‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 57 sur 112 · XXX.

XXX.

STANCES

Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.

1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des cieux.

2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent.

3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai? Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau turc.

4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes, j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre.

5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de descendre et de nous conduire à leurs demeures.

6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert? Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de détresse?

7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?

8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible! L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force de maintenir la chaleur en mon sein.

9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime hérissée de rocs et de ronces; tandis que les élémens épuisent leur rage, douce Florence[147], où es-tu?

[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui d'une femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans l'île de Malte.

(N. du Tr.)]

10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper que ma tête!

11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son souffle, quand je pressai tes lèvres pour la dernière fois: il aura, depuis long-tems, à travers l'onde écumante, poussé ton brave navire jusqu'au rivage.

[Note 148: Vent de sud-est, dans la Méditerranée.

(N. du Tr.)]

12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que toi fût retenue sur les flots.

13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir et la musique;

14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers de tes jalousies, sur l'abîme azuré de la mer.

[Note 149: A cette époque, comme on sait, les Français étaient en Espagne.

(N. du Tr.)]

15. Puis souviens-toi des îles de Calypso[150], devenues chères à nos coeurs depuis les jours que nous y avons passés ensemble: donne aux autres tes sourires par milliers, à moi un seul soupir.

[Note 150: Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme pouvant être l'île Ogygie, demeure de Calypso.

(N. du Tr.)]

16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse mélancolie,

17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui pense toujours à toi.

18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors que deux coeurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne.

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