‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 01Chapitre 10 sur 13 · I. G. A. E. P.

I. G. A. E. P.

A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉLÉGIE.

Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival. Pour un même sujet, même desir nous presse; Nous poursuivons tous deux une même maîtresse La gloire, cet objet des belles volontés, Préside également dessus nos libertés; Comme toi je la sers, et personne ne doute Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte. Mon espoir toutefois est décru chaque jour Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour. Je n'ai point le trésor de ces douces paroles Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles; Je vois que ton esprit, unique de son art, A des naïvetés plus belles que le fard, Que tes inventions ont des charmes étranges, Que leur moindre incident attire des louanges, Que par toute la France on parle de ton nom, Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom. Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie; Une jalouse peur l'a longtemps refroidie, Et depuis, cher rival, je serois rebuté De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté, Si cet ange mortel qui fait tant de miracles, Et dont tous les discours passent pour des oracles, Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers, N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers. Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire; La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire, Et lui seul réveillant mon génie endormi Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses; Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous, Et faire mille amants sans en faire un jaloux. Tel je te sais connoître et te rendre justice, Tel on me voit partout adorer ta Clarice. Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits; Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits; Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles, Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles. J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis, Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241]; Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées. Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits, Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.

DE ROTROU[1242].

[1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: la Silvie, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en 1621; l'Amaranthe, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625; la Filis de Scire, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630; enfin, en citant la Célimène, Rotrou avoue sa propre défaite, car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en 1625. (Voyez Histoire du théâtre françois, tome IV, p. 352, 377 et 500, et tome V, p. 7.)

[1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du Cid n'ait pas brouillé avec lui.

A MONSIEUR CORNEILLE.

De mille adorateurs Mélite est poursuivie; Ces autres belles soeurs le sont également; Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie Et fait de tout le monde un parti seulement.

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