XIX.
A MA FILLE,
LE MATIN DE SA NAISSANCE.
1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret tressaillement,--le battement caché de son coeur.
3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens de la prière paternelle!
4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'oeuvres si sombres, étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.
5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les coeurs en leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y jamais songer davantage!
6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses d'un amour non partagé.
7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.
8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi les blessures qu'il a déjà souffertes.
9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop tôt.
[Note 138: «Briny rills bedew that cheek.» Rien de plus fréquent chez les poètes latins que, lacrymæ salsæ, ros salsus. Pourquoi donc ne pas ajouter en français cette épithète aux larmes?
(N. du Tr.)]
10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette différence dans la traduction.
(N. du Tr.)]