‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 01Chapitre 9 sur 13 · V, 4.)

V, 4.)

[415] Dans ce passage restreindre est écrit ainsi; mais dans l'édition de 1663 il y a rétraindre, comme plus haut (voyez p. 35 et note 2).

[416] Voyez les Suppliantes d'Euripide, v. 598-634. Du reste Éthra ne dit rien et ne fait qu'écouter le choeur divisé en deux parties.

[417] C'est le texte de toutes les éditions données par P. Corneille et encore de celle qui a été publiée par son frère en 1692.

[418] Corneille a bonne mémoire: le héraut qui précède Agamemnon et annonce sa venue raconte assez longuement la tempête à laquelle il a échappé. Voyez l'Agamemnon d'Eschyle, v. 650 et suivants.

Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et auroient raison, si elle n'étoit fondée que sur l'autorité d'Aristote; mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou pour en mieux parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et ressembleroient parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en demandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du poëme dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois pas que Rodogune en demande guère davantage, et peut-être qu'elles suffiroient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le déréglement, et de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'aye plus ses dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection.

Surtout je voudrois laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée comme au Cid, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poëme par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le puisse trouver aisément, si on[419] y veut prendre garde, sans y appliquer l'esprit malgré soi[420]. Dans les actions même qui n'ont point plus de durée que la représentation, cela seroit de mauvaise grâce si l'on marquoit d'acte en acte qu'il s'est passé une demie heure[421] de l'un à l'autre.

[419] VAR. (édit. de 1668): si l'on.

[420] VAR. (édit. de 1660-1664): Qui ne fait que l'importuner.... et qu'il le puisse trouver aisément, s'il y veut prendre garde, sans y appliquer son esprit malgré lui.--Le changement fait en 1682 était une correction nécessaire; dans les premières éditions de ce discours, Corneille avait construit la phrase comme si, au commencement du paragraphe, il avait employé le mot auditeur au singulier, et non au pluriel.

[421] Telle est l'orthographe de Corneille. Voyez le Lexique.

Je répète ce que j'ai dit ailleurs[422], que quand nous prenons un temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle; car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime toutefois que le cinquième, par un privilége particulier, a quelque droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et semble demeurer sans action[423]. Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au cinquième d'Héraclius jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius, dans celui de Nicomède, n'ont pas tout le loisir dont ils auroient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule de cette précipitation, dont peut-être on trouveroit plusieurs exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'Andrienne. Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne sauroit donner tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette inconnue.

[422] Dans l'Examen de Mélite (p. 141), qui précède le présent Discours dans les éditions données par Corneille. Voyez la note 1 de la p. 13.

[423] VAR. (édit. de 1660): sans actions.

Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans Cinna et dans Rodogune, le cinquième acte n'a point besoin de ce privilége, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon, qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise: l'attention est épuisée, et il faut finir.

Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse connoître par narration, ou par quelque autre manière plus artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il faut éclaircir, comme OEdipe. Je ne répéterai point que, moins on se charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui d'Horace[425], où deux peuples devoient décider de leur empire par une bataille; celui de Rodogune[426], d'Andromède, et de Don Sanche. Dans Rodogune, c'est un jour choisi par deux souverains pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le succès de leur amour. Celui d'Andromède et de Don Sanche ne sont pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire[427], les occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les aye destinés de longue main.

[424] VAR. (édit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes.

[425] VAR. (édit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature que celui d'Horace, etc.

[426] Devant les mots: «Celui de Rodogune, etc.,» l'édition de 1660 ajoute: «Ce dernier (volume) en a trois, celui de Rodogune, etc.»

[427] VAR. (édit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire.

Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de jour[428], et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen[429]. Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je l'ai fait voir exact dans Horace, dans Polyeucte et dans Pompée; mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans Polyeucte, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amitié l'une pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être toujours ensemble, comme dans l'Horace, ou qu'il leur puisse arriver comme dans Pompée, où l'empressement de la curiosité naturelle fait sortir de leurs appartements Cléopatre au second acte, et Cornélie au cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même dans Rodogune: Cléopatre et elle ont des intérêts trop divers pour expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrois en dire ce que j'ai dit de Cinna, où en général tout se passe dans Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié chez Émilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de Cléopatre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que Cléopatre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y seroit mal placé. Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse être présent. La même chose se rencontre dans Héraclius. Le premier acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans l'appartement de cette princesse de la perte de son frère.

[428] Nous avons adopté la leçon des éditions de 1660-1668; elle nous paraît préférable à celle de l'édition de 1682, où on lit: «l'unité du jour.»

[429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste, car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve le passage suivant d'un placard publié par M. Ph. Salmon dans les Archives du bibliophile du libraire Claudin (8e année, 1860, nº 33, p. 357):

«De par le Roi,

«On fait à savoir que les coches et carrosses de Paris à Rouen, et de Rouen à Paris, logent présentement à la rue Saint-Denis devant l'Hôtel Saint-Chaumont où pend pour enseigne l'image sainte Marguerite; et à Rouen à la Truie qui file rue Martainville. Et commenceront les premiers départs le vingt-troisième mars mil six cent quarante-sept, cinq heures du matin précisément, pour arriver aux dits lieux en deux jours.

[430] VAR. (édit. de 1660-1668): pour ne dire impossible.

Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique, donnoient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son Ajax, qui sort du théâtre afin de trouver[431] un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est sorti que pour en choisir un autre.

[431] VAR. (édit. de 1660-1668): afin de chercher.

Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poëmes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat.

Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets, j'accorderois très-volontiers que ce qu'on feroit passer en une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela seroit un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison d'Émilie. Le Menteur a les Tuileries et la place Royale dans Paris, et la Suite fait voir la prison et le logis de Mélisse dans Lyon. Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je voudrois qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât[432] dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les différentes décorations font reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait[433].

[432] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on n'en changeât.

[433] Le mot est écrit ainsi dans toutes les éditions, de 1660 à 1682.

Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le quatrième acte de Rodogune, et le troisième d'Héraclius, où j'ai déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni l'appartement de Cléopatre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans Héraclius; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements, à qui j'attribuerois deux priviléges: l'un, que chacun de ceux qui y parleroient fût présumé y parler avec le même secret que s'il étoit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice, qu'elle devroit mander pour parler à elle; et dans le quatrième Cléopatre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première scène fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu.

[434] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): nos.

Beaucoup de mes pièces[435] en manqueront si l'on ne veut point admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n'ai pu y en réduire que trois: Horace, Polyeucte et Pompée. Si je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou douze poëmes de cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions, ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les miens[436].

[435] VAR. (édit. de 1660): toutes les pièces de ce volume.

[436] Dans l'édition de 1660, le Discours se termine par le paragraphe suivant: «Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume (voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mépris, et ai cité pour un sujet de tragédie de la seconde espèce, comme OEdipe, l'exemple de Thésée, qui manifestement se doit ranger entre ceux de la troisième, tels que l'Iphigénie in Tauris. C'est un effet d'un peu de précipitation, qui ne rompt point le raisonnement en ce lieu-là; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il ne s'y méprenne pas comme moi.»

MÉLITE

COMÉDIE

1629

NOTICE.

J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande, Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, Puisque ce fut par là que j'appris à rimer. Mon bonheur commença quand mon âme fut prise, Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise; Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour, Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.

Si l'on rapproche de ces vers de l'Excuse à Ariste le passage suivant de l'examen de Mélite, où Corneille dit en parlant du succès de sa pièce: «Il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau jusqu'alors et me fit connoître à la cour;» il devient très-vraisemblable, par le propre témoignage du poëte, que son premier amour lui inspira sa première comédie.

Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de détails plus précis et de circonstances plus nombreuses à mesure qu'on s'est éloigné davantage de l'époque à laquelle elle semble appartenir, non-seulement Mélite serait due à l'influence de l'amante de Corneille, mais elle renfermerait le récit exact de sa passion et deviendrait de la sorte un précieux élément de sa biographie.

Dans l'impossibilité où nous sommes de distinguer ici le vrai du faux, nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manière dont s'est formée cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou moins loin, selon sa témérité personnelle, sur la foi des guides que nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude.

Les Nouvelles de la république des lettres de janvier 1685[437] contiennent un éloge de Corneille, où cette anecdote est déjà indiquée en ces termes: «Il ne songeoit à rien moins qu'à la poësie, et il ignoroit lui-même le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité.»

[437] Article X, p. 89.

Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frère, s'exprime ainsi, dans son Dictionnaire géographique, au mot Rouen: «Une aventure galante lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.»

Nous arrivons enfin au récit le plus détaillé et le plus généralement répandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destinée par Fontenelle à faire partie d'une Histoire du théâtre françois, et composée par lui dans sa jeunesse, mais publiée pour la première fois en 1729 par d'Olivet, à la suite de l'Histoire de l'Académie de Pellisson: «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce léger sujet il fit la comédie de Mélite.» En publiant lui-même, en 1742, son Histoire du théâtre françois, Fontenelle ajouta: «La demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de Mélite, nom glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut son amant.»

Dans un manuscrit de 1720, intitulé Athenæ Normannorum veteres ac recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia, conservé à la Bibliothèque de Caen sous le nº 55, et dont je dois la connaissance à M. Eugène Chatel, archiviste du Calvados, on lit l'article suivant sur Mélite: «Melita, nomen foeminæ cujusdam nobilis rothomageæ.»

L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le nº 57, «Le Moréri des Normands, en deux tomes, par Joseph-André Guiot de Rouen, Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses illustres,» nous fait connaître son nom réel.

Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille à faire la comédie de Mélite, anagramme du nom de sa maîtresse.»

«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses Nouveaux détails sur Pierre Corneille publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux Juifs, nº 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien greffier.»

A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet; malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et 1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus espérer qu'en quelque heureux hasard.

Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute encore, à l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'Excuse à Ariste que nous avons transcrit en commençant:

«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques, quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de plusieurs endroits de ses premières pièces[438].»

[438] OEuvres diverses, 1738, p. 144.

Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont; mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont, correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même prénom, ont tour à tour occupé cette charge.

Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont?

[439] Théâtre choisi de Corneille, Paris, Hachette, 1848, in-12, p. IV.

A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement dépourvue de preuves. On lit dans la Lettre du sieur Claveret à Monsieur de Corneille: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre Veuve, votre Galerie du Palais, le Clitandre et la fin de la Mélite, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans doute que le commencement de la Mélite, et la fourbe des fausses lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le monde en temps et lieu.»

· · ·

L'époque de la première représentation de Mélite n'est guère moins incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «Mélite fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de l'Histoire du théâtre françois des frères Parfait, cette date a été acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce passage de l'Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples, comédie de Mairet: «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.»

Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.

En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son Arminius, qu'il fit Ligdamon, sa première pièce, «en sortant du régiment des gardes,» et nous avons de lui, à la suite du Trompeur puni, une Ode au Roi faite à Suze, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore au service. D'un autre côté Argénis et Poliarque ou Théocrine, première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin; c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille, et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions successives d'un passage du Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique[440], et le commencement de l'avis Au lecteur de Pertharite, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.

[440] Voyez plus haut, p. 16, note 3.

Dans sa Lettre apologétique, publiée en 1637, Corneille dit à Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous embarrasser si nous ne lisions dans la Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix ans, j'en aurois fait métier et marchandise.»

A prendre cette phrase à la rigueur, Mélite serait de 1627 ou de 1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter définitivement la date de 1629.

Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son nom[441].

[441] Dédicace de Mélite, p. 135.

L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore généralisé. Sorel nous apprend, dans sa Bibliothèque françoise[442], qu'il s'introduisit après le Pyrame de Théophile, la Sylvie de Mairet, les Bergeries de Racan, et l'Amarante de Gombaud, c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.»

[442] Page 183.

Mélite produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais, d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les représentations de Mélite il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre que celui de l'hôtel de Bourgogne.

Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et elle se voyoit visitée comme de coutume.»

On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à Mélite, dans une courte notice nécrologique sur Corneille publiée par le Mercure galant[443]:

«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de Mélite. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.»

[443] Octobre 1684.

Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au vieil auteur: «Mélite, bonne farce.» C'est là bien évidemment de l'exagération. Même aux yeux de Hardy, Mélite ne pouvait passer pour une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui prête le Mercure exprime avec discrétion, mais de la façon la plus claire.

Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la Lettre du sieur Claveret, si vous continuez à vous persuader d'être si grand poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite, dit notre poëte dans l'Examen de Clitandre, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce que le style en étoit trop familier.»

Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il y répondit par Clitandre, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille, qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet des coups de théâtre et des intrigues compliquées.

Non-seulement Mélite eut un grand succès sur le théâtre de Mondory, mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales troupes de province. Dans la Comédie des comédiens de Scudéry, un acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique d'abord les pièces de Hardy, et le Pyrame de Théophile, puis il ajoute: «Nous avons aussi la Sylvie, la Chryséide et la Sylvanire, les Folies de Cardénio, l'Infidèle confidente, et la Filis de Scire, les Bergeries de M. de Racan, le Ligdamon, le Trompeur puni, Mélite, Clitandre, la Veuve, la Bague de l'oubli, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de ce temps.»

Cette Comédie des comédiens fut jouée dans sa nouveauté, le 28 novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon la Gazette extraordinaire du 30 novembre 1634, qui donne des détails étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en vers fut la Melite de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry, et la Mélite, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de l'autre.»

Il n'y avait alors que vingt-deux mois que Mélite était publiée; car bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit imprimer que la seconde. Ce fut Clitandre qui parut d'abord, en 1632. Il est suivi dans l'édition originale de Mélanges poétiques, parmi lesquels figure le sonnet que nous trouvons dans la scène IV de l'acte II de Mélite.

Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de la première comédie de Corneille:

MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. A Paris, chez François Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les Consultations, au Soleil d'or. M.DC.XXXIII. Auec priuilege du Roy.

Cette pièce forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois» est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement recouuré vn Liure intitulé Melite, ou les fausses Lettres. Piece Comique, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en vente....»

On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme iour de Feurier mil six cens trente-trois.»

Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de cette époque Mélite ou les Fausses lettres, Clitandre ou l'Innocence délivrée, la Veuve ou le Traître trahi, la Galerie du Palais ou l'Amie rivale, la Place Royale ou l'Amoureux extravagant, deviennent tout simplement Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province, étaient dès lors passées de mode.

A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].

[444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg, alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant à François de Cossé, comte de Brissac, elle s'était opposée à la consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la cour, si sa piété ne l'en eût éloignée. Elle n'épargna rien pour faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses convictions religieuses. Il était brave et plein de coeur, «mais il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son âge: l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.» Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d'admirables jardins et «attacha à sa maison des gens d'esprit, savants, d'humeur et de conversation agréable.» La dédicace de Mélite nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières représentations de cette pièce; celle de la Galerie du Palais, adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu cette dernière comédie (représentée pour la première fois en 1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu'en 1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces détails de l'Avertissement que l'abbé Boileau a placé en tête d'un petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publié sous le titre de Réglement donné par une dame de haute qualité à M*** (la princesse de Marsillac), sa petite-fille.... Paris, Augustin Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consulté aussi l'historiette que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt.

MONSIEUR,

Mélite seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom; quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de Mélite; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE[447].

[445] VAR. (édit. de 1657): que vous en fassiez état.

[446] Les mots «après l'avoir sue,» et cinq lignes plus bas «de bouche,» manquent dans l'édition de 1648.

[447] L'Épître à Monsieur de Liancour se trouve dans toutes les éditions antérieures à 1660; les deux pièces suivantes, l'avis Au lecteur et l'Argument, ne sont que dans celle de 1633.

AU LECTEUR.

Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation: la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises.

ARGUMENT.

Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté.

EXAMEN[448].

[448] Dans les éditions données par Corneille à partir de 1660, on trouve, à la suite de chacun des Discours, l'Examen des poëmes contenus en cette première (seconde, troisième) partie. L'examen de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans l'Examen des pièces de chaque volume, mais non une dissertation distincte. Thomas Corneille, qui le premier a séparé les examens en 1692, a été obligé parfois de modifier le texte pour faire disparaître les traces de cette continuité de rédaction (voyez la première note de l'examen de la Suite du Menteur). Il est inutile d'ajouter que tous les éditeurs ont agi de même. Sans les imiter en cela, nous séparons comme eux les divers examens, mais nous les mettons en tête de chaque pièce, au lieu de ne les faire venir qu'à la suite. Il y a deux motifs pour procéder ainsi: d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaça les examens avant les pièces, ensuite la nécessité de rapprocher ces examens des Avertissements, Préfaces, avis Au lecteur, avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont même souvent que des éditions remaniées.--Corneille n'a pas composé d'examens pour ses dernières pièces, à partir d'Othon inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes éditions de la Quatrième partie, réuni en tête du volume les préfaces des tragédies qui y sont contenues.

Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449], dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans une seule ville.

[449] VAR. (édit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il était mort vers 1630. Les frères Parfait citent un plaidoyer de 1632 en faveur de sa veuve: voyez Histoire du théâtre françois, tome IV, p. 4.

[450] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et n'étoient pas.

[451] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques alors.

La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc. Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce dont le noeud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452] cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu. Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un dénouement.

[452] VAR. (édit. de 1660): et que.

Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou quelque soeur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre soin de le pourvoir d'une autre femme.

[453] «J'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le cinquième de Mélite et de la Veuve,» a déjà dit Corneille dans le Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique, p. 28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au contraire l'éloge d'une scène du IVe acte.

[454] VAR. (édit. de 1660-1668): et me contentai.

Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte, (posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que ce qu'il en faut pour sa représentation[456].

[455] Voyez plus haut, p. 109, le Discours des trois unités, qui, dans les éditions données par Corneille, est placé en tête du second volume de son Théâtre.

[456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422].

Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.

ACTEURS[457].

ÉRASTE, amoureux de Mélite. TIRCIS, ami d'Éraste et son rival. PHILANDRE, amant de Cloris. MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis. CLORIS, soeur de Tircis. LISIS, ami de Tircis. CLITON, voisin de Mélite. LA NOURRICE de Mélite[458].

La scène est à Paris.

MÉLITE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459]; Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable: Le change seroit juste, après tant de rigueur; Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance; 5 Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment: D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460] Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, 10 Et par un si doux charme aveugle ma raison[461], Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, Qu'il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, 15 Et soutient mon amour contre sa cruauté; Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462], Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463], Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. 20

TIRCIS.

Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! Pour paroître éloquent tu te feins misérable: Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs Je saurois adoucir les traits de tes malheurs? Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464] 25 D'une fausse douleur un ami te console: Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.

ÉRASTE.

Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence: 30 Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465], Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466].

TIRCIS.

En étant bien reçu, du reste que t'importe? C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.

ÉRASTE.

Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, 35 Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]: Elle souffre aisément mes soins et mon service; Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher, C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. 40

TIRCIS.

Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme, Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

ÉRASTE.

Quoi! tu sembles douter de mes intentions?

TIRCIS.

Je crois malaisément que tes affections Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468], 45 Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serois incivil de la voir chaque jour[469] Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470]; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. 50 Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis[471]....

ÉRASTE.

Trêve de ces raisons; Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice[472]; Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, 55 Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

TIRCIS.

Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler; C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473]; 60 J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de saison: Il faut feindre des maux, demander guérison[474], Donner sur le phébus, promettre des miracles; 65 Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un.

ÉRASTE.

Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]: C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite; Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. 70 Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476]. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477], Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478], 75 Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage[479].

TIRCIS.

Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique iroit encor bien loin. 80 Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie, 85 On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480] Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481]; Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482], Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483]; 90 Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484], Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

ÉRASTE.

Ces caprices honteux et ces chimères vaines Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d'honneur 95 N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur.

TIRCIS.

Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile, Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. 100 S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]! Perdre pour des enfants le repos de son âme! Voir leur nombre importun remplir une maison[487]! Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison!

ÉRASTE.

Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, 105 C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488]; Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489], Nous te verrons un jour songer au mariage[490].

TIRCIS.

Alors ne pense pas que j'épouse un visage: 110 Je règle mes desirs suivant mon intérêt. Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est, Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite: C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens 115 Pour l'amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491], Échauffent bien le coeur, mais pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492]. 120 Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée[493]. L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494]; Et tu ne peux trouver de si douces caresses 125 Dont le goût dure autant que celui des richesses.

ÉRASTE[495].

Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, A peine pourrois-tu conserver ton avis.

TIRCIS.

La raison en tous lieux est également forte.

ÉRASTE.

L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte; 130 Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496], Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497] Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être.

TIRCIS.

Allons, et tu verras que toute sa beauté 135 Ne saura me tourner contre la vérité[498].

SCÈNE II.

MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499]. Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle, Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé, Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. 140 Comme dès le moment que je vous ai servie J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie, Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord[500]. Je me suis donc piqué contre sa médisance, 145 Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501] N'ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502], Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. 150

MÉLITE.

Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit En ce mépris d'Amour qui le seconderoit.

TIRCIS.

Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503], Je plains les malheureux à qui vous en donnez, 155 Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.

MÉLITE.

Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]: Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]?

ÉRASTE.

Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais 160 La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice[506].

MÉLITE.

Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

ÉRASTE.

Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.

MÉLITE.

Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507] 165 L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage[508].

ÉRASTE.

Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509], Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

MÉLITE.

Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. 170

ÉRASTE.

Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510].

MÉLITE.

Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?

ÉRASTE.

Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? De si frêles sujets ne sauroient exprimer 175 Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511], Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, Cette légère idée et foible connoissance[512] Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513]. 180

MÉLITE.

Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.

ÉRASTE.

Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, 185 Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

TIRCIS.

Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnoître les dons que le ciel vous départ.

ÉRASTE.

Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

MÉLITE.

Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514]. 190

TIRCIS.

Je me range toujours avec[515] la vérité.

MÉLITE.

Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.

TIRCIS.

Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, Et prenant désormais des sentiments plus doux, 195 Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.

MÉLITE.

Un ennemi d'Amour me tenir ce langage! Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

TIRCIS.

J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]: 200 Il vous l'avoit bien dit.

ÉRASTE.

Ainsi donc par l'issue[517] Mon âme sur ce point n'a point été déçue?

TIRCIS.

Si tes feux en son coeur produisoient même effet, Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait.

MÉLITE.

Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire 205 Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518], Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite.

ÉRASTE.

Adieu, belle inhumaine, De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519]. 210

MÉLITE.

Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos.

SCÈNE III.

ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme?

TIRCIS.

Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi 215 Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; Tout autre que Tircis mourroit pour la servir.

ÉRASTE.

Confesse franchement qu'elle a su te ravir, 220 Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner[520], Avec plaisir déjà prépare quelques veilles 225 A de puissants efforts pour de telles merveilles.

TIRCIS.

En effet ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas.

ÉRASTE.

Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]?

TIRCIS.

Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. 230

ÉRASTE.

Mais si sans y penser tu te trouvois surpris?

TIRCIS.

Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits. J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes: C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson; 235 Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre; Tu le pourras donner comme venant de toi.

ÉRASTE.

Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi 240 Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.

TIRCIS.

Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]! 245

ÉRASTE.

Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage, Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.

TIRCIS, seul.

En matière d'amour rien n'oblige à tenir, Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. 250

SCÈNE IV.

PHILANDRE, CLORIS.

PHILANDRE.

Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr: Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir.

CLORIS.

Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. 255

PHILANDRE.

Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.

CLORIS.

J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse Ton crime officieux porteroit son excuse[523].

PHILANDRE.

Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, 260 Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524]. J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit; Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525]. 265

CLORIS.

Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Cloris, et jamais ne changer.

PHILANDRE.

Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t'en donne une entière assurance. 270

CLORIS.

Voilà fort doucement dire que sans ta foi Ma beauté ne pourroit te conserver à moi.

PHILANDRE.

Je traiterois trop mal une telle maîtresse De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: Ma passion en est la cause, et non l'effet; 275 Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526].

CLORIS.

Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]: Tu dois être assuré de mon affection, 280 Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, Si tu crois l'augmenter par une flatterie. Une fausse louange est un blâme secret: Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528]; C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. 285

PHILANDRE.

Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529]; Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens[530], Toujours entre la crainte et l'espoir en balance Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, 290 Mes imperfections nous éloignant si fort, Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport?

CLORIS.

Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, 295 Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connois en toi des défauts que je cache. Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé. 300

PHILANDRE.

Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?

CLORIS.

Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable?

PHILANDRE.

Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531].

CLORIS.

C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. 305

PHILANDRE.

Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532], Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533], Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre. 310

CLORIS.

Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534], Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant, Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535].

PHILANDRE.

Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, 315 Nous préparent un heur qui durera toujours. Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536]....

CLORIS.

Tais-toi, mon frère vient.

SCÈNE V.

TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS.

TIRCIS.

Si j'en crois l'apparence, Mon arrivée ici fait quelque contre-temps.

PHILANDRE.

Que t'en semble, Tircis?

TIRCIS.

Je vous vois si contents, 320 Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537] Qu'un troisième ne fait que vous importuner.

CLORIS.

Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, 325 Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés, Sous ton consentement les autorise assez.

TIRCIS.

Ou je te connois mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538]. 330

CLORIS.

Ta belle humeur te tient, mon frère.

TIRCIS.

Assurément.

CLORIS.

Le sujet?

TIRCIS.

J'en ai trop dans ton contentement.

CLORIS.

Le coeur t'en dit d'ailleurs [539].

TIRCIS.

Il est vrai, je te jure; J'ai vu je ne sais quoi....

CLORIS.

Dis tout, je t'en conjure[540].

TIRCIS.

Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, 335 Tes affaires, ma soeur, n'en iroient guère mieux.

CLORIS.

J'ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541].

TIRCIS.

Tes vanités à part, repose-t'en sur moi Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. 340

PHILANDRE.

Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie.

TIRCIS.

Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542].

CLORIS.

Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point?

TIRCIS.

Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune 345 Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. Continuez les jeux que vous avez quittés[543].

CLORIS.

Ne crois pas éviter mes importunités: Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. 350

TIRCIS.

Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. Adieu: ne perds point temps.

CLORIS.

O l'amoureux discret! Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.

PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.)

C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère!

CLORIS.

Philandre, avoir un peu de curiosité, 355 Ce n'est pas envers toi grande infidélité: Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. Nous en rirons après ensemble, si tu veux.

PHILANDRE.

Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? 360

CLORIS.

Je ne t'aime pas moins pour être curieuse, Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse. Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.

PHILANDRE.

Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!

FIN DU PREMIER ACTE.

[457] Dans l'édition de 1633: LES ACTEURS.

[458] Les éditions antérieures à 1660 placent Cliton après la Nourrice.

[459] Var.[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose étrange Que rien n'est assez fort pour me résoudre au change? Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité, Et jamais un amant n'eut tant de fermeté: Mélite a sur mes sens une entière puissance; Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence, Et j'ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57)

[459-a] Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre parenthèses, marquent les dates des éditions d'où elles sont tirées. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppléer 16 devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement.

Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont données à la suite de la pièce.

[460] Var. Un seul de ses regards l'étouffe et le dissipe, Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57)

[461] Var. Et d'un tel ascendant maîtrise ma raison Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633)

[462] Var. N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma flamme. (1633) Var. N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme. (1644-57) Var. N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme. (1660)

[463] Var. Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir. (1633-60)

[464] Var. Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)

[465] Var. Ses dédains sont cachés, encor que continus, Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633) Var. Ses dédains sont cachés, bien que continuels, Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)

[466] Var. Puisqu'étant inconnus, on n'y peut compatir. (1660)

[467] Var. [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:] Sa hantise me perd, mon mal en devient pire, Vu que loin d'obtenir le bonheur où j'aspire, Parler de mariage à ce coeur de rocher. (1633-57)

[468] Var. Arrêtent en un lieu si peu considérable D'une chaste moitié le choix invariable. (1633-60)

[469] Var. Tu serois incivil, la voyant chaque jour, De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64)

[470] Var. Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57 et 68) Var. Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660)

[471] Var. Où de meilleurs partis.... (1633-54) Var. Où des meilleurs partis.... (1657)

[472] Var. D'avoir à prendre avis d'une sale[472-a] avarice; Je ne sache point d'or capable de mes voeux Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57)

[472-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, seule, au lieu de sale.

[473] Var. C'est là qu'un jeune oiseau doit s'apprendre à parler. (1633-57)

[474] Var. Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64)

[475] Var. Passe pour des beautés qui soient dans le commun. (1633-60)

[476] Var. Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60)

[477] Var. Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoiqu'immortelle. (1633-64)

[478] Var. Les Grâces au séjour qu'elles faisoient aux cieux Préférèrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633) Var. Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57)

[479] Var. Voulut à tout le moins loger sur son visage. TIRS.[479-a] Te voilà bien en train; si je veux t'écouter, Sur ce même ton-là tu m'en vas bien conter. [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)

[479-a] Il y a Tirsis, au lieu de Tircis, dans toutes les éditions antérieures à 1660.

[480] Var. Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)

[481] Var. La beauté n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54) Var. La beauté ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657)

[482] Var. A troubler le repos de qui se formalise. (1633) Var. A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)

[483] Var. S'il advient qu'à ses yeux quelqu'un la galantise. (1633-57)

[484] Var. Ce n'est plus lors qu'un aide à faire un favori. (1633-60)

[485] Corneille ne distingue pas l'orthographe appât (appâts) et appas, dont nous faisons deux mots. Il écrit appas dans tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel.

[486] Var. S'attacher pour jamais au côté[486-a] d'une femme. (1633-54)

[486-a] Dans l'édition de 1657: «aux côté d'une femme.» La faute est-elle à l'article ou au nom, et faut-il lire au côté ou aux côtés?

[487] Var. Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)

[488] Var. C'est en vain que l'on fuit, tôt ou tard on s'y brûle. (1633-57)

[489] Var. Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63)

[490] Var. Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)

[491] Var. La beauté, les attraits, le port, la bonne mine, Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633)

[492] Var. Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours. (1633-57)

[493] Var. [Dessus des fondements de si peu de durée.] C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent, La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633)

[494] L'or même à la laideur donne un teint de beauté, a dit plus tard Boileau dans sa VIIIe satire.

[495] En marge, dans l'édition de 1633: Mélite paroît.

[496] Var. Tant de charmants appas, tant de divins attraits. (1633-57)

[497] Var. Que tu seras contraint d'avouer à ta honte, Que si je suis un fou, je le suis à bon conte[497-a]. (1633)

[497-a] Conte, compte. C'est l'orthographe constante de Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime.

[498] Var. Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57)

[499] Var. Au péril de vous faire une histoire importune, Je viens vous raconter ma mauvaise fortune: Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami, Autant est-il d'Amour implacable ennemi, Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie Ne l'ai pas moins prisé qu'une seconde vie, Jugez si nos esprits, se rapportant si peu, Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu. [Je me suis donc piqué contre sa médisance.] (1633-57)

[500] Var. Entre nos deux esprits ait semé le discord. (1660-64)

[501] Var. Que les droits de l'amour, bien que pleins d'équité. (1633-57)

[502] Var. Et je l'amène à vous, n'ayant plus que répondre. (1633)

[503] Var. Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57)

[504] Var. Ce reproche sans cause, inopiné, m'étonne. (1633-57)

[505] Peut-être Molière se rappelait-il ce passage lorsqu'il faisait dire à Agnès:

Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? (L'École des Femmes, acte II, sc. VI.)

[506] Var. A pervertir son cours pour croître mon supplice. (1633-64)

[507] Var. D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57)

[508] Var. Ni l'âme ni le coeur en un tel équipage. (1633) Var. Ni l'âme ni le coeur en si triste équipage. (1644-57)

[509] Var. Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60)

[510] Var. Et vous n'en conservez qu'à faute de vous voir. (1633-44 et 52-57)

[511] Var. Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer. (1633-63)

[512] Var. Encor cette légère et foible connoissance. (1633-60)

[513] Var. Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. (1657 et 60)

[514] Var. Mais plutôt son secours fait voir qu'il s'en défie. (1633-57)

[515] Les éditions de 1668 et de 1682 donnent d'avec. Nous n'avons pas hésité à y substituer avec, qui est la leçon de toutes les autres éditions.

[516] Var. J'ai reconnu mon tort auprès de vos appas. (1633)

[517] Var. Ainsi ma prophétie Est, à ce que je vois, de tout point réussie. TIRS. Si tu pouvois produire en elle un même effet. (1633-63)

[518] Var. Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter, Ma mère qui m'attend m'oblige à vous quitter. (1633-57)

[519] Var. De qui seule dépend et mon aise et ma peine. (1633-57)

[520] Var. Mais ta muse du moins s'en lairra suborner; N'est-il pas vrai, Tirsis, déjà tu la disposes A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57)

[521] Var. Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime. (1633-57)

[522] Var. Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57)

[523] Var. [Ton crime officieux porteroit son excuse;] Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur. (1633-57)

[524] Var. Je recherche par où tu me pourras déplaire. (1633-57)

[525] Var. Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise. CLOR. Et moi dans mes défauts encor suis-je bien aise Qu'ainsi tes sens trompés te forcent désormais A chérir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57)

[526] Var. De quoi rendre constant l'homme le plus volage. (1633-68)

[527] Var. Tu m'en vas tant conter de ma perfection, Qu'à la fin j'en aurai trop de présomption. PHIL. S'il est permis d'en prendre à l'égal du mérite, Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite. CLOR. Mon mérite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci; C'est me désobliger que de parler ainsi[527-a]. Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise: Ce refus obstiné d'une louange acquise M'accuseroit enfin de peu de jugement, D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment, Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b]. CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice Je découvre le but de ton intention: C'est que, te défiant de mon affection, Tu la veux acquérir par une flatterie. Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57)

[527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648)

[527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648)

[528] Var. Épargne-moi, de grâce, et songe, plus discret, Qu'étant belle à tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68)

[529] Var. Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63)

[530] Var. A peine mon esprit ose croire à mes sens. (1633-57)

[531] Var. On peut voir quelque chose aussi beau comme toi. (1633-64)

[532] Var. Que ceux qu'il a reçus de ton divin portrait. (1633-60)

[533] Var. Et qui tout aussitôt que tu te fais paroître, Afin de te mieux voir se met à la fenêtre. (1648)

[534] Var. Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant? Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57)

[535] Var. Nos brasiers tous pareils ont mêmes étincelles.(1633-64)

[536] Var. Cependant un baiser accordé par avance Soulageroit beaucoup ma pénible souffrance. CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a] Crois-tu que ta Cloris te voulût refuser?

SCÈNE V.

TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS.

TIRS.[536-b] Voilà traiter l'amour justement bouche à bouche; C'est par où vous alliez commencer l'escarmouche? Encore n'est-ce pas trop mal passé son temps. [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57)

[536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser. (1644-57)

[536-b] En marge, dans l'édition de 1633: Il les surprend sur ce baiser.

[537] Var. Je pense ne pouvoir vous être qu'importun, Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633)

[538] Var. [Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.] Cette légère amorce, irritant tes desirs, Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs Vient la nuit chatouiller ton espérance avide, Mal satisfaite après de tant mâcher à vide. [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frère.] (1633)

[539] Var. Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68)

[540] Var. Dis-le, je t'en conjure. (1633-57) Var. Dis tôt, je t'en conjure. (1660)

[541] Var. Trouve encore après moi qui le puisse surprendre. (1657)

[542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient. «Quelquefois même ils mettoient pourpoint bas, dit Furetière dans son Dictionnaire, pour montrer qu'ils se battoient sans supercherie.» Voyez la première variante de la page 195.

[543] Var. Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur, Ne t'imagine point de contraindre une soeur, N'importe qui l'éclaire en ces chastes caresses; Et pour te faire voir des preuves plus expresses Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a], Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux. PHIL. Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée, Qui nous donne le reste en faveur d'Hyménée. TIRS. Sa nuit est bien plutôt ce que vous attendez, Pour vous récompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57)

[543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57)

[543-b] L'acte finit ici dans les éditions indiquées.

[544] Var. Retenant Cloris. (1660)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRASTE.

Je l'avois bien prévu, que ce coeur infidèle[545] 365 Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546] De sa déloyauté l'infaillible présage; 370 Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547]. Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375 Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548]; Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380 Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange. Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verroient ses passions[549]. Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385 Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant chaque jour au discours attachés[550], Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés: Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390 Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. Que cet oeil assuré marque un esprit content! Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551]; Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395 Lui montrer en raillant combien elle a de tort.

SCÈNE II.

ÉRASTE, MÉLITE.

ÉRASTE.

Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige, Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion[552] De vous conter l'excès de son affection. 400

MÉLITE.

Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553].

ÉRASTE.

Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554], Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.

MÉLITE.

Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405 L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.

ÉRASTE.

Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite.

MÉLITE.

Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410

ÉRASTE.

En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?

MÉLITE.

Un peu plus que pour vous.

ÉRASTE.

De vrai, j'ai reconnu, Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.

MÉLITE.

Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415 Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

ÉRASTE.

Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420

MÉLITE.

Sans que mes actions de plus près j'examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine, Et s'il m'osoit tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.

ÉRASTE.

Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425 Il changera bientôt d'humeur et de langage[555]. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu, Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu?

MÉLITE.

Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430 Laissez en liberté mes inclinations. Qui vous a fait censeur de mes affections? Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?

ÉRASTE.

Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435 Que déjà vous souffrez à sa témérité.

MÉLITE.

Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

ÉRASTE.

Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440

MÉLITE.

Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.

SCÈNE III.

ÉRASTE.

C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445 C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé D'un outrageux mépris se voit récompensé? Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559]; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450 Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments. Un aveu si public qu'en feroit ma colère Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère, Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455 Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison. 460 Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que par une adresse égale à tes forfaits Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465 Donnera prompte issue à ce que je médite. A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence. 470

SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

TIRCIS.

Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.

CLORIS.

C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse?

TIRCIS.

En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475 J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.

SONNET.

Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable....

CLORIS.

Ah! frère, il n'en faut plus.

TIRCIS.

Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt.

CLORIS.

C'étoit sans y penser; Achève.

TIRCIS.

Tais-toi donc, je vais recommencer. 480

SONNET[561].

Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable; Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable, Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté.

Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485 Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable, Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490 Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;

Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

CLORIS.

Tu l'as fait pour Éraste?

TIRCIS.

Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495

CLORIS.

Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?

TIRCIS.

Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N'a de part en mes vers que celle de rimeur.

CLORIS.

Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse; De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500 Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton coeur Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563], Et le nom de Mélite a causé ma surprise, Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505 Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir.

TIRCIS.

Tu crois donc que j'en tiens?

CLORIS.

Fort avant.

TIRCIS.

Pour Mélite?

CLORIS.

Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite Au coeur de cette belle aucun embrasement[564].

TIRCIS.

Qui t'en a tant appris? mon sonnet?

CLORIS.

Justement. 510

TIRCIS.

Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. Un visage jamais ne m'auroit arrêté, S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté. Ma rime seulement est un portrait fidèle 515 De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l'entretiens de mon affection, J'en ai toujours assez de satisfaction.

CLORIS.

Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520

TIRCIS.

Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565], Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525 Et toujours balancé d'un contre-poids égal, J'ai honte de me voir insensible ou perfide: Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530

CLORIS.

Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566]. A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567]. Chacun en son affaire est son meilleur ami[568], Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.

TIRCIS.

Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540

CLORIS.

C'est donc assurément son bien qui t'est suspect: Son bien te fait rêver, et non pas son respect, Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569].

TIRCIS.

Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir. 545

CLORIS.

Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570]. Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?

TIRCIS.

Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.

CLORIS.

Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?

TIRCIS.

Presque à chaque moment.

CLORIS.

Laisse-le donc jaser. 550 Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555 On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571], Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur.

TIRCIS.

Sa mère peut agir de puissance absolue.

CLORIS.

Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560 Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter, Si sa mère étoit femme à la violenter.

TIRCIS.

Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572]; Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité, 565 J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu.

CLORIS.

Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573] Le retour desiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir[574] Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570

SCÈNE V.

ÉRASTE, CLITON.

ÉRASTE, lui donnant une lettre[575].

Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576] A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577]. Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575 Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d'émotion Ne te montrera rien de son intention.

CLITON.

Cela vaut fait, Monsieur.

ÉRASTE.

Mais après ce message[578] Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580 Que tu viennes à bout de sa fidélité.

CLITON.

Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége: Ma tête sur ce point vous servira de plége[579]; Mais aussi vous savez....

ÉRASTE.

Oui, va, sois diligent[580]. 585 Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581]; Et je n'ai que trop vu par mon expérience.... Mais tu reviens bientôt[582]?

CLITON.

Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583], Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590

ÉRASTE.

Comment?

CLITON.

De ce carfour j'ai vu venir Philandre. Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L'occasion commode à seconder mes coups: Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].

SCÈNE VI.

PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.

PHILANDRE.

(Éraste est caché et les écoute[585].)

Quelle réception me fera ma maîtresse? 595 Le moyen d'excuser une telle paresse?

CLITON.

Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci.

PHILANDRE.

Qu'est-ce?

CLITON.

Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600 Ouvrez-la seulement.

PHILANDRE.

Va, tu n'es qu'un conteur.

CLITON.

Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement.

ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]

C'est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605 Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu! Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu'une froideur depuis peu survenue, De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589], N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610

PHILANDRE.

Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?

ÉRASTE.

Il en meurt.

PHILANDRE.

Ce courage à l'amour si rebelle?

ÉRASTE.

Lui-même.

PHILANDRE.

Si ton coeur ne tient plus qu'à demi[590], Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591]; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615 Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre. Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592], C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593]; Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire, De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620

ÉRASTE.

Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?

PHILANDRE.

Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

ÉRASTE.

Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?

PHILANDRE.

Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625 Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596]....

ÉRASTE.

Avise toutefois, le prétexte est plausible.

PHILANDRE.

J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.

ÉRASTE.

On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630

PHILANDRE.

Mais en quoi gît ce mieux?

ÉRASTE.

En esprit, en richesse[597].

PHILANDRE.

O le honteux motif à changer de maîtresse!

ÉRASTE.

En amour.

PHILANDRE.

Cloris m'aime, et si je m'y connoi, Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.

ÉRASTE.

Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635 A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde. L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris: L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris; L'une t'aime engagé vers une autre moins belle: L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640 L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur, Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur; L'une....

PHILANDRE.

Adieu: des raisons de si peu d'importance Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599].

(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].)

Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645

CLITON.

Disposez librement de mon petit pouvoir.

ÉRASTE, seul[601].

Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce; Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force: Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, Ruinant tout ensemble et le frère et la soeur. 650

SCÈNE VII.

TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE.

TIRCIS.

Éraste, arrête un peu.

ÉRASTE.

Que me veux-tu?

TIRCIS.

Te rendre Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].

MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste lit le sonnet[603].

Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler? Ce jaloux à la fin le pourra quereller: Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.

TIRCIS[604].

J'y donne une raison de ton sort inhumain. Allons, je le veux voir présenter de ta main A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605].

ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606].

Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660 Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger. Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.

TIRCIS, seul.

La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage! Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage! Une mine froncée, un regard de travers, 665 C'est le remercîment que j'aurai de mes vers. Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse, Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670 Je pense l'entrevoir par cette jalousie: Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607]. Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608], Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller? Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675 Toutefois tout va bien, la voilà descendue. Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610]; Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.

SCÈNE VIII[611].

TIRCIS, MÉLITE.

MÉLITE.

Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?

TIRCIS.

Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680 A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots, Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, S'est échappé de moi.

MÉLITE.

Sans doute il m'aura vue, Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613].

TIRCIS.

Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685

MÉLITE.

Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?

TIRCIS.

J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe, Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.

MÉLITE.

Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit. Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690 Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche. Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche! Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.

TIRCIS.

Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. Toute une légion de rivaux de sa sorte 695 Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte, Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.

MÉLITE.

Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.

TIRCIS.

Et vous?

MÉLITE.

Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615], Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700

TIRCIS.

Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir, Il faudroit que nos coeurs n'eussent plus qu'un desir, Et quitter ces discours de volontés sujettes[616], Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes. Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705 Songez à leurs effets, et ne présumez pas Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême[618], Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. Un si digne sujet ne reçoit point de loi, De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710

MÉLITE.

Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrois tout remettre à son commandement[619]; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715 Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités Dispensent mon devoir de ces formalités[620].

TIRCIS.

Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!

MÉLITE.

C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne; Mais par là tu peux voir que mon affection Prend confiance entière en ta discrétion.

TIRCIS.

Vous la verrez toujours, dans un respect sincère, Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit; Et si vous en voulez un serment par écrit, Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.

MÉLITE.

Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730 Je le prends toutefois comme un précieux gage Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.

TIRCIS[622].

O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?

FIN DU SECOND ACTE.

[545] Var. Je l'avois bien prévu que cette âme infidèle. (1633-57)

[546] Var. Même dès leur abord, je lus sur son visage. (1633-57)

[547] Var. [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;] Mais hélas! qui pourroit gauchir sa destinée[547-a]? Son immuable loi dans le ciel burinée Nous fait si bien courir après notre malheur, Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur: Le perfide qu'il est me doit sa connoissance; C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance; C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment, Ai jeté de mes maux le premier fondement. [Depuis, cette volage évite ma rencontre.] (1633-57)

[547-a] Mais il faut que chacun suive sa destinée. (1644-57)

[548] Var. Presques à tous moments le ramène en lui-même. (1633-68)

[549] Var. Que les moins avisés verroient ses passions. (1633-60)

[550] Var. Cependant chaque jour au babil attachés. (1633-57) Var. Cependant chaque jour aux discours attachés. (1660-68)

[551] Var. Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire, Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire. Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57)

[552] Var. De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648)

[553] Var. Vous savez que son âme en est trop dépourvue. (1657)

[554] Var. [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,] Ses chemins par ici s'adressent tous les jours, Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours. MÉL. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise, Puisqu'outre que l'amour comme lui je méprise, Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57)

[555] Var. Il ne tardera guère à changer de langage. (1633-57)

[556] Var. Vraiment, c'est bien à vous que j'en dois rendre conte[556-a]. ÉR. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57)

[556-a] Voyez la note [497] relative à la première variante de la page 150.

[557] Var. Qu'on murmure partout du trop de privauté. (1633-60)

[558] Var. C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57) Var. C'est là donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660)

[559] Var. Tu me préfères donc un traître qui te flatte? Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate, De qui le choix brutal se porte au plus mal fait; Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet, Par le peu de rapport que nous avons ensemble, Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort: Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord. Il suffit; les destins bandés à me déplaire Ne l'arracheroient pas à ma juste colère. Tu démordras, parjure, et ta déloyauté Maudira mille fois sa fatale beauté. Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme, Dès demain un cartel l'heure et le lieu te nomme. Insensé que je suis! hélas, où me réduit Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit? Quel transport déréglé! Quelle étrange échappée! Avec un affronteur mesurer mon épée! C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder, Contre un traître qu'à peine on devroit regarder! Lui faisant trop d'honneur, moi-même je m'abuse; C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse: [Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison.] Vis doncques, déloyal, vis, mais en assurance Que tout va désormais tromper ton espérance, Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi, Et te rendront encor plus malheureux que moi. J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mélite Exécutera trop aussitôt que prescrite. Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil.

SCÈNE IV.

ÉRASTE, CLITON.

ÉR. Holà! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plaît-il? ÉR. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire? CLIT. Dans un empêchement fort extraordinaire, Je ne puis m'éloigner un seul moment d'ici. ÉR. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici Une part des effets qui suivent mes paroles. CLIT. Allons, malaisément gagne-t-on dix pistoles[559-a]! (1633-57)

[559-a] Après ce vers commence, sous le titre de scène V, notre scène IV, entre Tircis et Cloris.

[560] Ce mot est toujours écrit ainsi par Corneille, qui ne fait en cela que se conformer à l'usage général de son temps. Voyez le Lexique.

[561] Ce sonnet, composé, d'après Thomas Corneille, avant la comédie elle-même (voyez ci-dessus, p. 126), a été imprimé pour la première fois en 1632, à la page 147 des Meslanges poetiques qui suivent Clitandre. Ce texte primitif ne présente qu'une variante sans importance; le vers 487 commence ainsi:

Et quoiqu'elle ait, etc.

[562] Var. De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657 et 60)

[563] C'est-à-dire qui t'avait captivé. Franchise, dans le sens de liberté. Voyez le Lexique.

[564] Var. Dedans cette maîtresse aucun embrasement. (1633-60)

[565] Var. Qu'Éraste m'en retire et s'oppose à Mélite. (1633)

[566] Var. Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille à garder. (1633-57)

[567] Var. C'est seulement alors qu'il n'y a rien du nôtre[567-a]. (1657-63)

[567-a] Au sujet de cette leçon, qui figure, comme on le voit, dans plusieurs éditions, on lit dans les Fautes notables survenues pendant l'impression (édit. de 1663, tome I, p. LX): «Qu'il n'y a rien,» lisez: «qu'il n'y va rien.»

[568] Var. Un chacun à soi-même est son meilleur ami. (1633-57)

[569] Var. En dépit de tes feux n'emporte ta maîtresse. (1633)

[570] Var. Vaine frayeur pourtant dont je veux te guérir. TIRS. M'en guérir! CLOR. Laisse faire: Éraste sert Mélite, Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite Deux ans se sont passés. CLOR. Mais dedans ses discours Parle-t-il d'épouser? TIRS. Oui, presque tous les jours. CLOR. Donc, sans l'appréhender, poursuis ton[570-b] entreprise; Avecque tout son bien Mélite le méprise. [Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57) Var. Ce sont vaines frayeurs dont je te veux guérir. (1660)

[570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654)

[570-b] Son pour ton, dans l'édition de 1657, est évidemment une faute.

[571] Var. On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a]. De crainte qu'à la longue ils n'éteignent leur feu[571-b]. TIRS. Mais il faut redouter une mère. CLOR. Aussi peu. TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue.

[571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57) On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660)

[571-b] De peur qu'avec le temps ils n'éteignent leur feu. (1644-57) CLOR. Oui, mais déjà l'affaire en seroit résolue, Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57)

[572] Var. Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633)

[573] Var. Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57)

[574] Var. Un baiser refusé lui fera souvenir. (1633-48) Var. Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64)

[575] Var. Il baille une lettre à Cliton. (1633, en marge.)--Il lui donne une lettre. (1663, en marge.)

[576] Var. Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mélite A dedans ce papier sa passion décrite. (1633-57)

[577] Var. Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher. (1633 et 48-57)

[578] Var. Mais avec ton message Tâche si dextrement de tourner son courage. (1633-64)

[579] Var. Ma tête sur ce point me servira de plége[579-a]. (1657)

[579-a] De caution, de gage. Voyez le Lexique.

[580] En marge, dans l'édition de 1633: Cliton rentre.

[581] Var. Ces âmes du commun font tout pour de l'argent, Et sans prendre intérêt au dessein de personne, Leur service et leur foi sont à qui plus leur donne. Quand ils sont éblouis de ce traître métal, Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal; Le seul espoir du gain règle leur conscience. Mais tu reviens bientôt, est-ce fait? CLIT. Patience, Monsieur; en vous donnant un moment de loisir, Il ne tiendra qu'à vous d'en avoir le plaisir. (1633-57)

[582] En marge, dans l'édition de 1633: Cliton ressort brusquement.

[583] Var. Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir. (1660-68)

[584] En marge, dans l'édition de 1633: Philandre paroît et Éraste se cache.

[585] Ces mots manquent dans les éditions de 1633, de 1644 et de 1652-60; ils sont remplacés, dans celle de 1648, par ceux-ci: cependant qu'Éraste est caché.

[586] Var. Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre; Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur. (1633-57)

[587] Ainsi dans les éditions de 1633-48, de 1657 et de 1682; aye dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus haut, p. 109, note [406].

[588] Var. Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui saisit la main encore pleine de la lettre toute déployée. (1633, en marge.)--Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'épaule de Philandre. (1663, en marge.)

[589] Var. Portoit nos deux esprits à s'entre-négliger, Si bien que je cherchois par où m'en dégager. (1633-57)

[590] Var. Si ton feu commence à te lasser. (1633) Var. Si ton feu commence à se lasser. (1644-57)

[591] Var. Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57) Var. Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64)

[592] Var. Tout ce que je puis faire à son brasier naissant. (1633-68)

[593] Var. C'est de le revancher par un zèle impuissant. (1633-57)

[594] Var. De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frère. (1633-57)

[595] Var. Mais la peux-tu juger à l'autre comparable? PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57)

[596] Var. J'ai promis d'aimer l'une, et c'est où je m'arrête. ÉR. Avise toutefois, le prétexte est honnête. (1633-57)

[597] Var. Ce mieux gît en richesse PHIL. O le sale motif à changer de maîtresse! ÉR. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chèrement Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement. ÉR. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57)

[598] A l'insu. Voyez le Lexique.

[599] Var. N'ont rien qui soit bastant d'ébranler ma constance. (1633)

[600] Var. Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton, et rentre, tous deux chacun de leur côté. (1633, en marge.)--A Cliton, tout bas. (1644-60)

[601] A la place du mot seul ou seule, après le nom d'un personnage, on lit constamment, en marge, dans l'édition de 1663: Il est seul, elle est seule. Nous n'avons remarqué qu'une exception à cet usage. La première fois que cette indication se trouve dans Mélite, c'est-à-dire à la fin de la scène III du Ier acte, l'édition de 1663 ne porte en marge que le mot même du texte: seul.

[602] Var. Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre. (1633-60)

[603] Var. Elle paroît au travers d'une jalousie, et dit ces vers cependant qu'Éraste lit le sonnet tout bas. (1633, en marge.)--Elle les regarde à travers une jalousie cependant qu'Éraste lit le sonnet. (1663, en marge.)

[604] En marge, dans l'édition de 1633: Il montre du doigt la fin de son sonnet à Éraste.

[605] Var. A ce divin objet dont ton âme est blessée. (1633-57)

[606] Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir et Tirsis le ramasse. (1633, en marge.) Il lui rend le sonnet. (1663, en marge.)

[607] En marge, dans l'édition de 1633: Mélite se retire de la jalousie et descend.

[608] Var. Hélas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57)

[609] Var. Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue! (1633-57)

[610] Var. Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi. (1633-68)

[611] Dans les éditions antérieures à 1660, cette scène et la précédente n'en forment qu'une.

[612] Dans certains exemplaires de l'édition de 1633, notamment dans celui de la Bibliothèque impériale qui est marqué Y-3801/+A, ce vers est dit par Mélite et non par Tircis, dont le couplet ne commence qu'au vers suivant.

[613] Var. Et c'est de là que vient cette fuite impourvue. (1633)

[614] C'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, ne détournerait pas. Voyez le Lexique.

[615] Var. Bien que ce soit un heur où prétendre je n'ose. (1633-57)

[616] Volontés sujettes, volontés soumises à une mère. La réponse de Mélite éclaircit parfaitement ce que cette expression pourrait avoir d'obscur.

[617] Var. Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57) Var. Consultez en vous-même un moment vos appas. (1660)

[618] Var. Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprême. (1633-57)

[619] Var. Je m'en voudrois remettre à son commandement. (1633-60)

[620] Var. [Dispensent mon devoir de ces formalités.] TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche M'assure entièrement que mon amour te touche. MÉL. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est: Un peu de violence en t'excusant te plaît. MÉL. Folâtre, j'aime mieux abandonner la place, Car tu sais dérober avec si bonne grâce Que bien que ton larcin me fâche infiniment, Je ne puis rien donner à mon ressentiment. TIRS. Auparavant l'adieu reçois de ma constance Dedans ce peu de vers l'éternelle assurance. MÉL. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48)

[621] Var. [Mélite veut te croire autant et plus que lui][621-a]. TIRSIS. Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se dérobe[621-b]. Par ce refus mignard qui porte un sens contraire, Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire. O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48)

[621-a] Mélite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64)

[621-b] TIRSIS, lui coulant le sonnet dans le bras. (1644 et 48)

[622] Var. TIRCIS, seul. (1652-60)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILANDRE.

Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735 D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible. Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit, Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624]. Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740 Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. Souvenirs importuns d'une amante laissée, Qui venez malgré moi remettre en ma pensée Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745 Que le sommeil ait peine à me le retracer, Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie, Et retournant trouver celle qui vous envoie, Dites-lui de ma part pour la dernière fois Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750 Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme, Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme, Je souhaite en faveur de ce reste de foi Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626]. Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755 Est de tous nos desirs souveraine maîtresse, Dispose de nos coeurs, force nos volontés, Et que par son pouvoir nos destins surmontés Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle; Enfin que tous mes voeux....

SCÈNE II.

TIRCIS, PHILANDRE.

TIRCIS.

Philandre!

PHILANDRE.

Qui m'appelle?

TIRCIS.

Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.

PHILANDRE.

Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].

TIRCIS.

J'userois envers toi d'une sotte prudence, Si je faisois dessein de te dissimuler 765 Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.

PHILANDRE.

En effet, si l'on peut te juger au visage, Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628], Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend, Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770 Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.

TIRCIS.

Que fera le sujet, si les signes t'étonnent? Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner; C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.

PHILANDRE.

Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775

TIRCIS.

Possesseur, autant vaut....

PHILANDRE.

De quoi?

TIRCIS.

D'une maîtresse, Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629] De son seul entretien peut ravir un amant: En un mot, de Mélite.

PHILANDRE.

Il est vrai qu'elle est belle; Tu n'as pas mal choisi; mais....

TIRCIS.

Quoi, mais?

PHILANDRE.

T'aime-t-elle?

TIRCIS.

Cela n'est plus en doute.

PHILANDRE.

Et de coeur?

TIRCIS.

Et de coeur, Je t'en réponds.

PHILANDRE.

Souvent un visage moqueur N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.

TIRCIS.

Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630].

PHILANDRE.

Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785 J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons, Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631], S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte; J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790 Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse, Et pratiquoient sous main d'autres affections; Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795

TIRCIS.

Et de ce petit nombre est celle qui m'engage: De sa possession je me tiens aussi seur[634] Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.

PHILANDRE.

Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635], Ces deux amours auront une pareille issue. 800

TIRCIS.

Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.

PHILANDRE.

Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord. Cependant apprends-moi comment elle te traite, Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].

TIRCIS.

Une parfaite ardeur a trop de truchements 805 Par qui se faire entendre aux esprits des amants: Un coup d'oeil, un soupir[637]....

PHILANDRE.

Ces faveurs ridicules[638] Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules. N'as-tu rien que cela?

TIRCIS.

Sa parole et sa foi.

PHILANDRE.

Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810 Les petites douceurs, les aimables tendresses[639] Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses. Quelques lettres du moins te daignent confirmer Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?

TIRCIS.

Recherche qui voudra ces menus badinages, 815 Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages; Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.

PHILANDRE.

Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640].

TIRCIS.

J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre, Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820 Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux....

PHILANDRE.

Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.

TIRCIS.

Je ne connois que lui qui soupire pour elle.

PHILANDRE.

Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]: Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825 Un rival inconnu possède ses amours, Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, Par lettres chaque jour lui fait don de son âme.

TIRCIS.

De telles trahisons lui sont trop en horreur.

PHILANDRE.

Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830 Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre; Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel lui a refusées.

PHILANDRE.

Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?

TIRCIS.

Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.

PHILANDRE.

La raison?

TIRCIS.

Le porteur a su combien je t'aime, 835 Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644], Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.

PHILANDRE.

Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis, Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645].

TIRCIS.

On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840 Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.

PHILANDRE.

Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646], Et puisqu'il est pour toi....

TIRCIS.

Que ta longueur me tue! Dépêche.

PHILANDRE.

Le voilà que je te restitue.

AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la soeur ont repu leurs espérances.

PHILANDRE.

Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845 Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]?

TIRCIS.

Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée Sert à ton changement d'un sujet de risée? C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648], D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850 C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649] Un amour qui pour moi devoit être sans bornes? Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650] Un si cruel affront se répare soudain: Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855

PHILANDRE.

Si pour te voir trompé tu te déplais au monde, Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher; Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651].

TIRCIS.

Quoi! tu crains le duel?

PHILANDRE.

Non; mais j'en crains la suite, Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860 Et du plus beau succès le dangereux éclat Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.

TIRCIS.

Tant de raisonnement et si peu de courage Sont de tes lâchetés le digne témoignage. Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865

PHILANDRE.

Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer. Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite, J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite. Adieu.

SCENE III.

TIRCIS.

Tu fuis, perfide, et ta légèreté, T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870 Reviens, reviens défendre une place usurpée: Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi; Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875 Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]? O lettres, ô faveurs indignement placées, A ma discrétion honteusement laissées! 880 O gages qu'il néglige ainsi que superflus! Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653]; Je ne sais qui des trois doit rougir davantage; Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885 De n'avoir rien prévu de leur déguisement. Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle, Changeant d'affection, prît un traître comme elle, Et que le digne amant qu'elle a su rechercher A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890 Cependant j'en croyois cette fausse apparence Dont elle repaissoit ma frivole espérance; J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour, Étoient de la partie en un si lâche tour. O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895 Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? Non, non, il n'en est rien: une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté. Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900 Mélite me chérit, elle me l'a juré: Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654]. Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905 Sa parole a laissé son coeur entre mes mains. A ce doux souvenir ma flamme se rallume; Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger; Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910 Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]! Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657]; La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658], Et ces traits de sa plume osent encor parler[659], Et laissent en mes mains une honteuse image, 915 Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage. Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660] D'un excès de douleur se trouvent accablés[661]; Un si cruel tourment me gêne et me déchire, Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920 Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins Ce faux soulagement, en mourant sans témoins, Que mon trépas secret empêche l'infidèle D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.

SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

CLORIS.

Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925 Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas? Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître? O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître! Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards S'élancent incertains presque de toutes parts! 930 Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]! Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]

TIRCIS.

Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935 De mon sort rigoureux qui demande ma vie, Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. En nos chastes amours de tous deux on se moque[665] Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666] Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].

CLORIS.

Ne m'échappe donc pas.

TIRCIS.

Ma soeur, je te supplie....

CLORIS.

Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945 Et nous aviserons à te laisser courir.

TIRCIS.

Hélas! quelle injustice!

CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].

Est-ce là tout, fantasque? Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, Oses-tu te fâcher d'être désabusé? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950 Apprends que les discours des filles bien sensées[670] Découvrent rarement le fond de leurs pensées, Et que les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement. Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955 Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671]; Assez d'autres objets y sauront te ravir[672]. Ne t'inquiète point pour une écervelée Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960 Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673] Ont assez de malheur pour en être écoutés. Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674]; Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675]; Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965 Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours, Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677]; Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais; 970 Les infidélités font ses jeux ordinaires; Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.

TIRCIS.

Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975 Que ce soient vérités, que ce soient impostures, Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir. Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.

SCÈNE V.

CLORIS.

Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980 Un volage me quitte, et je le quitte aussi: Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci. Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent; Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985 Et la fît-on à faux éclater par les yeux, C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679] Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. Que Philandre à son gré rende ses voeux contents; S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990 Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose. Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avoit fait bonne part de son aveuglement. On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995 Dans la même folie une autre embarrassée[680] Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, Pour se donner l'honneur de faillir après moi. Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681] Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000 A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer, Et sur cette croyance elle en a pris envie: Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005 Dieux, par là seulement punissez son péché! Elle verra bientôt que sa digne conquête[682] N'est pas une aventure à me rompre la tête. Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010 Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire! Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire, Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. Je me veux toutefois en venger par malice, 1015 Me divertir une heure à m'en faire justice: Ces lettres fourniront assez d'occasion D'un peu de défiance et de division. Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020 En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.

SCÈNE VI.

PHILANDRE, CLORIS.

CLORIS.

Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?

PHILANDRE.

Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune M'empêche de jouir de ma bonne fortune, Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025 Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.

CLORIS.

J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime: Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.

PHILANDRE.

Me veux-tu quelque chose?

CLORIS.

Il t'ennuie avec moi; Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030 Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse, Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035 Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685] Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....

PHILANDRE.

Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040 S'osera dispenser.

CLORIS.

Aussi tu me promets, Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais; Autrement, ne crois pas....

PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].

Cela s'en va sans dire: Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire: Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045

CLORIS, les resserrant[687].

Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne, Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne: Je les garderai mieux, tu peux en assurer La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050

PHILANDRE.

Un homme doit souffrir d'une fille en colère; Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère: Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....

CLORIS.

Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien! Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre; Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre, Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.

PHILANDRE.

L'effet en fera foi, s'il en a le courage. Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060 Tremble.

CLORIS.

J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu: Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[623] Var. Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57)

[624] Var. Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses. (1633-60)

[625] Var. Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)

[626] Var. [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.] Dites-lui de ma part que depuis que le monde Du milieu du chaos tira sa forme ronde, C'est la première fois que ces vieux ennemis, Le change et la raison, sont devenus amis; [Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633)

[627] Var. Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)

[628] Var. [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,] Je ne croirai jamais qu'à force de rêver Au sujet de ta joie, on le puisse trouver: [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.] (1633-57)

[629] Var. Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant. (1633-57)

[630] Var. Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57)

[631] Var. Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633)

[632] Qui se laisse prendre à.... tromper par....

[633] Var. Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)

[634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières éditions de son théâtre. Voyez le Lexique.

[635] Var. Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57)

[636] Var. Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)

[637] Var. Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)

[638] Var. Ces choses ridicules Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57)

[639] Var. Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche, T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche, Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas Que ma témérité profane ses appas, Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence, Ce secret, étouffé dans la nuit du silence, N'échapperoit jamais à ma discrétion. PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages D'une vraie amitié sont d'inutiles gages; Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b]. PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi. TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire, Mais il n'a garde d'être en état de me nuire: Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé. PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé. TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)

[639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: toute autre, pour tout autre.

[639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi. (1644-57)

[640] Var. J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi. (1663)

[641] Tenir en cervelle, inquiéter, tenir dans l'inquiétude. Voyez le Lexique.

[642] Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par faveur. (1633-57)

[643] Affronter, tromper avec audace.

[644] Var. Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même, D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)

[645] Var. Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57)

[646] Var. C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu Encore une, qu'il faut que je te restitue. TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57)

[647] Var. Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57)

[648] Var. Qu'à tes suasions Mélite osant manquer A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer? Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes [Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57)

[649] Suborner, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le Lexique.

[650] Var. Avise à te défendre; un affront si cruel Ne peut se réparer à moins que d'un duel: [Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57)

[651] Var. [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:] Il me faudroit après, par une prompte fuite, Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite. TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas: Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a]. PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose. TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose Ni mon sang ni ma vie en péril exposer. Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer. Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve Mérite que pour elle ainsi je me conserve.

SCÈNE III.

TIRSIS.

Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57)

[651-a] Voyez p. 161, note [542].

[652] Var. [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?] Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse, Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse. Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser? N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser? [O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633)

[653] Var. Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus, De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse; Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse, Son amant un poltron, et moi sans jugement, De n'avoir rien prévu de son déguisement. Mais que par ses transports ma raison est surprise! Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise! (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir) Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a]. Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage, Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur Que les vains mouvements d'une juste douleur. Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître. Traître et poltron! voilà les belles qualités Qui retiennent les sens de Mélite enchantés. Aussi le falloit-il que cette âme infidèle, [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,] Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b] Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher, Cependant que, leurré d'une fausse apparence, Je repaissois de vent ma frivole espérance. Mais je le méritois, et ma facilité Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c]. Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d], A ces petits larcins pris d'une force aisée. Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour Fussent de la partie en un si lâche tour? Auroit-on jamais vu tant de supercherie, Que tout l'extérieur ne fût que piperie? [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)

[653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)

[653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)

[654] Var. Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)

[655] Var. Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser: J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)

[656] Var. C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère. (1633-57)

[657] Var. Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère. (1648-57)

[658] Var. Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés, Et ces traits de sa plume ici me sont restés, Qui dépeignant au vif son perfide courage, Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)

[659] Var. Et ces traits de sa plume, osant encor parler, Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)

[660] Var. Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés. (1633)

[661] Var. D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)

[662] Var. [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:] Aussi ma prompte mort le va bientôt finir; Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre, Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a]; Mon âme par dépit tâche d'abandonner Un corps que sa raison sut si mal gouverner. Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues, S'en vont les distiller en larmes continues, Larmes qui donneront pour juste châtiment A leur aveugle erreur un autre aveuglement; Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite, Comme insensiblement me porter chez Mélite, Me porteront sans eux en quelque lieu désert, En quelque lieu sauvage à peine découvert, Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste, Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste, Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins, Que mon trépas secret fera que l'infidèle Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)

[662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[663] Var. Tu manques à la fois de poumon et d'haleine. (1633-60)

[664] Var. Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens? (1633-57)

[665] Var. En nos chastes amours de nous deux on se moque. (1633-60)

[666] Var. Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler. (1633)

[667] Var. Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler. (1633-57)

[668] Var. Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir, Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)

[669] Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données. (1633, en marge.)--Elle lit les lettres qu'il lui a données. (1663, en marge.)

[670] Var. Apprends que les discours des filles mieux sensées. (1633-60)

[671] Qui vaille la servir, qui vaille qu'on la serve.

[672] Var. Tant d'autres te sauront en sa place ravir, Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)

[673] Var. Par les premiers venus qui flattant ses beautés. (1633-57)

[674] Var. Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte; Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)

[675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première variante.

[676] Var. Et peut-être demain (tant elle aime le change!). (1633-57)

[677] Var. Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent, Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent, A qui les trahisons deviennent ordinaires, Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)

[678] Var. Penses-tu, m'amusant avecque des sottises, Par tes détractions rompre mes entreprises? Non, non, ces traits de langue épandus vainement Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)

[679] Var. C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance. Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller, Et si d'autres que moi ne le vont rappeler, Il usera ses jours à courtiser Mélite; Outre que l'infidèle a si peu de mérite, Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)

[680] Var. Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)

[681] Var. Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde. (1633)

[682] Var. Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose, Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose. Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)

[683] Voyez au Complément des variantes, p. 251.

[684] Var. Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore. (1660)

[685] Var. Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)

[686] Var. Il reconnoît les lettres. (1663, en marge.)[686-a]

[686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène suivant dans les éditions de 1644-57.

[687] Var. Elle les resserre. (1663, en marge.)

[688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Voyez le Lexique.

[689] Un des personnages de la Veuve (acte III, sc. III, note [1443]) parle de la comédie de Mélite et mentionne

Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLITE, LA NOURRICE.

LA NOURRICE.

Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].

MÉLITE.

Ton importunité n'est pas à supporter: 1065 Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?

LA NOURRICE.

Les visites d'Éraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070 Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère; Mais je pourrois enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.

MÉLITE.

C'est à moi de trembler après cette menace, 1075 Et toute autre du moins trembleroit en ma place.

LA NOURRICE.

Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine: Apprends-moi ce que c'est.

MÉLITE.

Veux-tu que je devine? 1080 Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.

LA NOURRICE.

Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie: D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085 Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit et que voit la jeunesse Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090 Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée[691], Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693]. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095 Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694], Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695]. Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100 Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105 Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697], A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède. Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110

MÉLITE.

Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage: Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.

LA NOURRICE.

J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115 Promptement le motif de cette maladie[698].

MÉLITE.

Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi, Tu saurois que Tircis....

LA NOURRICE.

Quoi? son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?

MÉLITE.

Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120 Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699], Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.

LA NOURRICE.

J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde; Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125 Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

MÉLITE.

Le bien ne touche point un généreux courage.

LA NOURRICE.

Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.

MÉLITE.

Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130

LA NOURRICE.

Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].

MÉLITE.

Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.

LA NOURRICE.

On a trop de mérite étant riche à ce point.

MÉLITE.

Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?

LA NOURRICE.

Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135

MÉLITE.

Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable: Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des coeurs abattus.

LA NOURRICE.

Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?

MÉLITE.

Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140 Étant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement, Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702] Souvent par l'abondance aux vices nous convie.

LA NOURRICE.

Enfin je reconnois....

MÉLITE.

Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145 Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.

LA NOURRICE.

Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. Si ta mère le sait....

MÉLITE.

Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704] 1150

LA NOURRICE.

Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.

MÉLITE.

Ta curiosité te met trop en cervelle[705]. Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend.

SCÈNE II.

CLORIS, MÉLITE.

CLORIS.

Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155 Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706], Ni même en rien savoir sans les en avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160 Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection.

MÉLITE.

Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165 Je renonce à choisir une seconde fois, Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.

CLORIS.

Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins, C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170

MÉLITE.

Si je n'avois de lui qu'une foible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709], Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.

CLORIS.

Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175 Plus que je ne faisois auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710], Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711] Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180

MÉLITE.

Le pousser à me faire une infidélité[712], C'est assez mal user de cette autorité.

CLORIS.

Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.

MÉLITE.

Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185

CLORIS.

Quand il n'en auroit point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne.

MÉLITE.

Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne.

CLORIS.

Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190 Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre?

MÉLITE.

De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'étoit à Cloris que je croyois parler.

CLORIS.

Vous ne vous trompez pas.

MÉLITE.

Donc, pour mieux me railler[715], La soeur de mon amant contrefait ma rivale? 1195

CLORIS.

Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716] Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime; Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200 Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner[717] son inclination.

MÉLITE.

Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!

CLORIS.

La pure vérité.

MÉLITE.

Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205 Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.

CLORIS.

Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719]. Tenez, voyez, lisez.

MÉLITE.

Ah, Dieux! quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main.

CLORIS.

Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210 Que vous persisteriez dans la méconnoissance: Je les vous laisse. Adieu.

MÉLITE.

Tout beau, mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720], Pour faire retomber l'affront sur son auteur.

CLORIS.

Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215 Que sert le désaveu quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...?

MÉLITE.

Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre....

CLORIS.

Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721] Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.

SCÈNE III.

LISIS, MÉLITE, CLORIS.

LISIS, à Cloris.

Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722] Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi 1225 Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.

MÉLITE.

Quoi! son frère au cercueil!

LISIS.

Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230 Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723], Et mes yeux désolés....

MÉLITE.

Je n'en puis plus; je pâme.

CLORIS.

Au secours! au secours!

SCÈNE IV.

CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS.

CLITON.

D'où provient cette voix?

LA NOURRICE.

Qu'avez-vous, mes enfants?

CLORIS.

Mélite que tu vois....

LA NOURRICE.

Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235 Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.

LISIS, à Cliton.

Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter.

CLITON, à Lisis[724].

Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].

CLORIS[726].

Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240

SCÈNE V.

ÉRASTE.

A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étois promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245 Philandre et sa Cloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728] Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250 La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère, Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité[730]. Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255

SCÈNE VI.

ÉRASTE, CLITON.

CLITON.

Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument.

ÉRASTE.

Courage! tout va bien, le traître m'a fait place; Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260 D'un favorable coup la mort me l'a ravi.

CLITON.

Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi.

ÉRASTE.

Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable?

CLITON.

Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731] Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265

ÉRASTE.

Ah ciel! s'il est ainsi....

CLITON.

Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732], Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270

ÉRASTE.

Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733] Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734], Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275 Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735]; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285 Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737]. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290 Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295 Tournât si lâchement tant d'amour en furie? Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus; Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300 Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle[738] Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305 Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310 Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315 Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739], N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320 Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Charon cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740] A vous faciliter ce passage interdit. 1330

CLITON.

Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741] Par l'effort des douleurs dont elle est accablée Figure à votre vue....

ÉRASTE.

Ah! te voilà, Charon; Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335

CLITON.

Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]: Reconnoissez Cliton.

ÉRASTE.

Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340 Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.

(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre[745].)

SCÈNE VII.

PHILANDRE.

Présomptueux rival, dont l'absence importune[746] Retarde le succès de ma bonne fortune[747], As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur 1345 Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur? Que devient à présent cette bouillante envie De punir ta volage aux dépens de ma vie? Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content: Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. 1350 Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite Se rit impunément de ma vaine poursuite. Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur, En demeurer toujours l'injuste possesseur, Ou que ma patience, à la fin échappée 1355 (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), Oubliant le respect du sexe et tout devoir, Ne laisse point sur elle agir mon désespoir?

SCÈNE VIII.

ÉRASTE, PHILANDRE.

ÉRASTE.

Détacher Ixion pour me mettre en sa place! Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. 1360 Ai-je avec même front que cet ambitieux[749] Attenté sur le lit du monarque des cieux? Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750]; Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains 1365 Essayons d'écarter ces monstres inhumains. A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines; Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes. Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants.

PHILANDRE.

Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751]. 1370 Éraste, cher ami, quelle mélancolie Te met dans le cerveau cet excès de folie?

ÉRASTE.

Équitable Minos, grand juge des enfers, Voyez qu'injustement on m'apprête des fers. Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, 1375 Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, Que Mélite après lui redouble ce malheur, Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; 1380 Lui seul en est la cause, et son esprit léger, Qui trop facilement résolut de changer; Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752], La main que vous voyez les a toutes écrites.

PHILANDRE.

Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753] 1385 Te donnent des tourments pires que mille morts; Je t'obligerois trop de t'arracher la vie, Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie Par les folles horreurs de cette illusion. Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion! 1390

SCÈNE IX.

ÉRASTE.

Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton: Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide 1395 Je porte le courage et les forces d'Alcide. Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière; 1400 J'irai du fond d'enfer dégager les Titans, Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754].

SCÈNE X.

LISIS, CLORIS.

LISIS.

N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755]; 1405 Mais ayant su de lui son déplorable sort, Je voulois éprouver par cette triste feinte Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756], Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. 1410 Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, Afin que nous puissions découvrir cette ruse, Et que Tircis en soit de tout point éclairci, Sois sûre que dans peu je te le rends ici. Ma parole sera d'un prompt effet suivie: 1415 Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; C'est assez que je passe une fois pour trompeur.

CLORIS.

Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes Refusoient de couler pour de fausses alarmes, 1420 Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757] Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; Et je n'étudiai cette douleur menteuse Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758] Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759]. 1425

LISIS.

Après tout, entre nous, confesse franchement[760] Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, Jusques au désespoir fort rarement se pique: Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. 1430

CLORIS.

Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761]; Autrement je saurois t'apprendre à discourir.

LISIS.

Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[690] Var. [M'accuse injustement d'être trop peu discrète.] MÉL. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur: Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur? LA NOURR. Un chacun fait à l'oeil des remarques aisées, Qu'Éraste, abandonnant ses premières brisées, Pour te mieux témoigner son refroidissement, Cherche sa guérison dans un bannissement. Tu m'en veux cependant ôter la connoissance; Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance, Par ce que tous les jours en tes affections Tu reçois de profit de mes instructions[690-a], Apprends-moi ce que c'est. MÉL. Et que sais-je, Nourrice, Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice? Ennuyé d'un esprit si grossier que le mien, [Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.] (1633-57)

[690-a] Dans l'édition de 1657, probablement par erreur:

Parce que tous les jours, en tes affections, Tu reçois du profit de mes instructions.

[691] Var. Rembrase assez souvent une âme dégagée. (1633-57)

[692] Dispenser à.... accorder la dispense, la permission nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à....

[693] Var. D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix. (1633-57)

[694] Var. Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde. (1633-57)

[695] Var. Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours. (1633, 44 et 52-57) Var. Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours. (1648)

[696] Var. [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:] Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois, En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts, Et si l'un te dérobe un baiser par surprise, Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise; Que l'un et l'autre juge, à ton visage égal, Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival. Partage bien les tiens, et surtout sache feindre, De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57)

[697] Var. Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes, A qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. (1633-57)

[698] Var. [Promptement le motif de cette maladie.] MÉL. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier! Son ami plus intime et son plus familier! [N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?] (1633-57)

[699] Var. Et si dans ce jourd'hui je l'avois écarté, Tu verrois dès demain Éraste à mon côté. LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde. (1633-57)

[700] Var. Auprès de sa splendeur toute autre est trop petite. (1633-57)

[701] On lit dans l'édition de 1633: tu te places, pour tu le places; mais c'est évidemment une faute d'impression.

[702] L'édition de 1633 porte, mais ce doit être aussi une faute:

Et d'un riche honteux la richesse suivie.

[703] Var. Qu'avecque tout son bien Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60)

[704] Var. [Et rentre, que je parle à la soeur de Tirsis:] Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle. [LA NOURR. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.] MÉL. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend.] (1633-57)

[705] Mettre en cervelle, inquiéter. Voyez plus haut, p. 192, note [641].

[706] Var. Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir. (1633-57)

[707] Var. Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix. (1633-60)

[708] La leçon de 1657:

C'est l'homme qui de tous l'a mérité le moins,

est certainement une faute d'impression.

[709] Var. Mais je m'étonne fort que vous l'osez blâmer, Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57)

[710] Var. Après cela jugez si je le peux haïr. (1633) Var. Jugez après cela si je le puis haïr. (1644-57)

[711] Var. Puisque sa trahison m'est un grand témoignage. (1633-57)

[712] Var. Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal, Le poussant à me faire un tour si déloyal. (1633-57)

[713] Var. Quoi! son devoir l'oblige à l'infidélité! CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilité. (1633-57)

[714] Var. Sur un serment commun d'être un jour sa moitié. (1633-57)

[715] Var. Doncques, pour me railler. (1633-57)

[716] Var. Doncques, pour m'éblouir, une âme déloyale. (1633-57)

[717] Voyez plus haut, p. 194, note [649].

[718] L'édition de 1664 donne: vous croiriez, pour vous croirez, ce qui est sans doute une faute d'impression.

[719] Var. Vous en voulez bien croire au moins votre écriture. (1633-57)

[720] Var. Veut savoir par avant le nom de l'imposteur, Afin que cet affront retombe sur l'auteur. CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue: Mélite, que vous sert de faire l'entendue? La chose étant si claire, à quoi bon la nier? (1633-57)

[721] Var. C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif, A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57)

[722] Var. Pouvez-vous demeurer auprès d'une personne Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne? Quittez cette infidèle, et venez avec moi. (1633-57)

[723] Var. Dedans ce désespoir a rendu sa belle âme. MÉL. Hélas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pâme. (1633-57)

[724] Les mots: à Lisis, manquent dans les éditions de 1633-60.

[725] Var. Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657)

[726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'édition de 1633 dont il a été parlé à la note [612] de la page 183: Cliton et la Nourrice emportent Mélite pâmée en son logis, où Cloris les suit, appuyée sur Lisis.

[727] Var. CLORIS, à Lisis. (1633, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, cité à la note précédente, et 1644-60.)

[728] Var. Mais à quelle raison leurs âmes désunies. (1633-63)

[729] Var. Fuyez de mon penser, inutiles remords; J'en ai trop de sujet de leur être contraire: Cloris m'offense trop, étant soeur d'un tel frère. (1633-57)

[730] Var. [N'a que la peine due à sa crédulité.] Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle; Faisons tous nos efforts à nous rapprocher d'elle, Et tâchons de rentrer en son affection, Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a]. Cliton sort de chez elle.

SCÈNE VI.

ÉRASTE, CLITON.

ÉR. Eh bien! que fait Mélite? [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57)

[730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654)

[731] Var. Monsieur, il est tout vrai: le moment déplorable. (1633-60)

[732] Var. Ce pair d'amants sans pair est sous la sépulture. (1633-57) Var. Ces malheureux amants treuvent la sépulture. (1660)

[733] Var. Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime M'obliger en taisant la moitié de mon crime? (1633-57)

[734] Var. Achève tout d'un trait: dis que maîtresse, ami. (1633-57)

[735] Var. Par ma fraude a perdu la lumière des cieux. (1633-57)

[736] Var. [Falsifié, trahi, séduit, assassiné,] Que j'ai toute une ville en larmes convertie: [Tu n'en diras encor que la moindre partie.] Mais quel ressentiment! quel puissant déplaisir! Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-là nous saisir, Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une âpre tristesse Réduise au même point après lui sa maîtresse? CLIT. Tous ces discours ne font.... ÉR. Laisse agir ma douleur, Traître, si tu ne veux attirer ton malheur: Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie. La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie! [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour.] (1633-57)

[737] Var. [Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames;] J'ignorois que, pour être exemptes de ses coups, Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous. [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares] Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares! Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux! Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse, Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse; J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur, Et seul de ces malheurs[737-a] le détestable auteur. Mon courage, au besoin se trouvant trop timide Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide, Je fis à mon défaut combattre son ennui, Son deuil, son désespoir, sa rage, contre lui. Hélas! et falloit-il que ma supercherie Tournât si lâchement son amour en furie? Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur, Contre une âme innocente allumer sa fureur? Falloit-il le forcer à dépeindre Mélite Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]? [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57)

[737-a] Les éditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur sans doute: «ses malheurs,» pour «ces malheurs.»

[737-b] Les quatre derniers vers, depuis: «Falloit-il, l'aveuglant, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[738] Var. Et que par ma main propre un juste sacrifice De mon coupable chef venge mon artifice[738-a]. Avançons donc, allons sur cet aimable corps Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts. D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle? Mon pied, qui me dédit, contre moi se rebelle. [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57)

[738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte, manquent dans les éditions de 1644-57.

[739] Var. Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux, Ne te colère point contre mon insolence, [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.] Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau, Avec mon souvenir étouffer mon bourreau; Non, je ne prétends pas une faveur si grande; Réponds-moi seulement, réponds à ma demande: As-tu vu ces amants? Tirsis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais que dis-je? insensé! Le père de l'oubli, dessous cette onde noire, Pourroit-il conserver tant soit peu de mémoire? Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds Le Léthé pêle-mêle et ces gouffres profonds; Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance, De tout ce qui se passe a tant de connoissance, Que les Dieux n'oseroient vers lui s'être mépris. Mais le traître se tait, et tenant ces esprits Pour le plus grand trésor de son funeste empire, De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, faute de tombeaux. (1633-57)

[740] Var. Dites, et je promets d'employer mon crédit. (1633-60)

[741] Var. Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'égare: Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Ténare; Revenez à vous-même. [ÉR. Ah! te voilà, Charon.] (1633-57)

[742] Var. Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage. (1633-57)

[743] Fondre, aller au fond, s'engloutir.

[744] Var. [Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes][744-a]. CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b] Souvent on ne rencontre à gagner que des coups: Si jamais un amant fut dans l'extravagance, Il s'en peut bien vanter avec toute assurance. ÉRASTE, se jetant sur ses épaules[744-c]. Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi? [Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.] (1633-57)

[744-a] Il n'en aura que trop d'Éraste, de ses crimes. (1657)

[744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57)

[744-c] Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du théâtre. (1633, en marge.)

[745] Ce jeu de scène est omis dans l'édition de 1660; dans celle de 1664, il est placé entre les deux derniers vers de la scène. Voyez p. 223, note [744-c].

[746] Var. Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57)

[747] Var. [Retarde le succès de ma bonne fortune,] Et qui, sachant combien m'importe ton retour, De peur de m'obliger n'oserois voir le jour, As-tu sitôt perdu cette ombre de courage Que te prêtoient jadis les transports de ta rage? Ce brusque mouvement d'un esprit forcené Relâche-t-il sitôt ton coeur efféminé? [Que devient à présent cette bouillante envie.] (1633)

[748] On lit dans l'édition de 1654: «Il ne tient plus à toi,» pour «qu'à toi.» C'est évidemment une faute, ainsi qu'à la page suivante, la leçon de 1657 v. 1359: «Détachez Ixion;» et au vers 1360 le singulier mégère, pour mégères, dans les éditions de 1660-64.

[749] Var. Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57) Var. Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64)

[750] Var. Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides. (1633-60)

[751] Var. Il semble à ces discours qu'il ait perdu le sens. (1633-57)

[752] Var. Car des lettres qu'il a de la part de Mélite, Autre que cette main n'en a pas une écrite. (1633-57)

[753] Var. Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633) Var. Je te laisse impuni, traître, car tes remords. (1644-57) Var. Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660)

[754] Bien que Claveret ne conteste pas à Corneille l'invention de la frénésie d'Éraste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait être tenté de croire que notre poëte en a pris l'idée dans la Climène de C. S. sieur de la Croix, représentée, suivant les frères Parfait, en 1628 (Histoire du théâtre françois, tome IV, p. 401). Le berger Liridas, pensant que Climène est morte, devient fou de chagrin; dans son délire, il veut obliger un magicien, qu'il prend pour Pluton, à rendre la vie à son amante, et lui dit:

Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments, Sans pouvoir prendre part à nos contentements; J'épouserai Climène, et pour ma concubine Je prendrai, s'il me plaît, ta femme Proserpine.

[755] Var. N'en doute aucunement, ton frère n'est point mort. (1633-57)

[756] Var. Si ce coeur, recevant quelque légère atteinte. (1633)

[757] Var. Dont les plus furieux et plus rudes assauts Avoient bien de la peine à m'émouvoir à faux. (1633-57)

[758] Var. Qu'à cause que j'étois parfaitement honteuse. (1633-57)

[759] Var. Qu'un autre[759-a] en témoignât plus de ressentiment. (1633-60)

[759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le vers 1387 de Clitandre. Voyez le Lexique; voyez aussi la première variante de la p. 241 (note [796]) et la huitième de la p. 363 (note [1214]).

[760] Var. Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57)

[761] Var. D'aller vite d'un mot ranimer sa maîtresse; Autrement je saurois te rendre ton paquet. LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CLITON, LA NOURRICE.

CLITON.

Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435

LA NOURRICE.

Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants Que de violenter sa raison et ses sens?

CLITON.

Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440 Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, Me payer à bons coups des droits de son denier?

LA NOURRICE.

Plaisante illusion!

CLITON.

Mais funeste à ma tête, Sur qui se déchargeoit une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident 1445 Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent.

LA NOURRICE.

C'étoit mal reconnoître un si rare service.

ÉRASTE, derrière le théâtre[762].

Arrêtez, arrêtez, poltrons!

CLITON.

Adieu, Nourrice: Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450

LA NOURRICE.

Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763], Je veux voir à quel point sa fureur le domine.

CLITON.

Contente à tes périls ton curieux desir[764].

LA NOURRICE.

Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.

SCÈNE II.

ÉRASTE, LA NOURRICE.

ÉRASTE[765].

En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455 La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766]; Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767], La peur saisit si bien les ombres et leur roi, Que se précipitant à de promptes retraites, Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465 Pour les favoriser ne roule plus de feux; Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768]; Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470 Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769]. Trop heureux accident, s'il avoit prévenu Le déplorable coup du malheur avenu[770]! Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475 Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès! Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480 Que le simple dessein d'un si lâche forfait? Injustes, deviez-vous en attendre l'effet? Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771]. Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485 Sans le triste secours de ce dur souvenir[772]. Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773], Ne sont auprès de lui que de légères peines; On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490 Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! Use après, si tu veux, de toute ta rigueur, Et si pour m'achever tu manques de vigueur,

(Il met la main sur son épée[775].)

Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, 1495 Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici: C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500 Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.

LA NOURRICE.

Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie? L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505

ÉRASTE.

Aussi ne la tient-il que de votre beauté; Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.

LA NOURRICE.

Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.

ÉRASTE.

Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510 Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: Je ne reconnois plus aucun de vos attraits. Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits, Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515 Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même. Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi?

LA NOURRICE.

Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777] Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520 Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire.

ÉRASTE.

Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525 En vain pour les trouver je rends tant de combats.

LA NOURRICE.

Votre douleur vous trouble, et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images: Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].

ÉRASTE.

Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530 Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.

LA NOURRICE.

Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups; Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535 Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence?

ÉRASTE.

De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540 Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: Ma guérison dépend de parler à Mélite.

LA NOURRICE.

Différez pour le mieux un peu cette visite, Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545 Vous soyez en état de faire un compliment. Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]: Un moment de repos que vous prendrez chez vous....

ÉRASTE.

Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux, Et ma foible raison, de guide dépourvue, Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.

LA NOURRICE.

Si je vous suis utile, allons je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.

SCÈNE III.

CLORIS, PHILANDRE.

CLORIS.

Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555 Me rapaiser jamais passe ton industrie. Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; Tes protestations ne font que m'offenser: Savante à mes dépens de leur peu de durée, Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560 Un coeur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781], Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler.

PHILANDRE.

Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire L'indigne souvenir d'une action si noire, Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents, Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends. Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782]....

CLORIS.

Laisse là désormais ces petits mots de flamme, Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570

PHILANDRE.

De grâce, redonnez à l'amitié passée Le rang que je tenois dedans votre pensée. Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens, Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783], Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575

CLORIS.

C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien Qu'un visage commun, et fait comme le mien, N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580 Mélite a des attraits qui savent tout dompter; Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter: Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale. C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale; Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585 Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs.

PHILANDRE.

Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; Une autre affection vous rend pour moi de glace.

CLORIS.

Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784]; Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590

PHILANDRE.

C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance, Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir De tant de cruautés le juste repentir.

CLORIS.

Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595 De tous les beaux discours que tu me viens de dire. Que lui veux-tu mander?

PHILANDRE.

Va, dis-lui de ma part Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].

CLORIS.

Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600 Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.

PHILANDRE.

Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: Je sais trop comme on venge une flamme outragée.

CLORIS.

Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? Par où t'y prendras-tu? de quel air?

PHILANDRE.

Il suffit: 1605 Je sais comme on se venge.

CLORIS.

Et moi comme on s'en rit.

SCÈNE IV.

TIRCIS, MÉLITE.

TIRCIS.

Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610 Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes 1615 Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix, Nous n'avons plus besoin de votre confidence: L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620 Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème, La bouche est impuissante où l'amour est extrême: Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625 Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630

MÉLITE.

Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent.

TIRCIS.

Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux, Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.

MÉLITE.

Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635 Suivent l'instruction des mouvements de l'âme. On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort A fait sur tous mes sens un véritable effort[788]; On en a vu l'effet, quand te sachant en vie, De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640 On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée, Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790], Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645 Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791]. Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire Te sut persuader tellement le contraire, Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650

TIRCIS.

J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible; Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter La raison qui s'efforce à le violenter[793]; Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655 Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.

MÉLITE.

Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794] T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.

TIRCIS.

Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660 Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, Et qu'on me récompense au lieu de me punir. J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795], Et si jamais je sais quelle main si hardie....

SCÈNE V.

CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.

CLORIS.

Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665 Cependant qu'une soeur ne se peut consoler, Et que le triste ennui d'une attente incertaine Touchant votre retour la tient encore en peine.

TIRCIS.

L'amour a fait au sang un peu de trahison[796]; Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670 Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?

CLORIS.

L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments. Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments, Mêlés de repentir....

MÉLITE.

Qu'à la fin exorable, 1675 Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable.

CLORIS.

Vous devinez fort mal.

TIRCIS.

Quoi, tu l'as dédaigné?

CLORIS.

Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].

MÉLITE.

Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?

CLORIS.

Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680 Pour la première fois, il me dupe qui veut; Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.

MÉLITE.

C'est-à-dire, en un mot....

CLORIS.

Que son humeur volage[798] Ne me tient pas deux fois en un même passage; En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685 Il m'est avantageux de l'avoir vu changer, Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799], M'attachant avec lui, me rendît misérable[800]. Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690

MÉLITE.

Mais le peu qu'il voulut me rendre de service Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.

CLORIS.

Après un tel faux bond, un change si soudain, A volage, volage, et dédain pour dédain.

MÉLITE.

Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695

CLORIS.

Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.

MÉLITE.

Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.

CLORIS.

Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.

MÉLITE.

Que vous êtes mauvaise!

CLORIS.

Un peu plus qu'il ne semble.

MÉLITE.

Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700

CLORIS.

Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802] Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.

SCÈNE VI.

TIRCIS, LA NOURRICE[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.

TIRCIS.

De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]: Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse, L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705 Que ces frivoles soins te viennent divertir: Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805], A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes, Et ma fidélité, qu'il va récompenser....

LA NOURRICE[806].

Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710 Votre rival vous cherche, et la main à l'épée Vient demander raison de sa place usurpée.

ÉRASTE, à Mélite.

Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715 De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807]. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720 Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux voeux de sa Cloris.

MÉLITE.

Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute, Que serois-tu d'avis de lui répondre?

TIRCIS.

Écoute Quatre mots à quartier[808].

ÉRASTE.

Que vous avez de tort 1725 De prolonger ma peine en différant ma mort! De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809], Ou ma main préviendra votre lente justice.

MÉLITE.

Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730 Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire; De son fâcheux succès, dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir. Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735 Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue, Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811] A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, 1740 Que cette occasion prise comme aux cheveux, Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses voeux; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745 Par où votre repos sera mieux établi.

ÉRASTE.

Tout confus et honteux de tant de courtoisie, Je veux dorénavant chérir ma jalousie, Et puisque c'est de là que vos félicités....

LA NOURRICE, à Éraste.

Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750 Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812], N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneroient du trouble à leurs contentements. Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755 Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous à l'avenir D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.

ÉRASTE, à Cloris.

Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760 Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814], Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance: Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765 Mettre tout en usage en cette extrémité; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte, Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815] Tournent vers la beauté qu'elle chérit le [ajouté à ma main) «plus»] 1770

TIRCIS.

Que t'en semble, ma soeur?

CLORIS.

Mais toi-même, mon frère?

TIRCIS.

Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.

CLORIS.

Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi.

TIRCIS.

Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816]      1775 Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817], Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818] Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780 Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur, Nos ans puissent couler avec plus de douceur!

ÉRASTE.

Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie; Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785 D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.

CLORIS.

Aimez-moi seulement, et pour la récompense On me donnera bien le loisir que j'y pense.

TIRCIS.

Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820] Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790

CLORIS.

Vous prodiguez en vain vos foibles artifices; Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.

MÉLITE.

C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795 Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]: Accorde cette grâce à nos justes desirs.

TIRCIS.

Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].

ÉRASTE[824].

Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800 Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825], Laissez-les disposer de votre sentiment.

CLORIS[826].

En vain en ta faveur chacun me sollicite, J'en croirai seulement la mère de Mélite: Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805 Et ton mérite alors m'y fera consentir.

TIRCIS.

Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].

LA NOURRICE.

(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)

Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents, 1810 Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils Qui répandoient partout des rayons nompareils; Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815 Un seul mot de ma part leur étoit un oracle.... Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci? Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]! Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831], On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820 Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[762] Var. Derrière la tapisserie. (1633-57)--Il est derrière le théâtre. (1663 en marge.)

[763] Var. Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine. (1633-63)

[764] Var. Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57)

[765] Var. ÉRASTE, l'épée au poing. (1633-57)--L'épée à la main. (1660)

[766] Var. La honte et le devoir leur parle de m'attendre. (1657)

[767] Var. La peur renverse tout, et dans ce désarroi Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)

[768] Var. De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière. Et tiré de leur chef les serpents d'alentour, De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour, Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite, A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite. Éaque épouvanté se croit trop en danger, Et fuit son criminel au lieu de le juger; Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame, De peur de tarder trop n'osant couper ma trame, A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux, Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)

[769] Var. D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne. (1633-60)

[770] Var. Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60)

[771] Var. Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice. (1633-57)

[772] Var. [Sans le triste secours de ce dur souvenir.] Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture Devient plus violente et croît plus on l'endure, Implacable bourreau, tu vas seul étouffer Celui dont le courage a dompté tout l'enfer. Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies! Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries, Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi, A tout ce que sa rage eût ordonné de moi! Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes, Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633)

[773] Var. Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de chaînes. (1644-63)

[774] Var. De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment. (1633)

[775] Var. Il montre son épée. (1633, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

[776] Var. Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi? (1633-60)

[777] Var. Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660)

[778] Var. Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion. ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57)

[779] Var. [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.] Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis, Je sens que tout à coup mes regrets adoucis Laissent en liberté les ressorts de mon âme; Ma raison par ta bouche a reçu son dictame. Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré, Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé: [Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57)

[780] Var. [Donnez-vous le loisir de changer de visage;] Nous pourvoirons après au reste en sa saison. ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison; Car si je te perdois un seul moment de vue, Ma raison, aussitôt de guide dépourvue, M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas. (1533-57)

[781] Var. Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633)

[782] Var. Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme. (1633-57)

[783] Var. [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,] Par mes flammes jadis si bien récompensées, Par ces mains si souvent dans les miennes pressées, Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux Accordoit au desir d'un coeur respectueux, [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)

[784] Var. Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu; Mais je te changerai pour le premier venu. PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57)

[785] Var. Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire. (1644-64)

[786] Var. Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage. CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage, Et tout ce que jamais nous entendrons de toi, Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57)

[786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées.

[787] Var. Que par le souvenir de nos travaux passés, Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses; Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux. [Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes,] Je ne puis plus chérir votre foible entretien: Plus heureux, je soupire après un plus grand bien. Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes; Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs: Il faut un aliment plus solide à nos flammes, Par où nous unissions nos bouches et nos âmes. [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)

[788] Var. Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)

[789] Var. De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)

[790] Var. Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)

[791] Var. Nous trouve toutes deux à sa dévotion; Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57) Var. Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention; Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)

[791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, d'abord, pour l'abord.

[792] Var. Furieux, enragé, tu partis de ce lieu. TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible, Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)

[793] Var. La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)

[794] Var. Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)

[795] Var. MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie. TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)

[796] Var. [L'amour a fait au sang un peu de trahison;] Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison. Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire. CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère: Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a]. TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi. MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise! TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise, Et que dessus ta bouche un prompt redoublement Me venge des longueurs de ce retardement. CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie: Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie, Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras De ces chastes plaisirs autant que tu voudras. CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte. Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte, [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)

[796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens, etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:

TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi. CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte. TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte, [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)

[796-b] Il y a le masculin: d'un autre, à ce vers et au suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers. Voyez la variante du vers 1425 de Mélite.

[797] Var. Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné. (1633-57)

[798] Var. Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage] (1633-57)

[799] Var. Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633) Var. Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)

[800] Var. Me soumettant à lui, me rendit misérable. Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part. (1633-57)

[801] Var. Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble. (1633-57)

[802] Var. Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout. (1633-44 et 52-57)

[803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.

[804] En marge, dans l'édition de 1633: La Nourrice paroît à l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à quartier (voyez p. 93, note [382]), et s'avance vers Tirsis.

[805] Var. Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices Dont le ciel se prépare à borner nos supplices: Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit. Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit, Que déjà le soleil, en cédant à la brune, Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune, Et que pour lui donner mêmes contentements Thétis court au-devant de ses embrassements. LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée, Vient quereller sa place à faux titre occupée, Et ne peut endurer qu'on enlève son bien, Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien. MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre? CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre: Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, à Mélite. Un pauvre criminel, [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)

[806] Var. LA NOURRICE, montrant Éraste. (1644-57)

[807] Var. De sortir de torture en sortant de la vie, Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon, Souhaitant le trépas à l'égal du pardon. Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire, Vengez-vous de celui dont la plume faussaire Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis, Cloris d'avec Philandre. MÉL. à Tirsis. A ce compte, éclaircis Du principal sujet qui nous mettoit en doute, Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)

[808] A quartier, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.

[809] Var. Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)

[810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.» Voyez l'introduction du Lexique.

[811] Var. Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)

[812] Var. Ils tiennent le passé dedans l'indifférence. (1633-57)

[813] Var. Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)

[814] Var. Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits, Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits. Mélite répondra de sa persévérance: Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu son amour irrité Faire d'étranges coups en cette extrémité; Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)

[815] Var. Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)

[816] Var. Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent. (1633-57)

[817] Var. Excusable pudeur, soit donc, je le consens, Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)

[818] En marge, dans l'édition de 1633: Il parle à Éraste et lui baille la main de Cloris.

[819] Var. Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis. (1633-57)

[820] Var. Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous, Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux. CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a] L'éprouver tout du long de peur de me méprendre. LA NOURR.[820-b] Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait, Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait. [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)

[820-a] Ne le présumes (sic) pas, je veux après Philandre. (1633)

[820-b] LA NOURRICE, à Cloris. (1648)

[821] Var. Vous vous rendrez sensible à son naissant amour. (1660)

[822] Var. Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance. (1633-57)

[823] Var. LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres plaisirs. (1633-57)

[823-a] LA NOURRICE, à Mélite. (1648)

[824] Var. ÉRASTE, à Cloris. (1648)

[825] Var. Et dans un point où gît tout mon contentement, Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)

[826] Var. CLORIS, à Éraste. (1648)

[827] Var. Ayant eu son avis, sans craindre un repentir, Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)

[828] Var. Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)

[829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.

[830] Var. Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48) Var. Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)

[831] Var. Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche, Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a]. (1633-48)

[831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.

COMPLÉMENT

DES VARIANTES.

1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,] Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite! Si je puis découvrir le lieu de sa retraite, Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux, Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. Je la ferai rougir, cette jeune éventée, Lorsque, son écriture à ses yeux présentée Mettant au jour un crime estimé si secret, Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret. Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense, Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence, Me fait des contes d'elle et de tous les discours Qui servent d'aliment à ses vaines amours; Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833], Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre. La preuve captieuse et faite en même temps Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.

SCÈNE VI.

PHILANDRE.

Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine, Il me faudra souffrir une éternelle peine, Et payer désormais avecque tant d'ennui Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui? Vit-on jamais amant dont la jeune insolence Malmenât un rival avec tant d'imprudence? Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion Fût de tel préjudice à son affection? Les lettres de Mélite en ses mains demeurées, En ses mains, autant vaut, à jamais égarées, Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur, Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur. Mon trop de vanité tout au rebours succède: J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède, Et cet amant trahi convaincra sa beauté Par des signes si clairs de sa déloyauté. C'est mal avec Mélite être d'intelligence D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance; Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil? M'oserois-je en promettre un gracieux accueil? Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834], Et laver de son sang cette honteuse tache[835]. De force ou d'amitié, j'en aurai la raison: Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836], Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure, En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.

SCÈNE VII.

PHILANDRE, CLORIS.

PHILANDRE, frappant à la porte de Tirsis[837]. Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi, Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi: Nous avons entre nous quelque affaire qui presse. CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse? PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément; Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement, Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle. PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838]. Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir. CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir De voir quelques papiers que je viens de surprendre? PHIL. Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]? CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux. PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure: Ma curiosité pour un demi-quart d'heure Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien. Promets-le-moi, sinon.... [PHILANDRE, reconnoissant les lettres[840]. Cela s'en va sans dire. Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire, Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.] CLORIS, resserrant les lettres[841]. [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;] Assure, assure-toi que Cloris te dépite De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842], A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours, La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].

SCÈNE DERNIÈRE[844].

PHILANDRE.

Confus, désespéré, que faut-il que je fasse? J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce. On diroit que le ciel, ami de l'équité, Prend le soin de punir mon infidélité. Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine, Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine: Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux Qu'un duel accepté les mette entre nous deux; Et si je suis alors encore ce Philandre, Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre, Elles demeureront, le laissant abusé, Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)

[832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel vers du texte elle se rapporte.

[833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)

[834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)

[835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)

[836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)

[837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.

[838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)

[839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre? (1644-57)

[840] Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais Cloris les resserre. (1633, en marge.)

[841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.

[842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)

[843] En marge, dans l'édition de 1633: Elle lui ferme la porte au nez.

[844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.

[845] Ici finit le IIIe acte.

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

CLITANDRE

TRAGÉDIE

1632

NOTICE.

Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette date, sur les premières lignes de l'Examen, où Corneille nous apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le succès de Mélite,» qu'il entreprit de composer cette seconde pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas même chose. Puis, il est dit dans la Dedicace que Clitandre est venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du poëme tout entier, mais de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année 1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à cette date dans leur Histoire du théâtre françois (tome IV, p. 541).

Voici le titre exact de la première édition:

CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. A Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXII. Auec Priuilege du Roy.

Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous réimprimerons en tête des Poésies diverses; nous nous contenterons de reproduire la phrase suivante de l'Avis au lecteur dont elles sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de Clitandre, et si l'on considère que Corneille le publia avant Mélite, on se convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion. Lorsqu'il écrit dans l'Examen de Clitandre: «Pour la justifier (Mélite) contre cette censure par une espèce de bravade.... j'entrepris d'en faire une (une pièce) régulière, c'est-à-dire dans les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait alors indigne de lui.

En 1644 le sous-titre (ou l'Innocence délivrée) disparut, et en 1660 cette pièce reçut le nom de tragédie, au lieu de celui de tragi-comédie qu'elle avait porté jusqu'alors.

On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si favorablement accueilli Melite, les donna toutes à la troupe de Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer le Cid. Ce qui doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent, dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.» (Historiettes, t. VII, p. 174.) Le cardinal de Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.

A MONSEIGNEUR

LE DUC DE LONGUEVILLE[846].

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de Clitandre, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré, puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de son inclination que par les obligations de son devoir,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE.

[846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du Bouchet.» (OEuvres, tome II, Mémoires anecdotes, p. 53.) Il mourut à Rouen en 1663--L'Épître dédicatoire figure dans toutes les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la Préface et l'Argument.

[847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.

[848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.

PRÉFACE.

Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent: pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854] dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.

[849] Dans l'Art poétique, où les mots «au poëte qu'il instruit» nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est l'hémistiche: cui lecta potenter erit res, qui, d'après plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v. 19):

Et mihi res, non me rebus subjungere conor?

[850] Période, employé d'une manière absolue, dans le sens de la locution ordinaire: le plus haut période.

[851] Appliquer l'esprit.

[852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès; Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes, livre I, chap. XII), à Apelle.

[853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu de la scène en faisant du Roi, dans la liste des acteurs, un roi d'Écosse.

[854] Concurrences, rencontres, ici rencontres d'idées, d'expressions.

ARGUMENT.

Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles, bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour, s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855]; elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que, si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].

[855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III.

[856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce:

Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc.

EXAMEN.

Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière (c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première; mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le cinquième acte languit comme celui de Mélite après la conclusion des épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont on n'a garde de se défier.

[857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus bas.

[858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit.

[859] Voyez la Notice, p. 258.

[860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé.

[861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.

Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle.

Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans Cinna, et Phocas dans Héraclius. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de Pertharite, et les deux reines dans Don Sanche. Il ne paroît enfin que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans le Cid; et on ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à soutenir, comme Antiochus dans Rodogune, et Nicomède dans la tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans Polyeucte et l'autre dans Théodore. Je dis aucunement, parce que la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.

[862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais.

[863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.

[864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

[865] Capital, substantivement, affaire principale, principal intérêt.

Les monologues[866] sont trop longs et trop fréquents en cette pièce; c'étoit une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitoient, et croyoient y paroître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé, que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en trouverez point dans Pompée, la Suite du Menteur, Théodore et Pertharite[867], ni dans Héraclius, Andromède, OEdipe et la Toison d'or, à la réserve des stances.

[866] VAR. (édit. de 1660-1664): monoloques.

[867] VAR. (édit. de 1660): Théodore, Nicomède et Pertharite.--Corneille avait d'abord compris Nicomède dans cette énumération, parce qu'il oubliait le court monologue qui termine le IVe acte.

Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir ce mot, plus de libertinage ici que dans Mélite: il comprend un château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourroit être celui de Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères critiques y demandent.

ACTEURS.

ALCANDRE, roi d'Écosse. FLORIDAN, fils du Roi[868]. ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste. CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné. PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné. CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre. DORISE, maîtresse de Pymante. LYSARQUE, écuyer de Rosidor. GÉRONTE, écuyer de Clitandre. CLÉON, gentilhomme suivant la cour. LYCASTE, page de Clitandre. Le GEÔLIER. Trois ARCHERS. Trois VENEURS.

La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869].

CLITANDRE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

CALISTE[870].

N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871], Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte: Dorise m'en a dit le secret rendez-vous Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous; Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 5 Sitôt que le soleil commencera de luire. Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]! La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. Toutefois sans raison j'accuse sa paresse: La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse; 10 Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, Ont troublé mon repos avant le point du jour; Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, Étant sans intérêt, est sans impatience. Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873], 15 Ne tarde plus, volage, à te montrer ici; Viens en hâte affermir ton indigne victoire; Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire; Viens signaler ton nom par ton manque de foi; Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi. 20 Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure, Ma timide voix tremble à te dire une injure; Si j'écoute l'amour, il devient si puissant Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent: Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 25 Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874] A mon coeur amoureux firent de bons services, 30 Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir: Le moyen de me plaire est de me décevoir; Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875]. Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 35 Dissiper une erreur si chère à mon amour, Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876] A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 40 Si je puis me fier à sa lumière sombre[877], Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878], J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879]. Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880] 45 Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.

SCÈNE II.

ROSIDOR, LYSARQUE[881].

ROSIDOR.

Ce devoir, ou plutôt cette importunité, Au lieu de m'assurer de ta fidélité, Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882]. Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; 50 Que retiré du monde et du bruit de la cour, Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883]; Que là Caliste seule occupe mes pensées, Et par le souvenir de ses faveurs passées Assure mon espoir de celles que j'attends; 55 Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps M'instruise des moyens de plaire à cette belle, Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle: Enfin, sans persister dans l'obstination, Laisse-moi suivre ici mon inclination. 60

LYSARQUE.

Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884], A me la déguiser vous donne trop de peine. Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner: L'heure et le lieu suspects font assez deviner Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame.... Vous m'entendez assez.

ROSIDOR.

Juge mieux de ma flamme, Et ne présume point que je manque de foi[885] A celle que j'adore, et qui brûle pour moi. J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 70 Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886], Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas: J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?

LYSARQUE.

Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]?

ROSIDOR.

Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, 75 Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888] De la part d'un rival....

LYSARQUE.

Vous le nommez?

ROSIDOR.

Clitandre. Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889]; Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 80

LYSARQUE.

De sorte qu'un second....

ROSIDOR.

Sans me faire une offense, Ne peut se présenter à prendre ma défense: Nous devons seul à seul vider notre débat.

LYSARQUE.

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat: L'écuyer de Clitandre est homme de courage; 85 Il sera trop heureux que mon défi l'engage A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

ROSIDOR.

Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890]. 90

LYSARQUE est seul[891].

Vous obéir ici me coûteroit trop cher, Et je serois honteux qu'on me pût reprocher D'avoir su le sujet d'une telle sortie, Sans trouver les moyens d'être de la partie[892].

SCÈNE III.

CALISTE[893].

Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité 95 Le fourbe se prévaut de son autorité[894]! Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]! Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes! Il y va cependant, le perfide qu'il est; Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; 100 Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896] Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.

SCÈNE IV.

CALISTE, DORISE.

CALISTE.

Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897] Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé. Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance; 105 Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance; Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, Ne prends aucun souci que de me regarder. Pour en venir à bout, il suffit de ma rage; D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; 110 Et déjà dépouillant tout naturel humain, Je laisse à ses transports à gouverner ma main. Vois-tu comme suivant de si furieux guides Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, Et comme de fureur tous mes sens animés 115 Menacent les appas qui les avoient charmés?

DORISE.

Modère ces bouillons d'une âme colérée, Ils sont trop violents pour être de durée; Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. Réserve ton courroux tout entier au besoin; 120 Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, Ses résolutions en deviennent plus molles: En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.

CALISTE.

Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898]. Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 125 Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899], Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter A ce que ma colère a droit d'exécuter[900].

DORISE, seule[901].

Si ma ruse est enfin de son effet suivie, Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]: 130 Un fer caché me donne en ces lieux écartés La vengeance des maux que me font tes beautés. Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme: Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme; Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 135 J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903].

SCÈNE V.

PYMANTE, GÉRONTE, sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans.

GÉRONTE.

En ce déguisement on ne peut nous connoître, Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905], Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 140 Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise, Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906], Ne rencontreront plus aucun empêchement. Mais je m'étonne fort de son aveuglement, Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907] 145 Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. Vos rares qualités....

PYMANTE.

Au lieu de me flatter, Voyons si le projet ne sauroit avorter, Si la supercherie....

GÉRONTE.

Elle est si bien tissue, Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 150 Clitandre aime Caliste, et comme son rival Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. Moi que depuis dix ans il tient à son service, D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908]; Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909], 155 A son dépit jaloux s'imputera soudain.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit a de grands avantages Mais le nom du porteur?

GÉRONTE.

Lycaste, un de ses pages.

PYMANTE.

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous?

GÉRONTE.

Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: 160 A force de courir il s'est mis hors d'haleine.

SCÈNE VI.

PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, aussi déguisé en paysan[910].

PYMANTE.

Eh bien, est-il venu?

LYCASTE.

N'en soyez plus en peine; Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911].

PYMANTE.

Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]! 165

(Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].)

Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, Elles ne me font voir à mes pieds étendu Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû! Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]! Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]? 170

LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits[916].

Pour notre sûreté, portons-les avec nous, De peur que, cependant que nous serons aux coups, Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917]. Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 175 Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

PYMANTE.

Prends-en donc même soin après la chose faite.

LYCASTE.

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].

PYMANTE.

Sus donc! chacun déjà devroit être masqué. Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919]. 180

SCÈNE VII.

CLÉON, LYSARQUE.

CLÉON.

Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920] Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921] Que notre jeune prince enlevoit à la chasse. 185

LYSARQUE.

Tu les as vus passer?

CLÉON.

Par cette même place[922]. Sans doute que ton maître a quelque occasion Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923].

LYSARQUE.

Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.

CLÉON.

S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 190 Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924], Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

LYSARQUE.

A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925]; Mais quelque événement que le destin nous cache, Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 195 Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].

SCÈNE VIII.

CALISTE, DORISE.

CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson[927].

Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, Si nous ne retournons, au lever de la Reine. Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

DORISE, tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras[928].

Voici qui va trancher tes soucis superflus[929]; 200 Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

CALISTE.

Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter; Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930]. Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931], 205 A les trouver bientôt toute notre industrie.

DORISE.

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]: Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 210

CALISTE.

Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain....

DORISE.

Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.

CALISTE.

Le reproche honteux d'une action si noire[933]....

DORISE.

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

CALISTE.

T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? 215

DORISE.

Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point; C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.

SCÈNE IX.

ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

ROSIDOR.

Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois, J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 220

DORISE, s'enfuyant[935].

N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes? Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]! Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

CALISTE.

C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225 Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. Adieu, mon cher espoir.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

Cettui-ci dépêché, C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937] Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230 Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi: Je ne cours point après des lâches comme toi[938]. Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être? Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939]. Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235 Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940]; Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941]; Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942] De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240 Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing? Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245 Je te rends convaincu de ta seule écriture, Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi. Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]? Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? 250 C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]! Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]! Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie: La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255 Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946]; Je ne veux point devoir mes déplorables jours A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260 O vous qui me restez d'une troupe ennemie Pour marques de ma gloire et de son infamie, Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947], Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265 De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur, Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur? Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, L'ayant si mal traité, respecte son image? 270 Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau? Insensé que je suis! en ce malheur extrême, Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même; Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275 Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée; C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée; Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280 Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948], Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée; Et sa lame, timide à procurer mon bien, Au sang des assassins n'ose mêler le mien. Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285 En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose; Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer; J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer: L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste. Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290 Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295

CALISTE.

Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments? Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?

ROSIDOR.

O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!

CALISTE.

Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952], Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 300 Prends de lui ce qui reste.

ROSIDOR.

Adorable cruelle[953], Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle?

CALISTE.

Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi, Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. J'avois si bien gravé là dedans ton image[954], 305 Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage. Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955]. Mais quel secours propice a trompé mes alarmes? Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? 310

ROSIDOR.

Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, Où je te vois mourir et revivre à mes yeux?

CALISTE.

Quand l'amour une fois règne sur un courage.... Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; 315 Là j'aurai tout loisir de te le raconter, Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.

ROSIDOR.

Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne; Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 320

CALISTE.

Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957], Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958] A tes pas chancelants pourra servir d'appui.

FIN DU PREMIER ACTE.

[868] L'édition de 1663 est la première qui donne les noms propres Alcandre et Floridan. Dans l'édition de 1632, on lit simplement: le Roi; dans celles de 1644-1660: le Roi d'Écosse. Pour le second personnage, les éditions de 1632-1660 portent: le Prince, fils du Roi.

[869] Cette indication paraît pour la première fois dans l'édition de 1644.

[870] Var. CALISTE, regardant derrière elle. (1632)

[871] Var. Je ne suis point suivie, et sans être entendue, Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue. Tout le monde au château, plongé dans le sommeil, Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil; Un silence profond mon dessein favorise. Heureuse entièrement si j'avois ma Dorise, Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd'hui Mon amour affronté rencontre quelque appui[871-a]. C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite, [Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte;] D'elle j'ai su les lieux où l'amour qui les joint Ce matin doit passer jusques au dernier point, Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57)

[871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57)

[871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57)

[872] Var. Mais qu'elle est paresseuse à me venir treuver! (1632)

[873] Var. Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te guérir, Éveille-toi, brigand, hâte-toi d'acquérir Sur l'honneur d'Hippolyte une infâme victoire, Et de m'avoir trompée une honteuse gloire; Hâte-toi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-57) Var. Toi par qui ma rivale a de quoi me braver, Ne tarde plus, volage, à la venir trouver, Hâte-toi d'affermir ton indigne victoire, De s'assurer l'éclat de cette infâme gloire, De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660)

[874] Var. Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632)

[875] Var. [Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.] Un infidèle encor régnant sur mon penser. Votre fidélité ne peut que m'offenser. Apprenez, apprenez par le traître que j'aime Qu'il vous faut me trahir pour être aimé de même. Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant Va chasser mon erreur avecque le croissant, S'il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche, Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche. Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien: Prolonge, en l'arrêtant, mon bonheur et le tien. [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate.] (1632-57)

[876] Var. Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a]. (1632-57)

[876-a] Rais, rayons. Voyez le Lexique.

[877] Var. Si je me peux fier à sa lumière sombre. (1632) Var. Si je me puis fier à sa lumière sombre, (1644-60)

[878] Var. Dont l'éclat impuissant dispute avecque l'ombre. (1632-57)

[879] En marge, dans l'édition de 1632: Rosidor et Lysandre entrent.

[880] Var. Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57)

[881] Var. LYSARQUE, son écuyer. (1632)

[882] Var. Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-57)

[883] Var. Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)

[884] Var. Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-57)

[885] Var. On ne verra jamais que je manque de foi. A celle que j'adore et qui n'aime que moi. LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance, Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance. Et tandis que l'attente amuse vos desirs, Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs. ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse, [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57)

[886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de Mélite.

[887] Var. Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire? (1632-57)

[888] Var. Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657)

[889] Var. LYS. Et ce cartel contient? ROS. Que seul il doit m'attendre Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57)

[890] Var. De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57)

[891] Var. LYSARQUE, seul. (1632-60).

[892] Var. Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632)

[893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous: CALISTE, seule.

[894] Var. Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632)

[895] Var. Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes! (1632-54)

[896] Var. Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57)

[897] En marge, dans l'édition de 1632: Dorise entre.

[898] Var. Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)

[899] Var. Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57)

[900] Var. Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57)

[901] Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule. (1632, en marge.)

[902] Var. Ces desseins enragés te vont coûter la vie: Un fer caché me donne en ces lieux sans secours La fin de mes malheurs dans celle de tes jours; Et lors ce Rosidor qui possède mon âme, Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme, Que mes affections n'ont encor su gagner, Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57)

[903] En marge, dans l'édition de 1632: Elle va rejoindre Caliste.

[904] Var. D'une caverne. (1644-60)--Ils sortent d'une grotte, déguisés en paysans. (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle on lit: PYMANTE, GÉRONTE, écuyer de Clitandre; LYCASTE, page de Clitandre. A la marge, auprès des premiers vers de la scène: Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en paysans.

[905] Var. Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)

[906] Var. Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)

[907] Var. Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a] A dédaigner vos feux pour un qui la néglige. Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter, Parlons du principal. Ne peut-il éventer Notre supercherie? (1632-57)

[907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise, Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter. (1644-57)

[908] Var. J'ai contrefait son seing, et par cet artifice. (1632-57)

[909] Var. Ce faux cartel, encor que de ma main écrit, Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit Sur tous ceux des mortels a de grands avantages! Mais qui fut le porteur? (1632) Var. J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté, A nul autre qu'à lui ne peut être imputé. [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)

[910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V: Lycaste arrive déguisé comme eux; et dans l'édition de 1663, auprès des premiers vers de la scène VI: Lycaste est déguisé comme eux en paysan.

[911] Var. Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a]. (1632-54)

[911-a] On lit propre cercueil, pour proche cercueil, dans les éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent proche.

[912] Var. N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées! (1632-60)

[913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place, on lit en marge dans celle de 1632: Lycaste les va querir dans la caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés.

[914] Var. Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre! (1632-52)

[915] En marge, dans l'édition de 1632: Lycaste revient, et avec leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits.

[916] Var. LYCASTE, en leur baillant chacun un masque et une épée (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène de 1632: et portant leurs habits.--En marge, dans l'édition de 1663: Il leur présente à chacun, etc. La leçon de 1660 est: En leur présentant à chacun.... et portant, etc.

[917] Var. Les prenant ne nous mette en mauvaise posture. (1632-57)

[918] Var. Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite. (1632-57)

[919] En marge, dans l'édition de 1632: Ils se masquent tous trois.

[920] Var. Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage. (1632-57)

[921] Var. Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)

[922] Var. LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face, Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder. LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder. CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne; Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne.... LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé Avec un faux cartel t'auroit bien abusé. [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)

[923] Var. Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)

[924] Var. Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)

[925] Var. A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)

[926] Var. Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)

[927] Var. Dorise s'arrête à chercher, etc. (1663, en marge.)

[928] Var. Elle tire, etc. (1663, en marge.)--Les mots par le bras manquent dans les éditions de 1632-60.

[929] Var. Voici qui va trancher tels soucis superflus; Voici dont je vais rendre, en te privant de vie, Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)

[930] Var. DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter. (1632) Var. DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter. (1644-57)

[931] Var. CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie. (1632-57)

[932] Var. Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours. (1654 et 60)

[933] Var. Le reproche éternel d'une action si lâche.... DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)

[934] Var. Il voit l'épée. (1632)

[935] Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant. (1632)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.

[936] Var. Las! qu'il me va causer de périls et de larmes! (1632-57)

[937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: Pymante fuit.

[938] Var. Je ne cours point après de tels coquins que toi. (1632-57)

[939] En marge, dans l'édition de 1632: Il les démasque.

[940] Var. Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)

[941] Var. Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime. (1657)

[942] Var. Et j'ose présumer avec juste raison Que le tiers est sans doute encor de sa maison. Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)

[943] En marge, dans l'édition de 1632: Il voit Caliste pâmée et la croit morte.

[944] Var. C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux! (1632-57)

[945] Var. Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)

[946] Var. [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,] Sachez que Rosidor maudit votre secours: Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours. Unique déité qu'à présent je réclame, Belle âme, viens aider à sortir à mon âme; Reçois-la sur les bords de ce pâle coral; Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal, Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie, Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie. Tristes embrassements, baisers mal répondus, Pour la première fois donnés et non rendus, Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie, Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie. Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir; N'employez qu'à ma mort ce souverain empire, Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire, Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir; Ne me redonnez plus de force à les souffrir. Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a]; Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte: Adieu, pour un moment, consens à ce départ. Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes, Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes, Et pour la bien punir de m'avoir ranimé, Déchire son portrait que j'y tiens enfermé; Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)

[946-a] En marge, dans l'édition de 1632: Il se relève d'auprès d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue.

[947] Var. Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)

[948] En marge, dans l'édition de 1632: Il tombe de foiblesse; et son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se traîne auprès de Caliste.

[949] Var. Mais insensiblement je retrouve Caliste; Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants. Adorable sujet de mes flammes pudiques, Dont je trouve en mourant les aimables reliques, Cesse de me prêter un secours inhumain, Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main, Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre; Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre. Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]! Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b]. [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)

[949-a] En marge, dans l'édition de 1632: Elle revient de pâmoison.

[949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)

[950] Var. Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde? (1632)

[951] On lit dans l'édition de 1657: d'un amour, pour d'une amour; mais la fin du vers: sans seconde, prouve que c'est une faute d'impression.

[952] En marge, dans l'édition de 1632: Elle regarde Rosidor, et le prend pour un des assassins.

[953] Var. Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle, Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle? CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi. (1632-57)

[953-a] En marge, dans l'édition de 1632: Elle se jette à son col.

[954] Var. J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)

[955] Var. [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.] ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a], Que feront tes faveurs, que feront tes caresses? Tu me fais un outrage à force de m'aimer, Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer. Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme, Je tienne des discours autres que de ma flamme, Permets que, t'ayant vue en cette extrémité, Mon amour laisse agir ma curiosité, Pour savoir quel malheur te met en ce bocage. CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village, Où ces bouillons de sang se puissent étancher, Et là je te promets de ne te rien cacher, [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)

[955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses. (1652-57)

[956] Aux charges que, à la charge que, à condition que.

[957] Var. Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse. (1632-48) Var. Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse. (1652-57)

[958] Var. Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué[959].

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325 Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960], Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]! Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330 Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963] A partager si mal entre eux votre pouvoir. Lui rendre contre moi l'impossible possible[964] Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335 Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340 Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345 Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967], Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350 Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales Furies; Apportez à m'aider toutes vos barbaries; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355 Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avois de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360 En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]: La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; N'attends pas que Mercure avec son caducée 365 M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970]; N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370 Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: La terre n'entend point la douleur qui me presse; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375 Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972]. Passe pour villageois dans un lieu si fatal; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380 Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973] Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385 Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice; Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974], Que ma fureur jalouse avoit armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390

(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976]. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que....

SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].

LYSARQUE.

Mon grand ami!

PYMANTE.

Monsieur?

LYSARQUE.

Viens çà, dis-nous, N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

LYSARQUE.

Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400 Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense[979].... Toutefois, si la chose étoit de conséquence, Dans le prochain village on sauroit aisément....

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405 Que tant de questions m'avoient presque ravie. Cette troupe d'archers, aveugles en ce point, Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981]; Bien que leur conducteur donne assez à connoître Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410 J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982]. Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983] Promettoit un orage et se tourne en bonace, Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415 Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! De sorte qu'à présent deux corps désanimés Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420 Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, Et le faire l'auteur de cette lâcheté, Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425 Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985], Où je verrai tantôt avec effronterie Clitandre convaincu de ma supercherie. 430

SCÈNE III.

LYSARQUE, ARCHERS[986].

LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie Des soupçons que j'avois touchant cette partie, Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435

PREMIER ARCHER[988].

Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise, Leur nombre avantageux et leur déguisement, Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989], Et présume plutôt que son bras valeureux Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où seroit son corps?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche, 445 Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor[991].

Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450 Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

LYSARQUE.

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455 Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)

SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].

FLORIDAN, parlant à son page[995].

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460 Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement, Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

Achève maintenant l'histoire commencée 465 De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470 C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi, Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475 Ton courage demeure insensible aux mépris; Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480 Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997], Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485 Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; Mais son commandement dans peu, si tu le veux, Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490 Dont un autre a charmé les inclinations, J'ai toujours du respect pour ses perfections[998], Et je serois marri qu'aucune violence....

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495 Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999]; Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500 A la longue ennuyés, la moindre négligence Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; Un temps bien pris alors me donne en un moment Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. Mon prince, trouvez bon[1000]....

FLORIDAN.

N'en dis pas davantage; Cettui-ci qui me vient faire quelque message Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.

SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001]; C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne, Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510

FLORIDAN.

Qui?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le Roi[1002]?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser; et la cause incertaine De ce commandement tient mon esprit en peine. Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515 Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, Dont l'exécution à moi seul est remise; Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520

FLORIDAN.

J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005] Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne, Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525 N'attend que ma présence à relancer la bête.

SCÈNE VI.

DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois[1007].

Achève, malheureuse, achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence, 530 Recherche maintenant, par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte? Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535 En le désavouant, l'oblige pleinement[1008]. Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle; Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540 Si tu veux empêcher ta perte inévitable, Deviens plus criminelle, et parois moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger, Par une fausseté sache t'en dégager. Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545 Honteux déguisement, où me vas-tu conduire? Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]: L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite. 550 Encor si son trépas secondant mon desir Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010], Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555 J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie. N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011] Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560 Sa valeur, inutile en sa main désarmée, Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée. Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer; N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565 Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès, demeurant sans effet, Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570 Il m'en est redevable, et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour. Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575 L'offense vint de toi, le secours du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse; Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580 Heureux couple d'amants que le destin assemble, Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!

SCÈNE VII.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].

O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort. Malheureux compagnon de mon funeste sort....

DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde.

Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585 Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent, Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?

Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590 Un berger d'ici près a quitté ses brebis Pour s'en aller au camp presque en pareils habits; Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595 Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015]. D'un ordre assez précis l'heure presque expirée Me défend des discours de plus longue durée. A mon empressement pardonnez cet adieu; Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible A la compassion peut se rendre accessible, Un jeune gentilhomme implore ton secours: Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016]; Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605 Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète: D'un ennemi puissant la haine me poursuit, Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....

PYMANTE.

L'affaire qui me presse est assez importante Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610 Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, Je vous assurerois d'être ici promptement; Et j'estime qu'alors il me seroit facile Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615 M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal, Et que l'emportement de son humeur altière....

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

PYMANTE.

J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620 Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre: Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t'attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d'ormeaux Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

SCÈNE VIII.

PYMANTE.

Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625 Je puis seul aviser à ce que je dois faire. Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, Et sait assurément que nous l'avons manqué: N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630 Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, Par quelque grand effet de vengeance divine, En ce foible témoin l'auteur de ma ruine: Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635 N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018], Et je puis éviter ma perte par la sienne! Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640 C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire; C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019] Violente mon coeur à des traits d'amitié; En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645 D'un secret mouvement que je ne puis comprendre: Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien; Et l'air de son visage a quelque mignardise Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650 Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé, Si c'étoit elle-même en habit déguisé! J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020] Abandonne le soin du reste de ma vie. Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655 A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021]. Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, Je porte du respect à ce qui lui ressemble. Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds! Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660 Étouffe ce témoin pour assurer ta tête: S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022]. Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665 Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine: Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt; Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

FIN DU SECOND ACTE.

[959] Le mot masqué manque dans l'édition de 1632.--En marge, dans l'édition de 1663: Il est encor masqué.

[960] Var. C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices. (1632)

[961] Var. Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus. (1632)

[962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il me démente.

[963] Var. Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir. (1632-57)

[964] Var. [Lui rendre contre moi l'impossible possible,] C'est le favoriser par miracle visible, Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès, Qu'un dessein infaillible avorte sans succès. Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire. Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal, Et vous leur permettez ce mouvement brutal! Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance: Si vous avez là-haut quelque toute-puissance, Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer. Vous ne vous en servez que pour me traverser. Je peux en sûreté désormais vous déplaire: Comment me puniroit votre vaine colère? Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers Que le sort épuisé n'a plus aucun revers! Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite; A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632)

[964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette variante sont dans les éditions de 1644-57.

[965] Ressaisit ses mains, c'est-à-dire arme de nouveau ses mains, l'une de, etc.

[966] Var. O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage! (1632-57)

[967] Var. Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer. (1632)

[968] Var. Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein. (1632-60)

[969] Var. La terre vous défend d'embrasser ma querelle, Et son flanc vous refuse un passage à sortir. Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)

[970] Var. Me fasse de ton sein l'ouverture forcée; N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés, Ajoute l'infamie à tant de lâchetés: Détourne de mon chef ce comble de misère; Rends-moi, le prévenant, un office de mère. [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.] (1632-57)

[971] Var. Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots, Conserve ton vaisseau dans la rage des flots. Accablé de malheurs et réduit à l'extrême, [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.] Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)

[972] Var. Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. (1660-68)

[973] En marge, dans l'édition de 1632: Il tire son masque.

[974] Var. Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing, Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)

[975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660.

[976] Var. [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.] Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire. Allez, retirez-vous dans ces obscurités; (Il jette son masque et son épée dans la caverne.) Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez; [Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57)

[977] Var. TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de Corneille publiées de son vivant. Voyez le Lexique.

[979] Var. [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure, Et de peur que ma femme en son travail ne meure, Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu, Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu. PYMANTE, seul. Cet adieu favorable enfin me rend la vie. (1632-57)

[980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là.

[981] Var. Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point. (1632-52 et 57)

[982] Var. D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68)

[983] Var. Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632)

[984] Var. Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque, Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque. Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)

[985] Var. Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi, Où je veux regarder avec effronterie. (1632) Var. Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)

[986] Var. TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[987] Var. Ils regardent les corps, etc. (1632, en marge.)--Regardant les corps, etc. (1644-60)--Il regarde les corps, etc. (1663, en marge.)

[988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et réciproquement.

[989] Var. [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.] 2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort, Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)

[990] Var. De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci. (1632-57)

[991] Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1632, en marge.)--Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1644-60)--Il lui présente les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1663, en marge.)

[992] Var. [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,] Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards; Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)

[993] Var. Lysarque et ce premier archer rentrent, etc. (1632 en marge.)

[994] Var. PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule. Voyez la note [1000] de la page 305.

[995] Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et fait paroître la tête d'un cheval. (1632, en marge.)--Il parle à son page. (1663, en marge.)

[996] Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à Clitandre. (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

[997] Var. Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57)

[998] Var. Le respect que je porte à ses perfections M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57)

[999] Var. Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs. (1632-57)

[1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: Cléon entre, et, comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après le vers 507.

[1001] Var. Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours. (1632-57)

[1002] Var. LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur. LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)

[1003] Var. Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi. (1632)

[1004] Var. Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)

[1005] Var. [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne] Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a], Que j'en sache aussitôt toute la vérité: Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57)

[1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne. (1644-57)

[1006] En marge, dans l'édition de 1632: On sonne du cor derrière le théâtre.

[1007] Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste. (1632, en marge.)--Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois. (1663, en marge.)

[1008] Var. En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57)

[1009] Var. Et je suis à moi-même une nouvelle horreur: Cet insolent objet de Caliste échappée Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57)

[1010] Var. Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime, Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a]. Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit, En mérite la peine et n'en a pas le fruit. Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie, Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)

[1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)

[1011] Var. N'importe, Rosidor de mon dessein failli A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632) Var. N'importe, Rosidor de mon dessein manqué, A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57)

[1012] Var. D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire: Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60)

[1013] Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser. (1632, en marge.)--Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu l'habit, et court l'embrasser. (1663, en marge.)

[1014] Var. Elle croit qu'il, etc. (1632, en marge.)--Elle croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la poignarder. (1663, en marge.)

[1015] Var. Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages, Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages: M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer. DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête. PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête: Je vais d'autre côté tâcher à la revoir; Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a]. [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible] A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)

[1015-a] C'est le vers 646 de Mélite.

[1016] Var. Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite, Je rencontre un asile à ma fuite secrète. PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité, Je vois bien quand on rit de ma simplicité. Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie, Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie. DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction Fût seulement l'effet de quelque fiction! Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière. PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière: Quelques mugissements entendus de là-bas Me font en ce vallon hasarder quelques pas: J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive. PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons. DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons! Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre: Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre. DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)

[1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: Il est seul, et il n'y a point de distinction de scène.

[1018] Var. Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne. (1652, 57 et 60)

[1019] Var. Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632)

[1020] Var. J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60)

[1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].

[1022] Var. Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort. (1632-60)

[1023] Var. Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT.

ALCANDRE.

L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024], De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 670 De voir que ton péril la tire de danger, Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025] Assemble en même lieu pareille jalousie, Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 675 Avec tant de justesse a ses temps compassés!

ROSIDOR.

Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence: Sur deux amants il verse une même influence; Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 680

ALCANDRE.

Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine; 685 Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. Achève seulement de me rendre raison De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.

ROSIDOR.

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 690 Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc; Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, Ranimé par les soins de son amour pudique[1026], Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 695 Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. Non pas que je soupire après une vengeance, Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]: Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent Que son affection le déclare innocent; 700 Mais si quelque pitié d'une telle infortune Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028], Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux, Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].

ALCANDRE.

Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse 705 Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030]; Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, Et de montrer à tous par de puissants effets Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même: Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! 710 Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour Auroit eu pour objet le moindre de ma cour, Je devrois au public, par un honteux supplice, De telles trahisons l'exemplaire justice. Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031], 715 Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032]. Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033], Combien mal à propos sa folle vanité[1034] Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité. 720 Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035], Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036], Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 725 Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, Comme ils avoient choisi même heure à votre mort, En même heure tous deux auront un même sort.

CALISTE.

Sire, ne songez pas à cette misérable; Rosidor garanti me rend sa redevable[1037], 730 Et je me sens forcée à lui vouloir du bien D'avoir à votre État conservé ce soutien.

ALCANDRE.

Le généreux orgueil des âmes magnanimes Par un noble dédain sait pardonner les crimes; Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 735 Dont je ne puis cacher les justes mouvements; Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038], Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039].

ROSIDOR.

Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival, Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040], 740 Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, Saura de ce forfait purger son innocence.

ALCANDRE.

Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel A signé son arrêt en signant ce cartel[1041]. Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042], 745 Envoyé de sa part, et rendu par son page? Peut-il désavouer que ses gens déguisés De son commandement ne soient autorisés? Les deux, tous morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue[1043], L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044]; 750 Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045], Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux 755 Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux: Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître, Ton sang rejailliroit au visage du traître.

ROSIDOR.

L'apparence déçoit, et souvent on a vu Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046], 760 Bien que la conjecture y fût encor plus forte; Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte; Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

ALCANDRE.

Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 765 Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies; Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047].

SCÈNE II.

ROSIDOR, CALISTE.

ROSIDOR.

Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!

CALISTE.

C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]: 770 Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. On voit dans ces refus une marque certaine[1049] Que contre Rosidor toute prière est vaine. Ses violents transports sont d'assurés témoins 775 Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins. Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]: Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051] Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, Et montre désormais un esprit plus content. 780

ROSIDOR.

Si près de te quitter....

CALISTE.

N'achève pas ta plainte. Tous deux nous ressentons cette commune atteinte; Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi. Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 785 Excuser mon absence en accusant Dorise; Et lui dire comment, par un cruel destin[1052], Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.

ROSIDOR.

Va donc, et quand son âme, après la chose sue, Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 790 Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est, Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.

CALISTE.

Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053]; Répare seulement ta vigueur affoiblie: Sache bien te servir de la faveur du Roi, 795 Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].

SCÈNE III.

CLITANDRE, en prison[1055].

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie A mes sens endormis fait quelque tromperie; Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, Que je ne prenne tout pour une illusion. 800 Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable, Ni de ce foible jour l'incertaine clarté, Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté: Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente 805 Dément tous les objets que mon oeil lui présente, Et le désavouant, défend à ma raison De me persuader que je sois en prison. Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056] N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme; 810 Et je suis retenu dans ces funestes lieux! Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057]; J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 815 Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058] Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059], Mon exacte censure a beau l'examiner, Le crime qui me perd ne se peut deviner; 820 Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, Elle ne me fournit que des sujets de gloire. Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 825 Comme une liberté d'attenter sur ma vie. Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment Mon destin me poussa dans cet aveuglement, De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire: C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 830 C'en est le châtiment que je reçois ici. On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi; Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060], Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense. Les perfides auteurs de ce complot maudit, 835 Qu'à me persécuter votre absence enhardit, A votre heureux retour verront que ces tempêtes, Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, Par son visage affreux redouble ma terreur[1061]. 840

SCÈNE IV.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

LE GEÔLIER.

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

CLITANDRE.

Suis-je libre déjà?

LE GEÔLIER.

Non encor, que je sache.

CLITANDRE.

Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi?

LE GEÔLIER.

Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi.

CLITANDRE.

Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 845 Et quel lâche imposteur ainsi me persécute?

LE GEÔLIER.

Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas, Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

SCÈNE V.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062].

En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse; 850 Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux: Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux; N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]: Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064]. 855

DORISE.

O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi.

PYMANTE.

Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte? Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065], Et payé vos ardeurs d'une infidélité? 860 Vous ne répondez point; cette rougeur confuse, Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin, Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin, Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066], J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire, Et de quoi fort souvent on aime mieux parler Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068].

DORISE.

Ami, ne porte plus la sonde en mon courage: Ton entretien commun me charme davantage; 870 Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069]; Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. Ta conversation est tellement civile, Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile; Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; 875 Tes rares qualités te font d'un autre sang; Même, plus je te vois, plus en toi je remarque Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque: Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070]. 880

PYMANTE.

J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise Votre rencontre autant que celle de Dorise, Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, Me faisoit maintenant un présent de son coeur.

DORISE.

Qui nommes-tu Dorise?

PYMANTE.

Une jeune cruelle 885 Qui me fuit pour un autre.

DORISE.

Et ce rival s'appelle?

PYMANTE.

Le berger Rosidor.

DORISE.

Ami, ce nom si beau Chez vous donc se profane à garder un troupeau?

PYMANTE.

Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071] Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise. 890 Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072] Ne passer à vos yeux que pour un villageois; Votre haine pour moi fut toujours assez forte Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; 895 Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris; Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage De tant de raretés qu'à votre seul visage: Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux; 900 Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître, Admirez mon amour, dont la discrétion Rendoit à vos desirs cette submission, Et disposez de moi, qui borne mon envie 905 A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.

DORISE.

Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis Tes importunités augmentent mes ennuis? Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 910 Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu N'ose plus espérer de n'être pas connu?

PYMANTE.

Voyez comme le ciel égale nos fortunes, Et comme, pour les faire entre nous deux communes, Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 915 Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

DORISE.

Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages; Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages; Et ces masques trompeurs de nos conditions Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073]. 920

PYMANTE.

Me négliger toujours! et pour qui vous néglige!

DORISE.

Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige; J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074], Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.

PYMANTE.

Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075] 925 Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?

DORISE.

Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi. Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi, Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre; Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077], 930 Avantagé du nombre, et vêtu de façon Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon: Ton embûche a surpris une valeur si rare.

PYMANTE.

Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078], 935 Qui maintenant par terre et percé de mes coups, Éprouve par sa mort comme un amant fidèle Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.

DORISE.

Monstre de la nature, exécrable bourreau, Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 940 D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]! Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux, N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 945 En mille traits de sang les marques de ma rage.

PYMANTE.

Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080], Promet tout ce qu'il ose à son premier transport; Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance, A force de grossir il meurt en sa naissance; 950 Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.

DORISE.

Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]: Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse; Le reste des humains ne sauroit inventer 955 De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082]. Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes; Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes: Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent; Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 960 Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête De quiconque à ma haine exposera ta tête, De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083]. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084]; Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 965 Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.

PYMANTE.

J'aime tant cette ardeur à me faire périr, Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

DORISE.

Traître, ne me suis point.

PYMANTE.

Prendre seule la fuite! Vous vous égareriez à marcher sans conduite; 970 Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. L'asile dont tantôt vous faisiez la demande Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende; Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté, 975 S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté. Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne; Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 980

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit accentué comme une préposition (à). Dans toutes les autres, jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692, publiée par Thomas Corneille, on lit a (verbe, sans accent).

[1025] Var. Qu'en deux desseins divers pareille jalousie Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64)

[1026] Var. Admirèrent l'effet d'une amitié pudique, Me voyant appliquer par ce jeune soleil D'un peu d'huile et de vin le premier appareil; Enfin quand, pour bander ma dernière blessure, La belle eut prodigué jusques à sa coiffure, [Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632)

[1027] Var. Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance. (1632-57)

[1028] Var. Vous touche, et peut souffrir que je vous importune. (1632)

[1029] Var. Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)

[1030] Var. Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse. (1657)

[1031] Var. Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est. (1632-60)

[1032] Var. A mon devoir de roi joint mon propre intérêt. (1632-57)

[1033] Var. Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre. (1632-60)

[1034] Var. Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57)

[1035] Var. Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable. (1632)

[1036] Var. M'avoit si bien instruit de son perfide tour, Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57)

[1037] Var. Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable, Et lui voudrai du bien le reste de mes jours De m'avoir conservé l'objet de mes amours. LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche: Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche; [Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;] Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)

[1038] Var. Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632)

[1039] Var. Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire. (1632-57)

[1040] Var. Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal, Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57)

[1041] En marge, dans l'édition de 1632: Il montre un cartel qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer.

[1042] Var. [Envoyé de sa part, et rendu par son page,] Peut-il désavouer ce funeste message? [Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57)

[1043] C'est ce qu'on appelait traîner sur la claie. Les cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort étaient d'ordinaire jetés à la voirie.

[1044] Var. L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue. (1632-57)

[1045] Var. Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a]. Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)

[1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: Le Prévôt sort, et va querir Clitandre.

[1046] Var. Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632)

[1047] En marge, dans l'édition de 1632: Il sort.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1048] Var. Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige. (1632-57)

[1049] Var. Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)

[1050] Var. Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire. (1632-60)

[1051] Var. Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire. (1632-57)

[1052] Var. Et l'informer comment, par un cruel destin. (1632-64)

[1053] Var. Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie. (1632-57)

[1054] Var. Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)

[1055] Var. Il parle en prison. (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, en prison, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, seul.

[1056] Var. Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57)

[1057] Var. [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;] Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a]; Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour L'image et le rapport de son triste séjour. Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste L'adorable prison où me retient Caliste? En vain dorénavant mon esprit irrité Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité; Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable, D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable. Folles raisons d'amour, mouvements égarés, Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés! Et que vous vous jouez d'un esprit en balance Qui veut croire plutôt la même extravagance, Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)

[1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644)

[1058] Var. M'y voilà cependant, et bien que ma pensée. (1632-57)

[1059] Var. Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632)

[1060] Var. Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense, Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense. Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)

[1061] Var. De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a]. Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne. CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine? LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre? [LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.] (1632-57)

[1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: Le Geôlier ouvre la prison.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1061-b] L'édition de 1632, au lieu de vous, porte ici nous, ce qui pourrait bien être une faute d'impression.

[1062] Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit, etc. (1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du premier couplet: Il lui montre une aiguille que par mégarde elle avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant.

[1063] Var. Ressent fort les faveurs de quelque belle fille. (1632-57)

[1064] Var. Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a]. (1632-60)

[1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, en garde, pour en gage.

[1065] Var. Ou payant vos ardeurs d'une infidélité, [Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?] Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)

[1066] Var. Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre, J'ai touché par hasard une chose si tendre, Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)

[1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a en des propos; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres donnent à des propos.

[1068] Var. Que de perdre leur temps à des propos en l'air. (1632-63)

[1069] Var. Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est. (1632-60)

[1070] Var. Ont avecque les siens un merveilleux rapport. (1632-60)

[1071] Var. Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise. (1632)

[1072] Var. Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois; M'ayant traité toujours en homme de leur sorte, Vous croyez aisément à l'habit que je porte, Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57)

[1073] Var. [Cachent sans les changer nos inclinations.] PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme, Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme. DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor. PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57)

[1074] Var. J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas. (1632-57)

[1075] Var. Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole. (1632-57)

[1076] Var. Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632) Var. Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57)

[1077] Var. Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre. (1632-57)

[1078] Var. De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)

[1079] Var. D'un compliment moqueur ta malice me flatte! (1632-57)

[1080] Var. L'impétueux bouillon d'un courroux féminin, Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin, Comme il est animé de la seule impuissance, A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57)

[1081] Var. Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse. (1632-57)

[1082] Voyez au Complément des variantes, p. 365.

[1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660, Dorise exprime la même confiance qu'Émilie:

Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevroient cette loi, S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.

(Cinna, acte III, sc. IV.)

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.

(Ibid., acte V, sc. II.)

[1084] Var. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois. (1660-64)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, DORISE[1085].

DORISE.

Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre; Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre: Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

PYMANTE.

Prenez à votre tour quelque pitié des miens, Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]: 985 Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes; Et quoi que vous conseille un inutile ennui, Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.

DORISE.

Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie, Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]: 990 S'il lui faut un passage afin de s'envoler, Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses: Pour un tel désespoir vous les avez trop douces; Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 995

PYMANTE.

Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088]; Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089] Que d'employer pour vous le reste de leur vie; Pensez plutôt à ceux dont le service offert Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 1000

DORISE.

Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime? Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime? A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]? Je chérirois en toi la qualité de traître, 1005 Et mon affection commenceroit à naître Lorsque tout l'univers a droit de te haïr?

PYMANTE.

Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme, N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 1010 Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur: Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

DORISE.

Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion 1015 Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination: C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.

PYMANTE.

Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux, Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 1020 Et ployant dessous moi, permet à mon envie De recueillir les fruits de vous avoir servie. Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091].

DORISE.

Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]? 1025

PYMANTE.

Je ris de vos refus, et sais trop la licence Que me donne l'amour en cette occasion.

DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].

Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.

PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094]

Ah, cruelle!

DORISE[1095].

Ah! brigand[1096]!

PYMANTE.

Ah! que viens-tu de faire?

DORISE[1097].

De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098]. 1030

PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit jetée au second acte[1099].

Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier, Tu mourras.

DORISE.

Fuis, Dorise, et laisse-le crier.

SCÈNE II.

PYMANTE.

Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite? Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite? La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 1035 En me frappant les yeux, elle se perd en l'air; Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile; L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile. Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100] Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: 1040 Ne verser désormais que des larmes communes, C'est pleurer lâchement de telles infortunes. Je vois de tous côtés mon supplice approcher; N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101], 1045 Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. Miraculeux effet! Pour traître que je sois, Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 1050 O toi qui, secondant son courage inhumain[1102], Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage, Tu devois[1103] pour le moins respecter son image: Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, 1055 Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104], Devoit être adoré de ta pointe rebelle. Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau! Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]? Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage; Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106]; Tu n'as plus à débattre avec mes passions L'empire souverain dessus mes actions; L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107] 1065 Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. Dorise ne tient plus dedans mon souvenir Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]: Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, 1070 Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109], Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, Par un nouveau forfait, une nouvelle peine; Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 1075 Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. Recourons aux effets, cherchons de toutes parts; Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110]. 1080 Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111], Que son sang aussitôt me réponde pour elle; Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

(Une tempête survient.)

Mes menaces déjà font trembler tout le monde: 1085 Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde; L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir; Cent nuages épais se distillant en larmes, A force de pitié, veulent m'ôter les armes; 1090 La nature étonnée embrasse mon courroux[1112], Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113], 1095 Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114], Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre! Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 1100 Destins, soyez enfin de mon intelligence, Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!

SCÈNE III.

FLORIDAN.

Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal! Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, Et consumant sur lui toute sa violence, 1105 Il m'a porté respect parmi son insolence. Tous mes gens, écartés par un subit effroi, Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 1110 Cependant seul, à pied, je pense à tous moments Voir le dernier débris de tous les éléments, Dont l'obstination à se faire la guerre Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 1115 De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous? La perte m'est égale, et la même tempête Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête. Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115], Souffrez que je le puisse avec lui partager. 1120 J'en découvre à la fin quelque meilleur présage; L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage; Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, En ont tari la source et séché les ruisseaux; Et déjà le soleil de ses rayons essuie 1125 Sur ces moites rameaux le reste de la pluie. Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116].... Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite: Je le juge à ce bruit.

SCÈNE IV.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].

PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].

Enfin, malgré ta fuite, 1130 Je te retiens, barbare.

DORISE.

Hélas!

PYMANTE.

Songe à mourir; Tout l'univers ici ne te peut secourir.

FLORIDAN.

L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle! Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. Arrête, scélérat!

PYMANTE.

Téméraire, où vas-tu? 1135

FLORIDAN.

Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

DORISE.

Traître, n'avance pas; c'est le Prince.

PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant de l'autre[1119].

N'importe[1120]; Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.

FLORIDAN.

Est-ce là le respect que tu dois à mon rang?

PYMANTE.

Je ne connois ici ni qualités ni sang: 1140 Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121], Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

DORISE.

S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, Si mon débile bras ne dédit point mon coeur, J'arrêterai le tien.

PYMANTE.

Que fais-tu, misérable? 1145

DORISE[1122].

Je détourne le coup d'un forfait exécrable.

PYMANTE.

Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]?

FLORIDAN.

Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. Assassin, rends l'épée[1124].

SCÈNE V.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].

PREMIER VENEUR.

Écoute, il est fort proche: C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 1150 Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.

FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder à Dorise[1126].

Prends ce fer en ta main.

PYMANTE.

Ah cieux! je suis perdu.

SECOND VENEUR.

Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127], Quel malheureux destin en cet état vous range?

FLORIDAN.

Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens 1155 Vous y pourront servir, faute d'autres liens. Je veux qu'à mon retour une prompte justice Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128], Sans armer contre lui que les lois de l'État, Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 1160 Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.

PREMIER VENEUR.

Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129]. Admirez cependant le foudre et ses efforts, Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]: En voici les habits, qui sans aucun dommage 1165 Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.

FLORIDAN.

Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131].

DORISE.

Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre[1132], Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: 1170 Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133] Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

FLORIDAN.

Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise!

DORISE.

Quelques étonnements qu'une telle surprise Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, 1175 D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. La honte de paroître en un tel équipage Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage; Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134] Avec mes vêtements l'usage de la voix, 1180 Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

FLORIDAN.

Cette honte me plaît: ta prière équitable, En faveur de ton sexe et du secours prêté, Suspendra jusqu'alors ma curiosité. Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, 1185 Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse; Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135], Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les autres mènent[1136] Pymante d'un autre côté.)

SCÈNE VI.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

CLITANDRE, en prison[1137].

Dans ces funestes lieux où la seule inclémence D'un rigoureux destin réduit mon innocence, 1190 Je n'attends désormais du reste des humains Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.

LE GEÔLIER.

Je ne connois que trop où tend ce préambule[1138]. Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule: Tous, dans cette prison, dont je porte les clés[1139], 1195 Se disent comme vous du malheur accablés[1140], Et la justice à tous est injuste de sorte Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte; Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir: Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; 1200 Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde. Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141].

CLITANDRE.

Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. Je tiens l'éloignement pire que le trépas, Et la terre n'a point de si douce province 1205 Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince. Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142] Du péril dont sans lui je ne saurois sortir, Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 1210 Que son retour soudain des plus riches te rend: Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant; Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

LE GEÔLIER.

Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, Et pour me suborner promesses ni présents 1215 N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. C'est de quoi je vous donne une entière assurance: Perdez-en le dessein avecque l'espérance: Et puisque vous dressez des piéges à ma foi, Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143]. 1220

SCÈNE VII.

CLITANDRE.

Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]! Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]: Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225 Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter, Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter. Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230 A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel? Mes gens assassinés me rendent criminel; L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie; On le comble d'honneur et moi d'ignominie; L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235 C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne: Jamais un bon dessein ne déguisa personne; Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240 Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore; Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245 Le ciel te garde encore un destin plus tragique. N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146]. Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes; Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250 Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147]. Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255 Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, Que le prétexte faux d'une action si noire Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149], Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, Dure sans infamie en votre souvenir; 1260 Ne vous repentez point de vos faveurs passées, Comme chez un perfide indignement placées: J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité Paroîtra toute nue à la postérité, Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265 Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine; Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret La prépare à sortir avec moins de regret.

SCÈNE VIII.

FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme; TROIS VENEURS[1150].

FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151].

Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures 1270 T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]! Ce funeste récit me met tout hors de moi.

CLÉON.

Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153] Que vous arriverez auparavant qu'il meure.

FLORIDAN.

Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 1275 A son ombre immolé ne me suffira pas. C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes; Innocent, il aura d'innocentes victimes. Où que soit Rosidor, il le suivra de près, Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154]. 1280

DORISE.

Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!

FLORIDAN.

Mon déplaisir m'en donne une entière licence. J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour; Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]? 1285 Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre; La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, Je préviendrai le coup de son malheur fatal; Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise. Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; 1290 Un supplice l'attend, qui doit faire trembler Quiconque désormais voudroit lui ressembler.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[1085] Var. PYMANTE, DORISE dans une caverne. (1632-57)

[1086] Var. Tarissez désormais ce déluge de larmes[1086-a]. (1632-57)

[1086-a] Le IVe acte commence à ce vers dans les éditions de 1632-57.

[1087] Var. Au moins par eux mon âme y trouvera la voie. (1632-57)

[1088] Var. Belle, ne songez plus à rejoindre les morts. (1632) Var. Ne songez plus, Dorise, à rejoindre les morts. (1644-57)

[1089] Var. Pensez plutôt à ceux qui vivants n'ont envie. (1632-57)

[1090] Var. Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir? (1632-57)

[1091] Var. Il me faut un baiser malgré vos cruautés[1091-a]. (1632-57)

[1091-a] En marge, dans l'édition de 1632: Il veut user de force.

[1092] Var. Veulent sur ma foiblesse user de violence. PYM. Que sert d'y résister? je sais trop la licence. (1632-57)

[1093] Var. Elle lui crève un oeil du poinçon qui lui étoit demeuré dans les cheveux. (1632, en marge.)--Elle lui crève l'oeil de son aiguille. (1663, en marge.)

[1094] Var. Il porte les mains à son oeil crevé. (1663, en marge.)

[1095] Var. DORISE, en s'échappant de lui. (1632-1657)

[1096] Var. Ah! infâme! (1632)

[1097] Var. DORISE, sortie de la caverne.

[1098] Var. De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a]. PYMANTE, ramassant son épée. Barbare, je t'aurai. DORISE, se cachant. Fuyons, il va sortir. Qu'à propos ce buisson s'offre à me garantir! PYMANTE, sorti. Ne crois pas m'échapper: quoi que ta ruse fasse, J'ai ta mort en ma main. DORISE, cachée. Dieux! le voilà qui passe. PYMANTE passe de l'autre côté du théâtre[1098-b]. Tigresse! DORISE, revenant sur le théâtre[1098-c]. Il est passé, je suis hors de danger. Ainsi dorénavant mon sort puisse changer! Ainsi dorénavant le ciel plus favorable Me prête en ces malheurs une main secourable! Cependant, pour loyer de sa lubricité[1098-d], Son oeil m'a répondu de sa pudicité, Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée, Attirant ses deux mains, m'a désembarrassée. Aussi le falloit-il que ce même poinçon, Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon, Fût l'auteur de ma prise et de ma délivrance, Et qu'après mon péril il fît mon assurance[1098-e]. Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil, Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil, Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie, Les feuilles et le vent d'objets à ta furie: Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre côté, En s'éloignant de toi se met en sûreté.

SCÈNE II[1098-f].

PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine Après un tel affront rend ma poursuite vaine! Ainsi donc la cruelle, à guise d'un éclair, En me frappant les yeux est disparue en l'air! [Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57)

[1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire. (1644-57)

[1098-b] PYMANTE, passé de l'autre côté du théâtre. (1644-57)

[1098-c] Ici commence la scène II dans les éditions de 1644-57.

[1098-d] Pour peine cependant de sa lubricité. (1644-57)

[1098-e] Ces quatre vers, à partir de: «Aussi le falloit-il, etc.,» manquent dans les éditions de 1644-57.

[1098-f] SCÈNE III. (1644-57)

[1099] Var. Il prend son épée dans la grotte où il l'avoit jetée au second acte. (1663, en marge.)

[1100] Var. Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs. (1632-57)

[1101] Var. Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-57)

[1102] Var. Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a], Au lieu d'orner son poil, déshonorez (sic) sa main. (1632)

[1102-a] En marge: Il tient à la main le poinçon que Dorise lui avoit laissé dans l'oeil.

[1103] On lit tu devrois dans l'édition de 1632, mais c'est probablement une faute d'impression.

[1104] Var. Quoi que te commandât son âme courroucée, Devoit être adoré de ta pointe émoussée; Quelque secret instinct te devoit figurer Que se prendre à mon oeil c'étoit le déchirer. Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate, Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte. Ce poinçon qu'à mon heur j'éprouve si fatal, Ce n'est qu'à ton sujet que je lui veux du mal: Vois dans ces vains propos, par où mon coeur se venge, Moins de blâme pour lui que pour toi de louange[1104-a]. Tu n'as dans ta colère usé que de tes droits, Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois, Il t'étoit libre encor de m'être plus funeste, Et c'est de ta pitié que j'en tiens ce qui reste. Reviens, belle, reviens, que j'offre tout blessé A tes ressentiments ce que tu m'as laissé. Lâche et honteux retour de ma flamme insensée! Il semble que déjà ma fureur soit passée, Et tous mes sens, brouillés d'un désordre nouveau, Au lieu de ma maîtresse adorent mon bourreau. (1632-57)

[1104-a] Ces quatre vers, à partir de: «Ce poinçon qu'à mon heur, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1632.

[1105] Var. Pourrois-je en ma maîtresse adorer mon bourreau. (1660)

[1106] Var. Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57)

[1107] Var. L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57)

[1108] Var. Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir: Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57)

[1109] Var. Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments, Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57)

[1110] Var. Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57)

[1111] Var. Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle. (1632 et 48) Var. Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle. (1644 et 52-57)

[1112] Var. L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer, Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)

[1113] Var. Quelque part où la peur porte ses pas errants. (1632-57)

[1114] Var. O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre, Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre. Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains; Ce coup aura sauvé le reste des humains. Satisfait par sa mort, mon esprit se modère, Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a].

SCÈNE III[1114-b].

LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal, [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,] Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c], M'a montré son respect parmi son insolence. Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés, Loin de me secourir, suivent de tous côtés L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse. Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace. [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57)

[1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57)

[1114-b] SCÈNE IV. (1644-57)

[1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)

[1115] Var. Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal, Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)

[1116] Var. [Les petits oisillons, encor demi-cachés,] Poussent en tremblotant, et hasardent à peine Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas De se croire du tout préservés du trépas. J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)

[1117] Var. LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)

[1118] Var. PYMANTE, terrassant Dorise. (1632-60)--Il saisit Dorise qui le fuyoit. (1663, en marge.)

[1119] Var. PYMANTE, tenant Dorise d'une main, se bat de l'autre contre le Prince. (1632)--Il tient Dorise d'une main, et se bat de l'autre. (1663, en marge.)

[1120] Var. C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe. (1632-57)

[1121] Var. Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne. (1632-57)

[1122] Var. DORISE, le faisant trébucher. (1644-60 et 64)--Elle fait trébucher Pymante. (1663, en marge.)

[1123] En marge, dans l'édition de 1632: Dorise, s'embarrassant dans ses jambes, le fait trébucher.

[1124] En marge, dans l'édition de 1632: Il saute sur Pymante, et deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise.--Il n'y a point de distinction de scène.

[1125] Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits, etc. (1663, en marge.)

[1126] Var. LE PRINCE, à Dorise. (1632-60)--Il désarme Pymante, etc. (1663, en marge.)

[1127] Var. Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange, Et quel mauvais destin en cet état vous range? LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens, Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57)

[1128] Var. Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57) Var. Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)

[1129] Var. En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes. (1632-57)

[1130] Var. Qui dans cette forêt ont consommé trois corps. (1632)

[1131] Var. Tu me montres vraiment de merveilleux effets. (1632-57)

[1132] Var. Ces habits que n'a point approché (sic) le tonnerre. (1632-57)

[1133] Var. Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous. (1632-60)

[1134] Var. Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois. (1632-64)

[1135] Var. Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher, Garde-le cependant au pied de ce rocher.

SCÈNE V.

CLÉON et encore UN VENEUR[1135-a].

CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude, N'ôtent point mon esprit de son inquiétude, Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin. 3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin: La mort de son cheval, étendu sur la terre, Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre, L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas En si peu de loisir d'en éloigner ses pas. CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence, Et flatte vainement ma débile espérance: Le moyen que le Prince, aussitôt remonté, De ce funeste lieu ne se soit écarté. 3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête, Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête; Si bien que, séparé possible de son train, Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b]; Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes, N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes. CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer, Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57)

[1135-a] SCÈNE VII. CLÉON et un autre VENEUR. (1644-57)

[1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57)

[1136] Var. Et l'autre mène. (1632-57)

[1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots en prison ne sont pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, en prison, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: Il parle en prison.

[1138] Var. A d'autres: je vois trop où tend ce préambule. (1632)

[1139] Var. Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés. (1632-57)

[1140] Var. Se disent comme vous de malheur accablés. (1632)

[1141] Var. Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)

[1142] Var. Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)

[1143] En marge, dans l'édition de 1632: Il sort.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1144] Var. Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]! (1652-57)

[1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les deux derniers mots du vers.

[1145] Var. Seule aux coeurs innocents imprime la terreur. (1652-57)

[1146] Var. Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632 et 57)

[1147] Var. Vengent les innocents par delà leur espoir. (1632-57)

[1148] Var. Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur. (1632-57)

[1149] Var. N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire. (1632-57)

[1150] Var. LE PRINCE, DORISE, en son habit de femme; PYMANTE, garrotté et conduit par trois VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots en habit de femme manquent dans l'édition de 1663.

[1151] Les mots à Dorise et Cléon ne se trouvent pas dans les éditions de 1632 et de 1663.

[1152] Var. T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi! (1632-57)

[1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est probablement une faute, commune aux éditions indiquées.

[1153] Var. Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure. (1632)

[1154] Var. Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57)

[1155] En marge, dans l'édition de 1632: On sonne du cor derrière.

[1156] L'édition de 1632 porte: Il suffit que Cléon; toutes les autres: Il suffit de Cléon.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON.

FLORIDAN, parlant au prévôt[1157].

Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158] Légitime en ce point ma désobéissance, Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité 1295 Que j'usasse pour lui de quelque autorité. Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême, Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159], D'avoir su justement venir à ton secours Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours, 1300 Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle!

CLITANDRE.

Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160]; Et moi dorénavant j'arrête mon envie 1305 A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.

FLORIDAN.

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

CLITANDRE.

C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161].

FLORIDAN.

Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée N'auroit plus que le rang d'une image effacée? 1310

CLITANDRE.

J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162], Ait souvent pour le sien quitté votre service: C'est par là que j'avois mérité mon supplice; Et pour m'en faire naître un juste repentir, 1315 Il semble que les Dieux y vouloient consentir; Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

FLORIDAN.

Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]: La crainte de la mort en chasse des appas Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 1320 Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164] Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; Ou peut-être à présent tes desirs amoureux Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].

CLITANDRE.

Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 1325

FLORIDAN.

L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi: Tu ne connois encor ses forces qu'à demi; Ta résolution, un peu trop violente, N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 1330 Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]? Pymante de vos mains se seroit-il sauvé?

CLÉON.

Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167], Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168]. 1335

FLORIDAN.

Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169]; Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, Ne te laissera plus aucunement suspect. 1340

SCÈNE II.

ROSIDOR, sur son lit[1170].

Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente 1345 Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 1350 J'ignorerois encor ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171]. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172]; 1355 Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te falloit point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173], Que le Prince ose plus traverser notre amour. 1360 Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? 1365 Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? Retournez, retournez vers mon unique bien: Que seul dorénavant il soit votre entretien; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 1370 Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté; Elle servit d'amorce à mes desirs avides; Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]: Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 1375 S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; 1380 Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence: Ainsi nos passions se déroboient à tous; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176].... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? 1385

SCÈNE III.

ROSIDOR, CALISTE.

CALISTE.

Celle qui voudroit voir tes blessures guéries, Celle....

ROSIDOR.

Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi. De notre amour naissant la douceur et la gloire De leur charmante idée occupoient ma mémoire: 1390 Je flattois ton image, elle me reflattoit; Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit; Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage. La désavoueras-tu, cette flatteuse image? Voudras-tu démentir notre entretien secret? 1395 Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?

CALISTE.

Tu pourrois de sa part te faire tant promettre, Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre; Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien En quoi je dédirois ce secret entretien, 1400 Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. Prends soin de te guérir, et les miens plus contents.... Mais je te le dirai quand il en sera temps.

ROSIDOR. Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 1405 Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 1410

CALISTE.

Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, Et ne point m'envier un moment de délices Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné 1415 D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178]; Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 1420

ROSIDOR.

Tu parles à demi, mais un secret langage Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements.

CALISTE.

Je l'avois bien prévu, que ton impatience 1425 Porteroit ton espoir à trop de confiance, Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.

ROSIDOR.

Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival? Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....

CALISTE.

Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 1430 Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi, Qui d'un heureux hymen récompense ta foi....

ROSIDOR.

Si notre heureux malheur a produit ce miracle, Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle?

CALISTE.

Tes blessures.

ROSIDOR.

Allons, je suis déjà guéri. 1435

CALISTE.

Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde Un bien que de ton roi la prudence retarde. Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, Et crois que tes desirs....

ROSIDOR.

N'auront aucun effet. 1440

CALISTE.

N'auront aucun effet! qui te le persuade?

ROSIDOR.

Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade?

CALISTE.

Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; Mais je sais le remède aux blessures du coeur. Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 1445 Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites: Je me rends désormais assidue à te voir.

ROSIDOR.

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179] D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne.

CALISTE.

Je me charge pour toi de ce remercîment. Toutefois qui sauroit que pour ce compliment Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180], Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire, Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi, 1455 Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].

ROSIDOR.

Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes, Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

CALISTE.

Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, En le remerciant parle au nom de tous deux. 1460

SCÈNE IV.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT, TROIS VENEURS.

ALCANDRE.

Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182], Règle ses mouvements avec peu d'assurance! Qu'il est peu de lumière en nos entendements, Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]! Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures 1465 Qu'en notre jugement forment les conjectures: Tu suffis pour apprendre à la postérité Combien la vraisemblance a peu de vérité. Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185]; 1470 Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse De trop de promptitude en soi-même s'accuse. Un roi doit se donner, quand il est irrité, 1475 Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.

CLITANDRE.

Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 1480 L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire Que mon devoir penchât au refroidissement, Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. Vous n'avez exercé qu'une juste colère: 1485 On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186], Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.

FLORIDAN.

Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187], Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 1490 Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté M'acceptât pour garant de sa fidélité.

ALCANDRE.

Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance Et de mon injustice, et de son innocence: Passons aux criminels. Toi dont la trahison 1495 A fait si lourdement trébucher ma raison[1188], Approche, scélérat. Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage[1189]? Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? Et présumant encor cet exploit dangereux, 1500 A force de présents et d'infâmes pratiques, D'un autre cavalier corrompt les domestiques? Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, Afin qu'exécutant son perfide dessein, Sur un homme innocent tombent les conjectures? 1505 Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

PYMANTE.

Sire, écoutez-en donc la pure vérité. Votre seule faveur a fait ma lâcheté, Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190]. L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; 1510 Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191], Pour en avoir le fruit il me falloit cacher: Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

ALCANDRE.

Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192] 1515 L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; Car je ne touche point à Dorise outragée; Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 1520

PYMANTE.

Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice, On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, De paroître innocent à force de forfaits. Je ne suis criminel sinon manque d'effets, Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 1525 Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante. Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.

ALCANDRE.

Est-ce là le regret de tes crimes passés? Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193]. 1530 Dites à mon conseil que, pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître L'amour que vers son prince il aura fait paroître. Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194], 1535 Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195], Détestable Alecton, que la Reine déçue Avoit naguère au rang de ses filles reçue! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]? 1540

DORISE.

L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197], Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein: Je le cachai dès lors.

FLORIDAN.

Il est tout manifeste 1545 Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198] Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant. Mais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, 1550 Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199], Laisse notre conduite à son déréglement; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

ALCANDRE.

De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.

FLORIDAN.

Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555 Sous votre bon plaisir sa défense entreprend: Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

ALCANDRE.

Ma justice en ce cas la donne à ton envie; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder. 1560 Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise, Et va dire partout, en liberté remise, Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE.

Après une bonté tellement excessive, 1565 Puisque votre clémence ordonne que je vive, Permettez désormais, Sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains: Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, Je fasse ma retraite avecque les Vestales, 1570 Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201] Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN.

Te bannir de la cour après m'être obligée, Ce seroit trop montrer ma faveur négligée.

DORISE.

N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202], 1575 De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux.

FLORIDAN.

Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203]. Outre l'attrait puissant de tes perfections, 1580 Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204] Du côté que ton prince a voulu te choisir: Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 1585

CLITANDRE.

Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.

FLORIDAN.

Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 1590 Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.

ALCANDRE.

Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.

SCÈNE V.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.

ALCANDRE.

Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?

ROSIDOR.

L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments 1595 Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206].

ALCANDRE.

Si mon commandement peut sur toi quelque chose, Et si ma volonté de la tienne dispose, Embrasse un cavalier indigne des liens Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 1600 Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice, Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice, Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort. Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 1605 Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

ROSIDOR[1208].

Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit, Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209], Je l'employai dès lors contre votre colère.

(A Clitandre[1210].)

En moi dorénavant faites état d'un frère. 1610

CLITANDRE, à Rosidor[1211].

En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212].

DORISE, à Caliste.

Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre, Si mon crime....

CALISTE[1213].

Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214], Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215]. 1615

ALCANDRE.

Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216]. Clitandre, en attendant cette heureuse journée, Tâchera d'allumer en son âme des feux Pour celle que mon fils desire, et que je veux; 1620 A qui, pour réparer sa faute criminelle, Je défends désormais de se montrer cruelle; Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217] A deux couples d'amants les fruits de leur amour.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[1157] Var. Il parle au prévôt. (1663, en marge.)

[1158] Var. Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632) Var. Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)

[1159] Var. Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même. (1632-57)

[1160] Var. Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57)

[1161] Var. C'est à quoi désormais je veux songer le moins. (1632-60)

[1162] Var. Ait son ardeur vers vous si souvent relâché, Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57)

[1163] Var. Je devine à peu près le fond de ton courage. (1632-57)

[1164] Var. Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue. (1632-60)

[1165] Var. Se cherchent des objets un peu moins rigoureux. (1632-57)

[1166] En marge, dans l'édition de 1632: Cléon entre.

[1167] Var. Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise. (1632-57)

[1168] Var. Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau. (1632-57)

[1169] En marge, dans l'édition de 1632: Cléon s'en va.

[1170] Var. ROSIDOR, dans son lit. (1632-57)--Il est sur son lit. (1663, en marge.)

[1171] Var. [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.] Les flammes de Caliste à mes flammes répondent, Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent; Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis, Ni de contentements qui ne m'en soient promis. Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine, Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine; Si mon heur de sa part avoit quelque défaut, Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud. [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57)

[1172] Var. Tes desseins du succès étoient assez punis. (1632-57)

[1173] Var. Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour. (1632-57)

[1174] Var. Mais hélas! mes pensées (sic) qui vous veut diviser? (1657)

[1175] Var. Mais il leur faut depuis des objets plus solides. (1632-57)

[1176] Voyez au Complément des variantes, p. 367.

[1177] Il y a tout autre, au masculin, dans toutes les éditions qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.

[1178] Var. Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63) Var. Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664)

[1179] Var. Que sans plus différer je m'en aille en personne Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)

[1180] Var. Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire. (1632-57)

[1181] Var. Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi. ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes, [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.] CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu. CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu. (1632-57)

[1182] Var. Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence. (1632)

[1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la Bibliothèque impériale porte ici mes raisonnements; deux autres, que nous avons pu comparer, donnent nos raisonnements, comme notre texte.

[1184] L'édition de 1682, au lieu de se fie, qui est dans toutes les autres, donne se fier. C'est évidemment une faute.

[1185] Var. N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute. (1632-57)

[1186] Var. On est trop criminel quand on vous peut déplaire. (1632-57)

[1187] Var. Monsieur, moi qui connois le fond de son courage. (1632-57)

[1188] Var. A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)

[1189] Var. Se met souvent, non pas? en un tel équipage. (1632-57)

[1190] Var. Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme. Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme; Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher, Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)

[1190-a] C'est évidemment vous qu'il faut lire.

[1191] Var. Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher. (1644-57)

[1192] Var. Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor. (1632-57)

[1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante du vers 134 de Mélite.

[1194] En marge, dans l'édition de 1632: Pymante sort, et le Roi fait approcher Dorise.

[1195] Var. Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté. (1632-64)

[1196] Var. Se rendit ton complice et te bailla ce fer? (1632-57)

[1197] Var. L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure. (1632-64)

[1198] Var. Que ce fer n'est sinon un misérable reste Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57)

[1199] Var. Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57)

[1200] Var. Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend. (1632-57)

[1201] Var. Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57)

[1202] Var. N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)

[1203] Var. Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)

[1204] Var. Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir. (1632-57)

[1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (Floridan) et CLÉON ne figurent point parmi les acteurs de cette scène.

[1206] Var. Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57)

[1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte.

[1208] Var. ROSIDOR, au Roi. (1648)

[1209] Var. Et si peu que j'avois envers vous de crédit. (1632-64)

[1210] Les mots à Clitandre manquent dans les éditions de 1632, 44 et 52-60.

[1211] Var. CLITANDRE, embrassant Rosidor. (1644-60)--En marge, dans l'édition de 1632: Il embrasse Clitandre; mais ce nom est là par erreur pour Rosidor.

[1212] Var. Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû. (1632-57)

[1213] Var. CALISTE, en l'embrassant. (1632-60)

[1214] Var. Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a]. (1632-60)

[1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de Mélite, et la note [759-a] qui s'y rapporte.

[1215] Var. Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir. (1632)

[1216] Var. Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60)

[1217] Var. Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour. (1632-57)

COMPLÉMENT DES VARIANTES.

956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.] Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire? Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218], Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort! Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord, Et que ma patience aidât votre foiblesse. Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse. (Il lui prend les mains et les lui baise.)[1220] Elle reçoit mes lois, et je puis disposer De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser. DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue, Et contre ce brigand votre inique rigueur Me donne un tel courage, et si peu de vigueur. Ah sort injurieux! maudite destinée! Malheurs trop redoublés! détestable journée! PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler: Voici tout proche un lieu plus commode à parler; Belle Dorise, entrons dedans cette caverne, Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne. DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours! PYMANTE. (Il l'enlève dans la caverne.)[1221] Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!

[1218] Je veux me satisfaire. (1652-57)

[1219] Te déchirer le coeur. (1644-57)

[1220] Lui prenant les mains. (1652-57)

[1221] PYMANTE, l'enlevant dans la caverne. (1644-57)

SCÈNE VI[1222].

LYSARQUE, CLÉON.

LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître, Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître, Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur. CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur. Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime, On dût considérer que le Prince l'estime[1223]. LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour, On hâte le supplice avant la fin du jour; Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête, Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête. De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux, Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux, Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225]; Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien. CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien? LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence, Le Roi dans sa colère use de sa puissance, Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort. C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître. CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être. Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger. LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger; Un seul du genou droit offense la jointure, Dont il faut que le lit facilite la cure; Le reste ne l'oblige à garder la maison, Et quelque écharpe au bras en feroit la raison. Adieu, fais, je te prie, état de mon service, Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse. CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.

(Il est seul.)[1226]

Me voilà de sa mort le véritable auteur: Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle Devint préoccupé d'une haine mortelle, Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché, Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché. Que sera-ce de moi s'il en a connoissance? Rien ne me garantit qu'une éternelle absence; Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour, C'est m'offrir librement à la perte du jour. Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe, Allons encor un coup le trouver à la chasse, Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227], Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)

[1222] SCÈNE IV. (1632)

[1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime? LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour. (1644-57)

[1224] A son desçu. à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].

[1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)

[1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans les éditions de 1644-57.--Les mots: Il est seul, y manquent.

[1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups, Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57)

1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux, Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue, Voulut un peu de mal à tant de retenue. Lors on nous vit quitter ces ridicules soins, Et nos petits larcins souffrirent les témoins. Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche, Tu savois dextrement faire un peu la farouche, Et me laissant toujours de quoi me prévaloir, Montrer également le craindre et le vouloir. Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître; Sans aucune contrainte il a voulu paroître: Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté, Et plus on en voyoit en notre privauté. Ainsi dorénavant, après la foi donnée, Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée, Et, ne touchant encor ses droits que du penser, Nos feux à tout le reste osent se dispenser; Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228].

[1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE entre et s'assied sur son lit.

SCÈNE III.

CALISTE, ROSIDOR[1229].

CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse Te vient effrontément trouver jusques au lit? ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit, On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende? CAL. La gentille façon d'en faire la demande! ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder, C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander: Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use. CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse, Sans rien dire souvent et par force tu prends. ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends. CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne Le trop de liberté que ta flamme se donne, C'est sous condition de n'y plus revenir. ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir, Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire. Ton sexe, qui défend ce que plus il desire, Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit, Et que notre foiblesse au plus fort le trahit. ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage? CAL. Vos importunités le font assez juger. ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger: C'est par où notre ardeur supplée à votre honte; Mais l'un et l'autre y trouve également son conte, Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux, Comme même plaisir, même intérêt que nous. CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles, J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles, Et saurai désormais si bien te refuser, Que tu verras le goût que je prends à baiser: Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême. ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même: Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens. Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens? Et déjà la rigueur d'une telle contrainte Dans tes yeux languissants met une douce plainte; L'amour par tes regards murmure de ce tort, Et semble m'avouer d'un agréable effort. CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue. ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue M'invite expressément à me licencier. CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier. ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises. CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises, Tu pourras t'assurer que nos contentements Ne redouteront plus aucuns empêchements. ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise, N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise! Dussai-je être impudent autant comme importun[1230], A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231]. Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce? CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse, Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux: La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux, Soit du piteux récit de nos hasards touchée, Soit de trop de faveur vers un traître fâchée, A la fin s'accommode aux volontés du Roi, [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.] ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles! Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles, C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez. ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés. Je ne m'étonne plus de te voir si privée, Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée: Tu prends possession déjà de la moitié, Comme étant toute acquise à ta chaste amitié. Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre? CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre. ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.

[1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)

[1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)

[1231] En marge, dans l'édition de 1632: Il la baise sans résistance.

[CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.] Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée, Si tu m'allois quitter sitôt que possédée. Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs, Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs. ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices! Ce lit doit être un jour le champ de mes délices, Et recule lui seul ce qu'il doit terminer; Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner. CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée.... ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée. CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison. ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade. CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur: On sait bien ce que c'est des blessures du coeur. Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

LA VEUVE

COMÉDIE

1633

NOTICE.

Le Privilége de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au commencement de la même année.

Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille s'exprime dans sa Dédicace: «Madame, le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité, l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: A la Veuve de Monsieur Corneille, commence ainsi:

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait, qui, dans leur Histoire du théâtre françois (tome V, p. 43), placent l'ouvrage à l'année 1633.

L'édition originale a pour titre:

LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, à Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIV. Auec priuilege du Roy. Le second titre (ou le Traître trahi) a été supprimé à partir de 1644.

Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»

ÉPÎTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

MADAME,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut: c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie,

MADAME,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE.

[1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de 1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort, maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre 1654, âgée de soixante-douze ans.

[1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation la mettoient en son jour.

AU LECTEUR[1234]

Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je l'ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l'on peut aller dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236]; mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface n'est déjà que trop longue pour une comédie.

[1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à Corneille, au sujet de sa comédie de la Veuve, par divers poëtes contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans l'édition de 1634.

[1235] Corneille a ici en vue, outre la Veuve, Mélite et Clitandre, déjà imprimés, la Galerie du Palais et la Suivante, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et la Place Royale, qui ne fut représentée qu'au commencement de 1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de l'achevé d'imprimer de la Veuve.

[1236] Voyez ci-dessus, p. 117.

HOMMAGES

ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE LA VEUVE, PAR DIVERS POËTES CONTEMPORAINS.

POUR LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

AUX DAMES.

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles; Remarquez son éclat à travers de ses voiles; Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux, Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux. Orgueilleuses beautés que tout le monde estime, Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime, Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint; Il faut céder la place à celui de son teint, Et voir dedans ces vers une double merveille: La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille.

DE SCUDÉRY[1238]

[1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et faut-il lire les astres?

[1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication de Ligdamon, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses de Corneille. On trouvera dans notre Notice sur le Cid le récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre les deux amis. Scudéry mourut en 1667.

A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR SA VEUVE.

ÉPIGRAMME.

Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Térence, Sans rien dérober des douceurs De Mélite ni de ses soeurs, O Dieu! que ta Clarice est belle, Et que de veuves à Paris Souhaiteroient d'être comme elle, Pour ne manquer pas de maris!

MAIRET[1239].

[1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister au succès du Cid; il est longuement question de lui dans la Notice sur cet ouvrage.

A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.

Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants! Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents, Joints à sa majesté plus divine qu'humaine, Paroissent au théâtre avec tant de splendeur, Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240], Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur. Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture A tant de ressemblance avecque la nature, Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants Dont la mourante voix naïvement propose Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments Qui furent le sujet de leur métamorphose. Fais-la donc imprimer, fais que sa déité Jour et nuit entretienne avecque privauté Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre; Car si Mélite a plu pour ses divins appas, Tout le monde sera de Clarice idolâtre, Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas.

GUÉRENTE.

[1240] Germaine, soeur.

MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

A CLARICE.

Clarice, la plus douce veine Qui sache le métier des vers Donne un portrait à l'univers De tes beautés et de ta peine; Et les traits du pinceau qui te font admirer Te dépeignent au vif si constante et si belle, Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle, Demande des autels pour te faire adorer.

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