XXVII.
STANCES.
«Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí meminisse.»
1. Donc[146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un oeil qui ne pourrait avoir la force de regarder un instant ce tombeau.
[Note 146: Malherbe a commencé une ode par cette strophe:
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.
Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la belle élocution. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à Charles-Quint, dans Hernani:
Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres, Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.
(N. du Tr.)]
2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant n'est plus rien.
3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance, ni torts.
4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans un long dépérissement.
5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car l'oeil mortel souffre à suivre le passage de la beauté à la laideur.
6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent de plus haut.
7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne ressentirons plus.
8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr, revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses années de vie.