‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 3 sur 42 · II.

II.

EN QUITTANT L'ANGLETERRE.

C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore attaché à une seule.

Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.

Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.

De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé fidèlement qu'un cœur.

Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems et un seul objet.

J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une seule.

Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.

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