L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus.
FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES DE MANFRED.
NOTE a1, PAGE 25.
Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux, etc. Cet effet est produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe ordinairement vers midi.
NOTE a2, PAGE 29.
Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et Antéros. Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire est très-bien racontée.
NOTE a3, PAGE 34.
Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui. L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en parle aussi dans sa description de la Grèce.
NOTE a4, PAGE 56.
De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges. «Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent belles.»
«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite, quand les fils de Dieu se furent rapprochés des filles des hommes, et que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.»
(Genèse, chap. VI, versets 2 et 4.)
FIN DES NOTES DE MANFRED.
MARINO FALIERO, DOGE DE VENISE.
TRAGÉDIE HISTORIQUE.
PRÉFACE.
La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en 1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent dans le livre de la Vie des Doges, par Marin Sanuto: nous les avons transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être tenté de faire sur le même sujet.
On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur. On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre, mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait frotté les oreilles d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment, puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi, par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara, publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses Monumenti Veneziani di varia litteratura, imprimés en 1796: j'ai lu tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru, Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la jalousie du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: Altri scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto (Michel Steno) staccar con violenza, etc., etc.; mais il ne paraît avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même ajoute l'instant d'après que: Per altre Veneziane memorie traspiri, che non il solo desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe independente. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au calomniateur, l'un de leur tre capi. Quant à la dogaressa, on n'a jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu, tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion l'on dit de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.
[Note loc1: Byron écrit Élésia; mais c'est évidemment une faute d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et admirablement décrit dans le septième livre des Commentaires. (N. du Tr.)]
Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet événement, si ce n'est dans les Vues d'Italie du docteur Moore. Son récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de Zéluco ait pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres, parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit, avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme, qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.
La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du vieillard est comme un fer rouge[loc2].
Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.
[Note loc2: Shakspeare, Roi Lear.]
Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:
Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità, la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi talenti per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de iscellerati; serio esempio, che prova non esservi età in qui la prudenza umana sia sicura, e che nell' uomo restano sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili sopra stesso.
(LAUGIER, traduction italienne, vol. IV, p. 30 et 31.)
Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie? J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce; il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat, et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité, frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en 1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à moi et me dit: Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que cela. Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara, où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris. Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de mémoire.
Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de la critique, la rudesse des réviseurs sont des calamités vagues et lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La City of the plague et la Chute de Jerusalem sont remplies des plus beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on en excepte certains passages d'Ethwald et de Monfort. C'est aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire de ses incomparables Lettres et du Château de Trente, il faut regarder comme l'ultimus Romanorum l'auteur de la Mère mystérieuse, qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.
[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de Monfort, et pour appuyer l'Ivan de Sottheby, que l'on jugeait alors une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le secret des coulisses auront de la peine à croire que l'École du scandale est l'ouvrage qui a fait le moins d'argent, en égard au nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le Bertram de Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux, depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la comédie des Gentelman et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»]
En parlant du drame de Marino Faliero, j'oubliais de rappeler que le désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce, si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de l'appendice.
MARINO FALIERO, DOGE DE VENISE, TRAGÉDIE HISTORIQUE.
PERSONNAGES.
HOMMES.
MARINO FALIERO, Doge de Venise. BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge. LIONI, noble et sénateur. BENINTENDE, président du Conseil des Dix. MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante. ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal. PHILIPPE CALENDARO,} DAGOLINO, } conspirateurs. BERTRAM, } SEIGNEUR DE LA NUIT (Signore di Notte), l'un des officiers de la République. PREMIER CITOYEN. SECOND CITOYEN. TROISIÈME CITOYEN. VINCENZO,} PIETRO, } officiers du palais ducal. BATTISTA,} LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX. GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS. LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc.
FEMMES.
ANGIOLINA, femme du Doge. MARIANNE, son amie. Suivantes, etc.
La scène est à Venise, année 1355.
MARINO FALIERO.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une antichambre dans le palais du Doge.)
PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.
PIETRO.
Le messager n'est pas revenu?
BATTISTA.
Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois, mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement l'affaire de Steno.
PIETRO.
Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge.
BATTISTA:
Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?
PIETRO.
Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête, se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un feuillet.
BATTISTA.
On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien honteux de l'avoir offensé si durement.
PIETRO.
Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune, fier, brillant et d'humeur hardie.
BATTISTA.
Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité?
PIETRO.
Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à prévenir la sentence des Quarante.
BATTISTA.
D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?
VINCENZO.
Tout est décidé, mais on ignore encore quel est le jugement; j'ai vu le président occupé à sceller le parchemin qui doit porter au Doge la décision des Quarante, et je cours l'en informer.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(Appartement du Doge.)
MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO FALIERO.
BERTUCCIO FALIERO.
Ils ne peuvent vous refuser justice.
LE DOGE.
Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon accusation aux Quarante, pour le faire juger par ses pairs, par le tribunal dont il fait lui-même partie.
BERTUCCIO FALIERO.
Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte ferait tomber en mépris toute espèce d'autorité.
LE DOGE.
Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous pas les Quarante? mais nous allons bien voir.
BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.
Eh bien! quelles nouvelles?
VINCENZO.
Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a rendu ses décisions, et qu'aussitôt l'expédition du jugement, la sentence sera présentée au Doge. En attendant, les Quarante saluent le prince de la république, et le prient d'agréer leurs marques de dévouement.
LE DOGE.
Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une déférence excessive. La sentence, dites-vous, est rendue?
VINCENZO.
Je le répète à votre altesse, le président imprimait le sceau quand je fus appelé, afin d'en informer, sans perdre un instant, et le chef de la république, et le plaignant, qui ne font aujourd'hui qu'un seul.
BERTUCCIO FALIERO.
N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur arrêt?
VINCENZO.
Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion habituelle des cours de Venise.
BERTUCCIO FALIERO.
Mais il est toujours quelque indice pour un esprit vigilant, pour un œil exercé; un chuchotement, un murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins solennel. Les Quarante ne sont que des hommes--les plus respectables, les plus sages, les plus justes, les plus prudens du monde--je le garantis: ils sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent les criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des yeux perçans comme les vôtres auraient dû lire dans leur contenance,--du moins dans celle des plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.
VINCENZO.
Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le tems d'approfondir ce qui se passait dans l'esprit ni même dans la contenance des juges; l'attention que je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--
LE DOGE, l'interrompant.
Et quel était son air, à lui, répondez?
VINCENZO.
Calme, sans être abattu, il semblait résigné au décret, quel qu'il fût;--mais on vient instruire son altesse.
(Entre le secrétaire des Quarante.)
LE SECRÉTAIRE.
Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et son respect au premier magistrat de Venise, le Doge Faliero; il invite son altesse à prendre connaissance et à approuver la sentence rendue contre Michel Steno, d'une naissance noble, convaincu des charges à lui intentées, et détaillées avec le jugement, dans l'expédition que je vous présente.
LE DOGE.
Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le secrétaire et Vincenzo sortent.) Toi, prends ce papier: les caractères se confondent devant mes yeux, je ne puis les fixer.
BERTUCCIO FALIERO.
Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous ainsi?
LE DOGE.
Lis donc.
BERTUCCIO FALIERO, lisant.
«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno coupable, de son propre aveu, d'avoir, la dernière nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal les mots suivans...»
LE DOGE.
Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, un Faliero, revenir sur le sanglant déshonneur de notre famille déshonorée dans son chef?--Ce chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La sentence.
BERTUCCIO FALIERO.
Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que Michel Steno sera détenu sévèrement, au secret, pendant un mois...»
LE DOGE.
Continue.
BERTUCCIO FALIERO.
Voilà tout, monseigneur.
LE DOGE.
Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi ce papier. (Il arrache le papier et lit.) «Il est arrêté dans le conseil que Michel Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.
BERTUCCIO FALIERO.
Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher du secours.
LE DOGE.
Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je suis remis.
BERTUCCIO FALIERO.
Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous que la punition est au-dessous de l'offense.--Il est honteux pour les Quarante d'avoir infligé une peine aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; mais il ne faut désespérer de rien, vous pouvez en appeler à eux-mêmes qui, voyant un semblable déni, reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. N'est-ce pas là votre avis, mon cher oncle? Vous ne m'écoutez pas: pourquoi demeurer ainsi immobile? au nom du ciel, répondez-moi.
LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.
Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! comme je m'empresserais de leur faire hommage.
BERTUCCIO FALIERO.
Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--
LE DOGE.
Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans le port! Pourquoi, autour de ce palais, ne vois-je pas les Huns que je défis à Zara!
BERTUCCIO FALIERO.
Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!
LE DOGE.
Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de Venise? qu'on me conduise à lui pour qu'il me rende justice.
BERTUCCIO FALIERO..
Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous impose, rappelez-vous du moins celui d'homme, et triomphez de cet emportement; le doge de Venise--
LE DOGE, l'interrompant.
Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose de pire, une expression dépourvue de sens. Quand le plus chétif, le plus vil, le dernier des misérables demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, trouver quelque pitié dans un autre homme; mais celui qui demande en vain justice à ceux qui sont au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que le mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce que je suis enfin, et toi et toute notre famille. Et quand le plus vil artisan nous montre au doigt, quand le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera de notre vengeance?
BERTUCCIO FALIERO.
La loi, mon prince--
LE DOGE, l'interrompant.
Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché de réparation que dans la loi--je ne voulais pas de vengeance, mais justice.--Je ne choisis pour mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, j'en appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient confié la souveraineté, et qu'ils avaient ainsi rendu doublement légitime. Eh bien! les droits de mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes services; mes honneurs, mes années, mes rides, mes courses, mes fatigues, mon sang enfin répandu pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut mesuré dans la balance contre la plus odieuse insulte, l'affront le plus brutal, le crime le plus lâche d'un insolent patricien.--Tout cela fut trouvé plus léger! et voilà ce qu'il faut supporter!
BERTUCCIO FALIERO.
Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second appel, nous retrouverons d'autres moyens d'y suppléer.
LE DOGE.
En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, un rejeton de la race des Faliero? Es-tu le neveu d'un Doge et d'un sang qui donna trois princes à Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il nous faut de la résignation.
BERTUCCIO FALIERO.
Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop loin:--oui, je l'avoue, l'offense était grossière, la punition est mille fois trop douce; mais votre ressentiment est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous outrage, nous demandons justice. Si on nous la refuse, nous la prenons; pour cela il faut du calme:--une profonde vengeance est fille d'un silence profond. J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime notre maison; je vous honore, vous qui en êtes le chef, vous le tuteur, le guide de ma jeunesse;--mais bien que je comprenne votre douleur, et que je ressente votre injure, je frémis en voyant votre colère, semblable aux vagues de l'Adriatique, franchir toutes les bornes et se dissiper dans les airs.
LE DOGE.
Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père aurait compris sans avoir besoin de paroles? N'as-tu de sensibilité que pour les tortures du corps? n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de sentimens d'honneur?
BERTUCCIO FALIERO.
C'est la première fois qu'on a mis en doute mon honneur, et de tout autre ce serait la dernière[loc4].
[Note loc4: Voilà une imitation évidente du célèbre mot de Corneille:
Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure!]
LE DOGE.
Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me plains; un lâche reptile osa déposer son venin dans un infâme libelle et fit planer des soupçons--ah! ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de notre honneur. Ses calomnies passèrent de bouche en bouche, grossies des commentaires injurieux et des jeux de mots obscènes d'une vile populace; et cependant d'orgueilleux patriciens avaient les premiers semé la calomnie, ils souriaient d'une imposture qui me transformait non-seulement en époux trompé, mais heureux et peut-être fier de sa honte.
BERTUCCIO FALIERO.
Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, et personne ne l'ignore.
LE DOGE.
Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de César ne doit pas être soupçonnée, et il renvoya sa femme.
BERTUCCIO FALIERO.
Cela est vrai--mais aujourd'hui--
LE DOGE.
Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un souverain de Venise doit-il le supporter? Le diadême des Césars? Mais le vieux Dandolo l'avait refusé, et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui je foule aux pieds, parce qu'il est dégradé.
BERTUCCIO FALIERO.
Cela est vrai--
LE DOGE.
Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir une créature innocente, indignement calomniée parce qu'elle a pris pour époux un vieillard, autrefois l'ami de son père et le protecteur de sa famille; comme si l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes pouvaient seuls captiver le cœur des femmes.--Je ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un autre, mais je demandais justice à mon pays, justice due au plus humble des hommes qui ayant une femme, dont la foi lui est douce, une maison dont les foyers lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour lui, se voit atteint dans ces trois biens par le souffle odieux d'un calomniateur.
BERTUCCIO FALIERO.
Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?
LE DOGE.
O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne m'avait-on pas insulté sur mon trône, et rendu le jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je pas été outragé comme mari, insulté comme citoyen, avili, dégradé comme prince?--Une telle offense n'était-elle pas une complication de trahison? Et cependant il vit! S'il avait conduit le même stylet, non sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un paysan, il eût payé de son sang une telle audace; le poignard l'aurait au même instant frappé.
BERTUCCIO FALIERO.
Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous du tout à moi, et calmez-vous.
LE DOGE.
Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent je n'ai plus de fiel contre cet homme.
BERTUCCIO FALIERO.
Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée par cet inique; je ne dirai pas acquittement, car ils ont fait pis que de l'acquitter, en reconnaissant le crime, et ne le punissant pas.
LE DOGE.
Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus par lui. Les Quarante ont conclu à un mois d'arrêt--il faut obéir aux Quarante.
BERTUCCIO FALIERO.
Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent à leur souverain?
LE DOGE.
Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, jeune homme? oui, soit comme citoyen qui réclame justice, soit comme souverain de qui elle émane; ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant garde-toi d'arracher un cheveu de la tête de Steno: il ne la portera pas long-tems.
BERTUCCIO FALIERO.
Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. Si vous m'aviez entendu froidement, vous auriez compris que mon intention ne fut jamais qu'il s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès de violence qui ne nous permettaient pas de méditer sur cette affaire.
LE DOGE.
Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, du moins.--Qu'est-ce aujourd'hui qu'une vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on se contentait d'une seule victime, pour les sacrifices ordinaires; mais pour les grandes expiations, il fallait une hécatombe.
BERTUCCIO FALIERO.
Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle de vous prouver combien l'honneur de notre maison m'est cher.
LE DOGE.
Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous manquera pas; mais ne soyez pas violent comme je le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma propre colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.
BERTUCCIO FALIERO.
Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; vous, le maître de la république, vous l'êtes donc aussi de vous-même! J'étais réellement surpris de vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier ainsi toute modération, toute prudence: il est vrai que la cause--
LE DOGE.
Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand vous irez prendre du repos, que le souvenir en perce dans vos songes; et quand le jour renaîtra, qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il ternisse d'un sinistre nuage vos plus beaux jours d'été: c'est ainsi qu'il me suivra.--Mais pas un mot, pas un signe.--Laissez-moi tout conduire.--Nous aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre tâche. Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être seul.
BERTUCCIO FALIERO.
(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)
Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, ce que vous aviez répudié; jusqu'à ce que vous puissiez le changer en diadême. Je vous quitte, en vous priant, en toute chose, de compter sur moi, comme sur votre plus proche et plus fidèle parent, non moins que sur le citoyen et le sujet le plus loyal.
(Il sort.)
LE DOGE, seul.
Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) Misérable hochet, entouré de toutes les épines d'une couronne, mais incapable d'investir le front qui le porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte; vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je ferais un masque. (Il le met sur sa tête.) Oh! comme ma tête souffre sous ton poids, comme mes tempes se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je donc te transformer en diadême? N'étoufferai-je pas ce Briarée despotique, dont les cent bras disposent du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des travaux non moins difficiles.--Ce fut à son profit, et voilà comme il m'en récompense.--Ne puis-je donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore une seule année, un seul jour de ma forte jeunesse; alors que mon corps obéissait à mon ame comme le coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds, sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians patriciens. Maintenant, il faut que d'autres bras viennent servir les projets de mes cheveux blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette tâche difficile: bien que je ne puisse encore enfanter qu'un chaos de pensées confuses, mon imagination est dans sa première opération; c'est à la réflexion qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu nombreuse dans--
VINCENZO, entrant.
Quelqu'un demande une audience de son altesse.
LE DOGE.
Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas même un patricien.--Qu'il porte son affaire au conseil.
VINCENZO.
Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence ne peut vous intéresser.--C'est un plébéien, et, si je ne me trompe, le commandant d'une galère.
LE DOGE.
Comment! le patron d'une galère, dites-vous? c'est-à-dire, un officier de l'état. Introduisez-le, il s'agit peut-être du service public.
(Vincenzo sort.)
LE DOGE, seul.
On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je sais que les citoyens sont mécontens; ils en ont sujet depuis la fatale journée de Sapienza, où la victoire resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, dans l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien dans la ville,--de pures machines soumises au bon plaisir des nobles. Les troupes ont un long arriéré dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses; ils murmurent hautement; ils peuvent sourire à quelque espoir de changement: on pourrait les acquitter avec le pillage.--Mais les prêtres?--ou je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des nôtres; il me hait depuis cet instant d'emportement où, pour presser sa marche, je frappai l'évêque de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable. Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife romain leur chef, au moyen de quelques concessions opportunes. Mais, sur toute chose, il faut de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je n'ai plus à moi que quelques lueurs. Si j'affranchis Venise, si je venge mes injures, j'aurai vécu assez long-tems, et je m'endormirai volontiers près de mes pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu n'avoir vu que vingt printems; et, depuis soixante années, être descendu--où?--peu m'importe, où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il pas mieux ne jamais être, que de vivre courbé sous le joug de ces infâmes tyrans? Mais je réfléchis--il y a, de troupes réelles, trois mille hommes postés à--
(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)
VINCENZO.
Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai parlé va solliciter son attention.
LE DOGE.
Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, monsieur.--Que voulez-vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Justice.
LE DOGE.
De qui?
ISRAEL BERTUCCIO.
De Dieu, et du Doge.
LE DOGE.
Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, au moins puissant des Vénitiens. Adressez-vous au conseil.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait partie.
LE DOGE.
Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il coule pour Venise; mais c'est la première fois qu'un Vénitien le fait répandre. Un noble m'a frappé.
LE DOGE.
Il a vécu?
ISRAEL BERTUCCIO.
Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore l'espoir que vous, mon prince; vous, soldat comme moi, vous vengerez celui auquel les règles de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit de se défendre lui-même; autrement--je n'en dis pas davantage.
LE DOGE.
Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je suis un homme, mon seigneur.
LE DOGE.
Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.
ISRAEL BERTUCCIO.
On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; mais depuis qu'il a oublié que j'en étais un, et qu'il m'a traité comme une brute, la brute reviendra sur lui.
LE DOGE.
Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?
ISRAEL BERTUCCIO.
Il se nomme Barbaro.
LE DOGE.
Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi qu'est confié le soin de faire restaurer ceux de nos bâtimens que la flotte génoise a le plus maltraités l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint me trouver; il était furieux de ce que nos ouvriers avaient, pour exécuter les ordres de la république, négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les justifier.--Il leva la main--et vous voyez mon sang; c'est la première fois qu'il coule à ma honte.
LE DOGE.
Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?
ISRAEL BERTUCCIO.
Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége de Zara; je combattis sous le chef qui mit en fuite les Huns: d'abord mon général, maintenant le Doge Faliero.
LE DOGE.
Comment, nous sommes donc camarades! Le manteau ducal vient de m'être donné, et vous étiez nommé, avant mon retour de Rome, commandant de l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas. A qui devez-vous votre office?
ISRAEL BERTUCCIO.
Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon vieil emploi de patron d'une galère: on m'accorda l'arsenal comme la récompense de certaines cicatrices (c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur). Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait un jour devant son successeur comme un pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille cause encore!
LE DOGE.
Vous êtes donc bien vivement blessé?
ISRAEL BERTUCCIO.
A jamais, à mes yeux.
LE DOGE.
Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur comme vous l'êtes, quelle serait la vengeance qui vous plairait?
ISRAEL BERTUCCIO.
Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.
LE DOGE.
Alors que venez-vous me demander?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je viens réclamer justice, parce que mon général est le Doge, et qu'il ne verra pas insulter impunément son vieux soldat. Si tout autre que Faliero occupait le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu dans un autre sang.
LE DOGE.
Vous venez me demander justice!--à moi, moi, le Doge de Venise! Eh, mon ami, je ne puis vous la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.
ISRAEL BERTUCCIO.
Que dit votre altesse!
LE DOGE.
On a condamné Steno à un mois d'arrêt.
ISRAEL BERTUCCIO.
Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces mots insultans qui crient vengeance aux yeux de tous les Vénitiens!
LE DOGE.
Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé des échos dans l'arsenal: se mariant à chaque coup de marteau, ils réveillaient la grosse joie des artisans; ou, servant de chorus aux mouvemens des rames, ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves de nos galères: et tous, en les chantant, se félicitaient de ne pas être un radoteur déshonoré comme le Doge.
ISRAEL BERTUCCIO.
Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!
LE DOGE.
Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; puis vous demanderez justice de moi! Adressez-vous aux Quarante, qui jugèrent Michel Steno; ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez pas.
ISRAEL BERTUCCIO.
Ah! si j'osais dire mes sentimens!
LE DOGE.
Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.
ISRAEL BERTUCCIO.
Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez vous venger.--Je ne parle plus de ma petite offense: qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet même reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme insulte faite à votre rang, à votre personne.
LE DOGE.
Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un paysan; ce bonnet n'est pas la couronne d'un monarque; ce manteau peut exciter la pitié bien plus que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant lui appartiennent, mais ce costume on le prête seulement à cette pauvre marionnette, forcée de jouer le rôle de souverain.
ISRAEL BERTUCCIO.
Voulez-vous être roi?
LE DOGE.
Oui--roi d'un peuple heureux.
ISRAEL BERTUCCIO.
Voulez-vous être le prince souverain de Venise?
LE DOGE.
Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; oui, si lui et moi nous cessions d'être les esclaves de cette immense hydre aristocratique dont les têtes venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.
ISRAEL BERTUCCIO.
Cependant vous êtes né, et vous vivez encore parmi les nobles.
LE DOGE.
Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est à ma naissance que je dois d'avoir été fait Doge pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en soldat, en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du sénat. Je fus récompensé par la gloire qui m'entoura, par le bien-être de mes concitoyens. J'ai combattu, j'ai été blessé, j'ai remporté des victoires; maintes fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante ans, j'ai servi l'état dans des contrées et sur des mers lointaines, et toujours pour Venise. Contempler au loin ses chères tourelles, fendant les flots azurés du Lago, telle était alors la seule récompense que j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger pour une poignée d'hommes, pour une secte ou pour une faction, et si vous voulez savoir quel était le mobile de ma conduite, demandez au pélican pourquoi il entr'ouvre ses flancs? uniquement pour ses petits, vous répondrait-il, si les oiseaux parlaient.
ISRAEL BERTUCCIO.
Les nobles pourtant vous ont fait Doge.
LE DOGE.
En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en reçus la nouvelle flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi?
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner?
LE DOGE.
Votre langage est pour moi une énigme.
ISRAEL BERTUCCIO.
Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une oreille attentive.
LE DOGE.
Parlez donc.
ISRAEL BERTUCCIO.
Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je trace peut-être la sentence de ma mort.
LE DOGE.
La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton visage.
ISRAEL BERTUCCIO.
Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra bien plus que moi.
LE DOGE.
Ne crains rien de ma part; poursuis.
ISRAEL BERTUCCIO.
Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment, une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise. Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre.
LE DOGE.
Et qu'attendent-ils donc?
ISRAEL BERTUCCIO.
Un moment pour frapper.
LE DOGE, à part.
Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?
ISRAEL BERTUCCIO.
Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef d'abord--notre souverain dans la suite.
LE DOGE.
Combien êtes-vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.
LE DOGE.
Comment, s'il vous plaît? des menaces!
ISRAEL BERTUCCIO.
Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots aux toits de plomb non moins horribles, il n'est pas de torture capable de m'arracher le nom d'un seul complice: les pozzi, les piombi seraient inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour me plaindre et me venger.
LE DOGE.
Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire vous-même?
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance, aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance. J'avais d'ailleurs un autre motif.
LE DOGE.
Et lequel?
ISRAEL BERTUCCIO.
Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les Avogadori avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi, je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais, de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.
LE DOGE.
Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre secret ne sera pas violé.
ISRAEL BERTUCCIO.
Et, est-ce tout?
LE DOGE.
Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je vous faire?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie?
LE DOGE.
Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre allié que vous.
LE DOGE.
Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que vous ne cherchez pas à nous perdre.
LE DOGE.
Quand, dans quel lieu?
ISRAEL BERTUCCIO.
Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre.
LE DOGE.
Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me confier à vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Seul, vous pouvez venir.
LE DOGE.
Je ne conduirai que mon neveu.
ISRAEL BERTUCCIO.
Non pas, serait-il votre fils.
LE DOGE.
Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers.
ISRAEL BERTUCCIO.
De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la sincérité d'un père.
LE DOGE.
Le jour tombe, quelle est la place de réunion?
ISRAEL BERTUCCIO.
A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort.
LE DOGE.
A quelle heure se lève la lune?
ISRAEL BERTUCCIO.
Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco.
LE DOGE.
A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous là.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je n'y manquerai pas.
LE DOGE.
Pour le moment il faut vous retirer.
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses grandes résolutions. Prince, je me retire.
(Israël Bertuccio sort.)
LE DOGE, seul.
A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien, je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses yeux, c'est le succès.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGIOLINA, MARIANNA.
ANGIOLINA.
Qu'a répondu le Doge?
MARIANNA.
Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles.
ANGIOLINA.
Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci; et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées, sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il? car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé.
MARIANNA.
En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte, un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des dames, et au rang des patriciens.
ANGIOLINA.
L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir.
MARIANNA.
Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas.
ANGIOLINA.
Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune! Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la lâcheté de sa conduite?
[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. Chaque ombre sur les murs, traduit-il, le regardait d'un air menaçant.]
MARIANNA.
Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.
ANGIOLINA.
C'est ce qui est arrivé.
MARIANNA.
Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?
ANGIOLINA.
Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.
MARIANNA.
Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite?
ANGIOLINA.
Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou plutôt à son impudeur.
MARIANNA.
Il faut une vengeance à la vertu diffamée.
ANGIOLINA.
Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en mourant, s'écriait: Tu n'es qu'un nom. Elle ne serait en effet rien de plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir.
MARIANNA.
Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables, sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en pareil cas, inexorables dans leur vengeance.
ANGIOLINA.
Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur, regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver: pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur beauté.
MARIANNA.
Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées.
ANGIOLINA.
C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il m'ait laissé.
MARIANNA.
Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la république?
ANGIOLINA.
Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di Marino, aujourd'hui notre Doge.
MARIANNA.
Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur?
ANGIOLINA.
Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.
MARIANNA.
Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre beauté.
ANGIOLINA.
Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles.
MARIANNA.
Réellement, l'aimeriez-vous?
ANGIOLINA.
J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors qu'elle le choisit pour Doge.
MARIANNA.
Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la fille de Lorédan?
ANGIOLINA.
J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis à me marier.
MARIANNA.
Et à la seconde?
ANGIOLINA.
Elle ne mérite pas de réponse.
MARIANNA.
Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser.
ANGIOLINA.
Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que maintenant ils choisiraient s'ils étaient encore libres.
MARIANNA.
C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un nouveau ils montreraient plus de sagesse.
ANGIOLINA.
Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses.
MARIANNA.
Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?
ANGIOLINA.
Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif!
(Marianna sort.)
(Entrent le Doge et Pietro.)
LE DOGE, venant.
Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier, entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on pourrait.--
PIETRO..
Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.
LE DOGE.
A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la nuit.
(Pietro sort.)
ANGIOLINA.
Monseigneur!
LE DOGE.
Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à m'approcher?--je ne vous voyais pas.
ANGIOLINA.
Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du sénat.
LE DOGE.
Du sénat!
ANGIOLINA.
Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans doute en son nom.
LE DOGE.
Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au sénat.
ANGIOLINA.
Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise.
LE DOGE.
Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre, mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront accomplis.
ANGIOLINA.
Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus tranquille?
LE DOGE.
Plus tranquille!
ANGIOLINA.
Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent être?
LE DOGE.
Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler?
ANGIOLINA.
Hélas! un cœur peut-être brisé.
LE DOGE.
Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire.
ANGIOLINA.
Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune; vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc, votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas votre patriotisme.
LE DOGE.
Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi.
ANGIOLINA.
Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont de l'orgueil.
LE DOGE.
Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur surtout.--Mais changeons de sujet.
ANGIOLINA.
Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez.
LE DOGE.
A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?
ANGIOLINA.
Non.
LE DOGE.
Un mois de prison.
ANGIOLINA.
N'est-ce pas assez?
LE DOGE.
Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame et d'un prince jusque sur le trône souverain.
ANGIOLINA.
Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la perte de l'honneur?
LE DOGE.
De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile existence,--et c'est là ce qu'on épargne.
ANGIOLINA.
Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir?
LE DOGE.
En ce moment, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant encore aussi long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur eux.
ANGIOLINA.
Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux.
LE DOGE.
La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui l'ont accusé.
ANGIOLINA.
Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.
LE DOGE.
Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des flammes éternelles?
ANGIOLINA.
Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos ennemis.
LE DOGE.
Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!
ANGIOLINA.
Le ciel, mais vous?
LE DOGE.
Oui, quand ils seront dans le ciel.
ANGIOLINA.
Et jamais auparavant?
LE DOGE.
Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie, changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan! Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!
ANGIOLINA.
Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?
LE DOGE..
C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant! que ma mémoire te soit chère.
ANGIOLINA.
Mon Dieu! que me dites-vous?
LE DOGE.
N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.
ANGIOLINA.
En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma foi?
LE DOGE.
Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses derniers momens.
ANGIOLINA.
Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.
LE DOGE.
Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard; ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers, et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.
ANGIOLINA.
J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre; car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers ennuis.
LE DOGE, poursuivant.
Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits. Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus tendre.
ANGIOLINA.
Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.
LE DOGE.
Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non: j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance, comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus, de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils sentimens.
ANGIOLINA.
Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.
LE DOGE.
Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur et de ma foi.
ANGIOLINA.
Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.
LE DOGE.
Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de lumière et de gloire.
ANGIOLINA.
Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?
LE DOGE.
Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est passé.
ANGIOLINA.
Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce moment-ci?
LE DOGE.
C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup outragée dans son prince et dans ses lois.
ANGIOLINA.
Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?
LE DOGE.
J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes; à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les nobles Vénitiennes.
ANGIOLINA.
Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?
LE DOGE.
Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui, d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la connivence de ses pairs!
ANGIOLINA.
Mais on l'a condamné à la réclusion.
LE DOGE.
C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini avec lui, il s'agit maintenant de vous.
ANGIOLINA.
De moi, monseigneur!
LE DOGE.
Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment opportun.
ANGIOLINA.
Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.
LE DOGE.
Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh! non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!
ANGIOLINA.
Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.
LE DOGE.
Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.
ANGIOLINA.
Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.
LE DOGE.
Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand celui de la peine est encore cuisant.
ANGIOLINA.
Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus fraîches.
LE DOGE.
Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui, quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.
ANGIOLINA.
Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne puis me décider à vous quitter ainsi.
LE DOGE.
Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems presse.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(Un endroit isolé près de l'arsenal.)
ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.
CALENDARO.
Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?
ISRAEL BERTUCCIO.
Un favorable, et pourquoi?
CALENDARO.
Est-il possible! quoi! on le punira?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui.
CALENDARO.
Par quoi? une amende ou la prison?
ISRAEL BERTUCCIO.
Par la mort!--
CALENDARO.
Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la vengeance de votre propre main.
ISRAEL BERTUCCIO.
Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.
CALENDARO.
Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.
ISRAEL BERTUCCIO.
Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.
CALENDARO.
Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?
ISRAEL BERTUCCIO.
Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.
CALENDARO.
Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque justice de ces gens-là.
ISRAEL BERTUCCIO.
Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.
CALENDARO.
Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous réclamer de lui?
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est là ce que vous saurez plus tard.
CALENDARO.
Et pourquoi pas maintenant?
ISRAEL BERTUCCIO.
Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos montres, et recommandez à vos amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.
CALENDARO.
Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes. De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans. Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre toujours vainement l'une ou l'autre.
ISRAEL BERTUCCIO.
Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de chaînes. Vos montres sont-elles en règle? et les seize compagnies sont-elles complétées à soixante?
CALENDARO.
Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq hommes.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?
CALENDARO.
Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause moins d'ardeur que les autres.
ISRAEL BERTUCCIO.
Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage également intrépide; ne redoutez rien d'eux.
CALENDARO.
Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre. J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.
ISRAEL BERTUCCIO.
Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram, jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.
CALENDARO.
Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé moins résolu qu'eux-mêmes.
ISRAEL BERTUCCIO.
De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet; il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.
CALENDARO.
Mais si nous échouons?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil; leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort, tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères, et soyons les premiers des nobles Vénitiens.
CALENDARO.
Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins, était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.
ISRAEL BERTUCCIO.
Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?
CALENDARO.
Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.
ISRAEL BERTUCCIO.
Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?
CALENDARO.
La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard nous expose à un millier de périls.
ISRAEL BERTUCCIO.
Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous conviendrons.
CALENDARO.
Nous n'y manquerons pas.
ISRAEL BERTUCCIO.
Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.
CALENDARO.
Un étranger?--Est-il dans le secret?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui.
CALENDARO.
Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne voudra pas s'esquiver.
CALENDARO.
Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre condition?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles; c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans, bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels gens, et de tels gens ont besoin de nous.
CALENDARO.
Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Peut-être celui de chef.
CALENDARO.
Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier, si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro, connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure indiquée. De l'activité, et tout ira bien.
CALENDARO.
Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous reverrons à minuit.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul: au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque distance, une gondole.)
LE DOGE. Il entre seul et déguisé.
Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré en moi, et non par moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise, méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race. Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de ce que vous fûtes autrefois.
(Entre Israël Bertuccio.)
ISRAEL BERTUCCIO.
Qui va là?
LE DOGE.
Ami de Venise.
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.
LE DOGE.
Je suis prêt à me rendre à votre réunion.
ISRAEL BERTUCCIO.
Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière entrevue?
LE DOGE.
Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes, tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes, je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.
ISRAEL BERTUCCIO.
Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.
LE DOGE.
Nous!--nous!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause, et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous arrêtions ici.
LE DOGE.
Nous le sommes, et nous l'avons été.
ISRAEL BERTUCCIO.
Observés! et par qui?--ce fer--
LE DOGE.
Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que voyez-vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui se détache dans la faible lumière de la lune.
LE DOGE.
Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père: cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?
ISRAEL BERTUCCIO.
Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.
LE DOGE.
Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent; et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres avec des plébéiens?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?
LE DOGE.
Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais; je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable, et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de vengeance.
ISRAEL BERTUCCIO.
Avançons--écoutez--l'heure sonne.
LE DOGE.
Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.
ISRAEL BERTUCCIO.
Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(La maison où se réunissent les conspirateurs.)
DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle BENDE, etc., etc.
CALENDARO, entrant.
Sommes-nous tous réunis?
DAGOLINO.
Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.
CALENDARO.
Et Bertram, où est-il?
BERTRAM.
Ici.
CALENDARO.
Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?
BERTRAM.
J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.
CALENDARO.
Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. Qui, d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres, encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand tous auront péri.
[Note loc6: Ceci est un fait historique.
(Note de Lord Byron.)]
BERTRAM.
Comment dites-vous? tous!
CALENDARO.
Qui voudrais-tu donc épargner?
BERTRAM.
Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si, parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre pitié?
CALENDARO.
Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.
DAGOLINO.
Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.
CALENDARO.
Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.
BERTRAM.
Qui pourrait me soupçonner?
CALENDARO.
Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta perfidie.
BERTRAM.
Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais vous apprendre à la connaître.
CALENDARO.
A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.
BERTRAM.
Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens, pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté, et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la défiance.
DAGOLINO.
Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la fontaine de la liberté.
(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)
DAGOLINO.
Salut, Israël.
CONSPIRATEURS.
Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet étranger?
CALENDARO.
Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais, qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde. Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.
ISRAEL BERTUCCIO.
Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)
CONSPIRATEURS.
Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux! notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!
CALENDARO, tirant son épée.
Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle, Israël, que veut dire ce mystère?
ISRAEL BERTUCCIO.
Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune et leurs espérances.
LE DOGE.
Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui, voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez; je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux dont vous me parliez? Regardez-les donc!
CALENDARO.
Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et entendez-le.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.
LE DOGE.
Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter de la liberté du choix.
ISRAEL BERTUCCIO.
Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi, ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.
CALENDARO.
Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.
ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.
Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez donc, et jugez de la vérité de mes paroles.
LE DOGE.
Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi. Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages. Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées, ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis. Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité, mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur, ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé dans leurs mains; un empressé signeur de sentences; l'ame damnée des Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument, un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est, celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice de son trône.
CALENDARO.
Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!
CONSPIRATEURS.
Longue vie à Faliero!
ISRAEL BERTUCCIO.
Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il pas une armée pour notre cause?
LE DOGE.
Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?
CALENDARO.
Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre commandant, notre général.
LE DOGE.
Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan: il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de suite à exécution.
CALENDARO.
Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?
LE DOGE.
Au lever du soleil.
BERTRAM.
Quoi, sitôt!
LE DOGE.
Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard, frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.
CALENDARO.
J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël. Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts à agir. Le signal, monseigneur?
LE DOGE.
Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.
ISRAEL BERTUCCIO.
Et alors?
LE DOGE.
Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»
CALENDARO.
Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.
LE DOGE.
Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et, pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les autres auraient vécu.
CALENDARO.
Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir; nous les tuerons de suite.
BERTRAM.
Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?
CALENDARO.
Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.
CONSPIRATEURS.
Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?
ISRAEL BERTUCCIO.
Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est une.--C'est l'expression d'un système commun, la source de l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver un seul.
LE DOGE.
Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle question.--Vous-mêmes décidez.
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous, nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un seul parmi eux qui mérite miséricorde?
LE DOGE.
Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les empêcherai pas de l'être.
CALENDARO.
Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.
LE DOGE.
Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu, nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!
ISRAEL BERTUCCIO.
Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur de pareilles choses.
LE DOGE.
Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge, adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage; ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre, au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie! Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous faire noblement justice.
LE DOGE.
J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité, même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie privée, ils ne peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je les juge dignes de mort.
CALENDARO.
Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi.
ISRAEL BERTUCCIO.
Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver libres, et couverts de gloire!
CALENDARO.
Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée.
LE DOGE.
Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison.
CALENDARO.
Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses mérites: ne le puis-je pas?
LE DOGE.
Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper: vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste, alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux de la mer Morte.
ISRAEL BERTUCCIO.
Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous les armes.
CALENDARO.
Adieu donc jusqu'à l'aurore.
ISRAEL BERTUCCIO.
Puisse tout vous réussir.
CONSPIRATEURS.
Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu!
(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent, conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.)
ISRAEL BERTUCCIO.
Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours? toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables, ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande, mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu.
LE DOGE.
C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?
ISRAEL BERTUCCIO.
Qui?
LE DOGE.
Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années avaient faits mes amis--les sénateurs!
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste.
LE DOGE.
Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité de même. Mais vous, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs, comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux; ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être mon suicide.
ISRAEL BERTUCCIO.
Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte, descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens.
LE DOGE.
Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la certitude de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment, frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin, et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là ce que je veux--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être. Pardonnez-moi.
ISRAEL BERTUCCIO.
Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes déterminé, et vous agissez encore en toute liberté.
LE DOGE.
Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique, une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes. Ma résolution est prise, éloignons-nous.
ISRAEL BERTUCCIO.
De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion; rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le dernier pardon obtenu par Steno.
LE DOGE.
Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Le palais du sénateur Lioni.)
LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient en public; un domestique attend ses ordres.
LIONI.
Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse; mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.
ANTONIO.
Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?
LIONI.
Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être commandé. Laisse-moi l'espérer, quoique ma tête ne soit pas encore trop reposée. (Antonio sort.) Voyons si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le vent d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans ses abîmes, le globe de la lune a repris tout son éclat; quel silence! (Il s'avance vers un balcon entr'ouvert.) Et quel contraste avec la scène que je quitte, où brillaient les larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, et répandaient sur les ténèbres, ordinaires habitans de ces vastes galeries, une masse éblouissante de lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en présentait aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant de vaincre le passé, après avoir long-tems redemandé aux prestiges de la toilette les couleurs du jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, s'oublie elle-même, et se confie dans l'imposture de ces lumières plus indulgentes, qui la font paraître et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la jeunesse, qui n'a pas besoin et ne songe guère à de pareils artifices, vient risquer sa fraîcheur naturelle, sa santé, sa beauté virginale dans la presse contagieuse de convives échauffés; elle perd ses heures de repos en rêvant qu'elle éprouve quelque plaisir, et elle ne songera pas à s'éloigner avant que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues fatiguées, ses yeux flétris que les années devraient seules pouvoir fatiguer et flétrir. Tout a disparu, la musique, le banquet et les coupes remplies, les guirlandes, les parfums et les roses--les yeux étincelans et les éblouissantes parures--les bras blancs et les noires chevelures--les nœuds de rubans et les bracelets; les seins sans taches, comme celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les richesses de l'Inde, et cependant moins ravissans que la peau qu'ils entourent; les robes légères flottant comme autant de transparens nuages entre les cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si petits, indiquant ce que peuvent être les formes secrètes qu'ils terminent avec tant de grâce;--toutes les illusions de cette scène magique, tous ces enchantemens trompeurs ou réels, tout ce que l'art et la nature réunissaient devant mes yeux éblouis, toutes ces mille beautés qui semblaient vouloir m'enivrer, semblables à ces rivières illusoires qui parfois, dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif du pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout cela n'est plus qu'un songe.--Autour de moi, je ne vois plus que les flots et les astres, mondes reflétés dans l'Océan, et plus délicieux à contempler que les flambeaux répétés par les riches glaces. Le dais céleste, qui est dans l'espace ce que l'Océan est à la terre, jette dans l'étendue son manteau bleuâtre, caressé par les premières émanations du printems. La lune poursuit sa course radieuse, en versant sa douce clarté sur les murs soucieux de ces vastes édifices et sur ces palais maritimes, dont les colonnes de porphyre et dont les fronts superbes présentent la dépouille d'une foule de marbres orientaux: semblables à des autels érigés le long du large réservoir, on les prendrait pour autant de trophées arrachés à l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces mystérieux et massifs géans de l'architecture, qui sont, dans les plaines de l'Égypte, le témoignage de tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est calme; rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et tout ce qui fait un mouvement semble, par respect pour le règne des nuits, glisser comme un esprit dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de quelque amant aux portes de sa maîtresse impatiente; c'est l'ouverture discrète de la fenêtre, preuve qu'il a été entendu; cependant la main de la jeune fille, belle comme le rayon avec lequel elle se confond, tremble en essayant d'ouvrir le balcon qui lui permet de s'enivrer de musique et d'amour; son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, comme les cordes pressées de la lyre.--De cet autre côté, c'est le mouvement phosphorique de la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines de quelques gondoles; c'est la voix alternative des mariniers faisant retentir les poétiques octaves; quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto, quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque qui se perd dans les cieux, voilà tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend dans la fille de l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du calme est douce et suave! O nuit! je te rends grâce, tu as dissipé les horribles mouvemens que la foule ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma couche sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque un crime de reposer quand la nuit est si belle. (On entend frapper au dehors.) Holà! qu'est-ce? et qui peut venir à pareille heure?
(Entre Antonio.)
ANTONIO.
Monseigneur, un homme demande à vous parler pour une affaire pressante.
LIONI.
Est-ce un étranger?
ANTONIO.
Son visage est caché dans son manteau, mais sa démarche et sa voix semblent m'être familières; je lui ai demandé son nom; mais il a paru désirer ne le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient de vous être présenté.
LIONI.
Voilà une heure singulière, et matière à de grands soupçons! Après tout, le péril est léger, et ce n'est pas dans leurs maisons que l'on frappe ordinairement les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques précautions. Fais-le entrer, et retire-toi. Tu appelleras aussitôt quelques-uns de mes gens qui feront la garde dehors.--Quel peut être cet homme?
(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son manteau.)
BERTRAM.
Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à perdre, ni toi.--Éloignez cet homme; je voudrais être seul avec vous.
LIONI.
C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. (Antonio sort.) Maintenant, étranger, que me voulez-vous à une pareille heure?
BERTRAM, se découvrant.
Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà accordé plusieurs à votre pauvre protégé, Bertram: ajoutez-en un dernier, et rendez-le par ce moyen heureux.
LIONI.
Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister dans toutes les circonstances où je pouvais te servir, et toutes les fois que tu voulais atteindre un but convenable à ta situation; je te promettrai donc volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: mais cette heure, ta démarche, ta figure étrange et décomposée, tout me fait soupçonner dans ta visite quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il advenu quelque méchante querelle? Est-ce la suite d'une débauche, d'une lutte ou d'un coup de poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu que tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis ton pardon; mais cependant il faudra t'éloigner, car, dans le premier feu de la vengeance, les amis et les parens outragés sont, à Venise, plus à redouter que le glaive des lois.
BERTRAM.
Je vous remercie, monseigneur; mais--
LIONI.
Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une main insolente sur quelqu'un de notre classe? S'il en est ainsi, sortez, fuyez, et gardez-vous de l'avouer; je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--
BERTRAM.
Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le répandre! Et surtout, je dois me hâter, car la perte d'une minute peut entraîner celle d'une vie. Le Tems a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, et pour remplir son cylindre, il va prendre, au lieu de sable, la poussière des tombeaux.--Garde-toi de sortir demain.
LIONI.
Et pourquoi?--Que signifie cette menace?
BERTRAM.
N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore de toi.--Ne t'avance pas hors de ton palais, quelque appel qu'on te fasse; quand même tu entendrais le murmure de la foule--la voix des femmes, les cris perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le froissement des armes, le roulement du tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance pas jusqu'à ce que tout soit redevenu immobile, et même jusqu'à ce que tu m'aies revu!
LIONI.
Mais encore, que signifie tout cela?
BERTRAM.
Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par tout ce que tu chéris le plus sur la terre et dans le ciel--par toutes les ames de tes ancêtres et par les efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après toi des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances ou tes souvenirs de bonheur--par toutes les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et au-delà--au nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, bienfaits que je veux maintenant reconnaître par un plus grand encore, ne sors pas: confie à tes dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot, suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es perdu.
LIONI.
En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement tu es dans le délire! Qu'ai-je donc à craindre? Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en existe, comment te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment de leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à cette heure, et non pas avant?
BERTRAM.
Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas de l'avis que je te donne?
LIONI.
Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces dont je ne puis deviner la cause. Quand l'heure du conseil sonnera, tôt ou tard, je ne manquerai pas à l'appel.
BERTRAM.
Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à sortir?
LIONI.
Oui; rien ne pourrait m'en détourner!
BERTRAM.
Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)
LIONI.
Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des intérêts plus précieux que le mien; nous ne pouvons prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram, depuis long-tems nous nous connaissons.
BERTRAM.
Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis mon enfance. Nous jouions ensemble dans ces tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont confondus, où l'on ne songe pas encore à se prévaloir de vaines prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et ris, tout était commun entre nous. Votre père était le patron de mon père, et moi-même je n'étais guère moins que le frère de lait de son fils; nous comptons les mêmes années.--Heures passées, heures délicieuses! Quelle différence, grand Dieu! avec celles qui s'écoulent aujourd'hui.
LIONI.
C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.
BERTRAM.
Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, j'aurai voulu vous sauver. Quand disparut notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous appelait votre rang; moi, l'humble Bertram, pour me livrer aux travaux les plus humbles; vous ne l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être toujours fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant de fois vint à mon aide, et allégea le poids de mes malheurs. Jamais noble sang ne fit palpiter un plus noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien Bertram l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres sénateurs ne te ressemblent-ils pas!.
LIONI.
Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?
BERTRAM.
Rien.
LIONI.
Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de turbulens moteurs de sourdes trahisons, qui se réunissent dans des lieux secrets, qui marchent enveloppés pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens de la patrie, libertins perdus qui se consolent en hurlant à la taverne. Mais tu n'as pu te réunir à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude d'une vie régulière, tu partageais la nourriture avec d'honorables compagnons, ton aspect n'avait pas cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé? Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et dans tes mouvemens inquiets, je crois voir lutter avec violence le chagrin, la honte et le remords.
BERTRAM.
La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise à les connaître, eux qui souillent l'air pur de ma patrie, eux qui torturent les hommes comme le délire les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier soupir.
LIONI.
Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; je ne reconnais plus ni ton ancien langage, ni tes propres pensées; des misérables t'ont fait partager leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu te perdes avec eux; tu es né bon citoyen et honnête homme, tu n'es pas fait pour les trames odieuses que le vice et la scélératesse attendent de toi: avoue--confesse-moi tout--tu me connais--que pourriez-vous méditer, toi et les tiens, qui vous obligeât de prévenir un ami, le tien, le fils unique de celui que ton père regardait comme son ami, celui dont l'affection était un héritage que vous deviez transmettre à votre postérité intact ou fortifié; je le répète, que pouviez-vous méditer qui vous forçât à me prévenir de garder la chambre comme un malade?
BERTRAM.
Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je sorte.--
LIONI.
Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête Bertram, ne l'entendez-vous pas ainsi?
BERTRAM.
Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est une imposture, je n'en ai pas dit un mot.
LIONI.
Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et ensanglantés, si différens de ce que je les voyais auparavant, j'ai vu briller le regard du gladiateur. Si ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence de la pitié capricieuse des misérables que tu sers, ou de toi-même.
BERTRAM.
Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le mien, et avant de toucher un seul de tes cheveux, je mettrais en danger mille têtes, et mille têtes aussi nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!
LIONI.
Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais je ne mérite pas des hécatombes aussi illustres.--Et quelles sont donc ces têtes exposées; d'où part donc le danger?
BERTRAM.
Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une maison divisée contre elle-même; elle sera détruite avant les premiers rayons du jour.
LIONI.
Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable et plus effrayant; mais, à ce compte, toi ou moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le bord de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut et ton honneur; car il est certes plus glorieux de sauver que de massacrer, et de massacrer dans la nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te convenait pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton ami portée sur une lance, de celui dont le cœur te fut toujours dévoué? As-tu pu songer sans frémir à la montrer de tes propres mains au peuple épouvanté? Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, à moins que tu ne m'en confies la cause, et que tu ne m'expliques le motif de ta présence à cette heure ici.
BERTRAM.
Il est donc impossible de te sauver, les minutes s'écoulent, et tu es perdu!--Toi mon unique bienfaiteur, le seul être qui ne m'ait pas abandonné dans mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de moi un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, épargne mon honneur.
LIONI.
Ton honneur! en peut-il être dans une trame de meurtre? et qui peut-on appeler traîtres, sinon ceux qui conspirent contre leur pays?
BERTRAM.
Une trame est un compromis d'autant plus sacré pour les ames généreuses que les lois la punissent avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est pas de traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard dans les cœurs qui se confièrent à sa loyauté.
LIONI.
Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard dans le mien?
BERTRAM.
Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt que cela; non, tu ne mourras pas, et juge combien ta vie m'est chère puisque j'en risque tant d'autres, que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore une fois, je t'en adjure, ne passe pas demain le seuil de ton palais.
LIONI.
Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant même.
BERTRAM.
Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je vais découvrir--révéler--trahir--tout perdre: vois à quelle lâcheté tu me réduis!
LIONI.
Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie et de ton ami!--Parle! toutes les récompenses, toutes les garanties te sont données, toutes les richesses que l'état reconnaissant accorde à ses plus dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, en échange de tes remords et de ta sincérité.
BERTRAM.
J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, Lioni, vous le savez, et ma présence ici en est la meilleure, hélas! et la dernière preuve; mais après avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le remplir à l'égard de mon pays! Adieu--nous ne nous verrons plus en ce monde--adieu.
LIONI.
Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne laissez passer personne--arrêtez cet homme--(Entrent Antonio et d'autres domestiques armés qui saisissent Bertram.--Lionï continuant). Prenez garde de lui faire le moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; un homme dans la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio sort). Nous irons chez Giovani Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne crains rien, Bertram; cette violence nécessaire importe à ton salut, non moins qu'à l'intérêt général.
BERTRAM.
A qui veux-tu me livrer prisonnier?
LIONI.
D'abord aux Dix, ensuite au Doge.
BERTRAM.
Au Doge?
LIONI.
Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?
BERTRAM.
Au lever du soleil, peut-être?
LIONI.
Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.
BERTRAM.
En êtes-vous sûr?
LIONI.
Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières que nous vous adresserons; et si votre obstination les rendait vaines, vous connaissez les Dix et leur tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture des cachots.
BERTRAM.
Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va s'élancer dans le ciel.--Encore quelques mots, et vous périrez tous de la mort que vous voulez m'infliger.
(Antonio rentre.)
ANTONIO.
La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.
LIONI.
Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous causerons ensemble en nous rendant chez le Magnifico, le sage Gradenigo.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)
LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.
LE DOGE.
Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?
BERTUCCIO FALIERO.
Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis à l'entour de notre palais de Saint-Paul[loc7]: je viens prendre vos derniers ordres.
[Note loc7: C'était le palais de la famille du Doge.]
LE DOGE.
Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, de rassembler la plupart de mes propres vassaux du fief de Val di Marino,--mais il est trop tard.
BERTUCCIO FALIERO.
Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne pas les avoir prévenus; le rassemblement subit de tous les gens dont nous pouvons disposer eût éveillé les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur courage, les vassaux de cette terre ont trop de rudesse et d'impétuosité pour avoir pu se soumettre long-tems aux règles secrètes de la discipline qu'exigeait une pareille entreprise, jusqu'au moment de l'exécution.
LE DOGE.
Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà les hommes qu'il nous faudrait: ces esclaves citadins ont tous des motifs d'hésitation, tous ont des préjugés contre ou pour tel et tel noble, qui peut les déterminer à des excès inopportuns ou bien à une pitié qui serait alors de la folie. Mais les indomptables paysans, les serfs de ma comté de Val di Marino suivraient les ordres de leur seigneur sans distinction d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient les Marcello et les Cornaro, les Foscari et les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de s'incliner devant ces vains noms, ou de trembler devant un sénat civique; ils reconnaissent pour leur suzerain un commandant armé et non des robes magistrales.
BERTUCCIO FALIERO.
Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux dispositions de nos amis contre le sénat, je crois pouvoir en répondre.
LE DOGE.
Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il s'agira d'une bataille en rase campagne fiez-vous à mes paysans; je les vis autrefois pénétrer dans la tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit de leurs trompettes victorieuses. Si la résistance n'est pas sérieuse, vous trouverez les citadins semblables au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut combattre long-tems, vous regretterez alors avec moi une bande de nos rustiques vassaux.
BERTUCCIO FALIERO.
Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous êtes-vous décidé à frapper le coup si promptement?
LE DOGE. C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ ou jamais. Quand une fois j'eus étouffé le faible et vain remords qui s'était emparé de mon cœur, alors trop dominé par les souvenirs des anciens jours, je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce que je pouvais bien alors me laisser entraîner à de telles émotions; ensuite parce que, de tous ces hommes, je ne comptais entièrement que sur le courage et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce jour-ci peut faire sortir de nos rangs un traître: hier tous ne demandaient qu'à frapper le sénat, mais une fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs épées, ils avanceront même par prudence; dès que le premier coup sera frappé, les autres prendront des cœurs de tigre et sentiront se réveiller en eux l'instinct du premier né d'Adam qui, souvent assoupi dans l'homme, n'attend jamais pour se montrer que la plus légère circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître parmi les hommes rassemblés la soif de le répandre, de même que la première coupe vidée est ordinairement le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, quand le carnage aura commencé, vous trouverez bien autrement facile de les exciter que de les retenir; mais jusqu'alors une seule voix, le plus léger bruit, une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute espèce de résolution.--Où en est la nuit?
BERTUCCIO FALIERO.
L'aube est sur le point de paraître.
LE DOGE.
Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les hommes sont à leur poste?
BERTUCCIO FALIERO.
Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne pas frapper avant que je ne le leur aie commandé de votre part.
LE DOGE.
C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais obliger ces étoiles à quitter le ciel! Je suis calme et froid: l'effort même qu'il m'a fallu faire pour me décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie me laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, j'ai frémi à l'idée d'un aussi terrible devoir; mais enfin j'ai déposé toute hésitation, je puis contempler en face la tempête menaçante, semblable au pilote d'un vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, mon neveu? il m'a fallu plus de force dans ce dernier cas qu'au moment où plusieurs nations allaient voir un combat décider de leurs destinées; qu'au moment où je commandais les armées, où des milliers d'hommes étaient assurés de périr. Oui, pour ouvrir les veines de quelques despotes infâmes, pour me faire entrer dans une conspiration qui doit me rendre immortel, à l'égal de Timoléon, il m'a fallu plus de courage que pour contempler les fatigues et les dangers de toute une vie de combats.
BERTUCCIO FALIERO.
Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter les emportemens auxquels, en dépit de la lutte intérieure de votre raison, vous vous abandonniez.
LE DOGE.
Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque, et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de la fenêtre.
BERTUCCIO FALIERO.
En effet, le matin s'annonce dans le ciel.
LE DOGE.
Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les Dix.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours: Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et liberté!--Maintenant, agissons.
BERTUCCIO FALIERO.
Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres, ou jamais.
LE DOGE.
Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras, et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc.
(Bertuccio Faliero sort.)
LE DOGE, seul.
Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait, l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle, l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long! Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours; et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais, écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en marche? a-t-il réussi?--Eux ici, grand Dieu!--tout est perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.
(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.)
[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la république de Venise.]
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Doge, je t'arrête pour haute trahison.
LE DOGE.
Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous un pareil ordre leur trahison personnelle?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.
Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix.
LE DOGE.
Et où se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de me suivre à la chambre du conseil.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire, mais dans le couvent de Saint-Sauveur.
LE DOGE.
Ainsi, vous osez me désobéir?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent.
LE DOGE.
Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature; et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions contraires à nos lois?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous rendre justice.
LE DOGE, à part.
Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que les autres restent avec moi.
(Une partie des gardes sort.)
LE DOGE.
Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne reviendront pas.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Cela peut être; ils mourront comme je prétends le faire, en accomplissant leur devoir.
LE DOGE.
Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse que tes méprisables mirmidons et toi-même.--Vis donc, mais ne devance pas le danger par la résistance; et si des ames aussi dégradées que la tienne peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin à être libre.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté le signal de la trahison, qui devait déchaîner la meute de la populace sur la proie des patriciens.--Le signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la mort des sénateurs.
LE DOGE, après une pause.
Tout se tait, tout est perdu!
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave rebelle d'un conseil séditieux. N'ai-je pas fait mon devoir?
LE DOGE.
Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, tu as gagné le prix du sang; c'est à ceux qui t'emploient à te récompenser; mais ton devoir était de garder et non de bavarder, tu viens de le dire toi-même. Fais-le donc ton devoir; mais, comme il te convient: garde le silence, et souviens-toi que, bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être ton prince.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre rang, et en cela je vous obéirai--
LE DOGE, à part.
Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et pourtant, au moment du succès, au sein du triomphe, je serais mort avec empressement, avec orgueil; mais mourir ainsi!
(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero prisonnier.)
LE SECOND SEIGNEUR.
Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où le signal commençait déjà à retentir par son ordre, ou plutôt celui du Doge qui le lui avait transmis.
LE PREMIER SEIGNEUR.
S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au palais?
LE SECOND SEIGNEUR.
Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration sont tous dans les fers, on en juge même déjà quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou arrêtés.
BERTUCCIO FALIERO.
Mon oncle, c'est vous!
LE DOGE.
Que sert de lutter contre la fortune? la gloire s'en est allée de notre maison.
BERTUCCIO FALIERO.
Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?
LE DOGE.
Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles était changée; celui-ci nous fait entrer dans l'éternité. Nous nous y retrouverons non comme des hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme des ames supérieures à tous les événemens et calmes au milieu des revers comme des triomphes. Ne pleure pas; va, la vie n'est qu'un court passage.--Je voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient tous deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous tous deux dignes de nos ancêtres et de nous-mêmes.
BERTUCCIO FALIERO.
Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.
LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.
Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans des appartemens séparés jusqu'au moment où le conseil instruira votre procès.
LE DOGE.
Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin leur infâme parodie? Mais laissons-les nous traiter comme nous les aurions nous-mêmes traités, bien qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. Seulement, s'ils ont gagné, c'est avec des dés pipés.--Et quel a été notre Judas?
LE PREMIER SEIGNEUR.
Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.
BERTUCCIO FALIERO.
Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; dans ce moment même il fait sa déposition devant la junte secrète.
LE DOGE.
Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables les causes de notre perte ou de notre triomphe; souillé d'une double trahison, ce Bertram va recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans l'histoire auprès de ces oies du Capitole dont les cris réveillèrent enfin les Romains, et pour lesquelles on institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la roche Tarpéienne.
LE PREMIER SEIGNEUR.
Manlius songeait à trahir son pays; il voulait s'emparer du pouvoir.
LE DOGE.
Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer les lois, auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous faites votre devoir.
LE PREMIER SEIGNEUR.
Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans une chambre séparée.
BERTUCCIO FALIERO.
Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons encore en cette vie; mais peut-être consentiront-ils à laisser nos cendres se réunir.
LE DOGE.
Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et jouiront d'un bien auquel notre triste enveloppe ne nous avait pas permis d'atteindre; du moins nos tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui firent chanceler leur trône détesté, et de pareils exemples trouveront, quoique long-tems après, de généreux imitateurs.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger la conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait la Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)
ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO, prisonniers; BERTRAM, LIONI et Témoins, etc.
BENINTENDE, chef des Dix.
Maintenant, après avoir acquis la conviction de leurs nombreuses et palpables offenses, il nous reste à prononcer, sur ces hommes criminels, la sentence des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent, et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi m'est-il réservé? Faut-il que la durée de ma charge soit flétrie dans tous les siècles à venir, comme se rattachant au souvenir de la trahison la plus détestable et la plus compliquée contre une république sage et libre, connue par toute la terre pour être le boulevart du christianisme, la terreur des Sarrazins, des Grecs, des schismatiques, des Huns sauvages et des Francs non moins barbares; contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de l'Inde; le dernier asile des Romains contre la tyrannie d'Attila; la reine de l'Océan, rivale plus orgueilleuse de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour renverser le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et déshonoré leurs vies! Laissons-les donc subir la plus juste mort.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre avec impatience. Laissez-nous mourir.
BENINTENDE.
Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un allégement, à votre sentence, la junte vous écoute; parlez, il en est encore tems, si vous avez quelque chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous sommes prêts à entendre, non à parler.
BENINTENDE.
Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos complices, de vos crimes et de toutes les circonstances qui s'y rattachent: toutefois, nous désirerions recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison. Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont nul ne peut revenir, la vérité seule peut vous faire obtenir quelque grâce sur la terre ou dans les cieux.--Parlez donc, quels étaient vos motifs?
ISRAEL BERTUCCIO.
Justice!
BENINTENDE.
Quel était votre but?
ISRAEL BERTUCCIO.
Liberté!
BENINTENDE.
Certes, vous êtes bref.
ISRAEL BERTUCCIO.
J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non pas sénateur.
BENINTENDE.
Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les juges que vous bravez à différer leur sentence?
ISRAEL BERTUCCIO.
Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette grâce à votre pardon.
BENINTENDE.
C'est là votre seule réplique au tribunal?
ISRAEL BERTUCCIO.
Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché de nous, ou faites-en une seconde fois l'essai; il reste encore un peu de sang, quelque sensibilité dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez pas, car nous pourrions y mourir et si nous laissions dans vos chevalets, déjà gorgés de notre sang, le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit du spectacle public par lequel vous espérez faire long-tems trembler vos esclaves. Des cris ne sont pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand même la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à quelques mensonges, dans l'espoir d'un court répit, une pareille affirmation n'est pas la vérité. Faut-il souffrir encore, ou bien mourir?
BENINTENDE.
Dites-nous quels étaient vos complices?
ISRAEL BERTUCCIO.
Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes patriciens ont conduit au crime.
BENINTENDE.
Vous connaissez le Doge?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous disputiez ici pour les charges dont vous êtes revêtus; nous exposions nos vies, tandis que vous hasardiez celle des autres, et par vos accusations, et par vos apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise qui ne connaisse son Doge et ses grandes actions, et l'affront qu'il a reçu du sénat.
BENINTENDE.
Vous avez eu avec lui des conférences?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je suis las, plus las même de vos interrogations que de vos tortures; je vous en prie, passez à notre jugement.
BENINTENDE.
Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, qu'avez-vous à dire qui puisse vous soustraire à la sévérité de vos juges?
CALENDARO.
Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, dans ce moment, j'ai peu de chose à dire qui en vaille la peine.
BENINTENDE.
Mais une nouvelle application de torture vous ferait peut-être bien changer de ton?
CALENDARO.
Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a déjà fait; mais elle ne changera pas mes paroles aussi bien que mon ton, ou si cela arrivait--
BENINTENDE.
Eh bien alors?
CALENDARO.
Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles en justice?
BENINTENDE.
Sans le moindre doute.
CALENDARO.
Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?
BENINTENDE.
Certainement; aussitôt on instruirait son procès.
CALENDARO.
Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine de mort?
BENINTENDE.
Si votre déclaration était claire et complète, sa vie serait certainement en danger.
CALENDARO.
Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! car, en présence de l'éternité qui s'entr'ouvrira devant moi, je jure que toi seul es le traître que je prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une seconde fois.
UN MEMBRE DE LA JUNTE.
Seigneur président, il est tems de procéder à leur jugement; il n'y a plus rien à tirer de ces hommes.
BENINTENDE.
Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. La nature de votre crime, nos lois et le danger qui environne encore l'état, ne vous laissent pas une heure de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le balcon où le Doge se place dans notre solennel jeudi[loc9] pour voir le combat de taureaux, justice soit faite d'eux. Que leurs membres suspendus restent exposés dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, et que le ciel ait pitié de leurs ames.
[Note loc9: Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer littéralement dans mon texte.
(Note de Lord Byron.)]
LA JUNTE.
Amen!
ISRAEL BERTUCCIO.
Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.
BENINTENDE.
Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, qu'on leur bâillonne la bouche, même au moment de l'exécution;--qu'on les fasse sortir.
CALENDARO.
Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à un seul de nos amis, ne pourrons-nous conférer un dernier instant avec notre confesseur?
BENINTENDE.
Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à vos amis, ces sortes d'entrevues ne seraient que pénibles pour eux et entièrement inutiles pour vous.
CALENDARO.
Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre vie, ceux du moins qui n'ont pas eu le cœur de risquer leur vie pour conquérir le droit d'ouvrir la bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais qu'on ne nous dénierait pas cette liberté de parole que l'on accorde à tous les moribonds; enfin puisque--
ISRAEL BERTUCCIO.
Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A quoi bon quelques syllabes? sachons mourir sans avoir reçu d'eux le moindre témoignage de faveur; notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel contre eux; c'est lui qui saura mieux attester leurs infamies atroces que ne le pourrait un volume écrit ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais que notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur de notre silence lui-même.--Qu'ils vivent donc au milieu de transes continuelles!--Laissons-les au démon de leurs pensées; et, quant à nous, élevons les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? nous sommes prêts.
CALENDARO.
Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, et ce traître trembleur, le lâche Bertram aurait reçu--
BERTRAM.
Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; je n'ai pas choisi l'emploi que je remplis, on me l'a imposé; mais au moins quand je sens que rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites que vous me pardonnez,--et ne me regardez plus ainsi!
ISRAEL BERTUCCIO.
Je meurs, et je te pardonne.
CALENDARO.
(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.
(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)
BENINTENDE.
Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, il est tems de procéder au jugement du plus grand traître dont fassent mention les annales d'aucun peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero sont complètement acquises; les circonstances et la nature du crime exigent une procédure rapide: il est tems de le mander pour entendre son arrêt.
LA JUNTE.
Oui, oui.
BENINTENDE.
Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené en présence du conseil.
UN MEMBRE DE LA JUNTE.
Et les autres, quand les fera-t-on venir?
BENINTENDE.
Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns se sont enfuis à Chiozza; mais mille hommes environ sont à leur poursuite, et grâces aux précautions qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour aller répandre chez les nations étrangères ses odieuses diffamations contre le sénat.
(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)
BENINTENDE.
Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous conservera ce titre jusqu'à l'heure où tombera de votre tête le bonnet ducal, vous qui n'avez pu vous contenter de porter paisiblement et avec honneur une couronne plus noble que n'en peuvent conférer les empires: vous qui n'avez pas craint de comploter pour exterminer les pairs qui vous ont fait ce que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire de votre patrie,--nous avons déposé dans votre appartement et sous vos yeux toutes les preuves réunies contre vous, et jamais de plus complètes ne sont venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
LE DOGE.
Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense doit être votre condamnation? N'êtes-vous pas à la fois agresseurs et accusateurs, juges et exécuteurs?--Usez de votre pouvoir.
BENINTENDE.
Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, il ne vous reste plus d'espoir.
LE DOGE.
Et qui sont-ils?
BENINTENDE.
Fort nombreux; mais vous avez devant vous le premier d'entre eux, Bertram de Bergamo.--Désirez-vous l'interroger?
LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.
Non.
BENINTENDE.
Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro ont reconnu qu'ils avaient eu pour complice de leur trahison le Doge.
LE DOGE.
Et où sont-ils?
BENINTENDE.
Où ils doivent être: ils répondent maintenant au ciel de ce qu'ils ont fait sur la terre.
LE DOGE.
Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant Cassius de notre arsenal! Comment ont-ils supporté leur condamnation?
BENINTENDE.
Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous refusez de vous justifier?
LE DOGE.
Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni reconnaître le droit que vous vous arrogez de me juger. Montrez-moi la loi.
BENINTENDE.
Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée ou corrigée; nos pères n'avaient pas songé à fixer le châtiment d'un pareil crime; et c'est ainsi que les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu la sentence du parricide; car ils ne pouvaient déterminer une peine pour ce qui n'avait pas de nom, pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on en viendrait jamais à comprendre l'attentat énorme d'un fils contre son père et d'un prince contre ses états? Votre crime nous a forcés de porter une loi qui formera dans la suite comme un précédent contre les hommes assez audacieux pour vouloir gravir jusqu'à la tyrannie par la trahison; ambitieux qu'un sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité de Doge ne pouvait-elle donc vous suffire? Quelle principauté cependant plus noble que celle de Venise?
LE DOGE.
La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--vous qui siégez ici, traîtres que vous êtes! J'étais votre égal par ma naissance, votre supérieur par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous de vous; vous m'avez arraché aux travaux honorables auxquels je m'étais dévoué dans la terre étrangère, sur les flots, dans les camps, dans les cités lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour monter la tête couronnée, mais les membres enchaînés, sur l'autel dont seuls vous étiez les pontifes. Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni demandé, je ne songeais même pas à votre choix; il vint me surprendre à Rome, et de suite j'obéis. Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus qu'outre l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à déjouer et à pervertir les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez encore, pendant l'interrègne de mon voyage de Rome à cette ville, affaibli et mutilé les faibles privilèges laissés à mes prédécesseurs. Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais pas même cessé de le faire si votre dépravation n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes propres foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a déshonoré que je vois maintenant siéger parmi vous! juge en effet bien digne d'un pareil tribunal!
BENINTENDE, l'interrompant.
Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici en vertu de son office, les Dix ayant pris dans le sein du sénat une junte de patriciens pour les seconder dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée contre lui, attendu que le Doge, protecteur naturel de la loi, ayant conspiré pour abroger toutes les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu des statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.
LE DOGE.
Son châtiment! J'aime mieux le voir siéger au milieu de vous et se gorger de mon sang, que satisfaisant à la peine dérisoire que votre lâche et mensongère justice lui avait infligée. Son crime était infâme; c'était de la candeur comparée à la protection que vous lui avez accordée.
BENINTENDE.
Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la tête courbée sous les honneurs et sous le poids de quatre-vingts années, ait assez écouté les inspirations de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment de prudence, de crainte et de loyauté; tout cela pour avoir été provoqué par l'étourderie d'un jeune homme?
LE DOGE.
Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau fait déborder la coupe, et la mienne était dès long-tems remplie. Vous opprimiez et le peuple et le prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune a trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense était la gloire, la vengeance et la victoire; Venise, grâces à moi, rivalisait avec la Grèce et Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent l'admiration du monde. Mon nom se joignait à ceux de Gélon et de Thrasybule. Mais ayant échoué, ma défaite est, je le sais, l'infamie présente et la mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre ou ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. N'hésitez pas; je n'aurais eu nulle merci, je n'en demande aucune. J'ai joué ma vie sur une haute chance; j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant vous pouvez marcher sur la mienne, et la fouler aux pieds, comme vous avez auparavant foulé mon cœur.
BENINTENDE.
Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez la justice de notre tribunal?
LE DOGE.
J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; jeune elle m'avait prodigué ses faveurs; j'eus tort d'espérer, en approchant de ma dernière heure, qu'elle me sourirait encore.
BENINTENDE.
Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?
LE DOGE.
Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; je suis résigné à tout; mais il est encore dans mon sang quelques gouttes de celui de mes glorieux jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; elles ne servent à rien, sinon à soulever des débats au milieu de votre jugement; je ne pourrais vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire vos ennemis déjà assez nombreux. Je sais que ces murs épais n'offrent aucun écho, mais les murs ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et si la vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous qui me condamnez, vous que je fais trembler encore à l'instant où vous m'immolez, vous ne pourriez déposer silencieusement dans votre tombe les paroles bonnes ou mauvaises que je vous ferais entendre; le secret serait au-dessus de vos ames: ne réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte d'un danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. Telle serait ma défense si je songeais à la fendre fameuse; car les paroles vraies sont des choses, et celles d'un homme mourant, des choses qui survivent long-tems, et souvent même se chargent de le venger. Étouffez les miennes si vous avez l'espoir de vivre long-tems; après moi; profitez de ce conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité mon indignation pendant ma vie, laissez-moi mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas vous coûter;--je ne nie rien, je ne justifie, je ne demande rien, seulement je désire de moi-même le silence, et de la cour une sentence.
BENINTENDE.
Cette adhésion complète nous épargne la cruelle nécessité d'ordonner la torture pour obtenir la vérité entière.
LE DOGE.
La torture! mais vous me l'avez imposée chaque jour depuis que je suis Doge; si vous voulez y ajouter les tourmens corporels, vous en êtes libres; ces membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront pas à vos chevalets; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui saura défier vos supplices.
(Entre un officier.)