L'UN DES GARDES.
Tué, sire! Une flèche l'atteignit au front, tandis qu'après avoir égoutté son casque, il se disposait à le replacer sur sa tête.
SARDANAPALE.
Il est mort! sans récompense! et tué pour avoir satisfait ma soif: cela est pénible. Le pauvre esclave! s'il vivait seulement, je le gorgerais d'or; car tout l'or de la terre n'aurait pu payer le plaisir que me fit cette eau; j'étais desséché, comme en ce moment. (On lui apporte de l'eau:--il boit.) Je renais donc.--À l'avenir, le gobelet sera réservé aux heures de l'amour: à la guerre, je veux de l'eau.
SALEMÈNES.
Et quel est, sire, ce bandage autour de votre bras?
SARDANAPALE.
Une égratignure du brave Belèses.
MIRRHA.
Ô ciel! il est blessé!
SARDANAPALE.
C'est peu de chose que cela; cependant, maintenant que je suis refroidi, j'éprouve une sensation légèrement douloureuse.
MIRRHA.
Vous l'avez couverte avec--
SARDANAPALE.
Avec le bandeau de ma couronne: c'est la première fois que cet ornement, jusqu'alors une charge, m'a offert quelque utilité.
MIRRHA, aux serviteurs.
Avertissez promptement un médecin des plus habiles. Et vous, seigneur, rentrez, je vous prie: je découvrirai votre blessure; et je l'examinerai.
SARDANAPALE.
J'y consens: car, en ce moment, le sang me tourmente légèrement. Te connais-tu donc en blessures, Mirrha?--À quoi bon le demander? Mon frère, savez-vous où j'ai découvert cette aimable enfant?
SALEMÈNES.
Sans doute la tête cachée au milieu d'autres femmes, comme des gazelles effrayées.
SARDANAPALE.
Non: mais comme l'épouse du jeune lion animée d'une rage féminine (et féminine signifie furieuse, attendu que, dans leur excès, toutes les passions sont féminines) contre le chasseur qui s'enfuit avec sa famille. De la voix et du geste, de sa flottante chevelure et de ses yeux étincelans, elle pressait la fuite des guerriers ennemis!
SALEMÈNES.
En vérité!
SARDANAPALE.
Vous le voyez, je ne suis pas le seul guerrier que cette nuit ait enfanté. Mes yeux s'arrêtaient sur elle et sur ses joues enflammées; ses grands yeux noirs, dont le feu jaillissait à travers les longs cheveux dont elle était couverte; ses veines bleues soulevées le long de son front transparent; ses sourcils dont l'arc était légèrement dérangé; ses charmantes narines, gonflées par un souffle brûlant; sa voix traversant l'effroyable tumulte, ainsi qu'un luth perce le son retentissant des cimbales; ses bras étendus, et qui devaient plutôt leur éclat à leur naturelle blancheur qu'au fer dont sa main était armée, et qu'elle avait arraché aux doigts d'un soldat expirant: tout cela la faisait prendre, par les soldats, pour une prophétesse de victoire, ou pour la victoire elle-même venant saluer ses favoris.
SALEMÈNES, à part.
En voilà trop: l'amour reprend sur lui son premier empire, et tout est perdu si nous ne donnons le change à ses pensées. (Haut.) Mais, sire, de grâce, songez à votre blessure:--vous disiez qu'elle vous faisait souffrir.
SARDANAPALE.
En effet;--mais il n'y faut pas penser.
SALEMÈNES.
Je me suis occupé de tout ce qui pouvait être nécessaire; je vais voir comment on se dispose à exécuter mes ordres, puis je reviendrai connaître vos intentions.
SARDANAPALE.
Fort bien.
SALEMÈNES, en se retirant.
Mirrha!
MIRRHA.
Prince.
SALEMÈNES.
Vous avez montré cette nuit une ame qui, si le roi n'était pas l'époux de ma soeur;--mais je n'ai pas de tems à perdre: tu aimes le roi?
MIRRHA.
J'aime Sardanapale.
SALEMÈNES.
Mais, désires-tu aimer en lui un roi?
MIRRHA.
Je ne prétends rien aimer en lui d'inférieur à lui-même.
SALEMÈNES.
Eh bien donc, pour qu'il conserve sa couronne et vous autres, et tout ce qu'il peut et tout ce qu'il doit être, pour lui conserver la vie, ne le laissez pas abattre au milieu de lâches voluptés. Vous avez sur son esprit plus d'empire que n'en ont, dans ces murs, la sagesse; au dehors, la révolte furieuse: songez bien à l'empêcher de retomber.
MIRRHA.
La voix de Salemènes était inutile pour m'engager à cette conduite: je n'y manquerai pas. Tout ce que peut la faiblesse d'une femme--
SALEMÈNES.
Sur un coeur comme le sien, c'est l'autorité toute-puissante: exercez-la avec sagesse.
(Salemènes sort.)
SARDANAPALE.
Eh quoi! Mirrha, quelles étaient ces confidences avec mon frère? Je vais devenir jaloux.
MIRRHA, souriant.
Vous en avez sujet, sire; sur la terre, il n'est pas d'homme plus digne de l'amour d'une femme:--le dévouement d'un soldat!--le respect d'un sujet!--la confiance d'un roi!--l'admiration de tout le monde!
SARDANAPALE.
Oh! je te prie, moins de chaleur. Je ne puis voir ces lèvres charmantes rehausser avec éloquence une gloire qui me rejette dans l'ombre; quoi qu'il en soit, vous avez dit vrai.
MIRRHA.
Maintenant, retirons-nous pour examiner votre blessure. Je vous prie, appuyez-vous sur moi.
SARDANAPALE.
Oui, chère Mirrha; mais ce n'est pas à la douleur que je cède.
(Ils sortent tous.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SARDANAPALE endormi sur une couche, et agité comme de rêves pénibles: près de lui, MIRRHA.
MIRRHA, les yeux attachés sur lui.
J'ai voulu, à la dérobée, le voir reposer,--si l'on peut nommer repos un sommeil aussi convulsif. L'éveillerai-je? non; il paraît se calmer. Oh! dieu de la paix! toi qui règnes sur les paupières fermées, sur les songes agréables, et même sur les léthargies assez profondes pour être encore inexpliquées, apparais ici tel que la mort, ta soeur,--aussi calme,--aussi immobile qu'elle:--car alors tu nous offres l'image du bonheur, comme peut-être nous en avons la réalité dans le royaume silencieux et redouté de ton insensible soeur. Il s'agite encore;--l'empreinte de la peine se répand sur ses traits, semblable à l'ouragan qui, tout d'un coup, vient bouleverser le lac si calme l'instant d'auparavant, à l'ombre de la montagne; ou tel encore que le vent, lorsqu'il roule les feuilles d'automne encore suspendues, pâles et tremblantes, à leurs chers rameaux. Il faut le réveiller;--non, pas encore: qui sait à quoi je l'arracherais? à la peine, sans doute. Mais si je le livre, en le réveillant, à une peine plus vive? La fièvre de cette nuit orageuse, la douleur de sa blessure, toute légère qu'elle est, peuvent justifier mes craintes, et me rendre plus malheureuse de le voir que lui de souffrir. Non: que la nature suive sa marche naturelle;--je veux la seconder, et non lui porter entrave.
SARDANAPALE, s'éveillant.
Non, non:--quand vous multiplieriez les astres, quand vous m'en donneriez l'empire à partager avec vous! je ne voudrais pas à ce prix du trône de l'éternité.--Va-t'en,--fuis,--vieux chasseur des premières brutes! et vous aussi qui couriez à la chasse de vos semblables comme à celle des brutes; disparaissez, mortels sanguinaires, aujourd'hui plus sanguinaires idoles, si vos prêtres ne sont pas menteurs! Fuis! fuis! ombre de mon impitoyable aïeule qui, là, t'enivres de sang, et foules aux pieds le cadavre de l'Inde.--Mais, où suis-je? où sont les fantômes? où?--non,--il n'y a pas de prestiges: je les reconnaîtrais au milieu de tous les morts dont les épaisses phalanges s'élèvent chaque nuit des noirs abîmes pour épouvanter les vivans. Mirrha!
MIRRHA.
Hélas! vous êtes pâle; l'eau inonde votre front, comme la rosée de la nuit. Mon ami, calmez-vous. Vos paroles semblent d'un autre monde, et vous êtes aimé dans celui-ci. Reprenez votre sérénité: tout ira bien.
SARDANAPALE.
Ta main.--Bien, c'est bien ta main; une main humaine; serre,--presse,--plus encore, rends-moi au sentiment de ce que j'étais.
MIRRHA.
Du moins, comprenez ce que je suis; ce que je serai toujours pour vous seul.
SARDANAPALE.
Je le vois aujourd'hui. Je ressaisis encore la vie. Ah! Mirrha, j'ai été où nous serons un jour!
MIRRHA.
Mon cher seigneur!
SARDANAPALE.
J'ai été dans le tombeau:--où les vers sont souverains, où les rois sont--Non, je ne le croyais pas, je pensais qu'ils n'étaient plus rien.
MIRRHA.
Et avec raison; si ce n'est aux yeux des mortels timides qui s'obstinent à anticiper ce qui jamais ne sera.
SARDANAPALE.
Ô Mirrha! si le sommeil nous offre de pareils objets, que devra donc nous révéler la mort?
MIRRHA.
Je ne devine pas quels maux peuvent encore redouter de la mort ceux qui long-tems ont supporté la vie. S'il existe réellement un rivage où l'ame aborde à la sortie du monde, il sera sans doute immatériel comme l'ame elle-même; ou s'il reste encore une ombre de cette pénible enveloppe d'argile qui nous attache à la terre, et semble toujours interposée entre le ciel et notre esprit,--cette ombre, du moins, quelques craintes qu'elle puisse ressentir, n'aura plus rien à craindre de la mort.
SARDANAPALE.
Je ne tremble pas; mais j'ai ressenti, j'ai--vu une multitude de morts.
MIRRHA.
Comme vous, j'en ai vu. La poussière que nous foulons vécut jadis et fut malheureuse. Mais, poursuivons. Qui as-tu vu? parle, ce récit dissipera les nuages de ton imagination.
SARDANAPALE.
Il me semblait--
MIRRHA.
Repose encore, tu es fatigué, épuisé; tout cela peut encore affaiblir tes forces: essaie plutôt de dormir.
SARDANAPALE.
Non: en ce moment je ne voudrais plus dormir, bien que je reconnaisse enfin que j'étais la proie d'un songe:--et toi, pourras-tu bien l'entendre?
MIRRHA.
Tout ce que je partagerai avec vous, illusions ou réalités, songes de vie ou de mort, je puis tout supporter.
SARDANAPALE.
Cela tient de la réalité, je t'en avertis: lorsque mes yeux s'ouvrirent, je les suivis dans leur fuite,--car ils se sont enfuis.
MIRRHA.
Je vous écoute.
SARDANAPALE.
Je vis, c'est-à-dire je rêvai que j'étais ici,--là, où nous sommes, avec des convives; moi-même, leur hôte, paraissant plutôt leur convive, et voulant nous confondre tous dans une aimable liberté. Mais au lieu de toi, de Zames et de notre réunion ordinaire, était placée, à ma gauche, une figure hautaine, noire et sinistre:--je ne pouvais la reconnaître, pourtant je l'avais vue, bien que je ne susse pas où; ses traits étaient ceux d'un géant, son oeil était immobile quoique étincelant; ses longs cheveux descendaient sur ses vastes épaules, auxquelles était suspendu un énorme carquois; les ailes de l'aiglon décoraient les flèches, qui séparaient de leurs pointes hérissées sa chevelure noueuse. Je l'invitai à remplir la coupe placée entre nous deux; il ne répondit pas.--Je la remplis:--au lieu de la prendre, il me considéra au point de me faire trembler du regard fixe de ses yeux. Pour moi, comme il convient à un roi, je souris à son aspect:--son front, au lieu de se rider, conserva son immobilité; ses yeux demeurèrent fixes, et me firent pâlir encore davantage, parce qu'ils ne changeaient pas. Je voulus me réfugier du côté de plus gracieux convives: je cherchai à ma droite, où tu avais coutume de te placer; mais--(Il s'arrête.)
MIRRHA.
Eh bien, à ma place?
SARDANAPALE.
Sur ton siége,--à la place que tu occupes au banquet,--partout, autour de moi, je cherchai ta figure chérie.--Au lieu de toi, des cheveux gris, une face ridée, des prunelles et des mains sanglantes; un objet horrible et sépulcral, aux vêtemens de femme, au front couronné, aux traits cassés de vieillesse, mais encore animés d'une double expression de vengeance et de lubricité.--Mes veines se glacèrent.
MIRRHA.
Est-ce là tout?
SARDANAPALE.
À sa main droite,--sa main décharnée comme les pattes d'un oiseau,--elle tenait un gobelet dans lequel bouillonnait du sang; elle en avait un autre à sa main gauche, rempli de--je ne le vis pas, car je détournai les yeux d'elle et de lui. Mais tout autour de la table étaient assis une rangée de spectres couronnés, d'aspects divers, mais d'une physionomie commune.
MIRRHA.
Et sentiez-vous que cela n'était qu'une vision?
SARDANAPALE.
Non; ils étaient si palpables, que j'aurais pu les toucher. Dans l'espoir de rencontrer au moins un seul visage que j'eusse vu auparavant, je reportai mes regards tour à tour sur chacun d'eux; mais il n'en était rien:--tous étaient arrêtés, immobiles, sur moi; nul ne mangeait ou vidait la coupe. Ils continuèrent à rester immobiles jusqu'à ce que je devinsse pierre, comme eux-mêmes semblaient à demi l'être; mais pierre animée: car je sentais de la vie en elle et de la vie en moi. Il y avait entre nous une horrible espèce de sympathie, comme si, pour arriver jusqu'à moi, ils avaient perdu une portion de la mort, et moi, pour me joindre à eux, une portion de ma vie. Nous jouissions d'une existence également étrangère au ciel et à la terre.--Oh! plutôt la mort réelle que de renaître à une pareille existence!
MIRRHA.
Et la fin de tout cela?
SARDANAPALE.
À la fin, je restai marbre comme eux: et c'est alors que le chasseur et son escorte se levèrent. Ils me sourirent--Oui, le grand et noble aspect du chasseur me jeta un sourire.--Je puis parler de ses lèvres, car pour ses yeux, ils ne remuèrent pas. Les lèvres de la femme aussi se dilatèrent en une sorte de sourire.--Quand tous deux se levèrent, les autres figures couronnées les suivirent, comme pour escorter leurs ombres souveraines, et jouer encore, après leur mort, un rôle subordonné.--Moi seul, je restai tranquille: un courage désespéré s'empara tout d'un coup de mes membres; je finis par ne plus les craindre, et par éclater de rire même à leurs faces sépulcrales. Mais alors,--alors le chasseur posa sa main sur la mienne: je la pris, il la pressa, et je crus qu'elle disparaissait sous son étreinte, tandis que lui-même s'évanouissait, et ne laissait en moi que le souvenir et les traits d'un héros.
MIRRHA.
C'en était un; le père d'autres héros, et de toi-même, digne d'une pareille race.
SARDANAPALE.
Oui, Mirrha; mais la femme demeurait encore. Elle se précipita sur moi, brûla mes lèvres de ses baisers corrosifs; et jetant les gobelets qui armaient ses mains, je crus en voir jaillir autour de nous des poisons, qui finirent par former deux hideuses rivières. Elle me retenait toujours: les autres fantômes, comme un rang de statues, demeuraient comme dans nos temples leurs images; elle redoubla ses embrassemens, que je cherchais à éviter, comme si, au lieu d'être son dernier descendant, j'eusse été le fils qui l'égorgea en punition de son inceste. Ensuite, épais, et informe, se pressa autour de moi un chaos d'objets pénibles: je n'existais plus, et je sentais encore;--j'étais enseveli, puis tout d'un coup dressé sur mes pieds:--rongé par les vers, purifié par les flammes, enfin évaporé dans l'air. C'est là où s'arrête la suite de mes pensées: je n'ai plus souvenir de rien, sinon que je soupirais après ta vue, que je te cherchais, et qu'au milieu de toute cette agonie, il me restait une pensée de toi.
MIRRHA.
Oui, tu me trouveras toujours à tes côtés, ici et ailleurs, s'il est un autre monde. Mais pourquoi songer à cela?--ce sont les derniers événemens qui, en agissant sur un corps accoutumé au repos, mais épuisé de fatigue, ont enfanté ces tristes et fantastiques images.
SARDANAPALE.
Je suis mieux. Maintenant que je te vois encore une fois, je n'ai souci de ce que j'ai vu.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Quoi! sitôt éveillé?
SARDANAPALE.
Oui; et plût à Dieu, frère, que je n'eusse pas dormi: j'ai cru voir tous mes ancêtres se dresser pour m'entraîner avec eux. Mon père, lui-même, était du nombre; mais j'ignore pourquoi il se tenait à l'écart, me laissant en proie aux violens chasseurs, fondateurs de notre race, et à cette femme homicide et couverte du sang d'un époux, dont pourtant vous exaltez la gloire.
SALEMÈNES.
Oui, prince, et la vôtre, depuis que vous avez déployé un courage digne d'elle. Au lever du jour, je suis d'avis que nous sortions pour charger de nouveau les révoltés; ils forment encore un corps redoutable: ils sont vaincus, mais non exterminés.
SARDANAPALE.
Où en sommes-nous de la nuit?
SALEMÈNES.
Il reste encore quelques heures d'obscurité: employez-les à reposer encore.
SARDANAPALE.
Non, non de cette nuit, si elle n'est pas terminée: je croyais avoir passé des heures dans cette vision.
MIRRHA.
À peine s'en est-il écoulé une. Je veillais près de vous: ce fut un moment bien douloureux, mais ce ne fut qu'un moment.
SARDANAPALE.
Et bien, tenons conseil; au point du jour nous sortirons donc.--
SALEMÈNES.
Mais d'abord, j'ai une grâce à demander.
SARDANAPALE.
Je l'accorde.
SALEMÈNES.
Avant de vous presser de répondre, écoutez-la: vous seul devez l'entendre.
MIRRHA.
Prince, je me retire.
(Mirrha sort.)
SALEMÈNES.
Cette esclave mérite la liberté.
SARDANAPALE.
La liberté! cette esclave mérite de partager un trône.
SALEMÈNES.
Souffrez--il n'est pas encore vacant, et c'est précisément de celle qui l'occupe que je viens vous parler.
SARDANAPALE.
Comment! de la reine?
SALEMÈNES.
D'elle-même. J'ai pensé à l'envoyer, avant l'aube du jour, avec ses enfans, en Paphlagonie, où commande notre parent Cotta; ce départ assure, contre tout événement, l'existence de mes neveux, vos fils, et avec eux les justes prétentions qu'ils ont au trône, dans le cas--
SARDANAPALE.
Où, comme cela est probable, je perdrais la vie: bien pensé; il faut qu'ils partent avec une escorte assurée.
SALEMÈNES.
Tout cela est préparé: le vaisseau n'attend plus qu'eux pour fendre l'Euphrate; mais, avant leur départ, ne désirez-vous pas voir--
SARDANAPALE.
Mes fils? ils amolliraient mon coeur, et les pauvres enfans fondraient en larmes. Que puis-je d'ailleurs dire pour les réconforter, si ce n'est de leur offrir de vaines espérances et d'affectés sourires? Vous le savez, je ne puis feindre.
SALEMÈNES.
Mais, au moins, j'en suis sûr, vous pouvez être sensible: en un mot, la reine demande à vous voir avant de s'éloigner--pour jamais.
SARDANAPALE.
Et pourquoi? dans quel but? J'accorderais tout,--tout ce qu'elle pourrait demander, à l'exception d'une pareille entrevue.
SALEMÈNES.
Vous connaissez, ou du moins vous devez assez connaître les femmes (depuis que vous les étudiez avec tant de persévérance) pour savoir, lorsqu'elles demandent une chose dans l'intérêt de leur coeur, que cet objet devient plus cher à leur ame ou à leur imagination que tout le reste du monde. J'ai la même opinion que vous des voeux de ma soeur; mais j'ai dû vous les transmettre;--elle est ma soeur et vous son mari:--consentez-vous à y souscrire?
SARDANAPALE.
Inutile entrevue! pourtant elle peut venir.
SALEMÈNES.
Je vais le lui annoncer.
(Salemènes sort.)
SARDANAPALE.
Depuis trop long-tems nous avons vécu séparés pour nous réunir.--En quel moment encore! N'ai-je pas assez de soucis et d'inquiétudes à supporter seul, pour n'être pas encore forcé de parler de mes chagrins à celle avec qui j'ai depuis si long-tems cessé de parler d'amour.
(Entrent Salemènes et Zarina.)
SALEMÈNES.
Ma soeur! du courage: ne déshonore pas, par ton effroi, notre famille, et souviens toi quels sont nos ancêtres. Sire, la reine est devant vos yeux.
ZARINA.
Laisse-moi, je te prie, mon frère.
SALEMÈNES.
Puisque vous le désirez.
(Salemènes sort.)
ZARINA.
Seule avec lui! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant, depuis que nous ne nous sommes vus, combien d'années pendant lesquelles j'ai supporté le veuvage de son coeur. Il ne m'aimait pas: il semble peu différent de ce qu'il était,--si ce n'est seulement à mes yeux.--Et que le changement n'est-il mutuel! Il ne me dit rien,--à peine s'il me voit;--pas un mot,--pas un regard.--Hélas! sa voix et sa figure étaient empreintes de douceur, indifférentes, non pas austères. Mon seigneur!
SARDANAPALE.
Zarina!
ZARINA.
Non Zarina: ne prononcez pas son nom. Ce ton, ce mot feraient oublier de longues années, et les circonstances qui les rendirent si longues.
SARDANAPALE.
Il est bien tard pour se rappeler ces rêves passés. Épargnons-nous des reproches, c'est-à-dire, épargnez-les moi,--pour la dernière fois--
ZARINA.
Et pour la première: jamais je ne vous en ai fait.
SARDANAPALE.
Je dois l'avouer; et ce reproche pèse sur mon coeur bien plus--Mais enfin, nous ne pouvons disposer de nos sentimens.
ZARINA.
Ni de notre main; et pourtant, j'ai donné l'un et l'autre.
SARDANAPALE.
J'ai su de votre frère que vous désiriez me voir avant votre départ de Ninive avec--(Il hésite.)
ZARINA.
Avec nos enfans. Oui, j'ai voulu vous remercier de n'avoir pas séparé mon ame de tout ce qu'elle pouvait encore aimer,--de ceux qui sont à vous et à moi, qui ont vos yeux, et dont les regards s'arrêtent encore sur moi, comme autrefois les vôtres:--seulement, ils n'ont pas changé.
SARDANAPALE.
Et ils ne changeront pas: j'espère que vous les trouverez toujours pleins de tendresse.
ZARINA.
Ces enfans, ils m'inspirent l'aveugle amour, non-seulement d'une mère, mais encore d'une amante passionnée. Ils sont, hélas! le seul bien qui nous unisse encore.
SARDANAPALE.
Gardez-vous de penser que je ne vous rende pas justice; et puissent-ils ressembler plutôt à votre famille qu'à leur père. Je les confie à vous, à vos vertus: rendez-les dignes d'occuper un trône, ou, s'il leur est enlevé--Vous n'ignorez pas le tumulte de cette nuit?
ZARINA.
Je l'avais presque oublié. J'aurais même appelé de mes voeux toutes autres peines que celles dont vous m'accablez, et qui m'amènent en ce moment près de vous.
SARDANAPALE.
Le trône,--je ne le dis pas avec effroi,--le trône est en danger. Il se peut que jamais ils n'y montent; cependant, gardez-vous de leur faire oublier leurs droits. Je hasarderai tout pour le leur assurer; mais si je succombe, il faut qu'ils sachent eux-mêmes vaillamment le reconquérir:--puis, une fois reconquis, s'y maintenir avec sagesse, et ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, la royauté.
ZARINA.
Jamais ils n'apprendront de moi rien qui puisse flétrir la mémoire de leur père.
SARDANAPALE.
Non; qu'ils entendent la vérité de vous plutôt que d'un monde insultant. S'ils éprouvent l'adversité, ils ne connaîtront que trop le mépris des sujets pour les princes privés de sujets; ils subiront, comme leurs propres fautes, celles de leur père. Mes enfans! mes pauvres enfans!--je supporterais tout, si je pouvais vous oublier.
ZARINA.
Ne parle pas ainsi:--veux-tu empoisonner le peu de bonheur qui me reste, en maudissant ton nom de père? Si tu es vainqueur, ils régneront, ils vénéreront celui qui put se résoudre, pour eux, à conquérir un empire qui, pour lui-même, avait si peu de charmes; et si--
SARDANAPALE.
Si je suis vaincu, toute la terre leur criera: Rendez-en grâce à votre père.--Et leur malédiction deviendra l'écho de la multitude.
ZARINA.
Non, jamais il n'en sera ainsi; toujours leur vénération suivra le nom de celui qui, mourant en roi, fit plus pour sa gloire, dans ses derniers momens, que la plupart des monarques, dans une longue suite d'années restées comme un champ vide dans les annales du passé.
SARDANAPALE.
Nos annales tirent peut-être à leur fin; quoi qu'il en soit, leurs derniers souvenirs égaleront la gloire des premiers, et comme notre aurore, notre déclin sera digne d'une mémoire éternelle.
ZARINA.
Toutefois, ne soyez pas téméraire; songez à votre vie: conservez-la pour ceux qui vous aiment.
SARDANAPALE.
Et ceux-là, qui sont-ils? C'est une esclave aveuglée par une tendresse passionnée,--et non par l'ambition;--elle a vu mon trône chanceler, son amour n'a pas faibli:--ce sont quelques amis, dont le plaisir a joint l'existence à la mienne, et qui cessent d'être si je succombe; c'est un frère auquel j'ai fait injure,--des enfans que j'ai négligés, et une épouse--
ZARINA.
Qui vous aime.
SARDANAPALE.
Me pardonne-t-elle?
ZARINA.
Comment pardonnerais-je avant d'avoir condamné?
SARDANAPALE.
Ma femme!
ZARINA.
Oh! mille bénédictions sur toi pour ce mot! je n'espérais plus jamais l'entendre de ta bouche.
SARDANAPALE.
Tu entendras bientôt ce que disent mes peuples: ces esclaves que j'avais nourris, flattés, comblés de plaisirs; auxquels j'avais donné la paix, et dont j'avais entretenu l'abondance; qui, grâce à moi, étaient, dans leur famille; autant de monarques absolus,--sont maintenant soulevés contre leur bienfaiteur. Ils demandent la mort de celui qui fit de leur vie une fête continuelle; et cependant quelques-uns, pour lesquels je n'avais rien fait, demeurent seuls fidèles. Telle est la vérité, tout incroyable qu'elle soit.
ZARINA.
Trop vraisemblable, peut-être:--les bienfaits, dans les coeurs dégradés, se transforment en poison.
SARDANAPALE.
Et dans les ames généreuses, le mal devient la source du bien: plus heureuses que l'abeille, qui ne peut tirer du miel que des fleurs.
ZARINA.
Recueillez donc le miel, sans songer à ceux qui l'ont butiné.--Félicitez-vous:--tout le monde ne vous a pas abandonné.
SARDANAPALE.
Je le crois, puisque je vis encore. Combien de tems, après avoir cessé d'être roi; jugez-vous que je resterai mortel, c'est-à-dire, où sont les mortels, et non pas où ils doivent être?
ZARINA.
Je l'ignore. Mais vivez pour mes--pour vos enfans.
SARDANAPALE.
Aimable et trop outragée Zarina! Je ne suis que l'aveugle esclave des circonstances et du moment;--le jouet du plus faible souffle; déplacé sur le trône, déplacé dans la vie. J'ignore ce que j'aurais dû être, mais je sens que je ne suis pas à ma place.--Poursuivons: c'est à toi que je m'adresse. Oui, j'étais indigne d'apprécier un amour, un esprit comme le tien, et d'être ravi de tes attraits,--tandis que je le fus de charmes bien inférieurs, par suite de mon aversion pour tout genre de devoir, et pour tout ce qui avait l'apparence d'une chaîne, pour moi ou pour les autres (j'en appelle à la révolte elle-même); daigne cependant écouter ces paroles, peut-être les dernières:--jamais personne ne rendit à tes vertus un plus sincère hommage, tout en négligeant d'en tirer avantage.--C'est ainsi que le mineur, en découvrant une veine d'or pur, n'y voit pas la source de son opulence; il l'a trouvée, mais elle n'est pas à lui: elle appartient au maître qui le chargea de creuser la mine, et non pas de partager la richesse qui jaillit à ses pieds; il n'ose ni la recueillir ni le peser, son unique soin doit être de remuer la vile terre.
ZARINA.
Ah! crois-moi; si tu as enfin découvert que mon amour méritait quelque estime, je n'en demande pas plus.--Mais ne pouvons-nous ailleurs nous réunir; ne m'est-il pas permis, comme à toi, d'espérer encore le bonheur? La Syrie n'est pas toute la terre;--au-delà de ses limites, nous trouverons un autre monde; et nous pourrons y être plus fortunés que je ne le fus jamais, et toi-même, avec un empire sous nos ordres.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Il faut vous séparer:--vous avez déjà perdu des momens précieux.
ZARINA.
Cruel frère! nous envierais-tu des instans si solennels et si doux?
SALEMÈNES.
Doux!
ZARINA.
Il a été pour moi si bon, que je ne puis songer à le quitter.
SALEMÈNES.
Ainsi, vos adieux vont ressembler à tous les départs féminins de ce genre; vous ne partirez pas: je l'avais prévu, et j'ai consenti, malgré moi, à votre entrevue. Mais cela ne peut être.
ZARINA.
Ne peut être?
SALEMÈNES.
Ou restez, et périssez.--
ZARINA.
Avec mon époux--
SALEMÈNES.
Et vos enfans.
ZARINA.
Hélas!
SALEMÈNES.
Écoutez-moi, ma soeur, mais en soeur:--tout est disposé pour assurer votre salut et celui des enfans, notre dernier espoir. Il ne s'agit pas seulement de nos sentimens privés, quelle que soit leur vivacité:--c'est une question d'état. Les rebelles feront tout pour se rendre maîtres des héritiers de leur roi et pour écraser--
ZARINA.
Ah! de grâce, épargnez-moi.
SALEMÈNES.
Écoutez-moi donc: une fois parvenus sains et saufs au-delà des frontières de Médie, les rebelles se verront frustrés de leur plus vif espoir:--la destruction de la race de Nemrod. Et quand le roi actuel viendrait à succomber, ses enfans vivront pour la victoire et la vengeance.
ZARINA.
Mais enfin, moi, ne pourrais-je pas demeurer seule ici?
SALEMÈNES.
Fort bien! laisser, avant votre mort, vos enfans orphelins de leur père et de leur mère;--les abandonner si jeunes dans une terre étrangère et lointaine!
ZARINA.
Non,--mon coeur sera brisé.
SALEMÈNES.
Maintenant, vous connaissez tout,--décidez.
SARDANAPALE.
Zarina, je l'approuve; nous devons céder, pour un tems, à la nécessité. En restant ici, vous risquez de tout perdre; en partant, vous sauvez la plus précieuse partie de ce qui reste à chacun de nous, et aux ames loyales qui pensent encore à nous dans ce royaume.
SALEMÈNES.
Le tems presse.
SARDANAPALE.
Séparons-nous donc. Si jamais nous nous rejoignons, peut-être serai-je moins indigne de vous;--et s'il en est autrement, rappelez-vous que mes fautes, hélas! irréparables, ont du moins pris fin.--Le dirai-je? je crains que tu n'aies bientôt sujet de déplorer le sort de l'ancien maître de l'Assyrie.--Mais je m'aperçois que je cesse d'être homme: contraignons-nous; je dois désormais me faire à l'insensibilité. Mes fautes sont toutes venues de mon naturel, d'un caractère trop faible.--Va, cache tes pleurs.--Je ne puis t'ordonner de n'en pas répandre:--il serait plus aisé de faire remonter l'Euphrate vers sa source que de retenir une seule larme d'un coeur vraiment tendre et sincère.--Mais, du moins, cache-les moi; elles m'enlèvent toute ma force, à l'instant même où je dois secouer ma première faiblesse. Mon frère, conduis-la dehors.
ZARINA.
Ô ciel! ne le verrai-je donc plus!
SALEMÈNES, essayant de l'entraîner.
Allons, ma soeur, il faut m'obéir.
ZARINA.
Je resterai:--n'espérez pas me contraindre. Doit-il donc mourir seul, et moi supporter seule la vie!
SALEMÈNES.
Il ne mourra pas seul, quoi qu'il arrive; mais vous, n'avez-vous pas, pendant longues années, vécu solitaire?
ZARINA.
Vous vous trompez: il vivait; je le savais, et j'existais dans cette idée.--Laissez-moi demeurer.
SALEMÈNES, l'entraînant vers la porte.
Il faut donc me résoudre à employer la force: vous pardonnerez à votre frère.
ZARINA.
Non, jamais: au secours! Pouvez-vous, Sardanapale, souffrir que l'on m'arrache ainsi de vos bras?
SALEMÈNES.
Fort bien.--Faudra-t-il tout perdre, au lieu de profiter de l'instant qui nous reste?
ZARINA.
Ma tête se perd,--mes yeux s'égarent:--où est-il? (Elle s'évanouit.)
SARDANAPALE, s'approchant.
Arrêtez, laissez-la:--elle est morte,--et c'est vous qui l'avez tuée.
SALEMÈNES.
Pur effet d'une sensibilité excessive: l'impression de l'air la ranimera. Demeurez, je vous prie.--(À part.) Et nous, profitons de l'instant pour l'entraîner sur le fleuve, dans la galère royale, où ses enfans l'attendent.
(Salemènes sort, emportant Zarina.)
SARDANAPALE, seul.
Encore!--il faut encore souffrir cela,--moi qui jamais n'affligeai volontairement un seul coeur! Mais je me trompais,--elle m'aimait, et je la chérissais. Passion fatale! pourquoi n'as-tu pas expiré au même instant dans les coeurs que tu avais en même tems pénétrés? Zarina! oh! que je paie cher l'affliction à laquelle je te condamne! Que ne l'ai-je seule aimée, et je serais encore un monarque absolu de nations respectueuses. Dans quel gouffre le plus léger écart des sentiers de la vertu conduit ceux qui sollicitent comme un droit l'hommage du genre humain, et qui ne l'obtiennent qu'autant qu'ils se respectent eux-mêmes!
(Entre Mirrha.)
SARDANAPALE.
Vous ici! qui vous y a mandée?
MIRRHA.
Personne.--Mais j'avais entendu de loin un accent de peine et des gémissemens; j'ai pensé--
SARDANAPALE.
J'ignore qui peut vous avoir donné le droit d'entrer ici sans y être appelée.
MIRRHA.
Je pourrais peut-être invoquer le souvenir de paroles bienveillantes, bien que dites aussi sur un ton de reproche, alors que je semblais craindre d'être indiscrète; je pourrais rappeler l'ordre que vous m'avez donné de ne jamais m'éloigner de vous, et même de vous aborder sans y être invitée:--je me retire.
SARDANAPALE.
Non, demeurez,--puisque vous voici. Pardonnez-moi, je vous prie: les circonstances m'ont étourdi au point de me rendre intraitable.--Ne vous en effrayez pas: je redeviendrai bientôt moi-même.
MIRRHA.
J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.
SARDANAPALE.
Justement à l'instant où vous pénétriez dans cette salle, Zarina, la reine d'Assyrie, en sortait.
MIRRHA.
Ah!
SARDANAPALE.
Pourquoi frémissez-vous?
MIRRHA.
Vous vous trompez.
SARDANAPALE.
Vous avez bien fait d'entrer d'un autre côté, car vous l'auriez rencontrée. Du moins cet instant douloureux lui fut épargné!
MIRRHA.
Je sais compatir à son sort.
SARDANAPALE.
Cela est beaucoup, et même surnaturel.--Il ne peut y avoir entre vous aucun genre de sympathie: vous ne pouvez la plaindre, et, de son côté, elle ne peut que--
MIRRHA.
Mépriser l'esclave favorite, autant, peut-être, mais non plus qu'elle ne s'est toujours méprisée.
SARDANAPALE.
Méprisée! Eh quoi! vous, objet d'envie pour votre sexe, maîtresse du maître du monde?
MIRRHA.
Fussiez-vous le maître d'un millier de mondes,--comme vous l'êtes d'un seul, qui vous échappe encore,--je me suis autant avilie, en étant votre maîtresse, qu'en étant celle d'un paysan:--que dis-je, bien plus encore, si ce paysan était un Grec.
SARDANAPALE.
Vous parlez bien--
MIRRHA.
Et avec vérité.
SARDANAPALE.
Dans les heures d'adversité, tous les outrages sont permis contre ceux qui tombent; mais je ne suis pas encore complètement déchu; et je ne me sens nullement disposé, précisément parce que je les ai peut-être trop mérités, à subir des reproches. Séparons-nous, tandis que l'union règne encore entre nos deux coeurs.
MIRRHA.
Nous séparer?
SARDANAPALE.
Tous les êtres jadis vivans ne se sont-ils pas également séparés; tous ceux qui vivent ne se sépareront-ils pas un jour?
MIRRHA.
Mais pourquoi?
SARDANAPALE.
Pour votre salut, qui m'est toujours cher. Je vous fais conduire dans votre terre natale par une forte escorte; les dons que vous recevrez, dignes en tout d'une reine, rendront votre dot égale à celle d'un royaume.
MIRRHA.
Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.
SARDANAPALE.
Eh quoi! la reine est partie: rougiriez-vous de suivre son exemple? Je veux tomber seul:--je ne demande de compagnons que dans mes plaisirs.
MIRRHA.
Et si mon seul plaisir, à moi, est de ne pas partir; persisterez-vous à m'arracher des lieux où vous êtes?
SARDANAPALE.
Songez-y bien:--bientôt il sera trop tard.
MIRRHA.
Que ne l'est-il déjà! rien alors ne pourrait me séparer de vous.
SARDANAPALE.
Je ne le désire pas; mais je croyais que vous le souhaitiez.
MIRRHA.
Moi?
SARDANAPALE.
Vous parliez de votre avilissement.
MIRRHA.
Ajoutez que je le sentais profondément,--plus profondément que tout au monde, excepté l'amour.
SARDANAPALE.
Pourquoi donc ne pas vous y soustraire?
MIRRHA.
Mon départ ne rappellerait pas le passé;--il ne me rendrait ni l'honneur, ni la liberté. Non, je reste ici, ou je meurs. Si vous demeurez victorieux, mon bonheur sera dans votre triomphe; si votre sort change, je ne pleurerai pas, je le partagerai. Ah! vous ne doutiez pas de moi, il n'y a qu'une heure!
SARDANAPALE.
De votre courage, jamais.--Pour la première fois, je viens d'éprouver des doutes sur votre amour; et nulle autre que vous-même n'aurait pu m'inspirer cette défiance. Ces mots--
MIRRHA.
Étaient des mots. Cherchez, je vous prie, de meilleures preuves dans une conduite passée, que vous vous plaisiez à vanter cette dernière nuit même, et dans ma conduite future, quelle que soit d'ailleurs votre destinée.
SARDANAPALE.
Je suis satisfait; confiant dans ma cause, j'espère encore à la victoire et au retour de la paix,--la seule victoire que je souhaite. La guerre ne devait pas être la gloire, et les conquêtes, la renommée. La nécessité de défendre aujourd'hui mes droits est plus cruelle à mes yeux que tous les coups dont voudraient me frapper ces hommes ambitieux. Jamais, non jamais, dussé-je vivre assez pour en parler à d'autres générations, je n'oublierai cette horrible nuit. J'espérais, par mes bienfaisans efforts, introduire au milieu de nos annales sanguinaires une ère de douce paix, un abri plein de fraîcheur dans le désert de notre histoire, sous lequel la postérité viendrait se reposer et sourire, recueillir ses fruits, ou soupirer quand elle ne pourrait rappeler le règne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon empire un paradis, et de chaque lune une époque toujours nouvelle de plaisir. Hélas! j'ai pris le bruissement de la populace pour de l'amour,--la voix de mes amis pour la vérité,--et pour ma seule récompense, les lèvres d'une femme.--Et elles le sont en effet, chère Mirrha. (Il lui donne un baiser.) Embrasse-moi. Maintenant perdons, s'il le faut, mon royaume et la vie! Ils peuvent en disposer, mais jamais de toi!
MIRRHA.
Non, jamais! L'homme peut ravir à l'homme, son frère, tout ce qu'il y a de grand ou de brillant dans le monde; les empires tombent, les armées se dispersent, les amis s'éloignent, les esclaves fuient: tous enfin trahissent, et d'abord, les plus accablés de bienfaits. Mais un coeur dont l'ambition ne soutient pas l'amour n'imite pas l'univers: tu l'éprouveras.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Je vous cherchais.--Eh quoi! elle encore ici?
SARDANAPALE.
Ne renouvelez pas vos reproches: votre présence, sans doute, indique des circonstances autrement graves que la présence d'une femme.
SALEMÈNES.
La seule femme à laquelle je m'intéressais doit, en ce moment, son salut à son absence:--la reine est embarquée.
SARDANAPALE.
Heureusement? parlez.
SALEMÈNES.
Oui, sa faiblesse une fois dissipée, elle s'assit dans la barque silencieusement, et sans répandre de larmes. Son visage pâle, ses yeux brillans demeurèrent, après un regard rapide jeté sur ses enfans endormis, fixés sur les tours du palais, tandis que la barque rapide fendait les flots murmurans, à la lueur des astres nocturnes; mais elle ne prononça pas une seule parole.
SARDANAPALE.
Oh! que mon coeur n'est-il aussi silencieux qu'elle!
SALEMÈNES.
Il est trop tard maintenant pour vous attendrir! votre sensibilité ne peut fermer une seule plaie. Pour en changer le cours, je vous annonce que les Mèdes et les Chaldéens révoltés, conduits par leurs deux chefs, ont déjà repris les armes; rangés en bataille, ils se préparent à une nouvelle et terrible attaque. Il faut que d'autres satrapes se soient réunis à eux.
SARDANAPALE.
Eh quoi! encore des rebelles? Marchons donc les premiers à leur rencontre!
SALEMÈNES.
C'était d'abord mon intention, mais il y aurait trop d'imprudence. Si d'ici à la chute du jour nous sommes rejoints par ceux que mes messagers auront dû prévenir, nous serons assez forts pour hasarder une attaque, et même espérer la victoire; mais, d'ici là, mon avis est d'attendre.
SARDANAPALE.
J'ai horreur de tout retard. Sans doute, il est plus sûr de combattre à l'abri de hautes murailles, de précipiter ses ennemis dans les fosses profondes, ou de les recevoir à la pointe des glaives ou des lances; mais ce plaisir ne m'offre pas de charmes. Tout insouciant que je paraisse, si je viens à les poursuivre, fussent-ils protégés par d'inaccessibles montagnes, je saurais les joindre ou périr dans des flots de sang.--À la charge!
SALEMÈNES.
Vous parlez en jeune soldat.
SARDANAPALE.
Je suis homme, et non soldat. Ne prononcez pas ce mot, je le hais, et ceux qui se font orgueil de l'être; contentez-vous de me conduire sur leurs traces.
SALEMÈNES.
Vous devez vous défendre d'une témérité qui exposerait votre vie. Elle n'est pas comme la mienne, ou celle de tout autre sujet: elle porte avec elle les destins de la guerre; elle seule la soulève et l'alimente; elle seule peut la prolonger ou la finir.
SARDANAPALE.
Terminons-les donc toutes deux: cela vaut mieux peut-être que de les prolonger; je suis las de l'une, et peut-être également de l'autre.
(On entend au dehors une trompette.)
SALEMÈNES.
Écoutons.
SARDANAPALE.
Sachons répondre à ce signal, au lieu de l'écouter.
SALEMÈNES.
Mais votre blessure?
SARDANAPALE.
Fermée,--guérie:--je l'avais oubliée. Marchons! Une lancette m'eût piqué plus au vif: l'esclave qui m'atteignit aurait sujet de rougir de m'avoir si légèrement frappé.
SALEMÈNES.
Puissiez-vous maintenant ne pas rencontrer de bras plus redoutable!
SARDANAPALE.
Oui, si nous sommes vainqueurs; autrement, leur maladresse ne fera que me laisser un soin qu'ils devraient épargner à leur roi. En avant!
(Les trompettes retentissent de nouveau.)
SALEMÈNES.
Je marche à vos côtés.
SARDANAPALE.
Holà! mes armes! mes armes!
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La même salle dans le palais.)
MIRRHA, BALÉA.
MIRRHA, à la fenêtre.
Enfin, le jour est arrivé. Quelle nuit l'a précédé! Les cieux, bien que traversés par un orage passager, semblent plus admirables encore par cet effet varié. Et cependant, quelles horreurs sur la terre! Repos, espérances, amour, plaisirs, tout, en une heure, s'est transformé, à la voix des passions humaines, en un chaos toujours également indistinct.--Le combat dure encore. Se peut-il que le soleil se lève aussi radieux! Voyez comme il transforme chaque nuage en vapeurs qui, plus belles qu'un ciel sans nuages, offrent à nos yeux des sommets dorés, des montagnes neigeuses, des vagues d'un reflet plus rose que celui de l'Océan. Le ciel reproduit, en les colorant, les objets de la terre, si fidèles qu'on pourrait les croire durables; si fugitifs, que nous les prendrions volontiers pour un rêve, tant ils se succèdent rapidement sous la voûte éternelle! Et cependant ce spectacle touche, calme et ravit notre ame, jusqu'à ce que le soleil apparaisse lui-même, et que sa naissance et sa disparition soient un double et éternel signal de mélancolie et d'amour. Ceux qui contemplent sans émotion ces deux instans solennels ne connaissent pas les lieux favoris habités par le double génie qui tourmente et purifie nos coeurs, et dont nous ne changerions pas les douces peines pour les éclats de la joie la plus bruyante. Ils passent rapidement; mais dans cette heure d'un calme fugitif, ils nous communiquent assez d'inspirations célestes pour nous donner la force de supporter la fatigue et l'ennui des autres heures du jour, et pour mêler à nos souffrances un souvenir agréable et rêveur. Mais, hélas! comme tous nos semblables, nous n'en consumons pas moins notre vie dans les alternatives de la joie et de la douleur; deux noms d'un seul sentiment, expression d'une agonie toujours diverse, toujours active, et qui vient sans cesse déjouer nos plus ardens voeux de bonheur.
BALÉA.
Quelle raison dans vos plaintes! Pouvez-vous contempler avec tant de tranquillité un soleil qui peut-être ne se lèvera plus pour nous?
MIRRHA.
C'est pour cela que je le contemple, et que mes yeux se reprochent de ne l'avoir pas plus regardé. Souvent, il est vrai, ils se sont arrêtés sur lui; mais sans le respect, sans l'enthousiasme du à tout ce qui ravit notre ame aux impressions de la terre. Le voilà! c'est le dieu des Chaldéens: aujourd'hui, que je le contemple, je suis presque convertie à la religion de votre Baal.
BALÉA.
Oui, comme il règne à présent dans les cieux, tel, jadis, s'avançait-il sur la terre.
MIRRHA.
Du moins, aujourd'hui, marche-t-il plus rapidement. Jamais monarque terrestre eut-il la moitié de la majesté et de la gloire qui sont l'attribut du plus faible de ses rayons?
BALÉA.
Comment douter qu'il ne soit un dieu!
MIRRHA.
Nous le croyons aussi, nous autres Grecs; et cependant j'ai quelquefois songé que cet orbe lumineux devait être plutôt le séjour de dieux que l'une des puissances immortelles. Voyez! il reste vainqueur de tous les nuages, il éblouit mes yeux d'une lumière qui déjà a ranimé le monde: je ne puis plus le regarder.
BALÉA.
Mais écoutez! N'entendez-vous aucun bruit?
MIRRHA.
Pure imagination; les combattans sont au-delà des murs, et nos appartemens ne sont plus, comme la dernière nuit, leur champ de bataille. Depuis cette heure de surprise, le palais s'est transformé en une forteresse: et du point central où nous sommes confinés, entourés de vastes cours, et de salles aux proportions pyramidales, qu'il faudra conquérir, l'une après l'autre, avant de pouvoir pénétrer aux lieux d'où ils furent repoussés, nous ne pouvons distinguer le moindre bruit de défaite ou de victoire.
BALÉA.
Mais ils avaient bien su franchir tous ces obstacles.
MIRRHA.
Oui, par surprise: ils en furent repoussés par la valeur. Maintenant, nous avons pour nous garder la valeur jointe à la vigilance.
BALÉA.
Puisse le succès les accompagner!
MIRRHA.
C'est la prière de beaucoup, et l'effroi d'un plus grand nombre. Heure d'inquiétude mortelle! j'ai beau vouloir donner le change à mes pensées, hélas! c'est en vain.
BALÉA.
On dit que la conduite du roi, dans le dernier combat, n'inspira guère plus d'effroi aux révoltés que d'étonnement aux sujets restés fidèles.
MIRRHA.
Il est si facile de surprendre ou d'effrayer une multitude transformée en hordes d'esclaves. Au reste, il s'est comporté en brave guerrier.
BALÉA.
N'a-t-il pas tué Belèses? J'ai ouï dire aux soldats qu'il l'avait terrassé.
MIRRHA.
En effet; mais le misérable fut sauvé, pour triompher peut-être aujourd'hui de celui qui, l'ayant vaincu les armes à la main, l'avait alors épargné, et, par cette pitié déplacée, risquait une couronne.
BALÉA.
Écoutez!
MIRRHA.
Vous avez raison, le bruit des pas se fait entendre, quoique sourdement.
(Entrent des soldats portant Salemènes blessé d'une javeline qui s'est brisée dans son côté: ils l'étendent sur l'une des couches qui décorent l'appartement.)
MIRRHA.
Ô puissant Jupiter!
BALÉA.
Ainsi, tout est perdu!
SALEMÈNES.
Cela est faux. Qu'on immole l'esclave qui parle ainsi, si c'est un soldat.
MIRRHA.
Grâce!--il ne l'est pas. Ce n'est que l'un de ces papillons qui bourdonnent autour du char de triomphe des rois.
SALEMÈNES.
Eh bien, qu'il vive!
MIRRHA.
Et vous aussi, je l'espère?
SALEMÈNES.
Je voudrais encore vivre une heure, jusqu'à ce que tout fût décidé; mais j'en doute. Pourquoi m'a-t-on transporté ici?
SOLDAT.
Le roi l'a ordonné. Quand la javeline vous atteignit, vous êtes tombé sans force; son ordre exprès fut de vous conduire dans cet appartement.
SALEMÈNES.
Il a bien fait, car dans ce moment d'incertitude et d'hésitation, la vue de mon cadavre pouvait ébranler nos soldats; mais--c'est en vain. Je me sens suffoqué.
MIRRHA.
Laissez-moi voir la blessure; j'ai quelque connaissance: dans ma patrie, celle-ci forme une partie de notre éducation. La guerre, toujours renouvelée, nous rend la vue des blessures familière.
SOLDAT.
Le mieux serait d'arracher la javeline.
MIRRHA.
Arrêtez! non, non: gardez-vous-en bien!
SALEMÈNES.
C'en est donc fait?
MIRRHA.
Non; mais le sang qui jaillirait en abondance de la plaie ouverte me ferait craindre pour ta vie.
SALEMÈNES.
Pour moi, je ne crains pas la mort. Où était le roi quand vous m'avez arraché du champ de bataille?
SOLDAT.
À quelques pas de là, animant de la voix et du geste les troupes découragées, qui vous avaient vu tomber et perdre connaissance.
SALEMÈNES.
Et qui entendîtes-vous transmettre les ordres à ma place?
SOLDAT.
Je n'ai rien entendu.
SALEMÈNES.
Courez donc; et dites au roi que mon dernier voeu serait que Zames me remplaçât, jusqu'à la jonction tant désirée et si tardive du satrape de Suse, Ofratanes. Laissez-moi ici: nos troupes ne sont pas assez nombreuses pour se passer de votre présence.
SOLDAT.
Mais, prince--
SALEMÈNES.
Partez, vous dis-je. Il me resté ici un courtisan et une femme, c'est la meilleure société d'un appartement. Et puisque vous ne m'avez pas permis de mourir sur le champ de bataille, je ne veux pas de mauvais soldats autour de mon lit de mort. Partez! et remplissez mes ordres!
(Les soldats sortent.)
MIRRHA.
Ame grande et généreuse! faut-il que la terre se referme sitôt sur toi!
SALEMÈNES.
Telle est la fin que j'aurais préférée, aimable Mirrha, si, par ce moyen, j'avais pu sauver le monarque ou la monarchie; et quoi qu'il en soit, je ne leur survivrai pas.
MIRRHA.
Vous pâlissez.
SALEMÈNES.
Votre main, je vous prie. Le tronçon de cette arme ne fait que prolonger mon agonie, sans me laisser assez de vie pour la rendre utile à mon pays: je l'arracherais de mon sein, et avec lui mon existence, si je ne désirais auparavant connaître le sort du combat.
(Entrent Sardanapale et soldats.)
SARDANAPALE.
Mon excellent frère!
SALEMÈNES.
Et la bataille, est-elle perdue?
SARDANAPALE, à demi-voix.
Vous me voyez ici.
SALEMÈNES.
Et je voudrais vous voir à ma place!
(Il arrache violemment le trait de sa blessure, et meurt.)
SARDANAPALE.
Cet exemple, je le suivrai; à moins que le secours, dernière lueur de nos espérances, n'arrive avec Ofratanes.
MIRRHA.
N'avez-vous pas reçu un courrier de votre frère, qui, avant de mourir, désignait pour chef Zames?
SARDANAPALE.
Oui.
MIRRHA.
Zames, où est-il?
SARDANAPALE.
Mort.
MIRRHA.
Et Altada?
SARDANAPALE.
Mourant.
MIRRHA.
Pania, Sféro?
SARDANAPALE.
Pania vit encore; mais Sféro est en fuite ou captif: je reste seul.
MIRRHA.
Tout est-il donc perdu?
SARDANAPALE.
Nos murs, quoique faiblement défendus, peuvent encore résister à leurs forces présentes, à tout même excepté à la trahison; mais en pleine campagne--
MIRRHA.
Je croyais que l'intention de Salemènes était de ne pas risquer de saillie avant l'arrivée des secours attendus.
SARDANAPALE.
J'ai méprisé ses conseils.
MIRRHA.
Bien: c'est une faute héroïque.
SARDANAPALE.
Mais fatale. Ô mon frère! je donnerais ces états, dont tu fus la gloire; je donnerais mon épée, mon bouclier, l'honneur que j'ai reconquis, pour te rappeler à la vie;--mais je ne t'accorderai pas de larmes: il faut te pleurer comme tu désirais de l'être. Seulement, j'ai l'ame oppressée de ce qu'en quittant la vie tu parus croire que je survivrais à notre longue royauté héréditaire, à laquelle tu sacrifias tes jours. Si je parviens à la ressaisir, je t'offrirai en sacrifice le sang de milliers, les pleurs de millions d'hommes (quant aux regrets des gens de bien, ils te sont déjà acquis). S'il en est autrement, et si les ames survivent à notre terrestre existence, nous nous réunirons bientôt; mais tu lis dès à présent dans mon coeur, et tu me rends justice. Laisse-moi rapprocher ce coeur immobile d'un coeur qui bat encore si douloureusement. (Il embrasse le corps.) Maintenant, qu'on le transporte.
SOLDAT.
Où?
SARDANAPALE.
Dans mon appartement. Placez-le sous mon dais, comme si le roi lui-même reposait: plus tard, nous parlerons des honneurs dus à de pareilles cendres.
(Les soldats sortent avec le corps de Salemènes.--Entre Pania.)
SARDANAPALE.
Eh bien, Pania! avez-vous placé les gardes, et donné le mot d'ordre convenu?
PANIA.
Sire, j'ai obéi.
SARDANAPALE.
Et les soldats, quelle est leur contenance?
PANIA.
Sire?
SARDANAPALE.
Il suffit. Quand un roi demande deux fois, et n'obtient pour réponse qu'une nouvelle question, il connaît son sort. Ainsi, ils sont tous découragés?
PANIA.
La mort de Salemènes et les transports bruyans des révoltés au signal de sa chute--
SARDANAPALE.
Quoi! cela n'a pas excité leur rage, plutôt que leur consternation! Nous trouverons le moyen de ranimer leur valeur.
PANIA.
Une pareille perte flétrirait même une victoire.
SARDANAPALE.
Hélas! qui peut le sentir aussi vivement que moi! Mais enfin, bien que resserrés dans nos murs, les remparts sont forts, et nous avons des guerriers au-dedans qui s'ouvriront volontiers un chemin au travers des ennemis, pour rendre la demeure du souverain ce qu'elle était:--un palais, et non pas une prison ni une forteresse.
(Un officier entre à la hâte.)
SARDANAPALE.
Ton visage est sinistre, parle!