‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 04Chapitre 2 sur 30 · LXXX.

LXXX.

[40] VAR. (édit. de 1660-1664): pour empêcher qu'il n'en aille donner.

[41] «Finablement le Roy s'estant retiré devers ses gens qui faisoient la guerre à César, il luy alla à l'encontre, et luy donna la bataille, qu'il gaigna, avec grande effusion de sang; mais quant au Roy, il ne comparut ni ne fut veu onques puis: à raison de quoy il establit royne d'Ægypte sa sœur Cléopatra, laquelle estant grosse de luy, peu de temps après accoucha d'un filz, que ceulx d'Alexandrie appelèrent Cæsarion.» (Plutarque, Vie de César, chapitre XLIX, traduction d'Amyot.)

[42] «Puis arriva en Alexandrie, que Pompeius y avoit desjà esté mis à mort: si eut en horreur Theodotus, qui luy en presenta la teste, tournant le visage d'un autre costé pour ne la point veoir.» (Ibidem, chapitre XLVIII.)

[43] Lucain ne nomme pas Théodote; il dit seulement (livre IX, vers 1010-1012):

...........Sed dira satelles Regis dona ferens, medium provectus in æquor, Colla gerit Magni, Phario velamine tecta.

Mais un lâche suppôt d'un cruel potentat Vient à ce conquérant offrir un attentat: Il lui vient apporter le crime de son maître.

(Traduction de Brébeuf.)

--Pour les amours de César et de Cléopatre, voyez plus haut la note 1, et le livre X de la Pharsale, vers 68 et suivants.

[44] Acte III, scène I.

[45] Dans le Discours du poëme dramatique: voyez tome I, p. 26.

[46] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques au terme.

[47] Pharsale, Livre VIII, vers 537, et livre X, vers 54.

[48] Ces mots se trouvent, avec une construction un peu différente (adulta jam ætate puerum), au chapitre XXIV du livre de la Guerre d'Alexandrie, attribué à Hirtius. Appien, au livre II des Guerres civiles, chapitre LXXXIV, dit que Ptolémée avait treize ans au moment de la mort de Pompée.

[49] Pharsale, livre VIII, vers 693.

[50] Voyez le livre de la Guerre d'Alexandrie, chapitre XXXIII, et Dion Cassius, livre XLII, chapitre XLIV.

[51] Nous ne trouvons point cette expression dans Lucain; mais Cléopatre est ainsi désignée par Properce (livre III, élégie XI, vers 39) et par Pline l'ancien (livre IX, chapitre LVIII).

[52] Pharsale, livre X, vers 369 et 370. Il y a credet dans le texte de Lucain.

Bien que nos actions nous rendent peu coupables, Elle nous punira d'être peu punissables, Et ce sera pour nous ou crime ou lâcheté De n'avoir osé rien contre sa chasteté.

(Traduction de Brébeuf.)

[53] Voyez l'Examen de Médée, tome II, p. 338 et 339.

[54] Voyez tome III, p. 483 et 484.

[55] Voyez acte II, scène I.

[56] Voyez acte II, scène II, et acte III, scène I.

[57] Voyez l'Examen de Médée, tome II, p. 336 et 337.

ACTEURS.

JULES CÉSAR. MARC ANTOINE. LÉPIDE. CORNÉLIE, femme de Pompée[58]. PTOLOMÉE, roi d'Égypte. CLÉOPATRE, sœur de Ptolomée[59]. PHOTIN, chef du conseil d'Égypte[60]. ACHILLAS, lieutenant général des armées du roi d'Égypte. SEPTIME, tribun romain, à la solde du roi d'Égypte. CHARMION, dame d'honneur de Cléopatre[61]. ACHORÉE, écuyer de Cléopatre[62]. PHILIPPE, affranchi de Pompée[63]. TROUPE DE ROMAINS. TROUPE D'ÉGYPTIENS.

La scène est en Alexandrie, dans le palais de Ptolomée[64].

POMPÉE.

TRAGÉDIE[65].

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE[66].

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME.

PTOLOMÉE.

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre. Quand les Dieux étonnés sembloient se partager, Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger. Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides 5 Par le débordement de tant de parricides, Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars, Sur ses champs empestés confusément épars, Ces montagnes de morts[67] privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, 10 Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents[68] De quoi faire la guerre au reste des vivants, Sont les titres affreux dont le droit de l'épée, Justifiant César, a condamné Pompée[69]. Ce déplorable chef du parti le meilleur, 15 Que sa fortune lasse abandonne au malheur, Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire Des changements du sort une éclatante histoire[70]. Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur, Vit ses prospérités égaler son grand cœur; 20 Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes; Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles, Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux Où contre les Titans en trouvèrent les Dieux: Il croit que ce climat, en dépit de la guerre, 25 Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre, Et dans son désespoir à la fin se mêlant, Pourra prêter l'épaule au monde en chancelant[71]. Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde, Et veut que notre Égypte, en miracles féconde, 30 Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui, Et relève sa chute, ou trébuche sous lui. C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre. Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre: S'il couronna le père, il hasarde le fils[72]; 35 Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis. Il faut le recevoir, ou hâter son supplice[73], Le suivre, ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux, Et je crains d'être injuste et[74] d'être malheureux. 40 Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie: C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer[75]. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire 45 D'achever de César ou troubler la victoire; Et je puis dire enfin que jamais potentat[76] N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.

PHOTIN.

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées[77], La justice et le droit sont de vaines idées; 50 Et qui veut être juste en de telles saisons, Balance le pouvoir, et non pas les raisons. Voyez donc votre force, et regardez Pompée, Sa fortune abattue et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état: 55 Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; 60 Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces[78], Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés: Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, 65 Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul étoit mis; Lui seul pouvoit pour soi: cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, 70 Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, 75 Après un peu d'éclat traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles. Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux[79]: Rangez-vous du parti des destins et des Dieux, 80 Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux, Et pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, 85 Il en vient dessus vous faire fondre les restes; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober, Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime: Elle marque sa haine, et non pas son estime; 90 Il ne vient que vous perdre en venant prendre port; Et vous pouvez douter s'il est digne de mort! Il devoit mieux remplir nos vœux et notre attente, Faire voir sur ses nefs la victoire flottante: Il n'eût ici trouvé que joie et que festins; 95 Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins. J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne: J'exécute à regret ce que le ciel ordonne; Et du même poignard pour César destiné, Je perce en soupirant son cœur infortuné. 100 Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat: La justice n'est pas une vertu d'État. Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes 105 Ne fait qu'anéantir la force des couronnes; Le droit des rois consiste à ne rien épargner: La timide équité détruit l'art de régner. Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre; Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre, 110 Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd, Et voler sans scrupule au crime qui lui sert[80]. C'est là mon sentiment. Achillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime: Chacun a son avis; mais quel que soit le leur, 115 Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur[81].

ACHILLAS.

Seigneur, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée[82] Je voie et la fortune et la valeur trompée, Je regarde son sang comme un sang précieux, Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les Dieux. 120 Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime; Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime: Et quel besoin ici d'une extrême rigueur? Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore: 125 Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore; Mais quoique vos encens le traitent d'immortel, Cette grande victime est trop pour son autel; Et sa tête immolée au Dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire: 130 Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer; En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer. Vous lui devez beaucoup: par lui Rome animée A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée; Mais la reconnoissance et l'hospitalité 135 Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité. Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne, Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne, Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang[83]. 140 S'il est juste d'ailleurs que tout se considère, Que hasardoit Pompée en servant votre père? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant. Il le servit enfin, mais ce fut de la langue. 145 La bourse de César fit plus que sa harangue: Sans ses mille talents[84], Pompée et ses discours Pour rentrer en Égypte étoient un froid secours. Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles: Les effets de César valent bien ses paroles; 150 Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui, Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui. Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître. Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître, Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi, 155 Dans vos propres États vous donneroit la loi. Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois, ma main est toute prête: J'obéis avec joie, et je serois jaloux[85] Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups. 160

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain: je connois l'un et l'autre[86]. Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre; Vous pouvez, comme maître absolu de son sort, Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort. Des quatre le premier vous seroit trop funeste; 165 Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste. Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi, Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi, Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre La suite d'une longue et difficile guerre, 170 Dont peut-être tous deux également lassés Se vengeroient sur vous de tous les maux passés. Le livrer à César n'est que la même chose: Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose, Et s'armant à regret de générosité, 175 D'une fausse clémence il fera vanité: Heureux de l'asservir en lui donnant la vie, Et de plaire par là même à Rome asservie! Cependant que forcé d'épargner son rival, Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal. 180 Il faut le délivrer du péril et du crime, Assurer sa puissance, et sauver son estime, Et du parti contraire en ce grand chef détruit, Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit[87]. C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre: 185 Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre[88]; Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux, Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux[89].

PTOLOMÉE.

N'examinons donc plus la justice des causes, Et cédons au torrent qui roule toutes choses[90]. 190 Je passe au plus de voix, et de mon sentiment Je veux bien avoir part à ce grand changement. Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté; 195 Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté; Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde, Et donnons un tyran à ces tyrans du monde: Secondons le destin qui les veut mettre aux fers[91], Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. 200 Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur. Allez donc, Achillas, allez avec Septime 205 Nous immortaliser par cet illustre crime. Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci[92]. Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS.

Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne[93].

PTOLOMÉE.

Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne, 210 Et vous ressouvenez que je mets en vos mains Le destin de l'Égypte et celui des Romains[94].

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue: De l'abord de Pompée elle espère autre issue. Sachant que de mon père il a le testament, 215 Elle ne doute point de son couronnement: Elle se croit déjà souveraine maîtresse D'un sceptre partagé que sa bonté lui laisse; Et se promettant tout de leur vieille amitié, De mon trône en son âme elle prend la moitié[95], 220 Où de son vain orgueil les cendres rallumées Poussent déjà dans l'air de nouvelles fumées.

PHOTIN.

Seigneur, c'est un motif que je ne disois pas[96], Qui devoit de Pompée avancer le trépas. Sans doute il jugeroit de la sœur et du frère 225 Suivant le testament du feu Roi votre père, Son hôte et son ami, qui l'en daigna saisir[97]: Jugez après cela de votre déplaisir. Ce n'est pas que je veuille, en vous parlant contre elle, Rompre les sacrés nœuds d'une amour fraternelle; 230 Du trône et non du cœur je la veux éloigner, Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner; Un roi qui s'y résout est mauvais politique: Il détruit son pouvoir quand il le communique; Et les raisons d'État.... Mais, Seigneur, la voici[98]. 235

SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN.

CLÉOPATRE.

Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici[99]!

PTOLOMÉE.

J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime, Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.

CLÉOPATRE.

Quoi? Septime à Pompée, à Pompée Achillas!

PTOLOMÉE.

Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas. 240

CLÉOPATRE.

Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même?

PTOLOMÉE.

Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.

CLÉOPATRE.

Si vous en portez un, ne vous en souvenez Que pour baiser la main de qui vous le tenez, Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.

PTOLOMÉE.

Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?

CLÉOPATRE.

Fût-il dans son malheur de tous abandonné, Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

PTOLOMÉE.

Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père, Dont l'ombre et non pas moi lui doit ce qu'il espère. 250 Il peut aller, s'il veut, dessus son monument[100] Recevoir ses devoirs et son remercîment.

CLÉOPATRE.

Après un tel bienfait, c'est ainsi qu'on le traite!

PTOLOMÉE.

Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

CLÉOPATRE.

Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris. 255

PTOLOMÉE.

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix. Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage; Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage.

CLÉOPATRE.

Il peut faire naufrage, et même dans le port! Quoi? vous auriez osé lui préparer la mort! 260

PTOLOMÉE.

J'ai fait ce que les Dieux m'ont inspiré de faire, Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.

CLÉOPATRE.

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils: Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.... 265

PHOTIN.

Ce sont de nos conseils, oui, Madame, et j'avoue....

CLÉOPATRE.

Photin, je parle au Roi; vous répondrez[101] pour tous Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

PTOLOMÉE, à Photin[102].

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine. Je sais votre innocence, et je connois sa haine; 270 Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir.

CLÉOPATRE.

Ah! s'il est encor temps de vous en repentir[103], Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie; Rappelez la vertu par leurs conseils bannie: Cette haute vertu dont le ciel et le sang 275 Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

PTOLOMÉE.

Quoi? d'un frivole espoir déjà préoccupée, Vous me parlez en reine en parlant de Pompée; Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu! 280 Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, N'étoit le testament du feu Roi notre père: Vous savez qu'il le garde.

CLÉOPATRE.

Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi, Et que si l'intérêt m'avoit préoccupée, 285 J'agirois pour César, et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulois cacher, Et cessez désormais de me rien reprocher. Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu Roi son trône et sa patrie, 290 Et que jusque dans Rome il alla du sénat[104] Implorer la pitié contre un tel attentat, Il nous mena tous deux pour toucher son courage Vous, assez jeune encor; moi, déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux 295 D'un assez vif éclat faisoit briller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire[105] De le voir hautement donner lieu de le croire; Mais voyant contre lui le sénat irrité, Il fit agir Pompée et son autorité. 300 Ce dernier nous servit à sa seule prière, Qui de leur amitié fut la preuve dernière: Vous en savez l'effet, et vous en jouissez. Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez: Après avoir pour nous employé ce grand homme, 305 Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome, Son amour en voulut seconder les efforts, Et nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors: Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance, Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance; 310 Et les mille talents qui lui sont encore dus Remirent en nos mains tous nos États perdus. Le Roi, qui s'en souvint à son heure fatale, Me laissa comme à vous la dignité royale, Et par son testament il vous fit cette loi[106], 315 Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi. C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office, Vous appelez faveur ce qui n'est que justice, Et l'osez accuser d'une aveugle amitié, Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié. 320

PTOLOMÉE.

Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

CLÉOPATRE.

César viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse; Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins De ce que votre esprit s'imagine le moins. Ce n'est pas sans sujet que je parlois en reine. 325 Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine; Et de ma part du sceptre indigne ravisseur, Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en sœur; Même, pour éviter des effets plus sinistres, Il m'a fallu flatter vos insolents ministres, 330 Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison. Mais Pompée ou César m'en va faire raison, Et quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne, Ou l'une ou l'autre main, me rendra ma couronne. Cependant mon orgueil vous laisse à démêler 335 Quel étoit l'intérêt qui me faisoit parler.

SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Que dites-vous, ami, de cette âme orgueilleuse?

PHOTIN.

Seigneur, cette surprise est pour moi merveilleuse[107]; Je n'en sais que penser, et mon cœur étonné D'un secret que jamais il n'auroit soupçonné, 340 Inconstant et confus dans son incertitude, Ne se résout à rien qu'avec inquiétude.

PTOLOMÉE.

Sauverons-nous Pompée?

PHOTIN.

Il faudroit faire effort, Si nous l'avions sauvé, pour conclure sa mort. Cléopatre vous hait; elle est fière, elle est belle; 345 Et si l'heureux César a de l'amour pour elle, La tête de Pompée est l'unique présent Qui vous fasse contre elle un rempart suffisant.

PTOLOMÉE.

Ce dangereux esprit a beaucoup d'artifice.

PHOTIN.

Son artifice est peu contre un si grand service. 350

PTOLOMÉE.

Mais si, tout grand qu'il est, il cède à ses appas?

PHOTIN.

Il la faudra flatter; mais ne m'en croyez pas, Et pour mieux empêcher qu'elle ne vous opprime, Consultez-en encore Achillas et Septime.

PTOLOMÉE.

Allons donc les voir faire, et montons à la tour; 355 Et nous en résoudrons ensemble à leur retour.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[58] VAR. (édit. de 1644): veuve de Pompée.--CORNÉLIE est placée avant LÉPIDE dans les éditions de 1644-1656.

[59] VAR. (édit. de 1644): reine d'Égypte;--(édit. de 1648): femme de Ptolomée.

[60] VAR. (édit. de 1644-1656): gouverneur du roi d'Égypte.

[61] VAR. (édit. de 1644-1656): dame d'honneur de la Reine.

[62] VAR. (édit. de 1644-1656): écuyer de la Reine.

[63] Ce nom manque à la liste des acteurs, dans les éditions de 1644-1656.--Corneille a trouvé dans Lucain les noms de Photin (Pothinus, dans quelques manuscrits de César Photinus), d'Achillas, de Septime (Septimius), du prêtre Achorée, dont il a fait un écuyer de Cléopatre. Charmion est, chez Plutarque (Vie d'Antoine, chapitre LXXXV), le nom d'une des femmes de cette reine. L'affranchi Philippe est nommé dans la Vie de Pompée du même auteur (chapitres LXXVIII et LXXX).

[64] VAR. (édit. de 1644-1664): dans le palais royal de Ptolomée.

[65] Var. LA MORT DE POMPÉE, TRAGÉDIE. (1644)

[66] Voyez la IIe partie de l'Appendice, p. 111-115.

[67] Corneille paraît se rappeler ici ce passage de la fin du VIIe livre de la Pharsale (vers 789-791):

Cernit propulsa cruore Flumina, et excelsos cumulis æquantia colles Corpora.

Les mots «ces montagnes de morts» font penser à l'hyperbole par laquelle Brébeuf, renchérissant sur Corneille, a rendu plus tard, dans un autre endroit de la Pharsale, le tot corpora fusa de Lucain (livre VII, vers 652):

De mourants et de morts cent montagnes plaintives.

C'est de toute sa traduction le vers le plus connu, grâce à la critique de Boileau (Art poétique, chant I, vers 98-100):

Mais n'allez point aussi sur les pas de Brébeuf, Même en une Pharsale, entasser sur les rives De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

--Fontenelle nous apprend que Corneille «avoit traduit sa première scène de Pompée en vers (latins) du style de Sénèque le tragique, pour lequel il n'avoit pas d'aversion, non plus que pour Lucain.» (Œuvres, tome III, p. 124.) Cette traduction est perdue.

[68] Var. Et de leurs troncs pourris exhale dans les vents. (1644-56)

[69] Var. Justifie César et condamne Pompée. (1644-56)

[70] Var. Des changements du sort une effroyable histoire. (1644-56)

[71] Var. Pourra prêter épaule au monde chancelant. (1644)

[72] Var. S'il couronne le père, il hasarde le fils. (1648-56)

[73] Var. Il faut ou recevoir ou hâter son supplice. (1644-56)

[74] Dans l'édition de 1692, ou a été substitué à et.

[75] Var. A quel choix vos conseils me doivent disposer. (1644-68)

[76] Var. Et jamais potentat n'a vu sous le soleil Matière plus illustre agiter son conseil. (1644-56)

[77] Var. Sire, quand par le fer les choses sont vidées. (1644-63)

[78] Var. Qui veut venger sur lui le sang de leurs provinces. (1644-56)

[79] Var. Sire, n'attirez point le tonnerre en ces lieux. (1644-63)

[80] Var. Et voler sans scrupule au crime qui le sert. (1644-64)

[81] Var. Qui frappe le vaincu ne craint point le vainqueur. (1644-56)

[82] Var. Sire, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée. (1644-63)

[83] Var. Qu'il ne peut acquitter qu'aux dépens de leur sang. (1644) Var. A ne point l'acquitter qu'aux dépens de leur sang. (1648-56)

[84] La dette contractée envers César par Ptolémée Aulétès, père du Ptolémée qui tua Pompée, est un fait historique. Voyez le chapitre XLVIII de la Vie de César par Plutarque, où, au lieu de la somme ronde de mille talents, il y a un chiffre assez compliqué, qu'Amyot traduit par un million sept cent cinquante mille écus.

[85] Var. Je sais obéir, Sire, et je serois jaloux. (1644-63)

[86] Var. Sire, je suis Romain: je connois l'un et l'autre. (1644-63)

[87] Var. Prendre sur vous la honte, et lui laisser le fruit. (1644-64)

[88] L'édition de 1682 porte, par erreur: «et ne gagnez plus l'autre.»

[89] Var. Vous n'en gagnez pas un, et les perdez tous deux. (1644-68)

[90] Var. Et cédons au torrent qui traîne toutes choses. (1644-56)

[91] Var. Consentons au destin qui les veut mettre aux fers. (1644-56)

[92] Var. Qu'il plaise au ciel ou non, laisse-m'en le souci. (1648-56)

[93] Var. Sire, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne. (1644-63)

[94] Voyez au tome III, p. 391, les vers 155 et 156 de Cinna.

[95] Var. De mon trône dans l'âme elle prend la moitié. (1644-56)

[96] Var. Sire, c'est un motif que je ne disois pas. (1644-63)

[97] Var. Son hôte et son ami, qui l'en voulut saisir. (1644-56)

[98] Var. Et les raisons d'État.... Mais, Sire, la voici. (1644-63)

[99] Var. Sire, Pompée arrive, et vous êtes ici! (1644-60)

[100] Var. S'il veut, il peut aller dessus son monument. (1644-56)

[101] On lit dans les éditions de 1648-54 et de 1656: «vous répondez,» pour: «vous répondrez.»

[102] Cette indication manque dans les éditions de 1644-56.

[103] Var. S'il est, Sire, encor temps de vous en repentir. (1644-63)

[104] Var. Et que par ces mutins chassé de son État, Il fut jusques à Rome implorer le sénat. (1644-56)

[105] Var. César en fut épris, du moins il feignit l'être, Et voulut que l'effet le fit bientôt paroître. (1644-56)

[106] Var. Et par son testament, qui doit servir de loi, Me rendit une part de ce qu'il tint de moi. (1644-56)

[107] Var. Sire, cette surprise est pour moi merveilleuse. (1644-63)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE[108].

CLÉOPATRE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Je l'aime; mais l'éclat d'une si belle flamme, Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme, Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur Ce qu'il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur. 360 Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haute Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute; Et je le traiterois avec indignité, Si j'aspirois à lui par une lâcheté.

CHARMION.

Quoi? vous aimez César, et si vous étiez crue, 365 L'Égypte pour Pompée armeroit à sa vue, En prendroit la défense, et par un prompt secours Du destin de Pharsale arrêteroit le cours! L'amour certes sur vous a bien peu de puissance.

CLÉOPATRE.

Les princes ont cela de leur haute naissance: 370 Leur âme dans leur sang prend des impressions Qui dessous leur vertu rangent leurs passions. Leur générosité soumet tout à leur gloire[109]: Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire[110]; Et si le peuple y voit quelques déréglements, 375 C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments[111]. Ce malheur de Pompée achève la ruine: Le Roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine; Il croit cette âme basse, et se montre sans foi; Mais s'il croyoit la sienne, il agiroit en roi. 380

CHARMION.

Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie....

CLÉOPATRE.

Je lui garde ma flamme exempte d'infamie[112], Un cœur digne de lui.

CHARMION.

Vous possédez le sien?

CLÉOPATRE.

Je crois le posséder.

CHARMION.

Mais le savez-vous bien[113]?

CLÉOPATRE.

Apprends qu'une princesse aimant sa renommée, 385 Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée[114], Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseroient l'exposer aux hontes d'un mépris. Notre séjour à Rome enflamma son courage: Là j'eus de son amour le premier témoignage, 390 Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers[115]. Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit, et l'amour l'accompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux 395 Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux; Et de la même main dont il quitte l'épée, Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon captif. 400 Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale; Et si sa diligence à ses feux est égale, Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux, L'Égypte le va voir me présenter ses vœux. Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles, 405 Chercher auprès de moi le prix de ses batailles, M'offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois Ce cœur et cette main qui commandent aux rois[116]; Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre, Feroit un malheureux du maître de la terre. 410

CHARMION.

J'oserois bien jurer que vos charmants appas[117] Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas, Et que le grand César n'a rien qui l'importune, Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune. Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous, Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux, Et qu'avec Calphurnie[118] un paisible hyménée Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?

CLÉOPATRE.

Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains, Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains: 420 César en sait l'usage et la cérémonie; Un divorce chez lui fit place à Calphurnie[119].

CHARMION.

Par cette même voie il pourra vous quitter.

CLÉOPATRE.

Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter[120]; Peut-être mon amour aura quelque avantage 425 Qui saura mieux pour moi[121] ménager son courage. Mais laissons au hasard ce qui peut arriver; Achevons cet hymen, s'il se peut achever, Ne durât-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde D'être du moins un jour la maîtresse du monde. 430 J'ai de l'ambition, et soit vice ou vertu, Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu; J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse La seule passion digne d'une princesse. Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs, 435 Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs; Et je la désavoue alors que sa manie Nous présente le trône avec ignominie. Ne t'étonne donc plus, Charmion, de me voir Défendre encor Pompée et suivre mon devoir. 440 Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite, Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite, Et voudrois qu'un orage, écartant ses vaisseaux, Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux. Mais voici de retour le fidèle Achorée, 445 Par qui j'en apprendrai la nouvelle assurée.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux Sont-ils déjà souillés d'un sang si généreux?

ACHORÉE.

Madame, j'ai couru par votre ordre au rivage; J'ai vu la trahison, j'ai vu toute sa rage; 450 Du plus grand des mortels j'ai vu trancher le sort[122]: J'ai vu dans son malheur la gloire de sa mort; Et puisque vous voulez qu'ici je vous raconte La gloire d'une mort qui nous couvre de honte, Écoutez, admirez et plaignez son trépas. 455 Ses trois vaisseaux en rade avoient mis voile bas; Et voyant dans le port préparer nos galères, Il croyoit que le Roi, touché de ses misères, Par un beau sentiment d'honneur et de devoir, Avec toute sa cour le venoit recevoir; 460 Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites, N'envoyoit qu'un esquif rempli de satellites, Il soupçonne aussitôt son manquement de foi[123], Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi; Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes, 465 Il condamne en son cœur ces indignes alarmes[124], Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui: «N'exposons, lui dit-il, que cette seule tête A la réception que l'Égypte m'apprête; 470 Et tandis que moi seul j'en courrai le danger, Songe à prendre la fuite afin de me venger. Le roi Juba nous garde une foi plus sincère; Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père[125]; Mais quand tu les verrois descendre chez Pluton, 475 Ne désespère point, du vivant de Caton.» Tandis que leur amour en cet adieu conteste[126], Achillas à son bord joint son esquif funeste. Septime se présente, et lui tendant la main, Le salue empereur en langage romain; 480 Et comme député de ce jeune monarque: «Passez, Seigneur, dit-il, passez dans cette barque; Les sables et les bancs cachés dessous les eaux Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vaisseaux.» Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans l'âme: Il reçoit les adieux des siens et de sa femme, Leur défend de le suivre, et s'avance au trépas Avec le même front qu'il donnoit les États; La même majesté sur son visage empreinte Entre ces assassins montre un esprit sans crainte; 490 Sa vertu toute entière à la mort le conduit. Son affranchi Philippe est le seul qui le suit; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire, Et croit que César même à de si grands malheurs 495 Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLÉOPATRE.

N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée, L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

ACHORÉE.

On l'amène; et du port nous le voyons venir, Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir. 500 Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre[127]: Il se lève; et soudain, pour signal, Achillas[128] Derrière ce héros tirant son coutelas, Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome, 505 Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme, Tandis qu'Achillas même, épouvanté d'horreur, De ces quatre enragés admire la fureur.

CLÉOPATRE.

Vous qui livrez la terre aux discordes civiles, Si vous vengez sa mort, Dieux, épargnez nos villes! 510 N'imputez rien aux lieux, reconnoissez les mains: Le crime de l'Égypte est fait par des Romains. Mais que fait et que dit ce généreux courage?

ACHORÉE.

D'un des pans de sa robe il couvre son visage, A son mauvais destin en aveugle obéit, 515 Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit, De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense[129] Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance. Aucun gémissement à son cœur échappé Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé: 520 Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle[130] Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d'elle; Et tient la trahison que le Roi leur prescrit Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit. Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre; 525 Et son dernier soupir est un soupir illustre, Qui de cette grande âme achevant les destins, Étale tout Pompée aux yeux des assassins. Sur les bords de l'esquif sa tête enfin penchée[131], Par le traître Septime indignement tranchée, 530 Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas, Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats. On descend, et pour comble à sa noire aventure[132] On donne à ce héros la mer pour sépulture, Et le tronc sous les flots roule dorénavant 535 Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. La triste Cornélie, à cet affreux spectacle[133], Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle, Défend ce cher époux de la voix et des yeux, Puis n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux; 540 Et cédant tout à coup à la douleur plus forte, Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte. Les siens en ce désastre, à force de ramer, L'éloignent de la rive, et regagnent la mer[134]. Mais sa fuite est mal sûre; et l'infâme Septime, 545 Qui se voit dérober la moitié de son crime, Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port, Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort. Cependant Achillas porte au Roi sa conquête: Tout le peuple tremblant en détourne la tête; 550 Un effroi général offre à l'un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas; L'autre entend le tonnerre, et chacun se figure[135] Un désordre soudain de toute la nature: Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements, 555 Présente à leur terreur l'excès des châtiments! Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage Dans une âme servile un généreux courage, Examine d'un œil et d'un soin curieux Où les vagues rendront ce dépôt précieux, 560 Pour lui rendre, s'il peut, ce qu'aux morts on doit rendre, Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre, Et d'un peu de poussière élever un tombeau A celui qui du monde eut le sort le plus beau. Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie, 565 On voit d'ailleurs César venir de Thessalie: Une flotte paroît qu'on a peine à compter....

CLÉOPATRE.

C'est lui-même, Achorée, il n'en faut point douter. Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre; Cléopatre a de quoi vous mettre tous en poudre: 570 César vient, elle est reine, et Pompée est vengé; La tyrannie est bas, et le sort a changé[136]. Admirons cependant le destin des grands hommes, Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes. Ce prince d'un sénat maître de l'univers, 575 Dont le bonheur sembloit au-dessus du revers[137], Lui que sa Rome a vu plus craint que le tonnerre, Triompher en trois fois des trois parts de la terre, Et qui voyoit encore en ces derniers hasards L'un et l'autre consul suivre ses étendards; 580 Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie, Les monstres de l'Égypte ordonnent de sa vie. On voit un Achillas, un Septime, un Photin, Arbitres souverains d'un si noble destin; Un roi qui de ses mains a reçu la couronne 585 A ces pestes de cour lâchement l'abandonne. Ainsi finit Pompée; et peut-être qu'un jour César éprouvera même sort à son tour. Rendez l'augure faux, Dieux qui voyez mes larmes, Et secondez partout et mes vœux et ses armes! 590

CHARMION.

Madame, le Roi vient, qui pourra vous ouïr.

SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, CHARMION.

PTOLOMÉE.

Savez-vous le bonheur dont nous allons jouir, Ma sœur?

CLÉOPATRE.

Oui, je le sais, le grand César arrive: Sous les lois de Photin je ne suis plus captive.

PTOLOMÉE.

Vous haïssez toujours ce fidèle sujet? 595

CLÉOPATRE.

Non, mais en liberté je ris de son projet.

PTOLOMÉE.

Quel projet faisoit-il dont vous puissiez vous plaindre?

CLÉOPATRE.

J'en ai souffert beaucoup, et j'avois plus à craindre: Un si grand politique est capable de tout; Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout. 600

PTOLOMÉE.

Si je suis ses conseils, j'en connois la prudence.

CLÉOPATRE.

Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.

PTOLOMÉE.

Pour le bien de l'État tout est juste en un roi.

CLÉOPATRE.

Ce genre de justice est à craindre pour moi: Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée, 605 Il en coûte la vie et la tête à Pompée.

PTOLOMÉE.

Jamais un coup d'État ne fut mieux entrepris. Le voulant secourir, César nous eût surpris: Vous voyez sa vitesse; et l'Égypte troublée Avant qu'être en défense en seroit accablée; 610 Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.

CLÉOPATRE.

Je ferai mes présents; n'ayez soin que des vôtres, Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.

PTOLOMÉE.

Les vôtres sont les miens, étant de même sang. 615

CLÉOPATRE.

Vous pouvez dire encore, étant de même rang, Étant rois l'un et l'autre; et toutefois je pense Que nos deux intérêts ont quelque différence.

PTOLOMÉE.

Oui, ma sœur; car l'État dont mon cœur est content, Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend[138]; 620 Mais César, à vos lois soumettant son courage, Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.

CLÉOPATRE.

J'ai de l'ambition, mais je la sais régler: Elle peut m'éblouir, et non pas m'aveugler. Ne parlons point ici du Tage ni du Gange; 625 Je connois ma portée, et ne prends point le change.

PTOLOMÉE.

L'occasion vous rit, et vous en userez.

CLÉOPATRE.

Si je n'en use bien, vous m'en accuserez.

PTOLOMÉE.

J'en espère beaucoup, vu l'amour qui l'engage.

CLÉOPATRE.

Vous la craignez peut-être encore davantage; 630 Mais quelque occasion qui me rie aujourd'hui, N'ayez aucune peur, je ne veux rien d'autrui: Je ne garde pour vous ni haine ni colère, Et je suis bonne sœur, si vous n'êtes[139] bon frère.

PTOLOMÉE.

Vous montrez cependant un peu bien du mépris. 635

CLÉOPATRE.

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

PTOLOMÉE.

Votre façon d'agir le fait assez connoître.

CLÉOPATRE.

Le grand César arrive, et vous avez un maître.

PTOLOMÉE.

Il l'est de tout le monde, et je l'ai fait le mien.

CLÉOPATRE.

Allez lui rendre hommage, et j'attendrai le sien; 640 Allez, ce n'est pas trop pour lui que de vous-même: Je garderai pour vous l'honneur du diadème. Photin vous vient aider à le bien recevoir: Consultez avec lui quel est votre devoir.

SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

J'ai suivi tes conseils, mais plus je l'ai flattée, 645 Et plus dans l'insolence elle s'est emportée; Si bien qu'enfin, outré de tant d'indignités, Je m'allois emporter dans les extrémités: Mon bras, dont ses mépris forçoient la retenue, N'eût plus considéré César ni sa venue, 650 Et l'eût mise en état, malgré tout son appui, De s'en plaindre à Pompée auparavant qu'à lui[140]. L'arrogante! à l'ouïr elle est déjà ma reine; Et si César en croit son orgueil et sa haine; Si, comme elle s'en vante, elle est son cher objet, 655 De son frère et son roi je deviens son sujet. Non, non; prévenons-la: c'est foiblesse d'attendre Le mal qu'on voit venir sans vouloir s'en défendre[141]. Otons-lui les moyens de nous plus dédaigner; Otons-lui les moyens de plaire et de régner; 660 Et ne permettons pas qu'après tant de bravades, Mon sceptre soit le prix d'une de ses œillades.

PHOTIN.

Seigneur, ne donnez point de prétexte à César[142] Pour attacher l'Égypte aux pompes de son char. Ce cœur ambitieux, qui par toute la terre 665 Ne cherche qu'à porter l'esclavage et la guerre, Enflé de sa victoire, et des ressentiments Qu'une perte pareille imprime aux vrais amants, Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même, Prendroit l'occasion de venger ce qu'il aime; 670 Et pour s'assujettir et vos États et vous, Imputeroit à crime un si juste courroux.

PTOLOMÉE.

Si Cléopatre vit, s'il la voit, elle est reine.

PHOTIN.

Si Cléopatre meurt, votre perte est certaine.

PTOLOMÉE.

Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver. 675

PHOTIN.

Pour la perdre avec joie, il faut vous conserver.

PTOLOMÉE.

Quoi? pour voir sur sa tête éclater ma couronne? Sceptre, s'il faut enfin que ma main t'abandonne, Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

PHOTIN.

Vous l'arracherez mieux de celle d'une sœur. 680 Quelques feux que d'abord il lui fasse paroître, Il partira bientôt, et vous serez le maître. L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur. Il voit encor l'Afrique et l'Espagne occupées 685 Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées; Et le monde à ses lois n'est point assujetti, Tant qu'il verra durer ces restes du parti. Au sortir de Pharsale un si grand capitaine Sauroit mal son métier s'il laissoit prendre haleine, 690 Et s'il donnoit loisir à des cœurs si hardis De relever du coup dont ils sont étourdis. S'il les vainc, s'il parvient où son desir aspire, Il faut qu'il aille à Rome établir son empire, Jouir de sa fortune et de son attentat, 695 Et changer à son gré la forme de l'État. Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire. Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire[143]; Et lui déférant tout, veuillez vous souvenir Que les événements régleront l'avenir. 700 Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne, Et sans en murmurer, souffrez qu'il en ordonne: Il en croira sans doute ordonner justement, En suivant du feu Roi l'ordre et le testament[144]; L'importance d'ailleurs de ce dernier service 705 Ne permet pas d'en craindre une entière injustice. Quoi qu'il en fasse enfin, feignez d'y consentir, Louez son jugement, et laissez-le partir[145]. Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances, Nous aurons et la force et les intelligences. Jusque-là réprimez ces transports violents Qu'excitent d'une sœur les mépris insolents: Les bravades enfin sont des discours frivoles, Et qui songe aux effets néglige les paroles.

PTOLOMÉE.

Ah! tu me rends la vie et le sceptre à la fois: 715 Un sage conseiller est le bonheur des rois. Cher appui de mon trône, allons, sans plus attendre, Offrir tout à César, afin de tout reprendre; Avec toute ma flotte allons le recevoir[146], Et par ces vains honneurs séduire son pouvoir. 720

FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

[108] Voyez ci-dessus l'Examen, p. 24.

[109] Var. Leur générosité soumet tout à la gloire. (1656)

[110] Var. Tout est illustre en eux quand ils osent se croire. (1644-56)

[111] Var. C'est quand l'avis d'autrui corrompt les sentiments. (1644 in-12)

[112] Var. Je lui garde une flamme exempte d'infamie. (1644-68)

[113] Ce vers a été omis par erreur dans les éditions de 1648-54 et de 1656.

[114] Var. Quand elle avoue aimer, s'assure d'être aimée, Et de quelque beau feu que son cœur soit épris, Ne s'expose jamais aux hontes d'un mépris. (1644-56) Var. Jamais ne dit qu'elle aime, à moins que d'être aimée. (1660)

[115] Voyez l'Examen de Polyeucte, tome III, p. 483 et 484.

[116] Var. Et le cœur et la main qui les donnent aux rois; Si bien que ma rigueur, ainsi que le tonnerre, Peut faire un malheureux du maître de la terre. (1644-56)

[117] Var. J'oserois bien jurer que vos divins appas. (1644-63)

[118] Les éditions de 1644 portent seules: «Calpurnie,» au lieu de: «Calphurnie.»--On trouve dans les inscriptions l'une et l'autre orthographe; la seconde (Calpurnius, Calpurnia) est la plus ordinaire.

[119] Avant d'épouser Calpurnie, César avait répudié sa troisième femme, Pompéia.

[120] Var. [Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter;] Et si jamais le ciel favorisoit ma couche De quelque rejeton de cette illustre souche, Cette heureuse union de mon sang et du sien Uniroit à jamais son destin et le mien. Comme il n'a plus d'enfants, ces chers et nouveaux gages Me seroient de son cœur de précieux otages. [Mais laissons au hasard ce qui peut arriver.] (1644-56)

[121] Les éditions de 1682 et de 1692 portent seules: «Qui saura mieux que moi,» ce qui est sans doute une erreur.

[122] Achorée joue dans la Pharsale, comme nous l'avons dit (p. 26, note 6), un tout autre rôle que dans la tragédie; mais chez Lucain, comme chez Corneille, il est favorable à Pompée: voyez la Pharsale, livre VIII, vers 475-481.

[123] Var. Il soupçonna dès lors son manquement de foi, Et se laissa surprendre à quelque peu d'effroi. (1644-56)

[124] Var. Il condamna soudain ces indignes alarmes, Et pensa seulement, dans ce pressant ennui. (1644-56)

[125] Après la bataille de Pharsale, le père de Cornélie, Q. Métellus Scipion, s'était retiré d'abord à Corcyre auprès de Caton, puis en Afrique, où César le vainquit, lui et Juba, roi de Numidie, à la bataille de Thapsus.--Des deux fils de Pompée et de Mucia, sa troisième femme, l'aîné, Cnéius, était en route pour l'Afrique quand il apprit la mort de son père; le second, Sextus, était sur le vaisseau, et fut témoin avec Cornélie du meurtre de Pompée.

[126] Var. Il dit, et cependant que leur amour conteste. (1644-56)

[127] Var. Enfin l'esquif aborde, on l'invite à descendre. (1644-64)

[128] Var. Il se lève; et soudain, par derrière, Achillas, Comme pour commencer, tirant son coutelas. (1644-56)

[129] Var. De peur qu'il ne semblât, contre une telle offense Implorer d'un coup d'œil son aide et sa vengeance. (1644-60)

[130] Var. Immobile en leurs coups, en lui-même il rappelle. (1648-56)

[131] Var. Sa tête, sur les bords de la barque penchée. (1644-64)

[132] Var. Et pour combler enfin sa tragique aventure. (1644-64)

[133] Var. A ce spectacle affreux, la pauvre Cornélie.... CLÉOP. Dieux! en quels déplaisirs est-elle ensevelie? ACHOR. Ayant toujours suivi ce cher époux des yeux, Je l'ai vue élever ses tristes mains aux cieux; Puis cédant aussitôt à la douleur plus forte, Tomber, dans sa galère, évanouie ou morte. (1644-56)

[134] Var. L'éloignent du rivage, et regagnent la mer. (1644-56)

[135] Var. L'autre entend le tonnerre, et l'autre se figure. (1644 et 48)

[136] Var. La tyrannie est bas, et le sort est changé. (1644-64)

[137] Var. De qui l'heur sembloit être au-dessus du revers. (1644-68)

[138] Var. Sur quelques bords du Nil bien à peine s'étend. (1648-56)

[139] L'édition de 1655 porte: «si vous m'êtes,» pour: «si vous n'êtes.»

[140] Var. De se plaindre à Pompée auparavant qu'à lui. (1644-60)

[141] Var. Le mal qu'on voit venir sans pouvoir s'en défendre. (1644-64)

[142] Var. Sire, ne donnez point de prétexte à César. (1644-63)

[143] Var. Sire, voyez César, forcez-vous à lui plaire. (1644-63)

[144] Avant sa mort, Ptolémée Aulétès avait envoyé son testament a Rome. Pompée en fut le dépositaire. Il y disposait de son trône en faveur de son fils aîné, le Ptolémée de notre tragédie, et de sa fille aînée Cléopatre, à la condition qu'ils se marieraient, quand ils auraient l'âge convenable, et régneraient ensemble.

[145] Var. Louez son jugement, et le laissez partir. (1644-56)

[146] Var. Et pour vaincre d'honneur son absolu pouvoir, [Avec toute ma flotte allons le recevoir.] (1644-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHARMION, ACHORÉE.

CHARMION.

Oui, tandis que le Roi va lui-même en personne Jusqu'aux pieds de César prosterner sa couronne, Cléopatre s'enferme en son appartement, Et sans s'en émouvoir attend son compliment. Comment nommerez-vous une humeur si hautaine? 725

ACHORÉE.

Un orgueil noble et juste, et digne d'une reine Qui soutient avec cœur et magnanimité L'honneur de sa naissance et de sa dignité: Lui pourrai-je parler?

CHARMION.

Non; mais elle m'envoie Savoir à cet abord ce qu'on a vu de joie; 730 Ce qu'à ce beau présent César a témoigné; S'il a paru content, ou s'il l'a dédaigné[147]; S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire; Ce qu'à nos assassins enfin il a su dire[148].

ACHORÉE.

La tête de Pompée a produit des effets 735 Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits. Je ne sais si César prendroit plaisir à feindre; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre: S'ils aimoient Ptolomée, ils l'ont fort mal servi. Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi. 740 Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville[149], Et pour joindre César n'ont avancé qu'un mille. Il venoit à plein voile[150]; et si dans les hasards Il éprouva toujours pleine faveur de Mars[151], Sa flotte, qu'à l'envi favorisoit Neptune, 745 Avoit le vent en poupe ainsi que sa fortune. Dès le premier abord notre prince étonné Ne s'est plus souvenu de son front couronné: Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse; Toutes ses actions ont senti la bassesse; 750 J'en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi De voir là Ptolomée, et n'y voir point de roi; Et César, qui lisoit sa peur sur son visage, Le flattoit par pitié pour lui donner courage. Lui, d'une voix tombante offrant ce don fatal: 755 «Seigneur, vous n'avez plus, lui dit-il, de rival; Ce que n'ont pu les Dieux dans votre Thessalie, Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie: En voici déjà l'un, et pour l'autre, elle fuit; Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit.» 760 A ces mots Achillas découvre cette tête: Il semble qu'à parler encore elle s'apprête, Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa douleur; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée 765 Rappellent sa grande âme à peine séparée; Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux Dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect, comme frappé du foudre, Et comme ne sachant que croire ou que résoudre, 770 Immobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés; Et je dirai, si j'ose en faire conjecture, Que, par un mouvement commun à la nature, Quelque maligne joie en son cœur s'élevoit, 775 Dont sa gloire indignée à peine le sauvoit. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouilloit malgré lui son âme avec surprise, Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassuroit sa vertu. 780 S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie; Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie, Examine en secret sa joie et ses douleurs[152], Les balance, choisit, laisse couler des pleurs; Et forçant sa vertu d'être encor la maîtresse, 785 Se montre généreux par un trait de foiblesse; Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux, Lève les mains ensemble et les regards aux cieux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence; Puis tout triste et pensif il s'obstine au silence, 790 Et même à ses Romains ne daigne repartir Que d'un regard farouche et d'un profond soupir. Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes, Il se saisit du port, il se saisit des portes, Met des gardes partout et des ordres secrets, 795 Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets, Parle d'Égypte en maître et de son adversaire, Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père[153]. Voilà ce que j'ai vu.

CHARMION.

Voilà ce qu'attendoit, Ce qu'au juste Osiris la Reine demandoit. 800 Je vais bien la ravir avec cette nouvelle. Vous, continuez-lui ce service fidèle.

ACHORÉE.

Qu'elle n'en doute point. Mais César vient. Allez, Peignez-lui bien nos gens pâles et désolés; Et moi, soit que l'issue en soit douce ou funeste, 805 J'irai l'entretenir quand j'aurai vu le reste.

SCÈNE II.

CÉSAR, PTOLOMÉE, LÉPIDE, PHOTIN, ACHORÉE[154]; SOLDATS ROMAINS, SOLDATS ÉGYPTIENS.

PTOLOMÉE.

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAR.

Connoissez-vous César, de lui parler ainsi? Que m'offriroit de pis la fortune ennemie, A moi qui tiens le trône égal à l'infamie? 810 Certes, Rome à ce coup pourroit bien se vanter D'avoir eu juste lieu de me persécuter; Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne, Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne, Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang, 815 Et la haine du nom, et le mépris du rang. C'est ce que de Pompée il vous falloit apprendre: S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre; Et le trône et le Roi se seroient ennoblis A soutenir la main qui les a rétablis. 820 Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire: Votre chute eût valu la plus haute victoire; Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eût pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie; 825 Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie? Que vous devoit son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale[155]? Et par une victoire aux vaincus trop fatale, 830 Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé 835 Jusqu'à plus attenter que je n'aurois osé? De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[156]? 840 Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant[157] Lui faisoit de ma tête un semblable présent? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages 845 Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur: Si César en jouit, ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Que règle la fortune, et qui tourne avec elle[158]! 850 Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

PTOLOMÉE.

Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Étant né souverain, je vois ici mon maître: Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, 855 Où je n'ai point encore agi qu'en commandant, Je vois une autre cour sous une autre puissance, Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris: Jugez si vos discours rassurent mes esprits[159]; 860 Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble, Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon âme est frappée, 865 De rencontrer en vous le vengeur de Pompée, Il me souvient pourtant que s'il fut notre appui, Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui. Votre faveur pour nous éclata la première, Tout ce qu'il fit après fut à votre prière: 870 Il émut le sénat pour des rois outragés, Que sans cette prière il auroit négligés; Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait pour nous, Seigneur, sans vos finances[160]; Par là de nos mutins le feu Roi vint à bout; 875 Et pour en bien parler, nous vous devons le tout. Nous avons honoré votre ami, votre gendre, Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre; Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux, Passer en tyrannie, et s'armer contre vous.... 880

CÉSAR.

Tout beau: que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie. N'avancez rien ici que Rome ose nier; Et justifiez-vous sans le calomnier[161].

PTOLOMÉE.

Je laisse donc aux Dieux à juger ses pensées, 885 Et dirai seulement qu'en vos guerres passées, Où vous fûtes forcé par tant d'indignités, Tous nos vœux ont été pour vos prospérités[162]; Que comme il vous traitoit en mortel adversaire, J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; 890 Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours, Jusque dans les enfers chercheroit du secours; Ou qu'enfin, s'il tomboit dessous votre puissance, Il nous falloit pour vous craindre votre clémence, Et que le sentiment d'un cœur trop généreux, 895 Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux. J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, Seigneur, servir malgré vous-même; Et sans attendre d'ordre en cette occasion, Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. 900 Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime; Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver: Vous pouvez en jouir, et le désapprouver; Et j'ai plus fait pour vous, plus l'action est noire, 905 Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce sacrifice, offert par mon devoir, Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

CÉSAR.

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses[163], De mauvaises couleurs et de froides excuses. 910 Votre zèle étoit faux, si seul il redoutoit Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitoit, Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer 915 Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères; Et mon ambition ne va qu'à les forcer, Ayant dompté leur haine, à vivre[164] et m'embrasser. 920 Oh! combien d'allégresse une si triste guerre Auroit-elle laissé dessus toute la terre, Si Rome avoit pu voir marcher en même char[165], Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César! Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zèle. 925 O crainte ridicule autant que criminelle! Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin. Si je n'avois égard qu'aux lois de la justice[166], Je m'apaiserois Rome avec votre supplice, 930 Sans que ni vos respects, ni votre repentir, Ni votre dignité vous pussent garantir[167]; Votre trône lui-même en seroit le théâtre; Mais voulant épargner le sang de Cléopatre, J'impute à vos flatteurs toute la trahison, 935 Et je veux voir comment vous m'en ferez raison. Suivant les sentiments dont vous serez capable, Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels: Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels; 940 Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez y donner ordre, et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.

SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

CÉSAR.

Antoine, avez-vous vu cette reine adorable? 945

ANTOINE.

Oui, Seigneur, je l'ai vue: elle est incomparable[168]; Le ciel n'a point encor, par de si doux accords, Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps. Une majesté douce épand sur son visage De quoi s'assujettir le plus noble courage; 950 Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer; Et si j'étois César, je la voudrois aimer[169].

CÉSAR.

Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?

ANTOINE.

Comme n'osant la croire, et la croyant dans l'âme; Par un refus modeste et fait pour inviter, 955 Elle s'en dit indigne, et la croit mériter.

CÉSAR.

En pourrai-je être aimé?

ANTOINE.

Douter qu'elle vous aime, Elle qui de vous seul attend son diadème, Qui n'espère qu'en vous! douter de ses ardeurs, Vous qui pouvez la mettre au faîte des grandeurs[170]! 960 Que votre amour sans crainte à son amour prétende: Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende; Et vous l'éprouverez. Elle craint toutefois L'ordinaire mépris que Rome fait des rois, Et surtout elle craint l'amour de Calphurnie; 965 Mais l'une et l'autre crainte à votre aspect bannie, Vous ferez succéder un espoir assez doux, Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

CÉSAR.

Allons donc l'affranchir[171] de ces frivoles craintes, Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes; 970 Allons, ne tardons plus.

ANTOINE.

Avant que de la voir, Sachez que Cornélie est en votre pouvoir; Septime vous l'amène, orgueilleux de son crime, Et pense auprès de vous se mettre en haute estime. Dès qu'ils ont abordé, vos chefs, par vous instruits[172], 975 Sans leur rien témoigner, les ont ici conduits.

CÉSAR.

Qu'elle entre. Ah! l'importune et fâcheuse nouvelle! Qu'à mon impatience elle semble cruelle! O ciel! et ne pourrai-je enfin à mon amour Donner en liberté ce qui reste du jour? 980

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, ANTOINE, LÉPIDE, SEPTIME.

SEPTIME.

Seigneur....

CÉSAR.

Allez, Septime, allez vers votre maître. César ne peut souffrir la présence d'un traître, D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi, Après avoir servi sous Pompée et sous moi.

(Septime rentre.)

CORNÉLIE.

César, car le destin, que dans tes fers je brave[173], 985 Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur: De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse[174], et veuve de Pompée, 990 Fille de Scipion, et pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus; Et de tous les assauts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre. J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; 995 Et bien que le moyen m'en aye été ravi, Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'aye ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après un tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur: 1000 Ma mort étoit ma gloire, et le destin m'en prive Pour croître mes malheurs et me voir ta captive. Je dois bien toutefois rendre grâces aux Dieux[175] De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux, Que César y commande, et non pas Ptolomée. 1005 Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée, Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis[176] Que je rencontre ici mes plus grands ennemis, Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince Qui doit à mon époux son trône et sa province? César, de ta victoire écoute moins le bruit: Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse; Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce, Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti 1015 A chassé tous les Dieux du plus juste parti: Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée, Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée, Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison D'un astre envenimé l'invincible poison! 1020 Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine: Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine; Et quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR.

O d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne, et le sort fait pitié! Certes, vos sentiments font assez reconnoître Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être; 1030 Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez, Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions protecteur de nos Dieux, 1035 Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes Dieux, Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, 1040 Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare, Ni mieux aimé tenter une incertaine foi, Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi; Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes; Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier, Il m'eût donné moyen de me justifier! Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, 1050 D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal; J'eusse alors regagné son âme satisfaite[177], Jusqu'à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite; Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur, 1055 Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur. Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde, Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudroit rendre à cet illustre époux. 1060 Prenez donc en ces lieux liberté toute entière: Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière, Afin d'être témoin, comme après nos débats Je chéris sa mémoire et venge son trépas, Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie 1065 De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie. Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment. Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine, C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la Reine. 1070 Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE.

O ciel, que de vertus vous me faites haïr[178]!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[147] Var. S'il en a rendu grâce, ou s'il l'a dédaigné. (1644-56)

[148] Var. Ce qu'à nos assassins enfin il a pu dire. (1644-64)

[149] Pour: se sont éloignés de la ville. Voyez le Lexique.

[150] A cette époque ce mot se rencontre assez fréquemment au masculin en ce sens. Voyez le Lexique.

[151] Var. Il éprouva toujours la faveur de son Mars. (1644-56)

[152] Var. Consulte à sa raison sa joie et ses douleurs, Examine, choisit, laisse couler des pleurs. (1644-56)

[153] Pompée n'avait épousé Cornélie qu'après la mort de sa seconde femme, Julie, fille de César.

[154] «Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce.... Ainsi dans le troisième acte de Pompée, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopatre.» (Discours des trois unités, tome I, p. 103.)

[155] Var. Ai-je vaincu pour vous dans le sang de Pharsale? (1648-54 et 56) Var. Ai-je vaincu pour vous dans le champ de Pharsale? (1655)

[156] Mithridate avait fait égorger à la fois dans les villes de l'Asie tous les Romains qui s'y trouvaient.

[157] Var. Et que s'il eût vaincu, votre esprit complaisant. (1644-56)

[158] On a rapproché de ce passage ce vers bien connu des Pontiques d'Ovide (livre II, épître III, vers 10):

Et cum fortuna statque caditque fides.

[159] Var. Jugez si vos discours me rendent mes esprits. (1644-56)

[160] Voyez plus haut, p. 32, note 2.

[161] Var. Et justifiez-vous sans la calomnier. (1648-56)

[162] Toutes les éditions, excepté celles de 1644 et de 1655, donnent: «par vos prospérités;» nous avons néanmoins adopté la leçon pour, qui nous paraît seule offrir un sens.

[163] Var. Votre lâche attentat cherche avec trop de ruses. (1660-64)

[164] Les éditions de 1644 in-12 et de 1648-56 portent, par une erreur singulière: «à vaincre,» pour: «à vivre.»

[165] Var. Si l'on voyoit marcher dessus un même char. (1644-64)

[166] En marge, dans les éditions de 1644: Antoine sort sur le théâtre.

[167] Var. Ni votre dignité vous en pût garantir. (1644-56)

[168] Var. Je l'ai vue, ô César, elle est incomparable. (1644-56)

[169] Voyez plus loin la note du vers 392 de la Suite du Menteur.

[170] Var. Vous qui la pouvez mettre au faîte des grandeurs. (1644-60)

[171] L'édition de 1682 donne l'affermir, pour l'affranchir.

[172] Var. Sitôt qu'ils ont pris port, vos chefs, par vous instruits. (1644-64)

[173] Var. César, car le destin, qui m'outre et que je brave. (1644-56)

[174] Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort du jeune Crassus, fils du triumvir, qui avait péri avec son père dans la guerre des Parthes.

[175] Var. Encore ai-je sujet de rendre grâce aux Dieux. (1644-56)

[176] Var. Si je dois grâce aux Dieux de ce qu'ils ont permis. (1644-56)

[177] Var. Alors, l'esprit content et l'âme satisfaite, Je l'eusse fait aux Dieux pardonner sa défaite. (1644-56)

[178] «Me sera-t-il permis de rapporter ici que Mlle de Lenclos, pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle n'aimait point, et dont on lui vantait la probité et le mérite, répondit:

O ciel, que de vertus vous me faites haïr!

C'est le privilége des beaux vers d'être cités en toute occasion, et c'est ce qui n'arrive jamais à la prose.» (Voltaire.)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PTOLOMÉE, ACHILLAS, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Quoi? de la même main et de la même épée Dont il vient d'immoler le malheureux Pompée, Septime, par César indignement chassé, 1075 Dans un tel désespoir à vos yeux a passé?

ACHILLAS.

Oui, Seigneur; et sa mort a de quoi vous apprendre[179] La honte qu'il prévient et qu'il vous faut attendre. Jugez quel est César à ce courroux si lent[180]. Un moment pousse et rompt un transport violent; 1080 Mais l'indignation qu'on prend avec étude Augmente avec le temps, et porte un coup plus rude; Ainsi n'espérez pas de le voir modéré: Par adresse il se fâche après s'être assuré. Sa puissance établie, il a soin de sa gloire. 1085 Il poursuivoit Pompée, et chérit sa mémoire; Et veut tirer à soi, par un courroux accort, L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.

PTOLOMÉE.

Ah! si je t'avois cru, je n'aurois pas de maître: Je serois dans le trône où le ciel m'a fait naître; 1090 Mais c'est une imprudence assez commune aux rois D'écouter trop d'avis, et se tromper au choix; Le destin les aveugle au bord du précipice; Ou si quelque lumière en leur âme se glisse, Cette fausse clarté, dont il les éblouit, 1095 Les plonge dans un gouffre, et puis s'évanouit.

PHOTIN.

J'ai mal connu César; mais puisqu'en son estime Un si rare service est un énorme crime, Il porte dans son flanc de quoi nous en laver[181]; C'est là qu'est notre grâce, il nous l'y faut trouver. 1100 Je ne vous parle plus de souffrir sans murmure, D'attendre son départ pour venger cette injure; Je sais mieux conformer les remèdes au mal: Justifions sur lui la mort de son rival; Et notre main alors également trempée 1105 Et du sang de César et du sang de Pompée, Rome, sans leur donner de titres différents, Se croira par vous seul libre de deux tyrans.

PTOLOMÉE.

Oui, par là seulement ma perte est évitable[182]: C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable. Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains; Deux fois en même jour disposons des Romains; Faisons leur liberté comme leur esclavage. César, que tes exploits n'enflent plus ton courage; Considère les miens, tes yeux en sont témoins. 1115 Pompée étoit mortel, et tu ne l'es pas moins; Il pouvoit plus que toi; tu lui portois envie; Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie; Et son sort que tu plains te doit faire penser Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer[183]. 1120 Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice: C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice; C'est à moi de punir ta cruelle douceur, Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur. Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance[184] 1125 Au hasard de sa haine ou de ton inconstance; Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix[185] Récompenser sa flamme ou punir ses mépris: J'emploierai contre toi de plus nobles maximes. Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, 1130 De bien penser au choix[186]; j'obéis, et je voi Que je n'en puis choisir de plus dignes[187] que toi, Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre. Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter: 1135 Il faut voir quels moyens on a d'exécuter; Toute cette chaleur est peut-être inutile; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville; Que pouvons-nous contre eux? et pour les prévenir, Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir?

ACHILLAS.

Nous pouvons tout, Seigneur, en l'état où nous sommes[188]. A deux milles d'ici vous avez six mille hommes, Que depuis quelques jours, craignant des remuements, Je faisois tenir prêts à tous événements. Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue. 1145 Cette ville a sous terre une secrète issue, Par où fort aisément on les peut cette nuit Jusque dans le palais introduire sans bruit; Car contre sa fortune aller à force ouverte, Ce seroit trop courir vous-même à votre perte. 1150 Il nous le faut surprendre au milieu du festin, Enivré des douceurs de l'amour et du vin. Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée, J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a montrée[189] Lorsque avec tant de fast[190] il a vu ses faisceaux 1155 Marcher arrogamment et braver nos drapeaux; Au spectacle insolent de ce pompeux outrage Ses farouches regards étinceloient de rage: Je voyois sa fureur à peine se dompter; Et pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater; 1160 Mais surtout les Romains que commandoit Septime, Pressés de la terreur que sa mort leur imprime, Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.

PTOLOMÉE.

Mais qui pourra de nous approcher sa personne, 1165 Si durant le festin sa garde l'environne?

PHOTIN.

Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains Ont déjà reconnu des frères, des germains, Dont l'âpre déplaisir leur a laissé paroître Une soif d'immoler leur tyran à leur maître: 1170 Ils ont donné parole, et peuvent, mieux que nous, Dans les flancs de César porter les premiers coups. Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie, Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie, Leur donnera sans doute un assez libre accès 1175 Pour de ce grand dessein assurer le succès. Mais voici Cléopatre: agissez avec feinte, Seigneur, et ne montrez que foiblesse et que crainte[191]. Nous allons vous quitter, comme objets odieux Dont l'aspect importun offenseroit ses yeux. 1180

PTOLOMÉE.

Allez, je vous rejoins.

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

J'ai vu César, mon frère, Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

PTOLOMÉE.

Vous êtes généreuse; et j'avois attendu Cet office[192] de sœur que vous m'avez rendu. Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée. 1185

CLÉOPATRE.

Sur quelque brouillerie, en la ville excitée: Il a voulu lui-même apaiser les débats Qu'avec nos citoyens ont eus[193] quelques soldats[194]; Et moi, j'ai bien voulu moi-même vous redire Que vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire; Et que le grand César blâme votre action Avec moins de courroux que de compassion. Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques: Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas. 1195 En vain on les élève à régir des États: Un cœur né pour servir sait mal comme on commande; Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande; Et sa main, que le crime en vain fait redouter, Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter. 1200

PTOLOMÉE.

Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres. Si j'avois écouté de plus nobles conseils, Je vivrois dans la gloire où vivent mes pareils; Je mériterois mieux cette amitié si pure 1205 Que pour un frère ingrat vous donne la nature; César embrasseroit Pompée en ce palais; Notre Égypte à la terre auroit rendu la paix, Et verroit son monarque encore à juste titre Ami de tous les deux, et peut-être l'arbitre. 1210 Mais puisque le passé ne peut se révoquer[195], Trouvez bon qu'avec vous mon cœur s'ose expliquer. Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne, Que vous me conservez la vie et la couronne. Vainquez-vous tout à fait; et par un digne effort 1215 Arrachez Achillas et Photin à la mort: Elle leur est bien due; ils vous ont offensée; Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée. Si César les punit des crimes de leur roi, Toute l'ignominie en rejaillit sur moi: 1220 Il me punit en eux; leur supplice est ma peine. Forcez, en ma faveur, une trop juste haine. De quoi peut satisfaire un cœur si généreux Le sang abject et vil de ces deux malheureux? Que je vous doive tout: César cherche à vous plaire, Et vous pouvez d'un mot désarmer sa colère[196].

CLÉOPATRE.

Si j'avois en mes mains leur vie et leur trépas, Je les méprise assez pour ne m'en venger pas; Mais sur le grand César je puis fort peu de chose, Quand le sang de Pompée à mes desirs s'oppose. 1230 Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir[197]; J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir; Et tournant le discours sur une autre matière, Il n'a ni refusé, ni souffert ma prière. Je veux bien toutefois encor m'y hasarder, 1235 Mes efforts redoublés pourront mieux succéder; Et j'ose croire....

PTOLOMÉE.

Il vient; souffrez que je l'évite: Je crains que ma présence à vos yeux ne l'irrite[198], Que son courroux ému ne s'aigrisse à me voir; Et vous agirez seule avec plus de pouvoir. 1240

SCÈNE III.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS.

CÉSAR.

Reine, tout est paisible; et la ville calmée, Qu'un trouble assez léger avoit trop alarmée, N'a plus à redouter le divorce intestin Du soldat insolent et du peuple mutin. Mais, ô Dieux! ce moment que je vous ai quittée 1245 D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée! Et ces soins importuns, qui m'arrachoient de vous, Contre ma grandeur même allumoient mon courroux: Je lui voulois du mal de m'être si contraire, De rendre ma présence ailleurs si nécessaire; 1250 Mais je lui pardonnois, au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes desirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut former des vœux, 1255 Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête[199], N'ayant plus que les Dieux au-dessus de sa tête. Oui, Reine, si quelqu'un dans ce vaste univers Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers; 1260 S'il étoit quelque trône où vous pussiez paroître Plus dignement assise en captivant son maître[200], J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir, Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerois au bonheur de vous plaire 1265 Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire[201]. C'étoit pour acquérir un droit si précieux Que combattoit partout mon bras ambitieux; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. 1270 Je l'ai vaincu, Princesse; et le Dieu des combats M'y favorisoit moins que vos divins appas: Ils conduisoient ma main, ils enfloient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage: C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignoient m'inspirer; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif, Que je viens ennoblir par celui de captif: 1280 Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre, Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

CLÉOPATRE.

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes: 1285 Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans; Le sceptre que je porte est un de vos présents; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème: J'avoue, après cela, Seigneur, que je vous aime, 1290 Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. Mais, hélas! ce haut rang, cette illustre naissance, Cet État de nouveau rangé sous ma puissance, Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, 1295 A mes vœux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine: Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine; Et si Rome est encor telle qu'auparavant, Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant; 1300 Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir, Permettre à mes desirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder par votre ordre à de plus justes lois. Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles: Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. 1310 Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups, Et je ne les demande à d'autres Dieux qu'à vous.

CÉSAR.

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique, Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté 1315 Du parti malheureux qui m'a persécuté; Rome n'ayant plus lors d'ennemis à me faire, Par impuissance enfin prendra soin de me plaire; Et vos yeux la verront, par un superbe accueil, Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil. 1320 Encore une défaite, et dans Alexandrie Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie; Et qu'un juste respect, conduisant ses regards, A votre chaste amour demande des Césars. C'est l'unique bonheur où mes desirs prétendent; 1325 C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent: Heureux si mon destin, encore un peu plus doux, Me les faisoit cueillir sans m'éloigner de vous! Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite: Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. 1330 En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir, Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces, Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi, 1335 Que venir, voir et vaincre est même chose en moi[202].

CLÉOPATRE.

C'est trop, c'est trop, Seigneur, souffrez que j'en abuse: Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse. Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour; Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour, 1340 Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes, Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes, Par tout ce que j'espère et que vous attendez, De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez. Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en fasse[203], 1345 Et montre à tous par là que j'ai repris ma place. Achillas et Photin sont gens à dédaigner: Ils sont assez punis en me voyant régner; Et leur crime....

CÉSAR.

Ah! prenez d'autres marques de reine: Dessus mes volontés vous êtes souveraine; 1350 Mais si mes sentiments peuvent être écoutés, Choisissez des sujets dignes de vos bontés. Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime, Et ne me rendez point complice de leur crime, C'est beaucoup que pour vous j'ose épargner le Roi, 1355 Et si mes feux n'étoient....

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ROMAINS.

CORNÉLIE.

César, prends garde à toi: Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde, César, ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu. 1360 Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices: Je te les abandonne.

CÉSAR.

O cœur vraiment romain, Et digne du héros qui vous donna la main! Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage 1365 Je préparois la mienne à venger son outrage, Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui[204]. Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme, Il parle par sa bouche, il agit dans son âme; 1370 Il la pousse, et l'oppose à cette indignité, Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE.

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance Que la haine ait fait place à la reconnoissance: Ne le présume plus; le sang de mon époux 1375 A rompu pour jamais tout commerce entre nous. J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte, Afin de l'employer toute entière à ta perte; Et je te chercherai partout des ennemis, Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. 1380 Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine, Je me jette au-devant du coup qui t'assassine, Et forme des desirs avec trop de raison Pour en aimer l'effet par une trahison: Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. 1385 Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie: Mon époux a des fils, il aura des neveux; Quand ils te combattront, c'est là que je le veux, Et qu'une digne main par moi-même animée, Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée, T'immole noblement, et par un digne effort, Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance; Ta perte la recule, et ton salut l'avance. Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir, Ma juste impatience auroit trop à souffrir: La vengeance éloignée est à demi perdue, Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue[205]. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains[206]: 1400 La tête qu'il menace en doit être frappée. J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée: Ma haine avoit le choix; mais cette haine enfin Sépare son vainqueur d'avec son assassin, Et ne croit avoir droit de punir ta victoire[207] 1405 Qu'après le châtiment d'une action si noire. Rome le veut ainsi; son adorable front Auroit de quoi rougir d'un trop honteux affront, De voir en même jour, après tant de conquêtes, Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. 1410 Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis, En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis, Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre, Si l'attentat du Nil affranchissoit le Tibre. Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, 1415 Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir. Tu tomberois ici sans être sa victime; Au lieu d'un châtiment ta mort seroit un crime; Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi, L'exemple que tu dois périroit avec toi. 1420 Venge-la de l'Égypte à son appui fatale, Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale. Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux[208] Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux[209].

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CÉSAR.

Son courage m'étonne autant que leur audace. 1425 Reine, voyez pour qui vous me demandiez grâce!

CLÉOPATRE.

Je n'ai rien à vous dire: allez, Seigneur, allez Venger sur ces méchants tant de droits violés. On m'en veut plus qu'à vous: c'est ma mort qu'ils respirent, C'est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent; Leur rage, pour l'abattre, attaque mon soutien, Et par votre trépas cherche un passage au mien. Mais parmi ces transports d'une juste colère, Je ne puis oublier que leur chef est mon frère. Le saurez-vous, Seigneur? et pourrai-je obtenir 1435 Que ce cœur irrité daigne s'en souvenir?

CÉSAR.

Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime Au bonheur de son sang veut pardonner son crime. Adieu, ne craignez rien: Achillas et Photin Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin. 1440 Pour les mettre en déroute, eux et tous leurs complices, Je n'ai qu'à déployer l'appareil des supplices, Et pour soldats choisis, envoyer des bourreaux Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

(César rentre avec les Romains.)

CLÉOPATRE.

Ne quittez pas César: allez, cher Achorée, 1445 Repousser avec lui ma mort qu'on a jurée; Et quand il punira nos lâches ennemis, Faites-le souvenir de ce qu'il m'a promis. Ayez l'œil sur le Roi dans la chaleur des armes, Et conservez son sang pour épargner mes larmes. 1450

ACHORÉE.

Madame, assurez-vous qu'il ne peut y périr Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir[210].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[179] Var. Il est mort, et mourant, Sire, il vous doit apprendre. (1644-63)

[180] Var. Jugez César vous-même à ce courroux si lent. (1644-56)

[181] Var. Sire, il porte en son flanc de quoi nous en laver. (1644-63)

[182] Var. Oui, oui, ton sentiment enfin est véritable: C'est trop craindre celui que j'ai fait redoutable. (1644-56)

[183] Var. Que ton cœur est sensible, et qu'on le peut percer. (1644-56)

[184] Var. Et n'abandonner pas ma vie et ma puissance. (1644-56)

[185] Var. Ni souffrir que demain tu puisses à ce prix. (1644-56)

[186] L'édition de 1682 porte seule: «aux choix,» au pluriel.

[187] On lit digne, au singulier, dans l'édition de 1656.

[188] Var. Nous pouvons beaucoup, Sire, en l'état où nous sommes. (1644-63)

[189] Var. J'ai remarqué l'horreur qu'il a soudain montrée. (1644-56)

[190] Voyez tome I, p. v de l'Avertissement, en note.

[191] Var. Sire, et ne lui montrez que foiblesse et que crainte. (1644-63)

[192] Toutes les éditions, excepté celle de 1656, portent: «Cette office,» au féminin.

[193] Il y a eu, sans accord, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et même encore dans celle de 1692.

[194] Var. Qu'avec nos citoyens ont pris quelques soldats [194-a]. (1644-56)

[194-a] Voltaire a adopté cette variante dans son texte de 1764.

[195] Var. Mais puisque le passé ne se peut révoquer. (1644-56)

[196] Var. Vous pouvez d'un coup d'œil désarmer sa colère. (1644-56)

[197] Var. Je ne me vante pas de le pouvoir fléchir. (1644-56)

[198] Var. Je crains que de nouveau ma présence l'irrite; Elle pourroit l'aigrir, au lieu de l'émouvoir. (1644-56)

[199] Var. Et qu'il en peut prétendre une juste conquête. (1644-56)

[200] Var. Plus hautement assise en captivant son maître. (1644-56)

[201] Var. Qu'après avoir mis bas un si digne adversaire. (1644-56)

[202] Allusion au fameux Veni, vidi, vici, que César écrivit à un de ses amis de Rome après la victoire qu'il remporta plus tard, en Asie, sur Pharnace, fils de Mithridate. Voyez la Vie de César par Plutarque, chapitre L.

[203] Var. Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en donne, Et fasse voir par là que j'entre à la couronne. (1644-56.)

[204] Var. Par la moitié qu'en terre il a laissé de lui. Quoi que la perfidie ait osé sur sa trame, Il vit encore en vous, il agit dans votre âme. (1644-56)

[205] Var. Quand il la faut attendre, elle est trop cher vendue. (1644-56)

[206] Var. Le foudre punisseur que je vois en tes mains. (1644-56)

[207] Var. Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire De punir son audace avant que ta victoire. (1644-56)

[208] Var. Va, ne perds point le temps, il presse. Adieu: tu peux. (1648-56)

[209] «Ces derniers vers que prononce Cornélie frappent d'admiration, et quand ce couplet est bien récité, il est toujours suivi d'applaudissements. Quelques personnes ont prétendu que ces mots: «tu peux te vanter,» ne conviennent pas, qu'ils contiennent une espèce d'ironie, que c'est affecter sur César une supériorité qu'une femme ne peut avoir. On a remarqué que cette tirade, et toutes celles dans lesquelles la hauteur est poussée au delà des bornes, faisaient toujours un peu moins d'effet à la cour qu'à la ville. C'est peut-être qu'à la cour on avait plus de connaissance et plus d'usage de la manière dont les personnes du premier rang s'expriment, et que dans le parterre on aime les bravades, on se plaît à voir la puissance abaissée par la grandeur d'âme.» (Voltaire.)

[210] Var. Si mon zèle et mes soins le peuvent secourir. (1644-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main; PHILIPPE.

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher 1455 A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre? O vous, à ma douleur objet terrible et tendre[211], Éternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. 1460 N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes. Les foibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des Dieux la puissance suprême, 1465 Et pour dire encor plus, je jure par vous-même, Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé: Je jure donc par vous, ô pitoyable reste, Ma divinité seule après ce coup funeste, 1470 Par vous, qui seul ici pouvez me soulager[212], De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, 1475 Que le prêtre et le Dieu ne lui soient immolés. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine; Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur. Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive, Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

PHILIPPE.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, Après avoir cent fois maudit le diadème, Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots[213] Du côté que le vent poussoit encor les flots. Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, 1490 Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir. Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage; Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage, Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, 1495 Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard. A peine brûloit-il que le ciel plus propice M'envoie un compagnon en ce pieux office: Cordus[214], un vieux Romain qui demeure en ces lieux, Retournant de la ville, y détourne les yeux; 1500 Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée[215], A cette triste marque il reconnoît Pompée. Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois, A qui le ciel permet de si dignes emplois, Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses; 1505 Tu crains des châtiments, attends des récompenses. César est en Égypte, et venge hautement Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment. Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre[216], Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre. 1510 Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect Qu'un dieu pourroit ici trouver à son aspect. Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne, Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne, Où sa main et la mienne enfin ont renfermé 1515 Ces restes d'un héros par le feu consumé[217].

CORNÉLIE.

Oh! que sa piété mérite de louanges!

PHILIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges. J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port[218], Où le Roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort. 1520 Les Romains poursuivoient; et César, dans la place Ruisselante du sang de cette populace, Montroit de sa justice un exemple si beau[219], Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoître; 1525 Et prenant de ma main les cendres de mon maître: «Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes: Attendant des autels, recevez ces victimes; 1530 Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais Porter à sa moitié ce don que je lui fais; Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance, Et dis-lui que je cours achever sa vengeance[220].» Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant, Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

CORNÉLIE.

O soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre[221]! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger[222], 1540 Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire[223] Fait notre sûreté comme il croît notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord; Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie 1545 De ce qu'elle feroit s'il le voyoit en vie: Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat; L'amour même s'y mêle, et le force à combattre: Quand il venge Pompée, il défend Cléopatre. 1550 Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous, Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre, Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant, 1555 Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Je ne viens pas ici pour troubler une plainte Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte: Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots; 1560 Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame, Que j'aurois conservé ce maître de votre âme, Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur, M'en eût donné la force aussi bien que le cœur. Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie, 1565 Vos douleurs laissoient place à quelque peu de joie; Si la vengeance avoit de quoi vous soulager, Je vous dirois aussi qu'on vient de vous venger, Que le traître Photin.... Vous le savez peut-être?

CORNÉLIE.

Oui, Princesse, je sais qu'on a puni ce traître. 1570

CLÉOPATRE.

Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

CORNÉLIE.

S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.

CLÉOPATRE.

Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent.

CORNÉLIE.

Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent. Si César à sa mort joint celle d'Achillas, 1575 Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas. Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande: La victime est trop basse et l'injure est trop grande; Et ce n'est pas un sang que pour la réparer Son ombre et ma douleur daignent considérer. 1580 L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée, En attendant César, demande Ptolomée. Tout indigne qu'il est de vivre et de régner, Je sais bien que César se force à l'épargner; Mais quoi que son amour ait osé vous promettre, 1585 Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre; Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux, Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux. Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie, Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie; 1590 Mais si ce grand souhait demande trop pour moi, Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel! perdez le Roi.

CLÉOPATRE.

Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.

CORNÉLIE.

Le ciel règle souvent les effets sur les causes[224], Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité. 1595

CLÉOPATRE.

Comme de la justice, il a de la bonté.

CORNÉLIE.

Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence, Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

CLÉOPATRE.

Souvent de la justice il passe à la douceur.

CORNÉLIE.

Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur. 1600 Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse, Qui dans le sort du Roi justement l'intéresse. Apprenons par le sang qu'on aura répandu A quels souhaits le ciel a le mieux répondu[225]. Voici votre Achorée.

SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Hélas! sur son visage 1605 Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage. Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter: Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter?

ACHORÉE.

Aussitôt que César eut su la perfidie....

CLÉOPATRE.

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die[226]. Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit Par où ce grand secours devoit être introduit[227]; Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place, Où Photin a reçu le prix de son audace; Que d'un si prompt supplice Achillas étonné 1615 S'est aisément saisi du port abandonné; Que le Roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre Ce qui dans ses vaisseaux restoit de gens de guerre[228]; Que César l'a rejoint; et je ne doute pas Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas. 1620

ACHORÉE.

Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire....

CLÉOPATRE.

Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, S'il m'a tenu promesse.

ACHORÉE.

Oui, de tout son pouvoir.

CLÉOPATRE.

C'est là l'unique point que je voulois savoir. Madame, vous voyez, les Dieux m'ont écoutée. 1625

CORNÉLIE.

Ils n'ont que différé la peine méritée.

CLÉOPATRE.

Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.

ACHORÉE.

Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti[229].

CLÉOPATRE.

Que disiez-vous naguère, et que viens-je d'entendre? Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre. 1630

ACHORÉE.

Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir[230]: Malgré César et nous il a voulu périr; Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques[231]: Sa vertu rappelée a soutenu son rang, 1635 Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang[232]. Il combattoit Antoine avec tant de courage, Qu'il emportoit déjà sur lui quelque avantage; Mais l'abord de César a changé le destin; Aussitôt Achillas suit le sort de Photin: 1640 Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main, en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roi; Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi; Son esprit alarmé les croit un artifice 1645 Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice[233]. Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir; Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse[234], Cherche partout la mort, que chacun lui refuse. 1650 Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque: Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque, D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau[235], Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau[236]. C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire, A vous toute l'Égypte, à César la victoire. Il vous proclame reine; et bien qu'aucun Romain[237] Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main, 1660 Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même, Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur[238] Que lui donne du Roi l'invincible malheur.

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION, PHILIPPE.

CORNÉLIE.

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères. 1665 Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici. Je n'y saurois plus voir qu'un funeste rivage[239] Qui de leur attentat m'offre l'horrible image, 1670 Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant[240]; Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige[241], C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige. Laisse-moi m'affranchir de cette indignité, 1675 Et souffre que ma haine agisse en liberté. A cet empressement j'ajoute une requête: Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête: Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur Dont je te puis encor prier avec honneur. 1680

CÉSAR.

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre; Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos, Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre 1685 Le venge pleinement de la honte de l'autre, Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui, Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui, Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies. 1690 De cette même main dont il fut combattu, Il verra des autels dressés à sa vertu; Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes[242]: Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; 1695 Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après: partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez....

CORNÉLIE.

Non pas, César, non pas à Rome encor: 1700 Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère 1705 Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi[243] plus généreux[244], Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde; 1710 Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir[245] 1715 Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême: L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même; Tu m'en veux pour témoin: j'obéis au vainqueur; Mais ne présume pas toucher par là mon cœur. 1720 La perte que j'ai faite est trop irréparable; La source de ma haine est trop inépuisable: A l'égal de mes jours je la ferai durer; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir[246]; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée. 1730 Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir[247], Me force de priser ce que je dois haïr: Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie; La veuve de Pompée y force Cornélie. J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, 1735 Soulever contre toi les hommes et les Dieux; Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée, Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger: Ils connoîtront leur faute, et le voudront venger. 1740 Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire: Et quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopatre fera ce que je n'aurai pu. Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces, Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser; Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, 1750 Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer, 1755 Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer: Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre; Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre, Indigne que je suis d'un César pour époux, Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous. 1760

CÉSAR.

Reine, ces vains projets sont le seul avantage Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage: Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins; Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins. Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures, 1765 Et mes félicités n'en seront pas moins pures, Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs, Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs, Et que votre bonté, sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère. 1770 On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre. Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu, 1775 Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance, Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248], Il n'ait pu toutefois, en ces événements, Obéir au premier de vos commandements! 1780 Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes Malgré tous nos efforts savent punir les crimes; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux, Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous.

CLÉOPATRE.

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème, 1785 Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même; Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité Que l'aigreur soit mêlée à la félicité, Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes, Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes, Et si voyant sa mort due à sa trahison, Je donne à la nature ainsi qu'à la raison. Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche, Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche; J'en ressens dans mon âme un murmure secret, 1795 Et ne puis remonter au trône sans regret[249].

ACHORÉE.

Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine, Par des cris redoublés demande à voir sa reine, Et tout impatient déjà se plaint aux cieux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux. 1800

CÉSAR.

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire: Princesse, allons par là commencer votre empire. Fasse le juste ciel, propice à mes desirs, Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs, Et puissent ne laisser dedans votre pensée 1805 Que l'image des traits dont mon âme est blessée! Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée, 1810 Élève à l'une un trône, à l'autre des autels, Et jure à tous les deux des respects immortels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[211] «Garnier, du temps de Henri III, fit paraître Cornélie, tenant en main l'urne de Pompée. Elle dit (acte III, scène III):

O douce et chère cendre! ô cendre déplorable! Qu'avecque vous ne suis-je, ô femme misérable!

C'est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans Garnier, et admirablement dans Corneille. L'expression fait la poésie.» (Voltaire.)--Voyez la Notice, p. 5.

[212] Var. De n'éteindre jamais, ni laisser affoiblir L'ardeur de le venger dont je veux m'ennoblir. (1644-56)

[213] Var. Madame, je portai mes pas et mes sanglots. (1644-56)

[214] Dans la Pharsale (livre VIII, vers 715 et 716), Cordus est un questeur de Pompée, qui avait accompagné son général dans sa fuite.

[215] Les éditions de 1644 portent, par erreur évidemment: «dont la tête coupée.»

[216] Var. [Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre[216-a],] Dans ces murs que tu vois bâtis par Alexandre. (1644-56)

[216-a] Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre. (1644 in-12 et 48-56)

[217] Var. Ces restes d'un héros par le feu consommé. (1644-56)

[218] Var. Tout un grand peuple armé fuyoit devers le port. (1644-56)

[219] Var. Montroit de sa justice un exemple assez beau. (1644-68)

[220] Var. Et lui dis que je cours achever sa vengeance. (1644-56)

[221] «Les curieux ne seront pas fâchés de savoir que Garnier avait donné les mêmes sentiments à Cornélie. Philippe lui dit (acte III, scène III):

César plora sa mort.

Corélie répond:

Il plora mort celui Qu'il n'eût voulu souffrir être vif comme lui.»

(Voltaire.)

[222] Var. Quand on s'y voit forcé par son propre danger. (1644-63)--Voyez ci-dessus la Notice, p. 5, et la note 1 de la p. 87.

[223] Var. Et que cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire. (1644 et 60-63)

[224] Var. Le ciel règle souvent les effets par les causes. (1644 in-4º) Var. Le ciel règle souvent les effets pour les causes. (1644 in-12)

[225] Var. A quels souhaits le ciel aura mieux répondu. (1644-56)

[226] Var. Ah! ce n'est pas ses soins que je veux qu'on me die. (1644-63)

[227] Voyez ci-dessus, vers 1146 et suivants.

[228] Var. Ce qui dans ses vaisseaux restoit des gens de guerre. (1644)

[229] Var. Du moins César l'eût fait, s'il l'avoit consenti. (1644-56)

[230] Var. Ni vos vœux ni nos soins n'ont pu le secourir: Malgré César et vous il a voulu périr. (1644-56)

[231] Var. Dont éclatent les morts des plus dignes monarques. (1644-56)

[232] Var. Et sa perte aux Romains a bien coûté du sang. (1644-56)

[233] Var. Pour réserver sa tête aux hontes d'un supplice. (1644-56)

[234] Var. Et son cœur indigné, que cette erreur abuse. (1644-56)

[235] Var. D'un tel nombre à la foule accablent ce vaisseau. (1644-56)

[236] L'auteur du livre de la Guerre d'Alexandrie (chapitre XXXI) raconte que Ptolémée s'enfuit du camp, et qu'il périt de la manière que dit ici Corneille.

[237] Var. Il vous proclame reine; et quoique ses Romains Au sang que vous pleurez n'aient point trempé leurs mains, Il montre toutefois un déplaisir extrême. (1644-56)

[238] Var. Qui pourra mieux que moi vous dire la douleur. (1644-56)

[239] Var. Je n'y puis plus rien voir qu'un funeste rivage. (1644-56)

[240] Var. Qu'aux changements du Roi pousse un peuple inconstant. (1652-56)

[241] Var. Et de tous les objets celui qui plus m'afflige, J'y vois toujours en toi l'ennemi qui m'oblige. (1644-56)

[242] Var. Et ne recevra point d'honneurs illégitimes: Pour ces pieux devoirs je ne veux que demain. (1644-56)

[243] Juba, roi de Numidie.

[244] Var. Secondés des efforts d'un roi plus généreux. (1644-56)

[245] Var. Et que ce triste objet porte à leur souvenir. (1644-56)

[246] Var. L'une de la vertu, l'autre de mon devoir. (1644 in-12 et 48-56)

[247] Var. Et comme ta vertu, qu'en vain on veut trahir. (1644-56)

[248] Var. Tant de soins pour vous rendre entière obéissance. (1644-64)

[249] Var. Et n'ose remonter au trône sans regret. (1644-56)

APPENDICE.

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