‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 55 sur 112 · XXVIII.

XXVIII.

STANCES.

14 mars 1812.

1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux yeux du monde.

2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les coeurs frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à toi.

3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une seule des pensées que je garde de toi.

4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon coeur vide se tournerait-il? Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir; tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.

5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible coeur pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était là une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.

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