‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 04Chapitre 28 sur 30 · V.

V.

[564] Le Menteur, le Hâbleur, représenté à Mantoue au printemps de 1750.

LA SUITE DU MENTEUR

COMÉDIE

1643

NOTICE.

Nous avons peu de chose à dire de la Suite du Menteur. La comparaison entre cet ouvrage et la comédie de Lope de Vega intitulée Amar sin saber á quien, «Aimer sans savoir qui,» sera faite avec toute la compétence désirable dans l'Appendice que nous devons à l'inépuisable obligeance de M. Viguier (voyez p. 391-395); et quant à l'histoire de la représentation, nous l'avons presque racontée d'avance en parlant du Menteur lui-même. La scène III du premier acte, citée par nous dans la Notice précédente, prouve que les personnages de Dorante et de Cléon furent remplis par les acteurs qui les avaient déjà représentés dans le premier ouvrage, et donne sur ces deux comédiens de curieux détails, auxquels nous nous contentons de renvoyer[565].

Cette pièce fut jouée vers la fin de 1643, et il est permis de conjecturer qu'elle fut lue par Corneille au chancelier Seguier, au commencement d'aôut de la même année. Voici sur quoi se fonde cette opinion. On lit à la suite d'un passage de la Bibliothèque françoise de Gouget[566] où il vient d'être question de la correspondance manuscrite de Chapelain: «Ces lettres.... de même que quelques autres, montrent aussi que Corneille fréquentait souvent M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.» L'indication marginale qui accompagne ce passage porte: «Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652.» De ces deux dates la première ne peut se rapporter qu'à la Suite du Menteur et la seconde qu'à Pertharite, joué en 1653. Par malheur, il est impossible de recourir au texte même: car, bien que M. Sainte-Beuve possède la plus grande partie des lettres inédites de Chapelain, «cette précieuse copie autographe est, comme le fait remarquer M. Taschereau[567], incomplète d'un volume (1641 à 1658).» Ce que nous venons de dire prouve que Gouget avait probablement parcouru ce volume aujourd'hui perdu, et, faute de mieux, son témoignage nous fournira encore d'utiles renseignements en d'autres circonstances.

Corneille reconnaît en plus d'un endroit[568] que la pièce qui nous occupe a beaucoup moins réussi que la précédente; mais il nous apprend que, «quatre ou cinq ans après, la troupe du Marais la remit au théâtre avec un succès plus heureux[569].» C'est sans doute cette phrase qui a fait supposer fort gratuitement que le Menteur et la Suite n'avaient pas d'abord été donnés au Marais, mais qu'ils y avaient seulement été repris[570].

Voltaire affectionnait cet ouvrage; il s'exprime ainsi dans la préface du commentaire qu'il lui a consacré: «La Suite du Menteur ne réussit point. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements elle ferait au théâtre plus d'effet que le Menteur même?»

Andrieux voulut tenter l'aventure; il mit la pièce en quatre actes, et la fit ainsi représenter, le 26 germinal an xi (1803), sur le théâtre Louvois. Puis, mécontent de son essai, qui avait pourtant été accueilli d'une manière assez favorable, il crut pouvoir trouver des modifications plus heureuses, remit l'ouvrage en cinq actes, et le fit jouer en 1810, avec de nouveaux changements, sur le théâtre de l'Impératrice (aujourd'hui l'Odéon). Toutefois, cette comédie n'a pu se maintenir au répertoire; mais aucune peut-être ne mériterait davantage de devenir l'objet, au moins passager, d'une de ces intéressantes reprises que, depuis quelque temps, le Théâtre-Français a si à propos multipliées. En effet, si le plan et l'ordonnance laissent quelque chose à désirer, la Suite du Menteur n'en offre pas moins des rôles excellents, des scènes charmantes et des situations fort gaies.

L'édition originale a pour titre: LA SVITE DU MENTEUR, COMEDIE. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille.... et Augustin Courbé.... M.DC.XLV, in-4º de 6 feuillets et 136 pages. On lit à la fin du privilége: «Acheué d'imprimer pour la premiere fois à Rouen, par Laurens Maurry, ce dernier septembre 1645.»

NOTES:

[565] Voyez la Notice du Menteur, p. 122 et suivantes.

[566] Tome XVII, p. 163.

[567] Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, 2e édition, p. VII.

[568] Voyez p. 279 et 285.

[569] Voyez p. 286.

[570] On lit dans le Journal du Théâtre françois (tome II, fol. 853 verso): «La troupe royale mit au théâtre au commencement du mois suivant (décembre 1643) une comédie nouvelle de Corneille intitulée la Suite du Menteur.... Cette pièce.... n'eut que trois représentations; mais les comédiens du Marais l'ayant remise quatre ans après à leur théâtre, elle en eut dix, et elle y fut très-applaudie.»

ÉPÎTRE[571].

MONSIEUR,

Je vous avois bien dit que le Menteur ne seroit pas le dernier emprunt ou larcin que je ferois chez les Espagnols[572]: en voici une Suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amar sin saber á quien. Elle n'a pas été si heureuse au théâtre que l'autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple: la faute en est toute à moi, qui devois mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j'étois de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de plaire[573], je tâcherois de vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l'autre, à cause que Dorante y paroît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre; au lieu qu'en l'autre, il ne donne que des imperfections à éviter; mais pour moi, qui tiens avec Aristote et Horace[574] que notre art n'a pour but que le divertissement, j'avoue qu'il est ici bien moins à estimer qu'en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes ses grâces, et qu'il semble avoir quitté la meilleure part de ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger de ses défauts[575]. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connoître, d'en ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garant[576] de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient. A cela, je vous dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l'art sont injurieux à l'artisan, dont ils ravalent d'autant plus le mérite, qu'ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s'il est obligé de prendre soin de l'utile, il évite seulement une faute quand il s'en acquitte, et n'est digne d'aucune louange. C'est mon Horace qui me l'apprend:

Vitavi denique culpam, Non laudem merui[577].

En effet, Monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poëme dramatique dans l'unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne seroit qu'un monstre. Pour moi, j'estime extrêmement ceux qui mêlent l'utile au délectable, et d'autant plus qu'ils n'y sont pas obligés par les règles de la poésie[578]; je suis bien aise de dire d'eux avec notre docteur[579]:

Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci;

mais je dénie qu'ils faillent contre ces règles, lorsqu'ils ne l'y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé un objet assez digne d'eux, ou si vous me permettez de parler un peu chrétiennement, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent. Pourvu qu'ils ayent[580] trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art; et s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d'Horace là-dessus, je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris: puisqu'il ne tient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce qu'on doit, et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé de conclure qu'il tient que celui-là fait plus qu'il n'étoit obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire ayent d'assez bons yeux pour trouver le mot d'utilité dans tout son Art poétique: quand il recherche la cause de la poésie, il ne l'attribue qu'au plaisir que les hommes reçoivent de l'imitation[581]; et comparant l'une à l'autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu'elle contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poëme[582]; et c'est pour cela qu'il l'appelle l'âme de la tragédie. Cependant, quand on y mêle[583] quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancher entièrement, et demeure d'accord qu'on peut faire une tragédie sans mœurs[584]. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du Menteur, qui a donné lieu à cette Suite, que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n'avoir pas ce noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer une autre maxime, qu'on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes et menteries; et néanmoins il obtient enfin ce qu'il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle de théâtre, j'ai failli; et si c'est en ce point seul que consiste l'utilité de la poésie, je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens; et sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournit assez[585]: Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périr le Roi et sa fille et tué ses enfants; dans la Troade, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément; dans Agamemnon, il est assassiné par sa femme et par son adultère, qui s'empare de son trône sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtes; Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère après lui avoir fait manger ses enfants. Et dans les comédies de Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit tout l'intrigue[586], et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seroient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poëte quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens: l'une empruntée de la morale, l'autre qui lui est particulière: celle-là se rencontre aux sentences[587] et réflexions que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus[588]. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connoître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de même dans notre peinture parlante: quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n'est point besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que toutes les fois que le Menteur a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers desirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme. Je vous dirois qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler, puisque ce n'est qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d'utilité dont je vous viens d'entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant d'agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de l'art. Telle qu'elle est, je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur,

MONSIEUR, Votre très-humble serviteur, CORNEILLE.

NOTES:

[571] Cette épître ne se trouve que dans les éditions antérieures à 1660.

[572] Voyez l'Épître en tête du Menteur, p. 131.

[573] Voyez tome II, p. 119 et note 3.

[574] Voyez la Poétique d'Aristote, chapitre iv, et l'Art poétique d'Horace, vers 333 et suivants.

[575] Corneille a dit ailleurs: «Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables.» (Discours du poëme dramatique, tome I, p. 32.)

[576] Il y a garant (garand), au singulier, dans toutes les éditions (1644-1656).

[577] Ce sont les vers 267 et 268 de l'Art poétique, mais ils ne s'appliquent pas à ce que dit ici Corneille.

[578] VAR. (édit. de 1648-1656): par les règles de poésie.

[579] Horace, Art poétique, vers 343.

[580] VAR. (édit. de 1648-1656): Mais pourvu qu'ils ayent.

[581] Voyez tome I, p. 17 et note 1.

[582] Voyez tome I, p. 17 et note 2.

[583] VAR. (édit. de 1656): Cependant, quand on mêle.

[584] Voyez tome I, p. 38 et note 4.

[585] VAR. (édit. de 1648-1656): nous en fournira assez.

[586] Voyez tome I, p. 24 et note 1.

[587] Voyez tome I, p. 18.

[588] Voyez tome I, p. 20.

EXAMEN.

L'effet de celle-ci n'a pas été[589] si avantageux que celui de la précédente, bien qu'elle soit mieux écrite. L'original espagnol est de Lope de Végue sans contredit[590], et a ce défaut que ce n'est que le valet qui fait rire, au lieu qu'en l'autre les principaux agréments sont dans la bouche du maître. L'on a pu voir par les divers succès quelle différence il y a entre les railleries spirituelles d'un honnête homme de bonne humeur, et les bouffonneries froides d'un plaisant à gages. L'obscurité que fait en celle-ci le rapport à l'autre a pu contribuer quelque chose à sa disgrâce, y ayant beaucoup de choses qu'on ne peut entendre, si l'on n'a l'idée présente du Menteur. Elle a encore quelques défauts particuliers. Au second acte[591], Cléandre raconte à sa sœur la générosité de Dorante qu'on a vue au premier, contre la maxime qu'il ne faut jamais faire raconter ce que le spectateur a déjà vu. Le cinquième est trop sérieux pour une pièce si enjouée, et n'a rien de plaisant que la première scène entre un valet et une servante. Cela plaît si fort en Espagne, qu'ils font souvent parler bas les amants de condition, pour donner lieu à ces sortes de gens de s'entre-dire des badinages; mais en France, ce n'est pas le goût de l'auditoire. Leur entretien est plus supportable au premier acte, cependant que Dorante écrit[592]; car il ne faut jamais laisser le théâtre sans qu'on y agisse, et l'on n'y agit qu'en parlant. Ainsi Dorante qui écrit ne le remplit pas assez; et toutes les fois que cela arrive, il faut fournir l'action par d'autres gens qui parlent. Le second débute par une adresse digne d'être remarquée, et dont on peut former cette règle, que quand on a quelque occasion de louer une lettre, un billet ou quelque autre pièce éloquente ou spirituelle, il ne faut jamais la faire voir, parce qu'alors c'est une propre louange que le poëte se donne à soi-même[593]; et souvent le mérite de la chose répond si mal aux éloges qu'on en fait, que j'ai vu des stances présentées à une maîtresse, qu'elle vantoit d'une haute excellence, bien qu'elles fussent très-médiocres, et cela devenoit ridicule. Mélisse loue ici la lettre que Dorante lui a écrite; et comme elle ne la lit point, l'auditeur a lieu de croire qu'elle est aussi bien faite qu'elle le dit. Bien que d'abord cette pièce n'eût pas grande approbation, quatre ou cinq ans après la troupe du Marais la remit sur le théâtre avec un succès plus heureux; mais aucune des troupes qui courent les provinces ne s'en est chargée. Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE LA SUITE DU MENTEUR.

ÉDITION SÉPARÉE.

1645 in-4º.

RECUEILS.

1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

NOTES:

[589] Dans les éditions publiées du vivant de Corneille, cet examen suit celui du Menteur, qui finit par ces mots: «la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.» Thomas Corneille, qui dans l'édition de 1692 a placé les examens après chaque pièce, a ainsi modifié la première phrase de celui-ci: «L'effet de cette pièce n'a pas été, etc.» Voyez tome I, p. 137, note 1.

[590] Voyez l'Appendice; et ci-dessus, la Notice du Menteur, p. 119.

[591] Voyez acte II, scène II.

[592] Voyez acte I, scène II, vers 205 et suivants.

[593] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): que le poëte se donne à lui-même.

ACTEURS.

DORANTE. CLITON, valet de Dorante. CLÉANDRE, gentilhomme de Lyon. MÉLISSE, sœur de Cléandre. PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de Mélisse[594]. LYSE, femme de chambre de Mélisse[595]. UN PRÉVÔT.

La scène est à Lyon[596].

LA SUITE DU MENTEUR.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

(Dorante paroît écrivant dans une prison, et le geôlier ouvrant la porte à Cliton, et le lui montrant.)

CLITON.

Ah! Monsieur, c'est donc vous?

DORANTE.

Cliton, je te revoi!

CLITON.

Je vous trouve, Monsieur, dans la maison du Roi! Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie, Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie?

DORANTE.

Tu le sauras tantôt. Mais qui t'amène ici?

CLITON.

Les soins de vous chercher.

DORANTE.

Tu prends trop de souci; Et bien qu'après deux ans ton devoir s'en avise[597], Ta rencontre me plaît, j'en aime la surprise: Ce devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé[598].

CLITON.

Et qui savoit, Monsieur, où vous étiez allé? 10 Vous ne nous témoigniez qu'ardeur et qu'allégresse, Qu'impatients desirs de posséder Lucrèce; L'argent étoit touché, les accords publiés, Le festin commandé, les parents conviés, Les violons choisis, ainsi que la journée[599]: 15 Rien ne sembloit plus sûr qu'un si proche hyménée; Et parmi ces apprêts, la nuit d'auparavant, Vous sûtes faire gille[600], et fendîtes le vent. Comme il ne fut jamais d'éclipse plus obscure, Chacun sur ce départ forma sa conjecture: 20 Tous s'entre-regardoient, étonnés, ébahis; L'un disoit: «Il est jeune, il veut voir le pays;» L'autre: «Il s'est allé battre, il a quelque querelle;» L'autre d'une autre idée embrouilloit sa cervelle; Et tel vous soupçonnoit de quelque guérison 25 D'un mal privilégié dont je tairai le nom. Pour moi, j'écoutois tout, et mis dans mon caprice Qu'on ne devinoit rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenoit plus de crédit M'étoit aussi suspect que si vous l'eussiez dit; 30 Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse[601], Attendant le boiteux[602], je consolois Lucrèce.

DORANTE.

Je l'aimois, je te jure; et pour la posséder, Mon amour mille fois voulut tout hasarder; Mais quand j'eus bien pensé que j'allois à mon âge[603] 35 Au sortir de Poitiers entrer au mariage, Que j'eus considéré ses chaînes de plus près, Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits: L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse; Je crus qu'il falloit mieux employer ma jeunesse, 40 Et que quelques appas qui pussent me ravir[604], C'étoit mal en user que sitôt m'asservir. Je combats toutefois; mais le temps qui s'avance Me fait précipiter en cette extravagance; Et la tentation de tant d'argent touché 45 M'achève de pousser où j'étois trop penché. Que l'argent est commode à faire une folie! L'argent me fait résoudre à courir l'Italie. Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent. 50 Mais, dis-moi, que fit-elle, et que dit lors son père? Le mien, ou je me trompe, étoit fort en colère?

CLITON.

D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit; Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit; Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie. 55 Lucrèce par dépit témoigne de la joie, Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon honneur! Elle enrageoit, Monsieur, dans l'âme, et de bon cœur. Ce grand bruit s'accommode, et pour plâtrer l'affaire, La pauvre délaissée épouse votre père, 60 Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret, D'un visage content prend le change à regret. L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée, Il n'est à son avis que d'être mariée; Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut, 65 En fille obéissante elle veut ce qu'on veut. Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde, C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde; Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

DORANTE.

J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil. 70

CLITON.

Elle a laissé chez vous un diable de ménage: Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage; La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du Roi[605]: Où qu'ils jettent la main ils font rafles entières; 75 Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières; Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous, Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous. J'apprends qu'on vous a vu cependant à Florence. Pour vous donner avis je pars en diligence; 80 Et je suis étonné qu'en entrant dans Lyon Je vois courir du peuple avec émotion. Je veux voir ce que c'est; et je vois, ce me semble, Pousser dans la prison quelqu'un qui vous ressemble, On m'y permet l'entrée; et vous trouvant ici[606], 85 Je trouve en même temps mon voyage accourci. Voilà mon aventure, apprenez-moi la vôtre.

DORANTE.

La mienne est bien étrange, on me prend pour un autre.

CLITON.

J'eusse osé le gager. Est-ce meurtre ou larcin?

DORANTE.

Suis-je fait en voleur ou bien en assassin? 90 Traître, en ai-je l'habit, ou la mine, ou la taille?

CLITON.

Connoît-on à l'habit aujourd'hui la canaille, Et n'est-il point, Monsieur, à Paris de filous Et de taille et de mine aussi bonnes que vous?

DORANTE.

Tu dis vrai, mais écoute. Après une querelle 95 Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle, J'eus avis que ma vie y couroit du danger: Ainsi donc sans trompette il fallut déloger. Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France, Où, sitôt que je suis en pays d'assurance, 100 Comme d'avoir couru je me sens un peu las, J'abandonne la poste, et viens au petit pas. Approchant de Lyon, je vois dans la campagne....

CLITON, bas.

N'aurons-nous point ici de guerres d'Allemagne[607]?

DORANTE.

Que dis-tu?

CLITON.

Rien, Monsieur, je gronde entre mes dents Du malheur qui suivra ces rares incidents; J'en ai l'âme déjà toute préoccupée.

DORANTE.

Donc à deux cavaliers je vois tirer l'épée; Et pour en empêcher l'événement fatal, J'y cours la mienne au poing, et descends de cheval. 110 L'un et l'autre, voyant à quoi je me prépare, Se hâte d'achever avant qu'on les sépare, Presse sans perdre temps, si bien qu'à mon abord D'un coup que l'un allonge, il blesse l'autre à mort. Je me jette au blessé, je l'embrasse, et j'essaie 115 Pour arrêter son sang de lui bander sa plaie; L'autre, sans perdre temps en cet événement[608], Saute sur mon cheval, le presse vivement, Disparoît, et mettant à couvert le coupable, Me laisse auprès du mort faire le charitable. 120 Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés, Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés, Tous gonflés de l'espoir d'une bonne lippée, Me découvrirent seul, et la main à l'épée. Lors, suivant du métier le serment solennel, 125 Mon argent fut pour eux le premier criminel; Et s'en étant saisis aux premières approches, Ces Messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches, Et moi, non sans couleur, encor qu'injustement, Je fus conduit par eux en cet appartement. 130 Qui te fait ainsi rire, et qu'est-ce que tu penses?

CLITON.

Je trouve ici, Monsieur, beaucoup de circonstances: Vous en avez sans doute un trésor infini? Votre hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourni; Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre[609], 135 Le pistolet ensemble, et l'épée, et la montre[610].

DORANTE.

Je me suis bien défait de ces traits d'écolier Dont l'usage autrefois m'étoit si familier; Et maintenant, Cliton, je vis en honnête homme.

CLITON.

Vous êtes amendé du voyage de Rome; 140 Et votre âme en ce lieu, réduite au repentir, Fait mentir le proverbe en cessant de mentir. Ah! j'aurois plutôt cru....

DORANTE.

Le temps m'a fait connoître Quelle indignité c'est, et quel mal en peut naître.

CLITON.

Quoi! ce duel, ces coups si justement portés, 145 Ce cheval, ces sergents....

DORANTE.

Autant de vérités.

CLITON.

J'en suis fâché pour vous, Monsieur, et surtout d'une, Que je ne compte pas à petite infortune: Vous êtes prisonnier, et n'avez point d'argent; Vous serez criminel.

DORANTE.

Je suis trop innocent. 150

CLITON.

Ah! Monsieur, sans argent est-il de l'innocence?

DORANTE.

Fort peu; mais dans ces murs Philiste a pris naissance, Et comme il est parent des premiers magistrats, Soit d'argent, soit d'amis, nous n'en manquerons pas. J'ai su qu'il est en ville, et lui venois d'écrire 155 Lorsqu'ici le concierge est venu t'introduire. Va lui porter ma lettre.

CLITON.

Avec un tel secours Vous serez innocent avant qu'il soit deux jours[611]. Mais je ne comprends rien à ces nouveaux mystères: Les filles doivent être ici fort volontaires; 160 Jusque dans la prison elles cherchent les gens.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON, LYSE.

CLITON, à Lyse.

Il ne fait que sortir des mains de trois sergents; Je t'en veux avertir: un fol espoir te trouble; Il cajole des mieux, mais il n'a pas le double[612].

LYSE.

J'en apporte pour lui.

CLITON.

Pour lui! tu m'as dupé; 165 Et je doute sans toi si nous aurions soupé[613].

LYSE, montrant une bourse.

Avec ce passe-port suis-je la bienvenue?

CLITON.

Tu nous vas à tous deux donner dedans la vue.

LYSE.

Ai-je bien pris mon temps?

CLITON.

Le mieux qu'il se pouvoit. C'est une honnête fille, et Dieu nous la devoit: 170 Monsieur, écoutez-la.

DORANTE.

Que veut-elle?

LYSE.

Une dame Vous offre en cette lettre un cœur tout plein de flamme.

DORANTE.

Une dame?

CLITON.

Lisez sans faire de façons: Dieu nous aime, Monsieur, comme nous sommes bons; Et ce n'est pas là tout, l'amour ouvre son coffre, 175 Et l'argent qu'elle tient vaut bien le cœur qu'elle offre.

DORANTE lit.

Au bruit du monde qui vous conduisoit prisonnier, j'ai mis les yeux à la fenêtre et vous ai trouvé de si bonne mine, que mon cœur est allé dans la même prison que vous, et n'en veut point sortir tant que vous y serez. Je ferai mon possible pour vous en tirer au plus tôt. Cependant obligez-moi de vous servir de ces cent pistoles que je vous envoie: vous en pouvez avoir besoin en l'état où vous êtes, et il m'en demeure assez d'autres à votre service.

(Dorante continue.)

Cette lettre est sans nom.

CLITON.

Les mots en sont françois.

(A Lyse[614].)

Dis-moi, sont-ce louis, ou pistoles de poids[615]?

DORANTE.

Tais-toi.

LYSE, à Dorante.

Pour ma maîtresse il est de conséquence De vous taire deux jours son nom et sa naissance; 180 Ce secret trop tôt su peut la perdre d'honneur.

DORANTE.

Je serai cependant aveugle en mon bonheur? Et d'un si grand bienfait j'ignorerai la source?

CLITON, à Dorante.

Curiosité bas, prenons toujours la bourse: Souvent c'est perdre tout que vouloir tout savoir[616]. 185

LYSE, à Dorante.

Puis-je la lui donner?

CLITON, à Lyse.

Donne, j'ai tout pouvoir, Quand même ce seroit le trésor de Venise.

DORANTE.

Tout beau, tout beau, Cliton, il nous faut....

CLITON.

Lâcher prise? Quoi? c'est ainsi, Monsieur....

DORANTE.

Parleras-tu toujours?

CLITON.

Et voulez-vous du ciel renvoyer le secours? 190

DORANTE.

Accepter de l'argent porte en soi quelque honte.

CLITON.

Je m'en charge pour vous, et la prends pour mon conte[617].

DORANTE, à Lyse.

Écoute un mot.

CLITON.

Je tremble, il va la refuser[618].

DORANTE.

Ta maîtresse m'oblige.

CLITON.

Il en veut mieux user. Oyons.

DORANTE.

Sa courtoisie est extrême et m'étonne; 195 Mais....

CLITON.

Le diable de mais!

DORANTE.

Mais qu'elle me pardonne[619]....

CLITON.

Je me meurs, je suis mort.

DORANTE.

Si j'en change l'effet, Et reçois comme un prêt le don qu'elle me fait.

CLITON.

Je suis ressuscité; prêt ou don, ne m'importe.

DORANTE, à Cliton, et puis[620] à Lyse.

Prends. Je le lui rendrai même avant que je sorte. 200

CLITON, à Lyse.

Écoute un mot: tu peux t'en aller à l'instant, Et revenir demain avec encore autant; Et vous, Monsieur, songez à changer de demeure: Vous serez innocent avant qu'il soit une heure.

DORANTE, à Cliton, et puis à Lyse.

Ne me romps plus la tête; et toi, tarde un moment: 205 J'écris à ta maîtresse un mot de compliment.

(Dorante va écrire sur la table.)

CLITON.

Dirons-nous cependant deux mots de guerre ensemble?

LYSE.

Disons.

CLITON.

Contemple-moi.

LYSE.

Toi?

CLITON.

Oui, moi. Que t'en semble[621]? Dis.

LYSE.

Que tout vert et rouge, ainsi qu'un perroquet, Tu n'es que bien en cage, et n'as que du caquet. 210

CLITON.

Tu ris. Cette action, qu'est-elle?

LYSE.

Ridicule.

CLITON.

Et cette main?

LYSE.

De taille à bien ferrer la mule[622].

CLITON.

Cette jambe, ce pied?

LYSE.

Si tu sors des prisons, Dignes de t'installer aux Petites-Maisons.

CLITON.

Ce front?

LYSE.

Est un peu creux.

CLITON.

Cette tête?

LYSE.

Un peu folle. 215

CLITON.

Ce ton de voix enfin avec cette parole?

LYSE.

Ah! c'est là que mes sens demeurent étonnés: Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez[623].

CLITON.

Je meure, ton humeur me semble si jolie, Que tu me vas résoudre à faire une folie. 220 Touche, je veux t'aimer, tu seras mon souci: Nos maîtres font l'amour, nous le ferons aussi. J'aurai mille beaux mots tous les jours à te dire; Je coucherai de feux, de sanglots[624], de martyre; Je te dirai: «Je meurs, je suis dans les abois, 225 Je brûle....»

LYSE.

Et tout cela de ce beau ton de voix? Ah! si tu m'entreprends deux jours de cette sorte, Mon cœur est déconfit, et je me tiens pour morte; Si tu me veux en vie, affoiblis ces attraits, Et retiens pour le moins la moitié de leurs traits. 230

CLITON.

Tu sais même charmer alors que tu te moques. Gouverne doucement l'âme que tu m'excroques[625]. On a traité mon maître avec moins de rigueur: On n'a pris que sa bourse, et tu prends jusqu'au cœur.

LYSE.

Il est riche, ton maître?

CLITON.

Assez.

LYSE.

Et gentilhomme? 235

CLITON.

Il le dit.

LYSE.

Il demeure?

CLITON.

A Paris.

LYSE.

Et se nomme?

DORANTE, fouillant dans la bourse.

Porte-lui cette lettre, et reçois....

CLITON, lui retenant le bras.

Sans compter?

DORANTE.

Cette part de l'argent que tu viens d'apporter.

CLITON.

Elle n'en prendra pas, Monsieur, je vous proteste.

LYSE.

Celle qui vous l'envoie en a pour moi de reste. 240

CLITON.

Je vous le disois bien, elle a le cœur trop bon.

LYSE.

Lui pourrai-je, Monsieur, apprendre votre nom?

DORANTE.

Il est dans mon billet. Mais prends, je t'en conjure.

CLITON.

Vous faut-il dire encor que c'est lui faire injure?

LYSE.

Vous perdez temps, Monsieur, je sais trop mon devoir. 245 Adieu: dans peu de temps je viendrai vous revoir[626], Et porte tant de joie à celle qui vous aime, Qu'elle rapportera la réponse elle-même.

CLITON.

Adieu, belle railleuse.

LYSE.

Adieu, cher babillard[627].

SCÈNE III.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Cette fille est jolie, elle a l'esprit gaillard. 250

CLITON.

J'en estime l'humeur, j'en aime le visage; Mais plus que tous les deux j'adore son message.

DORANTE.

C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer; C'est elle qui me charme et que je veux aimer.

CLITON.

Quoi! vous voulez, Monsieur, aimer cette inconnue? 255

DORANTE.

Oui, je la veux aimer, Cliton.

CLITON.

Sans l'avoir vue?

DORANTE.

Un si rare bienfait en un besoin pressant S'empare puissamment d'un cœur reconnoissant; Et comme de soi-même il marque un grand mérite, Dessous cette couleur il parle, il sollicite, 260 Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux, Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.

CLITON.

Votre amour va toujours d'un étrange caprice: Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice; Celle-ci, sans la voir. Mais, Monsieur, votre nom, 265 Lui deviez-vous l'apprendre, et sitôt?

DORANTE.

Pourquoi non? J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie.

CLITON.

Il est plus décrié que la fausse monnoie.

DORANTE.

Mon nom?

CLITON.

Oui, dans Paris, en langage commun, Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un, 270 Et vous y possédez ce haut degré de gloire Qu'en une comédie on a mis votre histoire.

DORANTE.

En une comédie?

CLITON.

Et si naïvement, Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement. On y voit un Dorante avec votre visage; 275 On le prendroit pour vous: il a votre air, votre âge, Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint, Et paroît, comme vous, adroit au dernier point. Comme à l'événement j'ai part à la peinture: Après votre portrait on produit ma figure. 280 Le héros de la farce, un certain Jodelet[628], Fait marcher après vous votre digne valet; Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole, Et nous avons tous deux appris en même école: C'est l'original même, il vaut ce que je vaux; 285 Si quelque autre s'en mêle, on peut s'inscrire en faux; Et tout autre que lui, dans cette comédie, N'en fera jamais voir qu'une fausse copie. Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air; Philiste avec Alcippe y vient vous accorder; 290 Votre feu père même est joué sous le masque.

DORANTE.

Cette pièce doit être et plaisante et fantasque. Mais son nom?

CLITON.

Votre nom de guerre, le Menteur.

DORANTE.

Les vers en sont-ils bons? fait-on cas de l'auteur?

CLITON.

La pièce a réussi, quoique foible de style, 295 Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville; De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers. Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paroître. Ce maraud de farceur m'a fait si bien connoître, 300 Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit, Me courent dans la rue et me montrent au doigt; Et chacun rit de voir les courtauds de boutique, Grossissant à l'envi leur chienne de musique, Se rompre le gosier, dans cette belle humeur, 305 A crier après moi: «Le valet du Menteur!» Vous en riez vous-même!

DORANTE.

Il faut bien que j'en rie[629].

CLITON.

Je n'y trouve que rire, et cela vous décrie, Mais si bien, qu'à présent, voulant vous marier, Vous ne trouveriez pas la fille d'un huissier, 310 Pas celle d'un recors, pas d'un cabaret même.

DORANTE.

Il faut donc avancer près de celle qui m'aime. Comme Paris est loin, si je ne suis déçu, Nous pourrons réussir avant qu'elle ait rien su. Mais quelqu'un vient à nous, et j'entends du murmure.

SCÈNE IV.

LE PRÉVÔT, CLÉANDRE, DORANTE, CLITON.

CLÉANDRE, au Prévôt.

Ah! je suis innocent; vous me faites injure.

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

Si vous l'êtes, Monsieur, ne craignez aucun mal; Mais comme enfin la mort étoit votre rival, Et que le prisonnier proteste d'innocence, Je dois sur ce soupçon vous mettre en sa présence. 320

CLÉANDRE, au Prévôt.

Et si pour s'affranchir il ose me charger?

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

La justice entre vous en saura bien juger. Souffrez paisiblement que l'ordre s'exécute.

(A Dorante.)

Vous avez vu, Monsieur, le coup qu'on vous impute[630]. Voyez ce cavalier; en seroit-il l'auteur? 325

CLÉANDRE, bas.

Il va me reconnoître. Ah, Dieu! je meurs de peur.

DORANTE, au Prévôt.

Souffrez que j'examine à loisir son visage.

(Bas.)

C'est lui, mais il n'a fait qu'en homme de courage; Ce seroit lâcheté, quoi qu'il puisse arriver, De perdre un si grand cœur quand je puis le sauver[631]. 330 Ne le découvrons point.

CLÉANDRE, bas.

Il me connoît, je tremble.

DORANTE, au Prévôt.

Ce cavalier, Monsieur, n'a rien qui lui ressemble; L'autre est de moindre taille, il a le poil plus blond, Le teint plus coloré, le visage plus rond, Et je le connois moins, tant plus je le contemple. 335

CLÉANDRE, bas.

Oh! générosité qui n'eut jamais d'exemple!

DORANTE.

L'habit même est tout autre.

LE PRÉVÔT.

Enfin ce n'est pas lui?

DORANTE.

Non, il n'a point de part au duel d'aujourd'hui.

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

Je suis ravi, Monsieur, de voir votre innocence Assurée à présent par sa reconnoissance; 340 Sortez quand vous voudrez, vous avez tout pouvoir. Excusez la rigueur qu'a voulu mon devoir. Adieu.

CLÉANDRE, au Prévôt.

Vous avez fait le dû de votre office.

SCÈNE V.

DORANTE, CLÉANDRE, CLITON.

DORANTE, à Cléandre.

Mon cavalier, pour vous je me fais injustice; Je vous tiens pour brave homme, et vous reconnois bien[632]; Faites votre devoir comme j'ai fait le mien.

CLÉANDRE.

Monsieur....

DORANTE.

Point de réplique, on pourroit nous entendre.

CLÉANDRE.

Sachez donc seulement qu'on m'appelle Cléandre, Que je sais mon devoir, que j'en prendrai souci, Et que je périrai pour vous tirer d'ici. 350

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

N'est-il pas vrai, Cliton, que c'eût été dommage De livrer au malheur ce généreux courage? J'avois entre mes mains et sa vie et sa mort, Et je me viens de voir arbitre de son sort.

CLITON.

Quoi? c'est là donc, Monsieur....

DORANTE.

Oui, c'est là le coupable.

CLITON.

L'homme à votre cheval?

DORANTE.

Rien n'est si véritable.

CLITON.

Je ne sais où j'en suis, et deviens tout confus: Ne m'aviez-vous pas dit que vous ne mentiez plus?

DORANTE.

J'ai vu sur son visage un noble caractère, Qui me parlant pour lui, m'a forcé de me taire, 360 Et d'une voix connue entre les gens de cœur M'a dit qu'en le perdant je me perdrois[633] d'honneur: J'ai cru devoir mentir pour sauver un brave homme.

CLITON.

Et c'est ainsi, Monsieur, que l'on s'amende à Rome? Je me tiens au proverbe: oui, courez, voyagez; 365 Je veux être guenon si jamais vous changez: Vous mentirez toujours, Monsieur, sur ma parole. Croyez-moi que Poitiers est une bonne école; Pour le bien du public je veux le publier[634]; Les leçons qu'on y prend ne peuvent s'oublier. 370

DORANTE.

Je ne mens plus, Cliton, je t'en donne assurance; Mais en un tel sujet l'occasion dispense.

CLITON.

Vous en prendrez autant comme vous en verrez. Menteur vous voulez vivre, et menteur vous mourrez; Et l'on dira de vous pour oraison funèbre: 375 «C'étoit en menterie un auteur très-célèbre, Qui sut y raffiner de si digne façon[635], Qu'aux maîtres du métier il en eût fait leçon; Et qui tant qu'il vécut, sans craindre aucune risque, Aux plus forts d'après lui put[636] donner quinze et bisque[637].»

DORANTE.

Je n'ai plus qu'à mourir, mon épitaphe est fait[638], Et tu m'érigeras en cavalier parfait: Tu ferois violence à l'humeur la plus triste. Mais sans plus badiner, va-t'en chercher Philiste; Donne-lui cette lettre; et moi, sans plus mentir, 385 Avec les prisonniers j'irai me divertir.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[594] VAR. (édit. de 1645-1656): PHILISTE, amoureux de Mélisse.

[595] VAR. (édit. de 1645-1656): LYSE, servante de Mélisse.

[596] Corneille dit dans le Discours des trois unités, tome I, p. 120, que: «la Suite fait voir la prison et le logis de Mélisse dans Lyon,» et que «les différentes décorations font reconnoître cette duplicité de lieu.»

[597] Var. Et quoique après deux ans ton souvenir s'avise. (1645-56)

[598] Var. Ton devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé. (1645-56)

[599] Var. Tout cet attirail prêt qu'on fait pour l'hyménée, [Les violons choisis, ainsi que la journée:] Qui se fût défié que la nuit de devant Votre propre grandeur dût fendre ainsi le vent? (1645-56)

[600] Faire gille, se sauver, s'enfuir. Voyez le Lexique.

[601] Var. Et tout simple et doucet, sans y chercher finesse. (1645-64)

[602] Attendant le temps, l'occasion. Voyez le Lexique.

[603] Var. Mais quand j'eus bien pensé qu'il falloit à mon âge. (1645-56)

[604] Var. Et que quelques appas qui me pussent ravir. (1645-56)

[605] Var. Comme fait un sergent pour les deniers du Roi. (1645-60)

[606] Var. Je demande d'entrer; et vous trouvant ici, Je trouve avecque vous mon voyage accourci. (1645-56)

[607] Var. N'aurons-nous point ici des guerres d'Allemagne? (1645-56)

[608] Var. L'autre, qui voit pour lui le séjour dangereux, Saute sur mon cheval, et lui donne des deux. (1645-56)

[609] Var. Et surtout le cheval, lui seul, en ce rencontre, Vaut et le pistolet, et l'épée, et la montre. (1645-56)

[610] Voyez ci-dessus, p. 175 et 176.

[611] Var. Vous serez innocent avant qu'il soit huit jours. (1645-60)

[612] Il n'a pas le sou. Voyez le Lexique.

[613] Var. Et je doute sans toi si nous eussions soupé. (1645-56)

[614] Cette indication manque dans l'édition de 1645.

[615] «Pistole, pièce d'or qui n'est point battue au coin de France et qui vaut onze livres. Il y a des pistoles d'Italie et des pistoles d'Espagne. Une pistole légère, une pistole bonne et de poids.» (Dictionnaire de Richelet, 1680.)

[616] Var. Bien souvent on perd tout pour vouloir tout savoir. (1645-56)

[617] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[618] Var. Je tremble, il la va refuser. (1645-56)

[619] Var. [Mais qu'elle me pardonne] Si.... CLIT. Je meurs, je suis mort. (1645-56)

[620] Dans l'édition de 1692, on a, pour varier (voyez l'indication qui précède le vers 205), substitué ensuite à puis.

[621] Var. Regarde-moi. LYSE. Je le veux. CLIT. Que t'en semble? (1645-56)

[622] Tromper sur un achat, supposer des déboursés imaginaires. Voyez le Lexique.

[623] Voyez la Notice du Menteur, p. 123, et même page, note 3.

[624] C'est-à-dire j'étalerai mes feux, mes sanglots, etc. Voyez le Lexique, et ci-dessus, p. 196, note 1.

[625] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions, même dans celle de 1692 et dans la première de Voltaire (1764).

[626] Var. Adieu: je serai peu sans vous venir revoir. (1645-56)

[627] Var. Adieu, beau Nazillard. (1645-56)

[628] Voyez ci-dessus la Notice du Menteur, p. 123-125.

[629] Var. Vous en riez aussi! DOR. Veux-tu point que j'en rie? (1645-56)

[630] Var.Vous dites avoir le coup qu'on vous impute. Voyez ce cavalier; en seroit-ce l'auteur? (1645-56)

[631] Var. De perdre un si grand cœur quand je le puis sauver. (1645-56)

[632] Var. Je vous tiens pour brave homme, et vous connois fort bien. (1645-56)

[633] L'édition de 1682 porte seule: «je me perdois,» pour: «je me perdrois.»

[634] Var. Pour le bien du public je le veux publier. (1645-56)

[635] Var. Qui savoit les tailler de si digne façon. (1645-56)

[636] Dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, ce verbe est au subjonctif (avec une s ou un accent circonflexe: pust, pût).

[637] Var. Aux meilleurs d'après lui put donner quinze et bisque[637-a]. (1645-56)

[637-a] Terme du jeu de paume. On disait proverbialement à un homme sur qui l'on se vantait d'avoir de l'avantage en quelque chose que ce fût, qu'on lui donnerait quinze et bisque. Voyez le Lexique.

[638] Voyez ci-dessus, p. 15, note 1.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLISSE, LYSE.

MÉLISSE, tenant une lettre ouverte en sa main.

Certes, il écrit bien: sa lettre est excellente.

LYSE.

Madame, sa personne est encor plus galante: Tout est charmant en lui, sa grâce, son maintien....

MÉLISSE.

Il semble que déjà tu lui veuilles du bien? 390

LYSE.

J'en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle, Que je voudrois l'aimer si j'étois demoiselle[639]. Il est riche, et de plus il demeure à Paris, Où des dames, dit-on, est le vrai paradis; Et ce qui vaut bien, mieux que toutes ces richesses[640], 395 Les maris y sont bons, et les femmes maîtresses. Je vous le dis encor, je m'y passerois[641] bien[642]; Et si j'étois son fait, il seroit fort le mien.

MÉLISSE.

Tu n'es pas dégoûtée. Enfin, Lyse, sans rire, C'est un homme bien fait?

LYSE.

Plus que je ne puis dire. 400

MÉLISSE.

A sa lettre il paroît qu'il a beaucoup d'esprit; Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu'il écrit?

LYSE.

Pour lui faire en discours montrer son éloquence, Il lui faudroit des gens de plus de conséquence: C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez. 405

MÉLISSE.

Et que croit-il de moi?

LYSE.

Ce que vous lui mandez: Que vous l'avez tantôt vu par votre fenêtre; Que vous l'aimez déjà.

MÉLISSE.

Cela pourroit bien être.

LYSE.

Sans l'avoir jamais vu?

MÉLISSE.

J'écris bien sans le voir.

LYSE.

Mais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir, 410 Qui vous ayant conté par quel bonheur étrange Il s'est mis à couvert de la mort de Florange, Se sert de cette feinte, en cachant votre nom, Pour lui donner secours dedans cette prison. L'y voyant en sa place, il fait ce qu'il doit faire[643]. 415

MÉLISSE.

Je n'écrivois tantôt qu'à dessein de lui plaire; Mais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui; Et par quelques motifs que je vienne d'écrire, Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire. 420 La lettre est de ma main, elle parle d'amour: S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre un jour. Un tel gage m'oblige à lui tenir parole: Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. Puisqu'il a du mérite, on ne m'en peut blâmer; 425 Et je lui dois mon cœur, s'il daigne l'estimer[644]. Je m'en forme en idée une image si rare, Qu'elle pourroit gagner l'âme la plus barbare; L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur En fournit les couleurs à ce doux enchanteur. 430

LYSE.

Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime. Si vous vous engagez, il s'engage de même, Et se forme de vous un tableau si parfait, Que c'est lettre pour lettre et portrait pour portrait. Il faut que votre amour plaisamment s'entretienne: 435 Il sera votre idée, et vous serez la sienne: L'alliance est mignarde, et cette nouveauté, Surtout dans une lettre, aura grande beauté, Quand vous y souscrirez[645] pour Dorante ou Mélisse: «Votre très-humble idée à vous rendre service.» 440 Vous vous moquez, Madame; et loin d'y consentir, Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir.

MÉLISSE.

Je ne me moque point.

LYSE.

Et que fera, Madame, Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme, Votre amant?

MÉLISSE.

Qui?

LYSE.

Philiste.

MÉLISSE.

Ah! ne présume pas 445 Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas: Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie N'est qu'un amusement et qu'une raillerie.

LYSE.

Il est riche, et parent des premiers de Lyon.

MÉLISSE.

Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition. 450 S'il me voit quelquefois, c'est comme par surprise; Dans ses civilités on diroit qu'il méprise, Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur, Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur. L'amour même d'un roi me seroit importune, 455 S'il falloit la tenir à si haute fortune. La sienne est un trésor qu'il fait bien d'épargner: L'avantage est trop grand, j'y pourrois trop gagner. Il n'entre point chez nous; et quand il me rencontre, Il semble qu'avec peine à mes yeux il se montre, 460 Et prend l'occasion, avec une froideur Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur.

LYSE.

Peut-être il est timide et n'ose davantage.

MÉLISSE.

S'il craint, c'est que l'amour trop avant ne l'engage. Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien. 465

LYSE.

Mais vous le recevez, ce me semble, assez bien?

MÉLISSE.

Comme je ne suis pas en amour des plus fines, Faute d'autre j'en souffre, et je lui rends ses mines; Mais je commence à voir que de tels cajoleurs Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs, 470 Et ne dois plus souffrir qu'avec cette grimace[646] D'un véritable amant il occupe la place.

LYSE.

Je l'ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours.

MÉLISSE.

Qui l'empêche d'entrer, et me voir tous les jours? Cette façon d'agir est-elle plus polie[647]? 475 Croit-il....

LYSE.

Les amoureux ont chacun leur folie: La sienne est de vous voir avec tant de respect, Qu'il passe pour superbe, et vous devient suspect; Et la vôtre, un dégoût de cette retenue, Qui vous fait mépriser la personne connue, 480 Pour donner votre estime, et chercher avec soin L'amour d'un inconnu, parce qu'il est de loin.

SCÈNE II.

CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.

CLÉANDRE.

Envers ce prisonnier as-tu fait cette feinte, Ma sœur?

MÉLISSE.

Sans me connoître, il me croit l'âme atteinte, Que je l'ai vu conduire en ce triste séjour, 485 Que ma lettre et l'argent sont des effets d'amour; Et Lyse, qui l'a vu, m'en dit tant de merveilles, Qu'elle fait presque entrer l'amour par les oreilles.

CLÉANDRE.

Ah! si tu savois tout!

MÉLISSE.

Elle ne laisse rien; Elle en vante l'esprit, la taille, le maintien, 490 Le visage attrayant et la façon modeste.

CLÉANDRE.

Ah! que c'est peu de chose au prix de ce qui reste!

MÉLISSE.

Que reste-t-il à dire? Un courage invaincu?

CLÉANDRE.

C'est le plus généreux qui jamais ait vécu[648]; C'est le cœur le plus noble, et l'âme la plus haute....

MÉLISSE.

Quoi? vous voulez, mon frère, ajouter à sa faute, Percer avec ces traits un cœur qu'il[649] a blessé, Et vous-même achever ce qu'elle a commencé?

CLÉANDRE.

Ma sœur, à peine sais-je encor comme il se nomme, Et je sais qu'on n'a vu jamais plus honnête homme, 500 Et que ton frère enfin périroit aujourd'hui, Si nous avions affaire à tout autre qu'à lui. Quoique notre partie aye été si secrète Que j'en dusse espérer une sûre retraite, Et que Florange et moi, comme je t'ai conté, 505 Afin que ce duel ne pût être éventé[650], Sans prendre de seconds, l'eussions faite de sorte Que chacun pour sortir choisît diverse porte[651], Que nous n'eussions ensemble été vus de huit jours, Que presque tout le monde ignorât nos amours, 510 Et que l'occasion me fût si favorable Que je vis l'innocent saisi pour le coupable (Je crois te l'avoir dit, qu'il nous vint séparer, Et que sur son cheval je sus me retirer); Comme je me montrois, afin que ma présence 515 Donnât lieu d'en juger une entière innocence, Sur un bruit épandu que le défunt et moi D'une même beauté nous adorions la loi, Un prévôt soupçonneux me saisit dans la rue, Me mène au prisonnier, et m'expose à sa vue. 520 Juge quel trouble j'eus de me voir en ces lieux: Ce cavalier me voit, m'examine des yeux, Me reconnoît, je tremble encore à te le dire; Mais apprends sa vertu, chère sœur, et l'admire. Ce grand cœur, se voyant mon destin en la main, 525 Devient pour me sauver à soi-même inhumain; Lui qui souffre pour moi sait mon crime et le nie, Dit que ce qu'on m'impute est une calomnie, Dépeint le criminel de toute autre façon, Oblige le prévôt à sortir sans soupçon, 530 Me promet amitié, m'assure de se taire, Voilà ce qu'il a fait; vois ce que je dois faire.

MÉLISSE.

L'aimer, le secourir, et tous deux avouer Qu'une telle vertu ne se peut trop louer.

CLÉANDRE.

Si je l'ai plaint tantôt de souffrir pour mon crime, 535 Cette pitié, ma sœur, étoit bien légitime; Mais ce n'est plus pitié, c'est obligation, Et le devoir succède à la compassion. Nos plus puissants secours ne sont qu'ingratitude; Mets à les redoubler ton soin et ton étude[652]; 540 Sous ce même prétexte et ces déguisements, Ajoute à ton argent perles et diamants; Qu'il ne manque de rien; et pour sa délivrance Je vais de mes amis faire agir la puissance. Que si tous leurs efforts ne peuvent le tirer[653], 545 Pour m'acquitter vers lui j'irai me déclarer. Adieu: de ton côté prends souci de me plaire, Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère.

MÉLISSE.

Je vous obéirai très-ponctuellement.

SCÈNE III.

MÉLISSE, LYSE.

LYSE.

Vous pouviez dire encor très-volontairement; 550 Et la faveur du ciel vous a bien conservée, Si ces derniers discours ne vous ont achevée. Le parti de Philiste a de quoi s'appuyer; Je n'en suis plus, Madame: il n'est bon qu'à noyer; Il ne valut jamais un cheveu de Dorante. 555 Je puis vers la prison apprendre une courante[654]?

MÉLISSE.

Oui, tu peux te résoudre encore à te crotter.

LYSE.

Quels de vos diamants me faut-il lui porter?

MÉLISSE.

Mon frère va trop vite; et sa chaleur l'emporte Jusqu'à connoître mal des gens de cette sorte. 560 Aussi, comme son but est différent du mien, Je dois prendre un chemin fort éloigné du sien. Il est reconnoissant, et je suis amoureuse; Il a peur d'être ingrat, et je veux être heureuse. A force de présents il se croit acquitter; 565 Mais le redoublement ne fait que rebuter. Si le premier oblige un homme de mérite, Le second l'importune, et le reste l'irrite, Et passé le besoin, quoi qu'on lui puisse offrir, C'est un accablement qu'il ne sauroit souffrir. 570 L'amour est libéral, mais c'est avec adresse: Le prix de ses présents est en leur gentillesse; Et celui qu'à Dorante exprès tu vas porter, Je veux qu'il le dérobe au lieu de l'accepter. Écoute une pratique assez ingénieuse. 575

LYSE.

Elle doit être belle et fort mystérieuse.

MÉLISSE.

Au lieu des diamants dont tu viens de parler, Avec quelques douceurs il faut le régaler, Entrer sous ce prétexte, et trouver quelque voie Par où, sans que j'y sois, tu fasses qu'il me voie: 580 Porte-lui mon portrait, et comme sans dessein Fais qu'il puisse aisément le surprendre en ton sein; Feins lors pour le ravoir un déplaisir extrême: S'il le rend, c'en est fait; s'il le retient, il m'aime.

LYSE.

A vous dire le vrai, vous en savez beaucoup. 585

MÉLISSE.

L'amour est un grand maître: il instruit tout d'un coup.

LYSE.

Il vient de vous donner de belles tablatures[655].

MÉLISSE.

Viens quérir mon portrait avec des confitures: Comme pourra Dorante en user bien ou mal, Nous résoudrons après touchant l'original. 590

SCÈNE IV.

PHILISTE, DORANTE, CLITON, dans la prison[656].

DORANTE.

Voilà, mon cher ami, la véritable histoire D'une aventure étrange et difficile à croire; Mais puisque je vous vois, mon sort est assez doux[657].

PHILISTE.

L'aventure est étrange, et bien digne de vous; Et si je n'en voyois la fin trop véritable, 595 J'aurois bien de la peine à la trouver croyable: Vous me seriez suspect, si vous étiez ailleurs.

CLITON.

Ayez pour lui, Monsieur, des sentiments meilleurs: Il s'est bien converti dans un si long voyage; C'est tout un autre esprit sous le même visage; 600 Et tout ce qu'il débite est pure vérité, S'il ne ment quelquefois par générosité. C'est le même qui prit Clarice pour Lucrèce, Qui fit jaloux Alcippe avec sa noble adresse[658]; Et malgré tout cela, le même toutefois, 605 Depuis qu'il est ici, n'a menti qu'une fois.

PHILISTE.

En voudrois-tu jurer?

CLITON.

Oui, Monsieur, et j'en jure Par le Dieu des menteurs, dont il est créature, Et s'il vous faut encore un serment plus nouveau, Par l'hymen de Poitiers et le festin sur l'eau. 610

PHILISTE.

Laissant là ce badin, ami, je vous confesse Qu'il me souvient toujours de vos traits de jeunesse. Cent fois en cette ville aux meilleures maisons J'en ai fait un bon conte en déguisant les noms; J'en ai ri de bon cœur, et j'en ai bien fait rire; 615 Et quoi que maintenant je vous entende dire, Ma mémoire toujours me les vient présenter, Et m'en fait un rapport qui m'invite à douter.

DORANTE.

Formez en ma faveur de plus saines pensées: Ces petites humeurs sont aussitôt passées; 620 Et l'air du monde change en bonnes qualités Ces teintures qu'on prend aux universités.

PHILISTE.

Dès lors, à cela près, vous étiez en estime D'avoir une âme noble, et grande, et magnanime.

CLITON.

Je le disois dès lors: sans cette qualité, 625 Vous n'eussiez pu jamais le payer de bonté.

DORANTE.

Ne te tairas-tu point?

CLITON.

Dis-je rien qu'il ne sache, Et fais-je à votre nom quelque nouvelle tache? N'étoit-il pas, Monsieur, avec Alcippe et vous, Quand ce festin en l'air le rendit si jaloux? 630 Lui qui fut le témoin du conte que vous fîtes[659], Lui qui vous sépara lorsque vous vous battîtes, Ne sait-il pas encor les plus rusés détours Dont votre esprit adroit bricola[660] vos amours?

PHILISTE.

Ami, ce flux de langue est trop grand pour se taire; 635 Mais sans plus l'écouter, parlons de votre affaire. Elle me semble aisée, et j'ose me vanter Qu'assez facilement je pourrai l'emporter: Ceux dont elle dépend sont de ma connoissance, Et même à la plupart je touche de naissance; 640 Le mort étoit d'ailleurs fort peu considéré, Et chez les gens d'honneur on ne l'a point pleuré. Sans perdre plus de temps, souffrez que j'aille apprendre[661] Pour en venir à bout quel chemin il faut prendre. Ne vous attristez point cependant en prison; 645 On aura soin de vous comme en votre maison: Le concierge en a l'ordre, il tient de moi sa place, Et sitôt que je parle il n'est rien qu'il ne fasse.

DORANTE.

Ma joie est de vous voir, vous me l'allez ravir.

PHILISTE.

Je prends congé de vous pour vous aller servir. 650 Cliton divertira votre mélancolie.

SCÈNE V.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Comment va maintenant l'amour ou la folie[662]? Cette dame obligeante au visage inconnu, Qui s'empare des cœurs avec son revenu, Est-elle encore aimable? a-t-elle encor des charmes? Par générosité lui rendons-nous les armes[663]?

DORANTE.

Cliton, je la tiens belle, et m'ose figurer Qu'elle n'a rien en soi qu'on ne puisse adorer. Qu'en imagines-tu?

CLITON.

J'en fais des conjectures Qui s'accordent fort mal avecque vos figures. 660 Vous payer par avance, et vous cacher son nom, Quoi que vous présumiez, ne marque rien de bon. A voir ce qu'elle a fait, et comme elle procède, Je jurerois, Monsieur, qu'elle est ou vieille ou laide, Peut-être l'une et l'autre, et vous a regardé 665 Comme un galant commode, et fort incommodé[664].

DORANTE.

Tu parles en brutal.

CLITON.

Vous, en visionnaire. Mais si je disois vrai, que prétendez-vous faire?

DORANTE.

Envoyer et la dame et les amours au vent.

CLITON.

Mais vous avez reçu: quiconque prend se vend. 670

DORANTE.

Quitte pour lui jeter son argent à la tête.

CLITON.

Le compliment est doux et la défaite honnête. Tout de bon à ce coup vous êtes converti: Je le soutiens, Monsieur, le proverbe a menti. Sans scrupule autrefois, témoin votre Lucrèce, 675 Vous emportiez l'argent, et quittiez la maîtresse; Mais Rome vous a fait si grand homme de bien, Qu'à présent vous voulez rendre à chacun le sien: Vous vous êtes instruit des cas de conscience.

DORANTE.

Tu m'embrouilles l'esprit fauté de patience. 680 Deux ou trois jours peut-être, un peu plus, un peu moins, Éclairciront ce trouble, et purgeront ces soins[665]. Tu sais qu'on m'a promis que la beauté qui m'aime Viendra me rapporter sa réponse elle-même; Vois déjà sa servante, elle revient.

CLITON.

Tant pis: 685 Dussiez-vous enrager, c'est ce que je vous dis. Si fréquente ambassade, et maîtresse invisible, Sont de ma conjecture une preuve infaillible. Voyons ce qu'elle veut, et si son passe-port Est aussi bien fourni comme au premier abord. 690

DORANTE.

Veux-tu qu'à tous moments il pleuve des pistoles?

CLITON.

Qu'avons-nous sans cela besoin de ses paroles?

SCÈNE VI.

DORANTE, LYSE, CLITON.

DORANTE, à Lyse.

Je ne t'espérois pas si soudain de retour.

LYSE.

Vous jugerez par là d'un cœur qui meurt d'amour. De vos civilités ma maîtresse est ravie: 695 Elle seroit venue, elle en brûle d'envie; Mais une compagnie au logis la retient: Elle viendra bientôt, et peut-être elle vient; Et je me connois mal à l'ardeur qui l'emporte, Si vous ne la voyez même avant que je sorte. 700 Acceptez cependant quelque peu de douceurs Fort propres en ces lieux à conforter les cœurs: Les sèches sont dessous, celles-ci sont liquides.

CLITON.

Les amours de tantôt me sembloient plus solides. Si tu n'as autre chose, épargne mieux tes pas: 705 Cette inégalité ne me satisfait pas. Nous avons le cœur bon, et dans nos aventures Nous ne fûmes jamais hommes à confitures.

LYSE.

Badin, qui te demande ici ton sentiment?

CLITON.

Ah! tu me fais l'amour un peu bien rudement. 710

LYSE.

Est-ce à toi de parler? que n'attends-tu ton heure?

DORANTE.

Saurons-nous cette fois son nom, ou sa demeure?

LYSE.

Non pas encor sitôt.

DORANTE.

Mais te vaut-elle bien? Parle-moi franchement, et ne déguise rien.

LYSE.

A ce compte, Monsieur, vous me trouvez passable? 715

DORANTE.

Je te trouve de taille et d'esprit agréable, Tant de grâce en l'humeur, et tant d'attrait aux yeux, Qu'à te dire le vrai, je ne voudrois pas mieux: Elle me charmera, pourvu qu'elle te vaille.

LYSE.

Ma maîtresse n'est pas tout à fait de ma taille, 720 Mais elle me surpasse en esprit, en beauté, Autant et plus encor, Monsieur, qu'en qualité.

DORANTE.

Tu sais adroitement couler ta flatterie. Que ce bout de ruban a de galanterie! Je le veux dérober. Mais qu'est-ce qui le suit[666]? 725

LYSE.

Rendez-le-moi, Monsieur; j'ai hâte, il s'en va nuit.

DORANTE.

Je verrai ce que c'est.

LYSE.

C'est une mignature[667].

DORANTE.

Oh! le charmant portrait! l'adorable peinture! Elle est faite à plaisir.

LYSE.

Après le naturel.

DORANTE.

Je ne crois pas jamais avoir rien vu de tel. 730

LYSE.

Ces quatre diamants dont elle est enrichie Ont sous eux quelque feuille, ou mal nette, ou blanchie, Et je cours de ce pas y faire regarder.

DORANTE.

Et quel est ce portrait?

LYSE.

Le faut-il demander? Et doutez-vous si c'est ma maîtresse elle-même[668]? 735

DORANTE.

Quoi? celle qui m'écrit[669]?

LYSE.

Oui, celle qui vous aime; A l'aimer tant soit peu vous l'auriez deviné[670].

DORANTE.

Un si rare bonheur ne m'est pas destiné; Et tu me veux flatter par cette fausse joie.

LYSE.

Quand je dis vrai, Monsieur, je prétends qu'on me croie[671]. Mais je m'amuse trop, l'orfévre est loin d'ici; Donnez-moi, je perds temps.

DORANTE.

Laisse-moi ce souci: Nous avons un orfévre arrêté pour ses dettes, Qui saura tout remettre au point que tu souhaites.

LYSE.

Vous m'en donnez, Monsieur.

DORANTE.

Je te le ferai voir. 745

LYSE.

A-t-il la main fort bonne?

DORANTE.

Autant qu'on peut l'avoir.

LYSE.

Sans mentir?

DORANTE.

Sans mentir.

CLITON.

Il est trop jeune, il n'ose.

LYSE.

Je voudrois bien pour vous faire ici quelque chose; Mais vous le montrerez[672].

DORANTE.

Non, à qui que ce soit.

LYSE.

Vous me ferez chasser si quelque autre le voit. 750

DORANTE.

Va, dors en sûreté.

LYSE.

Mais enfin à quand rendre?

DORANTE.

Dès demain.

LYSE.

Demain donc je viendrai le reprendre[673]: Je ne puis me résoudre à vous désobliger.

CLITON, à Dorante, puis à Lyse[674].

Elle se met pour vous en un très-grand danger. Dirons-nous rien nous deux?

LYSE.

Non.

CLITON.

Comme tu méprises!

LYSE.

Je n'ai pas le loisir d'entendre tes sottises.

CLITON.

Avec cette rigueur tu me feras mourir.

LYSE.

Peut-être à mon retour je saurai te guérir[675]; Je ne puis mieux pour l'heure: adieu.

CLITON.

Tout me succède.

SCÈNE VII.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Viens, Cliton, et regarde. Est-elle vieille ou laide? 760 Voit-on des yeux plus vifs? voit-on des traits plus doux?

CLITON.

Je suis un peu moins dupe, et plus futé que vous. C'est un leurre, Monsieur, la chose est toute claire: Elle a fait tout du long les mines qu'il faut faire. On amorce le monde avec de tels portraits: 765 Pour les faire surprendre on les apporte exprès; On s'en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; Mais on tremble toujours de crainte qu'on les rende[676]; Et pour dernière adresse, une telle beauté Ne se voit que de nuit et dans l'obscurité, 770 De peur qu'en un moment l'amour ne s'estropie[677] A voir l'original si loin de sa copie. Mais laissons ce discours, qui peut vous ennuyer[678]. Vous ferai-je venir l'orfévre prisonnier?

DORANTE.

Simple, n'as-tu point vu que c'étoit une feinte, 775 Un effet de l'amour dont mon âme est atteinte?

CLITON.

Bon: en voici déjà de deux en même jour, Par devoir d'honnête homme, et par effet d'amour. Avec un peu de temps nous en verrons bien d'autres; Chacun a ses talents, et ce sont là les vôtres. 780

DORANTE.

Tais-toi, tu m'étourdis de tes sottes raisons[679]. Allons prendre un peu l'air dans la cour des prisons.

FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

[639] «C'est précisément ce que dit Antoine à César dans la tragédie de Pompée (acte III, scène III, vers 952):

Et si j'étois César, je la voudrois aimer.»

(Voltaire.)

[640] Var. Et ce qui vaut bien mieux que toutes ses richesses. (1645-63)

[641] C'est-à-dire je m'en contenterais, je m'en arrangerais bien. Voyez ci-dessus, p. 156, note 2.

[642] Var. Et je pense, s'il faut ne vous déguiser rien, Que si j'étois son fait, il seroit bien le mien. (1645-56)

[643] Var. Comme il y tient sa place, il fait ce qu'il doit faire. (1645-56)

[644] Var. Et je lui dois mon cœur, s'il le daigne estimer. (1645-56)

[645] Souscrirez, signerez.

[646] Var. Et je m'ennuie enfin qu'avec cette grimace. (1645-56)

[647] Var.Sommes-nous en Espagne, ou bien en Italie? LYSE. Les amoureux, Madame, ont chacun leur folie. (1645-56)

[648] Var. C'est le plus généreux qui ait jamais[648-a] vécu. (1645)

[648-a] Cette transposition est très-vraisemblablement une faute d'impression; voyez cependant au tome II, p. 188, la note qui se rapporte à la variante du vers 1190.

[649] Les éditions de 1682 et de 1692 donnent seules il; toutes les autres ont elle.

[650] Var. De peur que ce duel ne pût être éventé. (1645-56)

[651] Var. Que sans armes chacun sortit par une porte. (1645-64)

[652] Var. Donc à les redoubler mets toute ton étude. (1645-56)

[653] Var. Que si tous leurs efforts ne le peuvent tirer. (1645-56)

[654] C'est-à-dire courir à la prison, m'y rendre en courant. Voyez le Lexique.

[655] Tablatures, instructions, leçons. Voyez le Lexique.

[656] Var. Cette scène est dans la prison. (1663, en marge.)

[657] Var. Mais puisque je vous vois, mon sort m'est assez doux. (1645-56)

[658] Var. Qui fit jaloux Alcippe avecque tant d'adresse. (1645-56)

[659] Var. Fut-il pas le témoin du conte que vous fîtes? Vous sépara-t-il pas lorsque vous vous battîtes? Et sait-il pas enfin les plus rusés détours. (1645-56)

[660] Bricoler, au propre, c'est diriger une balle, une bille, un boulet de façon à atteindre le but indirectement et par raccroc; au figuré, c'est suivre des voies obliques, et activement, conduire par des voies obliques. Voyez le Lexique.

[661] Var. Donc sans perdre de temps, souffrez que j'aille apprendre. (1645-56)

[662] Var. Comme va maintenant l'amour ou la folie? (1645-60)

[663] Var. Par générosité lui rendrons-nous les armes? (1645-68)

[664] Var. Comme un galant commode, assez incommodé. (1645-56)

[665] Var. Éclaireront ce trouble, et purgeront ces soins. (1648-56)

[666] Var. Je veux le dérober. Mais qu'est-ce qui le suit? (1645-68)

[667] Telle est l'orthographe de toutes les éditions, sans excepter celle de 1692.

[668] Var. Voyez-vous pas que c'est ma maîtresse elle-même? (1645-60)

[669] Var. Qui? celle qui m'écrit? (1645 et 48)

[670] Var. A l'aimer tant soit peu vous l'eussiez deviné. (1645-56)

[671] Var. Quand je dis vrai, Monsieur, j'entends que l'on me croie. (1645-56)

[672] Var. Mais vous le montreriez. (1645-68)

[673] Var. Demain donc je le viendrai reprendre. (1645-56)

[674] Cette indication manque dans les impressions de 1645-63.

[675] Var. Peut-être à mon retour je te saurai guérir. (1645-56)

[676] Var. Mais on tremble toujours de peur qu'on ne les rende. (1645-60)

[677] Var. De crainte qu'aussitôt l'amour ne s'estropie. (1645-60)

[678] Var. Mais laissons ce discours, qui vous peut ennuyer. (1645-56)

[679] Var. Tais-toi, tu m'étourdis avecque tes raisons. (1645-56)

ACTE III.

(L'acte se passe dans la prison[680].)

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉANDRE, DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Je vous en prie encor, discourons d'autre chose, Et sur un tel sujet ayons la bouche close: On peut nous écouter, et vous surprendre ici; 785 Et si vous vous perdez, vous me perdez aussi. La parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, Quoiqu'elle soit l'effet d'une première vue, Joint mon péril au vôtre, et les unit si bien Qu'au cours de votre sort elle attache le mien. 790

CLÉANDRE.

N'ayez aucune peur, et sortez d'un tel doute. J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on écoute[681]; Et je puis vous parler en toute sûreté[682] De ce que mon malheur doit à votre bonté. Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite 795 Qui s'avoue insolvable aucunement s'acquitte, Pour m'acquitter vers vous autant que je le puis, J'avoue, et hautement, Monsieur, que je le suis; Mais si cette amitié par l'amitié se paie, Ce cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. 800 La vôtre la devance à peine d'un moment; Elle attache mon sort au vôtre également; Et l'on n'y trouvera que cette différence, Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnoissance.

DORANTE.

N'appelez point faveur ce qui fut un devoir: 805 Entre les gens de cœur il suffit de se voir. Par un effort secret de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie: Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est, Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt. 810

CLITON.

Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m'ont pris pour homme de courage, Et sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.

CLÉANDRE.

Cet homme a de l'humeur[683].

DORANTE.

C'est un vieux domestique, Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique. A cause de son âge il se croit tout permis; Il se rend familier avec tous mes amis, Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die, Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie[684]. 820 Souvent il importune, et quelquefois il plaît.

CLÉANDRE.

J'en voudrois connoître un de l'humeur dont il est[685].

CLITON.

Croyez qu'à le trouver vous auriez de la peine[686]: Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine; Et je jurerois bien, Monsieur, en bonne foi, 825 Qu'en France il n'en est point que Jodelet et moi.

DORANTE.

Voilà de ses bons mots les galantes surprises[687]; Mais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises; Et quand il a dessein de se mettre en crédit, Plus il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit. 830

CLITON.

On appelle cela des vers à ma louange.

CLÉANDRE.

Presque insensiblement nous avons pris le change. Mais revenons, Monsieur, à ce que je vous dois.

DORANTE.

Nous en pourrons parler encor quelque autre fois: Il suffit pour ce coup.

CLÉANDRE.

Je ne saurois vous taire 835 En quel heureux état se trouve votre affaire. Vous sortirez bientôt, et peut-être demain; Mais un si prompt secours ne vient pas de ma main; Les amis de Philiste en ont trouvé la voie; J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie; 840 Et je ne saurois voir sans être un peu jaloux Qu'il m'ôte les moyens de m'employer pour vous[688]. Je cède avec regret à cet ami fidèle: S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle; Et vous m'obligerez, au sortir de prison, 845 De me faire l'honneur de prendre ma maison. Je n'attends point le temps de votre délivrance, De peur qu'encore un coup Philiste me devance; Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir, Vous loger est un bien que je lui veux ravir. 850

DORANTE.

C'est un excès d'honneur que vous me voulez rendre; Et je croirois faillir de m'en vouloir défendre.

CLÉANDRE.

Je vous en reprierai quand vous pourrez sortir; Et lors nous tâcherons à vous bien divertir, Et vous faire oublier l'ennui que je vous cause. 855 Auriez-vous cependant besoin de quelque chose? Vous êtes voyageur, et pris par des sergents; Et quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens, Il en est quelques-uns....

CLITON.

Les siens en sont du nombre: Ils ont en le prenant pillé jusqu'à son ombre; 860 Et n'étoit que le ciel a su le soulager, Vous le verriez encor fort net et fort léger; Mais comme je pleurois ses tristes aventures, Nous avons reçu lettre, argent et confitures.

CLÉANDRE.

Et de qui?

DORANTE.

Pour le dire, il faudrait deviner. 865 Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer. Une dame m'écrit, me flatte, me régale, Me promet une amour qui n'eut jamais d'égale, Me fait force présents,...

CLÉANDRE.

Et vous visite?

DORANTE.

Non.

CLÉANDRE.

Vous savez son logis?

DORANTE.

Non, pas même son nom. 870 Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourroit être[689]?

CLÉANDRE.

A moins que de la voir je ne la puis connoître.

DORANTE.

Pour un si bon ami je n'ai point de secret. Voyez, connoissez-vous les traits de ce portrait?

CLÉANDRE.

Elle semble éveillée, et passablement belle; 875 Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle, Et je ne connois rien à ces traits que je voi. Je vais vous préparer une chambre chez moi. Adieu.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme. Sans doute il la connoît.

CLITON.

C'est peut-être sa femme? 880

DORANTE.

Sa femme?

CLITON.

Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit; Et vous venez de faire un coup de grand esprit. Voilà de vos secrets et de vos confidences.

DORANTE.

Nomme-les par leur nom, dis de mes imprudences. Mais seroit-ce en effet celle que tu me dis? 885

CLITON.

Envoyez vos portraits à de tels étourdis: Ils gardent un secret avec extrême adresse. C'est sa femme, vous dis-je, ou du moins sa maîtresse: Ne l'avez-vous pas vu tout changé de couleur?

DORANTE.

Je l'ai vu, comme atteint d'une vive douleur, 890 Faire de vains efforts pour cacher sa surprise. Son désordre, Cliton, montre ce qu'il déguise: Il a pris un prétexte à sortir promptement, Sans se donner loisir d'un mot de compliment.

CLITON.

Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère! 895 Il va tout renverser si l'on le laisse faire, Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croit[690]; Mais surtout ses valets peuvent bien marcher droit: Malheureux le premier qui fâchera son maître! Pour autres cent louis je ne voudrois pas l'être. 900

DORANTE.

La chose est sans remède; en soit ce qui pourra: S'il fait tant le mauvais, peut-être on le verra. Ce n'est pas qu'après tout, Cliton, si c'est sa femme, Je ne sache étouffer cette naissante flamme: Ce seroit lui prêter un fort mauvais secours 905 Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours[691]; D'une belle action j'en ferois une noire. J'en ai fait mon ami, je prends part à sa gloire[692]; Et je ne voudrois pas qu'on pût me reprocher De servir un brave homme au prix d'un bien si cher. 910

CLITON.

Et s'il est son amant?

DORANTE.

Puisqu'elle me préfère, Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère; Sinon, il a du cœur, il en sait bien les lois, Et je suis résolu de défendre son choix. Tandis, pour un moment trêve de raillerie, 915 Je veux entretenir un peu ma rêverie.

(Il prend le portrait de Mélisse.)

Merveille qui m'as enchanté, Portrait à qui je rends les armes, As-tu bien autant de bonté Comme tu me fais voir de charmes? 920 Hélas! au lieu de l'espérer, Je ne fais que me figurer Que tu te plains à cette belle, Que tu lui dis mon procédé, Et que je te fus[693] infidèle 925 Sitôt que je t'eus possédé.

Garde mieux le secret que moi, Daigne en ma faveur te contraindre: Si j'ai pu te manquer de foi[694], C'est m'imiter que de t'en plaindre. 930 Ta colère en me punissant Te fait criminel d'innocent; Sur toi retombent les vengeances[695]....

CLITON, lui ôtant le portrait[696].

Vous ne dites, Monsieur, que des extravagances, Et parlez justement le langage des fous. 935 Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous; Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, Et lui faire des vœux plus courts et plus commodes.

Adorable et riche beauté, Qui joins les effets aux paroles, 940 Merveille qui m'as enchanté Par tes douceurs et tes pistoles, Sache un peu mieux les partager; Et si tu nous veux obliger A dépeindre aux races futures 945 L'éclat de tes faits inouïs, Garde pour toi les confitures, Et nous accable de louis.

Voilà parler en homme.

DORANTE.

Arrête tes saillies, Ou va du moins ailleurs débiter tes folies. 950 Je ne suis pas toujours d'humeur à t'écouter[697].

CLITON.

Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter; Je ne vous puis souffrir de dire une sottise. Par un double intérêt je prends cette franchise: L'un, vous êtes mon maître, et j'en rougis pour vous; 955 L'autre, c'est mon talent, et j'en deviens jaloux.

DORANTE.

Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple.

CLITON.

Ne me l'enviez point, le vôtre est assez ample; Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir Le don d'extravaguer, comme à vous de mentir, 960 Comme je ne mens point devant votre Excellence, Ne dites à mes yeux aucune extravagance; N'entreprenez sur moi, non plus que moi sur vous.

DORANTE.

Tais-toi; le ciel m'envoie un entretien plus doux: L'ambassade revient.

CLITON.

Que nous apporte-t-elle? 965

DORANTE.

Maraud, veux-tu toujours quelque douceur nouvelle?

CLITON.

Non pas, mais le passé m'a rendu curieux; Je lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux[698].

SCÈNE III.

DORANTE, MÉLISSE, déguisée en servante, cachant son visage sous une coiffe; CLITON, LYSE.

CLITON, à Lyse.

Montre ton passe-port. Quoi? tu viens les mains vides? Ainsi détruit le temps les biens les plus solides[699]; 970 Et moins d'un jour réduit tout votre heur et le mien, Des louis aux douceurs, et des douceurs à rien.

LYSE.

Si j'apportai tantôt, à présent je demande.

DORANTE.

Que veux-tu?

LYSE.

Ce portrait, que je veux qu'on me rende[700].

DORANTE.

As-tu pris du secours pour faire plus de bruit? 975

LYSE.

J'amène ici ma sœur, parce qu'il s'en va nuit[701]; Mais vous pensez en vain chercher une défaite: Demandez-lui, Monsieur, quelle vie on m'a faite.

DORANTE.

Quoi? ta maîtresse sait que tu me l'as laissé?

LYSE.

Elle s'en est doutée, et je l'ai confessé. 980

DORANTE.

Elle s'en est donc mise en colère?

LYSE.

Et si forte, Que je n'ose rentrer si je ne le rapporte: Si vous vous obstinez à me le retenir, Je ne sais dès ce soir, Monsieur, que devenir; Ma fortune est perdue, et dix ans de service. 985

DORANTE.

Écoute, il n'est pour toi chose que je ne fisse. Si je te nuis ici, c'est avec grand regret[702]; Mais on aura mon cœur avant que ce portrait. Va dire de ma part à celle qui t'envoie Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il fait toute ma joie; 990 Que rien n'approcheroit de mon ravissement, Si je le possédois de son consentement; Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde, Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde. Et quant à ta fortune, il est en mon pouvoir 995 De la faire monter par delà ton espoir.

LYSE.

Je ne veux point de vous, ni de vos récompenses.

DORANTE.

Tu me dédaignes trop.

LYSE.

Je le dois.

CLITON.

Tu l'offenses. Mais voulez-vous, Monsieur, me croire et vous venger? Rendez-lui son portrait pour la faire enrager. 1000

LYSE.

Oh! le grand habile homme! il y connoît finesse. C'est donc ainsi, Monsieur, que vous tenez promesse? Mais puisque auprès de vous j'ai si peu de crédit, Demandez à ma sœur ce qu'elle m'en a dit, Et si c'est sans raison, que j'ai tant l'épouvante[703]. 1005

DORANTE.

Tu verras que ta sœur sera plus obligeante; Mais si ce grand courroux lui donne autant d'effroi, Je ferai tout autant pour elle que pour toi.

LYSE.

N'importe, parlez-lui: du moins vous saurez d'elle Avec quelle chaleur j'ai pris votre querelle. 1010

DORANTE, à Mélisse.

Son ordre est-il si rude?

MÉLISSE.

Il est assez exprès; Mais sans mentir, ma sœur vous presse un peu de près: Quoi qu'elle ait commandé, la chose a deux visages.

CLITON.

Comme toutes les deux jouënt leurs personnages!

MÉLISSE.

Souvent tout cet effort à ravoir un portrait 1015 N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait. C'est peut être après tout le dessein de Madame[704]: Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme. En ces occasions il fait bon hasarder[705], Et de force ou de gré je saurois le garder. 1020 Si vous l'aimez, Monsieur, croyez qu'en son courage Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage: Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur, Puisque avant ce portrait on aura votre cœur; Et je la trouverois d'une humeur bien étrange, 1025 Si je ne lui faisois accepter cette échange[706]. Je l'entreprends pour vous, et vous répondrai bien Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.

DORANTE.

O ciel! et de quel nom faut-il que je te nomme?

CLITON.

Ainsi font deux soldats qui sont chez le bonhomme[707]; Quand l'un veut tout tuer, l'autre rabat les coups; L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. Les belles, n'en déplaise à tout votre grimoire! Vous vous entr'entendez comme larrons en foire.

MÉLISSE.

Que dit cet insolent?

DORANTE.

C'est un fou qui me sert. 1035

CLITON.

Vous dites que....

DORANTE, à Cliton.

Tais-toi, ta sottise me perd.

(A Mélisse.)

Je suivrai ton conseil, il m'a rendu la vie.

LYSE.

Avec sa complaisance à flatter votre envie, Dans le cœur de Madame elle croit pénétrer; Mais son front en rougit, et n'ose se montrer. 1040

MÉLISSE, se découvrant.

Mon front n'en rougit point, et je veux bien qu'il voie D'où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie.

DORANTE.

Mes yeux, que vois-je? où suis-je? êtes-vous des flatteurs? Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs. Madame, c'est ainsi que vous savez surprendre! 1045

MÉLISSE.

C'est ainsi que je tâche à ne me point méprendre, A voir si vous m'aimez, et savez mériter Cette parfaite amour que je vous veux porter. Ce portrait est à vous, vous l'avez su défendre, Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre[708]; Mais par quelque motif que vous l'eussiez rendu, L'un et l'autre à jamais étoit pour vous perdu. Je retirois le cœur en retirant ce gage[709], Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image. Voilà le vrai sujet de mon déguisement. 1055 Pour ne rien hasarder, j'ai pris ce vêtement, Pour entrer sans soupçon, pour en sortir de même, Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime.

DORANTE.

Je demeure immobile, et pour vous répliquer Je perds la liberté même de m'expliquer. 1060 Surpris, charmé, confus d'une telle merveille, Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, Je ne sais si je vis; et je sais toutefois Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois; Que tous mes jours usés à vous rendre service[710], 1065 Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice, Que tout mon cœur brûlé d'amour pour vos appas, Envers votre beauté ne m'acquitteroient pas.

MÉLISSE.

Sachez, pour arrêter ce discours qui me flatte, Que je n'ai pu moins faire, à moins que d'être ingrate. 1070 Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez, Et je vous dois bien plus que vous ne me devez. Vous m'entendrez un jour; à présent je vous quitte, Et malgré mon amour, je romps cette visite. Le soin de mon honneur veut que j'en use ainsi: 1075 Je crains à tous moments qu'on me surprenne ici; Encor que déguisée, on pourroit me connoître. Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre, Du moins si le concierge est homme à consentir, A force de présents, que vous puissiez sortir. 1080 Un peu d'argent fait tout chez les gens de sa sorte.

DORANTE.

Mais après que les dons m'auront ouvert la porte[711], Où dois-je vous chercher?

MÉLISSE.

Ayant su la maison, Vous pourriez aisément vous informer du nom: Encore un jour ou deux il me faut vous le taire; 1085 Mais vous n'êtes pas homme à me vouloir déplaire. Je loge en Bellecour[712], environ au milieu, Dans un grand pavillon. N'y manquez pas. Adieu.

DORANTE.

Donnez quelque signal pour plus certaine adresse.

LYSE.

Un linge servira de marque plus expresse; 1090 J'en prendrai soin.

MÉLISSE.

On ouvre et quelqu'un vous vient voir. Si vous m'aimez, Monsieur....

(Elles abaissent toutes deux leurs coiffes[713].)

DORANTE.

Je sais bien mon devoir; Sur ma discrétion prenez toute assurance[714].

SCÈNE IV.

PHILISTE, DORANTE, CLITON[715].

PHILISTE.

Ami, notre bonheur passe notre espérance. Vous avez compagnie! Ah! voyons, s'il vous plaît. 1095

DORANTE.

Laissez-les s'échapper, je vous dirai qui c'est[716]. Ce n'est qu'une lingère: allant en Italie, Je la vis en passant, et la trouvai jolie; Nous fîmes connoissance; et me sachant ici, Comme vous le voyez, elle en a pris souci. 1100

PHILISTE.

Vous trouvez en tous lieux d'assez bonnes fortunes.

DORANTE.

Celle-ci pour le moins n'est pas des plus communes.

PHILISTE.

Elle vous semble belle, à ce compte?

DORANTE.

A ravir.

PHILISTE.

Je n'en suis point jaloux.

DORANTE.

M'y voulez-vous servir?

PHILISTE.

Je suis trop maladroit pour un si noble rôle[717]. 1105

DORANTE.

Vous n'avez seulement qu'à dire une parole.

PHILISTE.

Qu'une?

DORANTE.

Non. Cette nuit j'ai promis de la voir, Sûr que vous obtiendrez mon congé pour ce soir. Le concierge est à vous.

PHILISTE.

C'est une affaire faite.

DORANTE.

Quoi! vous me refusez un mot que je souhaite? 1110

PHILISTE.

L'ordre, tout au contraire, en est déjà donné, Et votre esprit trop prompt n'a pas bien deviné. Comme je vous quittois avec peine à vous croire, Quatre de mes amis m'ont conté votre histoire. Ils marchoient après vous deux ou trois mille pas; 1115 Ils vous ont vu courir, tomber le mort à bas, L'autre vous démonter, et fuir en diligence: Ils ont vu tout cela de sur une éminence, Et n'ont connu personne, étant trop éloignés. Voilà, quoi qu'il en soit, tous nos procès gagnés, 1120 Et plus tôt de beaucoup que je n'osois prétendre. Je n'ai point perdu temps[718], et les ai fait entendre; Si bien que sans chercher d'autre éclaircissement, Vos juges m'ont promis votre élargissement. Mais quoiqu'il soit constant qu'on vous prend pour un autre, Il faudra caution, et je serai la vôtre: Ce sont formalités que pour vous dégager[719] Les juges, disent-ils, sont tenus d'exiger; Mais sans doute ils en font ainsi que bon leur semble. Tandis, ce soir chez moi nous souperons ensemble; 1130 Dans un moment ou deux vous y pourrez venir; Nous aurons tout loisir de nous entretenir[720], Et vous prendrez le temps de voir votre lingère. Ils m'ont dit toutefois qu'il seroit nécessaire De coucher pour la forme un moment en prison, 1135 Et m'en ont sur-le-champ rendu quelque raison; Mais c'est si peu mon jeu que de telles matières, Que j'en perds aussitôt les plus belles lumières. Vous sortirez demain, il n'est rien de plus vrai: C'est tout ce que j'en aime, et tout ce que j'en sai. 1140

DORANTE.

Que ne vous dois-je point pour de si bons offices!

PHILISTE.

Ami, ce ne sont là que de petits services; Je voudrois pouvoir mieux, tout me seroit fort doux. Je vais chercher du monde à souper avec vous. Adieu: je vous attends au plus tard dans une heure. 1145

SCÈNE V.

DORANTE, CLITON[721].

DORANTE.

Tu ne dis mot, Cliton.

CLITON.

Elle est belle, ou je meure!

DORANTE.

Elle te semble belle?

CLITON.

Et si parfaitement Que j'en suis même encor dans le ravissement. Encor dans mon esprit je la vois et l'admire, Et je n'ai su depuis trouver le mot à dire. 1150

DORANTE.

Je suis ravi de voir que mon élection[722] Ait enfin mérité ton approbation.

CLITON.

Ah! plût à Dieu, Monsieur, que ce fût la servante! Vous verriez comme quoi je la trouve charmante, Et comme pour l'aimer je ferois le mutin. 1155

DORANTE.

Admire en cet amour la force du destin.

CLITON.

J'admire bien plutôt votre adresse ordinaire, Qui change en un moment cette dame en lingère.

DORANTE.

C'étoit nécessité dans cette occasion, De crainte que Philiste eût quelque vision, 1160 S'en formât quelque idée, et la pût reconnoître.

CLITON.

Cette métamorphose est de vos coups de maître; Je n'en parlerai plus, Monsieur, que cette fois; Mais en un demi-jour comptez déjà pour trois. Un coupable honnête homme, un portrait, une dame, 1165 A son premier métier rendent soudain votre âme; Et vous savez mentir par générosité, Par adresse d'amour, et par nécessité. Quelle conversion!

DORANTE.

Tu fais bien le sévère.

CLITON.

Non, non, à l'avenir je fais vœu de m'en taire: 1170 J'aurois trop à compter.

DORANTE.

Conserver un secret, Ce n'est pas tant mentir qu'être amoureux discret; L'honneur d'une maîtresse aisément y dispose.

CLITON.

Ce n'est qu'autre prétexte et non pas autre chose. Croyez-moi, vous mourrez, Monsieur, dans votre peau, Et vous mériterez cet illustre tombeau, Cette digne oraison que naguère j'ai faite[723]: Vous vous en souvenez, sans que je la répète[724].

DORANTE.

Pour de pareils secrets peut-on s'en garantir[725]? Et toi-même, à ton tour, ne crois-tu point mentir[726]? 1180 L'occasion convie, aide, engage, dispense; Et pour servir un autre on ment sans qu'on y pense.

CLITON.

Si vous m'y surprenez, étrillez-y-moi bien.

DORANTE.

Allons trouver Philiste, et ne jurons de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[680] Cette indication manque dans les éditions de 1645-60; celle de 1663 la donne en marge; dans les suivantes, elle est placée après le titre de la scène et les noms des acteurs.

[681] Var. J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on n'écoute. (1645-56)

[682] Var. Et je vous puis parler en toute sûreté. (1645-56)

[683] De la gaieté, de l'enjouement. Voyez le Lexique.

[684] Var. Pour donner son avis il n'attend qu'on le prie. (1645-56)

[685] Var. J'en voudrois savoir un de l'humeur dont il est. (1645-56)

[686] Var. Croyez qu'à le trouver vous auriez grande peine. (1645-68)

[687] Var. Voilà de ses bons mots les grâces plus exquises. (1645-56)

[688] Var. Qu'il m'ôte les moyens de rien faire pour vous. (1645-56)

[689] Var. Vous figurez-vous point ce que ce pourroit être? (1645-56)

[690] Il y a croit, sans accent et sans s, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et dans celle de 1692. Voltaire (1764) a donné croît.

[691] Var. De lui ravir l'honneur en conservant ses jours. (1645-56)

[692] Var. J'en ai fait mon ami, j'ai part dedans sa gloire; Et je ne voudrois pas qu'on me pût reprocher. (1645-56)

[693] L'édition de 1656 porte: «je te suis,» pour: «je te fus.»

[694] Var. Si je t'ai pu manquer de foi. (1645-56)

[695] Var. Sur toi retombent tes vengeances.... (1645) Var. Sur toi retombent des vengeances.... (1648-56)

[696] On lit ici pourtrait dans l'édition originale, qui, comme les autres, donne partout ailleurs portrait.

[697] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1656.

[698] Var. Je lui regarde aux mains aussitôt comme aux yeux. (1645-56)

[699] Var. Ainsi détruit le temps les choses plus solides[699-a]. (1645-56)

[699-a] L'édition de 1645 porte en marge, à côté de ce vers, les mots: à Dorante.

[700] Var. Ce portrait, qu'il faut que l'on me rende. (1645-56)

[701] Var. C'est ma sœur que j'amène, à cause qu'il fait nuit. (1645-56)

[702] Var. Si je te nuis ici, c'est avecque regret. (1645-56)

[703] Tel est le texte de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voltaire (1764) y a substitué «tant d'épouvante.»

[704] Var. Que sait-on si c'est point le dessein de Madame? (1645-56)

[705] Var. Si j'étois que de vous, je voudrois hasarder, Et de force ou de gré je le saurois garder. (1645-56)

[706] Les éditions de 1663-82 donnent cette échange, au féminin; les précédentes et celle de 1692 font le mot masculin: cet échange.

[707] Var. Ainsi font deux soldats logés chez le bonhomme[707-a]. (1645-68)

[707-a] L'édition de 1692 et Voltaire, dans la sienne, ont adopté cette variante.

[708] Var. Et sur l'original vous pouvez tout prétendre. (1645-56)

[709] Var. Je retirois mon cœur en retirant ce gage. (1645-60)

[710] Var. Que tous mes jours usés dessous votre service. (1645-64)

[711] Var. Je le sais; mais, Madame, en cas que je l'emporte, Où vous dois-je chercher? (1645-56)

[712] Place de Lyon, qui, au commencement du dix-septième siècle, était encore une prairie, souvent inondée. La ville l'acquit en 1618.

[713] Var. Elles rabaissent toutes deux leur coiffe. (1645-56)--Elles abaissent toutes deux leur coiffe. (1660-68)--Voltaire (1764) a substitué baissent à abaissent.

[714] «Cette scène où Mélisse voilée vient voir si on lui rendra son portrait devait être d'autant plus agréable que les femmes alors étaient en usage de porter un masque de velours, ou d'abaisser leurs coiffes quand elles sortaient à pied. Cette mode venait d'Espagne, ainsi que la plupart de nos comédies.»

(Voltaire.)

[715] Var. PHILISTE, DORANTE, CLITON; MÉLISSE, LYSE, qui s'écoulent incontinent (1645);--.... qui s'échappent incontinent. (1648-60)

[716] Var. Laissez-les s'écouler, je vous dirai qui c'est. (1645)

[717] L'orthographe de ce mot est roolle dans toutes les éditions, hormis celle de 1656, qui a roole, par une seule l.

[718] Par une erreur singulière, les éditions de 1645-56 portent toutes: «Je n'ai point perdu de temps,» ce qui fait un vers de treize syllabes.

[719] Var. Ce sont formalités que la justice veut; Autrement, disent-ils, l'affaire ne se peut; Mais je crois qu'ils en font ainsi que bon leur semble. (1645-56)

[720] Ce vers se retrouve presque textuellement dans les Plaideurs de Racine, acte II, scène I:

«Vous aurez tout moyen de vous entretenir.»

[721] Les éditions de 1664-82 et, à leur exemple, celle de 1692 ajoutent LYSE aux personnages de cette scène. C'est une erreur évidente: voyez p. 346, note 1.

[722] Var. Vraiment, je suis ravi que mon élection. (1645-60)

[723] Var. Cette digne oraison que j'avois tantôt faite. (1645-56)

[724] Voyez acte I, scène VI, vers 375 et suivants.

[725] Var. Pour de pareils sujets peut-on s'en garantir? (1645-68)

[726] Var. Et toi-même, à ton tour, penses-tu point mentir? (1645-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLISSE, LYSE.

MÉLISSE.

J'en tremble encor de peur, et n'en suis pas remise. 1185

LYSE.

Aussi bien comme vous je pensois être prise.

MÉLISSE.

Non, Philiste n'est fait que pour m'incommoder. Voyez ce qu'en ces lieux il venoit demander, S'il est heure si tard de faire une visite.

LYSE.

Un ami véritable à toute heure s'acquitte; 1190 Mais un amant fâcheux, soit de jour, soit de nuit, Toujours à contre-temps à nos yeux se produit[727]; Et depuis qu'une fois il commence à déplaire, Il ne manque jamais d'occasion contraire: Tant son mauvais destin semble prendre de soins 1195 A mêler sa présence où l'on la veut le moins!

MÉLISSE.

Quel désordre eût-ce été, Lyse, s'il m'eût connue!

LYSE.

Il vous auroit donné fort avant dans la vue[728].

MÉLISSE.

Quel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux!

LYSE.

Il eût été peut-être aussi honteux que vous. 1200 Un homme un peu content et qui s'en fait accroire, Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire, Et surpris qu'il en est en telle occasion, Toute sa vanité tourne en confusion. Quand il a de l'esprit, il sait rendre le change; 1205 Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge, Affecte des mépris, comme pour reprocher Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher; Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente. Quoi qu'il en soit enfin, vous avez vu Dorante, 1210 Et fort adroitement je vous ai mise en jeu.

MÉLISSE.

Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu.

LYSE.

Eh bien! mais que vous semble encor du personnage? Vous en ai-je trop dit?

MÉLISSE.

J'en ai vu davantage.

LYSE.

Avez-vous du regret d'avoir trop hasardé? 1215

MÉLISSE.

Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé.

LYSE.

Vous l'aimez?

MÉLISSE.

Je l'adore.

LYSE.

Et croyez qu'il vous aime?

MÉLISSE.

Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne, extrême.

LYSE.

Une première vue, un moment d'entretien, Vous fait ainsi tout croire et ne douter de rien[729]! 1220

MÉLISSE.

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre[730]: Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir; Il prépare si bien l'amant et la maîtresse, 1225 Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment: Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément; Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles[731], La foi semble courir au-devant des paroles: 1230 La langue en peu de mots en explique beaucoup; Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup; Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent[732].

LYSE.

Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant[733], 1235 Ou descendant du ciel, prend d'une autre[734] l'aimant, La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée.

MÉLISSE.

Quoi? tu lis les romans?

LYSE.

Je puis bien lire Astrée[735]; Je suis de son village[736], et j'ai de bons garants Qu'elle et son Céladon étoient de nos parents[737]. 1240

MÉLISSE.

Quelle preuve en as-tu?

LYSE.

Ce vieux saule, Madame, Où chacun d'eux cachoit ses lettres et sa flamme, Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin[738]; Du pré de mon grand-père il fait encor le coin, Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe 1245 Que d'un si rare hymen je viens en droite ligne. Vous ne m'en croyez pas?

MÉLISSE.

De vrai, c'est un grand point.

LYSE.

Aurois-je tant d'esprit, si cela n'étoit point? D'où viendroit cette adresse à faire vos messages, A jouer avec vous de si bons personnages, 1250 Ce trésor de lumière et de vivacité, Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité?

MÉLISSE.

Tu le disois tantôt, chacun a sa folie: Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie.

SCÈNE II.

CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.

CLÉANDRE.

Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier[739], 1255 Ma sœur....

MÉLISSE.

Avec Dorante? avec ce cavalier[740] Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie? Qu'avez-vous fait?

CLÉANDRE.

Un coup dont tu seras ravie.

MÉLISSE.

Qu'à cette lâcheté je puisse consentir[741]!

CLÉANDRE.

Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir. 1260

MÉLISSE.

Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte: Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.

CLÉANDRE.

Tu sembles t'en fâcher?

MÉLISSE.

Je m'en fâche pour vous[742]: D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.

CLÉANDRE.

Il est trop généreux; et d'ailleurs la querelle, 1265 Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle. Écoute. Nous parlions des dames de Lyon; Elles sont assez mal en son opinion: Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville; Mais il se l'imagine en beautés fort stérile, 1270 Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux[743]. Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre; Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre; Et comme il ne le peut étant dans la prison, 1275 J'ai cru par un portrait le mettre à la raison; Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire, Je ne veux que le tien pour le faire dédire: Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?

MÉLISSE.

Vous me jouez, mon frère, assez accortement: 1280 La querelle est adroite et bien imaginée.

CLÉANDRE.

Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.

MÉLISSE.

S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups. Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire: Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.

CLÉANDRE.

Eh bien! je viens de voir ton portrait en ses mains.

MÉLISSE.

Et c'est ce qui vous fâche?

CLÉANDRE.

Et c'est dont je me plains.

MÉLISSE.

J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire. Votre ordre étoit exprès.

CLÉANDRE.

Quoi? je te l'ai fait faire? 1290

MÉLISSE.

Ne m'avez-vous pas dit: «Sous ces déguisements Ajoute à ton argent perles et diamants?» Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.

CLÉANDRE.

Eh quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose?

MÉLISSE.

Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, 1295 N'est-ce pas obéir à vos commandements?

CLÉANDRE.

C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières: Qui donne le portrait promet l'original.

MÉLISSE.

C'est encore votre ordre, ou je m'y connois mal[744]. 1300 Ne m'avez-vous pas dit: «Prends souci de me plaire, Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère?» Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, 1305 Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?

CLÉANDRE.

Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes: Non que mes volontés en soient mal satisfaites; 1310 Loin d'éteindre ce feu, je voudrois l'allumer, Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. Je tiendrois à bonheur de l'avoir pour beau-frère: J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire; Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison 1315 Je viens de l'obliger à prendre la maison[745], Afin que l'entretien produise quelques flammes Qui forment doucement l'union de vos âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés: Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, 1320 Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages[746], Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez, Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, Si quelque aversion vous prend pour son visage, 1325 Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait donné légèrement, Il érige un trophée à quelque objet charmant?

MÉLISSE.

Sans jamais l'avoir vu, je connois son courage[747]: Qu'importe après cela quel en soit le visage? 1330 Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut, Et si l'âme est parfaite; il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure, Ne m'en avez pas fait une laide peinture; Et comme vous devez vous y connoître mieux, 1335 Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère; Et si ces foibles traits n'ont point de quoi lui plaire[748], S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien[749]: Puisqu'il est généreux, il en usera bien. 1340

CLÉANDRE.

Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit, je veux le couronner[750]; Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine. 1345 Adieu: je vais une heure entretenir Climène.

SCÈNE III.

MÉLISSE, LYSE.

LYSE.

Vous en voilà défaite et quitte à bon marché. Encore est-il traitable alors qu'il est fâché. Sa colère a pour vous une douce méthode, Et sur la remontrance il n'est pas incommode. 1350

MÉLISSE.

Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet? Me ranger à son choix sans savoir son projet, Deviner sa pensée, obéir par avance, Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance?

LYSE.

Obéir par avance est un jeu délicat, 1355 Dont tout autre que lui feroit un mauvais plat. Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme Avec un grand secret ménage votre flamme: Devoit-il exposer ce portrait à ses yeux? Je le tiens indiscret.

MÉLISSE.

Il n'est que curieux, 1360 Et ne montreroit pas si grande impatience, S'il me considéroit avec indifférence; Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami.

LYSE.

Mais un homme qu'à peine il connoît à demi!

MÉLISSE.

Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre 1365 Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.

LYSE.

L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé. Je serois plus sévère, et tiens qu'à juste titre Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre. 1370

MÉLISSE.

Ne querellons personne, et puisque tout va bien, De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien.

LYSE.

Que vous avez de peur que le marché n'échappe!

MÉLISSE.

Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape[751]? Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, 1375 Et je perdrois le temps en débats superflus. Quelquefois en amour trop de finesse abuse. S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse[752]? Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer, Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer. 1380

LYSE.

Vous ferez-vous connoître?

MÉLISSE.

Oui, s'il sait de mon frère Ce que jusqu'à présent j'avois voulu lui taire: Sinon, quand il viendra prendre son logement, Il se verra surpris plus agréablement.

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

DORANTE.

Me reconduire encor! cette cérémonie 1385 D'entre les vrais amis devroit être bannie.

PHILISTE.

Jusques en Bellecour je vous ai reconduit, Pour voir une maîtresse en faveur de[753] la nuit. Le temps est assez doux, et je la vois paroître En de semblables nuits souvent à la fenêtre: 1390 J'attendrai le hasard un moment en ce lieu, Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu.

DORANTE.

Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie?

PHILISTE.

C'est faire à votre tour trop de cérémonie. Peut-être qu'à Paris j'aurois besoin de vous; 1395 Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous.

DORANTE.

Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître; Vous en pouvez avoir, et ne les pas connoître: Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets; Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets. J'ai du loisir assez.

PHILISTE.

Si l'heure ne vous presse, Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse: Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon.

CLITON, bas.

Tout se prépare mal à cet échantillon.

DORANTE.

Est-ce où je pense voir un linge qui voltige? 1405

PHILISTE.

Justement.

DORANTE.

Elle est belle?

PHILISTE.

Assez.

DORANTE.

Et vous oblige?

PHILISTE.

Je ne saurois encor, s'il faut tout avouer, Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer; Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude: Il est et sans faveur et sans ingratitude, 1410 Et je la vois toujours dedans un certain point Qui ne me chasse pas et ne l'engage point. Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre.

DORANTE.

Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre.

PHILISTE.

J'avance; approchez-vous, mais sans suivre mes pas, Et prenez un détour qui ne vous montre pas: Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle. Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle.

DORANTE, parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné[754].

Que me vient-il de dire? et qu'est-ce que je voi? Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi. 1420 O ciel! que mon bonheur est de peu de durée!

CLITON.

S'il prend l'occasion qui vous est préparée, Vous pouvez disputer avec votre valet A qui mieux de vous deux gardera le mulet[755].

DORANTE.

Que de confusion et de trouble en mon âme! 1425

CLITON.

Allez prêter l'oreille aux discours de la dame; Au bruit que je ferai prenez bien votre temps, Et nous lui donnerons de jolis passe-temps.

(Dorante va auprès de Philiste.)

SCÈNE V.

MÉLISSE, LYSE, à la fenêtre[756]; PHILISTE, DORANTE, CLITON.

MÉLISSE.

Est-ce vous?

PHILISTE.

Oui, Madame.

MÉLISSE.

Ah! que j'en suis ravie[757]! Que mon sort cette nuit devient digne d'envie! 1430 Certes, je n'osois plus espérer ce bonheur.

PHILISTE.

Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur?

MÉLISSE.

Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne Une amour si parfaite et pareille à la mienne!

PHILISTE.

Ah! s'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux. 1435

MÉLISSE.

Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux[758]; Et sans autre serment, cette seule visite M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite.

CLITON.

A l'aide!

MÉLISSE.

J'oy du bruit.

CLITON.

A la force! au secours!

PHILISTE.

C'est quelqu'un qu'on maltraite: excusez si j'y cours; Madame, je reviens.

CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre.

On m'égorge, on me tue. Au meurtre!

PHILISTE.

Il est déjà dans la prochaine rue.

DORANTE.

C'est Cliton: retournez, il suffira de moi.

PHILISTE.

Je ne vous quitte point: allons.

(Ils sortent tous deux.)

MÉLISSE.

Je meurs d'effroi.

CLITON, derrière le théâtre.

Je suis mort.

MÉLISSE.

Un rival lui fait cette surprise. 1445

LYSE.

C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise Qui ne méritoit pas rompre votre entretien

MÉLISSE.

Tu flattes mes désirs.

SCÈNE VI.

DORANTE, MÉLISSE, LYSE.

DORANTE.

Madame, ce n'est rien: Des marauds, dont le vin embrouilloit la cervelle, Vidoient à coups de poing une vieille querelle: 1450 Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu A crier de la sorte exerçoit sa vertu.

(Bas.)

Si Cliton m'entendoit, il compteroit pour quatre.

MÉLISSE.

Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre?

DORANTE.

Un coup de plat d'épée a tout fait écouler. 1455

MÉLISSE.

Je mourois de frayeur, vous y voyant aller.

DORANTE.

Que Philiste est heureux! qu'il doit aimer la vie!

MÉLISSE.

Vous n'avez pas sujet de lui porter envie.

DORANTE.

Vous lui parliez naguère en termes assez doux.

MÉLISSE.

Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous. 1460

DORANTE.

Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme? Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme, Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler?

MÉLISSE.

J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler. N'êtes-vous pas Dorante?

DORANTE.

Oui, je le suis, Madame, 1465 Le malheureux témoin de votre peu de flamme. Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit; Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit.

MÉLISSE.

L'erreur n'est pas un crime; et votre aimable idée[759], Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée, 1470 Que dans ce cher objet le sien s'est confondu[760], Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu; En sa place tout autre eût passé pour vous-même: Vous verrez par la suite à quel point je vous aime. Pardonnez cependant à mes esprits déçus; 1475 Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus; Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste....

DORANTE.

N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste: Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert.

MÉLISSE.

Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert; 1480 N'en craignez rien. Adieu: j'ai peur qu'il ne revienne.

DORANTE.

Où voulez-vous demain que je vous entretienne? Je dois être élargi.

MÉLISSE.

Je vous ferai savoir Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir.

DORANTE.

Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles? 1485

MÉLISSE.

Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes?

DORANTE.

Vous avez habitude avec ce cavalier?

MÉLISSE.

Non, je sais tout cela d'un esprit familier. Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste, Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste. 1490

DORANTE, seul.

Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon, Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon. Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse; Mais nous avons bien fait de rompre le commerce: Je crois l'entendre.

SCÈNE VII.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

PHILISTE.

Ami, vous m'avez tôt quitté. 1495

DORANTE.

Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité, En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue; Et m'étant égaré dès la première rue, Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour, J'ai cru qu'il vous falloit attendre en Bellecour; 1500 Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre. Dites-moi, cependant, qui massacroit ce traître? Qui le faisoit crier?

PHILISTE.

A quelques[761] mille pas, Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras.

DORANTE.

Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine?

CLITON.

Souffrez encore un peu que je reprenne haleine. Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais, Et leur donne souvent de dangereux paquets, Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle, Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle; 1510 Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert[762]....

DORANTE.

Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert, Connoît-on les couleurs? tu donnes une bourde.

CLITON.

Ils portoient sous le bras une lanterne sourde. C'étoit fait de ma vie, ils me traînoient à l'eau; 1515 Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau, Et jouant des talons tous deux en gens habiles, Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles[763], Chargé de tant de coups et de poing et de pied, Que je crois tout au moins en être estropié. 1520 Puissé-je voir bientôt la canaille noyée!

PHILISTE.

Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée, L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir[764], Et que cette sottise a fait évanouir. Vous en êtes témoin, cette belle adorable 1525 Ne me pourroit jamais être plus favorable: Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux; Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux. Adieu: je prendrai soin demain de votre affaire. Il est saison pour vous de voir votre lingère. 1530 Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien[765] Un plaisir plus solide et plus long que le mien!

SCÈNE VIII.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire.

CLITON.

J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire: J'ai gagné votre mal.

DORANTE.

Eh bien! l'occasion? 1535

CLITON.

Elle fait le menteur, ainsi que le larron. Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service.

DORANTE.

Tu l'as bien fait courir avec cet artifice.

CLITON.

Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin; Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin; 1540 Et sans ce prompt secours, votre feinte importune M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune. Sachez une autre fois que ces difficultés Ne se proposent point qu'entre gens concertés.

DORANTE.

Pour le mieux éblouir, je faisois le sévère. 1545

CLITON.

C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère. Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait?

DORANTE.

Autant comme on peut l'être.

CLITON.

En effet?

DORANTE.

En effet.

CLITON.

Et Philiste?

DORANTE.

Il se tient comblé d'heur et de gloire; Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire: 1550 On s'excuse du moins avec cette couleur.

CLITON.

Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur: Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce[766]; Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse[767]; Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous 1555 Sans faire une jalouse ou devenir jaloux.

DORANTE.

Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste.

CLITON.

Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste[768].

DORANTE.

Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter: Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter. 1560 De quel front oserois-je, après sa confidence, Souffrir que mon amour se mît en évidence? Après les soins qu'il prend de rompre ma prison, Aimer en même lieu semble une trahison. Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse, 1565 Je rougis en secret de servir sa maîtresse, Et crois devoir du moins ignorer son amour[769] Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour. Déclaré le premier, je l'oblige à se taire; Ou si de cette flamme il ne se peut défaire, 1570 Il ne peut refuser de s'en remettre au choix De celle dont tous deux nous adorons les lois.

CLITON.

Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre Aussi bien contre lui comme contre Cléandre.

DORANTE.

Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit: 1575 Je dois autant à l'un comme l'autre me doit; Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude, Pouvant être suspect de quelque ingratitude. Allons nous reposer: la nuit et le sommeil Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil. 1580

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[727] Var. Toujours à contre-temps son malheur le produit. (1645-56)

[728] Var. Il vous eût fort avant donné dedans la vue. (1645-56)

[729] Var. Vous font ainsi tout croire et ne douter de rien! (1645-60)

[730] Var. Lyse, c'est un amour bientôt fait que le nôtre. (1645-56) Var. Lyse, c'est un traité bientôt fait que le nôtre. (1660)

[731] Var. Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles[731-a]. (1645-64)

[731-a] Voltaire, qui, dans son texte (1764), donne, comme nous, ce vers d'après l'impression de 1682, le cite dans une note avec de mille, pour d'aucunes, d'après les éditions de 1645-64.

[732] «L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de la Suite du Menteur, sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire.» (Discours du poëme dramatique, tome I, p. 19.) Une note de Voltaire confirme ce qu'avance Corneille: «Si la Suite du Menteur, dit-il, est tombée, ces vers ne le sont pas; presque tous les connaisseurs les savent par cœur.»--L'idée exprimée dans ce passage revient plusieurs fois dans les pièces de Corneille. Voyez tome II, p. 308 et 309.

[733] Ce n'est pas là précisément ce que dit Sylvandre; mais dans le troisième livre de la seconde partie de l'Astrée, il grave un cadran «dont l'aiguille tremblante tournoit du côté de la tramontane, avec ce mot: J'EN SUIS TOUCHÉ: voulant signifier que tout ainsi que l'aiguille du cadran étant touchée de l'aimant se tourne toujours de ce côté-là (parce que les plus savants ont opinion que, s'il faut dire ainsi, l'élément de la calamite y est), par cette puissance naturelle, qui fait que toute partie recherche de se rejoindre à son tout; de même son cœur atteint des beautés de sa maîtresse, tournoit incessamment toutes ses pensées vers elle. Et pour mieux faire entendre cette conception, il ajouta ces vers:

MADRIGAL.

L'aiguille du cadran cherche la tramontane Touchée avec l'aimant, Mon cœur aussi touché des beautés de Diane La cherche incessamment.»

[734] La leçon d'une autre n'est que dans les éditions de 1664 et de 1668. Toutes les autres donnent: d'un autre. Voyez tome I, p. 228, note 3 a.--L'édition de 1692 a le féminin, qui, de toute manière, parait ici préférable.

[735] L'Astrée, célèbre roman pastoral d'Honoré d'Urfé, divisé en cinq parties, dont la première a paru en 1610 et la dernière en 1625. Cette édition ne se trouve plus, dit M. Brunet en parlant de la 1re partie de 1610, in-4º, dédiée à Henri IV.

[736] Le village d'Astrée n'est pas nommé par d'Urfé, qui se contente de placer le lieu de la scène dans le Forez, sur les bords du Lignon.

[737] Var. Qu'elle et son Céladon étoient de mes parents. (1645-68)

[738] D'Urfé dit, dès les premières pages de son roman, qu'Astrée et Céladon «se virent poussés par les trahisons de Semyre aux plus profondes infortunes,» mais il ne donne point de détails particuliers à ce sujet, et, dans la Tragico-médie pastorale, où les amours d'Astrée et de Céladon sont meslées à celles de Diane, de Sylvandre et de Paris, par le sieur de Rayssiguier.... 1630, Sémire ne paraît même pas.

[739] Toutes les éditions donnent ce prisonnier. Voltaire (1764) y a substitué: un prisonnier.

[740] Var. MÉL. Avec? CLÉAND. Avec Dorante. MÉL. Avec ce cavalier. (1645-56)

[741] Var. Qu'à cette lâcheté je pusse consentir! (1645)

[742] Var. Tu t'en fâches, ma sœur? MÉL. Je m'en fâche pour vous: D'un mot il vous peut perdre, et je crains son courroux. CLÉAND. Il est trop généreux; et puis notre querelle. (1645-56)

[743] Var. La plus belle ait de quoi suborner de bons yeux. (1645-56)

[744] Var. C'est encore votre ordre, ou je le conçois mal. (1645-56)

[745] Var. Je le viens d'obliger à prendre la maison. (1645-56)

[746] Var. Vous pensez l'engager avecque de tels gages. (1645-56)

[747] Var. Sans l'avoir jamais vu, je connois son courage. (1645-68)

[748] Var. Et si ces foibles traits n'ont pas de quoi lui plaire. (1645-56)

[749] Var. S'il aime en autre lieu, n'en appréhendons rien. (1645-60)

[750] Var. Votre amour me ravit, je la veux couronner. (1645-56)

[751] Var. Avecque tes façons que veux-tu que j'attrape? (1645-56)

[752] Var. S'excusera-t-il mieux que le mien ne l'excuse? (1645-56)

[753] En faveur de, à la faveur de.

[754] Cette indication manque dans les éditions antérieures à 1663.

[755] Garder le mulet, locution proverbiale, qui signifie «attendre longtemps, s'ennuyer à attendre.»

[756] L'édition de 1663 omet ici les mots à la fenêtre, et porte en marge, à côté du premier vers de la scène: Mélisse et Lyse sont à la fenêtre.

[757] Var. Ah! que je suis ravie! (1645)

[758] Var. Vous revoir en ce lieu me persuade mieux. (1645-56)

[759] Var. L'erreur n'est pas un crime; et votre chère idée. (1645-56)

[760] Var. Que dedans votre objet le sien s'est confondu. (1645-56)

[761] Voyez tome I, p. 299, note 1. L'édition de 1692 a quelque, sans s.

[762] Var. Et me prenant pour l'être à l'habit rouge et vert.... (1645-56)

[763] Var. M'ont jeté de roideur sur un monceau de tuiles. (1645-56)

[764] Var. La belle occasion dont je n'ai pu jouir. (1645-63)

[765] Var. Puissiez-vous recevoir dedans son entretien. (1645-56)

[766] Voyez le Menteur, acte III, scène IV.

[767] Var. Aujourd'hui même erreur trompe votre maîtresse. (1645-60)

[768] Var. Vous pourrez maintenant tout savoir de Philiste.

[769] Var. Et crois devoir au moins ignorer son amour. (1645-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSE, CLITON.

CLITON.

Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie, Je ne souhaitois pas meilleure hôtellerie. Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons, Et je puis à loisir te conter mes raisons.

LYSE.

Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances. 1585

CLITON.

Tu me connois déjà!

LYSE.

Bien mieux que tu ne penses.

CLITON.

J'en débite beaucoup.

LYSE.

Tu sais les prodiguer[770].

CLITON.

Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer?

LYSE.

En tiens-tu donc pour moi?

CLITON.

J'en tiens, je le confesse.

LYSE.

Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse?

CLITON.

Non pas encor si fort, mais dès ce même instant Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant: Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée.

LYSE.

Si son âme est en feu, la mienne est enflammée; Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal. 1595

CLITON.

Tu manques, à vrai dire, encore au principal.

LYSE.

Ton secret est obscur.

CLITON.

Tu ne veux pas l'entendre; Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre[771]. Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs Encor plus souverains à lui gagner les cœurs: 1600 Mon maître se rendit à ton premier message. Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage; Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains; Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies, 1605 Il voit en l'autre objet des grâces infinies. Pourrois-tu te résoudre à m'attaquer ainsi?

LYSE.

J'en voudrois être quitte à moins d'un grand merci.

CLITON.

Écoute: je n'ai pas une âme intéressée, Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée. 1610 Aimons-nous but à but[772], sans soupçon, sans rigueur: Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur.

LYSE.

J'en veux bien à ce prix.

CLITON.

Donc, sans plus de langage, Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage?

LYSE.

Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras[773]; Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas: Un amour délicat hait ces faveurs grossières, Et je t'ai bien donné des preuves plus entières. Pourquoi me demander des gages superflus? Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus? 1620

CLITON.

J'ai le goût fort grossier en matière de flamme: Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme; Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit.

LYSE.

Eh quoi! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore 1625 Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore, Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut?

CLITON.

Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut. De quoi me guériroient ces gages invisibles? Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles: 1630 Autrement, marché nul.

LYSE.

Ne désespère point: Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point; Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connoître. Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître.

CLITON.

Il est avec Philiste allé remercier 1635 Ceux que pour son affaire il a voulu prier.

LYSE.

Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse?

CLITON.

Il a raison de l'être et de tout espérer.

LYSE.

Avec toute assurance il peut se déclarer[774]: 1640 Autant comme la sœur le frère le souhaite; Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite.

CLITON.

Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour.

LYSE.

Il semble toutefois fort triste à son retour.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON, LYSE.

DORANTE.

Tout est perdu, Cliton, il faut ployer bagage. 1645

CLITON.

Je fais ici, Monsieur, l'amour de bon courage; Au lieu de m'y troubler, allez en faire autant.

DORANTE.

N'en parlons plus.

CLITON.

Entrez, vous dis-je, on vous attend.

DORANTE.

Que m'importe?

CLITON.

On vous aime.

DORANTE.

Hélas!

CLITON.

On vous adore.

DORANTE.

Je le sais.

CLITON.

D'où vient donc l'ennui qui vous dévore? 1650

DORANTE.

Que je te trouve heureux!

CLITON.

Le destin m'est si doux Que vous avez sujet d'en être fort jaloux: Alors qu'on vous caresse à grands coups de pistoles, J'obtiens tout doucement paroles pour paroles. L'avantage est fort rare et me rend fort heureux. 1655

DORANTE.

Il faut partir, te dis-je.

CLITON.

Oui, dans un an ou deux.

DORANTE.

Sans tarder un moment.

LYSE.

L'amour trouve des charmes A donner quelquefois de pareilles alarmes.

DORANTE.

Lyse, c'est tout de bon.

LYSE.

Vous n'en avez pas lieu.

DORANTE.

Ta maîtresse survient, il faut lui dire adieu. 1660 Puisse en ses belles mains ma douleur immortelle Laisser toute mon âme en prenant congé d'elle!

SCÈNE III.

DORANTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON[775].

MÉLISSE.

Au bruit de vos soupirs, tremblante et sans couleur, Je viens savoir de vous mon crime ou mon malheur; Si j'en suis le sujet, si j'en suis le remède, 1665 Si je puis le guérir, ou s'il faut que j'y cède[776]; Si je dois ou vous plaindre ou me justifier, Et de quels ennemis il faut me défier[777].

DORANTE.

De mon mauvais destin, qui seul me persécute.

MÉLISSE.

A ses injustes lois que faut-il que j'impute[778]? 1670

DORANTE.

Le coup le plus mortel dont il m'eût pu frapper.

MÉLISSE.

Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper?

DORANTE.

Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent.

MÉLISSE.

Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent, Mon amour avec vous saura les partager[779]. 1675

DORANTE.

Ah! vous les aigrissez, les voulant soulager! Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite, Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte?

MÉLISSE.

Vous me quittez! ô ciel! Mais, Lyse, soutenez: Je sens manquer la force à mes sens étonnés. 1680

DORANTE.

Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte[780]: Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte. Ce grand excès d'amour que font voir vos douleurs Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs. On ne m'arrête pas pour redoubler mes chaînes, 1685 On redouble ma flamme, on redouble mes peines; Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m'embraser Me donnent seulement plus de fers à briser.

MÉLISSE.

Donc à m'abandonner votre âme est résolue?

DORANTE.

Je cède à la rigueur d'une force absolue. 1690

MÉLISSE.

Votre manque d'amour vous y fait consentir.

DORANTE.

Traitez-moi de volage, et me laissez partir: Vous me serez plus douce en m'étant plus cruelle. Je ne pars toutefois que pour être fidèle; A quelques lois par là qu'il me faille obéir[781], 1695 Je m'en révolterois, si je pouvois trahir. Sachez-en le sujet; et peut-être, Madame, Que vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, Qu'il faut plaindre Dorante, au lieu de l'accuser; Que plus il quitte en vous, plus il est à priser, 1700 Et que tant de faveurs dessus lui répandues Sur un indigne objet ne sont pas descendues. Je ne vous redis point combien il m'étoit doux De vous connoître enfin et de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée: 1705 Par cette porte, hélas! mes maux ont pris entrée, Par ce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit; Ce funeste départ en est l'unique fruit, Et ma bonne fortune, à moi-même contraire, Me fait perdre la sœur par la faveur du frère. 1710 Le cœur enflé d'amour et de ravissement, J'allois rendre à Philiste un mot de compliment; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre: «Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, Vous aurez vu sa sœur: je l'aime, et vous pouvez 1715 Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez: En faveur de mes feux parlez à cette belle; Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, Faites l'occasion quand je vous irai voir.» A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. 1720 Par ce que je lui dois jugez de ma misère[782]: Voyez ce que je puis et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre, 1725 Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux, Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux[783]: Lui, puisqu'à son amour j'oppose ma présence; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence. 1730

MÉLISSE.

C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, 1735 Qu'en ces occasions conserver un secret! Il falloit découvrir.... mais simple! je m'abuse: Un amour si léger eût mal servi d'excuse; Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler: 1740 La garde en importune et la perte en console, Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole.

DORANTE.

Quelle excuse, Madame, et quel remercîment! Et quel compte eût-il fait d'un amour d'un moment, Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose, 1745 Lui conter de vos feux la véritable cause, Que je vous sauve un frère et qu'il me doit le jour, Que la reconnoissance a produit votre amour, C'étoit mettre en sa main le destin de Cléandre, C'étoit trahir ce frère en voulant vous défendre, 1750 C'étoit me repentir de l'avoir conservé, C'étoit l'assassiner après l'avoir sauvé, C'étoit désavouer ce généreux silence Qu'au péril de mon sang garda mon innocence, Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer, 1755 Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

MÉLISSE.

Hélas! tout ce discours ne sert qu'à me confondre. Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre[784]. Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups: Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous; 1760 Vos dames de Paris vous rappellent vers elles[785]; Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles. Si dans votre prison vous avez fait l'amant, Je ne vous y servois que d'un amusement. A peine en sortez-vous que vous changez de style: 1765 Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville. Je ne vous retiens plus, allez.

DORANTE.

Puisse à vos yeux M'écraser à l'instant la colère des cieux, Si j'adore autre objet que celui de Mélisse, Si je conçois des vœux que pour votre service, 1770 Et si pour d'autres yeux on m'entend soupirer, Tant que je pourrai voir quelque lieu d'espérer! Oui, Madame, souffrez que cette amour persiste Tant que l'hymen engage ou Mélisse ou Philiste. Jusque-là les douceurs de votre souvenir 1775 Avec un peu d'espoir sauront m'entretenir: J'en jure par vous-même, et ne suis pas capable D'un serment ni plus saint ni plus inviolable. Mais j'offense Philiste avec un tel serment; Pour guérir vos soupçons je nuis à votre amant. 1780 J'effacerai ce crime avec cette prière: Si vous devez le cœur à qui vous sauve un frère, Vous ne devez pas moins au généreux secours Dont tient le jour celui qui conserva ses jours. Aimez en ma faveur un ami qui vous aime, 1785 Et possédez Dorante en un autre lui-même. Adieu: contre vos yeux c'est assez combattu; Je sens à leurs regards chanceler ma vertu; Et dans le triste état où mon âme est réduite, Pour sauver mon honneur, je n'ai plus que la fuite. 1790

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.

PHILISTE.

Ami, je vous rencontre assez heureusement. Vous sortiez?

DORANTE.

Oui, je sors, ami, pour un moment. Entrez, Mélisse est seule, et je pourrois vous nuire.

PHILISTE.

Ne m'échappez donc point avant que m'introduire[786]; Après, sur le discours vous prendrez votre temps; 1795 Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents[787]. Vous me semblez troublé.

DORANTE.

J'ai bien raison de l'être. Adieu.

PHILISTE.

Vous soupirez, et voulez disparoître! De Mélisse ou de vous je saurai vos malheurs. Madame, puis-je.... O ciel! elle-même est en pleurs! Je ne vois des deux parts que des sujets d'alarmes! D'où viennent ses soupirs? et d'où naissent vos larmes? Quel accident vous fâche, et le fait retirer? Qu'ai-je à craindre pour vous, ou qu'ai-je à déplorer?

MÉLISSE.

Philiste, il est tout vrai.... Mais retenez Dorante: 1805 Sa présence au secret est la plus importante.

DORANTE.

Vous me perdez, Madame.

MÉLISSE.

Il faut tout hasarder Pour un bien qu'autrement je ne puis plus garder.

LYSE.

Cléandre entre.

MÉLISSE.

Le ciel à propos nous l'envoie.

SCÈNE V.

DORANTE, PHILISTE, CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.

CLÉANDRE.

Ma sœur, auriez-vous cru?... Vous montrez peu de joie! En si bon entretien qui vous peut attrister?

MÉLISSE, à Cléandre.

J'en contois le sujet, vous pouvez l'écouter.

(A Philiste.)

Vous m'aimez, je l'ai su de votre propre bouche[788], Je l'ai su de Dorante, et votre amour me touche, Si trop peu pour vous rendre un amour tout pareil, 1815 Assez pour vous donner un fidèle conseil. Ne vous obstinez plus à chérir une ingrate: J'aime ailleurs; c'est en vain qu'un faux espoir vous flatte. J'aime, et je suis aimée, et mon frère y consent: Mon choix est aussi beau que mon amour puissant; 1820 Vous l'auriez fait pour moi, si vous étiez mon frère: C'est Dorante, en un mot, qui seul a pu me plaire. Ne me demandez point ni quelle occasion, Ni quel temps entre nous a fait cette union; S'il la faut appeler ou surprise, ou constance: 1825 Je ne vous en puis dire aucune circonstance; Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'hui L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui, Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose Le change et le tombeau pour une même chose. 1830 Lorsque notre destin nous sembloit le plus doux, Vous l'avez obligé de me parler pour vous; Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place: Jugez par ce discours quel malheur nous menace[789]. Voilà cet accident qui le fait retirer; 1835 Voilà ce qui le trouble, et qui me fait pleurer; Voilà ce que je crains; et voilà les alarmes D'où viennent ses soupirs, et d'où naissent mes larmes.

PHILISTE.

Ce n'est pas là, Dorante, agir en cavalier. Sur ma parole encor vous êtes prisonnier; 1840 Votre liberté n'est qu'une prison plus large; Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. Vous partez cependant, et sans m'en avertir! Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

DORANTE.

Allons, je suis tout prêt d'y laisser une vie 1845 Plus digne de pitié qu'elle n'étoit d'envie; Mais après le bonheur que je vous ai cédé, Je méritois peut-être un plus doux procédé.

PHILISTE.

Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre: Je vous dis mon secret, vous me cachez le vôtre, 1850 Et vous ne craignez point d'irriter mon courroux, Lorsque vous me jugez moins généreux que vous! Vous pouvez me céder un objet qui vous aime; Et j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de même, Pour vous en céder un à qui l'amour me rend, 1855 Sinon, trop mal voulu, du moins indifférent. Si vous avez pu naître et noble et magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime; Malgré notre amitié, je m'en dois ressentir: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. 1860

CLÉANDRE.

Vous prenez pour mépris son trop de déférence, Dont il ne faut tirer qu'une pleine assurance Qu'un ami si parfait, que vous osez blâmer, Vous aime plus que lui, sans vous moins estimer. Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage, 1865 Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, Et sortant du péril d'en être inquiété, Remettez-lui, Monsieur, toute sa liberté; Ou si mon mauvais sort vous rend inexorable, Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable: 1870 C'est moi qui me sus hier sauver sur son cheval, Après avoir donné la mort à mon rival. Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène, Et Dorante sans vous se fût tiré de peine, Si devant le prévôt son cœur trop généreux 1875 N'eût voulu méconnoître un homme malheureux.

PHILISTE.

Je ne demande plus quel secret a pu faire Et l'amour de la sœur et l'amitié du frère: Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. Vous lui devez beaucoup, vous ne rendez pas moins: D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable, Et puisque ce duel vous avoit fait coupable, Vous ne pouviez jamais envers un innocent Être plus obligé ni plus reconnoissant. Je ne m'oppose point à votre gratitude; 1885 Et si je vous ai mis en quelque inquiétude, Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer[790], Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquer. On nomme une prison le nœud de l'hyménée; L'amour même a des fers dont l'âme est enchaînée; Vous les rompiez pour moi, je n'y puis consentir[791]: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir[792].

DORANTE.

Ami, c'est là le but qu'avoit votre colère?

PHILISTE.

Ami, je fais bien moins que vous ne vouliez faire.

CLÉANDRE.

Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur. 1895

MÉLISSE.

Vous m'avez fait trembler pour croître mon bonheur.

PHILISTE, à Mélisse[793].

J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flamme, Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. Mais quittons désormais des compliments si vains.

(A Cléandre.)

Votre secret, Monsieur, est sûr entre mes mains; 1900 Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle, Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle[794].

CLITON, seul.

Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir, Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[770] Var. Tu les sais prodiguer. (1645-56)

[771] Var. Vois quelle est sa méthode, et tâche de l'apprendre. (1652-56)

[772] But à but, c'est-à-dire d'une manière égale, sans nous faire réciproquement aucun avantage. C'est un terme de jeu.

[773] Var. Pour l'âme et pour le cœur, autant que tu voudras. (1645-56)

[774] Var. Avec toute assurance il se peut déclarer. (1645-56)

[775] Var. DORANTE, MÉLISSE, CLITON, LYSE. (1645-52)

[776] Var. Si je le puis guérir, ou s'il faut que j'y cède. (1645-56)

[777] Var. Et de quel ennemi je me dois défier. (1645-56) Var. Et de quel ennemi je dois me défier. (1660)

[778] Var. A son injuste loi que faut-il que j'impute? (1645-56)

[779] Var. Du moins avecque vous je puis les partager. (1645-56)

[780] Var. N'aigrissez point ma plaie, elle est assez ouverte. (1645-56)

[781] Var. Et je me résoudrois à lui désobéir, Si je pouvois aussi me résoudre à trahir. (1645-56)

[782] Var. Par ce que je lui dois jugez, dans ma misère, Ce que j'ai dû promettre et ce que je dois faire. (1645-56)

[783] Var. Puisque même à vous voir je vous trahis tous deux: Lui, soutenant vos feux, avecque ma présence; Vous, parlant pour Philiste, avecque mon silence. (1645-56)

[784] Var. Je n'y puis consentir, et n'y sais que répondre. (1645-64)

[785] Var. Vos dames de Paris vous appellent vers elles. (1645-56)

[786] Var. Vous ne m'échappez point, à moins que m'introduire. (1645-56)

[787] Var. [Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents.] Je voudrois toutefois vous dire une nouvelle, Et vous en faire rire en sortant d'avec elle: Chez un de mes amis je viens de rencontrer Certain livre nouveau que je vous veux montrer. [Vous me semblez troublé.] (1645-56)

[788] Var. Vous m'aimez, je l'ai su, Monsieur, de votre bouche. (1645-56)

[789] Var. Jugez par là, Monsieur, quel malheur nous menace. (1645-56)

[790] Var. Si de votre départ j'ai paru me piquer. (1645-56)

[791] Var. Vous les quittiez pour moi, je n'y puis consentir. (1645-56)

[792] Au sujet de ce refrain, critiqué par Voltaire:

Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir,

voyez ci-après l'Appendice, p. 394.

[793] Les mots à Mélisse, et, avant le vers 1900, à Cléandre, manquent dans l'édition originale.

[794] Var. [Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle.] Cher ami, cependant connoissez-vous ceci[794-a]? (Il lui montre le Menteur imprimé.) DOR. Oui, je sais ce que c'est; vous en êtes aussi: Un peu moins que le mien votre nom s'y fait lire; Et si Cliton dit vrai[794-b], nous aurons de quoi rire. C'est une comédie où, pour parler sans fard, Philiste, ainsi que moi, doit avoir quelque part: Au sortir d'écolier, j'eus certaine aventure Qui me met là dedans en fort bonne posture; On la joue au Marais, sous le nom du Menteur. CLIT. Gardez que celle-ci n'aille jusqu'à l'auteur, Et que pour une suite il n'y trouve matière; La seconde, à mon gré, vaudroit bien la première. DOR. Fais-en ample mémoire, et va le lui porter; Nous prendrons du plaisir à la représenter: Entre les gens d'honneur on fait de ces parties, Et je tiens celle-ci pour des mieux assorties. PHIL. Le sujet seroit beau. DOR. Vous n'en savez pas tout. MÉL. Quoi? jouer nos amours ainsi de bout en bout! CLÉAND. La majesté des rois, que leur cour idolâtre, Sans perdre son éclat, monte sur le théâtre: C'est gloire, et non pas honte; et pour moi, j'y consens. PHIL. S'il vous en faut encor des motifs plus puissants, Vous pouvez effacer avec cette seconde Les bruits que la première a laissés dans le monde, Et ce cœur généreux n'a que trop d'intérêt Qu'elle fasse partout connoître ce qu'il est. CLIT. Mais peut-on l'ajuster dans les vingt et quatre heures? DOR. Qu'importe? CLIT. A mon avis, ce sont bien les meilleures; Car, grâces au bon Dieu, nous nous y connoissons; Les poëtes au parterre en font tant de leçons, Et là cette science est si bien éclaircie, Que nous savons que c'est que de péripétie, Catastase, épisode, unité, dénoûment, Et quand nous en parlons, nous parlons congrûment. Donc, en termes de l'art, je crains que votre histoire Soit peu juste au théâtre, et la preuve est notoire: Si le sujet est rare, il est irrégulier; Car vous êtes le seul qu'on y voit marier[794-c]. DOR. L'auteur y peut mettre ordre avec fort peu de peine: Cléandre en même temps épousera Climène; Et pour Philiste, il n'a qu'à me faire une sœur Dont il recevra l'offre avec joie et douceur; Il te pourra toi-même assortir avec Lyse. CLIT. L'invention est juste, et me semble de mise. Ne reste plus qu'un point touchant votre cheval: Si l'auteur n'en rend compte, elle finira mal; Les esprits délicats y trouveront à dire, Et feront de la pièce entre eux une satire, Si de quoi qu'on y parle, autant gros que menu, La fin ne leur apprend ce qu'il est devenu. CLÉAND. De peur que dans la ville il me fit reconnoître, Je le laissai bientôt libre de chercher maître; Mais pour mettre la pièce à sa perfection, L'auteur, à ce défaut, jouera d'invention. DOR. Nous perdons trop de temps autour de sa doctrine; Qu'à son choix, comme lui, tout le monde y raffine; Allons voir comme ici l'auteur m'a figuré, Et rire à mes dépens après avoir pleuré. CLITON, seul. Tout change, et de la joie on passe à la tristesse; Aux plus grands déplaisirs succède l'allégresse. [Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir.] (1645-56)

[794-a] Les éditions de 1648-56 portent avant ce vers: «A Dorante.»

[794-b] Voyez vers 269 et suivants.

[794-c] Ceci pourrait bien être une allusion au triple mariage qui termine la pièce espagnole. Voyez l'Appendice, p. 394 et 395.

APPENDICE.

QUELQUES REMARQUES

SUR

LA SUITE DU MENTEUR,

COMME IMITATION D'UNE COMÉDIE DE LOPE DE VEGA.

Amar sin saber á quien, «Aimer sans savoir qui on aime,» est une des meilleures et des plus agréables comédies de Lope de Vega. Un volume de ses œuvres dramatiques qu'il devait publier lui-même, et qui contient cette pièce, le véritable XXIIe[795], fut donné en 1635, quelques mois après sa mort, par son gendre, à Madrid (in-4º). Mais ce n'est probablement pas cette édition de 1635 qui servit au travail de Corneille. Le même volume apocryphe qui lui avait donné comme étant de Lope la pièce d'Alarcon et qui est de Saragosse, 1630, contient aussi, sans fausse attribution d'auteur cette fois, la comédie, Amar sin saber á quien. C'est la septième du volume. Celle d'Alarcon est la cinquième. Cette circonstance nous offre une raison de plus de conjecturer que Corneille n'avait eu ni le temps ni les moyens de se faire une bibliothèque espagnole bien considérable. En ce genre son fonds pouvait bien se réduire à un très-petit nombre de volumes.

On ignore les dates premières des diverses compositions rassemblées dans l'impression de 1635 dont nous venons de parler; mais dans Amar sin saber á quien nous avons remarqué deux points de repère: une mention familière de Cervantes et du don Quichotte, comme antithèse de la mode des romanceros; et une mention de Lope lui-même, nommé en passant dans le dialogue, où est citée une sentence de ses livres. Il y a d'ailleurs dans l'ensemble assez de vigueur et de fraîcheur pour marquer une période comprise dans les meilleures années du poëte, vingt ans au moins et peut-être plus de trente avant l'édition de 1630, qui doit être la première[796].

Rien absolument dans cette comédie n'a le moindre rapport à la conception dramatique traitée, un peu plus tard, comme nous sommes porté à le croire, dans le Menteur du poëte Alarcon; et Corneille, alors même qu'il regardait les deux comédies comme l'œuvre de Lope, n'a pu leur attribuer la moindre connexion de motif et de sujet. Ici le rôle principal est celui d'un jeune gentilhomme, modèle de générosité. Incarcéré, poursuivi sur de fausses apparences, il s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un duel, dont il n'a été que le témoin involontaire. Plus tard, il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il a découvert que sa dame est recherchée par le noble ami dont le zèle l'a fait sortir de prison. Ces deux situations forment une sorte de roman dramatique, soutenu par une inspiration toujours distinguée, qui n'exclut nullement l'aisance, la grâce, et même la gaieté. Il n'y a point là de place pour un caractère vicieux à corriger, ou à continuer par une suite quelconque. L'idée d'associer la dissimulation généreuse du prisonnier, don Juan de Aguilar, aux fantaisies mensongères du jeune Garcia serait trop fausse pour avoir pu se présenter d'elle-même à l'esprit de Corneille; il faut croire qu'elle lui fut suggérée par un faux calcul de succès; peut-être ne fît-il que suivre le conseil de Jodelet, qui jouait Cliton, et des autres acteurs de la troupe, désireux tous de donner une suite aux recettes lucratives du Menteur. Tout ce qu'il était possible de faire dans ce dessein, d'après ce titre une fois imposé, c'était d'affubler le héros du nom de Dorante, de ramener le babillard Cliton, et l'insignifiant Philiste, en faisant de celui-ci l'ami magnanime qui se sacrifie à son tour, au dénoûment. Les expédients inventés pour combler par des récits rétrospectifs un intervalle de quelques années entre les deux actions dramatiques suffiraient seuls à expliquer le mauvais accueil fait à la seconde: ils présentent une transition doublement choquante, en contre-sens avec ce qui suit et avec ce qui précède: avec le nouveau Dorante, si accompli désormais, et avec l'ancien, en qui ces récits froissent et déshonorent un sujet d'agréables souvenirs. Le poëte, aux deux premiers actes, se prévaut de ces souvenirs pour rappeler épisodiquement son succès des deux années précédentes, et le raconter en vers spirituels, qui méritent d'être lus comme une intéressante curiosité littéraire. Du reste on ne sait que penser de ce Dorante qui, comme on nous le rapporte en un style léger et indifférent, s'est transformé depuis la chute du rideau en un vil fripon, qui a délaissé sa fiancée, volé la dot, causé la mort de son père, pris le deuil à Rome[797], qu'une dernière aventure nous fait retrouver en prison à Lyon, pour y déployer toute la noblesse du personnage inventé par Lope de Vega. Nous ne pouvons concevoir comment une aussi énorme incohérence morale échappe à la censure, très-distraite il est vrai, de Voltaire, quand nous le voyons d'autre part relever avec admiration, en homme du métier, les attachantes données dramatiques dont il aurait voulu voir sortir un chef-d'œuvre, et pour lesquelles il rend, presque à son insu, un vif hommage au poëte espagnol, dont il ne connaissait d'ailleurs que le nom[798].

Mais les données qui, entre les mains exercées de Lope, avaient produit sinon une œuvre modèle, du moins un original et charmant ouvrage, étaient très-difficiles à remanier. Cela est vrai surtout de la double situation sentimentale, fort effacée dans Corneille, que le titre espagnol indique: ces amours réciproques conçus de part et d'autre avant qu'on se soit vu seulement, et sans être justifiés par des circonstances qui éveillent la sympathie ainsi que la curiosité du spectateur. C'est d'un côté la jeune fille induite à secourir le prisonnier par les instances d'un frère qui a sur le cœur tout ce qu'il doit à ce noble inconnu; de l'autre, ce jeune homme recevant d'abord des secours anonymes, avec un romanesque billet de femme, destiné seulement à les faire accepter, puis les messages d'une suivante vive et adroite, puis un portrait, puis une visite voilée, où la mystérieuse mantille finit par s'entr'ouvrir avec tout l'enchantement d'une exquise galanterie. La différence des nuances et des tons ne peut pas se mesurer dans tout ce qui est tenté pour correspondre en français à cette élégante gradation, particulièrement lorsque Mélisse vient se montrer à Dorante sous une coiffe de servante, comme sœur de sa soubrette, et qu'il la fait passer à son tour pour une petite lingère, de ses anciennes amies[799].

Il y a bien aussi dans l'original un valet bouffon qui a beaucoup de sympathie pour l'argent donné, qui fait sa cour à la soubrette avec une gaieté burlesque, et qui commente le mystère de la dame en mauvaise part, la supposant laide et vieille; mais en ce genre tout dépend de la mesure et du goût des plaisanteries, et par malheur le Jodelet (ou Cliton) de Corneille dégrade la scène et abaisse les rôles principaux par des plaisanteries souvent grossières, qu'on n'a point à reprocher au gracioso Limon.

Il était encore inévitable que la fatale loi des unités vint apporter chez nous bien des entraves au vrai développement du drame. L'action commence très-vivement dans l'original par le duel presque sans paroles de deux gentilshommes de Tolède, dont l'un tombe mort, et l'autre, pour s'enfuir, monte sur la mule de don Juan de Aguilar, qui en est descendu pour venir les séparer. Don Juan, trouvé près du mort, se voit arrêté avec son valet par les hommes de police. Rien de plus naturel que de supposer quelques journées d'intervalle pour les allées et venues de la suivante, et pour les avances successives de la jeune Castillane, qui aime et se fait aimer sin saber á quien. Il faut aussi admettre quelque intervalle pour les beaux engagements d'amitié qui se forment entre le prisonnier et ses deux protecteurs, savoir don Fernand, frère de la belle Leonarda, et don Luis de Ribera, l'illustre prétendant, peu agréé; il en faut enfin pour les démarches officieuses de ce dernier, qui obtient un ordre de libération. Vers la fin, il n'était pas indifférent à l'intérêt théâtral de supposer notre héros déjà parti de Tolède pour faire place aux prétentions plus anciennes de son ami; il convenait d'amener la jeune fille désespérée à s'en expliquer franchement, non pas en présence de tous les personnages, réunis en une scène dernière, comme chez Corneille, mais en tête-à-tête avec don Luis, lequel, vivement piqué d'honneur à son tour, se hâte de courir après son ami fugitif. Il le rejoint en poste, à moitié chemin entre Tolède et Madrid, et de là, comme il faut le ramener à sa dame avec toute l'autorité sévère d'un noble Castillan dont il a pu mettre en doute la grandeur d'âme (un Ribera y Guzman!), don Luis, en possession de la grâce officielle, se prévaut de son rôle pour lui enjoindre de le suivre, de retourner à sa prison à Tolède. Ces détails si attachants ne sont pas inutiles à connaître pour expliquer, sinon pour justifier, l'effet purement oratoire et subtil arrangé par Corneille, et que Voltaire traitait rigoureusement quand il disait[800]: «Ce refrain, Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir, est encore plus froid que le caractère de Philiste; et cette petite finesse anéantit tout le mérite que pouvait avoir Philiste en se sacrifiant pour son ami.» Il est certain que l'artifice énigmatique des paroles n'est pas aussi contourné dans l'original, où d'ailleurs l'action, par plus de mouvement et de puissance, fait de cet artifice une véritable beauté.

Une habitude ordinaire dans ces fables espagnoles, c'est le soin que mettent les auteurs à les compléter, sans craindre de les compliquer. Deux ou trois mariages ne sont jamais trop à la fin de ces comédies[801].

Il faut donc marier don Fernando, frère de doña Leonarda; pour cela est introduite une jeune Lisarda, un peu inconsidérée, qui a été cause du duel avec le querelleur don Pedro, mort au commencement de la pièce. Corneille n'avait point tort d'écarter cette figure légère et surabondante, ainsi que les petites complications qu'elle amène.

Ou lit au troisième acte de la comédie française[802] des stances qui ne sont point imitées de l'espagnol, mais dont l'idée a pu être suggérée par une émulation de luxe métrique, Lope ayant embelli sa pièce de trois sonnets et de quelques variétés de versification, où l'on distingue, à la troisième journée, deux tirades, très-bien faites, de récit et de complainte, en endechas, vers de cinq syllabes. Diverses parties de la diction de Corneille annoncent aussi beaucoup de soin, surtout les vers encore célèbres sur la sympathie[803], où, pour le dire en passant, se trouve une mention de l'Astrée de d'Urfé, correspondant de loin à la jolie scène espagnole où est mentionné le don Quichotte. Mais nous demeurons en peine de comprendre la supériorité que notre auteur attribue en général aux vers de la Suite sur ceux du Menteur[804], si ce jugement hasardé n'est pas un sophisme de consolation à l'usage du poëte, moins heureux au second essai qu'au premier. Toujours est-il que nous ne trouverions pas à citer ici de ces luttes brillantes de traduction et d'imitation comme celles qui se sont fait admirer dans la pièce précédente. Cela peut tenir en partie à la manière de Lope, plus glissante, d'un vol plus léger que celle d'Alarcon, et généralement moins adaptée aux allures de Corneille.

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