‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01, avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 8 sur 8 · VIII.)]

VIII.)]

121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur un petit tapis, il continuait avec le plus grand sang-froid à fumer son tabac.--L'aspect du sac de Troie n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoïque regard et son austère philosophie. Tout en caressant tranquillement sa barbe, il répandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de sérénité que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois queues.

122. La ville est emportée:--de ce moment, peu importe qu'il continue à défendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstinée ne peut être d'aucun secours, Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du croissant est tombé; sur la terre conquise s'élève une croix de pourpre, mais ce n'est pas un sang rédempteur qui la colore: de même que l'Océan reproduit dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle de toutes parts offre une seconde image de toutes les rues embrasées.

123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; tout ce que les mortels peuvent exécuter de pire; tout ce que nous lisons, rêvons ou entendons raconter des misères humaines; tout ce que le diable ferait s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse les horreurs que pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou des lieux aussi affreux que les enfers (habités par des êtres qui abusent de leur force), se trouvait en ce moment réuni (comme cela est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera encore) sur les décombres d'Ismaïl.

124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de pitié, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trêve un instant à leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque vieillard sans défense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque citoyen un millier d'affections, de liens et de devoirs réciproques? Considérez maintenant, ô cokneys de Londres, et muscadins de Paris! quel pieux divertissement offre la guerre.

125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles à ces tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous réserve peut-être une semblable destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et la dette publique toujours croissante? Écoutez la voix de votre coeur et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la gloire de Wellesley dissipera la famine.

126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-être de la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de sécurité.--Muses, c'est à vous qu'il convient de le porter sur vos brillantes ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle, dévore nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine au visage décharné n'approchera du trône.--L'Irlandais peut mourir de faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents livres?

127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl cessa d'exister.--Ville infortunée, tes tours embrasées étincelaient dans les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les derniers cris aigus des victimes; mais les détonations devenaient de plus en plus rares; des quarante milles créatures qui animaient le jour précédent l'enceinte des murailles, quelques centaines respiraient encore:--tout le reste était silencieux.

128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage à l'armée russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos jours, et par conséquent fort digne d'être mentionnée. Le sujet est délicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-être la rigueur des saisons, le long séjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentèrent fort peu à la pudeur des femmes.

129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de loin en loin ils se permirent même des violences d'une autre espèce,--mais du moins avec bien plus de retenue que les Français, quand ces guerriers libertins entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en trouver d'autre cause que la glace de la saison et la compassion des coeurs; mais il est certain que toutes les dames, à l'exception de quelques vingtaines, restèrent aussi vierges qu'auparavant.

130. Quelques méprises ridicules, commises dans l'obscurité, attestèrent aussi le défaut de lanternes ou de goût.--La fumée était si épaisse, qu'on avait de la peine à distinguer un ami d'un ennemi;--et d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors même que quelques rayons de lumière semblent devoir garantir les plus vénérables chastetés.--Voilà comme différens grenadiers dévirginèrent six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans.

131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en résulta quelque désappointement pour les prudes chancelantes qui, éprouvant tous les inconvéniens de la vie célibataire, se seraient crues fort excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur faute, le destin seul leur infligeait cette croix) de contracter, à l'exemple des Sabines, un mariage à la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.

132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves égrillardes (espèce d'oiseaux depuis long-tems encagés), qui demandaient avec inquiétude, «pourquoi le rapt ne commençait pas.» Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non soustraites au viol, c'est encore un mystère pour moi,--et je ne puis que laisser ici au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent effectivement préservées.

133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,--un rival de Timur et de Gengis! Les mosquées et les rues brûlaient encore comme la paille, sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand il écrivit, d'une main sanglante, sa première dépêche. Voici exactement son contenu:--«Gloire à Dieu et à l'impératrice! (Puissances du ciel! quelle alliance de noms!) Ismaïl est à nous[268].»

[Note 268: Dans la dépêche russe originale:

Slava bogu! slava vam! Krepost vzala, y ïa tam.

C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète.

(Note de Lord Byron.) ]

134. Il me semble que voilà les plus terribles mots, depuis Mané, Mane, Thécïl et Upharsin, que jamais ait tracés main ou plume de guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas un ministre de paroisse; ce que Daniel lut était l'écriture précise, sévère et sublime du Seigneur; quant au prophète, il n'eut jamais l'idée de plaisanter sur le sort des nations.--Et voilà ce Russe qui garde assez de présence d'esprit pour rimer, comme Néron, sur une ville enflammée!

135. Cette mélodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des cris et des hurlemens d'une population massacrée; peu de gens, je l'espère, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne l'oublie!--Je voudrais, s'il était possible, apprendre aux pierres insensibles à se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trônes;--et vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons tracé l'image fidèle des choses telles qu'elles étaient avant que le monde ne fût libre!

136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, mais vous l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rénovation vous auriez peine à croire la vérité de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à propos de l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse entièrement la mémoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre siècle, méprisez-nous plus profondément que nous ne méprisons les sauvages. Ceux-là peignent, il est vrai, leurs membres nus, mais ce n'est pas avec du sang.

137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trônes et de ceux qui les remplissent, reportez-vous aux pensées qu'inspirent les os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiéroglyphes égyptiens, ces piquantes énigmes offertes aux âges futurs, et sur lesquelles on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer le but heureusement caché de la construction des pyramides.

[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]

138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais promis dans le chant cinquième. Vous avez eu des esquisses d'amour, de tempête, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez, dessiné avec soin et digne de l'épopée, si ma véracité n'était pas un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins délayé mon thème que mes prédécesseurs en poésie. Je chante avec négligence, mais Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde

139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe, du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au héros de cette grande intrigue poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau milieu de ma course, après m'être fatigué à battre les opiniâtres murs d'Ismaïl. Et cependant Juan est chargé d'une dépêche dont on attend impatiemment l'arrivée à Pétersbourg.

[Note 270: «Encore le bon mot trivial qui gâte l'idée noble.

(Note de M. A. P.)

Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le texte anglais ni trivialité, ni bon mot, ni prétention à l'idée noble; la pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le mot fiddle, violon, est en anglais fort poétique, et l'on ne peut même expliquer pourquoi notre poésie en dédaigne l'emploi. Je remarquerai, à ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui expriment des idées modernes ne sont pas admis dans la poésie noble. J'en citerai pour exemple fusil, baïonnette, violon, canon, etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux routines de l'antiquité.]

140. Cet honneur lui fut conféré en récompense de son courage et de son humanité;--car les hommes finissent par rendre hommage à cette vertu, après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations féroces. Juan reçut quelques complimens pour avoir sauvé d'un délire de carnage son innocente petite captive, et je suis sûr qu'il eut plus de joie de la voir préservée de la mort, que de son nouveau ruban de Saint-Vladimir.

141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient aimée, semblables à la triste famille d'Hector, avaient péri sur les murs ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même n'était que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin[271] ne devait plus appeler les citoyens à la prière;--Juan pleurait, et jurait de défendre sa jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.

[Note 271: Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais croyans à la prière du haut de la galerie extérieure des minarets. «Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, Allah! Hu! est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures cloches chrétiennes.»]

SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.

STROPHE 6.

«La nuit était obscure; un brouillard épais ne nous permettait de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon était embrasé de tous côtés. Ce feu, partant du milieu du Danube, se réfléchissait sur les eaux et offrait un coup-d'oeil très-singulier.» (Manuscrit du duc de Richelieu.)

STROPHE 7.

«À peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-delà des batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré pendant toute la nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencèrent, de leur côté, un feu très-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien autre chose lorsque, avancés davantage, le feu de la mousqueterie commença dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan dont le feu sortait de toutes parts.» (Ibid.)

STROPHE 8.

«Un cri universel d'Allah! qui se répétait tout autour de la ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est impossible de se faire une idée.» (Ibid.)

STROPHE 9.

Toutes les colonnes étaient en mouvement; celles qui attaquaient par eau, commandées par le général Arseniew, essuyèrent un feu épouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs officiers. (Histoire de la Nouvelle Russie.)

STROPHE 10.

Le prince de Ligne fut blessé au genou, le duc de Richelieu eut une balle entre le fond de son bonnet et sa tête. (Ibid.)

STROPHE 11.

Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevât le prince blessé, reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (Ibid.)

STROPHE 12.

Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, et trente mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de balles. (Ibid.)

STROPHE 15.

Les troupes déjà débarquées se portèrent à droite pour s'emparer d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement et la palissade. (Ibid.)

STROPHE 31.

«N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et ignorant où je devais porter mes pas, je crus reconnaître le lieu où le rempart était situé: on y faisait un feu assez vif, que je jugeai être celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major général de Lascy.» (Manuscrit du duc de Richelieu.)

STROPHE 37.

«Je me dirigeai du côté que je jugeai être celui de la seconde colonne, et appelant ceux des chasseurs qui étaient autour de moi en assez grand nombre, je m'avançai...» (Ibid.)

STROPHE 44.

«Les Turcs, de derrière les travers et les flancs des bastions voisins, faisaient un feu très-vif de canon et de mousqueterie. Je gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intérieur du rempart.» (Ibid.)

STROPHES 46 ET 47.

«Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du constructeur des palissades était importante pour nous; car, comme elles étaient placées au milieu du parapet, il y avait de chaque côté neuf à dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les soldats, après être montés, avaient pu se ranger commodément sur l'espace extérieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne s'élevaient que d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la terre.» (Ibid.)

STROPHE 56.

Le général Lascy voyant arriver un corps si à propos à son secours, s'avança vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue, y répondit avec sa modestie ordinaire. (Note de M. de Castelnau, Histoire de Russie.)

STROPHE 70.

Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus était commandée par le général Kutusow. Ce brave militaire... marche au feu avec la même gaîté qu'il va à une fête; il sait commander avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et d'amabilité dans le commerce habituel de la vie. (Histoire de la Nouvelle Russie.)

STROPHE 71.

Le brave Kutusow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens et ne pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé des difficultés incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette multitude repoussa deux fois le général jusqu'au fossé, qu'il ne repassa qu'après avoir perdu presque tous ses officiers et un grand nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie dans cette occasion; il avait fixé l'estime générale, et sa mort occasiona beaucoup de regrets. (Ibid.)

STROPHES 72 ET 73.

Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant pu débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longèrent le rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de Kilia aux soldats du général Kutusow. (Ibid.)

STROPHES 74, 75, 76 ET 77.

Il était réservé aux Cosaques de combler de leurs corps la partie du fossé où ils combattaient. La première partie de leur colonne fut foudroyée par le feu des batteries, et parvint néanmoins au haut du rempart. Les Turcs la laissèrent un peu s'avancer dans la ville et firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors, se trouvant prise en queue, elle fut écrasée. Cependant, le lieutenant-colonel Yesouskoï, qui commandait la réserve, composée d'un bataillon du régiment de Polozk, traversa le fossé sur les cadavres des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tête: ce brave homme fut tué pendant l'action. (Ibid.)

STROPHE 78.

C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les Mémoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter un poste de vive force, et, par conséquent, où la baïonnette doit principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette dernière arme que lorsque les cartouches sont épuisées; dans cette persuasion, ils retardent leur marche, et restent plus long-tems exposés au canon et à la mitraille de l'ennemi. (Histoire de la Nouvelle Russie.)

STROPHES 79, 80 ET 81.

La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie du chemin: une fois réunies, ces colonnes attaquèrent un bastion et éprouvèrent une résistance opiniâtre. Le bastion est emporté; le séraskir défendait cette partie: un officier de marine anglais veut le faire prisonnier et reçoit un coup de pistolet qui l'étend roide mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'épée; seize baïonnettes percent à la fois le séraskir. (Ibid.)

STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.

«Je ne puis m'empêcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie à une fille de dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait.

«En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile contre la fureur de deux Cosaques qui étaient sur le point de la massacrer. Ce spectacle m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme on peut le croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine à me retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais suspendu sur leur tête: je me contentai cependant de les éloigner, non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient, et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage le même fer qui avait percé sa mère.» (Manuscrit du duc de Richelieu.)

STROPHES 104 À 119.

Le sultan périt, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pénétra dans la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides de pillage, et qui, dans vingt occasions différentes, combattit en héros. Ce sultan, d'une valeur éprouvée; surpassait en générosité les plus civilisés de sa nation: cinq de ses fils combattaient à ses côtés, il les encourageait par son exemple; tous cinq furent tués sous ses yeux, il ne cessa point de se battre, répondit par des coups de sabre aux propositions de se rendre, et ne fut atteint du coup mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup de Cosaques des plus acharnés à sa prise. Le reste de sa troupe fut massacré. (Histoire de Russie.)

STROPHES 120, 121 ET 122.

Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de pierre résistait encore: il était défendu par un vieillard, pacha à trois queues, et commandant les forces réunies à Ismaïl. On lui proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville était conquis; sur cette réponse, il autorisa quelques-uns de ses officiers à capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il resta étendu sur des tapis placés sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe, avec la même tranquillité et la même indifférence que s'il eût été étranger à tout ce qui se passait. (Ibid.)

FIN DU PREMIER VOLUME.

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