‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01, avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 7 sur 8 · XV. - XVI.

XV. - XVI.

--«Versez-nous le vin de Samos!» --Nos filles dansent sous l'ombrage: Je vois à travers le feuillage Leurs contours si doux et si beaux; Mais leur sein, digne des plus braves, N'allaitera que des esclaves.

Que l'on me place au bord des flots: De Sunium je vois la plage, J'y veux mourir; son nu rivage Recevra mes derniers sanglots. Traînez les chaînes que j'abhorre, Moi je meurs: je suis libre encore!

87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu, dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens n'étaient pas sans expression--sincère ou factice; et la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,--ils revêtent toutes les couleurs.

88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre, tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile nature humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre.

89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu; quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en travaillant aux fondations d'un cabinet, peuvent restaurer son nom et le faire regarder comme un précieux et rare monument.

90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fondé sur le style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a été publiée par l'archidiacre Coxe.

91. Milton est le prince des poètes--à notre avis: un peu lourd, mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son tems;--un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table. Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le fouet au collége,--qu'il était colère, et--mauvais époux; la première mistress Milton ayant déserté son logis.

92. Voilà certes des faits bien intéressans; comme le daim volé de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns (que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:--mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa gloire.

[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de chasse.]

93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prêchait dans le monde la Pantisocratie; ou comme Wordsworth, non imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume inconstante ne déposât dans le Morning-Post son aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes traces, ils épousaient les deux soeurs (établies mercières à Bath).

[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, the Pedlar, dans l'Excursion.]

94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils forment dans la géographie morale une véritable Botany-Bay, et leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un obscur et grossier poème, ayant nom l'Excursion, rimaillé dans un style que j'ai en aversion.

95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des oeuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.

96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais ce sont mes adresses de la couronne, remettant les affaires à la prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent été celles d'Arioste.

97. Je le sais; ce que nos voisins appellent des longueurs (nous n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien la chose dans la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui présenter quelques beaux morceaux d'épopée, pour mieux lui prouver que l'ennui en est le principal ingrédient.

98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les abîmes--de l'Océan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre assez de bave pour la mettre à flot.

[Note 103: Wordsworth est l'un des poètes surnommés lakistes, à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, le lunatique, M. V. Hugo, le cadavéreux, etc. Nous recommandons instamment les strophes suivantes à nos romantiques très-illustres et à nos dramaturges très-précieux.]

99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que Pégase soit rétif à son roulage, que n'emprunte-t-il plutôt les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas le secours d'un ballon?

100. Des colporteurs, des barques, et des roulages! Ombres de Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent siffler sur vos tombeaux.--Le petit batelier et son Peter bell sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture d'Achitophel[105]!

[Note 104: Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des juges et des savans. (Voyez, dans Henri VI, deuxième partie, actes IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)]

[Note 105: Achitophel et la Fête d'Alexandre sont les deux plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de toutes les poésies modernes.]

101. Revenons.--La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses, tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète, les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui accompagnaient le crépuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!

102. Ave Maria! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel.

103. Ave Maria, c'est l'heure de la prière! Ave Maria, c'est l'heure de l'amour! Ave Maria, est-ce bien toi que nos esprits contemplent auprès de ton fils? Ave Maria, que ta figure est belle! quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux fléchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde elle-même.

104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une publication anonyme,--que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,--en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour la recueillir.

105. Douce heure du crépuscule!--Ah! combien je t'aimais dans l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars, et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore à me rendre plus chers!

[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, la Pigneta. (Voyez BOCCACE.)]

106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale, à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107].

[Note 107: Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du Décaméron. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui arrache le coeur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.»

(Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon.) ]

107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:--à l'homme harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau l'aile providente de sa mère; au boeuf chargé son étable désirée. Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant jusqu'aux mamelles de sa mère.

[Note 108:

Espere, panta phereis, phereis oinon, phereis aiga, phereis materi paida.]

(Fragment de Sapho.)

Autrefois nous nous servions du mot vespres pour exprimer cette heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en soit perdu.]

108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le coeur de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?--Est-ce là une illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire sans que dans le monde quelque chose ne pleure.

[Note 109: Cette idée admirable n'est pas du siècle de Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII, Purgatorio.

Era gia l' ora che volge 'l disio, A naviganti e' ntenerisce il cuore Lo di ch' han detto a' dolci amici addio; E che lo nuovo. Peregrin d' amore Punge, se ode squilla di lontano Che paja 'l giorno pianger che si muore.

Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la même idée dans son Cimetière de campagne.]

109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.

[Note 110: «Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis oestivisque floribus tumulum ejus ornarent.» (SUÉTONE, Vie de Néron.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion. Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS SEVERUS, Dialog. II.--AUGUSTINUS, de Civit. Dei, lib. XX.)]

110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]).

[Note 111: À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la cuiller de bois, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire. L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.]

111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort goûté.--On y trouve quelque chose de trop épique, et je serai forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette résolution passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, passim.--Voyez «Poietikhês.»

Chant Quatrième.

1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux. Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous sommes.

2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau, mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme, et peut-être au Diable--(comme nous en avons l'espérance), que leur raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,--le sang jaillit alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion passée.

3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une haute idée que j'aurais voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité. Aujourd'hui, mes anciennes illusions tombent en feuilles desséchées; mon imagination reploie ses ailes, et la triste vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112].

[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle originalité de Don Juan ne sera jamais préférée, par les lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans Juan, l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination (la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire finit de même par la Pucelle, et le chantre passionné d'Éléonore par la Guerre des Dieux. C'est que ces beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle, perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les hypothèses des sens et de la raison.]

4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il faut avoir plongé dans le coeur du fleuve Léthé, pour endormir les sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé de préférence.

5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances et les moeurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce que j'écris, lorsque je veux être admirable; mais le fait est que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot inusité dans mon vocabulaire.

6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet moderne.

7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de reprendre ici le fil de mon récit.

8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse société de leur propre coeur; l'impitoyable Tems lui-même gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir vu s'envoler un seul charme, une seule espérance.

9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour se croupir, et leurs grands coeurs se refroidir. La blanche vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre, mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse décrépitude.--Il y avait en eux trop peu de matière.

10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines séculaires[113],--le courant d'eau séparé de sa source,--l'enfant privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme celui du coeur.

[Note 113: Dans le texte: The tree cut from its forest root of years.--L'arbre coupé de ses forestières racines. Nous avons bien le mot sauvage, qui vient de silvestris, en italien selvaggio; mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.]

11. Le coeur!--il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux qui du premier choc cassent ce fragile organe, porcelaine précieuse de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait plus de voeux pour les rompre.

12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des amis, celle bien plus accablante--de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116].

[Note 114: Voyez Hérodote.]

[Note 115: En Angleterre, on représente la mort sous la forme d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette armé d'une faux.]

[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, toutes choses qui existent sans respirer, puisque les rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche du grand archer.»]

13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords. Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs, ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels regards de tendresse.

14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient entendues.

15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids des heures.

16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs: ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de leurs charmes.

17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.

18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît de reste. N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi délivré de tous soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.

19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman n'avait ému leurs jeunes coeurs: Haidée n'était rien moins que savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les fauvettes.

20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes nuances célestes que la passion était descendue dans leur coeur, et qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé leur semblait aussi agréable que la pensée présente.

21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haidée une larme nouvelle et involontaire.

22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.--Il éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du moins inconnu.

23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui rappela,--peut-être en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»

24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler, dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au coeur.

25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive, je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un et l'autre que de s'abstenir de tous les deux.

26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux coeurs purs, pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.

27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de l'autre?--Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas seulement un de leurs sens.

28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière des hommes.

29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste. Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps. Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite, et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;

30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe, ce mystérieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force à obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de sens, et de voir bien que les yeux fermés.

31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].

[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le Richard III de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel il se croyait tombé dans la mer.

«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer une route à travers les vastes airs, etc.»]

32. Alors,--elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi; il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que l'oeil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait, courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès qu'elle croyait l'avoir saisi.

33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le marbre.

34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître (combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait rendre les battemens à son coeur navré; un chant funéraire sortant du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop longue.

35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière, qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son père,--attaché sur son amant et sur elle!

36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second; l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup aimé son père; que ce moment dut être terrible!--J'en ai vu de pareils,--mais gardons-nous de nous y arrêter.

37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille, impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine épée.»

38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,--c'est Lambro,--mon père! tombe avec moi à ses genoux,--il nous pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,--tu vois mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce, grâce pour lui!»

39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme, et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.

40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro. Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était en bon état;--car il en avait dernièrement lâché le coup;--et il se mit ensuite à l'armer tranquillement.

41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après, à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.

[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les Périgourdins de la Grande-Bretagne.]

42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père, se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit frapper.--Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,--mais il ne l'a pas cherché.--J'ai donné ma foi, je l'aime.--Je veux mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez celui de votre fille.»

43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les humaines terreurs.--Pâle, froide et immobile comme une statue, elle demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un but plus assuré. Son oeil fixe est arrêté sur le visage de son père, mais elle ne songe pas à retenir sa main.

44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,--et l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût brûlé de se venger si elle avait été outragée,--et bien que domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même origine.

45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe. Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.

46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva. Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve suffisante du passé.

47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes, armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement, bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez ou tuez ce Franc.»

48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son père,--l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était tombé avec une épaule à demi séparée du tronc.

49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'oeil son homme fut étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge et épais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête.

50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque, et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le recommandant strictement aux gardiens.

51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci, avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est tombée amoureuse de lui.

[Note 119: Julia.]

52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert. Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes; dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon coeur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.

[Note 120: Thé de couleur noire.]

53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais quand je prends le soir une rasade de rack[121], je suis sûr de me réveiller le lendemain avec la torture[122].

[Note 121: Espèce de rum.]

[Note 122: Dans le texte: «Quand je prends du rack, je suis sûr de me réveiller avec son synonyme.» Rack signifie liqueur forte et torture.]

54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,--le pauvre garçon n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de celles que le coeur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse.

55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes. Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le coeur de l'homme.

56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords d'une fontaine.

57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123].

[Note 123: Le vent du désert, fatal à toutes les créatures vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes allusions.]

58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance.

59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort.

[Note 124: Cet effet de la lutte violente de différentes passions n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en 1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez Sismondi et Daru, tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange des passions dans le coeur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion.

(Note de Lord Byron.) ]

[Note A: Sismondi dit même quatre-vingt-quatre. (Biog. univers.)]

[Note B: Shakspeare (Macbeth, acte V, scène Ire).]

60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la terre.

61. On y retrouvait la passion dominante de son coeur, telle que l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus, celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.

62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain malaise oppressait son coeur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause.

63. D'un oeil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle, sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées; vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul indiquer qu'elle avait quitté le tombeau.

64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas: son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux, que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées, semblaient pleins de funestes résolutions.

65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours.

66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se résolvent en pluie.

67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces pensées, trop rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi. Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de la sauver.

68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père; elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien ne put rendre le sommeil à ses sens;--il semblait avoir pour jamais perdu tout empire sur elle.

69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage s'étendit jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--posséder tant d'éclat, hélas! et se flétrir!

70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de l'amour.

71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent les coeurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent délicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où elle aimait tant à venir.

72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer furieuse.

73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;--si elle aima sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reçoit toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient son propre vengeur.

74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer moi-même.--D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances plus haut.

75. Blessé et chargé de fers, «casé, criblé, confiné,» quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six noeuds par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant lui:--dans un autre tems il eût été ravi de les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée.

76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le tumulus--de qui? le ciel le sait; peut-être de Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient encore en vie, n'auraient rien de plus à coeur que de nous arracher la nôtre.

[Note 125: Voyez «Dissertation sur la guerre de Troie, montrant que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. Londres, 1796.]

77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore destinée à des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion, on voit brouter les brebis et se traîner les tortues.

78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;--mais le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.

79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et passé.

80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient une troupe engagée pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché par l'Impresario[126].

[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier, j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini, l'Italiana in Algieri, l'une des femmes de cette compagnie, revenue de captivité.

(Note de Byron.) ]

81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc, il conservait son caractère,--ou du moins son masque; c'était un petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de résignation que la prima donna et le ténor.

82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain promontoire, appela à nous un brick étranger. Corpo di Caio Mario! nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul scudo de salario; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne serons pas long-tems sans rétablir nos affaires.

83. «La prima donna, quoique un peu vieille, et fatiguée par une vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la femme du tenor, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte César Cicogna à une vieille princesse romaine.

84. «Nous avons aussi des danseuses; la Nini qui a plus d'une corde à son arc; la grosse rieuse de Pelegrini, qui eut bien sujet de se louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant le dernier Paul. Puis la Grotesca, c'est là une danseuse! Elle pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes.

85. «Quant aux figuranti, ils sont comme tous ceux de leur espèce. Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards; les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne.

86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le musico n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant. Parmi tous ceux du troisième sexe que le pape forme annuellement, on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127].

[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes étant exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem.

(Note de Byron.) ]

87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les cordes basses le boeuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la prima donna, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.

88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre mérite; et--je vois, monsieur,--malgré votre jeunesse,--que vous paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger; vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-même. Le tems pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année prochaine, on m'a invité à y chanter.

[Note 128: Lucques.]

89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du coeur, il se contente de parler des dents.»

90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu par la bande des pirates qui venaient, à l'heure indiquée, inviter tous les captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les couvraient alors d'un double azur; elles bondissaient libres et heureuses, en face du soleil), puis ils descendirent, un à un, sous les écoutilles.

91. Le lendemain, ils furent informés--que pour mieux s'assurer d'eux dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le firman de sa hautesse (le plus impératif des talismans souverains, et celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils seraient enchaînés et réunis dame avec dame et homme à homme, et qu'ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves de Constantinople.

92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, (long-tems on avait contesté et débattu si l'on devait regarder le soprano comme un mâle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité de surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une femme se trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut que ce mâle fût Juan, qui,--situation critique à son âge, fut accouplé avec une bacchante au rubicond visage.

93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné le tenor. Ils se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au théâtre, et chacun d'eux s'affligeait plus de son déplorable voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; au lieu de se résigner à vivre ensemble, ils se mirent à tirer violemment des deux côtés opposés en jurant à qui mieux mieux:--Arcades ambo, id est: coquins l'un et l'autre.

94. La compagne de Juan était une Romagnole, mais qui avait été élevée dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre d'autres importantes qualités d'une bella donna) des yeux aussi noirs et aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité pénétrait jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion de claire brunette, briller un violent désir de plaire,--le meilleur des douaires, surtout quand il se présente à la suite de l'autre.

[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs, si l'on s'en rapporte à ce vers de Juvenal:

Ante domum Veneris quam Dorica sustinet Ancon. ]

95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès de Juan, car le chagrin conservait sur ses sens une entière puissance; de beaux yeux pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien qu'ils fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre en danger sa fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses blessures récentes.

96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enquérir: les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus loyal, et nulle dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que «personne ne tiendra de feu, même en pensant aux glaces du Caucase;» je crois du moins que peu de gens en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan qui sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile.

97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance, résisté à semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent trop de vérité. Je me hâterai donc de faire sortir Don Juan de son vaisseau, car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces deux chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.

98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement à citer, et partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior, Arioste ou Fielding, qui représentent des choses bien étranges pour un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois je mettais une grande vivacité à plonger dans l'encre ma plume; j'aimais à soutenir une lutte poétique, et même je me souviens d'un tems où tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je dédaigne aujourd'hui d'écrire.

99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour; mais, à cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant à la populace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers.

100. La vie, pour les poètes qui, nourrissons de la gloire, ont franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus faible partie de l'existence. Quand un nom se présente escorté de vingt siècles, c'est une boule de neige qui s'accroît de chaque flocon voisin, et pourtant roule toujours la même; elle peut même devenir une montagne; mais, après tout, c'est toujours de la neige froide.

101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de la gloire une passion trompeuse qui dévore trop souvent ceux qui voudraient sauver leur poussière de l'immense destruction. Cette destruction creuse la sépulture de tout ce qui existe, et elle ne tolérera jusqu'au jour de l'avénement du juste--que le changement. J'ai marché sur la tombe d'Achille, et là j'ai entendu douter de l'existence de Troie: le tems jettera les mêmes doutes sur celle de Rome.

102. Les générations de morts se chassent, et les tombes héritent des tombes, jusqu'à ce que le souvenir d'un siècle disparaisse, et soit recouvert par le souvenir du siècle suivant. Où sont les épitaphes que lisaient nos pères; à peine quelques-unes ont-elles échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont la mort universelle n'a pas même épargné les noms.

103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit où périt dans sa gloire le jeune de Foix, ce héros enfant, qui vécut trop long-tems pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité[130]. Un pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que la négligence laissera bientôt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage de Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour de sa base[131].

[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. On le surnommait le Foudre de l'Italie, et le gain de la bataille de Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, le plus honoré prince du monde, quand il reçut le coup mortel, à l'âge de vingt-trois ans.]

[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est à deux milles de la ville, du côté opposé de la rivière et sur la route de Forli. L'état actuel de la colonne est exactement décrit dans le texte.

(Note de Byron.) ]

104. Je passe chaque jour à l'endroit où sont déposés les os de Dante; sa cendre est protégée par une petite coupole plus élégante que majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du poète, et non pas la colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée du héros et le livre du barde, également anéantis, descendront où sont déposés les chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Pélée ou la naissance d'Homère[133].

[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui éleva à Dante, en 1483, le monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restauré en 1692 par le cardinal Domenico Maria Corsi, légat de la Romagne.]

[Note 133: Ces dernières strophes, qui semblent avoir été faites sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la poésie moderne.

Non è il mondan romore altro ch' un fiato Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi, E muta nome perchè muta lato. La vostra nominanza è color d' erba Che viene e va, e quei la discolora Per cui ell' esce della terra acerba.

(Purgatorio, canto XI.)

«La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantôt vient d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de direction.

«Votre célébrité est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane le rayon même qui l'avait fait poindre de terre.»]

105. Cette colonne fut cimentée avec du sang humain, et maintenant elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan voulait témoigner son grossier mépris pour un lieu qu'il se plaît à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée; et tels sont les regrets que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le sauvage et cruel instinct de gloire a fait connaître à la terre les souffrances que Dante n'avait vues qu'en enfer.

106. Cependant il naîtra encore des poètes. La gloire est une vapeur; mais la pensée humaine prend ses fumées pour du véritable encens, et l'inquiétude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues à leur dernier degré de violence, se résolvent en poésie, car la poésie n'est qu'une passion, ou du moins n'était, avant qu'elle devînt un objet de mode.

107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée et contemplative, les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquièrent la triste et amère faculté de retracer, comme dans une glace, toutes leurs impressions et de les revêtir des couleurs les plus vivantes, peut-être ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y perdrez (je pense) un fort joli poème.

108. O vous, indulgentes azurées[134] du second sexe, qui faites la fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les nouveaux poèmes, refuserez-vous toujours d'annexer à celui-ci votre imprimatur?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs cuisiniers,--ces pillards de tous les naufragés du Parnasse? Hélas! serais-je donc le seul de tous les poètes vivans qui ne soit pas admis à goûter votre thé d'Hippocrène.

[Note 134: Les blues, les dames beaux-esprits de Londres.]

109. Quoi! ne puis-je plus redevenir «un lion[135]», un poète de bals, une plume courante, un aimable brûle-papier, afin de mériter les complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, comme le sansonnet d'Yorik: «Je ne puis sortir de là?» Eh bien! je jure à l'exemple du poète Wordy (toujours indigné de n'être lu de personne), que le goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tirée par les dames aux jupons bleus d'une coterie.

[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle lion celui qui donne le ton et la mode à tous les dandys de seconde classe.]

110. Oh! «bleues profondes, obscures et charmantes,» comme l'a dit un de nos poètes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et j'en ai peu remarqué de cette couleur) bleus comme les jarretières nouées avec sérénité[136] à la jambe gauche d'un patricien, quand il embellit une réception nocturne, ou un lever du matin:

[Note 136: L'ordre de la jarretière donne aux chevaliers le droit d'être appelés Votre Sérénité.]

111. Cependant, il est parmi vous quelques créatures séraphiques.--Mais les tems sont bien éloignés où, poétique adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances; et--n'en parlons plus, tout cela est passé. Je n'ai toutefois pas de répugnance pour les savantes personnes; quelquefois on rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une de cette école, la plus aimable, la plus chaste, la meilleure des femmes, mais--elle est entièrement folle.

112. Humboldt, «le premier des voyageurs,» ou plutôt le dernier, a imaginé, si les dernières relations sont exactes, un instrument céleste (j'ai oublié le nom et la date précise de cette découverte sublime), au moyen duquel il promet de constater l'état de l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphné, permettez-moi de vous mesurer.

[Note 137: The blue, l'air. Ce mot joue avec le sobriquet de blues donné aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une saillie libertine qu'il est impossible de traduire.]

113. Mais à notre récit; le vaisseau qui amenait des esclaves au marché de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir posé l'ancre sous les murs du sérail: la cargaison, ayant été trouvée saine et exempte de la peste, fut déposée sur le marché, parmi des Géorgiens, des Russes et des Circassiens, destinés à servir des projets et des désirs différens.

114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne, garantie vierge, fut cédée à quinze cents dollars. Les plus fraîches nuances animaient sa beauté de toutes les couleurs célestes. Ce prix effraya quelques enchérisseurs désappointés, qui avaient monté jusqu'à onze cents; mais quand ils virent qu'on offrait davantage, ils se retirèrent tous en même tems, persuadés qu'elle était destinée au sultan.

115. Douze négresses de la Nubie furent portées à une somme qu'on eût à peine offerte dans les marchés d'Amérique; et cependant Wilberforce vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de la traite[138]. Je ne vois même là-dedans rien de fort étonnant, car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain; les vertus, la plus exaltée d'entre elles, la charité elle-même, sont parcimonieuses:--le vice ne songe pas à épargner quand on lui offre une rareté.

[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, et l'un des hommes les plus éclairés de notre siècle, sur la proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.]

116. Mais quant à vous apprendre la destinée de notre jeune troupe, et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres à des juifs; comment ceux-ci furent obligés de se courber sous les fardeaux, tandis que ceux-là furent appelés à des commandemens, en qualité de renégats; comment enfin la troupe abandonnée des femmes, conservant l'espoir de ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux visir, était évaluée et destinée à faire une maîtresse, une quatrième femme ou une victime;

117. C'est ce que nous réservons pour le chant suivant. Nous devons même (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre héros à son sort, quelque défavorable qu'il puisse être. Je sais que les répétitions sont détestables; mais il ne m'a pas été possible d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets donc la continuation de Don Juan, à ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquième duan[139].

[Note 139: Les bardes écossais ou irlandais divisaient en duans ces compositions poétiques dans lesquelles la narration est souvent interrompue par des épisodes et des apostrophes; tels sont les poèmes qui nous ont été donnés sous le nom d'Ossian par Macpherson.]

Chant Cinquième.

1. Quand les poètes érotiques chantent leurs amours en vers coulans, pleins de mollesse et de grâces, quand ils arrangent leurs rimes comme Vénus accouple ses colombes, ils s'inquiètent peu du venin qu'ils préparent; et cependant, plus ils obtiennent de succès, plus ils font de mal, témoin l'exemple d'Ovide: Pétrarque lui-même, si on le juge avec la rigueur convenable, Pétrarque est vraiment le corrupteur[140] platonique de toute la postérité.

[Note 140: The pimp. L'énergie de ce mot rappelle les fonctions principales du cardinal Dubois auprès de son sérénissime élève.]

2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à l'exception de ceux qui ne sont pas destinés à séduire; qui, simples, francs et rapides, n'offrent rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de déréglement une moralité, songent moins à plaire qu'à instruire, et combattent tour à tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pégase ne soit pas mal ferré, on va, dès ce moment, reconnaître dans mon poème une véritable école des moeurs.

3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsemés de palais; le fleuve océanique[141] çà et là hérissé d'un soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or, les bois de cyprès, l'Olympe aux sommets élevés et blanchis; les douze îles, et bien plus que je n'en saurais rêver loin de pouvoir le décrire, tel est le fidèle aspect qui ravit la ravissante Marie Montague[143].

[Note 141: On a beaucoup critiqué cette expression d'Homère: elle ne satisfait pas assez nos idées gigantesques de l'Océan, mais elle s'applique parfaitement à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer Égée, qui sont entrecoupés d'îles.

(Note de Lord Byron.) ]

[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.]

[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague à la comtesse de Bristol.]

4. J'ai une passion pour le nom de Marie[144]; il avait jadis pour moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore à demi dans ces royaumes de féerie, où je croyais entrevoir ce qui ne devait jamais arriver: tous mes sentimens ont changé; celui-ci fut le dernier à varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore parfaitement délivré. Mais--je deviens triste et je me refroidis en racontant une histoire qui n'admet pas le pathétique.

[Note 144: La première femme aimée de Byron fut Marie Decff. Il n'avait guère alors plus de huit ans. Voyez les Mémoires de Byron.]

5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient, en écumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand on le considère du tombeau du Géant[146] et tout à son aise, que celui des mers se déroulant entre le Bosphore, et venant frapper et baigner les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de nausées sur une mer mieux garnie d'écueils que le Pont-Euxin.

[Note 145: Ou îles Cianées. Ce sont des écueils situés à une faible distance, les uns de la côte d'Europe, et les autres de celle d'Asie, dans le Bosphore.]

[Note 146: Le tombeau du Géant est une élévation sur le rivage adriatique du Bosphore, où l'on vient volontiers se divertir les jours de fête. C'est comme Harrow et Highgate.

(Note de Lord Byron.) ]

6. C'était l'un des premiers et tristes jours de la pâle automne, époque de l'année où les nuits se ressemblent toutes, mais non pas les jours. Alors les Parques achèvent la trame des gens de mer, les tempêtes menaçantes soulèvent les eaux, et le repentir des vieux péchés s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abîme. Tous promettent d'amender leur vie, mais c'est un voeu qu'ils ne tiennent jamais: noyés ils ne le peuvent, et sauvés ils ne le veulent.

7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et différens de pays, d'âge et de sexe, étaient rangés dans le marché, chacun à sa place, à côté du marchand auquel il appartenait. Malheureuses créatures, leurs regards étaient pleins de douleur: tous, à l'exception des noirs, semblaient désespérés d'avoir été enlevés à leurs amis, à leur maison, à la liberté. Mais quant aux nègres, ils montraient plus de philosophie;--sans doute parce qu'ils étaient habitués à être vendus, comme les anguilles à être écorchées.

8. Juan était plein de jeunesse, et par conséquent d'espérance et de santé. Cependant, je suis forcé de le dire, son regard était un peu obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en échapper à la dérobée. Peut-être son courage était-il affaibli par la perte de sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa fortune, de son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonnés pour être marchandé avec des Tartares, tout cela aurait été capable d'ébranler un stoïcien.

9. Néanmoins son maintien avait encore de la dignité. Ses traits et la richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes de dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez qu'il était né dans une classe non vulgaire. Puis il était, malgré sa pâleur, d'une singulière beauté, et puis on calculait les chances d'une rançon.

10. Semblable à une table de trictrac, la place était couverte de blancs et de noirs, rangés peut-être avec un peu moins de symétrie, mais de manière à frapper l'oeil des acheteurs. Les uns faisaient tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en préféraient une pâle; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par hasard un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux noirs étaient remplis de résolution: il était couché près de Juan, attendant que quelqu'un se décidât à l'acquérir.

11. Il paraissait Anglais, c'est-à-dire il avait des épaules carrées, un visage couperosé, de bonnes dents et des cheveux bouclés d'un brun foncé. Soit l'effet des réflexions, des peines ou des études, les soucis avaient légèrement gravé leur empreinte sur son large front; l'un de ses bras était enfermé dans une écharpe rougie, et il témoignait un sang-froid égal à celui du plus calme des spectateurs.

12. Mais voyant à son côté un véritable enfant, dont l'ame, bien qu'alors accablée sous un coup qui désespérait les hommes faits, était évidemment élevée, il ne tarda pas à témoigner pour le sort de son jeune compagnon d'infortune une espèce de compassion brusque; pour le sien, il ne le regardait que comme un accident tout naturel.

13. «Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Géorgiens, Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misérables qui n'ont entre eux d'autre différence que celle de la peau, et avec lesquels il faut que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous et moi qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous fassions connaissance: s'il était possible de vous consoler, je l'essaierais avec plaisir.--De quelle nation êtes-vous, s'il vous plaît?»

14. Juan ayant répondu: «Espagnol.--Je savais bien, ajouta le premier, que vous ne pouviez être un Grec. Ces chiens serviles n'ont pas le regard aussi fier: la fortune vous joue en ce moment un beau tour; mais c'est ainsi que tôt ou tard elle en use avec tous les hommes; ne vous en attristez pas,--dans huit jours elle changera peut-être. Elle m'a traité à peu près de la même manière que vous, excepté cependant qu'elle m'y avait depuis long-tems accoutumé.

15. «--Monsieur, dit alors Juan, pourrais-je savoir qui vous a amené ici?--Oh! rien de bien rare, six Tartares et une chaîne.--Mais comment fûtes-vous réduit à ce malheur? voilà ce que je désirerais savoir, si vous y consentez.--Je servais depuis quelques mois dans l'armée russe, et dernièrement Suwarow m'ayant ordonné d'aller prendre Widdin, je fus moi-même pris, au lieu de la ville[147].

[Note 147: En 1790. Widdin ou Viden est située en Bulgarie, sur les bords du Danube.]

16. «--Mais n'avez-vous pas d'amis?--J'en avais, mais, grâces à Dieu, je n'en ai pas été importuné depuis ce tems-là. Maintenant que j'ai de bonne grâce satisfait à toutes vos questions, me ferez-vous le même plaisir?--Hélas! répondit Juan, c'est une histoire bien pénible et bien longue.--Oh! s'il en est ainsi, vous avez deux fois raison de retenir votre langue, un récit triste attriste doublement quand il est long.

17. «Mais ne vous en désolez pas: la fortune, à votre âge, bien que ce soit une femme passablement inconstante, ne vous laissera pas long-tems (car vous n'êtes pas son mari) dans une semblable position. De nous révolter contre la destinée cela nous avancerait comme à l'épi de se roidir contre la faucille. Les hommes sont assujettis aux circonstances, quand même les circonstances semblent s'assujettir aux hommes.

18. «Ce n'est pas, dit Juan, mes présens malheurs que je déplore, mais les passés.--J'avais une amante.» Il s'arrêta, et ses yeux noirs s'obscurcirent; une seule larme brilla un instant dans ses paupières, puis vint sillonner sa joue: «Non, ce n'est pas mon sort actuel que je déplore, comme je vous le disais; j'ai supporté sur la mer furieuse des tourmens auxquels n'ont pu résister les plus courageux.

19. «Mais ce dernier coup.»--Il s'arrêta de nouveau, et détourna son visage. «Ah! reprit son ami, je pensais bien qu'il devait y avoir quelque dame dans l'affaire; voilà de ces choses qui demandent une tendre larme, et j'en aurais, à votre place, répandu comme vous. J'ai bien gémi quand ma première femme mourut, et je fis de même quand ma seconde prit la fuite.

20. «Ma troisième.--Votre troisième! interrompit Juan en se retournant, à peine si vous avez trente ans; pouvez-vous déjà compter trois femmes?--Non, deux seulement sont restées sur la terre; et du reste il n'est pas étonnant qu'une personne se soit engagée trois fois--dans les saints noeuds du mariage!--Eh bien! donc, votre troisième, dit Juan, que fit-elle? Sans doute, elle ne prit pas encore la fuite?--Non, sur mon ame!--Que fit-elle donc?--C'est moi qui me sauvai d'elle.

21. «--Vous prenez, monsieur, les choses froidement, dit Juan. Mais,--répliqua l'autre, que voulez-vous que fasse un homme? Dans votre firmament sont encore plusieurs arcs-en-ciel, dans le mien ils sont dissipés. Tous nous commençons la vie avec des sentimens passionnés et de hautes espérances; mais le tems décolore nos illusions, et chacune d'elles dépose annuellement, ainsi que le serpent, sa peau brillante.

22. «Il est vrai qu'elle en reprend une autre fraîche et radieuse, ou même plus fraîche et plus radieuse; mais l'année s'écoule, et au bout d'une semaine ou deux cette peau nouvelle subit le sort réservé à tout ce qui est né. L'amour est le premier pêcheur qui sur nous jette ses terribles filets; l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire, tendent les piéges séduisans de nos derniers jours, et nous nous y laissons encore prendre, moyennant une pièce d'or ou une louange.

23. «Tout cela est fort beau, peut-être même vrai, dit Juan, mais je ne vois pas comment notre situation présente en deviendra plus supportable.--Vous ne le voyez pas? dit l'autre; cependant vous conviendrez qu'en considérant les choses comme elles doivent l'être, on acquiert au moins quelque instruction; par exemple, aujourd'hui, nous savons ce que c'est que l'esclavage, et nos malheurs peuvent nous apprendre à mieux nous conduire comme maîtres.

24. «Plût au ciel que nous fussions maîtres en ce moment, quand ce ne serait que pour mettre à profit, sur nos amis les païens, la leçon qu'ils nous donnent, dit Juan, en comprimant un soupir de rage: Dieu protège l'écolier contraint d'étudier en ces lieux!--Peut-être, reprit l'autre, un jour, et même dans un instant, verrons-nous notre situation s'améliorer[148]; en attendant (voilà, je crois, un vieil eunuque noir qui nous regarde) je prie Dieu que quelqu'un veuille bien nous acheter.

[Note 148: M. A. P. a cru devoir traduire cet endroit:

«Perhaps we shall be, one day, by and by» Rejoin'd the other «when our bad luck mends here»

par: «Peut-être ne serions-nous pas si mal, si notre sort devient meilleur.»]

25. «Après tout, quel est notre état présent? il est mauvais, sans doute, et pourrait être meilleur,--mais c'est le lot de tous les humains; la plupart des hommes sont esclaves, les grands surtout le sont de leurs fantaisies, de leurs passions et de mille autres choses; la société même, elle qui devrait nous inspirer de la bienveillance, détruit le peu que nous pouvions en avoir naturellement; ne plaindre personne, tel est le grand expédient social des stoïques mondains, gens dépourvus d'entrailles.»

26. En ce moment, un vieux personnage neutre du troisième sexe s'avança, et jetant un coup-d'oeil sur les captifs, sembla chercher à découvrir, d'après leur figure, leur âge et leur capacité, s'ils convenaient bien à la prison dont il avait les clefs. Jamais dame n'est lorgnée par un amant, cheval par un maquignon, drap large par un tailleur, honoraires par un avocat, ou voleur par un geolier,

27. Comme l'est un esclave par celui qui songe à l'acheter. Plaisante chose d'acheter nos semblables, et pourtant ils sont tous à vendre si vous considérez judicieusement leurs passions. Quelques-uns s'acquièrent avec une jolie figure, ceux-ci avec un recruteur, ceux-là avec un emploi, suivant leur âge et leur caractère, le plus grand nombre avec une bourse garnie; mais tous valent quelque chose, des écus ou des coups de pied suivant leur degré de corruption.

28. Après les avoir examinés attentivement, l'eunuque se tourna vers le marchand, et s'informa du prix d'abord de l'un, puis de tous les deux. Ils marchandèrent, contestèrent et même jurèrent--hélas! dans une foire de chrétiens, comme s'il se fût agi d'un boeuf, d'un âne, d'un agneau ou d'un chevreau; on eût cru qu'ils se luttaient en les entendant discuter ainsi la valeur de ce beau couple de bêtes humaines.

29. À la fin, leurs cris s'adoucirent en simples grognemens; ils tirèrent péniblement leurs bourses, retournèrent chaque pièce d'argent, en firent sonner quelques-unes, pesèrent les autres dans leurs mains, et confondirent souvent par erreur des sequins avec des paras jusqu'à ce que la somme entière eût été complètement épluchée. Le marchand rendit de la monnaie, signa régulièrement une quittance, et puis commença à songer comment il dînerait.

30. Je voudrais bien savoir s'il avait vraiment bon appétit, ou, dans ce dernier cas, s'il eut une digestion facile. Il me semble qu'il dut en mangeant avoir de singulières pensées, et que sa conscience lui inspira quelques légers scrupules sur l'étendue du droit divin que nous avons de vendre de la chair et du sang; je trouve que l'heure où le dîner nous oppresse est la plus sombre des vingt-quatre qui tournent quotidiennement sur nous.

31. Voltaire dit que non, et nous assure que Candide trouvait la vie plus supportable après avoir mangé: il se trompe;--la réplétion ajoute aux souffrances habituelles de l'homme, à moins qu'il ne soit un porc; s'il est ivre il ne sent pas l'oppression de sa tête, tant qu'elle tourne; mais sur la nourriture je suis de l'avis du fils de Philippe ou plutôt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et d'un seul père).

32. Je pense, avec Alexandre[149], que l'action de manger et une ou deux autres nous font doublement sentir que nous sommes mortels. Quand un rôti, un ragoût, un poisson et une soupe, mêlés de quelques entremets, peuvent nous égayer ou nous rendre mélancoliques, qui voudrait ensuite compter sur une intelligence dont le suc gastrique modifie tout l'usage?

[Note 149: Voyez la Vie d'Alexandre, dans Plutarque.]

33. L'autre soir (c'était vendredi dernier), ceci est un fait et non pas une fable poétique,--je venais de jeter ma grande capote sur mes épaules[150], mon chapeau et mes gants étaient encore sur la table, quand j'entendis une détonnation.--Huit heures venaient de sonner.--Je courus aussi vite que j'en étais capable[151], je trouvai le commandant militaire étendu dans la rue, et respirant à peine.

[Note 150: Great coat. M. A. P. traduit: robe de chambre. Je crains que ce ne soit une erreur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Byron était sur le point de sortir à cheval quand cet événement eut lieu.]

[Note 151: L'assassinat auquel il est fait ici allusion fut commis le 8 décembre 1820, dans les rues de Ravenne, à moins de cent pas de la demeure de l'auteur. Les circonstances en sont ici exactement décrites.

(Note de Lord Byron. Voyez sa vie.) ]

34. Pauvre diable! il avait été, par l'effet d'une vengeance sans doute odieuse, percé de cinq lingots[152], et laissé expirant sur le pavé. Je le transportai chez moi, je l'étendis sur un escalier, je le déshabillai, je me mis à le considérer;--mais pourquoi ajouterais-je ici quelques détails? Tous les soins furent inutiles, l'homme n'existait déjà plus, il avait été trop bien atteint par un vieux canon de fusil[153].

[Note 152: Grosses balles cylindriques et oblongues.]

[Note 153: On trouva près du corps mort un vieux canon de fusil qui était scié par le milieu. Il venait d'être déchargé et était encore chaud.

(Note de Byron.) ]

35. Je m'arrêtai à le regarder, car je le connaissais beaucoup: j'ai bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, après un semblable accident, fussent aussi calmes. Bien que percé à l'estomac, au coeur et au foie, il paraissait endormi; et comme le sang s'était épanché à l'intérieur, sans que nul flot hideux vînt au dehors indiquer la réalité, il vous eût été difficile de le croire mort. En le regardant ainsi, je pensai ou je dis:

36. «Est-ce bien là la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la mort? Parle!» mais il ne parla pas: «Éveille-toi!» mais il dormit toujours.--«Hier encore, quelle voix avait plus de puissance? à sa première parole mille guerriers étaient frappés de crainte; tel que le centurion, il disait: Va, et l'on allait; viens, et l'on s'avançait. La trompette et le cor se taisaient jusqu'à ce qu'il eût parlé; et maintenant il ne lui reste plus qu'un tambour voilé de crêpes.»

37. Ceux qui naguère lui obéissaient et le respectaient avancèrent alentour de son lit leurs visages hâlés, pour voir encore un chef dont le corps saignait pour la dernière, mais non pour la première fois. Hélas! finir ainsi, lui qui si souvent avait affronté jusqu'au moment de leur fuite les ennemis de Napoléon!--Le premier à la charge et dans les sorties, fallait-il maintenant qu'on l'assassinât dans une ville paisible?

38. Près des nouvelles blessures étaient les cicatrices des anciennes; cicatrices honorables qui avaient fondé sa gloire, et qui offraient avec les autres un horrible contraste.--Mais laissons ce sujet, il demande peut-être plus d'attention que je ne dois ici lui en donner; je le regardais (comme j'en ai souvent regardé d'autres) pour essayer de débrouiller dans la mort quelque chose qui peut confirmer, ébranler ou motiver une croyance.

39. Mais c'était toujours le même mystère. Nous sommes ici, et nous allons là;--mais où? Cinq morceaux de plomb, trois, deux, un seul même nous envoient bien loin! Le sang n'est-il donc formé que pour être répandu? et chacun des élémens de la terre peut-il anéantir ceux de notre existence? L'air,--la terre,--l'eau, le feu vivent,--et nous nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses[154]. N'en parlons plus, et reprenons comme auparavant le fil de notre histoire.

[Note 154: Nullement: les élémens terrestres (si l'on peut en distinguer dans la matière), l'air, la terre, l'eau et le feu, se mélangent sans cesse, et les particules de ces élémens, qui composent le corps humain, obéissent à la même nécessité. Ils ne vivent pas, ils ne meurent pas, mais ils se modifient éternellement. Ce qui vit et ne meurt pas, c'est l'esprit, duquel on peut dire, avec Byron, au moment où il se sépare du corps, il était ici, il va là; mais où?]

40. L'acheteur de Juan et de son compagnon conduisit son acquisition près d'une barque dorée; il les y fit entrer, et, s'étant placé près d'eux, ils s'éloignèrent avec toute la rapidité que l'on pouvait obtenir des efforts des rameurs et du mouvement des eaux. Ils ressemblaient à des gens qui attendent leur sentence, et qui s'inquiètent d'en connaître le résultat. Enfin la caïque entra dans une petite crique[155], au bas d'une muraille que surmontaient des cyprès noirs et élevés.

[Note 155: Une petite baie.]

41. Là, leur conducteur poussant le guichet d'une petite porte de fer, elle s'ouvrit, et ils avancèrent d'abord à travers d'épaisses bruyères flanquées des deux côtés comme avec des tours par de grandes allées d'arbres. Ils avaient de la peine à garder leur route et étaient obligés de tâtonner;--car la nuit était fermée quand ils avaient quitté la barque, et l'eunuque ayant fait un signe aux rameurs, ils s'étaient éloignés du bord sans dire un seul mot.

42. Pour eux, ils suivaient avec peine leur tortueux chemin, à travers des bosquets d'orangers, de jasmins et autres arbustes. J'allais vous en donner une description détaillée, attendu que les pays du nord n'offrent pas une grande profusion de plantes orientales, et cætera; mais depuis quelque tems tous vos rimailleurs croient bien faire en dressant des couches entières dans leurs ouvrages, et cela, parce qu'un poète a fait un voyage en Turquie[156].

[Note 156: Le poète dont Byron parle ici est sans doute lui-même.]

43. Comme ils enfilaient toujours le même sentier, Juan conçut une pensée qu'il souffla aussitôt dans l'oreille de son compagnon:--elle aurait pu venir en pareille circonstance dans votre tête ou dans la mienne. «Il me semble, dit-il, que nous ne ferions pas si mal de hasarder, pour nous rendre libres, un coup décisif. Cassons la tête de ce vieux noir, et sauvons-nous.--Cela serait plus tôt fait que dit.

44. «--Oui, dit l'autre, et après, que ferons-nous? Comment nous sauver d'ici? Comment diable y sommes-nous venus? Et quand même nous pourrions nous en tirer, et garantir notre peau du sort de celle de saint Barthélémy[157], le jour de demain nous verrait dans quelque autre mauvais pas, sans doute plus dangereux que celui où nous étions auparavant. De plus, j'ai faim, et j'abandonnerais volontiers, comme Ésaü, mon droit d'aînesse pour un beefsteak.

[Note 157: Saint Barthélémy fut écorché vif. Michel-Ange, dans le grand tableau du Jugement dernier, l'a représenté tenant d'une main sa peau, et montrant de l'autre le fer, instrument de son supplice.]

45. «Nous ne pouvons être loin de quelque maison habitée; car la confiance avec laquelle le vieux nègre s'est glissé avec ses deux captifs dans un sentier aussi étroit, indique assez qu'il est certain de trouver ses amis éveillés: un seul cri les ferait tous accourir; il est donc bon de bien regarder avant de se lancer.--Et maintenant, vous le voyez, ce chemin nous a fait arriver. Voilà, par Jupiter, un beau palais!--et de plus, éclairé.»

46. C'était, en effet, un grand et vaste édifice qui s'offrait à leur vue, et sur la façade duquel on avait répandu une infinité de dorures et de couleurs variées, suivant l'usage des Turcs et leur goût extravagant;--car ils sont peu avancés dans les arts dont leur patrie était jadis le centre: chaque villa du Bosphore ressemble à un paravent nouvellement peint, ou bien à une jolie décoration d'opéra.

47. Comme ils approchaient davantage, l'agréable saveur de certaines étuves, de rôtis et de pilaus, choses qui trouvent toujours grâce devant les mortels affamés, vinrent tempérer les intentions farouches de Juan, et le rendirent à son innocence habituelle; en même tems son ami crut devoir ajouter à ses prudens raisonnemens une clause favorablement reçue. «Au nom du ciel, dit-il, soupons d'abord un peu, ensuite je vous suivrai, si vous voulez vous éloigner.»

48. On fait appel, tantôt aux passions, tantôt aux sentimens, tantôt à la raison des hommes; ce dernier moyen est toutefois rarement usité, attendu que la raison juge toujours les raisonnemens hors de saison: quelques beaux parleurs pleurent, d'autres tonnent; et chacun d'eux plus ou moins s'accorde à nous ennuyer avec l'argument qui est son fort; nul ne songe à être bref.

49. (Mais c'est une digression.) De tous les appels, bien que je n'ignore pas la puissance de l'éloquence, de l'or, de la beauté, de la flatterie, des menaces, d'un schelling,--nul n'est plus efficace, comme chaque jour nous en offre la preuve, quand il s'agit de gagner les bonnes grâces de l'homme et de l'attendrir, que ce tout-puissant et suave tintement, ce tocsin de l'ame; en un mot,--la cloche du dîner[158].

[Note 158: Cette strophe devrait être gravée au frontispice de tous les livres de politique représentative.]

50. La Turquie ne possède aucunes cloches, et cependant on y dîne. Juan et son ami n'entendirent personne sonner chrétiennement l'heure du festin; ils ne virent pas une bande de laquais chargés d'introduire les invités, mais ils sentaient le fumet des rôtis, ils apercevaient des flammes, un grand feu, des cuisiniers en mouvement, les bras nus; et ils regardaient à droite, à gauche, avec l'oeil prophétique de l'appétit.

51. Déposant donc toute idée de résistance, ils restèrent près et derrière leur noir guide, alors bien éloigné de croire sa piteuse existence menacée. Après un court intervalle il leur ordonna de s'arrêter, et frappant à une porte qui s'ouvrit aussitôt, une grande et magnifique salle déploya à leurs yeux toute l'ostentation de la pompe ottomane.

52. Je ne veux pas décrire: bien est-il vrai que la description est mon fort, mais en ces jours radieux, il n'est pas de sot qui, pour décrire son superbe voyage dans une cour étrangère, ne fraye un in-quarto et ne demande vos concerts de louanges.--L'éditeur se ruine, peu lui importe; et cependant la nature torturée de vingt mille manières se résigne avec une patience exemplaire à entrer ainsi dans les guides, les tours, les esquisses, les vers, les appendices[159].

[Note 159: Il n'est pas de pays où l'on publie autant de Guides et de Tours qu'en Angleterre. Ces derniers sont des espèces de résumés que les jeunes Anglais se croient obligés de faire imprimer au retour de leurs courses sur le continent. Ils servent d'attestation à leurs voyages, et on peut les comparer aux thèses imprimées de nos avocats et de nos médecins. Les uns et les autres sont des livres de famille, peu appréciés du public.]

53. Dans cette salle, et de long en large, on voyait plusieurs hommes accroupis sur leurs genoux et jouant aux échecs; d'autres causaient par monosyllabes, ou semblaient occupés avant tout de leur costume. Quelques-uns fumaient dans de superbes pipes ornées de becs d'ambre plus ou moins précieux: ceux-ci marchaient gravement, ceux-là dormaient, et plusieurs enfin aiguisaient leur appétit pour le souper avec un verre de rum[160].

[Note 160: En Turquie, rien n'est plus commun que de voir les Musulmans prendre plusieurs verres de liqueurs fortes pour éveiller l'appétit. J'en ai vu prendre jusqu'à six verres de raki avant leur repas, et jurer qu'ils en dînaient beaucoup mieux ensuite. Je voulus moi-même en faire l'expérience, mais je me trouvai comme cet Écossais qui, ayant entendu dire que les oiseaux appelés kittiewiaks aiguisaient admirablement la faim, en dévora six et se plaignit ensuite de n'avoir pas plus d'appétit qu'auparavant.

(Note de Lord Byron.) ]

54. Quand l'eunuque noir entra avec son couple d'infidèles achetés, quelques-uns levèrent les yeux un moment sans ralentir leurs pas; quant à ceux qui étaient assis, ils ne se dérangèrent nullement: un ou deux regardèrent en face les captifs, de l'air que l'on examine un cheval pour juger de son prix; d'autres firent, de leur place, un signe à l'eunuque; mais aucun ne le fatigua de ses paroles.

55. Il leur fit traverser, sans qu'ils s'arrêtassent, l'appartement et plusieurs autres suites de salles riches et splendides, mais silencieuses, à l'exception d'une seule, dans laquelle les gouttes d'eau d'une fontaine de marbre tombaient en écho au milieu des ombres de la nuit[161]; dans une autre encore, quelques têtes de femmes s'avancèrent curieusement, et firent briller des yeux noirs au travers de la porte ou des jalousies, comme pour savoir quel diable de bruit elles entendaient.

[Note 161: C'est, dans l'orient, un meuble commun. Je me souviens d'avoir été reçu, par Ali-Pacha, dans une salle contenant un bassin et une fontaine en marbre, etc., etc., etc.

(Note de Lord Byron. Voyez sa Vie.) ]

56. Le long des murs majestueux, quelques lampes mourantes jetaient encore assez de lumière pour éclairer leur route, mais trop peu pour laisser voir ces salles impériales dans toute leur riche et superbe splendeur. Peut-être n'est-il rien,--je ne dirai pas d'effrayant, mais de triste, la nuit aussi bien que le jour, comme un immense appartement, lorsqu'il ne se trouve pas une ame qui interrompe la morte splendeur de l'ensemble.

57. Deux, trois personnes sont bien peu de chose, une seule ne semble rien du tout dans les déserts, dans les forêts, dans les foules ou sur le rivage: là nous savons que la solitude est bien placée; ce sont des lieux où elle a toujours tenu son empire: mais dans les imposantes salles ou dans les vastes galeries, qu'elles soient d'un travail moderne ou d'une antique architecture, une espèce de mort nous saisit, en nous trouvant seuls dans un lieu destiné à réunir un grand nombre.

58. Un cabinet propre et retiré, un livre, un ami, une dame seule, ou bien encore un verre de Bordeaux, de Sandwich, et surtout de l'appétit, voilà ce qui aide un Anglais à passer les soirées d'hiver. Cette perspective n'est cependant pas aussi vaste que celle d'un théâtre éclairé par le gaz; mais moi je passe solitairement mes soirées dans de longues galeries, et c'est là la cause de mon caractère mélancolique.

59. Hélas! cette grandeur dont l'homme s'environne le rapetisse lui-même. Je conviens qu'elle est parfaitement à sa place dans une église: l'édifice qui parle du ciel, loin d'être mesquin, doit toujours être fort et durable, jusqu'à ce que nulle langue ne puisse plus déchiffrer les noms de ceux qui le construisirent. Mais depuis la chute d'Adam, de vastes maisons conviennent mal au genre humain,--et de vastes tombes encore moins.--Il me semble que l'aventure de la tour de Babel pourrait vous en convaincre beaucoup mieux que je ne le pourrais faire.

60. Babel était la maison de chasse de Nemrod; c'était une ville merveilleuse pour ses jardins, ses murailles et ses richesses; là régna Nabuchodonosor, roi des hommes, jusqu'à ce qu'un beau jour d'été il se fût mis à paître; là Daniel, à la grande surprise et terreur du peuple, y dompta des lions dans leur fosse; elle fut encore illustrée par Pyrame, par Thisbé, et par la calomniée reine Sémiramis.

61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

62. Mais, pour revenir,--s'il se trouvait (que ne trouve-t-on pas en ce siècle?) quelques incrédules qui, sous prétexte de n'avoir pu deviner la position de cette même Babel, ou de ne l'avoir pas voulu (Claudius Rich, esq., en a cependant rapporté quelques briques, et a publié dernièrement deux Mémoires sur ce sujet); s'il s'en trouvait, dis-je, qui ne voulussent pas s'en rapporter aux juifs, mécréans que nous devons croire, bien qu'ils ne nous croient pas;

63. Ils devront du moins se rappeler qu'Horace a exprimé avec une charmante précision la folie maçonique de ceux qui, oubliant la grande place de repos, ne rêvent jamais qu'architecture. Nous savons quelle est la fin nécessaire des choses et des hommes, morale douloureuse (comme toutes les morales); et le sepulcri immemor struis domos nous rappelle que nous élevons des maisons quand nous ne devrions que creuser des tombes[162].

[Note 162:

Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et sepulcri Immemor, struis domos.

(HORACE.) ]

64. Ils gagnèrent enfin un côté plus retiré, dont les échos se réveillèrent comme d'un long sommeil. Bien qu'il s'y trouvât tout ce qu'il était possible d'y désirer, on y voyait de plus une foule de choses dont on ne concevait pas l'utilité. L'opulence s'était étudiée à encombrer d'objets de toute espèce un appartement magnifique, et la nature semblait inquiète de savoir ce que l'art avait prétendu faire.

65. Cette salle ne semblait pourtant que la première d'une longue rangée ou suite de chambres, conduisant, le ciel sait où; mais, dans cette première, les meubles étaient d'une richesse inconcevable: les sophas étaient si somptueux, que c'eût été pécher à demi que de s'étendre sur eux; et les tapis étaient d'un point si fin et si précieux, qu'ils donnaient l'envie de glisser sur eux comme un poisson doré.

66. Cependant le noir, daignant à peine regarder ce qui ravissait d'admiration les esclaves, marchait sans précaution sur ce qu'ils n'osaient presque effleurer, dans la crainte de le salir, et comme s'ils avaient eu à poser le pied sur la voie lactée et tout son attirail d'étoiles. Il entr'ouvrit une certaine garderobe ou armoire nichée dans ce coin de la salle,--que vous pouvez voir de là,--ou du moins ce n'est pas ma faute,

67. Car je fais tout pour être clair; le noir, dis-je, entr'ouvrant ce meuble, en tira une quantité de vêtemens dignes de couvrir le dos du plus riche Musulman. Quant à la variété, on ne pouvait en désirer davantage.--Toutefois, bien que j'aie dit que tout était du plus heureux choix, il mit son attention à trouver un costume qui convînt, suivant lui, parfaitement aux chrétiens qu'il avait achetés.

68. Il jugea à propos de donner au plus âgé et au plus vigoureux des deux, d'abord un manteau candiote, tombant jusqu'à ses genoux, et des culottes qui, loin d'être exposées à crever, convenaient parfaitement par leur ampleur à des fesses asiatiques. De plus un châle, dont le tissu avait été enlevé à des chèvres nourries dans le Cachemire, des pantoufles de safran, une dague riche et commode, en un mot tout ce qui pouvait en faire un dandy de Turquie[163].

[Note 163: L'emploi des dandys, en Angleterre, est le même que celui des petits maîtres, en France; ils se chargent d'éprouver et même de former le goût public en matière de costumes, et ils se dédommagent des risées des uns par la considération qu'ils obtiennent des tailleurs d'habits.]

69. Pendant qu'il s'habillait, Baba, leur noir ami, faisait sentir les grands avantages qu'ils ne manqueraient pas d'obtenir, s'ils voulaient suivre le chemin que la fortune venait clairement leur montrer; puis il ajouta qu'il croyait devoir leur dire que pour améliorer leur sort ils n'avaient qu'à se prêter de bonne grâce à la circoncision.

70. Pour sa part, il serait sûrement enchanté de les voir vrais croyans, mais il n'en laisserait pas moins sa proposition à leur choix. L'autre s'empressa de rendre grâces à l'excès de bonté qui le portait à leur permettre de voter en pareille circonstance; «il ne savait, ajouta-t-il, comment exprimer jusqu'à quel point il approuvait tous les usages d'une nation aussi policée.»

71. Pour sa part,--il ne trouvait à une coutume si ancienne et si respectable qu'une légère objection, et encore ne doutait-il pas qu'après un petit repas, car il se sentait un vif appétit, quelques heures de réflexion ne le réconciliassent entièrement avec l'opération proposée. «Il y consent! interrompit alors Juan furieux, pour moi vous n'avez qu'à me tuer; il faudra circoncire ma tête.

72. «--Et en couper mille autres avant.--En ce moment, reprit l'autre, veuillez ne pas m'interrompre, vous me faites oublier ce que j'avais à dire:--monsieur! comme je disais, aussitôt que j'aurai soupé, je réfléchirai si votre offre est susceptible d'être acceptée sans observation, pourvu, dans tous les cas, que votre extrême bonté en laisse toujours le choix à notre disposition.»

73. Baba s'approchant alors de Juan: «Soyez assez bon pour vous habiller vous-même,» et il lui indiquait du doigt des vêtemens dans lesquels une princesse aurait, avec transport, introduit ses jambes. Mais Juan, comme s'il n'eût pas été d'humeur à se prêter à une mascarade, et sans daigner répondre, donna de son pied chrétien un coup sur les habits; et quand le nègre lui eût dit: «Allons! de suite!» il répliqua: «Vieillard, je ne suis pas une dame.

74. --«Je ne sais ni ne me soucie de ce que vous êtes, dit Baba, mais je vous prie de faire ce que je désire. Je n'ai ni tems ni paroles à perdre.--Au moins, dit Juan, me permettrez-vous de demander la cause d'un aussi ridicule travestissement.--Tremblez, répondit Baba, d'être trop curieux; vous le devinerez sans doute en tems et lieux plus convenables. On ne m'a pas chargé de vous en dire la raison.

75. --«En ce cas, dit Juan, si je le fais, je veux être...--Silence, repartit le noir, je vous engage à ne pas me provoquer. Ce courage est bon, mais il n'en faut pas trop suivre les inspirations, car vous nous trouveriez assez peu disposé à plaisanter.--Comment donc! dit Juan, voulez-vous qu'on dise que j'ai renoncé aux habits de mon sexe?--Continuez, interrompit Baba en frappant du pied, et j'appelle certaines gens qui ne vous en laisseront pas du tout.

76. «Je vous offre un joli costume complet, celui d'une femme, à la vérité; mais raison de plus pour le porter.--Comment! dit Juan après un moment de silence, et tout en marmottant quelques innocens jurons, faut-il que, malgré mon aversion pour ces nippes de femme?.... Que diable ferai-je de tant de gazes?» C'est ainsi que le profane parlait des plus belles dentelles qui jamais eussent voilé la figure d'une mariée, le matin de ses noces.

77. Il jura encore; et comme il soupirait, on fit glisser sur ses cuisses une paire de culottes de soie, couleur de chair; puis une ceinture virginale vint presser une chemisette aussi blanche que du lait; mais, en s'agitant dans son jupon, il chancela, ce qui,--comme nous disons,--ou comme les Écossais, whilk[164] (la rime me force à rappeler cette différence dans le dialecte: les rois sont quelquefois moins impérieux que les rimes);

[Note 164: En anglais which, et en écossais whilk, s'emploient pour exprimer le pronom ce qui. Le dernier vers de cette strophe rappelle ceux-ci de Molière, dans ses Femmes savantes:

La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois, etc. ]

78. Whilk, ce qui (ou ce qu'il vous plaira) doit être attribué à la nouveauté de son costume et à l'embarras qu'il lui causait. À la fin il se décida, toutefois assez gauchement, à changer de place avec sa toilette; le noir Baba l'aidait un peu et remettait les côtés maladroits de ses accoutremens qui venaient à se détacher; puis ayant enfin passé dans une robe ses deux bras, il s'arrêta et se mit à le considérer du haut en bas.

79. Il n'y avait plus qu'une difficulté,--ses cheveux n'étaient pas assez longs; mais Baba eut habilement recours à tant de tresses postiches, que bientôt sa tête fut garnie dans le dernier goût, et d'après la mode alors en usage dans ces lieux. Ce surcroît fut déguisé sous des rangs de perles, qui formaient en même tems le nécessaire complément de sa toilette; Baba n'avait pas oublié de lui faire peigner sa tête et de l'humecter d'huiles parfumées.

80. Alors, couché sous une entière et féminine parure, avec le léger secours des ciseaux, du fer et des couleurs, on l'eût pris, dans presque tous les aspects, pour une jeune fille; et Baba ne put s'empêcher de s'écrier en souriant: «Vous voyez, messieurs, le changement est bien complet; à présent, il vous faut venir avec moi. J'entends, seulement--madame;» et frappant dans ses mains, quatre noirs s'avancèrent au même instant.

81. «Vous, monsieur, dit Baba, en se tournant vers l'autre, veuillez accompagner ces personnes et souper avec eux; mais quant à vous, respectable vierge chrétienne, vous allez me suivre. Pas de résistance, monsieur; quand j'ai dit une chose, il faut qu'on l'exécute à l'instant. Que craignez-vous? vous croyez-vous dans l'antre d'un lion? Comment donc! c'est ici un palais, et les véritables sages y trouvent les jouissances anticipées du paradis du prophète.

82. «Folle que vous êtes, je vous dis que vous n'aviez rien à craindre.--C'est bien, reprit Juan, ce que je leur souhaite de mieux. Ils sentiraient trop bien le poids de mon bras, qui n'est pas aussi léger que vous pouvez le supposer. Je me laisse encore conduire; mais je romprai promptement le charme, si quelqu'un vient à me prendre pour ce que je parais. Ainsi, pour le bien de chacun, je souhaite que mon déguisement ne donne pas lieu à une méprise.

83. «--Entêté! venez et voyez du moins,» ajouta Baba, tandis que Don Juan se tournait vers son compagnon; et que ce dernier, malgré la légère contrariété qu'il éprouvait, ne pouvait s'empêcher de sourire de la métamorphose. «Adieu, s'écrièrent en même tems les deux amis, cette terre paraît fertile en inventions singulières; nous voici devenus, l'un à demi musulman, et l'autre jeune vierge, avec le secours gratuit de ce vieux et noir enchanteur.

84. «Adieu, dit Juan; dussions-nous ne plus nous revoir, je vous souhaite bon appétit.--Adieu, répliqua l'autre, bien que je sois vraiment affligé de vous quitter. Quand nous nous reverrons, nous aurons à faire chacun un récit. En ce moment il faut que nous suivions la route où le destin nous pousse; conservez précieusement votre honneur, bien qu'Ève elle-même n'ait pu garder le sien.--Ah! dit la demoiselle, le sultan lui-même n'obtiendra rien de moi, si d'abord Sa Hautesse ne promet de m'épouser.»

85. Ils s'éloignèrent alors par des portes séparées. Baba conduisit Juan de salles en salles, à travers de somptueuses galeries et sur des parquets de marbre, jusques en vue d'un portail gigantesque dont, malgré l'obscurité, il distinguait, le long des tours, l'élévation et la largeur. Les plus riches parfums s'en exhalaient au loin, et même quand on s'en approchait davantage, on le prenait encore pour un temple; car le tout en était vaste, silencieux, ambrosial et céleste.

86. La large, haute et brillante porte de cet édifice était en bronze doré, et ciselé avec un soin exquis. Là des guerriers combattaient avec fureur; ici revenait le vainqueur, plus loin étaient couchés les vaincus; de ce côté, les captifs s'avançaient les yeux baissés, et enfin, dans la perspective, on voyait fuir des escadrons. L'ouvrage semblait antérieur au tems où la race des Romains transplantés disparut avec Constantin[165].

[Note 165: Constantin Dragases, le dernier des empereurs grecs.]

87. Ce portail massif fermait une vaste salle. Deux nains, semblables à deux diablotins hideux et les plus petits qu'on pût imaginer, étaient accroupis, l'un à droite, l'autre à gauche, comme destinés à former un ridicule contraste avec la porte qui déployait, en s'élevant au-dessus d'eux, un orgueil approchant de celui des Pyramides: elle avait trop de grandeur dans tous ses traits[166] pour qu'il fût possible d'apercevoir ces misérables créatures,

[Note 166: Les traits d'une porte, métaphore ministérielle. «Le trait sur les gonds duquel roule cette question.» Lisez la Famille Fudge, ou écoutez Castlereagh.

(Note de Lord Byron.) ]

88. À moins que l'on ne fût sur le point de marcher sur eux: alors vous reculiez d'horreur en examinant la monstrueuse laideur de ces hommes dont la couleur n'était ni noire, ni blanche, ni basanée, mais offrait un étrange mélange qu'il n'est pas donné à la plume, mais peut-être seulement au pinceau, de reproduire. Ces deux informes pygmées, monstres sourds et muets, avaient été payés avec une somme non moins monstrueuse.

89. Ils avaient une fonction (car ils étaient vigoureux, et ils exécutaient quelquefois, malgré leur mince exiguïté, des choses fort pénibles), c'était d'ouvrir cette porte; ils s'en acquittaient sans effort, les gonds en étant aussi doux que les vers de Rogers[167]. Souvent aussi ils étaient chargés de passer de fortes cordes d'arc, en forme de cravates, au cou d'un pacha rebelle: c'est la coutume de ces climats orientaux, et ce sont toujours les muets auxquels on y confie les emplois de ce genre.

[Note 167: Byron a rendu aux vers de Rogers un témoignage encore plus flatteur dans les Poètes anglais et les Réviseurs écossais:

«Et toi, mélodieux Rogers! lève-toi; rends-nous le doux souvenir du passé. Lève-toi! qu'une divine souvenance t'inspire encore et fasse retentir ta lyre d'une harmonie à laquelle tu l'as accoutumée. Replace Apollon sur son trône vacant, et raffermis l'honneur de ta patrie et le tien propre.»]

90. Ils parlaient par signes--c'est-à-dire, ils ne parlaient pas du tout. Semblables à des incubes[168], leurs yeux restaient attachés sur Baba, tandis qu'obéissant au mouvement de ses doigts ils poussaient à reculons les deux battans de la porte. Juan tressaillit d'abord; en voyant les yeux perçans de ce petit couple s'arrêter comme deux serpens sur les siens: comme si leurs regards eussent dû empoisonner ou fasciner tous les objets sur lesquels ils venaient à s'arrêter.

[Note 168: Ou plutôt à des fils d'incubes. Les incubes pouvaient fort bien revêtir de belles formes humaines, tandis que le fruit de leur union avec les femmes était nécessairement maigre, chétif, rabougri, et aurait sucé le lait de vingt nourrices sans prendre plus d'embonpoint.]

91. Avant d'entrer, Baba fit une pause pour donner, en sage guide, quelques légères leçons à Juan. «Il serait, dit-il, à propos d'adoucir un peu la majesté tant soit peu masculine de votre démarche, et--(quoiqu'il n'y ait pas grand mal à cela) de vous laisser un peu moins aller de côté et d'autre, ce qui vous donne un air tout-à-fait singulier: si vous pouviez aussi donner à vos regards plus de modestie,

92. «Je vous engage à le faire: car ces muets ont des yeux comme des aiguilles qui pourraient pénétrer sous vos jupes; et s'ils viennent à soupçonner votre déguisement, nous ne sommes pas loin, vous le savez, des profondeurs du Bosphore. Avant la pointe du jour, il se peut faire que vous et moi voyagions sur la mer de Marmara[169], sans barques et cousus dans un sac,--manière de naviguer fort usitée ici en pareil cas.»

[Note 169: M.A.P. traduit ce vers:

To find our way to Marmara without boats.

Arriver sans bateau à Marmara. Mais les îles de Marmara étant éloignées de Constantinople d'environ cinquante lieues, il est évident que l'auteur n'a voulu désigner ici que la mer de Marmara, dans laquelle sont situées ces îles.]

93. Après l'avoir ainsi réconforté, il l'introduisit dans une salle plus belle encore que la précédente: L'oeil s'y promenait sur une profusion de richesses qu'il lui eût été impossible de distinguer, tant les objets entassés les uns sur les autres y réfléchissaient d'éclat; c'était une masse étincelante d'or, de joyaux et de pierreries qui formait le plus magnifique désordre que l'on pût voir.

94. La richesse avait fait des miracles,--le goût, beaucoup moins. On remarque la même chose dans tous les palais de l'Orient et même dans les châteaux plus parcimonieux des rois de l'Occident (j'en ai vu quelque six ou sept). Ce n'est pas dans ces derniers que l'or ou les diamans jettent un grand lustre, il ne faut pas tant exiger d'eux; mais ils abondent en méchans tableaux, statues, tables et siéges sur lesquels je ne m'arrêterai pas à composer des vers.

95. Dans cette salle toute royale, et sur un canapé placé à quelque distance, une dame, à demi étendue, reposait dans un abandon digne seulement d'une reine. Baba s'arrêta, et en s'agenouillant, fit un signe à Juan qui, bien que déshabitué de ses prières, mit aussi par instinct un genou en terre; il ne pouvait comprendre ce que tout cela signifiait: cependant Baba se courba et inclina la tête jusqu'à ce qu'il eût terminé tout le cérémonial.

96. La dame se levant avec toute la grâce de Vénus quand elle sortit des flots, fixa sur eux, comme une gazelle, deux yeux divins qui firent oublier l'éclat des diamans dont elle était entourée. Puis, soulevant un bras aussi blanc que les doux rayons de la lune, elle fit un signe à Baba, qui, après avoir baisé le bas de sa robe de pourpre, lui parla à l'oreille en désignant du doigt Juan, lequel restait toujours à la même place.

97. Son aspect était aussi noble que son rang, et sa beauté était de celles dont la description ne pourrait qu'affaiblir l'idée. J'aime mieux vous la laisser deviner, sans m'exposer à la calomnier en voulant peindre ses traits et ses formes. Je vous rendrais fous, si jamais je reproduisais à vos yeux les couleurs de la vérité: c'est donc un bonheur pour vous et pour moi, que mes phrases soient aussi imparfaites.

98. Cependant, j'ajouterai encore un mot:--elle n'était plus dans son adolescence, et pouvait avoir vingt-six printems. Mais il est des formes que le tems oublie de flétrir et auxquelles sa faux pardonne aux dépens de créatures plus vulgaires; telle avait été Marie la reine d'Écosse.--Les larmes et l'amour véritables détruisent bien la beauté, les soucis rongeurs lui arrachent ses charmes; cependant il est quelques femmes desquelles les rides n'approchèrent jamais, par exemple--Ninon de Lenclos.

99. Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un groupe de dix ou douze jeunes filles toutes habillées de même, c'est-à-dire de l'uniforme choisi pour Juan par Baba. On eût pu les prendre pour une charmante troupe de nymphes, et même elles auraient pu se traiter de cousines avec les compagnes de Diane. Du moins, pour ce qui est de l'extérieur; je ne prétends ici rien garantir au-delà.

100. Elles s'inclinèrent avec soumission et sortirent, mais non par la porte qui avait amené Baba et Juan. Celui-ci, toujours à quelque distance, admirait tout ce qu'il voyait dans cet étrange salon, bien capable en effet d'arracher l'admiration et les éloges, car on éprouve en même tems ces deux sentimens, ou aucun des deux[170]; et je déclare même ici que je n'ai jamais conçu le grand bonheur du nil admirari.

[Note 170:

This on salloon much fitted for inspiring Marvel and praise; for both or none things win.

Le texte est bien clair, et la strophe suivante l'explique encore mieux. M. A. P. n'a pas craint de faire dire ici à Lord Byron: «Ce salon bien digne d'inspirer l'admiration et la surprise; car l'une ne va pas sans l'autre.]

101. «Ne pas admirer est tout l'art que je connais (la vérité nue, cher Murray, n'a pas besoin des fleurs du discours) pour rendre les hommes heureux ou pour les maintenir tels.» Telles sont du moins les propres expressions de Creech. Ainsi l'avait dit Horace, long-tems avant lui, comme nous savons[171]: ainsi, Pope recommande de se bien pénétrer du même précepte; mais si personne n'avait admiré, Pope aurait-il voulu chanter, et Horace eût-il trouvé d'immortelles inspirations?

[Note 171:

Nil admirari prope res est una, Numici, Solaque, quæ possit facere et servare beatum.

(HORACE, ep. VI, lib. I.)

Creech, célèbre traducteur anglais, mort en 1702, et non pas en 1700 comme le rapporte Suard dans la Biographie universelle. On lui doit les traductions en vers anglais de Lucrèce, d'Horace, de Théocrite et de plusieurs autres poètes.]

102. Quand toutes les demoiselles furent sorties, Baba fit à Juan signe d'approcher; puis il l'engagea à s'agenouiller une seconde fois et à baiser le pied de la dame. Mais Juan lui ayant fait répéter une seconde fois cette sentence, se releva de toute sa hauteur et dit en sourcillant «qu'il en était fâché, mais qu'il ne toucherait jamais d'autre soulier que celui du pape.»

103. Baba, indigné de cet orgueil intempestif, lui fit de vertes remontrances, et alla même jusqu'à (tout bas) le menacer du cordon.--Tems perdu; Juan ne se serait pas humilié quand il se fût agi de la femme de Mahomet. Il n'y a rien au monde de comparable à l'étiquette dans les appartemens royaux ou dans les cours impériales; ajoutons encore dans les bals de gentilshommes et de comté[172].

[Note 172: On désigne volontiers, en Angleterre, sous le nom de la Comté tous les officiers municipaux d'un comté. C'est ainsi qu'on doit l'entendre ici.]

104. Il soutenait, comme Atlas, un monde de paroles dans ses oreilles, et il n'en réfléchissait pas davantage. Le sang castillan de tous ses fiers ancêtres bouillonnait dans ses veines; et plutôt que de condescendre à déshonorer sa race, il eût vu mille épées le frapper de mille morts; enfin Baba voyant bien qu'il était impossible de penser au pied, lui demanda s'il aimerait mieux baiser la main.

105. C'était là un honorable compromis, et, pour ainsi dire, un lieu de halte diplomatique, où les deux parties délibérantes pouvaient plus facilement s'entendre. Sur-le-champ, Juan témoigna le plus vif empressement à s'acquitter de toutes les politesses décentes et convenables, et il ajouta même que cet usage était le plus habituel et le meilleur de tous: en effet, dans le Midi, la mode ordonne encore aux gentilshommes de baiser la main des dames.

106. Il s'avança, et, de mauvaise grâce, toucha les doigts pourtant les mieux nés[173] et les plus beaux qui jamais eussent reçu la passagère empreinte des lèvres; doigts que la bouche parcourt avec trop d'ivresse, et qu'elle s'imagine pouvoir étreindre quand il lui est seulement permis de les effleurer. Vous aurez de ces désirs-là si vous venez à toucher la main d'une personne aimée; celle même d'une belle étrangère a fait plus d'une fois chanceler la constance de presque une année.

[Note 173: Il n'y a peut-être pas de meilleur indice de la naissance que la main, et c'est presque la seule distinction naturelle que puisse transmettre l'aristocratie.

(Note de Lord Byron.) ]

107. La dame le regarda attentivement, et ordonna à Baba de se retirer. Celui-ci obéit de l'air d'un homme accoutumé à de semblables mouvemens de retraite; et cependant, jugeant favorablement de cet ordre, il avertit tout bas Juan de ne pas avoir peur, le regarda en souriant légèrement, et prit congé de lui, avec ce visage satisfait que montrent les honnêtes gens quand ils ont fait une bonne action.

108. Aussitôt qu'il fut parti, un changement soudain s'opéra. J'ignore quelles pouvaient être les pensées de la dame, mais son brillant front devint le siége du plus singulier trouble; ses joues charmantes s'animèrent d'un sang plus vif, semblable à ces nuages d'été qui se déploient dans le ciel à l'instant où le soleil tombe. Dans ses grands yeux confus se peignait un mélange de sensations altières et voluptueuses.

109. Sa beauté réunissait tous les charmes de son sexe; ses traits avaient toute la séduction du diable, quand, sous la forme d'un chérubin, il alla tenter Ève, et, par ce moyen (Dieu sait lequel), ouvrit le chemin au mal. L'oeil eût même aussi bien trouvé des taches dans le soleil, que sur son corps quelque chose d'imparfait. Cependant, avec tant de dons, il lui manquait je ne sais quoi; elle avait toujours l'air de commander plutôt que celui de céder.

110. Quelque chose d'impérial ou d'impérieux entourait d'une chaîne toutes ses paroles. Ou bien encore, une chaîne serrait, pour ainsi dire, votre cou, dès qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de plaisir eux-mêmes se changent en peine quand on a devant les yeux la plus faible idée de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels. L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.

111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son signe de tête n'était pas une inclination, ses petits pieds eux-mêmes témoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du haut rang de leur maîtresse.--Ils marchaient comme sur des têtes prosternées; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour ajouter encore à son extérieur imposant, un poignard ornait sa ceinture; il indiquait qu'elle était l'épouse du sultan (et non pas la mienne, grâces au ciel).

112. «Entendre et obéir» avait dès sa naissance été la suprême loi de tout ce qui l'entourait. «Remplir toutes les fantaisies qu'il lui plaisait de concevoir», tel avait été le principal emploi de ses esclaves. Sa naissance était illustre, sa beauté presque toute céleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pût satisfaire; j'ai la conviction, si elle eût été chrétienne, que nous aurions fini par découvrir le mouvement perpétuel.

113. Tout ce qu'elle voyait et semblait désirer lui était offert; tout ce que, sans le voir, elle supposait visible, était aussitôt cherché de tous côtés, et dès qu'on l'avait trouvé, acquis sans qu'on s'arrêtât au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; telle était pourtant la grâce de son despotisme, que les femmes ne trouvaient jamais à lui reprocher que sa figure.

114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fixé ses regards tandis qu'on le conduisait au marché. Aussitôt elle avait ordonné qu'il fût acheté; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer à un mauvais coup, Baba connaissait les moyens à prendre pour l'acquérir. Elle n'avait pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce qui doit servir à expliquer le costume que Juan venait de revêtir malgré lui.

115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le déguisement: et si maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs épouses, les empereurs eux-mêmes ne sont que de simples maris, et il y a des exemples de rois et de fils de rois mystifiés; c'est ce que nous apprend, avec la dernière exactitude, l'expérience à l'égard des uns, la tradition pour ce qui regarde les autres[174].

[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidélités du prince et de la princesse de Galles.]

116. Mais au point spécial de notre histoire: elle ne supposait plus de nouvelles difficultés, et même elle crut faire preuve d'une excessive condescendance, quand, s'adressant à une créature nouvellement acquise, elle lui dit sans préambule et en laissant tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse: «Chrétien, peux-tu aimer?» Ces mots devaient bien, selon elle, suffire pour l'émouvoir.

117. Et ils l'auraient ému en effet dans un autre tems et dans un autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit était encore rempli de son île et de la grâce ionienne d'Haidée, sentit rejaillir vers son coeur le sang vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi pâles que les neiges d'orage à demi fondues; ces mots pénétrèrent jusqu'à son ame comme des lances arabes. Il ne répondit pas un mot, mais il fondit en larmes.

118. Elle en fut vivement offensée, non pas offensée par les larmes mêmes, les femmes en répandent et les emploient à leur bon plaisir; mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus pénible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans, ceux d'un homme brûlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un fer aigu les arrache de son coeur; en un mot, c'est pour elles un soulagement, et pour nous c'est une torture.

119. Elle l'aurait volontiers consolé, mais elle n'en connaissait pas les moyens. N'ayant jamais eu d'égales, rien ne lui avait encore apporté la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pensé, même en rêve, qu'il existât des chagrins d'une espèce vraiment sérieuse; son front avait bien révélé de frivoles impatiences, mais elle ne concevait pas comment, si près de ses yeux, les yeux d'un autre pouvaient contenir une larme.

120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que ne peuvent en étouffer les grandeurs: et quand une sensation forte quoiqu'inconnue se présente,--les plus tendres impressions s'emparent des coeurs féminins comme de leur terre native. En toutes circonstances, elles versent «le vin et l'huile» samaritains sur les plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant d'en concevoir la cause, s'aperçut avec étonnement que ses yeux étaient mouillés.

121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan, qui n'avait pu se défendre d'un instant d'accablement en entendant quelqu'un lui demander aussi inopinément s'il avait aimé, rendit bientôt leur stoïcisme à ses yeux, tandis que la faiblesse dont il rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas aveugle à tant de beauté, mais il n'en sentit que plus d'indignation de ne pas être libre.

122. Pour la première fois de sa vie, Gulleyaz fut entièrement déconcertée. On ne lui avait adressé jusqu'alors que des prières ou des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en confortable tête-à-tête avec celui qu'elle espérait conduire sur le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le martyre: ils en avaient déjà consumé près d'un quart.

123. Ici je veux bien spécifier, pour les personnes qui se trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est permis de perdre,--c'est-à-dire s'ils se trouvent dans les climats méridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacité excessive, mais là le moindre délai constitue un grand crime: vous vous souviendrez donc que la plus grande faveur est d'obtenir un délai de deux minutes pour la déclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort à votre réputation.

124. Celle de Juan était honorable: mais elle pouvait encore grandir s'il n'avait toujours eu la tête remplie des formes d'Haidée; ce souvenir, chose singulière, ne pouvait l'abandonner, et le rendait du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son côté, le considérait comme son débiteur; c'était elle, en effet, qui l'avait fait pénétrer dans ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint pâle, et puis rougit encore une seconde fois.

125. Enfin, d'un air tout-à-fait impérial, elle posa sa main sur les siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrêta tendrement sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trône pour persuader;--toujours le même silence: son front s'obscurcit, mais elle réprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe à employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y tint immobile.

126. L'épreuve était rude, et Juan le sentait vivement; mais il était armé de douleur, de rage et de fierté; et bientôt, par une légère violence, il se débarrassa de ses beaux bras, et il la replaça toute languissante à ses côtés. Alors il se leva d'un air altier; il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant sur ceux de Gulleyaz: «l'aigle ne s'accouple pas, s'écria-t-il, en prison; et moi je ne servirai jamais la capricieuse sensualité d'une sultane.

127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'ai vivement aimé;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les coeurs libres. La splendeur qui m'environne ne m'éblouit pas: quel que soit ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tête peut se courber, les genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône, et les mains obéir;--mais que nous sommes toujours maîtres de nos coeurs.»

128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour nous; il en était autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. Elle croyait que, la terre étant faite pour les reines et les rois, le moindre de ses ordres devait toujours être reçu avec transport. Mais de savoir si le coeur était placé à droite ou bien à gauche, elle ne s'en était jamais souciée; tant est grande la perfection qu'inspire la légitimité à ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits qu'elle leur donne sur les hommes.

129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était si belle, que même si elle se fût trouvée placée dans la plus humble condition, elle eût pu édifier un royaume, ou le bouleverser s'il existait déjà. On présume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à des charmes si rarement perdus pour celles qui les possèdent. Elle pensait qu'ils lui donnaient un double droit divin, et moi-même je partage la moitié de son opinion.

130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé votre virginité, rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre douairière dont vous ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée, ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chanté sur ce sujet, vous pourrez supposer quel dut être l'air d'une jeune et candide beauté se trouvant en pareille position.

131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la lady Booby[175], Phèdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,--ô jeunes gens de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent trop peu, et jamais, en vous représentant le peu que vous en avez appris, vous ne vous ferez une idée de la colère de Gulleyaz.

[Note 175: Voyez le roman de Joseph Andrews, par Fielding.]

132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, une lionne, ou toute autre intéressante bête de proie, sont des similitudes qu'on a toujours sous la main pour peindre la désolation d'une dame à laquelle on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment pas la moitié de ce que je devrais dire; et, s'il vous plaît, peut-on en conscience comparer, pour une mère, la perte d'un ou de plusieurs nourrissons avec celle de l'espérance de jamais en avoir d'autres?

133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement d'une famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent jusqu'à quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs enfans; et par la force de l'effet, on peut assez juger (je ne veux pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus grande de la cause.

134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; et vous-mêmes qui avez vu des colères de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous feriez pas encore une idée de la sienne.

135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant de plus l'eût tuée. Ce fut un éclair rapide de l'enfer. Rien de plus sublime qu'une colère énergique: horrible à voir, mais grande à raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient frapper les rochers d'une île.--Les cruelles passions, dont les formes de Gulleyaz étaient alors le siége, l'avaient transformée en une sublime tempête incarnée.

136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas à fuir dans la lune, comme le paisible Hotspur d'un merveilleux ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un ton plus bas, faut-il en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de sûr, c'est que, comme Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer, tuer[176].» Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang.

[Note 176: Roi Lear, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et quand j'aurai attrapé ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue.» (Kill, kill, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot qui ont réuni leurs efforts pour revoir, corriger et préfacer sa traduction, ont tous négligé de rendre ce passage, qui me paraît d'une grande beauté.]

137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa rapidement comme lui; elle passa sans une parole:--réellement il lui fut impossible de parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe, et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit son visage, semblable à l'onde qui s'élance vivement au travers d'une voie nouvellement découverte. Elle se sentait humiliée;--et, pour les gens de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire:

138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés de sang et de chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour être de terre, ne sont pas précisément de la boue; que les urnes et les cruches, sorties de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant avoir eu les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce qu'elle leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle y parvient même souvent.

[Note 177: Ajoutons: et la France.]

139. La première idée de la sultane fut de priver Juan de la tête; la seconde, de sa seule présence; la troisième, de lui demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à force de sarcasmes à se repentir; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba au cordon:--mais son grand expédient fut de se rasseoir et de sangloter.

140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais une circonstance rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main. Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrés, et il n'était pas impossible qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement. Elle pensa à tuer Juan;--mais le pauvre garçon! sans doute il le méritait par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manière de pénétrer jusqu'à son coeur n'était pas de lui ouvrir la tête.

141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser héroïquement empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; à mourir dans les plus affreuses tortures, à servir de proie aux lions, ou d'amorce aux poissons; tout cela pour ne pas commettre un péché,--qui n'avait pour lui aucun attrait. Mais toutes ses résolutions de mourir se fondirent comme la neige devant les pleurs d'une femme.

142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan. D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il en fut à s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire son voeu, et une dame son serment, quand ils sont prêts à oublier tant soit peu l'un et l'autre.

143. Juan commença donc par bégayer quelques excuses; mais, en pareil cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce que les muses chantèrent, tout ce qu'un dandy bredouilla de plus dandy, ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais Castlereagh. Déjà cependant un languissant sourire lui donnait l'espoir d'obtenir sa grâce; mais avant qu'il allât plus loin, le vieux Baba entra avec vivacité.

144. «Fille du soleil, soeur de la lune (telles étaient ses expressions) et impératrice de la terre! Vous dont le froncement[178] détruit l'harmonie des sphères, dont le sourire fait sauter de joie toutes les planètes; votre esclave,--il espère n'avoir pas mis trop d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime attention: le soleil lui-même m'a envoyé comme un rayon pour vous annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.

[Note 178: Nous ne disons guère que froncement des sourcils; les Anglais disent mieux et plus énergiquement frown. Des sourcils est en effet une espèce de pléonasme que l'académie, dans l'intérêt de notre poésie, ferait bien de déconsidérer.]

145. «--La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme vous le dites? J'aurais souhaité qu'il consentît à voiler ses rayons jusqu'au matin! mais ordonnez à mes femmes de former la voie lactée. Partez, ma vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.--Et toi, chrétien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu veux mériter le pardon de tes précédens mépris.»--Ici elle fut interrompue par un bruit sourd, et enfin par un cri: «Le sultan arrive.»

146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane, puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entière pouvait être longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance quand elle était nocturne. Gulleyaz, en effet, était la dernière de ses femmes, étant naturellement la plus aimée des quatre.

147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, dont le turban descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux yeux. Arraché d'une prison pour présider une cour, il devait son élévation au cordon qui avait étranglé son frère[179]. C'était un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés dans les histoires de Cantemir et de Knolles[180]; espèce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman, la gloire de sa race[181].

[Note 179: Habdul-Hamid succéda à son frère, Mustapha III, en 1774; mais c'est par une licence poétique que Byron fait mourir du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de cinquante-huit ans.]

[Note 180: Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'Empire ottoman, écrite en latin, et traduite en français par de Jonquières: elle va jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur d'une Histoire générale des Turcs, jusqu'en 1610. On trouve dans la première partie de cet ouvrage peu connu, même en Angleterre, une foule de curieux détails sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit la continuation, jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.]

[Note 181: Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon, dans son Essai sur l'Empire, semble croire que Soliman fut le dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses paroles: «La fin de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman, que l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le deuxième Soliman comme un prince supposé.» Mais il arrive souvent à Bacon de n'être pas très-fidèle dans ses autorités historiques. J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirés seulement de ses apophthegmes.

Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé à relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi légères qui se sont glissées dans l'édition des British Poets, faite par le justement célèbre Campbell.--Je le fais, au reste, dans des intentions amicales, et j'espère qu'on ne s'y méprendra pas.--Si quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du caractère loyal de cet écrivain, ce serait sa défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, contre les propos et les grub-street[C] du jour.

Voici donc les inadvertances dont je veux parler:

1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses principaux caractères à Smollett,» il est certain que le Guide aux eaux de Bath, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'Humphry Clinker de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu fournir quelques traits à TABITHA, etc., etc.,) fut seulement écrit durant le dernier séjour de Smollett à Livourne, en 1770.--Ergo, s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit être regardé comme le créancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses Vies de Smollett et Anstey.

2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol. I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers:

«Nor he who, for the bane of thousands born Built God a church, and laughed his word to scorn.»

Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de Ferney, dont l'inscription était: Deo erexit Voltaire.

3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:

«To gild refined gold, to paint the rose Or add fresh perfume to the violet.»

Ces corrections n'embellissent nullement l'original,

«To gild refined gold, to paint the lily To trow a perfume on the violet.»

(KING JOHNS.)

Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il devrait encore se garder d'accuser légèrement de plagiat l'un de ses frères en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce de choses (sauf l'argent) que les pensées des autres.--Elles ne manquent jamais d'être réclamées; mais certes il est fort pénible d'être dénoncé comme débiteur, quand on se trouve, au contraire, le créancier: tel est le cas d'Anstey à l'égard de Smollett.

Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit le faire avec désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et incontestable réputation d'écrivain original, il est en même tems le seul poète de nos jours (Rogers excepté) auquel on puisse reprocher d'avoir écrit trop peu.

(Note de Lord Byron.) ]

[Note C: Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les plus dépréciés et à tous les petits livres écrits par et pour la canaille, vient de ce que ces productions se débitent presque toutes, à Londres, dans la rue de Grub (du Magot).]

148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande pompe, et disait ses prières avec une exactitude plus qu'orientale; quant au reste, il laissait à son visir le soin de son gouvernement, et ne témoignait qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je ne sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;--mais aucun commencement de procédure n'attestait le moindre conjugal désaccord[182]: on peut même dire que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermées se conduisaient avec autant de régularité qu'une seule reine chrétienne.

[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de Georges IV avec la reine Caroline.]

149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, on entendait peu parler du criminel et du genre de son crime. Le récit en glissait à peine sur une seule lèvre.--Un sac et la mer dont on connaissait l'incorruptible discrétion avaient promptement rétabli le calme, et le public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La presse périodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en valait que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.

150. Il découvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune était ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne fût plate, attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire était de même, sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troublé çà et là par des pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais ceux-là jamais ne se rendaient aux Sept-Tours[184].

[Note 183: Giaours (infidèles), les princes chrétiens.]

[Note 184: C'est l'immense château dans lequel on conduit les étrangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination à celle de la Tour de Londres, jadis la demeure des rois et des prisonniers d'état. C'est aux Sept-Tours qu'il faut appliquer la magnifique description des appartemens, que Byron a placée au commencement de ce chant.]

151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on amenait pour y résider, quand une guerre était résolue, et cela conformément au véritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre à d'infâmes marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique, de décharger leur spleen en créant un amas de chicanes, et en rédigeant leurs mensonges sous le nom de dépêches, sans exposer un seul poil de leurs moustaches[185].

[Note 185: Ce fut Philippe II, le Démon du midi, qui le premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours de l'Europe, des envoyés dont tout le rôle se bornait à espionner les souverains chez lesquels ils étaient accrédités. Les autres princes ne tardèrent pas à suivre ce funeste exemple.]

152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Dès que les premières commençaient à sortir d'enfance, elles étaient renfermées dans un palais où elles vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, celle dont le tour était venu l'épousait, quelquefois à peine âgée de six ans.--Cela pourra sembler étrange, mais rien n'est plus réel, et la raison, c'est que le bacha était tenu de faire un cadeau à son nouveau beau-père.

153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce que le tems arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou un trône; mais les destins seuls connaissaient auquel des deux ils seraient appelés. En attendant, ils recevaient une éducation toute royale,--comme l'avénement l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier présomptif ne manquait de se montrer aussi digne d'être pendu que couronné.

154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues à son rang, salua sa quatrième épouse; et Gulleyaz mit aussitôt dans ses regards une tendre flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il convient de faire aux dames coupables de quelque espièglerie. Pour empêcher qu'on ne les soupçonne d'avoir rompu leur ban, il faut qu'elles se montrent doublement empressées de l'observer, et nul mari ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a jugé digne de s'en aller au ciel.

155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en les arrêtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperçut Juan dans son déguisement: il n'en parut nullement choqué ni surpris, mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis que Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. «Je vois, dit-il, que vous avez acheté une nouvelle fille; il est déplorable qu'une simple chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle réunit.»

156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient également perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît quelque attention à une giaour, quand ses lèvres impériales ne s'étaient jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors commença un chuchotement, un mouvement des yeux et des têtes; mais l'étiquette ne permit à aucune d'elles de ricaner.

157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur chasteté n'a pas cette qualité astringente qui, dans le Nord, prévient les crimes inattendus et donne à notre moral une pureté supérieure à celle de la neige. Le soleil, qui, chaque année, fait fondre les glaces polaires, produit sur le vice un effet entièrement contraire.

158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien que nous ayons assez de matière; mais il est tems, suivant les anciennes lois de l'épopée, de replier nos voiles, et de mettre à l'ancre notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les applaudissemens qu'il mérite, le sixième offrira des traits d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère lui-même dormit quelquefois, vous passerez bien à ma muse un court et léger assoupissement.

PRÉFACE DES SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS.

Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des chants suivans (le septième et le huitième), sont tirés d'un ouvrage français intitulé: Histoire de la Nouvelle Russie. Quelques-uns des incidens attribués à Don Juan sont de toute réalité; entre autres la circonstance d'un enfant sauvé par lui et qui le fut effectivement par le dernier duc de Richelieu, alors volontaire au service de Russie, et devenu plus tard le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, où son nom et sa mémoire seront à jamais respectés.

On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait expiré avec lui, elles auraient été supprimées; mais comme elle lui a survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de mort qui soit propre à retenir l'expression franche des opinions de ceux qu'il s'efforça d'asservir pendant toute la durée de son existence. Que dans la vie privée il ait été ou non un homme aimable, c'est ce qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce qui est de pleurer sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande ne pleurera plus sa naissance. Comme ministre, je le crois, avec plusieurs millions de citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques et de l'intelligence la plus faible qui jamais ait opprimé une nation[186]. C'est, depuis les Normands, la première fois que l'Angleterre a été insultée par un ministre (du moins[187]) qui ne savait pas parler anglais, et que le parlement consentit à recevoir des ordres dans le langage de mistress Malaprop.

[Note 186: Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le voir, écrit en 1821.]

[Note 187: Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant Castlereagh, dans le même cas, entre autres, Guillaume III et Georges Ier. C'est ce que cette parenthèse semble vouloir rappeler.]

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails sur sa mort; je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que Waddington ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait enseveli dans un carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et d'une potence. Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,--un suicide sentimental:--il se coupa tout simplement «l'artère carotide» (admirez leurs connaissances)! Vite donc la pompe funèbre; l'abbaye; les sanglots de la douleur poussés--par les journaux;--l'éloge du défunt ensanglanté, prononcé par le Coroner (digne Antoine d'un pareil César),--et les propos atroces et nauséabonds d'une poignée de conspirateurs dégradés, contre tout ce que la patrie renferme de sincère et d'honorable. La loi[188] devait trouver dans sa mort de deux choses l'une,--ou qu'il était un criminel, ou bien un fou;--dans ces deux cas, il n'y avait pas grande matière à panégyrique. Il avait été dans sa vie--ce que tout le monde sait, ce que la moitié de l'univers sentira long-tems encore, à moins que sa mort ne donne une leçon morale aux Séjans européens qui lui survivent[189]. Mais en tout cas, c'est quelque chose de consolant pour les nations de voir que leurs oppresseurs ne sont pas heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent assez bien de leurs actions, pour prévenir eux-mêmes la sentence du genre humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; et laissons l'Irlande écarter du sanctuaire de Westminster les cendres de son illustre Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé par le Werther de la politique!!!

[Note 188: J'entends la loi du pays: celles de l'humanité sont moins rigoureuses; mais comme les légitimes ont toujours en bouche le mot de loi, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les regarde.

(Note de Lord Byron.) ]

[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du génie, un génie presque universel. C'est un orateur, un poète, un homme d'État et d'esprit. Or, un homme vraiment distingué ne peut long-tems se traîner dans l'ornière d'un prédécesseur tel que Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais le voudra-t-il? J'en ai au moins l'espérance.

(Note de Lord Byron.) ]

[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un des défenseurs les plus zélés de l'indépendance de l'Irlande et de l'affranchissement des catholiques, mort en 18...]

Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un autre point de vue, aux chants de ce poème déjà publiés, je me contenterai, pour toute réponse, de faire deux citations de Voltaire:

«La pudeur s'est enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.»

«Plus les moeurs sont dépravées, plus les expressions deviennent mesurées; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.»

Voilà une vérité applicable à la masse des êtres vils et hypocrites qui corrompent la génération anglaise de ce siècle, et c'est la seule réponse qu'ils méritent de recevoir. Le titre vulgaire et trivial de blasphémateur,--qui, joint à ceux de radical, libéral, jacobin, réformateur, etc., compose le dictionnaire débité chaque jour par nos mercenaires politiques, devrait être un titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent la première signification. Socrate et Jésus-Christ ont été mis à mort publiquement comme blasphémateurs; beaucoup d'autres ont subi, beaucoup d'autres subiront peut-être encore le même supplice pour avoir réclamé contre les plus crians abus du nom de Dieu et de l'intelligence humaine. Mais persécuter n'est pas la même chose que réfuter ou même triompher. Le malheureux incrédule, comme on l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces souffrances mêmes, endurées pour mettre sa conscience en repos, feront au déisme plus de prosélytes[191], que l'exemple des prélats d'une autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'état suicidés à l'oppression, ou celui des homicides pensionnés à l'alliance impie qui ose insulter assez l'intelligence publique pour affecter le nom de Sainte! Je ne veux pas ajouter à la honte des infâmes, ou des morts; mais il serait bien tems que les défenseurs payés de ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent quelque chose de l'effronterie de leur langage, péché le plus criant de cet égoïste et bavard siècle; et--mais en voilà bien assez pour le moment.

[Note 191: Quand Lord Sandwich dit «qu'il ne savait pas de différence entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie,» l'évêque Warburton répliqua: «L'orthodoxie, milord, c'est ma doxie, et l'hétérodoxie la doxie d'un autre homme.» De nos jours, un prélat semble avoir découvert une troisième espèce de doxie, qui n'a pas fortement ajouté, aux yeux des élus, à la gloire de ce que Bentham appelle l'Église de l'Englandisme.]

Chant sixième.

SIR TOBIE.--«Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni gâteaux?»

LE BOUFFON.--«Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre brûlera la bouche.»

(SHAKSPEARE, la Douzième nuit, ou Ce que vous voudrez, acte II, scène 3.)

1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit le flux[192],»--vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont dit et le répètent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considérer la fin: souvent les choses reprennent un heureux cours après avoir été désespérées.

[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.]

2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit le flux on parvient,»--Dieu sait où. Ce serait un bon marin, celui qui pourrait tracer avec précision, sur sa carte, tous les courans de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes calculent avec leur tête;--mais les femmes cèdent à l'impulsion de leur coeur ou de ce que Dieu seul sait!

[Note 193: Ou Boehm, célèbre rêveur philosophique allemand, mort en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illuminés, et ses partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est d'avoir été l'un des précurseurs de Kant.]

3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'étourderie, de vivacité et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui risquerait volontiers un trône, le monde, l'univers pour être aimée comme elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux étoiles que de n'être pas libre comme le sont les vagues au moment où s'élève la brise,--une telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais elle est capable de faire bien des manichéens.

4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trônes et le monde, que, si la passion vient à produire les mêmes maux, nous n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce ne sont pas ses conquêtes qui ont mis son nom à la mode; Actium seul, perdu pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand poids que tous les exploits de César.

5. À cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car à cet âge on se rit de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems où je n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes à perdre, mais enfin où, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un coeur,--ce qui valait un monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra ces sentimens purs que j'ai laissé fuir.

6. C'était le denier du jouvenceau[194], et peut-être, comme celui de la veuve, me sera-t-il compté pour quelque chose dans la suite, sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui ont aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre rien de comparable à ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'était avant que le front de la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés, par les pleurs de--mais c'est à la chronologie qu'il appartient de calculer les années.

[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, et c'est bien à tort: car les deux mots enfant et jeune homme ne s'appliquent pas spécialement, comme celui de jouvenceau, à des personnes de quinze à vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois employé, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux mots, quand ils n'ont pas été remplacés précisément.]

7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de nos héroïnes dans une situation moins étrange que critique: en effet, il n'est pas rare que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une femme défendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie pour les péchés de cette espèce; ils ne sont nullement du caractère de ce sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le stoïque Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius[195].

[Note 195: Plutarque, Vie de Caton d'Utique.]

8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; je l'avoue, je le déplore, je la condamne; mais je répugne, même en poésie, à toute fiction, et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses passions étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas que le coeur de son mari (supposé même qu'il fût à elle) dût la satisfaire, attendu qu'il avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.

9. Je ne suis pas, comme Cassio, un arithméticien[196]: mais en examinant le livre de théorie avec une précision féminine, il paraît démontré, sans même porter en compte les années de sa hautesse, que la belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le monopole,--le coeur.

[Note 196: «Certes, a dit le More, j'ai déjà choisi mon officier, et quel est-il? ma foi, un grand arithméticien, un Michel Cassio, Florentin, qui ne connaît d'une bataille que le livre de théorie.»

(Othello, acte Ier, scène Ire.) ]

10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup à tous les droits de possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dévotes ne sont pas les moins exigeantes; elles grossissent même du double la gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles nous assiégent de poursuites et de procès (comme les tribunaux le prouvent à chacune de leurs sessions), lorsqu'elles nous soupçonnent de faire plusieurs parts d'une propriété dont la loi les déclare uniques héritières.

11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, on ne sera pas surpris que les dames païennes ne soient guère plus traitables sur le même point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, «une attitude imposante.» Elles réclament vivement leurs droits conjugaux dès que leur légitime époux se montre ingrat envers elles; et comme quatre femmes ont nécessairement quatre motifs de plaintes, il en résulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux de la Tamise.

12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai remarqué) la favorite. Mais sur quatre épouses, que sert-il d'en favoriser une? On devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un péché, mais même comme d'une bête noire; les plus sages se contentent d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie se déconcerterait d'une plus forte charge. Il n'est personne (à l'exception des Turcs) qui veuille jamais faire de sa couche nuptiale un lit de Ware[197].

[Note 197: «Ware, ville à trente milles de Londres, où nous eûmes la curiosité d'aller pour visiter la fameuse couche dite le lit de Ware, de douze pieds carrés, qui existait jadis dans une auberge; mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six couchettes.»

(Note de M. A. P.) ]

13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usitées par tous les rois, jusqu'au moment où ils sont adjugés aux vers, ces tristes et affamés jacobins qui osent effrontément dîner des plus puissans rois),--sa hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une amante. («Quant à l'accueil montagnard[198] on le reçoit dans tout l'univers.»)

[Note 198: Les montagnards écossais font au premier venu l'accueil le plus amical: l'hospitalité est la première de leurs vertus. De là l'espèce de proverbe Highland welcome. C'est ici une allusion satirique à l'accueil reçu des Écossais par le roi Georges IV.]

14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les baisers, les douces paroles, les étreintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens qui n'existent pas. On les prend aussi aisément qu'un chapeau, ou plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder les coeurs ou les têtes, mais quelquefois les uns ne viennent pas plus du coeur que les autres ne sont sortis de la tête.

15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une sorte de sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur les paupières que dans les yeux, et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tôt découvrir; tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour, quand ils reposent sur leur plus adorable trône, le sein d'une femme sincère;--car l'excès des transports ou de l'indifférence contribue également à rompre le charme.

16. D'un côté, si ces transports excessifs sont joués, ils sont pires que la réalité; et s'ils sont naturels, on ne peut guère compter sur leur durée: personne, s'il n'est dans la première jeunesse, n'a confiance dans les aveux échappés à la violence des désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on les passe avec un trop léger escompte au premier acheteur;--de l'autre côté, vos femmes à la glace ont une naïveté désespérante.

17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais goût; car tous les amans, tardifs ou empressés, se croient faits pour arracher un aveu et allumer les désirs de la concubine monastique de saint François elle-même[199].--Il faut donc que la maxime de tous les amans soit celle d'Horace: medio tu tutissimus ibis[200].

[Note 199: «L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de François une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, déposa aussitôt son vêtement, et se frappa vigoureusement avec une forte corde en disant: Allons, frère âne, te voila traité comme il convient. Mais comme les tentations le reprenaient, il sortit et se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant formé sept boules, il donna à chacune d'elles la figure humaine, en disant: Toi, la plus grande, tu seras désormais ma femme; ces quatre autres, mes deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette dernière ma servante... Soudain le diable se retira de lui, plein de confusion.»

(Légende dorée.) ]

[Note 200: Le lecteur reconnaîtra facilement que cette citation est d'Ovide (Liv. II, Métamorphoses).]

18. Le tu est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige, c'est-à-dire la rime anglaise et non les vieilles règles de l'hexamètre. Après tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens, ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais, et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de prosodie qui en justifie la contexture, la vérité du moins pourra applaudir à la règle de conduite qu'il offre.

19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais rien;--elle réussit, et le succès est le point important des affaires: dans le coeur des femmes il tient autant de place que l'article de la toilette; mais quels que soient les artifices féminins, l'amour-propre des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-même n'est jamais en arrière, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour balancer le plus hideux des désirs,--celui de la propagation.

20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un trône, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou gais, qu'on y fasse. La joie désappointée est cependant une source de chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables douleurs; nos larmes peuvent être excitées par le plus léger déplaisir, et ce sont elles qui, nées de la plus légère cause et tombant goutte à goutte sur notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte ineffaçable.

21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un billet à payer non acquitté, protesté ou escompté à un pour cent; un enfant maussade, un chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant même où on le montait; une méchante vieille femme qui s'avise de faire un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne comptiez;--voilà certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.

22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous, billets, animaux, hommes et--non pas les femmes. Ma bile est soulagée, grâces à cette bonne et franche malédiction: mon stoïcisme n'a plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pensée.--Mais qu'est-ce que l'ame ou la pensée? d'où viennent-elles, comment vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et--je suis encore forcé de les envoyer toutes deux au diable!

23. Maintenant que tout est damné, on se sent à l'aise comme après la lecture de la malédiction d'Athanase[201], lecture chérie du véritable fidèle. Je doute que jamais on en pût faire une plus terrible sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, tant elle est sentencieuse, élégante et précise: elle brille dans le livre des prières communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calmés.

[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.]

24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins l'un des deux. Combien la nuit semble longue à la femme coupable qui, brûlant pour un jeune bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, après la fraîche lumière du matin, en épie vainement le premier rayon au travers des obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne cesse de trembler que son trop légitime compagnon de lit ne vienne à se réveiller.

25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme sous celle des lits à quatre pieds, garnis de soie, et destinés à recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des draps aussi blancs que la neige éparse dans les airs, comme disent les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dépend du hasard. Gulleyaz était une impératrice; mais peut-être aurait-elle été aussi coupable, si elle n'eût été que la maritorne d'un paysan.

26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, et la longue file des demoiselles s'étant inclinés devant l'oeil impérial, prirent, au signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de ces longues galeries du sérail où les dames reposent leurs membres délicats, où mille seins battent en pensant à l'amour, comme l'aile des oiseaux emprisonnés en pensant à la liberté.

27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pensée du tyran qui souhaitait «que le genre humain eût une seule tête, afin de pouvoir la couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste en moi plus de sensibilité que de scélératesse: c'est (non pas à présent, mais dans mon jeune âge) que le genre féminin n'ait que deux lèvres de rose, afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.

28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, si tout pour toi se multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici ma muse répugne à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou de voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc à Lilliput, et nous allons conduire notre héros au travers du labyrinthe d'amour dans lequel nous l'avons laissé quelques lignes plus haut.

29. Il était sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur avait été donné. Chemin faisant, et de moment à autre, il se hasardait (non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le sérail des suites bien autrement redoutables que les dommages et intérêts exigés, en pareil cas, dans la morale Angleterre) à lorgner tous les charmes de ses compagnes, depuis les épaules jusqu'aux pieds.

30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.--Cependant le bataillon édifiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avançait, flanqué par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles. À sa tête marchait une dame chargée de maintenir la discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune d'elles de troubler ou de quitter les rangs sans permission. Son titre était la mère des vierges.

31. De dire que réellement elle fût mère ou que les autres fussent en effet des vierges, c'est plus que je ne pourrais faire: c'était là son titre dans le sérail; je n'en sais pas la raison, mais il était aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer ou de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans l'ame de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque étourderie.

32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pénible encore, c'était l'absence de toute créature masculine, à l'exception de sa majesté; et sa coopération, celle de ses gardes, des verroux, des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider les autres, tout contribuait à rendre ce séjour de la beauté aussi paisible que les couvens d'Italie, où toutes les passions sont, hélas! étouffées, à l'exception d'une seule.

33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une pareille demande?--C'est la dévotion.--Je continue. Comme je le disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante élite de dames venues de toutes les contrées s'avançait d'un regard mélancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux tiges de nénuphar flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un lac, car les ruisseaux ne coulent pas lentement.

34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, et que leurs gardiens se furent éloignés, elles commencèrent à profiter de la trêve établie pour quelques instans entre elles et la servitude; et, semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] en liberté, à des vagues au lever de la marée, à toutes les femmes affranchies d'entraves (lesquelles, après tout, ne servent pas à grand'chose), ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller.

[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.]

35. Leur entretien nécessairement eut pour but principal la nouvelle arrivée, ses formes, sa chevelure, son extérieur et toute sa personne: les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; les autres disaient que ses années touchaient à leur été, tandis que d'autres soutenaient qu'elles n'avaient pas cessé d'être à leur printems; celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mâle, et celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans toute sa personne.

36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, qu'elle ne fût en effet ce qu'annonçait son costume, une demoiselle jolie, fraîche, excessivement belle, et comparable à tout ce que la Géorgie avait enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait à s'ennuyer de son épouse) pourrait bien un jour lui ravir la moitié de son trône, de sa puissance et de tout le reste.

37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette troupe virginale, c'est qu'après avoir examiné sous tous les aspects leur nouvelle compagne, et malgré les inquiétudes soulevées par sa beauté, toutes s'accordèrent à lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe dans une nouvelle connaissance, quand, après avoir fixé sur elle un chrétien ou infidèle regard, elles se résument en la déclarant la plus laide créature du monde.

38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir sous son déguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce de douce concaténation, comme celle du magnétisme, diabolisme, ou tout ce qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point.

39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour leur nouvelle compagne quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale, extrêmement pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de l'avoir pour soeur; quelques-unes cependant auraient mieux aimé l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie, elles l'auraient bien volontiers préféré, pensaient-elles encore, au padisha ou au pacha.

40. Au nombre des plus disposées à cette sorte d'amitié sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka et Dudù; toutes trois belles,--et (pour sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander les juges du goût le plus pur. Bien qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de patrie et de tempérament, elles s'accordaient à admirer leur nouvelle connaissance.

41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, née en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir la santé.

42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle était parfaitement capable de tuer le sommeil[203], dans ceux qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue; peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui enlever sans la priver d'un charme.

[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne dormiras plus». Macbeth tue le sommeil, le sommeil de l'innocence, etc.»

(Macbeth, acte II, scène Ire.) ]

43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard (cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement et pour la première fois.

44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--«Juanna.»--Fort bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut savoir de quel pays elle était.--«De l'Espagne.--Mais où est l'Espagne?--Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»

45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant, comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux traits et à la tournure des malheureuses étrangères.

46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames, dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez désirer.»

47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces à nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien que Lolah.»

48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la matrone d'un air sévère.--Par crainte des revenans, reprit Katinka; je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains bien que Juanna n'en puisse faire un seul.

[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des Mille et Une Nuits.)]

49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi, Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse espèce.

50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone, et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.

51. Le dortoir (oda est le nom turc) était une chambre spacieuse dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des toilettes,--et mille autres objets que je pourrais décrire, attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer, sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près qu'elles ne le croyaient.

[Note 205: M. A. P. traduit: «Et plus de choses que je n'en puis décrire, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était à sa place.»]

52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui, sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante. Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui des figures dépourvues de proportions,--coups heurtés de la nature, dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidèle.

53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses passions, appelées par certaines gens le sublime. Ah! puissent-ils se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.

54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et l'autre.--Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer, n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait le moins du monde pensé à elle-même.

55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, lucus a non lucendo, c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal.

56. C'est peut-être celui de cuivre corinthien, ce mélange de tous les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,--ne le faites donc pas;--je ne m'en soucie guère davantage.

57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends la suite.--Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularités,--et chose inouïe--en paroles extrêmement concises. Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le tonnerre muet;--encore est-elle absurde.

58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis sa, parce que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle surnuméraire deviennent rigoureux à remplir.

59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la passion des baisers,--et je suis persuadé que personne ne lui en fera de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le baiser à la félicité[206]--et je souhaite que jamais le premier ne conduise à rien de pire.

[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:

«Kiss rhymes to bliss, in fact as well as verse.»]

60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette, soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend pour un nouvel habitant de l'onde.

61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre; mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par excès de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées pour nos péchés!

62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours de jeunesse) à devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais; j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent pas attachées partout où il en eût fallu.

63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la vérité, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais résolues.

64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou un obscur désert.

65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes, quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses lèvres entr'ouvertes.

66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour mettre au jour ses plus secrets appas.

67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].--Une troisième, dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri, regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient prêtes à couler des noires franges de ses yeux.

[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase, le commentaire suivant: «La rime amène cette sotte interruption.» Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de la rime, il faudrait lire ma prose; car la prose de M. A. P. présente seule une sotte interruption. Pour le prouver avec la dernière évidence, je vais reproduire le passage de sa traduction: «On eût dit aussi que, trompée par l'heure de la nuit, elle rougissait soudain de la lumière qui trahissait ses ébats; et ce n'est pas une bévue que ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous paraître; car s'il était nuit, il y avait des lampes, vous ai-je dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption amenée par la prose de M. A. P. Voici maintenant le texte de Byron:

«Her beauties, seized the unconscious hour of night All bashfully to struggle into light.-- This is no bull, although it sounds so; for Twas night, but there were lamps, as hath been said.»

Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait reconnaître un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.--Il est à remarquer que la même faute grossière se reproduit dans les quatre éditions de formats différens, données par le sieur Ladvocat.]

68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la femme de Loth changée en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et choisir;--peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame sculptée sur un tombeau.

69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?--Quelle est-elle? dame d'un certain âge, c'est-à-dire, certainement âgée,--je ne vous dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et sur eux-mêmes.

70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;

71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan. Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible Dudù.

72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par le pôle septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées.

73. Mais une chose étrange,--et ce qui prouve bien comme on est heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi d'elles-mêmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces.

74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur de la force de Brutus[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de tout ce scandale.

[Note 208: Shakspeare, Jules César, acte III, scène 2.]

75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé qu'elle se promenait dans un bois,--un bois obscur, semblable à celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde pense à se réformer; au milieu du chemin de la vie[209], où les dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux.

[Note 209:

Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura Che la diritta via era smarrita.

(DANTE, Inferno, c. I.) ]

76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,--une pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même désolante hauteur.

77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au coeur. C'est alors--qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri.

78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile explication.--J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour une singulière coïncidence, manière de parler fort usitée de nos jours en pareil cas.

79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe. Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.

80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve.

81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de bruit!--J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je vais la confier aux soins de Lolah--quoique son lit soit un peu moins large.»

82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute: d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves.

83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait pas comment elle avait pu songer.--Elle était folle, ou si on l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence, bien digne d'être raillée;--mais elle se sentait encore faible, et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces et son jugement ordinaire.

84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé mal à propos.

85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde.

86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez bonjour,--car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le Kurdistan.

[Note 210: Ou Caf: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; mais les musulmans donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon eux, entoure le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil, à son lever, paraît sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche derrière l'autre. (Voyez d'Herbelot, Bibliothèque orientale.)]

87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme dans la voix et dans le coeur que ceux dont les vives passions font le supplice intérieur.

88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on voulait bien en considérer l'intention;--mais on ne peut se défendre de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour pouvoir tous être flattés.

89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli d'une feuille de rose.--Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin des secours de l'art;--et telle était d'ailleurs son agitation, qu'elle oublia de se regarder dans son miroir.

90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune permet de compléter leur cargaison conjugale,--que dans les pays où l'on met un embargo sur la polygamie.

91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, ni même de toute autre. En sa qualité d'homme il voulait toujours avoir sous sa main une belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: il possédait en conséquence un bon nombre de Circassiennes, chargées de l'amuser après le divan; mais, bien qu'il connût peu les exigences de l'amour ou du devoir, il avait pensé, cette dernière nuit, à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante épouse.

92. Et maintenant il se levait: après le nombre d'ablutions exigé par les usages orientaux, après avoir fait ses prières et d'autres pieuses évolutions, il prit six tasses de café pour le moins, et puis sortit pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple s'étaient en effet récemment multipliées sous le règne de Catherine, que la renommée vénère encore comme la plus grande des souveraines et des Catins[211].

[Note 211: Il y a dans l'anglais wombs; mais le mot français qui y correspond est véritablement le diminutif de Catherine. Voltaire, dans quelques-unes des lettres adressées à cette princesse, ne craignait pas de l'appeler, en riant, sa Catin. Il fut même assez mal reçu d'elle quand il voulut l'engager à prendre un nom plus héroïque. (Voyez sa Correspondance.)]

93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand légitime Alexandre! ne va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mère, si jamais elle parvient à ton oreille;--car de nos jours les vers franchissent presque la distance de Pétersbourg, et, par leur terrible impulsion, les vagues larges et indignées de la liberté vont mêler leur murmure à celui des flots de la Baltique.--Pourvu que tu sois le fils de ton père, c'en est assez pour moi.

94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mère qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voilà bien évidemment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; et si la glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne renommée de toute une génération, je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des généalogies.

95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intérêts (mais les rois ne les entendent guère avant de recevoir quelques bonnes et rudes leçons), ils avaient un moyen de terminer, sans prince ou plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il été précaire, mais dans le cas seulement où ils l'auraient jugé de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant au reste à s'aboucher et s'entendre à l'amiable.

96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler avec son conseil ordinaire, sur les voies et moyens nécessaires pour résister à ce foudre guerrier, à cette amazone moderne, à cette reine des princesses[212]. On ne saurait exprimer la perplexité de tous ces soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais fort à leur aise, quand ils n'ont pas à leur disposition l'expédient d'une nouvelle taxe.

[Note 212: Queen of queens. Ce dernier mot répond exactement à celui de fille publique; mais... le lecteur français veut être respecté.]

97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle courut à son boudoir, lieu fait pour l'amour ou les déjeuners; lieu secret, agréable, orné de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables réduits.--Les lambris étincelaient de pierreries; çà et là étaient posés des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces captifs consolateurs des heures de captivité.

98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient prodigués à l'envi; on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces coloriées qui éclairaient cette grotte ravissante variaient de mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste.

99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitôt elle s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était passé depuis le départ de toutes les esclaves. Juan avait-il partagé leur appartement? les choses ont-elles été comme il le désirait? son déguisement a-t-il trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète de savoir comment il avait passé la nuit.

100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées à faire qu'à résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, répondit--qu'il avait fait de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais il avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, et ses efforts le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille, ressource à laquelle les gens embarrassés ont un infaillible recours.

101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle de patience; elle n'avait aucune disposition à long-tems attendre un mot ou une chose, et dans toutes les conversations elle voulait de promptes répliques. Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses réponses, elle l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bégayait de plus en plus, la rougeur commença à couvrir ses joues, ses yeux étincelèrent, l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit.

102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait n'annoncer pour lui rien de bon, il chercha à conjurer sa colère et à demander la grâce d'être entendu:--«il n'avait pu empêcher ce qu'il allait raconter;»--enfin il prit sur lui de dire «que Juan avait été confié à Dudù; mais il n'y avait en cela rien de sa faute;» et alors il jura par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.

103. La première dame de l'oda, aux soins de laquelle est confiée la discipline de tout le harem, dès l'instant où les dames sont rentrées dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'étendaient que jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé quelque chose de plus, sans éveiller des soupçons faits pour ajouter encore à l'embarras des circonstances.

104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer que Juan ne s'était pas découvert: du reste il était impossible de douter de la pureté de sa conduite; la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas seulement mis dans une situation critique, elle l'eût fait saisir, ensaquer et jeter à la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout, excepté le rêve de Dudù, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour rire.

105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit à discourir d'autre chose;--il parlerait encore s'il eût attendu, pour s'arrêter, la moindre réponse: tant étaient profondes les angoisses dont le front de Gulleyaz était couvert.--La fraîcheur de ses joues prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, et, comme si elle eût reçu un coup imprévu, tous les objets tournèrent autour de sa tête. Une sueur froide, véritable rosée du coeur, inonda son beau front, semblable au lis que vient humecter celle du matin.

106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'était simplement une convulsion, mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est même parmi nous qui ont fait l'épreuve de cette stupeur mortelle occasionnée par un accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous que moi je le puisse?

107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dressée sur son trépied et abîmée dans l'inspiration née de l'excès de sa détresse, alors que toutes les cordes du coeur, semblables à des coursiers sauvages, sont tiraillées en sens contraire.--Mais bientôt comme leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle retomba par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux chancelans sa tête palpitante.

108. Son visage penché cessa de paraître, et, semblable au saule pleureur, ses cheveux tombèrent en longues tresses sur les dalles de marbre qui soutenaient son siége ou plutôt son sopha (car c'était une basse et moelleuse ottomane, toute formée de coussins). Le sombre désespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la violence des flots et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils transportent.

109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, en tombant, cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane était languissamment jetée une main blanche, diaphane et pâle comme l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour réunir en un groupe tous les détails auxquels les poètes sont forcés de recourir! Oh! que n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être mes teintes serviront-elles d'esquisses et de légers croquis.

110. Baba qui, par expérience, savait quand il était à propos de parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. À la fin elle se lève, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours en silence; le front éclairci, mais l'oeil toujours égaré; le vent était calmé, mais la mer était encore aussi haute.

111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention de parler,--puis elle la laisse retomber et recommence à marcher d'un pas rapide; mais, ordinaire effet d'une vive émotion, elle ne tarda pas à se ralentir.--Quelquefois chaque pas révèle un sentiment distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre Catilina en proie aux démons de toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu de régularité de sa marche.

112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe à Baba: «Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix à laquelle Baba n'aurait osé résister. Il en fut cependant interdit, et paraissait assez disposé à y contredire: il implora donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves (il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler.

113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua l'impériale épouse,--et elle ajouta: «Que la barque soit tenue prête devant le secret portail; tu connais le reste.» La parole expira sur ses lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son amour outragé. Baba, le remarquant avec empressement, la conjura aussitôt, par chaque poil de la barbe de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre qu'il avait entendu.

114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, ô sultane, pesez bien les résultats; ce n'est pas que j'hésite jamais à accomplir vos ordres, et même dans toute l'étendue de leurs conséquences; mais une pareille précipitation peut être fatale à votre impériale personne. Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le cas où l'affaire viendrait à se découvrir;

115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.--Quand tout le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui recouvrent déjà dans leurs mortelles cavernes tant de coeurs jadis remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hôte du sérail; et--si vous essayez d'un aussi violent remède,--excusez ma franchise, mais je vous assure que le moyen de vous guérir ne sera pas de le tuer.

116. «--Eh! que connais-tu de l'amour ou de la sensibilité?--Misérable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrités, et exécute mes ordres!» Baba disparut; car, en poussant plus loin ses observations, il se serait exposé à devenir son propre bourreau. Il aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre à fin cette affaire critique, sans porter préjudice à son prochain; mais encore préférait-il sa tête à celle des autres.

117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit pas scrupule de grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes les conditions, et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes, leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la mobilité de leurs désirs d'un instant à l'autre, les tourmens qu'elles donnaient, enfin leur immoralité, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les avantages de sa neutralité.

118. Il appela donc ses collègues à son aide, et il chargea l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement, surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. Dudù trouva cela étrange, et Juan en parut interdit; mais il fallait obéir, et bon gré--malgré.

119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir la présence impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion à leur égard, ou doit-elle se défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple d'autres dames irritées de son pays?--Voilà des choses que peut déterminer la chute d'un cheveu ou d'une plume; mais à Dieu ne plaise que j'anticipe sur le résultat d'un caprice féminin.

120. Je les laisse donc avec mes voeux sincères, mais sans espérer beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de notre histoire; car nous sommes obligés de varier un peu les mets de ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera à la gloutonnerie des poissons: cependant, malgré les difficultés et l'incertitude de sa situation, comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma muse va toucher pour lui quelques mots de guerre.

Chant Septième.

1. Comment vous définir, ô Gloire, ô Amour? Toujours vous voltigez sur nos têtes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il n'est pas un météore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux. Enchaînés sur une terre glaciale, nous élevons nos regards vers leur trace fortunée, et nous les voyons revêtir mille et mille couleurs; puis tout d'un coup nous laisser isolés sur notre froide planète.

2. Tels ils sont, et telle est ma présente histoire: un poème indéterminé, toujours mobile; une aurore boréale versifiée qui flambe sur une terre glaciale et déserte. Qu'on se désole en apprenant le secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas un crime, je l'espère, de rire de toutes choses; car, après tout, qu'est-ce que toutes choses,--sinon de la vanité?

3. Ils m'accusent,--moi,--le présent auteur du présent poème,--et cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance à mépriser et tourner en ridicule les facultés, les vertus et toutes les choses humaines. Bon Dieu! je ne conçois pas ce qui les scandalise là-dedans! Je n'écris rien qui n'ait été dit avant moi par Dante, Salomon et Cervantes;

4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fénelon, Luther, Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donné une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas à eux ni à moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe nullement à faire le Caton ou le Diogène;--mais enfin nous vivons, nous mourons, et vous en êtes encore à savoir, aussi bien que moi, lequel des deux vaut le mieux.

5. Socrate dit que notre seule science est de savoir qu'on ne peut rien savoir. Belle science, en vérité, qui replace sur le niveau de l'âne tous les sages futurs, présens ou passés. Et Newton (cet axiome de l'intelligence) déclarait bien, hélas! qu'avec toutes ses grandes découvertes récentes il n'était qu'un enfant ramassant des coquillages sur les rives du grand océan de la vérité[213].

[Note 213:«Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantôt trouvant un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus agréablement variée qu'une autre, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait au-delà de ma faible vue.» (Mémoires authentiques de S. Isaac Newton, publiés pour la première fois en 1806, d'après les MSS. originaux.) De nos jours, M. Azaïs a trouvé l'explication universelle; il la révèle à qui veut l'entendre, et trois fois par semaine, à Paris, rue du Colombier, nº 9.]

6. L'Ecclésiaste dit que tout est vanité:--les plus modernes prédicateurs répètent ou démontrent la même chose, avec leurs citations toutes chrétiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce vide également reconnu par les saints, les sages, les poètes et les prédicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer à des querelles, confesser le néant de la vie!

7. Permis à vous, dogues ou plutôt hommes (car je vous flatterais en vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les vôtres n'arrêteront pas ma radieuse muse dans sa course céleste.--Hâtez-vous d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse encore son éclat sur vos pas ténébreux.

8. Amours sanglans, perfides guerres (je ne sais pas au juste si je cite fidèlement;--peu importe, les faits resteront les mêmes, j'en suis sûr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose à battre une ville qui supporta un siége fameux et qui fut attaquée, du côté de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow, lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente.

9. Le nom de la forteresse est Ismaïl[214]; elle est située sur le bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le genre oriental, ne l'empêchent pas d'être une place du premier rang, ou d'avoir été, si maintenant elle est démantelée, conformément à l'usage assez suivi de vos conquérans du jour. Elle est à quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une enceinte de trois mille toises.

[Note 214: Ou Smihel, en Bessarabie, à trois lieues au-dessus de l'endroit où le Danube, avant de se jeter à la mer, se sépare en deux branches.]

[Note 215: Huit lieues.]

10. Dans cette enceinte fortifiée doit être compris un bourg placé sur une hauteur à gauche, et qui, de son point le moins élevé, commandait encore la ville: un Grec avait imaginé de dresser à l'entour du sommet une quantité de palissades; mais il les avait justement placées de manière à empêcher le feu des assiégés et à servir celui de l'ennemi.

11. Cette circonstance pourra faire apprécier les grands talens de ce nouveau Vauban. Quant aux fossés de la ville, ils étaient profonds comme l'Océan, et les remparts étaient plus hauts que vous ne pourriez demander à être pendu; mais ensuite il y avait (excusez, je vous prie, cette inspiration d'ingénieur) un grand manque de précaution: nul ouvrage avancé, nul chemin couvert, rien en un mot qui eût seulement l'air de dire: Ici l'on ne passe pas.

12. Un bastion de pierre avec une gorge étroite[216], des murs aussi épais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries défendues, comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une casemate et l'autre par une barbette, protégeaient vigoureusement la rive du Danube[217], et, du côté opposé de la ville, vingt-deux pièces de canon bien pointées étaient hérissées sur un cavalier de quarante pieds de haut.

[Note 216: Quelques lecteurs peu familiarisés avec le nom des ouvrages de fortification ne seront peut-être pas fâchés d'en retrouver ici l'explication. Le bastion est un ouvrage ordinairement angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La gorge est l'entrée d'une pièce de fortification du côté de la place.--Casemate, plate-forme pour couvrir le canon.--Barbette, plate-forme de laquelle on peut tirer le canon à découvert.--Cavalier, terre élevée ou l'on place du canon.]

[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le poète va le dire plus bas, les Turcs n'avaient pas prévu l'arrivée d'une flotte ennemie; ils n'avaient donc défendu que la rive opposée à celle sur laquelle s'élevait la ville, et cela dans la crainte que l'armée de terre n'essayât de traverser le fleuve.]

13. Mais, du côté du fleuve, la ville était entièrement ouverte, parce que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau russe pût jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent même leur erreur qu'à l'instant où ils furent surpris, mais alors il était trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait pas un facile abordage, ils se contentèrent de suivre des yeux la flottille moscovite et de crier: «Allah! et Bismillah.[218]!»

[Note 218: Dieu! et au nom de Dieu! Tous les chapitres du Coran, toutes les prières et actions de grâces des musulmans commencent par Bismillah!]

14. Cependant les Russes se préparèrent à l'attaque; mais ici, déesses de la guerre et de la gloire, instruisez-moi à épeler tous ces noms de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, à leur mémoire? Achille, lui-même n'eut jamais un visage plus refrogné ou plus couvert de sang qu'un millier de héros de cette nation nouvelle et policée, aux noms desquels il ne manque vraiment que la prononciation.

15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne fût-ce que pour enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pièces de douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais fouiller plus à fond dans les gazettes; mais la renommée est une capricieuse prostituée, qui semble autant se servir de ses oreilles que de sa trompette.

16. Et elle refuse de monter au ton de la poésie ces syllabes discordantes dont on a fait, à Moscow, des noms propres. Cependant, parmi ces derniers, plusieurs méritaient d'être loués autant que jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en ischkin, ousckin, iffskchy, ouski, mots suaves et fort bons pour les péroraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en citer que Rousamouski,--

17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors marché contre un ennemi, ou enfoncé le sabre dans une peau. Peu se souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur cuir une peau nouvelle à leurs timbales, dans le cas où le parchemin viendrait à renchérir, et à défaut de tout autre objet pour le remplacer.

18. Parmi eux se trouvaient des étrangers de grand renom et de diverses contrées; simples volontaires, ils ne songeaient pas à servir leur patrie ou son gouvernement, mais à devenir un jour brigadiers; et quelque peu aussi à se trouver au sac d'une ville, car c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de leur âge. Il y avait plusieurs généraux anglais, dont seize s'appelaient Thomson et dix-neuf Smith[219].

[Note 219: Smith en anglais, Schmitt en allemand, et Lefebvre, Fabre en français, sont des noms propres extrêmement communs. Ils répondent à celui d'ouvrier forgeron sur toute espèce de métaux.--Thomson, fils de Thomas.]

19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand poète, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier. Quant aux Smith, ils étaient trois Pierre; mais le premier d'entre eux tous, le plus habile à donner ou parer un coup, était celui-là devenu depuis si célèbre dans les environs d'Halifax, mais qui était alors au service des Tartares[221].

[Note 220: Ou James.--James Thompson, l'auteur des Saisons.]

[Note 221: Peut-être sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, commandait les troupes anglaises en Turquie.]

20. Les autres étaient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills; mais quand j'aurai ajouté que le plus vieux des Jacks Smith était né dans les montagnes de Cumberland, et que son père était un honnête forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui remplit trois lignes de la dépêche sur la prise de Schmacksmith; ainsi nomme-t-on le village de la déserte Moldavie, où mourut cet homme immortel--dans un bulletin[222].

[Note 222: M.A.P., après avoir traduit assez infidèlement cette strophe, ajoute en note: «La consonnance des ith semble le seul motif de cette strophe.» Il eût peut-être été plus français et plus juste de dire: «L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins semble le seul motif, etc.,» ou bien de ne rien dire du tout: j'aurais suivi son exemple.]

21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de Mars) si l'insertion d'un nom dans le bulletin peut compenser parfaitement celle d'un boulet dans le corps. On ne me fera pas, je l'espère, un crime de ce doute; car je me souviens, tout simple que je suis, d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, dont il suffit aujourd'hui de citer les pièces déréglées pour acquérir le titre de bel-esprit.

22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, jeunes et vaillans; mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de gloire, des noms gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul mot de vérité;--celles de ce genre sont des trahisons; elles compromettent la patrie, et l'on déteste comme traître quiconque a l'audace de nommer un Français en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de prouver à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine pour la France.

23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé deux batteries dans une île située près d'Ismaïl. Le premier était de bombarder la ville et de faire écrouler les édifices publics et particuliers, sans se soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La forme de la place devait réellement suggérer ce projet: elle était bâtie en amphithéâtre, et chaque maison semblait offrir à la bombe un but assuré.

24. Le second objet était de profiter de l'instant d'une consternation générale pour attaquer la flottille turque, qui reposait près de là à l'ancre dans une parfaite sécurité. Mais un troisième motif était encore sans doute de les amener au désir de capituler: fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, quand ils ne sont pas acharnés comme des chiens terriers ou des boules-dogues.

25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser les ennemis que l'on doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont déjà fourni une rime. Mais heureusement ce nom est ajouté à tant de sir et de madam, qu'on serait tenté de croire que le premier qui le porta fut Adam, lui-même[223].

[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du célèbre sir Adam Smith, l'auteur du livre de la Richesse des nations.]

26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour avoir été construites avec trop de précipitation. Ainsi, la même raison qui prive un vers de son douzième pied, et rembrunit le front de Longman et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide que le voudraient ceux qui les impriment, la même raison, dis-je, peut s'opposer pour un tems à ce que l'histoire appelle tantôt meurtre, et tantôt gloire.

[Note 224: Libraires de Lord Byron, à Londres.]

27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage des ingénieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutôt celui de la cupidité personnelle du fournisseur qui aurait espéré sauver son ame en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est certain que les batteries nouvellement dressées ne portaient aucun secours efficace. Elles manquaient toujours, elles n'étaient jamais manquées, et elles ajoutaient sans cesse à la liste des manquans[225].

[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de soldats de leurs compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est ce qu'on appelle, en Angleterre, the missing list (la liste des absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son dédain superbe; «la répétition du même mot, dit-il, fait tout le sel de cette strophe.»]

28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances dérangea toutes leurs tentatives navales: trois brûlots perdirent leur courtoise existence avant de toucher l'endroit où ils auraient pu produire quelque effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et rien ne put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, les Turcs dormaient aussi profondément que jamais.

29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent et aperçurent la flottille des Russes qui se mettait en route. Il était neuf heures quand, ayant toujours avancé sans rencontrer d'obstacles, les vaisseaux arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl, et commencèrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue avec usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pièces de toutes les formes et de tous les calibres.

30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu des Turcs; et, à l'aide des batteries de terre, ils entretinrent le leur avec une grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à se soumettre, et ils donnèrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula à fond; une seconde, étant venue échouer sous les retranchemens, tomba au pouvoir des Turcs.

31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, les delhis montèrent plusieurs barques, s'avancèrent à force de rames et fatiguèrent les Russes par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau pêle-mêle et leur fit tout un bulletin de morts[226].

[Note 226: C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un bulletin pût être rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici du comte Roger de Damas, qui se distingua effectivement au siége d'Ismaïl, et auquel Catherine II conféra ensuite le grade de colonel et la croix de Saint-Georges. Le comte de Damas est rentré en France en 1814.]

32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que firent les Russes ce jour-là, je crois que plusieurs volumes ne me suffiraient pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses à ajouter.» Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il cherche à faire sa cour à quelques étrangers de distinction qui assistaient au combat, au prince de Ligne, à Langeron, à Damas, noms aussi grands que jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.

33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que la gloire. À l'exception de ces trois preux chevaliers eux-mêmes, combien peu de lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et peut-être existent-ils encore, car rien ne porte à croire le contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les mémoires du prince de Ligne ont à demi écarté de sa personne le rideau de l'oubli[227].

[Note 227: L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par Mme de Staël, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la longue vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La collection ignorée de ses oeuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il est mort à Vienne le 13 décembre 1814.]

34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions aussi vaillamment que les plus fameux héros, et dont les noms, perdus dans la foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! Ainsi la bonne renommée est-elle sujette à de tristes contractions et à des extinctions prématurées. Après toutes nos modernes batailles, je parie qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance dans aucune gazette.

35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse qu'elle fût, montra bien, d'une manière ou de l'autre, qu'une faute avait été commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) était fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs débats en furent la conséquence nécessaire.--Ici je dois m'arrêter; car si j'écrivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brèche.

36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un homme;--non que l'on puisse mettre en question son humanité, car, s'il n'avait pas été un Hercule, son histoire eût eu la brièveté de sa dernière maladie; alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle et défait, il expirait maudit, sous un arbre de la belle province qu'il avait ravagée, comme la sauterelle, dans le champ dont elle a rongé le fruit.

37. C'était Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems où l'homicide et la prostitution étaient les bases de la grandeur. Si les titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. Haut de six pieds, cet homme était bien digne d'inspirer à la souveraine de toutes les Russies un caprice proportionné à la grandeur de sa taille; car elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un homme comme on mesure un clocher.

[Note 228: Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait développé un dérèglement de moeurs sans exemple même en Russie. Il avait acheté la Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples musulmans de cette vaste province les moeurs russes, il avait exercé les actes de barbarie les plus multipliés. Il mourut subitement en 1791, à quelques lieues de Kerson en Crimée, au moment où Catherine commençait à se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce courtisan russe est presque incroyable. Miné par une fièvre lente, il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, buvait dix bouteilles de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité. (Voyez la Vie du prince Potemkin, 1807, in-8º.)]

38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas dépêcha un courrier au prince, et parvint ainsi à faire prévaloir son avis. Je ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais enfin il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les batteries faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, pointés sur les bords du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de répondre de l'autre côté.

39. Mais le 13, quand une partie des troupes était déjà rembarquée et que le siége allait être levé, un courrier, arrivant de toute la vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la gloire gazetière et de tous les dilettanti de l'art militaire. Ses dépêches, rédigées en style magnifique, annonçaient la nomination au commandement de ce favori des batailles, le feld-maréchal Suwarow.

40. La lettre que le prince adressait par la même voie au maréchal eût été digne d'un Spartiate, s'il s'était agi d'une cause faite pour embraser un grand coeur, telle que la défense de la liberté, de la patrie ou des lois; mais comme elle n'était inspirée que par l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu'à de faibles éloges, si ce n'est pour la précision de son style. «Vous prendrez Ismaïl, contenait-elle, à quelque prix que ce soit.»

41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut faite!» Et l'homme: «Que le sang coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le fiat de cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne prête guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure plus de maux que n'en pourraient réparer trente beaux étés, fussent-ils ravissans comme ceux qui mûrissaient les fruits d'Éden. La guerre ne se contente pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la tige.

42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient à signaler de leurs bruyans Allahs! la retraite des Russes, étaient dupes d'une méprise très-condamnable, non que l'on ne soit disposé facilement à croire des ennemis vaincu (ou vaincus, si vous insistez sur la grammaire que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici les Turcs s'abusaient grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc ils espéraient cependant préserver leur lard du danger[229].

[Note 229: Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent en anglais, parce que l'expression proverbiale to save one's bacon s'emploie dans les conversations les plus élégamment familières, pour préserver sa personne.]

43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux cavaliers que de loin on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrière eux qu'un mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment où l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-même et son guide.

44. Grande joie à Londres aujourd'hui! ne manque pas de s'écrier plus d'un sot, dès qu'à Londres une illumination est ordonnée. C'est là l'illusion première de tous les rêves de ce bon ivrogne de John Bull[230]. Sitôt que les rues sont garnies de lampions coloriés, ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, et tout cela pour payer ce divertissement insipide[231].

[Note 230: On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il signifie Jean Taureau, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple français avait celui de Jacques Bon-Homme, qu'il mérite encore.]

[Note 231: En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des illuminations dont les frais s'élevèrent à plus de dix millions. L'allocation de cette somme causa de violens débats dans la chambre des communes.]

45. Il est étonnant qu'il maudisse encore aujourd'hui ses yeux[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il a entièrement perdu l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette constitue sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, apparaît devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien il s'écrie que la famine est fille de l'agriculture.

[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: God damn your eyes.]

[Note 233: «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est la base de la richesse.--L'élévation des taxes est la mesure de la liberté et du bonheur d'une nation.»]

46. Mais laissons John Bull et revenons à notre conte. Grande joie dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, les Français et les Cosaques! Suwarow présageait de brillantes journées, et paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme ces feux follets toujours voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les aperçoivent dans des chemins semés de fondrières. Le nouveau chef allait, venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile flambeau, s'empressait de suivre aveuglément ses pas.

47. Mais ici les choses eurent un tout différent résultat. La flotte et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, saluèrent Suwarow avec déférence, et tout annonça que la fortune était de retour. On s'avança de la place à une portée de canon; on construisit des échelles: on répara les dommages des premiers travaux, on en fit de nouveaux, on réunit des fascines et toutes sortes de machines commodes.

48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens d'une multitude: de même que les vagues obéissent à l'impulsion du vent, ou que le troupeau paît sous la conduite du taureau, de même que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton conducteur fait accourir derrière lui ses compagnons en agitant la sonnette pendue à son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils toujours les petits.

49. Tout le camp était dans la joie; vous auriez cru qu'ils se préparaient à aller à la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans cette métaphore; du moins, dans les deux cas, le résultat est-il également la discorde.) Il n'était pas jusqu'au dernier soldat du train qui ne désirât les dangers et le pillage: pourquoi? parce qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'à la chemise, était venu commander l'avant-garde.

50. Mais les choses en étaient ainsi. Tous les préparatifs furent faits avec vivacité: le premier détachement, formé de trois colonnes, ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour fondre sur l'ennemi; le second, également de trois colonnes, avait une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le troisième, composé de deux colonnes; devait engager le combat sur le fleuve.

51. De nouvelles batteries furent encore dressées. On tint un conseil général, et, comme cela est quelquefois arrivé à la dernière extrémité, on y vit régner l'unanimité, cette déesse si étrangère à la plupart des conseils. Toutes les difficultés étant surmontées, la gloire commença à briller d'un vif éclat à tous les yeux, et cependant Suwarow, déterminé à la mériter, s'occupait à exercer ses recrues à l'emploi de la baïonnette[234].

[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-même l'exercice.]

52. C'est un fait bien reconnu que, malgré sa dignité de commandant en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins exercés, et qu'il savait trouver le tems de faire auprès d'eux les fonctions de caporal. Comme on fait prendre à la salamandre l'habitude de sucer la flamme sans en être molestée, ainsi les accoutumait-il à monter sur une échelle (non pas celle de Jacob) ou bien à franchir un fossé.

53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans, des dagues et des cimeterres; puis il fit charger à la baïonnette ces mannequins; pour donner à ses gens une leçon contre les véritables Turcs. Quand ils furent bien dressés à ce manége, il jugea qu'il était tems de commencer sérieusement l'attaque. Vos gens habiles se moquaient de sa conduite:--il ne leur répondit rien; mais il prit la ville.

54. Tel était l'état de la plupart des choses la veille de l'assaut: tout le camp était dans le plus silencieux repos. Vous le croirez difficilement; mais les hommes décidés à braver tous les dangers redeviennent calmes sitôt que tout a été décidé. Les conversations étaient rares; car les uns se transportaient en pensée dans leur maison, auprès de leurs amis; les autres songeaient à eux-mêmes et à leur avenir--personnel.

55. Suwarow surtout était sur l'alerte; il examinait, dressait, ordonnait, plaisantait et réfléchissait; car, nous pouvons hardiment le dire, c'était un homme merveilleux, au-delà de toute merveille, Héros, bouffon, moitié ange et moitié diable, priant, instruisant, désolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il assiégeait une forteresse, véritable arlequin en uniforme.

56. Le jour qui précéda l'assaut, comme ce grand conquérant était retenu à l'exercice--par ses fonctions de caporal,--à la chute du crépuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour d'une montagne, rencontrèrent un parti d'hommes, l'un desquels parlait leur langue,--bien ou mal, l'important était qu'il se fît entendre; mais, soit par son accent, ses discours ou ses manières, ils reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mêmes drapeaux.

57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses compagnons, au quartier-général. Leur costume était musulman; cependant vous auriez pu reconnaître en eux des Tartares déguisés, et un fond de christianisme sous leurs riches vêtemens turcs; mais en couvrant ainsi certaines grâces naturelles d'une pompe extérieure, ils rendaient d'autres étranges méprises très-difficiles à éviter.

58. Suwarow était en chemise, devant une compagnie de Calmoucks; il les exerçait, menaçait et amusait; il jurait après les moins alertes et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car c'est ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile n'était que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et à sa voix toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement qu'il était indifférent de gagner dans les combats une pension ou la mort.--

59. Suwarow, à l'approche de cette compagnie de cosaques et de leur capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux perçans.--«D'où venez-vous?--De Constantinople, où nous étions esclaves[235].--Qui êtes-vous?--Ce que vous voyez.» Telle était la concision de leur dialogue, celui qui se chargeait de répondre sachant à qui il parlait et songeant à épargner les mots.

[Note 235: M. A. P. a négligé de traduire cette réponse.]

60.--«Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan: les deux autres sont des femmes, et le troisième n'est ni homme ni femme.» Le général promena sur les autres un oeil rapide, puis ajouta: «J'ai déjà entendu votre nom; celui du second m'est étranger. Il est absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais passons.--Je crois, vous, avoir entendu votre nom dans le régiment Nicolaiew?--Le mien même.

61. «Vous avez servi à Widdin?--Oui.--Vous conduisîtes l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais à peine quelque chose.--Vous montâtes le premier à la brèche?--Au moins ne fus-je pas le dernier à suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en résulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait prisonnier.--Vous serez vengé, car la ville assiégée est deux fois aussi forte que celle où vous fûtes blessé.

62. «Où voulez-vous servir?--Où vous voudrez.--Je sais que vous aimez à être dans les enfans perdus; sans doute vous voulez fondre le premier sur l'ennemi, après les maux que vous avez déjà soufferts. Et ce jeune garçon, que fera-t-il avec son visage sans barbe et ses habits déchirés?--Ah! général, s'il n'est pas plus mauvais pour la guerre que pour l'amour, il montera le premier à l'assaut.

63. «Il y sera, s'il l'ose.»--Ici Juan s'inclina profondément comme le compliment le méritait. «Par un bienfait spécial de la Providence, continua Suwarow, votre ancien régiment doit conduire ce matin, peut-être même cette nuit, l'assaut. J'ai fait voeu à plusieurs saints que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce qui fut Ismaïl, et que les plus superbes mosquées n'arrêteraient pas leur tranchant.

64. «Ainsi, maintenant, à la gloire, mes enfans!» Après ces mots il se retourna et continua, dans les termes russes les plus classiques, à animer ses soldats, jusqu'à ce que tous ces grands coeurs de héros fussent impatiens de la victoire et du butin. On l'eût pris pour un prédicateur en chaire (de ceux qui regardent avec dédain tous les biens terrestres, sauf la dîme), en le voyant exhorter ses auditeurs à se ruer sur les païens et à massacrer ceux qui résisteraient aux armes de la chrétienne impératrice Catherine.

65. Johnson qui, d'après ce long colloque, se regardait comme le favori de Suwarow, se hasarda à s'adresser encore à lui, bien qu'il le vît retourné à ses chères occupations. «Je vous rends grâces, dit-il, de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si vous indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon ami et moi, ce qu'il nous faudra faire.

66. «--Bien! j'étais occupé, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez votre ancien régiment, qui est déjà sous les armes. Holà! Katskoff (ici il appela un Polonais), conduis-le à son poste; j'entends le régiment Nicolaiew. Cet autre étranger restera avec moi: c'est un beau garçon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les bagages ou bien à l'ambulance.»

67. Mais ici commença une autre scène. Les dames, qui n'avaient pas l'habitude d'être traitées de la sorte (et cependant, élevées dans un harem, elles étaient bien pénétrées de la meilleure doctrine du monde, celle de l'obéissance passive);--les femmes alors soulevèrent la tête; leurs yeux brillans parurent humectés de larmes, et, comme la poule étend les ailes sur ses poussins, elles étendirent leurs bras

68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'être honorés par le plus grand capitaine qui jamais eût peuplé l'enfer de héros tués, ou plongé dans le désespoir une province ou un royaume. Mortels extravagans et toujours vainement éprouvés! un laurier est donc une chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter une seule feuille de cet arbre, prétendu immortel, avec une mer toujours montante de sang et de larmes?

69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'était pas vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une sorte d'émotion, des femmes, la tête échevelée, dont tous les traits exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur métier de la tuerie ont le coeur cautérisé contre les angoisses de plusieurs millions d'hommes, mais une douleur isolée peut inspirer de la compassion, même aux héros,--et Suwarow en était un véritable.

70. Du ton calmouck le plus ému:--«Que diable! Johnson, à quoi pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous les égards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons, où elles peuvent seulement être hors de danger. Mais vous auriez dû savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je déteste les soldats mariés, quand ils ne renouvellent pas chaque année leurs femmes.

71. «--Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre Anglais, celles-ci ne sont pas à nous: elles ont d'autres maris. Je connais trop bien, par expérience, la discipline militaire, pour avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans une charge le coeur des héros comme la pensée d'une petite famille restée en arrière.

72. «Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur domestique, favorisé notre fuite, et elles ont bravé mille dangers pour nous suivre dans cette dangereuse traversée. Pour un homme comme moi ce genre de vie n'a rien d'étrange; mais c'est un moment cruel pour de pauvres êtres comme elles: ainsi, si vous voulez que je combatte de tout mon coeur, je vous prie de les faire traiter avec politesse.»

73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouillés, regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hésité à les croire tels.--Leur surprise n'était pas moins grande (ni moins juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutôt féroce qu'imposant, simplement vêtu, couvert de poussière, nu jusqu'à la camisole, et cette dernière elle-même fort sale, de le voir, dis-je, plus redouté que tous les sultans de leur connaissance.

74. En effet, comme le leur témoignaient tous les yeux, tout semblait attendre son signal. Habituées à voir, comme une espèce de divinité, le sultan couvert de pierreries, s'avançant avec la gravité impériale d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadème sur la queue), en un mot, entouré de toute la pompe du pouvoir, elles ne concevaient pas comment le pouvoir consentait une fois à se passer de pompe.

75. Johnson, voyant leur extrême déconvenue, leur donna, chemin faisant, et quoique peu initié dans les affections orientales, quelques légères consolations. Pour Don Juan, qui était bien autrement sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les retrouverait, ou qu'alors il saurait bien en faire repentir l'armée russe. Ces paroles étaient extravagantes, mais pourtant les dames y trouvèrent un grand motif d'espérance; car toutes elles aiment l'exagération.

76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques légers baisers, elles s'éloignèrent pour le moment,--en attendant ce que décideraient les coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin, ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos nombreux bonheurs, c'est une espèce d'amortissement sur la condition de l'humanité.)--En même tems leurs doux amis saisissaient leurs armes et se préparaient à embraser une ville qui ne leur avait jamais fait le moindre mal.

77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros lui-même pour les apprécier en détail; qui regardait la vie comme une souillure, et les gémissemens d'une nation expirante comme les murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats (pourvu que leurs efforts prévalussent à la fin) que la femme et les amis de Job se souciaient de ses ulcères,--pouvait-il songer long-tems aux sanglots de deux femmes?

78. Non certainement.--L'oeuvre de gloire se disposait; on allait entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant qu'Homère eût eu à ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu de décrire la mort du fils de Priam, je serai forcé de parler escalades, bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets et baïonnettes, tous mots rudes et qui coulent difficilement dans l'harmonieux gosier des muses.

79. Immortel Homère! ô toi qui, malgré ta longueur, as charmé toutes les oreilles, et, malgré ton peu d'étendue, toutes les générations, en maniant de ton bras poétique ces armes auxquelles les hommes n'auront plus jamais recours (à moins, cependant, que la poudre à canon n'ait pas la supériorité que lui supposent tous les potentats aujourd'hui ligués contre la jeune liberté... Puissent-ils ne pas trouver en elle une nouvelle Troie!)

80. Immortel Homère! j'ai maintenant à peindre un siége où furent tués plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus expéditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque. Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible ruisseau de se comparer à l'Océan; mais au moins, nous autres modernes, vous égalons-nous en matière de sang,

81. Sinon poétiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est la vérité, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse veuille décrire tout ce qui va se passer, elle sera forcée de s'écarter d'une trop rigoureuse fidélité. Dans un instant la ville sera attaquée; de grandes actions vont avoir lieu;--comment les raconterai-je? Écoutez, ames immortelles de généraux! Phébus se lève pour colorer vos dépêches de ses rayons.

82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins longues des morts et des blessés! Ombre de Léonidas, qui combattis si vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grèce, hélas! était envahie! Ô commentaires de César, prêtez-moi (pour me soutenir) une parcelle de vos pâlissans rayons de gloire, si beaux, si variés pour l'oreille des muses!

83. Quand j'appelle pâlissante votre immortalité guerrière, je veux seulement rappeler que, par une triste réalité, il n'est pas de siècle, d'année, et même de jour qui ne flétrisse le nom d'un héros dévastateur; je veux seulement dire que si nous venons à réunir tous ses droits à la reconnaissance des hommes, il devient aussitôt un boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes écervelés.

84. Les médailles, honneurs, rubans, galons ou broderies, n'appartiennent pas mieux à l'homme immortel, que le manteau de pourpre à la prostituée de Babylone. Les enfans sont passionnés pour un uniforme comme les femmes pour un éventail, et le dernier goujat, revêtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de la gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce que c'est?--Demandez-le au porc, dont les yeux aperçoivent le vent[236].

[Note 236: Expression du Psalmiste.]

85. Au moins le sent-il, et quelques-uns pensent qu'il le voit, parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication vous paraît trop simple, dites qu'il se précipite sur ses pas comme un brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer ce chant, avant que ma muse ne se sente fatiguée. Le suivant, pour réveiller l'attention générale, va sonner en volée comme du haut d'un clocher de village.

86. Écoutez, dans le silence de la froide et épaisse nuit, le bourdonnement des armées se pressant rangs sur rangs! Là, de lourdes masses se glissent, dans l'obscurité douteuse, le long des murs assiégés et sur les bords du fleuve hérissé de défenses. Cependant les astres percent d'une faible lumière les vapeurs humides et condensées qui se roulent devant eux en bizarres guirlandes.--Bientôt la fumée de l'enfer doit étendre sur eux un plus impénétrable manteau.

87. Arrêtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui, séparant alors la vie de la mort, glaça pour un instant le coeur de ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir. Un moment--et tout reparaîtra plein de vie! La marche! la charge! les cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille.

SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VII.

L'ouvrage qui contient les détails du siége d'Ismaïl étant fort peu répandu en France, où cependant il a été imprimé, nous en extrairons tous les passages que Byron a jugés dignes d'être paraphrasés. Il est intitulé:--Essai sur l'Histoire ancienne et moderne de la nouvelle Russie. Le style en est beaucoup trop louangeur, mais la dédicace en étant adressée à l'empereur Alexandre, petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul, averti de se tenir sur ses gardes. Malgré ce grave défaut, c'est un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis de Castelnau) a lui-même emprunté les circonstances du siége d'Ismaïl au manuscrit d'un lieutenant-général de Russie, qui avait fait cette campagne (le duc de Richelieu).

STROPHE 9.

«Ismaïl est située sur la rive gauche du bras gauche du Danube, à peu près à quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille toises de tour.» (Manuscrit du duc de Richelieu.)

STROPHE 10.

«On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situé à la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a été terminé par un Grec. Pour donner une idée des talens de cet ingénieur, il suffira de dire qu'il fit placer les palissades perpendiculairement sur le parapet, de manière qu'elles favorisaient le feu des assiégeans et arrêtaient le feu des assiégés.» (Ibid.)

STROPHE 11.

«Le rempart en terre est prodigieusement élevé, à cause de l'immense profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage avancé ni chemin couvert.» (Ibid.)

STROPHE 12.

«Un bastion de pierres, ouvert par une gorge très-étroite et dont les murailles sont fort épaisses, a une batterie casematée et une à barbette; il défend la rive du Danube. Du côté droit de la ville est un cavalier de quarante pieds d'élévation, à pic, garni de vingt-deux pièces de canon, et qui défend la partie gauche.» (Ibid.)

STROPHE 13.

«Du côté du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans le Danube.» (Ibid.)

STROPHE 23.

On s'était proposé deux buts également avantageux par la construction de deux batteries sur l'île qui avoisine Ismaïl. Le premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux édifices avec du canon de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la ville étant bâtie en amphithéâtre, presque aucun coup ne serait perdu. (Histoire de la Nouvelle Russie.)

STROPHE 24.

Le second motif était de profiter de ce moment d'alarme pour que la flottille, agissant en même tems, pût détruire celle des Turcs. Un troisième motif, et vraisemblablement le plus plausible, était de jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager à capituler. (Ibid.)

STROPHES 25, 26 ET 27.

Une habitude blâmable, celle de mépriser son ennemi, fut la cause du défaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait agir promptement, et on négligea de donner aux ouvrages la solidité qu'ils exigeaient. (Ibid.)

STROPHES 28 ET 29.

Le même esprit fit manquer l'effet de trois brûlots; on calcula mal la distance, on se pressa d'allumer la mèche, ils brûlèrent au milieu du fleuve, et quoiqu'il fût six heures du matin, les Turcs, encore couchés, n'en prirent aucun ombrage.

1er décembre 1790. Cette opération manquée, la flottille russe s'avança vers les sept heures; il en était neuf lorsqu'elle se trouva à cinquante toises de la ville. (Ibid.)

STROPHES 30 ET 31.

Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de mousqueterie pendant près de six heures. Les batteries de terre secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades ne suffiraient pas pour réduire la place: on fit la retraite à une heure. À peine la retraite des Russes fut-elle remarquée, que les plus braves d'entre les ennemis se jetèrent dans de petites barques et essayèrent une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et leur tua plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lançon sauta pendant l'action, un autre dériva par la force du courant et fut pris par l'ennemi. (Ibid.)

STROPHES 32 ET 33.

On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes firent de mémorable dans cette journée; pour compter les hauts faits d'armes, pour particulariser toutes les actions d'éclat, il faudrait composer des volumes. Parmi les étrangers, le prince de Ligne se distingua de manière à mériter l'estime générale. De vrais chevaliers français, attirés par l'amour de la gloire, se montrèrent dignes d'elle. Les plus marquans étaient le jeune duc de Richelieu, les comtes de Langeron et de Damas. (Ibid.)

STROPHE 35.

L'amiral de Ribas déclara en plein conseil que ce n'était qu'en donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi; on lui opposa mille raisons auxquelles il répondit par de meilleures. (Ibid.)

STROPHES 36, 37 ET 38.

Il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin; Ribas y réussit. Tandis qu'il se démenait pour l'exécution du projet agréé, on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12 décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le bord du Danube, et cette journée se passa en vives canonnades. (Ibid.)

STROPHE 39.

Le 13, une partie des troupes était embarquée; on allait lever le siége. Un courrier arrive; il est témoin des cris de joie du Turc, qui se croyait à la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part du prince, que le maréchal Suwarow va prendre le commandement des forces réunies sous Ismaïl. (Ibid.)

STROPHE 40.

La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte; la voici dans toute sa teneur: «Vous prendrez Ismaïl à quel prix que ce soit.» (Ibid.)

STROPHES 43 ET 44.

Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant à toute bride: on les prit pour des Cosaques; l'un était Suwarow et l'autre son guide, portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du général. (Ibid.)

STROPHE 46.

Les succès multipliés de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un enthousiasme général. (Ibid.)

STROPHE 47.

Les choses prennent, le même jour, une autre tournure; le camp se rapproche et s'établit à une portée de canon de la place; on prépare des fascines, on construit des échelles, on établit des batteries nouvelles. (Ibid.)

STROPHES 48 ET 49.

L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est pas jusqu'au dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur de monter à l'assaut. (Ibid.)

STROPHE 50.

La première attaque était composée de trois colonnes commandées par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. Trois autres colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs le comte de Samoïlow, les généraux Élie de Bezborodko, Michel Kutusow; les brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupière. La troisième attaque, par eau, n'avait que deux colonnes sous les ordres des généraux-majors Ribas et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (Histoire de la Nouvelle Russie.)

STROPHES 51, 52 ET 53.

On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exerça les soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader; il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette. Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines disposées de manière à représenter un Turc. (Ibid.)

Chant Huitième.

1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voilà des jurons bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le rêve de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un tableau de ces objets, comme ils vont devenir son thème, il est juste de leur faire une invocation. Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce que vous voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.

[Note 237: Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.]

2. Tout était préparé,--le feu, l'épée et les hommes qui allaient en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannière, l'armée, les nerfs et les muscles tendus, s'avançait pour le carnage,--et, véritable hydre humaine, allait souffler partout sur ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de héros qui, à peine tombés, étaient remplacés par d'autres.

3. L'histoire est obligée de prendre les choses en gros; mais peut-être, si nous pouvions les considérer en détail et faire la balance des pertes et des gains, découvririons-nous que la guerre n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus de saine gloire à sécher une seule larme qu'à répandre des mers de sang.

4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction intérieure, tandis que l'autre, à force de pompes, d'acclamations, de ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation à qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignités, peut bien exciter l'envie ou l'admiration des êtres corrompus; mais elle n'est, après tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de meurtre.

5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il n'en est pas ainsi de Léonidas et de Washington, dont tous les champs de bataille sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont pas désolé des mondes, mais assuré l'existence des nations. Oh! que l'écho de ces noms semble doux à l'oreille! et tandis que ceux des guerriers vulgaires surprennent ou étourdissent les hommes vains et serviles, les leurs serviront seuls de mots d'ordre, jusqu'à ce que l'avenir ait reconquis la liberté.

6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne permettait de distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en arcades de vapeurs embrasées, et reproduisant dans les eaux du Danube, comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille était épouvantée par le ronflement continu des volées et par le long fracas de chaque détonation, bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet, les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins nous frappent rarement;--celles de l'homme réduisent en cendres des millions d'hommes!

7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à peine devancé de quelques toises les batteries russes, que les musulmans s'éveillèrent en sursaut et répondirent, sur le même ton, à la foudre des chrétiens. Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi ébranlés, qu'ils se livraient un sublime combat, et cependant les remparts d'Ismaïl flambaient comme l'Etna, quand il prend fantaisie à l'inquiet Titan d'éternuer.

8. Et dans le même instant retentit comme le fracas des machines les plus homicides--l'énorme cri de Allah! portant défi à l'ennemi; fleuve, ville et rivages répétèrent Allah! et les nuages qui couvraient les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes au nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer Allah! Allah! Hu![238]

[Note 238: Allah! Hu! c'est proprement le cri de guerre des musulmans; ils appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui produit un effet étrange et terrible.

(Note de Lord Byron.) ]

9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; mais déjà commençaient à tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles, conduisaient l'attaque du côté de l'eau. Ils étaient conduits par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier à l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'il dit vrai, elle est la soeur de Christ, et ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta comme en terre sainte.

[Note 239: «Mais ton[D] plus terrible instrument, dans l'exécution de tes vues, est l'homme armé pour un meurtre mutuel;--oui, le carnage est ta fille.»

WORDSWORTH, Ode d'action de grâces. ]

[Note D: C'est-à-dire celui de la Divinité. Voilà, pour le meurtre, une généalogie préférable à toutes celles que l'on doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on dit si quelque indépendant lui avait donné une pareille famille?

(Note de Lord Byron.)

M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron affecte d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la guerre.» Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. affecte ici de connaître cette origine poétique, laquelle connaissance, après tout, n'a pas un rapport bien évident avec la réflexion sensée de Lord Byron.]

10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le comte Chapeau-Bras aussi reçut une balle entre le chapeau et la tête, et la preuve que cette tête était aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne peuvent vouloir aucun mal à une cervelle parfaitement légitime. Cendres contre cendres, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?

11. Et comme le général de brigade Marcow insistait pour qu'on séparât le prince de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens de naissance vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et demander un peu d'eau à des oreilles sourdes;--le général Marcow, dis-je, en prouvant ainsi son extrême sympathie pour les hommes de rang, eut lui-même la jambe emportée.

12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et trente mille mousquets lançaient une grêle de pilules, afin d'obtenir un bon écoulement sanguin. Ô mortalité! tu as bien tes relevés mensuels de décès, tes pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse, comme les grillots[240], bourdonnent à nos oreilles les maux passés, présens et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable à l'image exacte d'un champ de bataille.

[Note 240: Mortality, en anglais, se dit pour l'ensemble des mortels et pour maladie contagieuse: c'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ce passage.--Les grillots sont appelés en anglais deathwatch (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri comme un présage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est chargé de la même mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette raison on surnomme oiseau de la mort.]

13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu'à ce que la multiplicité des agonies endurcisse le coeur de quiconque vient à les contempler.--Hurler, se traîner dans la poussière, rouler dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle est la récompense de plusieurs milliers d'hommes de toutes les rangées et de toutes les files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur poitrine.

14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande chose;--songez à l'avantage d'être, dans sa vieillesse, entretenu aux frais de votre bon roi; une légère pension ébranle la philosophie de plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls destinés à fournir aux poètes des inspirations, ce qui vaut encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir la poésie redire éternellement vos campagnes, et celle d'obtenir une demi-solde viagère, font que le genre humain vaut bien la peine d'être détruit.

15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour prendre une batterie sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus bas un instant après eux, firent aussitôt leurs efforts pour lutter d'activité avec leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils grimpèrent un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, conservant toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.

16. Et rien de plus admirable; car le feu était si vif, que si le rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé toutes sortes de machines, de fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant déployer plus de furie. Un tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était pas un présage de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les chasseurs sont renversés, les chiens sont bientôt en défaut.

17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour m'attacher aux pas glorieux de notre héros. Il doit cueillir des lauriers séparés, et, pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille héros, tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou de réclamer une élégie, ce détail formerait un assommant lexicon de gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.

18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre à la gazette,--qui sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil dans les fossés, les champs; partout enfin où leurs ames ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe matérielle.--Trois fois heureux celui dont le nom a été correctement écrit dans la dépêche. Je sais un homme dont on a rappelé la mort sous le nom de Grove, et qui réellement s'appelait Grose[241].

[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes amis:--«Voilà la gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom est Grose, on l'imprime Grove.» J'avais été au collége avec le défunt; c'était un homme spirituel et fort aimable, dont on recherchait la société à cause de sa finesse, de son enjouement et de ses chansons à boire.

(Note de Lord Byron.) ]

19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent de toutes leurs forces, sans savoir quel était l'endroit où ils se trouvaient pour la première fois, ignorant encore mieux le point vers lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient et donnaient assez de preuves de valeur pour mériter à eux deux seuls les frais d'un entier bulletin.

20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de milliers d'hommes morts ou mourans:--tantôt gagnant quelques pieds de terrain plus rapprochés d'un vieil angle que toute l'armée s'efforçait d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se fût écoulé en pluie: à chaque instant ils trébuchaient sur un compagnon blessé, qui se débattait au milieu de son sang.

21. C'était pour Don Juan le premier des combats, et bien que le tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide obscurité, alors que le coeur ne s'enflamme pas comme sous les voûtes d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frémir, pâlir, ou contempler, en soupirant après le jour, les lourds nuages épaissis comme un empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut le courage de ne pas prendre la fuite.

22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'eût fait? On a vu et l'on voit encore des héros qui n'ont guère commencé mieux, ou moins mal. Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la première et la dernière fois[242]. La plupart des mortels sont comme un cheval, un faucon ou bien une jeune mariée; après une affaire chaude, ils s'habituent à leur nouvel état et combattent ensuite comme des diables pour leur solde ou pour les politiques.

[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée par les Prussiens, mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire; il s'était éloigné dès les premiers coups de canon.]

23. Juan était ce qu'Erin appelle, dans son vieil et sublime idiome Erse, Irlandais ou peut-être Punique[243] (car les antiquaires, en fixant le niveau du tems lui-même qui nivelle toutes choses, les Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage de Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une autre, mais elle n'a rien de national[245]),

[Note 243: Erin est le nom que les Irlandais donnent à leur île. On connaît les nombreuses hypothèses des Irlandais pour expliquer l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, aux Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont même été jusqu'à prétendre que le latin n'était qu'une corruption du vieil irlandais.]

[Note 244: Diminutif de Patrick, surnom des Irlandais.]

[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.

(Note de Lord Byron.) ]

24. Juan, dis-je, était un consommé de jeunesse, une créature incapable de résister à ses premières impulsions, un enfant de poésie. Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait de détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la même activité, dans la bonne compagnie de ceux qui ne se livrent qu'à des batailles, des siéges et autres semblables parties de plaisir.

25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît ou qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons les meilleures intentions, espèce de carte que se propose bien de retourner tout le genre humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes. Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète de leurs projets, opposer à toutes les attaques leurs intentions pures; quel malheur que l'enfer soit pavé de ces intentions[246]!

[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: L'enfer est pavé de bonnes intentions.

(Note de Lord Byron.) ]

26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le pavé de l'enfer--(si toutefois il est ainsi fait)--devait être aujourd'hui bien usé, non parce qu'un grand nombre des porteurs de bonnes intentions aurait été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de semblables, ont balayé et emporté le ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].

[Note 247: La plus grande et la mieux éclairée des rues de Londres; celle dont les larges pavés sont le plus continuellement fatigués.]

27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui souvent séparent, dans leur hideuse carrière, le guerrier du guerrier, et comme les plus chastes épouses, quand, à la fin de la première année conjugale, elles quittent les plus constans maris du monde, Juan, dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, s'était trop imprudemment avancé, et après avoir, pendant un certain tems, chargé et déchargé son fusil, il s'aperçut qu'il était seul et que ses compagnons avaient disparu.

28. Je ne sais comment était arrivée la chose.--Peut-être le plus grand nombre avait-il été tué ou blessé, tandis que les autres avaient rétrogradé à droite. César lui-même fut jadis confondu par un pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée, pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier et finit par ramener au combat ses fiers Romains.

29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et d'ailleurs n'étant pas un César, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir pour qui, eut à peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta une minute, et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems. Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez pas, benoît lecteur, puisque le grand Homère lui-même n'a pas jugé cette similitude indigne d'Ajax, Juan la préférera peut-être à quelque autre plus nouvelle),

30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y a de singulier, sans regarder derrière lui. Mais, voyant flamber, tel que le jour sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il s'égara en cherchant un sentier qui lui permît de réunir son bras et ses efforts à ceux du corps d'armée dont la majeure partie n'était déjà plus que cadavres.

31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps, ni le corps lui-même qui avait absolument disparu,--les dieux savent comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas incroyable qu'un jeune garçon avide de gloire s'obstine à marcher en avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)

32. N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé, comme un jeune héritier, libre d'aller--il ne savait où,--sans lisières; de même que les voyageurs suivent à travers marais et fougères un ignis fatuus[248], ou que les naufragés se réfugient sous la première hutte qui se présente à leurs regards, Juan, suivant les inspirations de l'honneur et de son nez, se précipita vers l'endroit où le plus violent feu annonçait des ennemis plus nombreux.

[Note 248: Feu follet.]

33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort peu; il était éperdu, exaspéré; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses veines,--en un mot, son esprit était à la hauteur du moment, comme cela arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait et entendait le feu le plus vif, où les plus énormes canons formaient les plus longues détonnations, tandis que la terre et les airs étaient également ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte philanthropique[249].

[Note 249: C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la poudre à canon.

(Note de Lord Byron.) ]

34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au milieu de ce qui avait été la seconde colonne, commandée par le général Lascy, et maintenant réduite, comme un lourd volume (mais avec moins d'extension), en un extrait agréable de héros. Il prit gravement sa place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et leurs armes redoutables braqués contre le glacis.

35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, qui avait fait retraite, comme on le dit de ceux qui font en arrière quelques pas au lieu de s'élancer par la gueule de la mort dans le fond des diaboliques cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein d'expérience; il savait quand et comment il était à propos de fuir et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait que pour revenir à la charge avec plus d'avantage.

36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, tous les hommes de son peloton, tous, excepté Don Juan,--franc novice, dont la valeur vierge encore ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance du danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, inspire toujours une fermeté calme et intrépide),--Johnson recula un peu, afin de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir au milieu des ombres de cette vallée de mort[250].

[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]

37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient des bastions, batteries, parapets, remparts, murailles, fenêtres, maisons;--car, dans cette vaste ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît comme le diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, épuisés complètement par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur battue.

38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivèrent à son appel; bien différens en cela des esprits du vaste abîme, «que vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger à quitter leur séjour[251].» Leur motif était l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient encore à cette impulsion singulière, qu'en fait de guerre ou de religion tous les hommes reçoivent, comme un troupeau de moutons, de celui qui se trouve à la tête.

[Note 251: Shakspeare, Henri IV, première partie.]

39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que Johnson, et bien que son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille, cependant nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, un homme qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expédiant son homme, inébranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans la même direction pendant plusieurs mois de suite. Il était bien rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il fît le moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.

[Note 252: The monsoon; tout le monde connaît les vents moussons périodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent l'année. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: «Il tuait son homme aussi tranquillement que le missoun, quand il souffle des mois entiers.» Puis en note il dit: Le missoun, vent de l'Arabie déserte.]

40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. Il savait qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposés à repousser ces misérables appréhensions qui, comme le vent, troublent les estomacs les plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment souvent trop tôt leurs paupières; mais tous cependant ne sont pas aveugles, et quand ils considèrent la mort sans intermédiaire, ils se retirent un peu, uniquement pour reprendre haleine.

41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces rives tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression fort légère; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent à sa suite au milieu du feu le plus violent.

[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'Hamlet, acte III, scène Ire. «Mais la seule crainte de quelque chose après la mort--cette contrée non découverte, des rives de laquelle nul voyageur ne revient, arrête la volonté.»

«Sans l'effroi qu'il inspire et la terreur sacrée Qui défend son passage et siége à son entrée, etc.»

(DUCIS.) ]

42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, la première, leur avait paru assez effrayant pour les décider à la fuite, malgré ce que le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimères d'immortalité qui stimulent un régiment (sans compter la solde quotidienne d'un schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils obtinrent donc, à leur retour, le même bon accueil, que les uns et les autres regardèrent comme un accueil infernal[254].

[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur wel-come, bon accueil, et hall-come, infernal accueil, que l'on prononce à peu près de même en anglais.]

43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons sous la grêle, les prés sous la faux et les blés sous la faucille; se chargeant ainsi de justifier cette vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme a la fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries turques les criblaient comme un fléau, ou bien un bon boxeur, et les plus braves d'entre eux, réduits en capilotade, tombaient sur leur tête avant d'avoir pu lâcher un coup de fusil.

44. Placés derrière les traverses[255] et les flancs des bastions, les Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers comme des flots d'écume frappés par le vent. Cependant (Dieu sait comment!) le destin, qui comprend les villes, les nations et les mondes dans ses capricieuses révolutions, permit qu'au milieu de tous ces divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient tenu bon gagnassent le talus intérieur du rempart.

[Note 255: Retranchemens formés entre deux ouvrages de fortifications.]

45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montèrent avec vivacité; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la flamme, semblable à la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en haut qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels étaient plus prudens de ceux qui d'abord avaient hissé sur le parapet leurs figures martiales, ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire un aussi bel acte de courage.

46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent qu'un accident ou une bévue protégeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn grec ou turc avait disposé les palissades, comme vous seriez étonné de les observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien qu'ils soient inférieurs à notre Gibraltar). Ces palissades étaient justement plantées au milieu du parapet,

47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf ou dix pas où l'on pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du moins qui vivaient encore, un précieux avantage; ils purent former une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa bien mieux, ils parvinrent à rompre les palissades, qui n'étaient guère plus hautes que des épis de blé[256].

[Note 256: Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus.

(Note de Lord Byron.) ]

48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le premier, car, en pareil cas, les prétentions à la primauté font souvent éclater de mortelles querelles entre amis comme entre alliés. Par exemple, il faudrait qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il ne craignît pas de mettre à une rude épreuve la patience partiale de John Bull, pour prétendre que Wellington s'était laissé battre à Waterloo;--cependant les Prussiens disent la même chose;--

49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait combien d'autres en au et en ou, n'étaient pas arrivés assez à tems pour jeter la terreur dans le coeur de ceux qui jusqu'alors avaient combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington aurait cessé de faire un étalage de ses ordres et de toucher ses pensions, les plus fortes dont fassent mention nos annales.

50. Mais n'y pensons jamais.--Dieu sauve le roi! et les rois! car s'il ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les plus forts. La plus méchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur qui l'a maladroitement attelée de manière à la blesser,--et la multitude se lasse de suivre toujours l'exemple de Job.

51. D'abord elle gromèle[257], puis elle jure, puis, comme David, elle lance de faibles cailloux contre le géant; enfin, elle saisit les armes auxquelles les hommes ont recours quand le désespoir ravit à leur coeur une partie de sa flexibilité, et alors viennent les tiraillemens de la guerre;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront encore, et je leur dirais: «Fuyez loin de nous,» si je n'avais pas prévu que cette révolution seule peut sauver la terre d'une souillure infernale[258].

[Note 257: Cette expression est, je le sais, familière; mais elle est du bon vieux français: elle est bien autrement pittoresque que murmurer; enfin, elle est la traduction précise du mot anglais it grumbles.]

[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: «Ailleurs, Lord Byron avait quelque crainte sur cette prédiction.» Cela est méchant.]

52. Mais suivons.--Je ne disais pas le premier, mais au nombre des premiers s'était élancé sur les murs d'Ismaïl notre jeune ami Don Juan, comme s'il eût été élevé au milieu de pareilles scènes:--elles étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je voudrais pouvoir dire pour la plupart des autres. La soif de la gloire, quelquefois si dévorante, s'était emparée de lui,--bien qu'il eût une ame généreuse, le coeur sensible et les traits féminins.

53. Il était donc sur la brèche,--lui qui, depuis son enfance, avait reposé comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien montrer quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans la première position était son Élysée. Il aurait pu facilement supporter la terrible épreuve à laquelle Rousseau engage les amantes inquiètes à nous soumettre. Observez votre amant quand il sort de vos bras. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles conservaient leurs charmes,

54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, les flots, les vents ou la parenté, tous obstacles de la même espèce. Or maintenant, le voilà dans un endroit--où tous les liens formés par la société cèdent au fer et à la flamme: lui dont le corps même était tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce tyran des plus grands coeurs, exaspéré par le moment et les lieux, il se précipite dans la lice, comme un cheval de race frappé de l'éperon.

55. Et quand il trouve quelque résistance, son sang bouillonne comme celui du coursier devant une porte à cinq barres, une double défense ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus compter que sur sa légèreté, pour se garantir d'une mort assurée. Juan, de loin, avait en horreur la cruauté; ainsi tous les hommes, avant d'être irrités, détestent-ils le sang;--mais Juan avait cela de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait un plaintif gémissement.

56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, était serré de près, ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens réunis qui tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il croyait s'adresser non pas à quelque pauvre maraud, suivant l'expression de Pistol[259], mais bien à un jeune Livonien.

[Note 259: Pistol, personnage de Henri IV, deuxième partie. Voyez acte 5, scène 3.]

57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute réponse il fit une inclination au général qui paraissait avoir le droit de lui commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses étoiles, ses médailles et son épée ensanglantée, lui parler d'un air de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire à un officier de haut rang.

58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux hommes qui n'ont pas un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille ou d'un siége, une infinité de bruits interrompent le dialogue, et plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait frappé l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, viennent vous saisir, les plaintes, les sanglots, les prières, les imprécations et les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles à une conversation suivie.

59. Voilà comment tout ce que nous venons de rapporter en deux longues octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas d'exécrables crimes qui n'aient cherché à se faire comprendre dans ce moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au milieu de cette scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, et l'on eût aussi bien saisi le chant des linottes que les éclats de son tonnerre, tant était effroyable la voix générale de la nature humaine à l'agonie.

60. La ville est forcée.--Oh! éternité!--Dieu fit les champs, et l'homme fit la ville, a dit Cowper,--et je commence à me ranger de son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive, toutes les villes en un mot dont les hommes ont gardé le souvenir ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je médite le présent et le passé, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de retraite.

61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes) dont on envie généralement la vie et la mort fortunées; de tous les grands noms qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans contredit le général Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds déserts.

[Note 260: «Boon, personnage historique, général américain, devenu sauvage par choix, qui a fondé le premier établissement du Kentucky.»

(Note de M. A. P.) ]

62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude. La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui les environnent, en appelant de leurs voeux ce qu'ils avaient en horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans,

[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes, respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.]

63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée (pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette bonne renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore l'homme de Ross, devenu sauvage[262].

[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.»

(Note de M. A. P.) ]

64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la sympathie dont jamais homme put être susceptible.

65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde. Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait, en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un arbre ou aux bords d'un torrent.

[Note 263: L'expression sauvage serait ici un contresens, comme le prouve la strophe suivante.]

66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait pas à payer des bagatelles.

67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de pénétrer dans leurs coeurs. La convoitise dévorante, la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des bois étaient-elles toujours sereines et paisibles.

68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des tableaux comme la prise d'Ismaïl.

69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent encore pied à pied la possession de leur ville.

70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer. C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies.

71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre.

72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché où reposent encore les trois quarts de sa colonne.

73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart, après la prise du cavalier, et tandis que la plupart des enfans désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons, d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la porte appelée Kilia aux groupes de héros désappointés qui se tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors transformée en un marais de sang humain.

[Note 264: Forlorn of hopes, privés d'espérance. Cette expression répond aussi à celle d'enfans perdus de l'armée.]

74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval, et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des dilettanti en topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en pièces.

75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques, était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens.

76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki.

[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en 1821, fut surpris, à Londres, enfermé flagrante delicto avec un giton de la garde royale.]

77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient de reculer.

78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire simplement feu à une folle distance.

79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la défendit qu'à un prix extrêmement cher.

80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs, ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.--

81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard, les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir.

82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque coeur désespéré pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes variées des plus monstrueux crimes.

83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.

84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom): la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son tronc.

85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise après avoir elle-même été divisée de son cadavre.

86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour pêcher les ames.

87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par celui du vainqueur.

88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin, détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs mille hivers.

89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine, parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il est;

90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque chose de rafraîchissant, comme on affecte de dire en ces jours suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème épique.

91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés, un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de glacer les bons coeurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.

92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce, qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé, le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser? le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de la destruction?

93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres; ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les oreilles bien élevées; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques.

94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe.

95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, les porta sur Juan.

96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles, et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à l'éclairer.

97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le collier de Saint-Georges[266].

[Note 266: Ordre militaire de Russie.

(Note de Lord Byron.) ]

98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe, au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une vigne.

99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.»

100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson, mais vous, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.» Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»

101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.»

102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de récompense,

103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage, comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.

104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins, les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines, si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un sultan (comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun prix.

105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie, quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à l'avant-garde.

106. Le point était de le prendre. Les véritables braves éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les coeurs les plus sauvages.

107. Mais il ne voulait pas être pris. À toutes les offres de merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins l'ennemi, aussi les coeurs russes se fermèrent-ils bientôt à la pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux provocations hostiles.

108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans battent leurs nourrices.

109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane. En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme une plaine sablonneuse

110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième, qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui rougissait de l'avoir pour fils.

111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient à les regarder.

112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis. Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais petits-maîtres expirans.

113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le coeur de l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont elles disputent ainsi les premiers fruits.

114. Ainsi le jeune kan, l'oeil fixé sur les houris, oubliait les charmes des quatre jeunes épouses, et s'avançait bravement vers sa première nuit céleste. Après tout, bien que notre excellente religion tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux yeux noirs excitent les musulmans à combattre, comme s'il n'existait qu'un paradis;--malheureusement si tous les récits qu'on nous fait de l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins six ou sept.

115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement ses yeux, que même, en sentant le fer entr'ouvrir son coeur, il s'écria: Allah! qu'il vit le paradis dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et la brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, se glisser dans son ame avec ses prophètes, ses houris, ses anges et autres saints, tous environnés du plus voluptueux éclat.--En ce moment-là même il mourait,

116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement céleste.--Pour le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus de houris; toute son espérance était dans la race florissante qui s'élevait glorieusement, comme autant de cèdres, autour de lui.--Quand il vit son dernier héros étendu sur la terre tel qu'un arbre déraciné, il fit un instant trêve à ses coups de cimeterre, et laissa tomber un regard sur son fils, son premier, hélas! et son dernier fils!

117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner sa pointe, qu'ils s'arrêtèrent également et parurent disposés à lui accorder quartier, pourvu qu'il ne recommençât pas ses attaques désespérées. Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son coeur était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,--bien qu'il eût fait le sacrifice de sa vie,--il sentait amèrement qu'il était seul.

118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un élan, il enfonça sa poitrine dans le fer des Russes, avec l'impétuosité du moucheron quand il traverse la lumière qui doit brûler ses ailes. Il se frappa lui-même plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dépouille mortelle.

119. Chose assez étrange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif de sang, ne pardonnaient au sexe ni à l'âge, à l'aspect de ce vieillard héroïque tombé sur le corps de ses enfans, ne purent résister à leur attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, ils honorèrent dans ce héros le mépris qu'il avait montré pour la vie.

120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le premier pacha défendait tranquillement l'approche. Déjà il avait fait plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les assauts de l'armée entière[267]. À la fin il condescendit à s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, et quand il apprit que les Russes étaient vainqueurs, il envoya un bey pour répondre aux sommations de Ribas.

[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met sur le compte du sultan. (Voyez le Supplément aux notes du Chant

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