XXIII.
A UN JEUNE AMI[140].
[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de Lord Byron.]
1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.
2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le coeur nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
3. Et tels sont les changemens qu'offre le coeur, si frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.
5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce coeur toujours embrâsé de passions orageuses?
6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt l'ame la plus noble.
8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge; où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un oeil paisible!
9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose soutenir l'épreuve du jour.
[Note 141: M.A.P., au lieu de ver-luisant, dit: le lampyris. C'est très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un astacus.
(N. du Tr.)]
14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil gracieux.)
15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et toujours ton coeur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser les ames orgueilleuses.
16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à peine.
17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme, véritable feu follet d'amour?
18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse? Qui abaissera son coeur d'homme à une amitié que le premier sot peut partager?
19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.