‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 45 sur 112 · XVIII.

XVIII.

ADIEUX A L'ANGLETERRE.

1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le coeur brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances que tu me donnas.

2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens, ô mon coeur, et ne te révolte pas contre un arrêt que la raison approuve.

3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!

4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres et des ennuis.

5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans me torturer l'ame.

6. Où donc--où mon coeur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que j'aille, dédaigne un remède trompeur.

7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'oeil de l'espérance, l'aurore d'un jour plus heureux.

8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours après elle régner le chagrin.

9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le coeur qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?

10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!

11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de sa voix, me semblera humide de ses pleurs et de ses soupirs, et me demandera une larme pour l'autel dé l'amour.

12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée, égarée!

13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la douleur et le délire!

14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?

15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute, de baiser le coeur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il ne se prît à soupirer.

16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.

17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et l'affection de plusieurs années?

18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un coeur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à prouver son inflexibilité que sur moi?

19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?

20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?

21. Ce coeur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente créature?

22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.

23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de mon coeur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je t'aime, ô mon épouse!

24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde jamais un antidote à ta douleur.

25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé des portes de l'orient.

26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.

27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à tes sourires.

28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.

29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton coeur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable blessure.

30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.

31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?

32. Ah! quels moyens peuvent rendre au coeur déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?

33. Le coeur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.

34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.

35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne feront que changer le théâtre de mes larmes!

36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni ne me ravit plus.

37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans les airs.

38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.

39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche les larmes de mon coeur.

40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.

41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel oeil remarquera les veilles de mes yeux?

42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de haïr celui que la nature te commande d'aimer.

43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un père.

44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être mon père.»

45. Peut-être, qu'à ton oeil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une larme.

46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts, sans aucune émotion de reconnaissance.

47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent celles d'un homme.»

48. Oui, ces faiblesses étaient humaines; mais l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les cachait.

49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.

50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux courans.

51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug humiliant de l'amour.

52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude, d'une consolation pour un coeur désolé.

53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font peine au noir démon de la nuit:

54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit la beauté que j'adorais.

55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.

56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif chassé par le désespoir.

57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter tes vertus!

58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.

59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce coeur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort calme ce tumulte à jamais.

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