XXV.
A THYRZA.
1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon coeur eût appris à pleurer, avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton oeil se glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon coeur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée de deux coeurs étroitement unis, l'étreinte électrique des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le ciel.
2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à mon coeur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur la route.
3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon coeur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant: quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon coeur, il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le coeur--le coeur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton oeil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144] je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le coeur qui se donna avec toi est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi glacé qu'un coeur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais sur mon amour, ou brise le coeur que tu presses! L'amour est apaisé par le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!
[Note 143: Ces quatre vers:
Though gay companions o' er the bowl Dispel awhile the sense of ill; Though plesure fires the maddening soul, The heart--the heart is lonely still.
sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir Heures de loisir, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est ici fires (embrase), au lieu de stirs (agite).
(N. du Tr.)]
[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).
(N. du Tr.)]