VII.
A. E. N. L. Esq.
Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
(HOR. Epist.)
Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte, envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.
Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à demeurer, où les coeurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr, au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de l'ame, glace dans l'oeil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh! puisse mon coeur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de l'âge, rester enfant par le coeur! Quoique emportée aujourd'hui par d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés. Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'oeil d'une femme soit un soleil, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel été. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour, pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers; car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.