VI.
ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].
[Note 44: Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques amis.]
It is the voice of years that are gone! They roll before me with all their deeds.
(OSSIAN.)
C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant moi avec tous leurs événemens.
1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant! asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Cloître, qui renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames, dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines!
[Note 45: Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas Becket.]
2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.
3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revêtus de leurs cottes de mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil, la croix d'écarlate[47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et immortelle.
[Note 46: Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: The wild Huntsman (le Chasseur sauvage), comme synonyme de vassal.
(Note de Lord Byron.)
--Les mots anglais sont comme en français: serf, vassal! Tous nos lecteurs en connaissent la différence.
(N. du Tr.)]
[Note 47: La croix de drap rouge était le signe des croisés.]
4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le pélerinage dont elle fit voeu.
5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat importun du jour.
6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.
7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc protecteur du prêtre.
8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que pour prier.
9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que le crépuscule[48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis le choeur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines à la Sainte-Vierge Marie[49].
[Note 48: Byron, pour dire crépuscule, s'est servi du mot écossais gloaming; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme gloaming, mot écossais pour twilight, est plus poétique, et a été recommandé par plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore, dans ses Lettres à Burns, je me suis hasardé à l'employer en raison de son harmonie.]
[Note 49: Le prieuré était dédié à la Vierge.]
10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur condamnation.
11. Un Henri[50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la dévotion.
[Note 50: A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.]
12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits, désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.
13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.
14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes, le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent l'alarme.
15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale[51]! entourée d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en pluie de soufre.
[Note 51: Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de Charles Ier contre son parlement.]
16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la rébellion flottent au-dessus de sa tête.
17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour lui.
18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée, protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.
19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin Falkland[53].
[Note 52: Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande, lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir Clarendon, Hume, etc.]
[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs du régiment de cavalerie de lord Byron.]
20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton sol ensanglanté!
21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure corruption, court une bande sauvage de pillards.
22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or enseveli.
23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.
24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.
25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple sacré.
26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort du tyran.
27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort[54].
[Note 54: C'est un fait historique. Une tempête violente arriva immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine; mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.]
28. Le pilote légitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de la haine lassée.
[Note 55: Charles II.]
29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief, dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.
30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil, cessent de se lamenter.
31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.
32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes, que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout est fini.
33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares étaient leurs soucis.
34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.
35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes tourelles tombant en poudre.
36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il regarde, il regarde et pleure.
37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une flamme brûlante.
38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre la volonté du sort.
39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à tes jours passés.