XXIV.
A MARIE[142].
[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des Heures de loisir, qui épousa un gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être heureux.
(N. du Tr.)]
1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être heureux aussi; car mon coeur prend encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh! combien mon coeur le haïrait, cet homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!
3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon coeur jaloux se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai par amour de sa mère.
4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour et à moi.
5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon coeur bientôt retomberait dans tes fers.
6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon coeur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.
7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.
8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.
9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Coeur insensé, sois paisible, ou brise-toi.