‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 28 sur 45 · L'OFFICIER.

L'OFFICIER.

Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore son admission en présence de la junte.

BENINTENDE.

Pères Conscrits[loc10], décidez si nous devons l'admettre.

[Note loc10: Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le titre de Pères Conscrits.]

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations pour nous décider à l'entendre.

BENINTENDE.

Est-ce là la volonté générale?

TOUS.

Oui.

LE DOGE.

Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles veulent laisser parler la femme dans l'espoir qu'elle témoignera contre son époux. Quelle gloire pour les chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des calomniateurs de tous les genres de vertus, tels que les juges d'un pareil tribunal, suivent complètement leur vocation. Cependant, lâche Steno! si cette femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne ton mensonge et ton impunité, ma mort violente et ta vie infâme.

(La duchesse entre.)

BENINTENDE.

Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, le tribunal, dans sa justice, consent à vous l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous vous prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, à votre rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on porte secours à madame, et que sur-le-champ on apporte un siége.

ANGIOLINA.

C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. Veuillez me pardonner; mais je ne m'assiérai pas en présence de mon prince et de mon époux, quand lui-même reste debout.

BENINTENDE.

Comme il vous plaira, madame.

ANGIOLINA.

Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là le silence de la tombe!

BENINTENDE, après un moment de pause.

Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme.

ANGIOLINA.

Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de pareilles choses.--Est-il donc condamné?

BENINTENDE.

Hélas!

ANGIOLINA.

Et serait-il donc coupable?

BENINTENDE.

Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme vous-même.

ANGIOLINA.

Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père, le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les paroles de cet homme!--Vous vous taisez!

BENINTENDE.

Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez, il ne le nie pas encore.

ANGIOLINA.

Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et de gloire?

BENINTENDE.

Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et sans sursis:--c'est une chose décrétée.

ANGIOLINA.

Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde.

BENINTENDE.

Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose.

ANGIOLINA.

Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement?

BENINTENDE.

Le salut de l'état exige qu'il soit puni.

ANGIOLINA.

L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé; l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner?

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître.

ANGIOLINA.

Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque mine souterraine.

UN MEMBRE DU CONSEIL.

Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage.

ANGIOLINA.

S'il en est ainsi dans cette enceinte, tu n'es certainement pas du nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il donc pas d'espoir?

BENINTENDE.

Madame, vous ne pouvez en conserver.

ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.

Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc, supporte en prince ta destinée.

LE DOGE.

J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de délivrer les nations qu'ils tyrannisaient.

MICHEL STENO.

Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée. Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières.

ANGIOLINA.

Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre. Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent, ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté; le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé. Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros; qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui, ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer; c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui vivent des dépouilles de la tombe.

LE DOGE, à Bénintende.

Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.

BENINTENDE.

Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin.

ANGIOLINA.

Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir, je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout.

BENINTENDE.

Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge, être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de tes traits: Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses crimes.

LE DOGE.

Quels crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas la véritable cause:--cela tient à votre histoire.

BENINTENDE.

Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'Escalier du Géant, où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel ait merci de ton ame!

LE DOGE.

C'est la sentence de la junte?

BENINTENDE.

Oui.

LE DOGE.

Je la supporterai.--Et le tems?

BENINTENDE.

Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une heure.

LE DOGE.

Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres?

BENINTENDE.

Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux mille ducats;--tu peux en disposer.

LE DOGE.

Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence, l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et mon palais) entre ma femme et mes parens.

BENINTENDE.

Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir.

ANGIOLINA.

Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.

LE DOGE.

Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à faire autre chose qu'à mourir?

BENINTENDE.

Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux assiégent les portes; elles leur seront fermées: les Dix, les Avogadori, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge.

LE DOGE.

Du Doge!

BENINTENDE.

Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête, cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi, tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes! escortez le Doge jusqu'à son appartement.

SCÈNE II.

(Appartement du Doge.)

LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.

LE DOGE.

Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems.

ANGIOLINA.

Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.

LE DOGE.

Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi tard;--et pourtant on me l'avait prédit.

ANGIOLINA.

On vous l'avait prédit? et comment?

LE DOGE.

Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue.

ANGIOLINA.

Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais fait?

LE DOGE.

Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent au cœur au milieu des illusions de la vie; je me les rappelai comme si quelque voix de spectre me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me repentis; mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: ce qui devait être, je ne le pouvais prévenir, je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus, tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. Le jour que je revins ici comme Doge à mon retour de Rome, un nuage d'une étrange obscurité vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure, semblable à la vapeur pyramidale qui guidait Israël à sa sortie d'Égypte. Notre pilote en fut aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous débarquer, suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à terre au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a coutume d'exécuter les criminels d'état.--Aussi toute la ville de Venise frémit-elle d'épouvante à ce présage.

ANGIOLINA.

Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout cela?

LE DOGE.

Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée que ces choses étaient l'œuvre du destin; j'aime mieux céder aux dieux qu'aux hommes, et courber la tête sous les coups du destin, que de voir dans ces êtres aussi vils que la boue, et aussi faibles que vils, quelque chose de plus que les instrumens de la toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne pourraient rien;--comment seraient-ils les vainqueurs de celui qui tant de fois a vaincu pour eux?

ANGIOLINA.

Employez en inspirations plus salutaires les minutes qui vous restent, et que votre ame, en paix même avec ces malheureux, prenne son essor vers le ciel.

LE DOGE.

Je suis en paix; la paix, née de la conviction qu'une heure viendra où les enfans de leurs enfans, où cette orgueilleuse cité, où ces flots azurés, où tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance de ces lieux, seront désolés et maudits, l'objet de l'exécration et du mépris de toutes les nations, une Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.

ANGIOLINA.

Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes lèvres dans cet instant solennel; tu t'abuses, toi, toi-même, et ne peux plus leur faire injure.--Reprends quelque sérénité.

LE DOGE.

Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et j'y contemple--oui, j'y vois aussi clairement que je vois ici, pour la dernière fois, ta douce figure,--les jours de destruction, que le tems fera naître contre ces murs, baignés par les flots, et contre ceux qu'ils protégent.

GARDE. Elle arrive à la hâte.

Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.

LE DOGE.

Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie le vieillard, qui fut pour toi un époux passionné, mais, hélas! bien funeste.--Conserve quelque amour pour ma mémoire;--pendant ma vie, je ne l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, en voyant toutes mes impressions mauvaises calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, la gloire, l'opulence, l'autorité, l'honneur et le nom, toutes choses qui forcent à répandre quelques fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, pas même un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; rien, pas même assez pour inspirer à la vanité de mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une heure, perdu le fruit de ma vie passée; je me suis ravi tous les biens, à l'exception de ce cœur pur, aimable et vertueux, qui souvent se rappellera mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, elle n'a plus ni pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui votre aide; je ne puis la laisser en cet état, et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; et quand elle secouera cette mort instantanée, je serai en face de l'Éternel.--Appelez ses femmes.--Encore un regard!--Comme sa main est glacée! glacée comme la mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez à lui donner d'empressés secours, et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis prêt.

(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. Le Doge et les gardes sortent.)

SCÈNE III.

(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au peuple.)

LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil des Dix et des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce qu'ils arrivent au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y trouve avec son épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix lui ôte le bonnet ducal.

LE DOGE.

Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je suis toujours Marino Faliero. C'est bien; quoique ce ne soit que pour un moment. Là, je fus couronné; et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec bien plus de joie ce hochet de parade, ce fatal et ridicule ornement que je reçus autrefois.

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