L'OFFICIER.
Perdu, perdu presque sans ressource. Zames! Où est Zames?
MIRRHA.
Il commande la garde placée devant l'appartement des femmes.
(L'officier sort.)
MIRRHA, seule.
Il est parti; et tout, m'a-t-il dit, est perdu! Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? Dans ce peu de mots se trouvent abîmés un royaume et un roi, une famille de treize siècles, des milliers de vies, et la fortune de tous ceux qui n'ont pas succombé; et moi aussi, semblable à la bulle légère sortie de la vague qui engouffre tant de victimes, je vais cesser d'exister. Du moins, mon destin est-il entre mes mains: nul insolent vainqueur ne me comptera parmi ses dépouilles.
(Entre Pania.)
PANIA.
Mirrha, suivez-moi sans délai; nous n'avons pas un moment à perdre:--c'est tout ce qui nous reste.
MIRRHA.
Et le roi?
PANIA.
Il m'a envoyé ici pour vous conduire au-delà du fleuve, par un passage secret.
MIRRHA.
Ainsi donc, il vit--
PANIA.
Et m'a chargé d'assurer votre vie, et de vous conjurer de vivre pour lui, jusqu'à ce qu'il pût vous rejoindre.
MIRRHA.
Songerait-il à quitter le combat?
PANIA.
Non, jusqu'à la dernière extrémité. Encore à présent, il n'écoute que les inspirations du désespoir; et, pied à pied, il dispute le palais lui-même.
MIRRHA.
Ils y sont donc!--oui, leurs cris retentissent au travers des vieilles salles que n'avaient jamais profanées des échos rebelles, jusqu'à cette nuit fatale. Adieu, race d'Assyrie! adieu à toutes celles de Nemrod! tout, jusqu'à son nom, est à présent disparu.
PANIA.
Suivez-moi, sortons!
MIRRHA.
Non; je veux mourir ici!--Fuyez, et dites à votre roi que jusqu'à la fin je l'ai aimé.
(Entrent Sardanapale et Salemènes, avec soldats. Pania quitte Mirrha et entre dans leurs rangs.)
SARDANAPALE.
Puisqu'il en est ainsi, nous mourrons où nous sommes nés:--dans nos appartemens. Serrez vos rangs,--demeurez fermes. J'ai dépêché un satrape fidèle vers Zames, dont la garde est fraîche et dévouée: ils ne tarderont pas. Tout n'est pas désespéré! Pania, veille sur Mirrha.
(Pania revient près de Mirrha.)
SALEMÈNES.
Nous avons le tems de respirer: encore un effort, mes amis,--un effort pour Assyrie!
SARDANAPALE.
Dis plutôt pour Bactriane! Mes fidèles Bactriens, je veux désormais être roi de votre pays, et nous tiendrons ensemble ce royaume en province.
SALEMÈNES.
Écoutez! ils viennent,--ils viennent.
(Entrent Belèses et Arbaces à la tête des rebelles.)
ARBACES.
Avançons! nous les avons pris dans le piége. À la charge! à la charge!
BELÈSES.
En avant!--Le ciel combat pour nous et avec nous:--sus!
(Ils chargent le roi, Salemènes et leurs troupes, qui se défendent jusqu'à l'arrivée de Zames, avec les gardes ci-dessus mentionnées. Les rebelles sont alors repoussés et poursuivis par Salemènes, etc. Comme le roi va rejoindre les poursuivans, Belèses l'arrête.)
BELÈSES.
À moi, le tyran.--Je vais terminer cette guerre.
SARDANAPALE.
Et moi aussi, belliqueux prêtre, sublime prophète, sujet reconnaissant et fidèle:--cède, je t'en prie. Je te réserverai pour un jugement en forme, au lieu de plonger mes mains dans ton sang sacré.
BELÈSES.
Ton heure est venue.
SARDANAPALE.
Non, c'est la tienne.--Dernièrement, quoique je ne sois qu'un jeune astrologue, j'ai lu dans les astres; et parmi les lumières du zodiaque, j'ai trouvé ton destin dans le signe du Scorpion, qui proclame que tu vas être terrassé.
BELÈSES.
Ce ne sera pas par toi.
(Ils combattent; Belèses est blessé et désarmé.)
SARDANAPALE, levant son épée pour le tuer.
Invoque maintenant les planètes. Descendront-elles du ciel pour sauver leur crédit et leur interprète?
(Un parti de rebelles entre et délivre Belèses. Ils attaquent le roi, qui, à son tour, est délivré par un parti de ses soldats: les rebelles sont mis en fuite.)
SARDANAPALE.
Après tout, le vilain avait prophétisé juste. Allons!--sur eux:--la victoire est à nous.
(Il sort à leur poursuite.)
MIRRHA, à Pania.
Suis-le donc! Pourquoi demeures-tu ici, et souffres-tu que tes compagnons marchent sans toi à la victoire?
PANIA.
Le roi m'a ordonné de ne pas vous quitter.
MIRRHA.
Moi! ne songe pas à moi: un simple soldat de plus peut offrir un secours décisif. Je ne demande pas, je n'ai pas besoin de garde. Et qui peut, quand il s'agit du destin du monde, songer à veiller sur une femme! Disparais, te dis-je, ou tu perds l'honneur! Tu ne m'écoutes pas; eh bien, moi, femme timide, je vais m'élancer au milieu de leur furieuse lutte, et je t'ordonne de me garder, là--où tu pourras en même tems protéger ton souverain.
(Mirrha sort.)
PANIA.
Arrêtez, madame! Elle est partie. S'il lui arrivait quelque malheur, j'aurais mieux fait de perdre ma vie. Sardanapale tient bien plus à elle qu'à son royaume, et pourtant il dispute en ce moment l'un et l'autre. Faut-il donc moins faire que lui, qui n'a jamais, jusqu'à présent, tiré un cimeterre? Revenez, Mirrha, je vous obéis, quoiqu'en désobéissant au monarque.
(Pania sort. Altada et Sféro entrent par une porte opposée.)
ALTADA.
Mirrha! Eh quoi, partie! Pourtant elle était ici quand s'est engagé le combat, et Pania avec elle, leur serait-il arrivé quelque chose?
SFÉRO.
Je les vis en sûreté à l'instant où les révoltés prirent la fuite; et s'ils se sont éloignés, ce n'est sans doute que pour regagner le harem.
ALTADA.
Si, comme tout semble l'annoncer, le roi reste vainqueur, et qu'il ait perdu sa chère Ionienne, nous sommes destinés à un sort pire que celui des révoltés captifs.
SFÉRO.
Il faut que nous les suivions; elle ne peut être fort éloignée: et si nous la retrouvons, c'est une plus riche proie à présenter à notre souverain que celle d'un royaume reconquis.
ALTADA.
Non, Baal lui-même ne fit jamais, pour s'emparer de ces contrées, de plus hardis efforts que son soyeux fils pour les conserver: il a déjoué toutes les prévisions de ses ennemis et de ses amis; il s'est montré tel que ces brûlantes et lourdes journées d'été, avant-courrières de soirées orageuses, alors qu'éclate tout d'un coup la foudre, au point d'ébranler les airs et de transformer la terre en nouveau déluge. L'homme est inexplicable.
SFÉRO.
Pas plus celui-ci que les autres: tous sont les enfans de l'occasion. Mais, sortons:--allons à la recherche de l'esclave, ou préparons-nous à expier dans les tortures sa folle passion, et à subir, innocens, le supplice des criminels.
(Ils sortent.--Entrent Salemènes, soldats, etc.)
SALEMÈNES.
Le triomphe est beau: ils sont repoussés loin du palais; et nous avons ouvert un facile accès aux troupes stationnées de l'autre côté de l'Euphrate, qui peut-être demeurent encore fidèles. Et puis elles doivent l'être, grâce à la nouvelle de notre victoire; mais le chef des vainqueurs, le roi, où est-il?
(Entre Sardanapale avec les siens, etc., et Mirrha.)
SARDANAPALE.
Me voici, mon frère.
SALEMÈNES.
Sain et sauf, je l'espère.
SARDANAPALE.
Non, pas tout-à-fait; mais passons: nous avons nettoyé le palais--
SALEMÈNES.
Et la ville, je l'espère. Notre nombre s'accroît; et j'ai donné ordre à une nuée de Parthes réservés jusqu'à présent, tous impatiens et dispos, de les poursuivre dans leur retraite, qui bientôt sera une fuite.
SARDANAPALE.
Elle est déjà telle, du moins ils marchent plus rapidement que je ne pouvais les suivre, moi et mes Bactriens, qui cependant n'y mettaient pas de lenteur. Mais je suis fatigué: donnez-moi un siége.
SALEMÈNES.
Dans cette place est précisément le trône, sire.
SARDANAPALE.
Ce n'est pas un point de repos, pour l'esprit ni pour le corps: qu'on me procure une couche, un bloc de paysan, peu importe. (On lui présente un siége.) Bien:--maintenant, je respire plus librement.
SALEMÈNES.
Ce grand jour est devenu le plus beau et le plus glorieux de votre vie.
SARDANAPALE.
Ajoutez: et le plus fatigant. Où est mon échanson? qu'on m'apporte un peu d'eau.
SALEMÈNES, souriant.
C'est la première fois qu'il reçoit un pareil ordre: et moi-même, le plus austère de vos conseillers, je vous proposerais volontiers, en ce moment, une boisson plus vermeille.
SARDANAPALE.
Du sang, n'est-ce pas? mais il en est assez de répandu. Et quant au vin, j'ai appris, dans cette dernière circonstance, le prix d'une liqueur plus naturelle. Trois fois j'ai bu de l'eau, et trois fois j'ai renouvelé, avec une ardeur plus grande que ne m'en donna jamais le jus de la treille, ma poursuite sur les rebelles. Où est le soldat qui me présenta de l'eau dans son casque?