‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 27 sur 112 · X.

X.

VERS ÉCRITS SOUS UN ORME

DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.

Septembre 2, 1807.

Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon coeur t'adore encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent, invitent mon coeur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»

Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait mon coeur là où il aima demeurer. Oui, je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon coeur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le reste du monde.

LA MORT DE CALMAR ET D'ORLA,

IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].

[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce volume.

(Note de Lord Byron.)

Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans l'original.

(N. du Tr.)]

LA MORT DE CALMAR ET D'ORLA.

Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance irritée. Mais doux était l'oeil de Calmar: douces étaient les ondes de sa jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge ne fit soupirer son coeur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié, à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros! Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient dans la caverne d'Oïthona.

[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.

(N. du Tr.)]

[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.

(Note du Tr.)]

[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le roi.

(N. du Tr.)]

De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.

[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom erse de l'Irlande. (Ireland vient lui-même d'Erin et land, terre, pays.)

(N. du Tr.)]

La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise: Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'oeil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon coeur ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain l'oeil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son oeil, sa cervelle s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.

L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne respire plus; mais son oeil est encore une flamme; il brille dans la mort à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»

Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus. Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur chant.

«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs. Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts. Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de la tempête[64].»

[Note 64: Je crains que la dernière édition de Laing n'ait tout-à-fait renversé l'espérance que l'Ossian de Macpherson fût une traduction d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur auteur favori.]

FIN DES HEURES DE LOISIR.

LA PROPHÉTIE DU DANTE.

'Tis the sunset of life gives me mystical lore. And coming events cast their shadows before.

(CAMPBELL.)

C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse leçon; et l'avenir projette son ombre devant moi.

DÉDICACE.

Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure au-dessous de son immortelle harmonie, ton coeur aimant me pardonnera mon crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi, parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient, qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta parole ne pourrait-elle inspirer?

Ravenne, juin 21, 1819[67].

[Note 65: M.A.P. traduit lady par belle Ausonienne.

(N. du Tr.)]

[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.

(N. du. Tr.)]

[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.

(N. du Tr.)]

PRÉFACE.

Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les habitans eux-mêmes que pour les étrangers.

«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants in terza rima[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui, durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la Divine Comédie et l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans l'esprit la Cassandre de Lycophron et la Prophétie de Nérée d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été, jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M. Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité dans les notes de Caliph Vathek. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.

[Note 68: Terza rima. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour exemple, les six premiers vers de la Prophétie:

Once more in man's frail world! which I had left So long that 't was forgotten; and I feel The weight of clay again,--too soon bereft Of the immortal vision which could heal My earthly sorrows, and to God's own skies Lift me from that deep gulf without repeal, etc.

(N. du Tr.)]

Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le quatrième chant de Childe-Harold traduit en ce que les Italiens nomment versi sciolti,--c'est-à-dire, un poème écrit en vers blancs, suivant le mode de la stance spensérienne, sans aucun égard aux divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème, roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son grand Padre Alighieri, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'Enfer, à moins que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit considérée comme ayant décidé la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens, par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque, dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand, je dois prendre congé des uns et des autres.

[Note 69: En français, ultramontain signifie le plus ordinairement ce qui existe en Italie. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, veut dire: qui est au-delà des monts. Pour un Français, un Italien est un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le mot dans le dernier sens.

(N. du Tr.)]

Chant Premier.

Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui s'empara de mon coeur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré; mais tu ne voulus pas: comme l'oiseau cache sa tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les imprécations de la patrie, à celui qui pour elle aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer par elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait saigné, le coeur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet, pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon coeur solitaire, comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76] auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections tristes et basses, rapides palpitations du coeur répondant aux tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems, lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs coeurs, de consumer leurs jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.

[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de Beatrice (Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.

(Note de Lord Byron.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas Beatrice en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût trouvé faux.

(N. du Tr.)]

[Note 71:

Che sol per le belle opre Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle Dentro di lui si crede il paradiso, Così se guardi fiso Pensar ben dei ch' agni terren' piacere.

Canzone, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]

[Note 72:

L'Esilio che m' è dato onor mi tegno. ........................................... Cader tra' buoni è pur di lode degno.

Sonnet de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un refuge dans l'amour qui habite en son coeur.]

[Note 73: «Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti communis pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]

[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir Sismondi, Hist. des républiques ital.

(N. du Tr.)]

[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé pour le tuer.

(N. du Tr.)]

[Note 76: Déesse du mal. [Grec: Atê], misère: souvent personnifiée dans Homère.

(N. du Tr.)]

[Note 77: Cette femme, dont le nom était Gemma, appartenait à une des plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille Donati. Corso Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée comme étant admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge scriptum esse legimus, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que les hommes de lettres ne devraient pas se marier: Qui il Boccacio non ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che, etc., ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie, etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: L'uomo è animale civile, secondo piace a tutti i filosofi; et il conclut de là que la plus grande preuve du civisme de l'animal est la prima congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città.]

Chant Deuxième.

L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui, devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière des oeuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée; qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81] ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des coeurs tremblans. N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des coeurs, des bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant un seul devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: Allusion au mot fameux de la Genèse: «Que la lumière soit.» M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»

(N. du Tr.)]

[Note 79: Voir Sacco di Roma, généralement attribué à Guichardin. Il y a un autre récit composé par un Jacopo Buonaparte, gentiluomo samminiatese che vi si trovò presente.]

[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.

(N. du Tr.)]

[Note 81: Nom poétique du Pô.

Fluviorum rex Eridanus.

VIRG.

(N. du Tr.)]

[Note 82: M.A.P. traduit: «Le sol ne combattra pas seul.»

(N. du Tr.)]

Chant Troisième.

Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à mon oeil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes, et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon coeur sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent leur nom[84]; c'est pour toi seule que leur bras est impuissant; et toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison. Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. Celui qui entre comme hôte dans le palais d'un tyran[85], devient aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui; et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne[86], le voit soudain moitié moins homme;--la castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à plaire.--Quelle tâche servile, que de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la première croix fut rouge du sang des veines de notre sauveur, voilà l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec l'oeil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses entrailles.

[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, Montecuculli.]

[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.]

[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.]

[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.]

[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une paronomase intraduisible: or force, or forge.

(N. du Tr.)]

[Note 88: Pétrarque.]

[Note 89: L'Arioste.

(N. du Tr.)]

[Note 90: Le Tasse.

(N. du Tr.)]

Chant Quatrième.

Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes. Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92]; dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré, comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec l'oeil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.

[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]

[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été bâtie sur les restes du Panthéon.

(N. du Tr.)]

[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II.

SONNETTO di Giovanni Battista Zappi.

Chi è costui, che in dura pietra scolto, Siede gigante; e le più illustre, e conte Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte Le labbia sì, che le parole ascolto?

Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte, Quest' è Mosè, quando scendea del monte, E gran parte del Nume avea nel volto.

Tal era allor, che le sonanti, e vaste Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.

E voi, sue turbe, un rio vitello alzate? Alzata aveste imago a questa eguale! Ch' era men fallo l' adorar costui.]

[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]

[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la Divine Comédie; mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.]

[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et combien il fut négligé par Léon X.]

[Note 97: Voir Milton, Paradis perdu, ch. II. Le péché, démon féminin, sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, aussitôt après sa naissance, viola sa mère.

(Note de Lord Byron.)

Les Anglais donnent à la mort (death) le sexe masculin, et au péché (sin) le sexe féminin.

(N. du Tr.)]

[Note 98: «E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai lunga che conuncia:--«Popule mi, quid feci tibi?»

(Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino.)]

FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.

MISCELLANÉES.

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