‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 31 sur 45 · III.

III.

Extrait de l'ouvrage: Histoire de la République de Venise, par P. Daru, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, etc., édition de Paris, mdcccxix.

«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait contre le clergé, à ces luttes établies entre les différens corps constitués, à ces entreprises de la masse de la noblesse contre les dépositaires du pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations qui se terminaient toujours par des coups d'état, il faut ajouter une autre cause non moins propre à propager le mépris des anciennes doctrines, c'était l'excès de la corruption.

«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme le charme principal de la société de Venise, était devenue un désordre scandaleux; le lien du mariage était moins sacré dans ce pays catholique que dans ceux ou les lois civiles et religieuses permettent de le dissoudre. Faute de pouvoir rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais existé, et les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux, étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par des prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un autre nom devinrent si fréquens, que l'acte le plus important de la société civile se trouva de la compétence d'un tribunal d'exception, et que ce fut à la police de réprimer le scandale. Le conseil des Dix ordonna en 1782 que toute femme qui intenterait une demande en dissolution de mariage, serait obligée d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal désignerait [loc16]. Bientôt après il évoqua devant lui toutes les causes de cette nature[loc17]. Cet empiétement sur la juridiction ecclésiastique ayant occasioné des réclamations de la part de la cour de Rome, le conseil se réserva le droit de débouter les époux de leur demande, et consentit à la renvoyer devant l'officialité toutes les fois qu'il ne l'aurait pas rejetée[loc18].

[Note loc16: Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de France, dépêche du 24 août 1782.]

«Il y eut un moment où sans doute le renversement des fortunes, la perte des jeunes gens, les discordes domestiques, déterminèrent le gouvernement à s'écarter des maximes qu'il s'était faites sur la liberté des mœurs qu'il permettait à ses sujets. On chassa de Venise toutes les courtisanes. Mais leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes mœurs toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; et l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même[loc19] des femmes qui surprenaient quelquefois d'importans secrets, et qu'on pouvait employer utilement à ruiner des hommes que leur fortune aurait pu rendre dangereux. Depuis, la licence est toujours allée croissante, et l'on a vu non-seulement des mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais la vendre par un contrat dont l'authenticité était garantie par la signature d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection des lois[loc20].

[Note loc17: Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.]

[Note loc18: Ibid., dépêche du 3 septembre 1785.]

[Note loc19: Le décret de rappel les désignait sous le nom de nostre bene merite meretrici. On leur assigna un fonds et des maisons appelées case rampane, d'où vient la dénomination injurieuse de carampane.]

[Note loc20: Mayer, Description de Venise, tome II, et M. Archenholtz, Tableau d'Italie, tome I, chap. 2.]

«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles nobles, les maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt soigneusement un grand nombre de surveillans, étaient les seuls points de réunion de la société de Venise, et dans ces deux endroits si divers on était également libre. La musique, les collations, la galanterie, n'étaient pas plus interdites dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un grand nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était la principale occupation de la société. C'était un singulier spectacle de voir autour d'une table des personnes des deux sexes en masques, et de graves personnages en robe de magistrature implorant le hasard, passant des angoisses du désespoir aux illusions de l'espérance; et cela sans proférer une parole.

Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient avec mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement dans la liberté dont elles jouissaient; la corruption des mœurs les avait privées de tout leur empire. On vient de parcourir toute l'histoire de Venise, et on ne les a pas vues une fois exercer la moindre influence.

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