‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 03Chapitre 14 sur 30 · L'INFANTE. - L'INFANTE.

L'INFANTE. - L'INFANTE.

Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550

LÉONOR.

Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351]; Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?

Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare: Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352]. Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555 Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.

SCÈNE VI.

DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].

DON FERNAND.

Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable! Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?

DON ARIAS.

Je l'ai de votre part longtemps entretenu; J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560

DON FERNAND.

Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire A si peu de respect et de soin de me plaire! Il offense don Diègue, et méprise son roi! Au milieu de ma cour il me donne la loi! Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565 Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354]. Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355], Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].

DON SANCHE.

Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle: On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575 Un coeur si généreux se rend malaisément. Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357] N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.

DON FERNAND.

Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580

DON SANCHE.

J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire, Deux mots en sa défense.

DON FERNAND.

Et que pouvez-vous dire[358]?

DON SANCHE.

Qu'une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions: Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585 Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360]. Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, Répare cette injure à la pointe des armes; 590 Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra, Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.

DON FERNAND.

Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361]. Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595 Est meilleur ménager du sang de ses sujets: Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chef a soin des membres qui le servent. Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi: Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600 Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363], Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire, D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364], Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.

DON ARIAS.

Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610 Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

DON FERNAND.

Ils ne verront jamais sans quelque jalousie Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615 Avec un oeil d'envie est toujours regardé. C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville Placer depuis dix ans le trône de Castille[365], Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620

DON ARIAS.

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366] Combien votre présence assure vos conquêtes: Vous n'avez rien à craindre.

DON FERNAND.

Et rien à négliger: Le trop de confiance attire le danger; Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625 Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368]. Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs, L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. L'effroi que produiroit cette alarme inutile, Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630 Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369]. C'est assez pour ce soir[370].

SCÈNE VII.

DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.

DON ALONSE.

Sire, le Comte est mort: Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.

DON FERNAND.

Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371]; Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635

DON ALONSE.

Chimène à vos genoux apporte sa douleur; Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.

DON FERNAND.

Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373], Ce que le Comte a fait semble avoir mérité Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640 Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. Après un long service à mon État rendu, Après son sang pour moi mille fois répandu, A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645 Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.

SCÈNE VIII.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.

CHIMÈNE.

Sire, Sire, justice!

DON DIÈGUE.

Ah! Sire, écoutez-nous.

CHIMÈNE.

Je me jette à vos pieds.

DON DIÈGUE.

J'embrasse vos genoux.

CHIMÈNE.

Je demande justice.

DON DIÈGUE.

Entendez ma défense[375].

CHIMÈNE.

D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650 Il a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père.

DON DIÈGUE.

Il a vengé le sien.

CHIMÈNE.

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

DON DIÈGUE.

Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].

DON FERNAND.

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377]. Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.

CHIMÈNE.

Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660 Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665 Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379]. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur: Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670

DON FERNAND.

Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

CHIMÈNE.

Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380]; Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675 Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680 Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence; Que les plus valeureux, avec impunité, Soient exposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685 Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382] Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690 Vous perdez en la mort d'un homme de son rang: Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383]. Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384], Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695 Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.

DON FERNAND.

Don Diègue, répondez.

DON DIÈGUE.

Qu'on est digne d'envie Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385], Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700 Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu. Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705 Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386], Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387], Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710 Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715 Digne de son pays et digne de son roi. Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720 Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête: Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388], Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725 Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène: Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730 Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389], Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

DON FERNAND.

L'affaire est d'importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d'être délibérée. Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735 Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.

CHIMÈNE.

Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.

DON FERNAND.

Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.

CHIMÈNE.

M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. 740

FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

[313] Var. LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.)

[314] Var. Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront, J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)

[315] Var. Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance. DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance: D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)

[316] Var. Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. (1637-56)

[317] Var. Et quelque grand qu'il fût, mes services présents. (1637-56)

[318] Voyez la Notice du Cid, p. 17 et note 41.

[319] Var. Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)

[320] Dans les premières éditions, il y a un point d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent.

[321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

[322] Var. Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. (1637-56)

[323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60, on lit: Don Arias rentre, au lieu de: Il est seul.

[324] Var. Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]: Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles; Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)

[324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:

Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.

Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au vers la rime qu'il aura à partir de 1660.

[325] Var. DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.)

[326] Var. La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième Philippique, chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et du Vair dans sa quatorzième Harangue funèbre, en parlant de Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans: la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait son progrès tout à coup.» (OEvres de messire Guill. du Vair. Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans Polyeucte paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair, pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de citer. Voyez aussi l'Appendice du Cid, II, p. 214.

[327] Var. Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain? (1637-56)

[328] Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)

[329] Var. Et que voulant pour gendre un chevalier parfait. (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.)

[330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque: «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (De Providentia, cap. III.) Plus tard, dans son Arminius, représenté en 1642, et imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille:

Les lâches seulement dérobent la victoire, Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;

et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un plagiaire de Scudéry.

[331] Var. Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. (1637-56)

[332] Var. Et je vous en contois la première nouvelle. (1637-56)

[333] Var. Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. (1637-56)

[334] Var. Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. (1637-56)

[335] Var. Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 P.)

[336] Var. Les affronts à l'honneur ne se réparent point. (1637-56)

[337] Var. En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 in-12, 38 et 44 in-4º)

[338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation différente et qui change le sens:

Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?

[339] Var. Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme! Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)

[340] Var. Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée, Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)

[341] Var. Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637 in-12)

[342] Var. L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.)

[343] Var. Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 in-12)

[344] Var. Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)

[345] Var. Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44) Var. Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)

[346] Var. Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie. (1637-56)

[347] Var. Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. (1637-56)

[348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177 et 1178):

L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du More.

Mais dans les Discours et les Examens Corneille écrit les Maures.

[349] Var. Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. (1637-56)

[350] Var. Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 in-12)

[351] Var. Je veux que ce combat demeure pour certain, Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)

[352] Var. Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare. (1637-56)

[353] Var. LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE. (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de 1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND.

[354] Var. Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. (1637-56)

[355] Var. Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. (1637-56)

[356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: Don Alonse rentre.

[357] Var. On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute. (1637-48)

[358] Var. Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et 39-68)

[359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui s'explique,» au singulier.

[360] Var. Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. (1637-56)

[361] Var. Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)

[362] Var. Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)

[363] Var. Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille croire. (1637-48)

[364] Var. Et par ce trait hardi d'une insolence extrême, Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même. C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort. N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort; Sur un avis reçu je crains une surprise. DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise? S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux? LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux, [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].] DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur D'attaquer désormais un si puissant vainqueur. LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie, Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux Réveille à tous moments leurs desseins généreux. [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)

[364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions de 1660-82.

[365] Voyez ci-dessus, p. 97.

[366] Var. Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. (1637-56)

[367] Var. Et le même ennemi que l'on vient de détruire, S'il sait prendre son temps, est capable de nuire. Don Alonse revient[367-a]. (1637-56)

[367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition de 1644 in-12.

[368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.

[369] Var. Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port, Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56)

[369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les éditions indiquées.

[370] Voyez ci-dessus, p. 96.

[371] Voyez ci-dessus, p. 95.

[372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent: «tout en pleurs.»

[373] Var. Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. (1652-60)

[374] Var. Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)

[375] Var. [DON DIÈG. Entendez ma défense.] CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence. CHIM. Rodrigue, Sire.... DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien. CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56)

[376] Var. Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a]. (1637-44) Var. Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)

[376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent de supplice, pour du supplice.

[377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: à don Diègue.

[378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, vos yeux, pour mes yeux.

[379] Var. [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,] Et pour son coup d'essai son indigne attentat D'un si ferme soutien a privé votre État, De vos meilleurs soldats abattu l'assurance, Et de vos ennemis relevé l'espérance. J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur: Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56)

[379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644 in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent aussi dans l'édition de 1660.

[380] Var. J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. (1637-60)

[381] Var. Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir. (1637-56)

[382] Var. Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. (1644 in-12) Var. Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. (1654 et 56)

[383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:

Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.

[384] Var. Sacrifiez don Diègue et toute sa famille A vous, à votre peuple, à toute la Castille: Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)

[385] Var. Quand avecque la force on perd aussi la vie, Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)

[386] Var. Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 in-12)

[387] Var. L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux, Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse, Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)

[388] Var. Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)

[389] Var. Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON RODRIGUE, ELVIRE[390].

ELVIRE.

Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?

DON RODRIGUE.

Suivre le triste cours de mon sort déplorable.

ELVIRE.

Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil, De paroître en des lieux que tu remplis de deuil? Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745 Ne l'as-tu pas tué?

DON RODRIGUE.

Sa vie étoit ma honte: Mon honneur de ma main a voulu cet effort.

ELVIRE.

Mais chercher ton asile en la maison du mort! Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?

DON RODRIGUE.

Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391]. 750 Ne me regarde plus d'un visage étonné; Je cherche le trépas après l'avoir donné. Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène: Je mérite la mort de mériter sa haine, Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755 Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.

ELVIRE.

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence; A ses premiers transports dérobe ta présence: Va, ne t'expose point aux premiers mouvements Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760

DON RODRIGUE.

Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère; Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392], Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.

ELVIRE.

Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 765 Et n'en reviendra point que bien accompagnée. Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci. Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici? Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393], L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? 770 Elle va revenir; elle vient, je la voi: Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394].

SCÈNE II

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

DON SANCHE.

Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes: Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes; Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775 Ni de vous adoucir, ni de vous consoler. Mais si de vous servir je puis être capable, Employez mon épée à punir le coupable; Employez mon amour à venger cette mort: Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780

CHIMÈNE.

Malheureuse!

DON SANCHE.

De grâce, acceptez mon service[395].

CHIMÈNE.

J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.

DON SANCHE.

Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur, Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396]; Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785 Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]: La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.

CHIMÈNE.

C'est le dernier remède; et s'il y faut venir, Et que de mes malheurs cette pitié vous dure, Vous serez libre alors de venger mon injure. 790

DON SANCHE.

C'est l'unique bonheur où mon âme prétend; Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.

SCÈNE III.

CHIMÈNE, ELVIRE.

CHIMÈNE.

Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; Je puis donner passage à mes tristes soupirs; 795 Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. Mon père est mort, Elvire; et la première épée Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800 Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.

ELVIRE.

Reposez-vous, Madame.

CHIMÈNE.

Ah! que mal à propos Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]! Par où sera jamais ma douleur apaisée[399], 805 Si je ne puis haïr la main qui l'a causée? Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel, Si je poursuis un crime, aimant le criminel?

ELVIRE.

Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!

CHIMÈNE.

C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore; 810 Ma passion s'oppose à mon ressentiment; Dedans mon ennemi je trouve mon amant; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père: Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, 815 Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant; Mais en ce dur combat de colère et de flamme, Il déchire mon coeur sans partager mon âme; Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400], Je ne consulte point pour suivre mon devoir: 820 Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401], Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.

ELVIRE.

Pensez-vous le poursuivre?

CHIMÈNE.

Ah! cruelle pensée! 825 Et cruelle poursuite où je me vois forcée! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir: Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!

ELVIRE.

Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique; Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830

CHIMÈNE.

Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402], Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]! Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes, Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes! Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur 835 Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]!

ELVIRE.

Madame, croyez-moi, vous serez excusable D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405], Contre un amant si cher: vous avez assez fait, Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840 Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.

CHIMÈNE.

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge; Et de quoi que nous flatte un desir amoureux, Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.

ELVIRE.

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 845

CHIMÈNE.

Je l'avoue.

ELVIRE.

Après tout, que pensez-vous donc faire?

CHIMÈNE.

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.

SCÈNE IV.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.

DON RODRIGUE.

Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre, Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406]. 850

CHIMÈNE.

Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi? Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!

DON RODRIGUE.

N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance La douceur de ma perte et de votre vengeance.

CHIMÈNE.

Hélas!

DON RODRIGUE.

Écoute-moi.

CHIMÈNE.

Je me meurs.

DON RODRIGUE.

Un moment. 855

CHIMÈNE.

Va, laisse-moi mourir.

DON RODRIGUE.

Quatre mots seulement: Après ne me réponds qu'avecque cette épée.

CHIMÈNE.

Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!

DON RODRIGUE.

Ma Chimène....

CHIMÈNE.

Ote-moi cet objet odieux, Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 860

DON RODRIGUE.

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

CHIMÈNE.

Il est teint de mon sang.

DON RODRIGUE.

Plonge-le dans le mien, Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

CHIMÈNE.

Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 865 Le père par le fer, la fille par la vue! Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir: Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!

DON RODRIGUE.

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie; 870 Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action. L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407] Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte. Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur; 875 J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur: Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; Je le ferois encor, si j'avois à le faire. Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi; 880 Juge de son pouvoir: dans une telle offense J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408]. Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409]; Je me suis accusé de trop de violence; 885 Et ta beauté sans doute emportoit la balance, A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410] Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas; Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411], Qui m'aima généreux me haïroit infâme; 890 Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix, C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix. Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412], Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire: Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895 Pour effacer ma honte, et pour te mériter; Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, C'est maintenant à toi que je viens satisfaire: C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois. J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois. 900 Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime; Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime: Immole avec courage au sang qu'il a perdu Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

CHIMÈNE.

Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 905 Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414]; Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage: 910 Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire: Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915 Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas! ton intérêt ici me désespère: Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920 Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415]; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925 Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin n'attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition. De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne: 930 Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

DON RODRIGUE.

Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne: Il demande ma tête, et je te l'abandonne; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt: 935 Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. Attendre après mon crime une lente justice, C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.

CHIMÈNE.

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 940 Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416]; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

DON RODRIGUE.

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945 Ta générosité doit répondre à la mienne; Et pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas: Ma main seule du mien a su venger l'offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950

CHIMÈNE.

Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 955 Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

DON RODRIGUE.

Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960 Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

CHIMÈNE.

Va, je ne te hais point.

DON RODRIGUE.

Tu le dois.

CHIMÈNE.

Je ne puis.

DON RODRIGUE.

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965 Que ne publieront point l'envie et l'imposture! Force-les au silence, et sans plus discourir, Sauve ta renommée en me faisant mourir.

CHIMÈNE.

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417]; Et je veux que la voix de la plus noire envie 970 Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, Sachant que je t'adore et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975 Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. La seule occasion qu'aura la médisance, C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

DON RODRIGUE.

Que je meure!

CHIMÈNE.

Va-t'en.

DON RODRIGUE.

A quoi te résous-tu? 980

CHIMÈNE.

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418], Je ferai mon possible à bien venger mon père; Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

DON RODRIGUE.

O miracle d'amour!

CHIMÈNE.

O comble de misères[419]! 985

DON RODRIGUE.

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!

CHIMÈNE.

Rodrigue, qui l'eût cru?

DON RODRIGUE.

Chimène, qui l'eût dit?

CHIMÈNE.

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?

DON RODRIGUE.

Et que si près du port, contre toute apparence[420], Un orage si prompt brisât notre espérance? 990

CHIMÈNE.

Ah! mortelles douleurs!

DON RODRIGUE.

Ah! regrets superflus!

CHIMÈNE.

Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.

DON RODRIGUE.

Adieu: je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

CHIMÈNE.

Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995 De ne respirer pas un moment après toi. Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.

ELVIRE.

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....

CHIMÈNE.

Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer, Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000

SCÈNE V.

DON DIÈGUE[422].

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse: Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse; Toujours quelques soucis en ces événements Troublent la pureté de nos contentements. Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005 Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé; Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé. En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010 Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423] Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424]. A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre; Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015 Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. Je ne découvre point de marques de sa fuite; Je crains du Comte mort les amis et la suite; Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison. Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020 Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence, Ou si je vois enfin mon unique espérance? C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés, Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.

SCÈNE VI.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

DON DIÈGUE.

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025

DON RODRIGUE.

Hélas!

DON DIÈGUE.

Ne mêle point de soupirs à ma joie[427]; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer: Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030 C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens: Ton premier coup d'épée égale tous les miens; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035 Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, Viens baiser cette joue, et reconnois la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428].

DON RODRIGUE.

L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins, Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040 Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429]. Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045 Assez et trop longtemps votre discours le flatte. Je ne me repens point de vous avoir servi; Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050 Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu: Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.

DON DIÈGUE.

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]: Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, D'autant plus maintenant je te dois de retour. Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431]; Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].

DON RODRIGUE.

Ah! que me dites-vous?

DON DIÈGUE.

Ce que tu dois savoir. 1060

DON RODRIGUE.

Mon honneur offensé sur moi-même se venge; Et vous m'osez pousser à la honte du change! L'infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans courage et le perfide amant. A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065 Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure: Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070

DON DIÈGUE.

Il n'est pas temps encor de chercher le trépas: Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, Croit surprendre la ville et piller la contrée[434]. Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075 Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit. La cour est en désordre, et le peuple en alarmes: On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080 Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436], Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437]. Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085 C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord: Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090 Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un affront; Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438] Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439]; Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095 C'est l'unique moyen de regagner son coeur. Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

[391] Var. Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? (1637-56)

[392] Var. Et d'un heur sans pareil je me verrai combler, Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)

[393] Var. Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)

[394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: Il se cache.

[395] Var. Madame, acceptez mon service. (1637-60)

[396] Var. Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. (1637-56)

[397] Var. Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)

[398] Var. Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)

[399] Var. Par où sera jamais mon âme satisfaite, Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite? Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)

[400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 portent du pouvoir, pour de pouvoir: c'est sans doute une faute.

[401] Var. Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort, Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56) Var. Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort. (1660)

[402] Var. Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. (1637-56)

[403] Var. Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º)

[403-a] Une confusion analogue entre aura et orra a eu lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 72.

[404] Var. Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)

[405] Var. De conserver pour vous un homme incomparable, Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)

[406] Var. Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 in-4º et 48-56) Var. Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 in-12)

[407] Var. De la main de ton père un coup irréparable Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)

[408] Var. J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. (1637-60)

[409] Var. J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. (1637-56)

[410] Var. Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. (1637-56)

[411] Var. Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. (1637-56)

[412] Var. Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)

[413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» ce qui est sans doute une faute d'impression.

[414] Var. Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 in-4º et 48-56)

[415] Var. Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu, Avec tant de rigueur mon astre me domine, Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)

[416] Var. Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. (1648-56)

[417] Var. Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. (1637-52 et 55)

[418] Var. Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. (1637-56)

[419] Var. Mais comble de misères! (1637-44)

[420] L'édition de 1639 porte, par erreur, espérance, pour apparence.

[421] Var. Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. (1637-56)

[422] DON DIÈGUE, seul. (1637-60)

[423] Var. Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. (1637-56)

[424] Var. Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. (1637-44)

[425] On lit leur ombre, pour leur nombre, dans l'édition de 1644 in-4º.

[426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:

Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!

[427] Var. DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de joie. (1638)

[428] Var. Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a]. DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins. Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56)

[428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface. (1637 in-4º I.)

[428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.»

[429] Var. Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)

[430] Var. Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. (1637-56)

[431] Var. Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses. (1637-56)

[432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Corneille:

En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme, Dont la perte est facile à réparer dans Rome.

(Horace, acte IV, scène III.)

Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.

(Polyeucte, acte II, scène I.)

[433] Var. L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. (1637-56)

[434] Var. Vient surprendre la ville et piller la contrée. (1637-56)

[435] Il y a amène au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne amènent.

[436] Var. Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. (1660)

[437] Var. Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. (1637-44 in-4º et 48-56) Var. Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. (1644 in-12)

[438] Var. Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. (1637-60)

[439] Var. La justice au pardon, et Chimène au silence. (1637-56)

[440] Var. Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. (1637-60)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHIMÈNE, ELVIRE.

CHIMÈNE.

N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?

ELVIRE.

Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, De ce jeune héros les glorieux exploits. Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105 Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte. Trois heures de combat laissent à nos guerriers Une victoire entière et deux rois prisonniers. La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.

CHIMÈNE.

Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110

ELVIRE.

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix: Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

CHIMÈNE.

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

ELVIRE.

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441], Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115 Son ange tutélaire, et son libérateur.

CHIMÈNE.

Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?

ELVIRE.

Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence; Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120 Et demande pour grâce à ce généreux prince Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].

CHIMÈNE.

Mais n'est-il point blessé?

ELVIRE.

Je n'en ai rien appris. Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.

CHIMÈNE.

Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125 Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? On le vante, on le loue, et mon coeur y consent! Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! Silence, mon amour, laisse agir ma colère: S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130 Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur; Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445], Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135 Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements, Pompe que me prescrit sa première victoire[447], Contre ma passion soutenez bien ma gloire; Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448], Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140 Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

ELVIRE.

Modérez ces transports, voici venir l'Infante.

SCÈNE II.

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