V.
AU ROMAN.
1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de la vérité.
2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?
[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier moderne.]
4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un oeil étincelant, et croire cet oeil cher à la vérité; se confier à la première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs tes pompeuses idoles.
6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le coeur saigne pour toutes les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.
7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à grands flots en toute occasion, dont les coeurs gémissent sous le poids de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites, pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques accens de sympathie.
8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine devez, hélas! périr ensemble.