'adore les parfums, je lui fis cadeau, le soir même, d'un flacon de lavande ambrée.

Nous fûmes bientôt plus liés même que je n'aurais cru, presque amis. Elle devint une maîtresse exquise, naturellement spirituelle, et rouée à plaisir. C'eût été, à Paris, une courtisane de grand mérite.

Les douceurs qu'elle me procura me permirent d'attendre sans impatience la fin de l'épreuve de Mme de Jadelle. Je devins d'un caractère incomparable, souple, docile, complaisant.

Quant à ma fiancée, elle me trouvait sans doute délicieux, et je compris, à certains signes, que j'allais bientôt être agréé. J'étais certes le plus heureux des hommes du monde, attendant tranquillement le baiser légal d'une femme que j'aimais dans les bras d'une jeune et belle fille pour qui j'avais de la tendresse.

C'est ici, madame, qu'il faut vous tourner un peu; j'arrive à l'endroit délicat.

Mme de Jadelle, un soir, comme nous revenions de notre promenade à cheval, se plaignit vivement que ses palefreniers n'eussent point pour la bête qu'elle montait certaines précautions exigées par elle. Elle répéta même plusieurs fois: «Qu'ils prennent garde, qu'ils prennent garde, j'ai un moyen de les surprendre.»

Je passai une nuit calme, dans mon lit. Je m'éveillai tôt, plein d'ardeur et d'entrain. Et je m'habillai.

J'avais l'habitude d'aller chaque matin fumer une cigarette sur une tourelle du château où montait un escalier en limaçon, éclairé par une grande fenêtre à la hauteur du premier étage.

Je m'avançais sans bruit, les pieds en mes pantoufles de maroquin aux semelles ouatées, pour gravir les premières marches, quand j'aperçus Césarine, penchée à la fenêtre, regardant au dehors.

Je n'aperçus pas Césarine tout entière, mais seulement une moitié de Césarine, la seconde moitié d'elle; j'aimais autant cette moitié-là. De Mme de Jadelle j'eusse préféré peut-être la première. Elle était charmante ainsi, si ronde, vêtue à peine d'un petit jupon blanc, cette moitié qui s'offrait à moi.

Je m'approchai si doucement que la jeune fille n'entendit rien. Je me mis à genoux; je pris avec mille précautions les deux bords du fin jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j'y jetai, pardon, madame, j'y jetai un tendre baiser, un baiser d'amant qui peut tout oser.

Je fus surpris. Cela sentait la verveine! Mais je n'eus pas le temps d'y réfléchir. Je reçus un grand coup, ou plutôt une poussée dans la figure qui faillit me briser le nez. J'entendis un cri qui me fit dresser les cheveux. La personne s'était retournée--c'était Mme de Jadelle!

Elle battit l'air de ses mains comme une femme qui perd connaissance; elle haleta quelques secondes, fit le geste de me cravacher, puis s'enfuit.

Dix minutes plus tard, Césarine, stupéfaite, m'apportait une lettre; je lus: «Mme de Jadelle espère que M. de Brives la débarrassera immédiatement de sa présence.»

Je partis.

Eh bien, je ne suis point encore consolé. J'ai tenté de tous les moyens et de toutes les explications pour me faire pardonner cette méprise. Toutes mes démarches ont échoué.

Depuis ce moment, voyez-vous, j'ai dans... dans le cœur un goût de verveine qui me donne un désir immodéré de sentir encore ce bouquet-là.

La Fenêtre a paru dans le Gil-Blas du mardi 10 juillet 1883.

SOUVENIRS.

JE traversais Rouen, l'autre jour. Nous sommes au moment de la foire Saint-Romain.

Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle, avec une gravité provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est aussi plus compacte et plus silencieuse.

Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car les boutiques sont plus nombreuses qu'à Neuilly, les gens de campagne achetant beaucoup. Marchands de verrerie, de porcelaines, de coutellerie, de rubans, de boutons, de livres pour les paysans, d'objets singuliers et comiques en usage dans les villages, puis des montreurs de curiosités, que le Normand des champs appelle des «faiseux vé de quoi», et une profusion de femmes colosses dont semblent fort amateurs les Rouennais. Une d'elles vient d'envoyer à la presse locale une lettre aimable pour inviter MM. les journalistes à venir la visiter en s'excusant de ne pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant toute sortie.

... Se plaint de la grosseur qui l'attache au rivage.

Enfoncé Louis XIV!

Puis voici des lutteurs: l'aimable M. Bazin qui parle comme à la Comédie-Française, en saluant le public de l'index.

Voici encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque de chevaux, cent autres curiosités de toute espèce. Et un public particulier: gens de la ville endimanchés, aux mouvements sérieux et modérés, mais bien accordés, l'homme et la femme manœuvrant d'ensemble, avec une sage gravité, comme si la nature eût mis en eux une même manivelle; gens de la campagne aux mouvements plus lents encore, mais différents, l'homme et la femme ayant chacun le sien, couple détraqué par des besognes diverses: le mâle courbé, traînant ses jambes; la femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans la foire Saint-Romain, c'est l'odeur, odeur que j'aime, parce que je l'ai sentie tout enfant, mais qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres et les pommes cuites.

Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on grille des harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, des belles pommes normandes, sur de grands plats d'étain.

J'entends une cloche. Et tout à coup une émotion singulière me serre le cœur. Deux souvenirs m'ont assailli, l'un de mes premiers ans, l'autre de l'adolescence.

Je demande à l'ami qui m'accompagne:

--C'est toujours lui?

Il a compris et il répond:

--C'est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon de Bouilhet y est encore.

Et j'aperçois bientôt la tente, la petite tente où l'on joue, comme on jouait dans mon enfance, cette Tentation de Saint Antoine, qui ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet.

Sur l'estrade, un vieux homme à cheveux blancs, si vieux, si courbé qu'il semble un centenaire, cause avec un polichinelle classique. Songez donc, madame, que mes parents aussi l'ont vue, cette Tentation de Saint Antoine, quand ils avaient dix ou douze ans! Et c'est toujours le même homme qui la montre.

Sur sa tête est pendue une pancarte où on lit: «A céder pour cause de santé.» Et s'il ne trouve pas d'amateur, le pauvre vieux, le spectacle naïf et drôle dont s'amusent, depuis plus de soixante ans, toutes les générations de petits Normands, disparaîtra.

Je monte les marches de bois, qui tremblent, car je veux voir encore une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon enfance.

Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un peuple de petits êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule, le bruit d'une foule de dix ans. Les parents se taisent, accoutumés à la corvée de chaque année. Quelques lampions éclairent l'intérieur sombre de la baraque.

La toile se lève.

Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des gestes bizarres et maladroits.

Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains s'agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des cris aigus, s'échappent des bouches.

Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré pour voir, pour m'amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis; et dans l'hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j'ai été autrefois, devant ce même spectacle.

Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour le regarder. C'est aussi le même: un vieux encore, très maigre, et triste, triste, à longs cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse, intelligente et fière.

Et je me rappelle ma seconde visite à saint Antoine. J'avais seize ans.

Un jour (j'étais élève au collège de Rouen en ce temps-là), un jour donc, un jeudi, je crois, je montai la rue Bihorel pour aller montrer des vers à mon illustre et sévère ami Louis Bouilhet.

Quand j'entrai dans le cabinet du poète, j'aperçus, à travers un nuage de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des fauteuils et qui fumaient en causant.

En face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.

Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis dans mon coin bien sage sur ma chaise, écoutant.

Vers quatre heures, Flaubert se leva.

--Allons, dit-il, conduis-moi jusqu'au bout de ta rue; j'irai à pied au bateau.

Arrivés au boulevard, où se tient la foire Saint-Romain, Bouilhet demanda tout à coup:

--Si nous faisions un tour dans les baraques?

Et ils commencèrent une promenade lente, côte à côte, plus hauts que tous, s'amusant comme des enfants, et échangeant des observations profondes sur les visages rencontrés.

Ils imaginaient les caractères rien qu'à l'aspect des faces, faisaient les conversations des maris avec leurs épouses. Bouilhet parlait comme l'homme et Flaubert comme la femme, avec des expressions normandes, l'accent traînard et l'air toujours étonné des gens de ce pays.

Quand ils arrivèrent devant saint Antoine:

--Allons voir le violon, dit Bouilhet.

Et nous entrâmes.

Quelques années plus tard, le poète étant mort, Gustave Flaubert publia ses vers posthumes, les Dernières chansons.

Une pièce est intitulée: Une Baraque de la foire.

En voici quelques fragments:

Oh! qu'il était triste au coin de la salle, Comme il grelottait, l'homme au violon. La baraque en planche était peu d'aplomb Et le vent soufflait dans la toile sale. ............................................

Dans son entourage, Antoine, en prière, Se couvrait les yeux sous son capuchon. Les diables dansaient. Le petit cochon Passait, effaré, la torche au derrière. ............................................

Oh! qu'il était triste! Oh! qu'il était pâle! Oh! l'archet damné, raclant sans espoir; Oh! le paletot plus sinistre à voir Sous les transparents aux lueurs d'opale!

Comme un chœur antique au sujet mêlé, Il fallait répondre aux péripéties Et quitter soudain pour des facéties, Le libre juron tout bas grommelé!...

Il fallait chanter, il fallait poursuivre, Pour le pain du jour, la pipe du soir; Pour le dur grabat dans le grenier noir; Pour l'ambition d'être homme et vivre!

Mais parfois dans l'ombre, et c'était son droit, Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme, Un regard farouche aux pantins du drame, Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.

Puis--comme un rêveur dégagé des choses, Sachant que tout passe et que tout est vain, Sans respect du monde, il chauffait sa main Au rayonnement des apothéoses!

Et quand je sortis de la baraque, je croyais entendre encore la voix sonore de Flaubert:

--Pauvre... diable.

Et Bouilhet répondit:

--Oui, ça n'est pas gai pour tout le monde!

Souvenirs a paru dans le Gaulois du 4 décembre 1884, précédé de quelques lignes sur la nouvelle de Tourguéneff: Trois Rencontres.

CELLES QUI OSENT.

A René Maizeroy.

........................................................................ ... Tu as développé souvent au sujet de l'amour sentimental, qui n'est, en réalité, que l'hypocrisie de l'accouplement, des théories qui me choquent par leur raffinement même.

Je trouve dans ton dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent par leur sincérité. Ce qui n'empêche que jamais nous ne nous entendrons sur l'amour.

Que cette occupation agréable tienne une grande place dans la vie des femmes, je le comprends, elles n'ont rien à faire. Je m'étonne que, dans la vie d'un homme, elle puisse être autre chose qu'un passe-temps facile à varier, comme une bonne table ou ce qu'on appelle les sports. Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie. Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une; trois que deux, et dix mieux que trois. Qu'on revienne à l'une plus souvent qu'aux autres, c'est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat qu'on aime. Mais n'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus que des huîtres à tous les repas, toute l'année.

La fidélité et la constance me paraissent enlever à l'amour un charme qui est dans la fantaisie et l'imprévu.

Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je comprends les raisons qu'ont les femmes d'être plus persévérantes que nous dans leurs tendresses.

Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une passagèrement, c'est un hommage rendu à leur race entière. On peut idolâtrer les brunes parce qu'elles sont brunes, et aussi les blondes parce qu'elles sont blondes; l'une pour ses yeux aigus qui vont au cœur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer vos nerfs; celle-ci pour sa lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille; mais comme nous ne pouvons cueillir, hélas! toutes ces fleurs en même temps, la nature a mis en nous l'amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure de l'affolement.

Or, l'affolement chez nous devrait, me semble-t-il, être limité à la période d'attente. Le désir satisfait ayant supprimé l'inconnu, enlève à l'amour sa plus grande valeur.

Chaque femme conquise nous prouve, une fois de plus, que toutes sont à peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout qui courent sans cesse après l'illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés au lendemain de chaque possession. Nous autres qui demandons moins à l'amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu qu'il donne aux hommes intelligents et difficiles.

La constance conduit au mariage ou à la chaîne.

Rien dans la vie ne me semble plus attristant et plus pénible que ces liaisons de longue durée.

Le mariage supprime d'un coup, quand on le prend sérieusement, la possibilité des désirs nouveaux, toutes les tendresses à venir, la fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres. Il a, en outre, l'inconvénient odieux de condamner les époux à un déplorable ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme les libertés délicieuses que pratiquent aussitôt les amants?

Et c'est là, conviens-en, le plus grand prix de l'amour: l'audace des baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu de maîtresses agréables si nous n'étions pas plus audacieux que les maris dans nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone et vulgaire habitude des nuits conjugales.

La femme rêve toujours, elle rêve de ce qu'elle ignore, de ce qu'elle soupçonne, de ce qu'elle devine. Après le premier étonnement de la première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. A tout instant des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées, des mots inconnus entendus par hasard lui révèlent l'existence de choses qu'elle ne connaît point. Si d'aventure elle pose en tremblant une question à son mari, il prend aussitôt un air sévère et répond: «Ces choses-là ne te regardent pas.» Or elle trouve que ces choses la regardent tout autant que les autres femmes. Quelles choses, d'ailleurs? Il en existe donc? Des choses mystérieuses, honteuses et bonnes, sans doute, puisqu'on en parle tout bas avec un air excité. Les filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de pratiques obscènes et puissantes.

Quant au mari qui les connaît bien, ces choses, il n'ose pas les révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête nocturne, parce qu'une femme épousée c'est différent d'une maîtresse, sacrebleu! et parce qu'un homme doit respecter sa femme qui est ou qui sera la mère de ses enfants. Alors, comme il ne veut pas renoncer aux choses qu'il n'ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s'en donne.

Mais la femme commence à se tenir des raisonnements d'un bon sens simple et net.--On ne vit pas deux fois.--La vie est courte.--Une femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante.--Or si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales sont épuisées. Elle en est lasse, écœurée.--Alors--alors--un amant?...--Pourquoi pas?--Ces choses, celles qu'on ose dans l'adultère ont peut-être un charme si grand!

Une fois la pensée, le désir entrés en sa tête, la chute est proche, très proche.

Elle ose enfin, mais doucement, peu à peu. Elle a des réserves, des limites. Ceci, oui; cela, non. Ces distinctions, une fois le premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques, mais générales. Il semblerait qu'à partir du moment où une femme s'est décidée à expérimenter l'amour, l'amour défendu, raffiné, inventif, elle devrait toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours chercher, toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh bien! non. La morale, morale étrange et mal placée, reprend ses droits.

Te figures-tu un assassin qui jugerait plus coupable de tuer un homme avec un couteau qu'avec un pistolet?

Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui rendent la vie moins morne.

Moi, je voudrais qu'un poète, un vrai poète les chantât audacieusement, un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni polissonneries, ni sous-entendus; mais une suite de petits poèmes simples et francs, bien sincères.

Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers réputés abominables, mais qui sont doux comme des caresses?

Tu viens de faire en prose quelque chose en ce genre. Laisse crier les sots et continue.

Cette nouvelle servit de préface au livre de René Maizeroy: Celles qui osent (Flammarion, éditeur). Elle était précédée de quelques lignes la reliant au livre.

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