IV.
Le fleuve écume et roule avec majesté, en répandant sur ses bords un charme ravissant; il découvre sans cesse, dans ses mille détours, quelque beauté plus fraîche et plus variée. L'ame la plus altière aimerait à borner ici ses désirs, et à y couler une vie pleine de délices. Je ne pourrais trouver sur la terre un lieu aussi cher à la nature et à mon cœur, si tes yeux chéris, en suivant les miens, rendaient encore plus délicieuses ces rives du Rhin!
56. Il est, près de Coblentz, une petite et simple pyramide qui couronne le sommet d'un tertre verdoyant: sous sa base reposent les cendres d'un héros, notre ennemi;--mais n'en rendons pas moins hommage à Marceau! Sur sa tombe prématurée les rudes soldats répandirent d'abondantes larmes, déplorant et enviant la destinée de celui qui mourut pour la France, et combattit pour conquérir et défendre ses droits.
57. Courte, brave et glorieuse fut sa jeune carrière;--deux armées, ses amis et ses ennemis pleurèrent à ses funérailles. Que l'étranger s'arrête avec recueillement près de sa tombe, et y prie pour le brillant repos de son ame valeureuse; car il fut le défenseur de la Liberté, et un de ceux, en petit nombre, qui n'outrepassèrent pas le mandat de châtier qu'elle donne à ceux qui tirent son épée; Marceau avait conservé la blancheur de son ame; c'est pourquoi les hommes ont pleuré sur lui[12].
58. Voici Ehrenbreitstein[13] avec ses murs écroulés et noircis par l'explosion de la mine. De sa hauteur menaçante cette forteresse en ruine montre encore ce qu'elle était jadis, quand les bombes et les boulets rebondissaient sur elle sans pouvoir l'ébranler. Tour de victoire! tu vis tes assaillans repoussés s'enfuir dans la plaine. Mais la paix a détruit ce que la guerre n'avait jamais pu ébranler; et elle a livré aux orages de l'été ces voûtes orgueilleuses sur lesquelles, pendant de longues années, une grêle de bombes et de boulets était tombée en vain.
59. Adieu, à toi, beau Rhin! Avec quelles délices l'étranger s'arrête sur tes rives! C'est dans des lieux comme ceux que tu arroses, que des ames unies, ou la contemplation solitaire, aimeraient à s'égarer. Ah! si d'insatiables vautours cessaient de ronger des cœurs tourmentés de remords, c'est ici que la nature, ni trop sombre, ni trop gaie, sauvage sans rudesse, imposante, mais non redoutable, serait aux autres contrées de la terre ce que l'automne est à l'année.
60. Adieu donc encore une fois! vain adieu! Il n'en est point pour des lieux comme ceux que tes ondes arrosent. L'ame reste empreinte de toutes tes couleurs; et si malgré eux les yeux se résignent à cesser de te contempler, Rhin séduisant! c'est avec un dernier regard de reconnaissance et d'admiration. Des lieux d'un charme plus puissant peuvent se rencontrer, on en peut voir de plus éblouissans; mais aucun ne réunit dans un site si enchanteur le brillant, le beau, le doux,--les gloires des anciens jours,
61. Le grand plein de simplicité, la fleur abondante d'une récolte prochaine, le vif éclat des blanches cités, le torrent qui tombe des rochers, la profondeur obscure des précipices, la féconde verdure des forêts, les châteaux gothiques apparaissant çà et là, des rochers sauvages taillés en forme de tours comme pour se moquer de l'art des hommes; et, au milieu de toutes ces beautés, des habitans dont les visages expriment autant de bonheur que la scène qui les entoure. Ces dons fertiles de la nature embellissent éternellement tes bords, quoiqu'ils entendent autour d'eux la chute des empires.
62. Mais ils ont disparu. Au-dessus de moi sont les Alpes, palais de la nature, dont les vastes remparts élèvent leurs crêtes neigeuses jusque dans les nuages, et ont fait à l'Éternité un trône de montagnes de glace et de froidure sublime, ou se forme l'avalanche,--cette foudre de neige! Tout ce qui agrandit l'ame et la frappe de terreur est réuni autour de ces sommets, comme pour montrer comment la terre peut s'approcher du ciel, et laisser l'homme orgueilleux dans son chétif abaissement.
63. Mais, avant d'oser gravir ces hauteurs sans égales, il est un lieu qui ne doit pas être oublié,--Morat! le champ d'orgueil et de patriotisme! où l'homme peut contempler les horribles trophées du carnage sans rougir pour ceux qui sont restés vainqueurs dans cette plaine. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats à la faim des vautours; monceau d'ossemens qui a traversé les âges, étant eux-mêmes leur monument;--privés de sépulture, ils errent maintenant sur les bords du Styx, où chaque ombre errante pousse des cris de douleur[14].
64. Tandis que Waterloo le dispute au carnage de Cannes, les noms réunis de Morat et Marathon passeront à la postérité. Ces deux victoires sans tache sont couronnées d'une véritable gloire. Elles furent remportées par une troupe de citoyens, de frères, d'hommes fiers de leurs droits, sans aucune ambition personnelle; tous défenseurs non salariés d'une cause qui n'était point celle des rois, dont le vice et la corruption sont les mobiles. Ils ne condamnèrent aucune nation à déplorer le blasphème de ces lois, qui, par une disposition draconienne, proclament divins les droits des monarques.
65. Près d'un mur solitaire, une colonne plus solitaire encore, s'élève, entourée de lierre, et présente l'aspect des anciens jours. C'est le dernier débris du ravage des ans. On dirait, à la voir, un malheureux que la terreur aurait pétrifié, mais qui conserve encore dans ses regards sombres et égarés un sentiment de vie. Elle est là debout, excitant l'étonnement sur sa durée; tandis que, œuvre contemporaine de la main de l'homme, l'orgueilleuse Avanticum[15], nivelée par le tems, a couvert de débris ses anciens domaines.
66. C'est ici,--oh! doux et sacré soit à jamais ce nom!--c'est ici que Julia, l'héroïne du dévouement filial, avait consacré sa jeunesse au ciel. Son cœur, ayant rempli les devoirs les plus saints après ceux qu'exige la Divinité, se brisa sur la tombe d'un père. La justice avait juré de repousser toutes larmes, et celles de Julia imploraient la vie de celui qui lui avait donné la sienne: mais le juge fut fidèle à la justice. Alors elle mourut après celui qu'elle n'avait pu sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement; et leur urne ne contient qu'une ame, un cœur et une même poussière[16].
67. Ce sont là des actions dont le souvenir ne devrait jamais s'effacer, et des noms qui ne peuvent périr, quoique la terre oublie ses empires et leur décadence, les oppresseurs et les opprimés, leur naissance et leur mort. La haute, la sublime majesté de la vertu devrait survivre, et survivra à ses malheurs; et, du sein de son immortalité, elle brillera aux rayons du soleil comme cette neige des Alpes[17], impérissable et pure, au-dessus de toutes les choses d'ici-bas.
68. Le lac Léman m'attire avec sa surface de cristal, miroir paisible où les étoiles et les montagnes contemplent la tranquillité de leur aspect, la profondeur transparente de leurs sommités et leurs diverses couleurs. Il y a encore ici trop de l'homme, pour considérer avec un esprit dispos tout ce que j'aperçois de grand; mais bientôt la solitude me rappellera des pensées oubliées, et qui ne me sont pas moins chères qu'autrefois, avant qu'en me mêlant au troupeau des hommes, j'eusse fait partie de leur bercail.
69. Pour le fuir, il n'est pas nécessaire de haïr le genre humain. Chacun n'est pas propre à s'agiter avec lui et à partager ses travaux. Ce n'est pas montrer de la misanthropie que de contenir son ame dans ses émotions intimes, de crainte qu'elle ne se perde dans la foule ardente, où nous devenons la proie de notre propre contagion, jusqu'à ce que trop tard et trop long-tems nous venions à déplorer et à combattre cet état de misère dans lequel nous passons d'un malheur dans un autre malheur, au milieu d'un monde ennemi, où personne n'est exempt de faiblesse.
70. Là, dans un moment, nous pouvons plonger nos années dans un fatal regret, et, dans la dégradation de notre ame, changer tout notre sang en larmes, ou teindre l'avenir des sombres couleurs de la nuit. La course de la vie devient une fuite sans espérance pour ceux qui marchent dans l'obscurité. Sur la mer, le plus hardi nocher vogue toujours, mais il se dirige où un port connu l'invite; tandis que, sur l'océan de l'éternité, il est des voyageurs égarés dont la barque erre çà et là, et ne pourra jamais reposer à l'ancre.
71. N'est-il pas plus sage alors de rester solitaire, et d'aimer la terre seulement pour ses charmes terrestres? Aux bords des flots azurés du Rhône rapide[18], auprès du lac qui nourrit ses ondes, comme une mère prodigue ses soins à un enfant beau, mais indocile, apaisant ses cris par ses caresses aussitôt qu'il s'éveille,--n'est-il pas plus sage de passer ainsi nos vies, que de nous joindre à la foule bruyante, pour être condamnés à être oppresseurs ou opprimés?
72. Je ne vis plus en moi-même, mais je deviens une partie de tout ce qui m'entoure; et les hautes montagnes sont pour moi une sympathie; mais le bruit des cités m'est une torture. Je ne puis rien voir de si odieux dans la nature, que d'être un anneau involontaire de la chaîne des êtres, classé parmi les créatures, quand mon ame peut prendre son essor et se mêler avec les cieux, la cime des monts, la plaine mobile de l'Océan et les étoiles du firmament!
73. C'est absorbé dans de telles pensées que je trouve une vie réelle. Je contemple le désert populeux que j'ai quitté, comme un lieu d'agonie et de combat, où je fus, pour quelque péché sans doute, jeté en proie au malheur, pour agir et souffrir, mais enfin pour remonter en haut avec des ailes nouvelles. Je les sens déjà qui s'agitent, quoique jeunes, et cependant vigoureuses et fortes, comme la tempête avec laquelle elles doivent lutter avec délices, en dédaignant les froids liens d'argile qui entourent ici-bas notre être.
74. Et lorsqu'un jour l'ame sera entièrement affranchie de tout ce qu'elle hait dans sa forme dégradée, n'ayant conservé de sa vie charnelle que ce qu'il en reste de purifié au papillon dépouillé de ses formes grossières;--quand les élémens se réuniront aux élémens pareils, et que la poussière sera poussière; ne verrai-je pas dans leur essence, mais avec moins d'éblouissemens, tout ce que j'aperçois maintenant comme à travers l'avenir: la pensée incorporelle, le génie de chaque lieu, dont, maintenant même, je partage parfois la destinée immortelle?
75. Les montagnes, les vagues, les cieux ne sont-ils pas une partie de mon ame; comme moi d'eux? L'amour que je ressens pour eux, n'est-ce pas une passion profonde et pure de mon cœur? ne mépriserais-je pas tous les objets si je les comparais à ces créations puissantes? et ne braverais-je pas toutes les souffrances plutôt que de repousser de tels sentimens, pour la dure et mondaine indifférence de ces hommes dont les yeux sont incessamment tournés vers la terre, et dont les pensées n'osent jamais s'élever à un généreux enthousiasme?
76. Mais je m'écarte de mon sujet; je retourne à ce qui le concerne immédiatement, et j'invite ceux qui trouvent du charme à contempler une urne à venir méditer sur une dont la poussière fut jadis toute de flamme. Celui dont elle contient la cendre naquit dans la contrée dont je respire pour un instant l'air pur,--comme un hôte passager. C'est d'ici que ses désirs prirent leur vol vers la gloire; ambition insensée! à laquelle, pour en jouir, il sacrifia tout son repos.
77. C'est ici que le sauvage Rousseau, ce sophiste qui se torturait lui-même, l'apôtre de la douleur, qui jeta des enchantemens sur les passions, et fit parler le malheur avec une éloquence irrésistible, commença sa vie de trouble et de misères. Il sut rendre cependant le délire admirable, et jeter sur des actions et des pensées coupables un coloris céleste d'élocution, qui éblouit les yeux comme les rayons du soleil, et leur fait répandre des larmes abondantes et sympathiques.
78. Son amour était l'essence de la passion;--comme un arbre embrasé par la foudre, il fut consumé par une flamme éthérée; car d'être ainsi embrasé, et d'aimer, n'étaient qu'un pour lui. Mais son amour n'avait point pour objet une femme vivante, ni une ombre chérie qui nous apparaît dans nos songes, mais une beauté idéale qui revêtit pour lui des formes mortelles; et cet amour se répandit à grands flots dans ses pages brûlantes, quelque extraordinaire que cela nous paraisse.
79. Ce fut cet amour qui se réalisa dans Julie, ce fut lui qui la doua de tout ce que la passion a d'impétueux et de tendre. C'est lui encore qui lui rendait si cher ce mémorable baiser que ses lèvres brûlantes allaient prendre chaque matin sur les lèvres d'une femme qui ne l'accordait qu'avec un sentiment d'amitié; mais ce doux baiser portait dans son cœur et dans son imagination la flamme dévorante de l'amour. Il fut peut-être plus heureux dans cet absorbant soupir, que ne le sont les ames vulgaires dans la possession de tout ce qu'elles désirent[19].
80. Sa vie fut une longue guerre avec des ennemis, qu'il se créait lui-même, ou des amis par lui-même repoussés; car son ame était devenue le sanctuaire du soupçon, et choisissait pour son propre et cruel sacrifice l'ami contre lequel il se déchaînait avec une étrange et aveugle furie. Mais il était en délire;--qui pourrait l'affirmer? Il y a des phénomènes que la science ne peut jamais expliquer. Mais il était égaré par la détresse et le malheur; égarement le pire de tous, puisqu'il porte une apparence de raisonnement.
81. Alors il était inspiré; et de sa bouche éloquente sortirent, comme jadis de celle de la pythonisse, ces oracles qui embrasèrent la terre, et dont l'incendie ne se ralentit que lorsque des royaumes eurent cessé d'être. N'a-t-elle pas été telle, la destinée de la France? Avant lui, cette nation était courbée depuis long-tems sous le joug d'une ancienne tyrannie. Tremblante et soumise, elle se plia à ce joug humiliant, jusqu'au jour où la voix de Rousseau et celles d'autres écrivains[A] firent naître ces redoutables colères qui suivent de longs ressentimens.
[Note A: En anglais: his compeers.]
82. Ces colères, une fois déchaînées, s'élevèrent un terrible monument avec les débris des vieilles opinions qui datent de l'origine des tems. Elles déchirèrent le voile, et la terre put voir tout ce qu'il dérobait aux regards. Mais elles détruisirent en même tems le bon et le mauvais, ne laissant que des ruines, avec lesquelles on vit bientôt se relever, sur les mêmes fondemens, des donjons et des trônes qui ramenèrent la même tyrannie qu'auparavant, parce que l'ambition ne pensait qu'à ses propres succès.
83. Mais ces choses ne peuvent désormais être endurées! Les hommes ont senti leur force et l'ont fait sentir. Ils auraient pu en user plus sagement, mais, entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se sont attaqués avec violence. La pitié avait cessé d'exercer son empire; mais ces hommes, qui avaient été élevés dans les ténèbres de l'oppression, ne s'étaient point, comme les aigles, nourris de l'air libre des cieux: pourquoi donc s'étonner si quelquefois ils se trompèrent de proie?
84. Quelles profondes blessures se sont jamais fermées sans laisser de cicatrices? Ce sont celles du cœur, qui saignent le plus long-tems, et dont les traces sont les plus difficiles à effacer. Les hommes pleins d'espérances, et qui, dans leur défaite, les ont vues s'évanouir, gardent le silence, mais ne sont point soumis. Le ressentiment, contenu dans son repos, retient son souffle, jusqu'à l'heure d'expiation. Personne ne doit désespérer; il est venu, il vient, et il viendra,--le jour qui donne le pouvoir de punir, ou de pardonner:--l'une de ces facultés sera lente à s'exercer.
85. Limpide Léman! le contraste de ta surface tranquille, avec le monde si agité où j'ai passé mes jours, m'avertit de renoncer aux ondes troublées de la terre, pour une source plus pure. Cette voile paisible qui m'entraîne, est comme une aile silencieuse qui m'arrache aux bruits et aux distractions de la vie. J'aimais autrefois le mugissement de l'Océan soulevé, mais tes doux murmures sont pour moi comme la tendre voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop aimé à être ému par de sombres et orageuses délices.
86. C'est l'heure de l'arrivée silencieuse de la nuit, et entre tes bords et les montagnes tout est déjà sombre, mêlé et confus; cependant on aperçoit encore distinctement les objets, excepté le noir Jura, dont les hauteurs se montrent comme d'effrayans précipices. En approchant plus près, une brise vivifiante souffle du rivage, et apporte les parfums de fleurs fraîchement écloses. On entend les gouttes d'eau qui tombent de la rame suspendue, ou les bruits du grillon qui chante ses adieux à la nuit.
87. C'est un joyeux insecte du soir, qui fait de sa vie une enfance, et chante pendant toute sa durée. Par intervalle, un oiseau fait entendre sa voix dans un bosquet, puis se tait aussitôt. Il semble qu'un léger murmure parcourt la colline. Mais c'est une illusion, car la rosée des étoiles distille silencieusement ses larmes d'amour, qui tombent d'elles-mêmes sans bruit, jusqu'à ce qu'elles aient imprégné le sein de la nature de l'esprit de leurs couleurs.
88. O étoiles! vous qui êtes la poésie du ciel! si nous essayons de lire dans vos pages brillantes le destin des hommes et des empires,--nous sommes pardonnables, dans nos aspirations à nous agrandir, de vouloir élever nos destinées au-dessus de leur sphère mortelle, pour nous unir plus étroitement à vous; car vous êtes une beauté et un mystère, et vous faites naître dans nous un tel amour et un tel respect, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie ont pris elles-mêmes une étoile pour emblème.
89. Le ciel et la terre sont plongés dans le calme, mais non dans le sommeil; ils cessent de respirer comme lorsque nous sommes frappés par de trop vives émotions; et ils sont silencieux, comme lorsque nous sommes absorbés dans des pensées trop profondes.--Le ciel et la terre sont plongés dans le calme: depuis la haute armée des étoiles jusqu'au lac assoupi et aux montagnes qui l'environnent, tout est concentré dans une vie intense, où pas même un rayon lumineux, un souffle d'air, une feuille ne se trouvent perdus, mais où ils ont une part de l'existence et le sentiment de la création et de la conservation des mondes.
90. C'est alors que se réveille le sentiment de l'infini que nous éprouvons dans la solitude, où nous sommes le moins seuls. Ce sentiment pénètre et purifie tout notre être; il est un accord, l'ame et la source d'une mélodie qui nous révèle l'harmonie éternelle, et, comme la ceinture de la fabuleuse Cythérée, répand un charme de beauté sur tous les objets. Il désarmerait le spectre de la mort, si son arme fatale avait quelque chose de substantiel.
91. Ce n'était pas en vain que les premiers Persans choisirent les hauteurs et le sommet des montagnes dominatrices pour en faire leurs autels[20], afin de pouvoir prier dans un temple sans murs et digne de celui en l'honneur de qui les monumens élevés par la main des hommes sont si chétifs! Viens, et compare ces colonnes et ces demeures d'idoles grecques ou gothiques avec ces temples majestueux de la nature, l'air, la terre et les mers; et tu cesseras de renfermer ta prière dans de si étroites demeures!
92. Le ciel a changé d'aspect! et quel changement! O nuit[21]! tempête et obscurité, vous êtes étonnamment puissantes! cependant vous êtes belles dans votre force; comme l'éclat de l'œil noir d'une femme! Dans le lointain, le tonnerre étincelant bondit de pic en pic, et fait retentir les crêtes fumantes des rochers, de ses lourds mugissemens! Ce n'est pas un nuage isolé qui lance la foudre, mais chaque montagne a trouvé une voix, et, à travers son voile ténébreux, le Jura répond aux bruyantes Alpes, qui semblent lui jeter d'orgueilleux défis.
93. Partout règne la sombre nuit: nuit des plus glorieuses! tu ne fus pas donnée au sommeil! Laisse-moi partager tes sauvages et imposantes délices, et faire partie de la tempête et de toi! Comme le lac, mer phosphorique, étincelle dans l'ombre! Comme la pluie tombe par torrens sur la terre! mais tout rentre dans une profonde nuit,--et soudain la voix retentissante des montagnes ébranle de nouveau les airs par de gigantesques transports, comme si elles se réjouissaient de la naissance d'un prochain tremblement de terre.
94. Voici l'endroit où le Rhône rapide s'ouvre un passage entre deux hauts rochers qui apparaissent comme deux amans que la haine a séparés, et entre lesquels il survient de si profonds abîmes qu'il leur devient impossible de se réunir désormais, quoique leurs cœurs soient brisés par cette funeste séparation. L'amour, qui a ainsi séparé leurs ames, et qui fut la vraie source de l'inimitié profonde par laquelle la fleur de leur jeunesse a été flétrie, s'est enfui loin d'eux;--mais il leur a laissé un siècle de tristes années;--et les chagrins d'une guerre intérieure.
95. C'est là, sur ces rochers traversés par le Rhône impétueux, qu'éclate la plus furieuse des tempêtes; car il en est une quantité qui mugissent dans le sombre espace. On les voit, comme dans une joûte, se lancer de main en main leurs traits de flamme. La plus brillante de la troupe dirige sur ces monts escarpés ses feux angulaires; comme si elle comprenait qu'aux lieux où la désolation a exercé ses ravages, ses flèches brûlantes peuvent impunément tout dévorer.
96. Cieux, montagnes, fleuve, vents, lac, éclairs! vous tous! nuit, orages, tonnerres! j'ai une ame pour vous comprendre!... Le lointain roulement de vos voix expirantes est l'écho de ce qui veille toujours en moi.--Mais où est, ô tempêtes, le but de vos courses vagabondes? Ressemblez-vous à celles qui naissent dans le cœur de l'homme? ou trouvez-vous enfin, comme les aigles, quelque asile élevé?
97. Si je pouvais donner un corps à ce qu'il y a en moi de plus intime,--si je pouvais trouver une expression matérielle à mes pensées qui débordent, et jeter ainsi ame, cœur, intelligence, passions, sentimens de toutes sortes; tout ce que j'ai cherché, et tout ce que je cherche encore, tout ce que je souffre, tout ce que je sais, tout ce que j'éprouve sans mourir,--dans un seul mot, et ce mot serait-il la Foudre, je le prononcerais! Mais je vis et je meurs sans avoir été compris, avec une pensée sans voix, qui reste ensevelie dans mon sein, comme une épée dans le fourreau.
98. L'aurore a reparu à l'Orient, l'aurore humide de rosée, qui répand partout ses parfums, et fait éclore les fleurs. Son sourire chasse les nuages avec un aimable dédain, et verse la vie à pleines mains, comme si la terre ne renfermait aucune tombe.--Le jour la remplace: nous pouvons reprendre le cours de notre existence; et c'est ce que je fais encore sur tes rivages, beau Léman! Je puis trouver un aliment à la méditation, et ne pas te quitter sans m'être arrêté long-tems près de toi.
99. Clarens! aimable Clarens, berceau du profond amour! ton air est le souffle jeune et passionné de la pensée; tes arbres fructifient par l'amour; les neiges qui couronnent tes glaciers ont emprunté ses couleurs; et le soleil couchant les voit teintes de couleurs de rose[22], où ses rayons se reposent tendrement. Les rochers, leurs crêtes éternelles parlent ici de l'amour qui chercha parmi eux un refuge contre les chocs du monde qui agitent l'ame et la remplissent de douces espérances, pour s'en moquer ensuite.
100. O Clarens! tes sentiers sont foulés par des pieds célestes, par les pas de l'immortel amour. Ici son trône a pour marche-pieds des montagnes, où ce dieu est une vie et une lumière vivifiante.--Il ne se montre pas seulement sur ces sommets majestueux, ni dans les grottes et les forêts: son œil étincelle sur la fleur, et son souffle l'agite; ce souffle si doux de l'été, dont le tendre pouvoir surpasse celui des tempêtes dans leurs momens de plus grande désolation.
101. Tous les objets sont ici pleins de sa puissance; depuis les noirs sapins qui sont son ombrage sur les hauteurs, et le mugissement profond des torrens auquel il prête une oreille attentive jusqu'aux vignes qui s'étendent vers le rivage, où les eaux inclinées le reçoivent avec respect, et l'adorent en baisant ses pieds avec de doux murmures. Les bosquets, les berceaux de verdure, de vieux arbres aux troncs blanchis, mais dont le feuillage est encore plein de sève et de vigueur, jeunes comme le plaisir, lui offrent partout où il s'égare une solitude populeuse:
102. Solitude peuplée d'abeilles et d'oiseaux, de formes les plus belles, et de couleurs les plus variées; qui le célèbrent par des chants plus doux que le langage des hommes. Êtres innocens, ils déploient leurs ailes joyeuses sans crainte, et avec toute la vivacité d'une vie de bonheur. Le bruit des sources jaillissantes, la chute des hautes cascades, le mouvement des branches agitées, le bouton des fleurs qui fait naître la pensée la plus délicieuse de la beauté, tout est confondu et semble réuni dans une grande fin par l'amour lui-même.
103. Celui qui n'a pas encore aimé pourrait apprendre ici la science de l'amour, et faire un esprit de son cœur; celui qui connaît ses tendres mystères aimera davantage, car c'est ici le sanctuaire de l'amour, où les vaines misères des hommes et les persécutions du monde l'ont forcé de chercher un asile; car il est dans sa nature de croître ou de mourir. Il ne peut subsister dans le calme, mais il décroît ou s'élève à un bonheur sans limites; qui peut, dans son éternité, le disputer aux félicités immortelles.
104. Ce n'était pas en vain que Rousseau choisit ce séjour pour le peupler de ses affections. Il reconnut que c'était celui que l'amour devait destiner aux êtres purifiés de l'imagination. C'était le lieu où l'amour délia pour la première fois la ceinture de sa Psyché, et celui qu'il avait consacré par un tendre souvenir. Solitude imposante, profonde, qui a une voix, des sens et des soupirs de tendresse. Ici le Rhône s'est préparé lui-même sa couche, et les Alpes se sont élevé un trône.
105. Lausanne! Ferney! vous avez été habités par des hommes qui ont rendu vos noms célèbres[23]! Ces mortels cherchèrent et trouvèrent, par de dangereux chemins, une renommée immortelle. Ils furent de gigantesques esprits dont le but redoutable était, comme les Titans, d'attaquer le ciel par des doutes hardis et des pensées audacieuses qui eussent appelé la foudre sur elles, si, en voyant les investigations impies des hommes, le ciel daignait faire plus que de sourire.
106. L'un était tout de feu et de mobilité, enfant le plus capricieux dans ses désirs, mais doué de l'esprit le plus vif et le plus varié;--gai, grave, sage ou hardi,--tout à la fois historien, poète et philosophe; il se multipliait au milieu des hommes, comme le Protée de leurs talens; mais le trait le plus caractéristique de son génie était le ridicule, qui, comme un vent impétueux, renversa tout ce qu'il atteignit,--tantôt pour terrasser la sottise, tantôt pour ébranler un trône.
107. L'autre, profond et calme, épuisant la pensée, et associant la sagesse à ses années studieuses, fit son asile de la méditation, s'enrichit de la science, et donna à ses armes offensives une forme plus sévère, sapant une croyance solennelle par un solennel mépris. Il fut maître passé dans l'art de l'ironie, et ses sarcasmes excitaient dans ses ennemis une colère qui naissait surtout de la peur; ils le condamnèrent aux feux de l'enfer, argument éloquent qui répond si bien à tous les doutes.
108. Cependant, que la paix soit avec leurs cendres,--car, s'ils l'ont méritée, ils subissent leur peine; ce n'est pas à nous à les juger,--encore moins à les condamner. L'heure viendra où de pareils mystères seront connus de tous.--L'espérance et la terreur sommeillent sur le même oreiller,--dans la poussière de la tombe, qui, nous en sommes sûrs, doit toujours rester poussière. Toutefois si, selon notre croyance, elle se ranime un jour, ce sera pour recevoir un pardon ou pour souffrir les peines qui seront méritées.
109. Mais qu'il me soit permis d'abandonner les œuvres de l'homme, pour contempler celles de son créateur répandues autour de moi, et de suspendre des chants que je nourris de mes rêveries, de crainte qu'ils ne semblent se prolonger sans fin. Les nuages qui planent au-dessus de moi se dirigent vers les blanches cimes des Alpes. Je veux les atteindre, et contempler tout ce qu'il me sera permis de découvrir, à mesure que je parviendrai à ces hautes régions, où la terre appelle à ses embrassemens les puissances de l'air.
110. Italie! ô Italie! à ton aspect, l'éclat des siècles passés vient frapper l'ame comme un éclair: depuis le jour où le fier Carthaginois fut sur le point de te conquérir, jusqu'à la dernière auréole de tes chefs et de tes sages qui illustrent tes immortelles annales, tu fus le trône et le tombeau d'empires; maintenant encore tu es la patrie où les esprits que tourmente la soif de la science vont se désaltérer à grands traits dans cette source éternelle qui coule de la colline impériale de Rome.
111. C'est ainsi que j'ai prolongé des chants continués sous de tristes auspices.--Sentir que nous ne sommes plus ce que nous avons été, et ce qu'il nous paraît que nous aurions dû être;--exciter le cœur contre lui-même, cacher à tous les yeux avec une fière prudence son amour ou sa haine,--ses passions ou ses sentimens, ses projets, ses chagrins ou ses contentemens;--être le tyran de sa propre pensée; c'est une rude tâche pour l'ame.--Pas de plaintes,--j'ai appris ces choses.
112. Quant à ces vers dont j'ai fait un chant, il se peut qu'ils soient une innocente ruse,--le coloris des scènes qui ont passé devant mes regards; et que j'aurais voulu saisir au passage, pour tromper un instant mon cœur ou celui des autres. La renommée est la soif de la jeunesse,--mais je ne suis pas si jeune pour regarder le sourire ou le dédain des hommes comme une perte ou une récompense glorieuse. J'ai toujours été, et je suis encore seul,--objet de souvenir ou d'oubli.
113. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé: je n'ai point mendié ses suffrages, ni plié un genou patient devant ses idoles,--je n'ai point forcé mes lèvres aux sourires,--ni fait grand bruit pour le culte d'un écho. Dans leur foule, je n'ai pas paru aux hommes un de leurs semblables. J'étais parmi eux, mais non l'un d'eux; enveloppé dans le voile de mes pensées, qui n'étaient pas leurs pensées, je serais encore tel, si je n'avais corrigé mon ame, qui s'est ainsi domptée elle-même.
114. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé,--mais séparons-nous bons ennemis[A]. Je veux bien croire, malgré mon expérience contraire; qu'il peut y avoir des mots qui soient des choses,--des espérances qui ne soient pas décevantes; des vertus charitables qui ne tendent pas de piéges à la fragilité; je voudrais aussi croire que quelques cœurs compatissent sincèrement aux malheurs des autres[24]; que deux ou un sont au moins ce qu'ils semblent être,--que la bonté n'est pas simplement un mot, ni le bonheur un songe.
[Note A: Fair foes.]
115. O ma fille! ce chant a commencé avec ton nom;--ô ma fille! c'est avec ton nom qu'il doit finir.--Je ne te vois point,--je ne t'entends point,--mais personne ne peut être aussi ravi en toi. Tu es l'amie vers laquelle s'étendent les ombres de mes années à venir. Quand même tu ne me reverrais jamais, ma voix se fera entendre dans tes visions futures, et pénétrera jusqu'à ton cœur,--lorsque le mien sera glacé.--Tu entendras même des accens sortir de la tombe de ton père.
116. Aider au développement de ta jeune intelligence,--épier l'aurore de tes joies d'enfant,--rester près de toi pour te voir grandir, et acquérir la connaissance d'objets qui, pour toi, sont des merveilles!--Te bercer légèrement sur mes genoux heureux, et imprimer sur ta douce joue un baiser de père,--ce bonheur, sans doute, ne m'était point réservé; cependant il était dans ma nature:--tel que je suis, je ne sais ce qui est en moi: il me semble pourtant qu'il y a quelque chose de semblable à ce délicieux sentiment.
117. Oui, quand même on t'apprendrait la haine comme un devoir; je sais que tu m'aimeras. Vainement mon nom te serait-il défendu, comme un mot de sinistre augure,--une espérance brisée: vainement la tombe se serait fermée entre nous,--rien ne serait changé; je sais que tu m'aimeras. Quand même on aurait le dessein d'extraire mon sang de tes veines, et que l'on y réussirait,--tout serait vain,--tu m'aimerais encore, car tu y tiendrais plus qu'à la vie.
118. Tu es l'enfant de l'amour,--quoique née dans des heures d'amertume et nourrie dans des angoisses. Ce furent là les élémens de la vie de ton père;--les tiens ne sont pas moins funestes que ceux qui ont présidé à ta naissance,--mais la flamme de ta vie sera plus tempérée, et tes espérances seront plus heureuses et plus hautes. Que les sommeils de ton berceau soient doux et paisibles! Du sein des mers que je vais parcourir, et du sommet des montagnes où j'erre maintenant, je voudrais appeler sur toi autant de bénédicitions que, dans ma douleur, il me semble que tu aurais pu en attirer sur moi!
NOTES DU TROISIÈME CHANT
NOTE 1, STANCE 18.
Place d'honneur (pride of place) est un terme de fauconnerie, et il signifie le plus haut point du vol. Voyez Macbeth, etc.
An eagle towering in his pride of place Was by a mousing owl hawk'd at and kill'd.
Un aigle s'élevant à sa place d'honneur fut, par un hibou aux aguets, poursuivi et tué.
NOTE 2, STANCE 20.
Voyez le fameux chant d'Harmodius et d'Aristogiton. La meilleure traduction qui en ait été faite en anglais est celle de M. Denman, dans l'Anthologie de Bland.
NOTE 3, STANCE 21.
Dans la nuit qui précéda la bataille, un bal, dit-on, fut donné à Bruxelles.
NOTES 4 ET 5, STANCE 26.
Sir Evan Caméron et son descendant, Donald, le beau Lochiel, des quarante-cinq.
NOTE 6, STANCE 27.
On suppose que le bois de Soignies est un reste de la forêt des Ardennes, fameuse dans l'Orlando de Boïardo, et immortalisée dans le As you like it (Comme il vous plaira) de Shakespeare. Elle est aussi célébrée dans Tacite, comme étant le lieu où les Germains se défendirent avec succès contre les usurpations des Romains. J'ai hasardé d'adopter le nom qui est associé à de nobles souvenirs plutôt que celui qui ne rappelle dans son origine que des idées de carnage.
NOTE 7, STANCE 30.
Le guide qui me conduisit du mont Saint-Jean sur le champ de bataille paraissait intelligent et exact. L'endroit où tomba le major Howard n'était pas éloigné de deux grands arbres isolés (il y en avait un troisième, mais il fut coupé ou brisé pendant la bataille) qui sont à peu de distance l'un de l'autre, sur le bord d'un chemin. Il mourut et fut enterré sous ces arbres. Son corps a été depuis transporté en Angleterre. Un petit enfoncement de terrain marque encore l'endroit où il fut enseveli, mais il sera probablement bientôt nivelé. La charrue a passé dessus, et il y a maintenant du blé de semé.
Après m'avoir indiqué les différens endroits où Picton et d'autres braves militaires ont péri, le guide me dit: «Voici où tomba le major Howard; j'étais près de lui quand il fut blessé.» Je lui racontai qu'il était mon parent; alors il me sembla encore plus empressé de m'indiquer d'une manière précise le lieu et les circonstances de ce cruel événement. Ce lieu est un de ceux qui peuvent se reconnaître le plus facilement sur ce champ de bataille, à cause de la particularité des deux arbres déjà mentionnés.
J'ai parcouru deux fois à cheval le champ de bataille de Waterloo, en le comparant avec mes souvenirs de scènes semblables. Comme plaine, Waterloo semble marqué pour être le théâtre de quelque grande action, quoique cela puisse être un pur effet de mon imagination. J'ai visité attentivement celles de Platée, de Troie, de Mantinée, de Leuctres, de Chéronée et de Marathon; et la plaine qui entoure Mont-Saint-Jean et Hougoumont semble ne manquer que d'une meilleure cause et de cette indéfinissable, mais impressive auréole que le laps des tems répand autour d'un lieu illustré, pour le disputer en intérêt à toutes celles que j'ai nommées, excepté peut-être à la dernière.
NOTE 8, STANCE 34.
Les pommes (fabuleuses) des bords du lac Asphaltes étaient, disait-on, belles au dehors, et toutes de cendre au dedans. Voyez Tacite, Hist. 1. 5, 7.
NOTE 9, STANCE 41.
La grande erreur de Napoléon (si nos histoires sont véridiques) fut son continuel mépris pour le genre humain, parce qu'il n'avait aucune communauté de sentiment avec eux ou pour eux; mépris peut-être plus offensif pour la vanité humaine que la cruauté active de la tyrannie la plus tremblante et la plus soupçonneuse.
Tels furent ses discours aux assemblées publiques, ainsi que ses conversations avec les individus; et les seules paroles que l'on suppose qu'il a dites à son retour à Paris, après que l'hiver de Russie eut détruit son armée, en se frottant les mains près du feu: «Il fait meilleur ici qu'à Moscow,» lui ont probablement aliéné plus de cœurs que les revers désastreux qui l'avaient amené à faire cette remarque.
NOTE 10, STANCE 48.
What wants that knave That a king should have?
De quoi manque ce coquin Pour qu'il ne soit roi demain?
Fut la question du roi Jacques en rencontrant Johnny Armstrong et ses compagnons dans leur complet accoutrement. Voyez la ballade.
NOTE 11, STANCE 1 DU CHANT.
Le château de Drachenfeld est situé sur le plus haut sommet des Sept Montagnes, sur les bords du Rhin. Il tombe en ruines, et il s'y rattache quelques singulières traditions. C'est le premier que l'on aperçoit sur la route de Bonn, mais sur le côté opposé de la rivière. Presque en face de ce curieux monument, sont les restes d'un autre château nommé le Château du Juif, et une large croix plantée en commémoration du meurtre d'un chef par son frère. Le nombre des châteaux et des villes qui sont situés sur les deux rives du Rhin est très-grand, et leurs situations remarquablement belles.
NOTE 12, STANCE 57.
Le monument du jeune et malheureux général Marceau (tué par un biscayen à Alterkirchen, le dernier jour de l'an 4 de la république française) existe encore comme je l'ai décrit.
Les inscriptions gravées sur ce monument sont trop longues, et elles n'étaient pas nécessaires: son nom suffisait. Les Français l'adoraient, et ses ennemis l'admiraient. Les uns et les autres pleurèrent sur lui.--Ses funérailles furent accompagnées de généraux et de détachemens des deux armées. Le général Hoche est enterré dans le même tombeau. C'était aussi un brave dans le vrai sens du mot. Mais quoique lui-même se fût distingué dans les batailles, il n'eut pas l'honneur d'y être tué. Sa mort fut soupçonnée d'être causée par le poison.
Un monument séparé (qui ne renferme pas son corps, puisqu'il est enterré avec celui de Marceau) lui est élevé près d'Andernach, vis-à-vis duquel eut lieu un de ses plus mémorables exploits, lorsqu'il jeta un pont sur le Rhin. Ce monument diffère, par la forme et le style, de celui de Marceau; l'inscription est plus simple et plaît davantage.