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Chapitre 1

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les numéros omis dans l'original sont également omis dans cette version.

[Illustration:

ASSOCIATION des anciens élèves du Lycée LOUIS-LE-GRAND]

LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION

DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

TOME V

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME CINQUIÈME

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN 1862

THÉODORE VIERGE ET MARTYRE TRAGÉDIE CHRÉTIENNE 1645

NOTICE.

Tous les historiens de notre scène et tous les éditeurs de Corneille s'accordent à dire que Théodore fut mise au théâtre en 1645[1]. Elle n'y demeura pas longtemps. «La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat,» dit notre poëte avec sa franchise habituelle[2]. A en croire l'auteur du Journal du Théâtre françois[3], cette pièce fut jouée par «les comédiens du Roi» et n'eut que cinq représentations. Il est certain du moins qu'elle n'a pas été reprise à Paris. En effet, Corneille, après avoir remarqué, dans l'Examen de la Suite du Menteur[4], que cette dernière pièce y fut rejouée, mais qu'elle ne fut pas représentée par les comédiens de province, ajoute: «Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.»

«On ne put souffrir dans Théodore, dit Fontenelle, la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même[5]?» A cette occasion Fontenelle rappelle les singulières libertés de Hardy. Peut-être eût-il mieux valu citer la Tragedie de sainte Agnès, par le sieur d'Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet tout à fait analogue à celui de Théodore, trente ans avant la représentation de cette pièce. Quoique, dans la dédicace adressée «A noble et vertueuse dame Françoise d'Averton,» l'auteur nous apprenne qu'il n'agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et qu'il n'a eu «d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu,» on trouve dans son ouvrage des scènes que nous n'oserions citer, et dont l'Argument placé dans l'Appendice qui suit Théodore donnera une idée plus que suffisante. Cette tragédie, imprimée à Rouen par David du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12; Pierre Troterel, sieur d'Aves, qui en est l'auteur, n'a pas composé moins d'une dizaine de pièces, dont la dernière est de 1627. On ne sait presque rien sur lui, mais dans l'épigramme suivante il nous a appris lui-même qu'il était Normand[6]:

Il faut, lecteur, que je te die Que je demeure en Normandie. Le lieu de ma nativité Est près Falaise, du côté Où le soleil commence à luire, A l'opposite du zéphire.

Il semble bien difficile que Corneille n'ait pas entendu parler de lui et n'ait pas connu son Agnès[7]; peut-être y a-t-il puisé la malheureuse idée de mettre en scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution; en tout cas, il n'y a pas pris autre chose, car son plan est tout différent, et le détail que nous allons rappeler, le seul qui puisse donner lieu à un rapprochement, se présente assez naturellement pour qu'il soit inutile de supposer une réminiscence du pitoyable ouvrage du sieur d'Aves.

Dans la pièce de Corneille[8], Théodore dit au prince dont elle est aimée:

Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose. Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

On doit croire que l'acteur fait un geste d'étonnement qui n'est pas signalé par Corneille dans les jeux de scène, très-peu nombreux, qu'il a indiqués. Aussitôt la jeune fille reprend:

Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux. Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois.

Dans la pièce du sieur d'Aves, cette courte méprise, si discrètement indiquée par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agnès commence par s'exprimer ainsi[9]:

Je ne suis plus à moi, je suis à mon époux, Lequel vous passe autant en vertus et richesse, En parfaites beautés, en esprit, en adresse, En pouvoir, en justice, en superbe grandeur, Voire en ferme constance et amoureuse ardeur, Que l'on voit surpasser un prince magnifique Un simple gentilhomme ou bien quelque rustique; Bref, qu'en dirai-je plus? son père est le vrai Dieu, Et lui-même est tenu pour tel en ce bas lieu.

Elle amplifie encore fort longuement cette déclaration si claire; mais le Prince n'y comprend rien, et dans la scène suivante il s'écrie:

Oui, par le dieu Pluton, je le ferai mourir, Quand bien un escadron, viendroit le secourir, Ce mignon, ce beau fils que son âme trop folle Appelle son grand Dieu, son sauveur, son idole, Tant le vin de l'amour qu'elle a humé sans eau A donné dans son casque[10] et troublé son cerveau.

Une telle citation dispense de toute autre, et personne après cela ne nous fera un reproche de ne pas nous arrêter davantage à la Sainte Agnès de Troterel.

On comprend qu'on n'ait point gardé le souvenir des acteurs qui ont joué d'original dans Théodore. On ne trouve nulle part le moindre renseignement à ce sujet.

La première édition de la pièce de Corneille a pour titre: THÉODORE, VIERGE ET MARTYRE, tragédie chrestienne. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais.... M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy.

Elle forme un volume in-4º de 4 feuillets et 128 pages. L'achevé d'imprimer est du dernier jour d'octobre; le privilége a été accordé le 17 avril à Toussainct Quinet, qui «a associé avec lui» Antoine de Sommaville et Augustin Courbé.

«Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont... beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église[11].» Cette réflexion pourrait s'appliquer tout aussi bien à Théodore; et il est permis de croire que, malgré son peu de succès, la pièce de Corneille ajouta un intérêt tout profane à la pieuse curiosité qu'excita la translation des reliques de la sainte dans le monastère des Ursulines de Caen.

L'auteur d'une relation contemporaine, où l'on trouve, comme il arrive trop souvent, plus de prétentions oratoires que de faits et de détails curieux, s'exprime en ces termes au sujet de cette translation: «Un excellent religieux.... ayant porté aux pieds du saint-père le pape Alexandre VII les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles (les Ursulines de Caen), et lui ayant demandé pour elles, avec sa bénédiction, quelque portion de tant d'aimables et pieux trésors, pour enrichir leur église et enflammer leur dévotion, ce digne successeur du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna autrefois à Dieu le cœur de sainte Théodore, lui en accorda le corps pour ces dames[12].» L'instrument qui constate l'authenticité des reliques est daté de Rome du 19 décembre 1655, et le procès-verbal de l'ouverture de la châsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 22 juillet 1656; il constate que cette cérémonie a eu lieu en présence de Son Altesse[13] et de Mme de Longueville avec la plus grande solennité[14].

[1] Voyez tome IV, p. 399 et 400, note 2.--«Sur la fin de 1645,» dit Voltaire.

[2] Voyez ci-après, p. 8.

[3] Tome II, fol. 889 verso.

[4] Voyez tome IV, p. 286.

[5] Œuvres, tome III, p. 106 et 107.

[6] Cette épigramme est reproduite dans le Dictionnaire portatif des théâtres. Paris, 1754, p. 533.

[7] Il nomme sainte Agnès dans le cinquième acte de Théodore, scène V, vers 1639.

[8] Acte III, scène III, vers 868-873.

[9] Acte II, scène I.

[10] On lit dans les Études de philologie comparée sur l'argot, de M. Francisque Michel, l'article suivant: «CASQUETTE. IVRE, gris. Ce mot doit son origine à une expression proverbiale et figurée qui avait cours au seizième siècle: «Ils furent ensemble dans un cabaret boire quelques bons pots de vin... dont ils s'en donnèrent tanquam sponsus, ce qui veut dire en bon françois, jusqu'aux yeux; si bien que ce malheureux Jean s'en donna dans le casque.» (L'Art de plumer la poulle sans crier, IXe avanture, p. 103.) L'auteur aurait pu, on le voit, ajouter à ce curieux exemple une autorité tragique.

[11] Voyez tome III, p. 475.

[12] Connoissance plus particulière du nouueau thresor apporté de Rome en cette ville de Caen, ou Discours sur ce qui se trouue chez les anciens autheurs de la bien-heureuse sainte Theodore vierge et martyre romaine dont les reliques transferées de Rome sont honorées dans la chapelle du monastere de Sainte-Ursule. Dedié aux Dames de ce monastere. Par M. G. Marcel, prestre et curé de Basly. Caen, Claude le Blanc, 1658, in-8º.

[13] Henri II d'Orléans, duc de Longueville, gouverneur de Normandie.

[14] Nous devons la communication de ces deux pièces manuscrites, tirées d'un recueil de miscellanées appartenant à la Bibliothèque de Caen, à l'obligeance de M. Chatel, bibliothécaire de cette ville.

A MONSIEUR L.P.C.B.[15].

MONSIEUR,

Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie: sa représentation n'a pas eu grand éclat; et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l'idée de la prostitution que l'on n'a pu souffrir[16], quoiqu'on sût bien qu'elle n'auroit pas d'effet, et que pour en exténuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; et certes il y a de quoi congratuler à la pureté de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise[17], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut, si j'eusse figuré les troubles qu'elle y ressentit[18] au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux[19]. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que j'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon adresse, la modestie de notre scène a désavoué, comme indigne d'elle, ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître. Après cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritoient que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude[20]; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre cette condamnation[21] jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de piété. J'aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long: vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être. Il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que pour peine de la trop facile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que sans faire aucun effort pour les guérir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obligé serviteur,

CORNEILLE.

[15] Il est probable que Corneille, découragé par le mauvais succès de Théodore, n'a présenté cette pièce à personne, et qu'il n'a écrit cette sorte d'épître dédicatoire que pour tenir lieu d'un avis au lecteur.

[16] D'Aubignac s'exprime ainsi à ce sujet dans sa Pratique du théâtre (p. 78-80), publiée un an après Théodore: «Il ne faut pas s'imaginer que toutes les belles histoires puissent heureusement paroître sur la scène, parce que souvent toute leur beauté dépend de quelque circonstance que le théâtre ne peut souffrir.... La Théodore de M. Corneille, par cette même raison, n'a pas eu le succès ni toute l'approbation qu'elle méritoit. C'est une pièce dont la constitution est très-ingénieuse, où l'intrigue est bien conduite et bien variée, où ce que l'histoire donne est fort bien manié, où les changements sont fort judicieux, où les mouvements et les vers sont dignes du nom de l'auteur. Mais parce que tout le théâtre tourne sur la prostitution de Théodore, le sujet n'en a pu plaire. Ce n'est pas que les choses ne soient expliquées par des manières de parler fort modestes et des adresses fort délicates; mais il faut avoir tant de fois dans l'imagination cette fâcheuse aventure, et surtout dans les récits du quatrième acte, qu'enfin les idées n'y peuvent être sans dégoût.» Dans l'exemplaire que d'Aubignac avait préparé pour une nouvelle édition, il a substitué «qu'il en promettoit» à «qu'elle méritoit,» et a fait disparaître tout ce qui adoucissait la rigueur de sa critique.

[17] Voyez l'Appendice, troisième partie.

[18] VAR. (édit. de 1652-1656): les troubles qu'elle ressentit.

[19] Aperite aurem, virgines; «prêtez l'oreille, vierges.» Voyez ci-après la troisième partie de l'Appendice, p. 109.

EXAMEN.

La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en d'autres ouvrages pour le contredire en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution, qu'on n'a pu souffrir, bien qu'on sût assez qu'elle n'auroit point d'effet, et que pour en exténuer l'horreur, j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; pouvant dire du quatrième acte de cette pièce, que je ne crois pas en avoir fait aucun où les diverses passions soient ménagées avec plus d'adresse, et qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d'un excellent acteur. Dans cette disgrâce, j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise[22], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir cette vierge dans le lieu infâme[23]? si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme pendant qu'elle y fut? si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher cette éloquence qui convertit saint Augustin, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que je l'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon industrie, la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître[24].

Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu'à dire que cette fâcheuse idée aye été le seul défaut de ce poëme. A le bien examiner, s'il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid: elle n'a aucune passion qui l'agite; et là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devroit éclater le plus, c'est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur, que cette scène, bien que très-courte[25], ne laisse pas d'ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni bras[26], et par conséquent point d'action[27].

Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans Polyeucte, et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa femme, et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que dans l'âme il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quand il les voit prêts à s'entre-immoler l'un à l'autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. La connoissance que Placide, son fils, a de cette bassesse d'âme, fait qu'il le regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne s'adresser à lui pour obtenir ce qu'il souhaite en faveur de sa maîtresse, sachant bien qu'il le feroit inutilement. Il aime mieux se jeter aux pieds de cette marâtre impérieuse, qu'il hait et qu'il a bravée, que de perdre des prières et des soupirs auprès d'un père qui l'aime dans le fond de l'âme et n'oseroit lui rien accorder.

Le reste est assez ingénieusement conduit; et la maladie de Flavie, sa mort, et les violences des désespoirs de sa mère qui la venge, ont assez de justesse. J'avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement; et j'eusse été ridicule si j'eusse fait faire au sang de ces martyrs le même effet sur les cœurs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polyeucte sur ceux de Félix et de Pauline. La mort de Théodore peut servir de preuve à ce que dit Aristote, que, quand un ennemi tue son ennemi, il ne s'excite par là aucune pitié dans l'âme des spectateurs[28]. Placide en peut faire naître, et purger ensuite ces forts attachements d'amour qui sont cause de son malheur; mais les funestes désespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l'une ni l'autre ne fasse de pitié, sont encore plus capables de purger l'opiniâtreté à faire des mariages par force, et à ne se point départir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille entre des enfants dont les volontés ne s'y conforment point quand ils sont venus en âge de l'exécuter.

L'unité de jour et de lieu se rencontre en cette pièce; mais je ne sais s'il n'y a point une duplicité d'action, en ce que Théodore, échappée d'un péril, se rejette dans un autre de son propre mouvement[29]. L'histoire le porte; mais la tragédie n'est pas obligée de représenter toute la vie de son héros ou de son héroïne, et doit ne s'attacher qu'à une action propre au théâtre. Dans l'histoire même, j'ai trouvé toujours quelque chose à dire en cette offre volontaire qu'elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d'échapper de la prostitution, et n'avoit aucune assurance qu'on ne l'y condamneroit point de nouveau, et qu'on accepteroit sa vie en échange de sa pudicité qu'on avoit voulu sacrifier. Je l'ai sauvée de ce péril, non-seulement par une révélation de Dieu qu'on se contenteroit de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras, voudroit obstinément du sang pour sa vengeance; mais avec toutes ces précautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette duplicité de péril, après l'avoir condamnée dans l'Horace. La seule couleur qui pourroit y servir de prétexte, c'est que la pièce ne seroit pas achevée si on ne savoit ce que devient Théodore après être échappée de l'infamie, et qu'il n'y a point de fin glorieuse ni même raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique: du moins l'imagination ne m'en offre point. Si les maîtres de l'art veulent consentir que cette nécessité de faire connoître ce qu'elle devient suffise pour réunir ce nouveau péril à l'autre, et empêcher qu'il n'y aye duplicité d'action, je ne m'opposerai pas à leur jugement; mais aussi je n'en appellerai pas quand ils la voudront condamner.

[20] «Per omnes pæne civitates cadunt theatra, caveæ turpitudinum et publicæ professiones flagitiorum.» (De consensu evangelistarum, lib. I, cap. LI.)

[21] VAR. (édit. de 1652 et de 1655): condemnation.

[22] Corneille s'est plus rapproché du récit de Métaphraste que de celui de saint Ambroise; cependant c'est ce dernier qu'il a suivi en plaçant le lieu de sa tragédie à Antioche et non à Alexandrie. On trouvera les deux relations dans l'Appendice de Théodore.

[23] Les éditions de 1660 et de 1663, les deux premières où se trouve l'Examen, ont infamé, au lieu d'infâme. Est-ce, comme il paraît probable, le participe du verbe infamer, qu'on lit dans le Dictionnaire de Nicot, ou une faute commune à ces deux impressions?

[24] Jusqu'ici l'Examen reproduit presque textuellement l'Épître qui précède. Nous y renvoyons pour les notes.--Voyez tome IV, p. 418, note 5.

[25] C'est la cinquième de l'acte V.

[26] VAR. (édit. de 1660): ni jambe ni bras.

[27] Dans l'édition de 1660, c'est-à-dire dans la première où se trouve l'Examen, cette phrase n'est pas placée ici, mais à la suite de la deuxième phrase du cinquième alinéa (p. 14), après les mots: «....qu'à une action propre au théâtre.»

[28] Voyez le Discours de la tragédie, tome I, p. 65.

[29] Voyez le Discours des trois unités, tome I, p. 98 et 99.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE THÉODORE.

ÉDITION SÉPARÉE.

1646 in-4º.

RECUEILS.

1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1681 in-12.

ACTEURS.

VALENS, gouverneur d'Antioche. PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Théodore[30]. CLÉOBULE, ami de Placide. DIDYME, amoureux de Théodore. PAULIN, confident de Valens. LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine. MARCELLE, femme de Valens. THÉODORE, princesse d'Antioche. STÉPHANIE, confidente de Marcelle[31].

La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.

[30] Les mots et amoureux de Théodore manquent dans les éditions de 1646-1664.

[31] A cette liste il faut ajouter AMYNTAS, personnage muet, qui est nommé dans la scène IV de l'acte IV, et qui paraît dans la scène V du même acte.--Les seuls noms que Corneille ait trouvés dans Métaphraste sont ceux de Théodore et de Dydyme.

THÉODORE, VIERGE ET MARTYRE.

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, CLÉOBULE.

PLACIDE.

Il est vrai, Cléobule, et je veux l'avouer, La fortune me flatte assez pour m'en louer: Mon père est gouverneur de toute la Syrie; Et comme si c'étoit trop peu de flatterie, Moi-même elle m'embrasse, et vient de me donner[32], 5 Tout jeune que je suis, l'Égypte à gouverner. Certes, si je m'enflois de ces vaines fumées Dont on voit à la cour tant d'âmes si charmées, Si l'éclat des grandeurs avoit pu me ravir, J'aurois de quoi me plaire et de quoi m'assouvir. 10 Au-dessous des Césars, je suis ce qu'on peut être: A moins que de leur rang le mien ne sauroit croître; Et pour haut qu'on ait mis des titres si sacrés[33], On y monte souvent par de moindres degrés. Mais ces honneurs pour moi ne sont qu'une infamie, 15 Parce que je les tiens d'une main ennemie, Et leur plus doux appas qu'un excès de rigueur[34], Parce que pour échange on veut avoir mon cœur. On perd temps toutefois, ce cœur n'est point à vendre. Marcelle, en vain par là tu crois gagner un gendre: 20 Ta Flavie à mes yeux fait toujours même horreur. Ton frère Marcellin peut tout sur l'Empereur; Mon père est ton époux, et tu peux sur son âme Ce que sur un mari doit pouvoir une femme: Va plus outre, et par zèle ou par dextérité, 25 Joins le vouloir des Dieux à leur autorité; Assemble leur faveur, assemble leur colère: Pour aimer je n'écoute Empereur, Dieux, ni père; Et je la trouverois un objet odieux Des mains de l'Empereur, et d'un père, et des Dieux. 30

CLÉOBULE.

Quoique pour vous Marcelle ait le nom de marâtre, Considérez, Seigneur, qu'elle vous idolâtre: Voyez d'un œil plus sain ce que vous lui devez. Les biens et les honneurs qu'elle vous a sauvés. Quand Dioclétian fut maître de l'empire.... 35

PLACIDE.

Mon père étoit perdu, c'est ce que tu veux dire. Sitôt qu'à son parti le bonheur eut manqué, Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué; On vit à Marcellin sa dépouille donnée: Il sut la racheter par ce triste hyménée[35]; 40 Et forçant son grand cœur à ce honteux lien, Lui-même il se livra pour rançon de son bien. Dès lors on asservit jusques à mon enfance: De Flavie avec moi l'on conclut l'alliance, Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous 45 Un destin que tout autre auroit trouvé fort doux. La dignité du fils, comme celle du père, Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère; Mais à la regarder de l'œil dont je la vois, Ce n'est qu'un joug pompeux qu'on veut jeter sur moi. 50 On élève chez nous un trône pour sa fille; On y sème l'éclat dont on veut qu'elle brille; Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet Qu'un infâme dépôt des présents qu'on lui fait.

CLÉOBULE.

S'ils ne sont qu'un dépôt du bien qu'on lui veut faire[36], 55 Vous en êtes, Seigneur, mauvais dépositaire, Puisqu'avec tant d'efforts on vous voit travailler A mettre ailleurs l'éclat dont elle doit briller. Vous aimez Théodore, et votre âme ravie Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie: 60 C'est là le fondement de votre aversion.

PLACIDE.

Ce n'est point un secret que cette passion: Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie; Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie, Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur, 65 Menace de tout perdre auprès de l'Empereur. Comme de ses faveurs, je ris de sa colère: Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire, Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir, Et je laisse au hasard le soin de l'avenir. 70 Je me plais à braver cet orgueilleux courage: Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage; Son âme impérieuse et prompte à fulminer Ne sauroit me haïr jusqu'à m'abandonner[37]. Souvent elle me flatte alors que je l'offense, 75 Et quand je l'ai poussée à quelque violence, L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets, Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits. Je la plains toutefois; et plus à plaindre qu'elle[38], Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle, 80 Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi, Me rend tous les mépris que Flavie a de moi[39]. Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne[40]: L'une me persécute, et l'autre me dédaigne; Je hais qui m'idolâtre, et j'aime qui me fuit, 85 Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice, Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé qui sans discrétion Verse l'antipathie et l'inclination. 90 Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable[41], Que peut voir Théodore en moi de méprisable? Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur De préférer Didyme au fils du gouverneur.

CLÉOBULE.

Comme elle je suis né, Seigneur, dans Antioche, 95 Et par les droits du sang je lui suis assez proche; Je connois son courage, et vous répondrai bien Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écoute rien, Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse[42] Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse. 100 Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux En reçoit chaque jour plus de mépris que vous; Mais quand même ses feux répondroient à vos flammes, Qu'une amour mutuelle uniroit vos deux âmes, Voyez où cette amour vous peut précipiter, 105 Quel orage sur vous elle doit exciter, Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle[43]. Souffrez que son parent vous die enfin pour elle[44]....

PLACIDE.

Ah! si je puis encor quelque chose sur toi, Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi; 110 Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père, Ou que s'il se rendoit d'une humeur trop sévère, L'Égypte où l'on m'envoie est un asile ouvert Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert. Là, saisis d'un rayon des puissances suprêmes, 115 Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes. Quelques noires vapeurs que puissent concevoir Et la mère et la fille ensemble au désespoir, Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes, Sans venir jusqu'à nous, crèvera sur leurs têtes, 120 Et nous érigerons en cet heureux séjour De leur rage impuissante un trophée à l'amour. Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade: Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade; Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur: 125 Son dédain est peut-être un effet de sa peur[45]; Et si tu lui pouvois arracher cette crainte, Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte, Tu pourrois.... Mais je vois Marcelle qui survient.

SCÈNE II.

MARCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce mauvais conseiller toujours vous entretient? 130

PLACIDE.

Vous dites vrai, Madame, il tâche à me surprendre; Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre.

MARCELLE.

Il vous parle d'aimer?

PLACIDE.

Contre mon sentiment.

MARCELLE.

Levez, levez le masque et parlez franchement: De votre Théodore il est l'argent fidèle; 135 Pour vous mieux engager elle fait la cruelle, Vous chasse en apparence, et pour vous retenir, Par ce parent adroit vous fait entretenir.

PLACIDE.

Par ce fidèle agent elle est donc mal servie[46]: Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie; 140 Et ce parent adroit en matière d'amour Agit contre son sang pour mieux faire sa cour. C'est, Madame, en effet, le mal qu'il me conseille; Mais j'ai le cœur trop bon pour lui prêter l'oreille.

MARCELLE.

Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu. 145

PLACIDE.

L'objet où vont mes vœux seroit digne d'un dieu.

MARCELLE.

Il est digne de vous, d'une âme vile et basse.

PLACIDE.

Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse. Ne blâmez que Flavie: un cœur si bien placé D'une âme vile et basse est trop embarrassé; 150 D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite, Et me prive d'un bien qui passe mon mérite.

MARCELLE.

Avec quelle arrogance osez-vous me parler?

PLACIDE.

Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler, C'est de cette arrogance un mauvais témoignage. 155 Je ne me puis, Madame, abaisser davantage.

MARCELLE.

Votre respect est rare, et fait voir clairement Que votre humeur modeste aime l'abaissement. Eh bien! puisqu'à présent j'en suis mieux avertie, Il faudra satisfaire à cette modestie: 160 Avec un peu de temps nous en viendrons à bout.

PLACIDE.

Vous ne m'ôterez rien, puisque je vous dois tout. Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire.

MARCELLE.

Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire[47].

PLACIDE.

Je n'en changerai point pour la perte d'un bien 165 Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

MARCELLE.

Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte. Mais je saurai punir cette âme trop ingrate; Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés, Je vous ôterai plus que vous ne me devez. 170

PLACIDE.

La menace est obscure; expliquez-la, de grâce.

MARCELLE.

L'effet expliquera le sens de la menace. Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris, Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils: Vous me devez l'Égypte, et Valens Antioche. 175

PLACIDE.

Nous ne vous devons rien après un tel reproche. Un bienfait perd sa grâce à le trop publier[48]: Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier.

MARCELLE.

Je l'oublierois, ingrat, si pour tant de puissance Je recevois de vous quelque reconnoissance. 180

PLACIDE.

Et je me souviendrois jusqu'aux derniers abois, Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

MARCELLE.

Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre?

PLACIDE.

Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

MARCELLE.

Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu'il reçoit?

PLACIDE.

S'avouant redevable il rend tout ce qu'il doit.

MARCELLE.

Tous les ingrats en foule iront à votre école[49], Puisqu'on y devient quitte en payant de parole.

PLACIDE.

Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez: Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez. 190

MARCELLE.

Que seriez-vous sans moi?

PLACIDE.

Sans vous? ce que nous sommes. Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes; Et mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang Où l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

MARCELLE.

Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête? 195

PLACIDE.

Par là votre artifice en fit votre conquête.

MARCELLE.

Ainsi de ma faveur vous nommez les effets?

PLACIDE.

Un autre ami peut-être auroit bien fait sa paix; Et si votre faveur pour lui s'est employée, Par son hymen, Madame, il vous a trop payée. 200 On voit peu d'unions de deux telles moitiés; Et la faveur à part, on sait qui vous étiez.

MARCELLE.

L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence!

PLACIDE.

Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

MARCELLE.

Quoi? vous tranchez ici du nouveau gouverneur? 205

PLACIDE.

De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

MARCELLE.

Considérez donc mieux quelle main vous y porte: L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

PLACIDE.

Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi, Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi. 210

MARCELLE.

Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

PLACIDE.

Plus je reçois d'honneurs, moins je dois être esclave.

MARCELLE.

Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.

PLACIDE.

Je le conserverai, Madame, avec grand soin; Et votre grand pouvoir en chassera la vie 215 Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

MARCELLE.

J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

PLACIDE.

Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

MARCELLE.

Je joindrai de si près l'effet à la menace, Que sa perte aujourd'hui me quittera la place. 220

PLACIDE.

Vous perdrez aujourd'hui....

MARCELLE.

Théodore à vos yeux. M'entendez-vous, Placide? Oui, j'en jure les Dieux Qu'aujourd'hui mon courroux, armé contre son crime, Au pied de leurs autels en fera ma victime.

PLACIDE.

Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels 225 Que je la vengerai jusque sur leurs autels[50]. Je jure plus encor, que si je pouvois croire Que vous eussiez dessein d'une action si noire, Il n'est point de respect qui pût me retenir[51] D'en punir la pensée et de vous prévenir; 230 Et que pour garantir une tête si chère, Je vous irois chercher jusqu'au lit de mon père. M'entendez-vous, Madame? Adieu: pensez-y bien; N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien; Autrement ce beau sang en fera verser d'autre, 235 Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre[52].

SCÈNE III.

MARCELLE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil? As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil? Et pourrois-je épargner cette insolente vie, Si sa perte n'étoit la perte de Flavie, 240 Dont le cruel destin prend un si triste cours Qu'aux jours de ce barbare il attache ses jours?

STÉPHANIE.

Je tremble encor de voir où sa rage l'emporte.

MARCELLE.

Ma colère en devient et plus juste et plus forte, Et l'aveugle fureur dont ses discours sont pleins 245 Ne m'arrachera pas ma vengeance des mains.

STÉPHANIE.

Après votre vengeance appréhendez la sienne.

MARCELLE.

Qu'une indigne épouvante à présent me retienne! De ce feu turbulent l'éclat impétueux N'est qu'un foible avorton d'un cœur présomptueux. 250 La menace à grand bruit ne porte aucune atteinte, Elle n'est qu'un effet d'impuissance et de crainte; Et qui si près du mal s'amuse à menacer Veut amollir le coup qu'il ne peut repousser.

STÉPHANIE.

Théodore vivante, il craint votre colère; 255 Mais voyez qu'il ne craint que parce qu'il espère; Et c'est à vous, Madame, à bien considérer Qu'il cessera de craindre en cessant d'espérer.

MARCELLE.

Si l'espoir fait sa peur, nous n'avons qu'à l'éteindre[53]: Il cessera d'aimer aussi bien que de craindre. 260 L'amour va rarement jusque dans un tombeau S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau. Hasardons; je ne vois que ce conseil à prendre. Théodore vivante, il n'en faut rien prétendre; Et Théodore morte, on peut encor douter 265 Quel sera le succès que tu veux redouter. Quoi qu'il arrive enfin, de la sorte outragée, C'est un plaisir bien doux que de se voir vengée. Mais dis-moi, ton indice est-il bien assuré?

STÉPHANIE.

J'en réponds sur ma tête, et l'ai trop avéré. 270

MARCELLE.

Ne t'oppose donc plus à ce moment de joie Qu'aujourd'hui par ta main le juste ciel m'envoie. Valens vient à propos, et sur tes bons avis Je vais forcer le père à me venger du fils.

SCÈNE IV.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Jusques à quand, Seigneur, voulez-vous qu'abusée 275 Au mépris d'un ingrat je demeure exposée, Et qu'un fils arrogant sous votre autorité Outrage votre femme avec impunité? Sont-ce là les douceurs, sont-ce là les caresses Qu'en faisoient à ma fille espérer vos promesses, 280 Et faut-il qu'un amour conçu par votre aveu Lui coûte enfin la vie et vous touche si peu?

VALENS.

Plût aux Dieux que mon sang eût de quoi satisfaire Et l'amour de la fille et l'espoir de la mère, Et qu'en le répandant je lui pusse gagner 285 Ce cœur dont l'insolence ose la dédaigner! Mais de ses volontés le ciel est le seul maître: J'ai promis de l'amour, il le doit faire naître. Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir, Et je pense être quitte y faisant mon pouvoir. 290

MARCELLE.

Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence[54], C'est avec son orgueil être d'intelligence; Aussi bien que le fils, le père m'est suspect, Et vous manquez de foi, comme lui de respect. Ah! si vous déployiez[55] cette haute puissance 295 Que donnent aux parents les droits de la naissance....

VALENS.

Si la haine et l'amour lui doivent obéir, Déployez-la, Madame, à le faire haïr. Quel que soit le pouvoir d'un père en sa famille, Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille? 300 Et si vous n'en pouvez vaincre la passion[56], Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion[57]?

MARCELLE.

Elle tâche à se vaincre, et son cœur y succombe; Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe.

VALENS.

Elle n'a toutefois que l'amour à dompter; 305 Et Placide bien moins se pourroit surmonter, Puisque deux passions le font être rebelle: L'amour pour Théodore, et la haine pour elle.

MARCELLE.

Otez-lui Théodore; et son amour dompté, Vous dompterez sa haine avec facilité. 310

VALENS.

Pour l'ôter à Placide il faut qu'elle se donne. Aime-t-elle quelque autre?

MARCELLE.

Elle n'aime personne. Mais qu'importe, Seigneur, qu'elle écoute aucuns vœux? Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux.

VALENS.

Quoi, Madame? abuser ainsi de ma puissance! 315 A votre passion immoler l'innocence! Les Dieux m'en puniroient.

MARCELLE.

Trouvent-ils innocents Ceux dont l'impiété leur refuse l'encens? Prenez leur intérêt: Théodore est chrétienne: C'est la cause des Dieux, et ce n'est plus la mienne. 320

VALENS.

Souvent la calomnie....

MARCELLE.

Il n'en faut plus parler, Si vous vous préparez à le dissimuler. Devenez protecteur de cette secte impie Que l'Empereur jamais ne crut digne de vie; Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui[58]; 325 Mais songez qu'il me reste un frère auprès de lui[59].

VALENS.

Sans en importuner l'autorité suprême, Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-même: Agissez en ma place, et faites-la venir[60]; Quand vous la convaincrez, je saurai la punir; 330 Et vous reconnoîtrez que dans le fond de l'âme Je prends comme je dois l'intérêt d'une femme.

MARCELLE.

Puisque vous le voulez, j'oserai la mander: Allez-y, Stéphanie, allez sans plus tarder.

(Stéphanie s'en va, et Marcelle continue à parler à Valens.)

Et si l'on m'a flattée avec un faux indice, 335 Je vous irai moi-même en demander justice.

VALENS.

N'oubliez pas alors que je la dois à tous, Et même à Théodore, aussi bien comme à vous.

MARCELLE.

N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse.

(Valens s'en va, et Marcelle continue.)

Il est temps que Flavie ait part à l'allégresse: 340 Avec cette espérance allons la soulager. Et vous, Dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger, Agréez ma victime, et pour finir ma peine, Jetez un peu d'amour où règne tant de haine; Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire à son tour[61], 345 Jetez un peu de haine où règne tant d'amour.

FIN DU PREMIER ACTE

[32] Var. Moi-même elle m'embrasse, et me vient de donner. (1646-56)

[33] Var. Et si de cet espoir je voulois me flatter, Par de moindres degrés on en voit y monter. Mais je tiens ces honneurs à titre d'infamie. (1646-56)

[34] Var. Et leur plus doux appas n'a pour moi que rigueur. (1646-56)

[35] Var. Il en rompit le coup par ce triste hyménée; Et par raison d'État il sut, dans son malheur, Se racheter du frère en épousant la sœur. (1646-56)

[36] Var. S'ils ne sont qu'un dépôt des biens qu'on lui veut faire. (1646-56)

[37] Var. Ne me sauroit haïr jusqu'à m'abandonner. (1646-56)

[38] Var. Je la plains, sa Flavie; et plus à plaindre qu'elle. (1646-64)

[39] Var. Me rend tous les mépris qu'elle reçoit de moi. (1646-64)

[40] Var. Ainsi par toutes deux mon sort me persécute: L'une me sollicite, et l'autre me rebute. (1646-56)

[41] Var. Mais que voit Théodore en moi de méprisable? Puisqu'on m'adore ailleurs, encor dois-je être aimable. Elle aime, elle aime un autre, et s'impute à bonheur. (1646-56)

[42] Var. Et que dans la rigueur dont votre amour l'accuse, Personne n'obtiendra ce qu'elle vous refuse. Ce rival malheureux dont vous êtes jaloux En est encor, Seigneur, plus maltraité que vous. (1646-56)

[43] Var. Que dira votre père, et que fera Marcelle? De grâce, permettez que je parle pour elle.... (1646-56)

[44] Var. Souffrez que son parent vous dise enfin pour elle.... (1660)

[45] Var.Dissipe ses frayeurs, tu vaincras sa froideur. CLÉOB. Je parlerai, Seigneur, quoique sans espérance De pouvoir l'arracher de son indifférence. Son cœur trop résolu.... Mais Marcelle survient. (1646-56)

[46] Var. Il m'entretient donc mal, au gré de son envie: Au lieu de Théodore, il parle pour Flavie; Et mauvais conseiller en matière d'amour, Il fait contre son sang pour mieux faire sa cour. (1646-56)

[47] Var. Nous vous verrons bientôt d'un sentiment contraire. PLAC. Je n'en saurois changer pour la perte d'un bien. (1646-56)

[48] «Racine a imité heureusement ce vers dans Iphigénie (acte IV, scène VI):

Un bienfait reproché tient toujours lieu d'offense.»

(Voltaire, qui dans sa première édition donne tient, au lieu de tint.)

[49] Var. Les ingrats à la foule iront à votre école. (1646-56)

[50] Var. Que je la vengerai jusque sur les autels. (1652-56)

[51] Var. Il n'est point de respect qui me pût retenir. (1646-56)

[52] Var. Et ma fureur n'est pas pour s'arrêter au vôtre. (1646-56)

[53] Var. L'espoir nourrit sa flamme, et venant à s'éteindre, Il peut cesser d'aimer aussi bien que de craindre; Et l'amour rarement passe dans un tombeau, Qui ne laisse aucun charme à l'objet le plus beau. (1646-56)

[54] Var. Faire votre devoir avec tant d'indulgence. (1655)

[55] L'édition de 1654 porte seule déployez, sans i.

[56] Var. Et si vous ne pouvez vaincre sa passion. (1646-64)

[57] Var. Dois-je plus obtenir sur son aversion? (1646-56)

[58] Var. Mais gardez d'oublier, vous faisant leur appui, Qu'il me demeure encore un frère auprès de lui. (1646-56)

[59] Var. Mais sachez qu'il me reste un frère auprès de lui. (1660-64)

[60] Var. Agissez en ma place, et la faites venir. (1646-56)

[61] Var. Ou si c'est trop pour moi qu'il soupire à son tour. (1646-56)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Marcelle n'est pas loin, et je me persuade Que son amour l'attache auprès de sa malade; Mais je vais l'avertir que vous êtes ici.

THÉODORE.

Vous m'obligerez fort d'en prendre le souci, 350 Et de lui témoigner avec quelle franchise A ses commandements vous me voyez soumise.

STÉPHANIE.

Dans un moment ou deux vous la verrez venir.

SCÈNE II.

CLÉOBULE, THÉODORE.

CLÉOBULE.

Tandis, permettez-moi de vous entretenir, Et de blâmer un peu cette vertu farouche, 355 Cette insensible humeur qu'aucun objet ne touche, D'où naissent tant de feux sans pouvoir l'enflammer, Et qui semble haïr quiconque l'ose aimer. Je veux bien avec vous que dessous votre empire Toute notre jeunesse en vain brûle et soupire; 360 J'approuve les mépris que vous rendez à tous: Le ciel n'en a point fait qui soient dignes de vous; Mais je ne puis souffrir que la grandeur romaine S'abaissant à vos pieds ait part à cette haine, Et que vous égaliez par vos durs traitements[62] 365 Ces maîtres de la terre aux vulgaires amants. Quoiqu'une âpre vertu du nom d'amour s'irrite, Elle trouve sa gloire à céder au mérite; Et sa sévérité ne lui fait point de lois Qu'elle n'aime à briser pour un illustre choix. 370 Voyez ce qu'est Valens, voyez ce qu'est Placide, Voyez sur quels États l'un et l'autre préside, Où le père et le fils peuvent un jour régner, Et cessez d'être aveugle et de le dédaigner.

THÉODORE.

Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme 375 Qu'élèvent la naissance, et la fortune, et Rome: Je rends ce que je dois à l'éclat de son sang, J'honore son mérite et respecte son rang; Mais vous connoissez mal cette vertu farouche De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche, 380 Et qu'une âme insensible aux plus saintes ardeurs Cède honteusement à l'éclat des grandeurs. Si cette fermeté dont elle est ennoblie Par quelques traits d'amour pouvoit être affoiblie, Mon cœur, plus incapable encor de vanité, 385 Ne feroit point de choix que dans l'égalité; Et rendant aux grandeurs un respect légitime, J'honorerois Placide, et j'aimerois Didyme.

CLÉOBULE.

Didyme, que sur tous[63] vous semblez dédaigner!

THÉODORE.

Didyme, que sur tous je tâche d'éloigner, 390 Et qui verroit bientôt sa flamme couronnée Si mon âme à mes sens étoit abandonnée, Et se laissoit conduire à ces impressions Que forment en naissant les belles passions. Comme cet avantage est digne qu'on le craigne[64], 395 Plus je penche à l'aimer et plus je le dédaigne, Et m'arme d'autant plus que mon cœur en secret Voudroit s'en laisser vaincre, et combat à regret. Je me fais tant d'effort lorsque je le méprise, Que par mes propres sens je crains d'être surprise: 400 J'en crains une révolte, et que las d'obéir, Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir. Voilà, pour vous montrer mon âme toute nue, Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue: Je crains d'en recevoir quelque coup d'œil fatal, 405 Et chasse un ennemi dont je me défends mal. Voilà quelle je suis et quelle je veux être; La raison quelque jour s'en fera mieux connoître: Nommez-la cependant vertu, caprice, orgueil, Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil. 410

CLÉOBULE.

Il peut vous y pousser si vous n'y prenez garde: D'un œil envenimé Marcelle vous regarde; Et se prenant à vous du mauvais traitement Que sa fille à ses yeux reçoit de votre amant, Sa jalouse fureur ne peut être assouvie 415 A moins de votre sang, à moins de votre vie; Ce n'est plus en secret que frémit son courroux[65], Elle en parle tout haut, elle s'en vante à nous, Elle en jure les Dieux; et, ce que j'appréhende, Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande. 420 Dans un péril si grand faites un protecteur.

THÉODORE.

Si je suis en péril, Placide en est l'auteur; L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y précipite: C'est par là qu'on me hait, c'est par là qu'on s'irrite. On n'en veut qu'à sa flamme, on n'en veut qu'à son choix: C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois. Tous les vœux qu'il m'adresse avancent ma ruine, Et par une autre main c'est lui qui m'assassine. Je sais quel est mon crime, et je ne doute pas Du prétexte qu'aura l'arrêt de mon trépas[66]: 430 Je l'attends sans frayeur; mais de quoi qu'on m'accuse, S'il portoit à Flavie un cœur que je refuse, Qui veut finir mes jours les voudroit protéger, Et par ce changement il feroit tout changer. Mais mon péril le flatte, et son cœur en espère 435 Ce que jusqu'à présent tous ses[67] soins n'ont pu faire; Il attend que du mien j'achète son appui: J'en trouverai[68] peut-être un plus puissant que lui; Et s'il me faut périr, dites-lui qu'avec joie Je cours à cette mort où son amour m'envoie, 440 Et que par un exemple assez rare à nommer, Je périrai pour lui si je ne puis l'aimer.

CLÉOBULE.

Ne vous pas mieux servir d'un amour si fidèle[69], C'est....

THÉODORE.

Quittons ce discours, je vois venir Marcelle.

SCÈNE III.

MARCELLE, THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

MARCELLE, à Cléobule.

Quoi? toujours l'un ou l'autre est par vous obsédé? 445 Qui vous amène ici? vous avois-je mandé? Et ne pourrai-je voir Théodore ou Placide, Sans que vous leur serviez d'interprète ou de guide? Cette assiduité marque un zèle imprudent, Et ce n'est pas agir en adroit confident. 450

CLÉOBULE.

Je crois qu'on me doit voir d'une âme indifférente Accompagner ici Placide et ma parente. Je fais ma cour à l'un à cause de son rang, Et rends à l'autre un soin où m'oblige le sang[70].

MARCELLE.

Vous êtes bon parent.

CLÉOBULE.

Elle m'oblige à l'être. 455

MARCELLE.

Votre humeur généreuse aime à le reconnoître; Et sensible aux faveurs que vous en recevez, Vous rendez à tous deux ce que vous leur devez. Un si rare service aura sa récompense Plus grande qu'on n'estime et plus tôt qu'on ne pense. Cependant quittez-nous, que je puisse à mon tour Servir de confidente à cet illustre amour.

CLÉOBULE.

Ne croyez pas, Madame....

MARCELLE.

Obéissez, de grâce: Je sais ce qu'il faut croire, et vois ce qui se passe.

SCÈNE IV.

MARCELLE, THÉODORE, STÉPHANIE.

MARCELLE[71].

Ne vous offensez pas, objet rare et charmant, 465 Si ma haine avec lui traite un peu rudement. Ce n'est point avec vous que je la dissimule: Je chéris Théodore, et je hais Cléobule; Et par un pur effet du bien que je vous veux, Je ne puis voir ici ce parent dangereux. 470 Je sais que pour Placide il vous fait tout facile, Qu'en sa grandeur nouvelle il vous peint un asile, Et tâche à vous porter jusqu'à la vanité D'espérer me braver avec impunité. Je n'ignore non plus que votre âme plus saine, 475 Connoissant son devoir ou redoutant ma haine, Rejette ses conseils, en dédaigne le prix, Et fait de ces grandeurs un généreux mépris. Mais comme avec le temps il pourroit vous séduire, Et vous, changeant d'humeur, me forcer à vous nuire, J'ai voulu vous parler, pour vous mieux avertir Qu'il seroit malaisé de vous en garantir; Que si ce qu'est Placide enfloit votre courage, Je puis en un moment renverser mon ouvrage, Abattre sa fortune, et détruire avec lui 485 Quiconque m'oseroit opposer son appui. Gardez donc d'aspirer au rang où je l'élève: Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève; Ne servez point d'obstacle à ce que j'en prétends; N'acquérez point ma haine en perdant votre temps. 490 Croyez que me tromper, c'est vous tromper vous-même; Et si vous vous aimez, souffrez que je vous aime.

THÉODORE.

Je n'ai point vu, Madame, encor jusqu'à ce jour Avec tant de menace expliquer tant d'amour, Et peu faite à l'honneur de pareilles visites, 495 J'aurois lieu de douter de ce que vous me dites; Mais soit que ce puisse être ou feinte ou vérité, Je veux bien vous répondre avec sincérité. Quoique vous me jugiez l'âme basse et timide, Je croirois sans faillir pouvoir aimer Placide, 500 Et si sa passion avoit pu me toucher, J'aurois assez de cœur pour ne le point cacher. Cette haute puissance à ses vertus rendue L'égale presque aux rois dont je suis descendue; Et si Rome et le temps m'en ont ôté le rang, 505 Il m'en demeure encor le courage et le sang. Dans mon sort ravalé je sais vivre en princesse: Je fuis l'ambition, mais je hais la foiblesse; Et comme ses grandeurs ne peuvent m'ébranler, L'épouvante jamais ne me fera parler[72]. 510 Je l'estime beaucoup, mais en vain il soupire: Quand même sur ma tête il feroit choir l'empire, Vous me verriez répondre à cette illustre ardeur Avec la même estime et la même froideur. Sortez d'inquiétude, et m'obligez de croire 515 Que la gloire où j'aspire est toute[73] une autre gloire, Et que sans m'éblouir de cet éclat nouveau, Plutôt que dans son lit j'entrerois au tombeau.

MARCELLE.

Je vous crois; mais souvent l'amour brûle sans luire: Dans un profond secret il aime à se conduire; 520 Et voyant Cléobule aller tant et venir, Entretenir Placide, et vous entretenir, Je sens toujours dans l'âme un reste de scrupule[74], Que je blâme moi-même et tiens pour ridicule; Mais mon cœur soupçonneux ne s'en peut départir. 525 Vous avez deux moyens de l'en faire sortir[75]: Épousez ou Didyme, ou Cléante, ou quelque autre; Ne m'importe pas qui, mon choix suivra le vôtre, Et je le comblerai de tant de dignités, Que peut-être il vaudra ce que vous me quittez; 530 Ou si vous ne pouvez sitôt vous y résoudre, Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre[76], Et dont tout l'univers doit craindre le courroux, Que Placide jamais ne sera votre époux. Je lui fais pour Flavie offrir un sacrifice: 535 Peut-être que vos vœux le rendront plus propice; Venez les joindre aux miens, et le prendre à témoin.

THÉODORE.

Je veux vous satisfaire, et sans aller si loin, J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre, Ce monarque absolu du ciel et de la terre, 540 Et dont tout l'univers doit craindre le courroux, Que Placide jamais ne sera mon époux. En est-ce assez, Madame? êtes-vous satisfaite?

MARCELLE.

Ce serment à peu près est ce que je souhaite; Mais pour vous dire tout, la sainteté des lieux, 545 Le respect des autels, la présence des Dieux, Le rendant et plus saint et plus inviolable, Me le pourroient aussi rendre bien plus croyable.

THÉODORE.

Le Dieu que j'ai juré connoît tout, entend tout: Il remplit l'univers de l'un à l'autre bout; 550 Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple; Il n'est pas moins ici qu'au milieu de son temple, Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici.

MARCELLE.

S'il vous entend partout, je vous entends aussi On ne m'éblouit point d'une mauvaise ruse[77]; 555 Suivez-moi dans le temple, et tôt, et sans excuse.

THÉODORE.

Votre cœur soupçonneux ne m'y croiroit non plus, Et je vous y ferois des serments superflus.

MARCELLE.

Vous désobéissez!

THÉODORE.

Je crois vous satisfaire.

MARCELLE.

Suivez, suivez mes pas.

THÉODORE.

Ce seroit vous déplaire; 560 Vos desseins d'autant plus en seroient reculés: Ma désobéissance est ce que vous voulez.

MARCELLE.

Il faut de deux raisons que l'une vous retienne: Ou vous aimez Placide, ou vous êtes chrétienne.

THÉODORE.

Oui, je la[78] suis, Madame, et le tiens à plus d'heur 565 Qu'une autre ne tiendroit toute votre grandeur[79]. Je vois qu'on vous l'a dit, ne cherchez plus de ruse: J'avoue et hautement, et tôt, et sans excuse. Armez-vous à ma perte, éclatez, vengez-vous, Par ma mort à Flavie assurez un époux, 570 Et noyez dans ce sang, dont vous êtes avide, Et le mal qui la tue, et l'amour de Placide.

MARCELLE.

Oui, pour vous en punir, je n'épargnerai rien, Et l'intérêt des Dieux assurera le mien.

THÉODORE.

Le vôtre en même temps assurera ma gloire: 575 Triomphant de ma vie, il fera ma victoire[80], Mais si grande, si haute, et si pleine d'appas, Qu'à ce prix j'aimerai les plus cruels trépas.

MARCELLE.

De cette illusion soyez persuadée: Périssant à mes yeux, triomphez en idée; 580 Goûtez d'un autre monde à loisir les appas, Et devenez heureuse où je ne serai pas: Je n'en suis point jalouse, et toute ma puissance Vous veut bien d'un tel heur hâter la jouissance; Mais gardez de pâlir et de vous étonner 585 A l'aspect du chemin qui vous y doit mener[81].

THÉODORE.

La mort n'a que douceur pour une âme chrétienne.

MARCELLE.

Votre félicité va donc faire la mienne.

THÉODORE.

Votre haine est trop lente à me la procurer.

MARCELLE.

Vous n'aurez pas longtemps sujet d'en murmurer[82]. 590 Allez trouver Valens, allez, ma Stéphanie. Mais demeurez; il vient.

SCÈNE V.

VALENS, MARCELLE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce n'est point calomnie, Seigneur, elle est chrétienne, et s'en ose vanter.

VALENS.

Théodore, parlez sans vous épouvanter.

THÉODORE.

Puisque je suis coupable aux yeux de l'injustice, 595 Je fais gloire du crime, et j'aspire au supplice; Et d'un crime si beau le supplice est si doux, Que qui peut le connoître en doit être jaloux.

VALENS.

Je ne recherche plus la damnable origine De cette aveugle amour où Placide s'obstine; 600 Cette noire magie, ordinaire aux chrétiens, L'arrête indignement dans vos honteux liens; Votre charme après lui se répand sur Flavie: De l'un il prend le cœur, et de l'autre la vie. Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison, 605 Jusque sur mes enfants verser votre poison? Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes[83]?

THÉODORE.

Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes; C'est à des faussetés sans besoin recourir: Puisque je suis chrétienne, il suffit pour mourir. 610 Je suis prête; où faut-il que je porte ma vie? Où me veut votre haine immoler à Flavie? Hâtez, hâtez, Seigneur, ces heureux châtiments Qui feront mes plaisirs et vos contentements.

VALENS.

Ah! je rabattrai bien cette fière constance. 615

THÉODORE.

Craindrois-je des tourments qui font ma récompense?

VALENS.

Oui, j'en sais que peut-être aisément vous craindrez; Vous en recevrez l'ordre, et vous en résoudrez. Ce courage toujours ne sera pas si ferme. Paulin, que là-dedans pour prison on l'enferme; 620 Mettez-y bonne garde.

(Paulin la conduit avec quelques soldats, et l'ayant enfermée, il revient incontinent.)

SCÈNE VI.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Eh quoi! pour la punir, Quand le crime est constant, qui vous peut retenir?

VALENS.

Agréerez-vous le choix que je fais d'un supplice?

MARCELLE.

J'agréerai tout, Seigneur, pourvu qu'elle périsse: Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger. 625

VALENS.

Ah! que vous savez mal comme il se faut venger[84]!

MARCELLE.

Je ne suis point cruelle, et n'en veux à sa vie Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie. Otez-nous cet obstacle à nos contentements; Mais en faveur du sexe épargnez les tourments: 630 Qu'elle meure, il suffit.

VALENS.

Oui, sans plus de demeure, Pour l'intérêt des Dieux je consens qu'elle meure: Indigne de la vie, elle doit en sortir; Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir. Quoi? Madame, la perdre est-ce gagner Placide? 635 Croyez-vous que sa mort le change ou l'intimide? Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux, Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux? Ah! ne vous flattez point d'une espérance vaine: En cherchant son amour vous redoublez sa haine; 640 Et dans le désespoir où vous l'allez plonger, Loin d'en aimer la cause, il voudra s'en venger. Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée, Sortant des tristes nuits où vous l'aurez jetée, Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur 645 Qui feront de sa haine une aveugle fureur; Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende. Son âme est violente, et son amour est grande: Verser le sang aimé, ce n'est pas l'en guérir, Et le désespérer, ce n'est pas l'acquérir. 650

MARCELLE.

Ainsi donc vous laissez Théodore impunie?

VALENS.

Non, je la veux punir, mais par l'ignominie; Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux, Rendre cette chrétienne indigne de ses feux.

MARCELLE.

Je ne vous entends point.

VALENS.

Contentez-vous, Madame, 655 Que je vois pleinement les desirs de votre âme, Que de votre intérêt je veux faire le mien. Allez, et sur ce point ne demandez plus rien. Si je m'expliquois mieux, quoique son ennemie, Vous la garantiriez d'une telle infamie, 660 Et quelque bon succès qu'il en faille espérer, Votre haute vertu ne pourroit l'endurer. Agréez ce supplice, et sans que je le nomme, Sachez qu'assez souvent on le pratique à Rome, Qu'il est craint des chrétiens, qu'il plaît à l'Empereur[85], Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur[86], Et que ce digne objet de votre juste haine[87] Voudroit de mille morts racheter cette peine.

MARCELLE.

Soit que vous me vouliez éblouir ou venger, Jusqu'à l'événement je n'en veux point juger; 670 Je vous en laisse faire. Adieu: disposez d'elle; Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle, Et que si vous trompez un si juste courroux, Je me saurai bientôt venger d'elle et de vous.

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

L'impérieuse humeur! vois comme elle me brave, 675 Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave.

PAULIN.

Seigneur, j'en suis confus, mais vous le méritez: Au lieu d'y résister, vous vous y soumettez[88].

VALENS.

Ne t'imagine pas que dans le fond de l'âme Je préfère à mon fils les fureurs d'une femme: 680 L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrêt Ce n'est que de ce fils que je prends l'intérêt[89]. Théodore est chrétienne, et ce honteux supplice Vient moins de ma rigueur que de mon artifice: Cette haute infamie où je veux la plonger[90] 685 Est moins pour la punir que pour la voir changer. Je connois les chrétiens: la mort la plus cruelle Affermit leur constance, et redouble leur zèle[91]; Et sans s'épouvanter de tous nos châtiments, Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments; 690 Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille Dont la vertu répond à l'illustre famille; Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort Ce que n'obtiendroient pas les frayeurs de la mort. Après ce grand effet, j'oserai tout pour elle, 695 En dépit de Flavie, en dépit de Marcelle, Et je n'ai rien à craindre auprès de l'Empereur, Si ce cœur endurci renonce à son erreur. Lui-même il me louera d'avoir su l'y réduire[92], Lui-même il détruira ceux qui m'en voudroient nuire: J'aurai lieu de braver Marcelle et ses amis; Ma vertu me soutient où son crédit m'a mis; Mais elle me perdroit, quelque rang que je tienne, Si j'osois à ses yeux sauver cette chrétienne[93]. Va la voir de ma part, et tâche à l'étonner: 705 Dis-lui qu'à tout le peuple on va l'abandonner, Tranche le mot enfin, que je la prostitue; Et quand tu la verras troublée et combattue, Donne entrée à Placide, et souffre que son feu[94] Tâche d'en arracher un favorable aveu. 710 Les larmes d'un amant et l'horreur de sa honte Pourront fléchir ce cœur qu'aucun péril ne dompte; Et lors elle n'a point d'ennemis si puissants Dont elle ne triomphe avec un peu d'encens; Et cette ignominie où je l'ai condamnée 715 Se changera soudain en heureux hyménée.

PAULIN.

Votre prudence est rare, et j'en suivrai les lois. Daigne le juste ciel seconder votre choix[95], Et par une influence un peu moins rigoureuse, Disposer Théodore à vouloir être heureuse! 720

FIN DU SECOND ACTE.

[62] Var. Et que vous égaliez dedans vos sentiments. (1646-56)

[63] L'impression de 1682 porte seule sur tout. Le vers suivant, où elle donne sur tous, comme toutes les autres éditions, prouve que c'est une faute typographique.

[64] Var. Mais comme enfin c'est lui qu'il faut que plus je craigne. (1646-56)

[65] Var. Ce n'est plus en secret qu'éclate son courroux. (1646-56)

[66] Var. Sur quoi l'on doit fonder l'arrêt de mon trépas. (1646-63)

[67] L'édition de 1655 porte ces, pour ses.

[68] L'édition de 1655 donne seule la forme treuverai.

[69] Var. Ne vous pas mieux servir d'un avis si fidèle. (1646-63)

[70] Var. Et rends un soin à l'autre où m'oblige le sang. (1646-56)

[71] Var. MARCELLE, à Théodore. (1646-60)

[72] Var. L'épouvante non plus ne me fait point parler. (1646-56)

[73] Toute est la leçon de toutes les éditions, et elle a été adoptée par Th. Corneille et par Voltaire (1764).

[74] Var. J'ai toujours dedans l'âme un reste de scrupule. (1646-56)

[75] Var. Vous avez deux moyens de m'en faire sortir. (1646-56)

[76] Var. Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre. (1646-54 et 56-64)

[77] Var. On ne m'éblouit pas d'une mauvaise ruse. (1646-63)

[78] Voltaire a remplacé la par le.

[79] Var. Qu'un autre ne tiendroit toute votre grandeur. (1652-60)

[80] Var. Et triomphant de moi m'apporte une victoire Si haute, si durable, et si pleine d'appas, Qu'on l'achète trop peu des plus cruels trépas. (1646-56)

[81] Var. Entrant dans le chemin qui vous y doit mener. (1646-56)

[82] Var. Vous n'aurez pas sujet longtemps d'en murmurer. (1646-56)

[83] Var. Vous osez de tous deux en faire vos victimes? THÉOD. Seigneur, il ne faut point me supposer des crimes. (1646-60)

[84] Voltaire change la construction, et donne: «comme il faut se venger.»

[85] Var. Il est craint des chrétiens, il plaît à l'Empereur. (1646-56)

[86] Var. Aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur. (1646-54 et 56-64) Var. Aux filles de la sorte il fait le plus d'horreur. (1655)

[87] Var. Et celle qu'aujourd'hui veut perdre votre haine. (1646-56)

[88] L'édition de 1646 donne seule la forme soubmettez.

[89] Var. C'est de lui seulement que je prends l'intérêt. (1646-56)

[90] Var. Cette haute infamie où je la veux plonger. (1646-56)

[91] Var. Endurcit leur constance, et redouble leur zèle. (1646-65)

[92] Var. Lui-même il me louera d'avoir su la réduire. (1646-56)

[93] Var. Si j'osois à ses yeux sauver une chrétienne. (1646)

[94] Var. Donne entrée à Placide, et laisse agir son feu; Mais surtout cache-lui que c'est par mon aveu. Les larmes d'un amant et sa honte si proche Pourront en sa faveur fendre ce cœur de roche. Alors elle n'a point d'ennemis si puissants. (1646-56)

[95] Var. Veuille le juste ciel seconder votre choix. (1646-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉODORE, PAULIN.

THÉODORE.

Où m'allez-vous conduire?

PAULIN.

Il est en votre choix: Suivez-moi dans le temple, ou subissez nos lois.

THÉODORE.

De ces indignités vos juges sont capables[96]!

PAULIN.

Ils égalent la peine aux crimes des coupables.

THÉODORE.

Si le mien est trop grand pour le dissimuler, 725 N'est-il point de tourments qui puissent l'égaler?

PAULIN.

Comme dans les tourments vous trouvez des délices, Ils ont trouvé pour vous ailleurs de vrais supplices[97], Et par un châtiment aussi grand que nouveau, De votre vertu même ils font votre bourreau[98]. 730

THÉODORE.

Ah! qu'un si détestable et honteux sacrifice Est pour elle en effet un rigoureux supplice!

PAULIN.

Ce mépris de la mort qui partout à nos yeux Brave si hautement et nos lois et nos Dieux, Cette indigne fierté ne seroit pas punie 735 A ne vous ôter rien de plus cher que la vie: Il faut qu'on leur immole, après de tels mépris[99], Ce que chez votre sexe on met à plus haut prix, Ou que cette fierté, de nos lois ennemie[100], Cède aux justes horreurs d'une pleine infamie, 740 Et que votre pudeur rende à nos immortels L'encens que votre orgueil refuse à leurs autels.

THÉODORE.

Valens me fait par vous porter cette menace; Mais s'il hait les chrétiens, il respecte ma race: Le sang d'Antiochus n'est pas encor si bas 745 Qu'on l'abandonne en proie aux fureurs des soldats[101].

PAULIN.

Ne vous figurez point qu'en un tel sacrilège Le sang d'Antiochus ait quelque privilège. Les Dieux sont au-dessus des rois dont vous sortez, Et l'on vous traite ici comme vous les traitez: 750 Vous les déshonorez, et l'on vous déshonore.

THÉODORE.

Vous leur immolez donc l'honneur de Théodore, A ces Dieux dont enfin la plus sainte action N'est qu'inceste, adultère et prostitution? Pour venger les mépris que je fais de leurs temples, 755 Je me vois condamnée à suivre leurs exemples, Et dans vos dures lois je ne puis éviter Ou de leur rendre hommage, ou de les imiter? Dieu de la pureté, que vos lois sont bien autres!

PAULIN.

Au lieu de blasphémer, obéissez aux nôtres, 760 Et ne redoublez point par vos impiétés La haine et le courroux de nos Dieux irrités: Après nos châtiments ils ont encor leur foudre. On vous donne de grâce une heure à vous résoudre; Vous savez votre arrêt, vous avez à choisir: 765 Usez utilement de ce peu de loisir.

THÉODORE.

Quelles sont vos rigueurs, si vous le nommez grâce, Et quel choix voulez-vous qu'une chrétienne fasse, Réduite à balancer son esprit agité Entre l'idolâtrie et l'impudicité? 770 Le choix est inutile où les maux sont extrêmes. Reprenez votre grâce, et choisissez vous-mêmes: Quiconque peut choisir consent à l'un des deux, Et le consentement est seul lâche et honteux. Dieu, tout juste et tout bon, qui lit[102] dans nos pensées, N'impute point de crime aux actions forcées. Soit que vous contraigniez pour vos Dieux impuissants Mon corps à l'infamie ou ma main à l'encens, Je saurai conserver d'une âme résolue A l'époux sans macule une épouse impollue. 780

SCÈNE II.

PLACIDE, THÉODORE, PAULIN.

THÉODORE.

Mais que vois-je? Ah, Seigneur! est-ce Marcelle ou vous Dont sur mon innocence éclate le courroux? L'arrêt qu'a contre moi prononcé votre père, Est-ce pour la venger, ou pour vous satisfaire? Est-ce mon ennemie ou mon illustre amant 785 Qui du nom de vos Dieux abuse insolemment[103]? Vos feux de sa fureur se sont-ils faits complices? Sont-ils d'intelligence à choisir mes supplices? Étouffent-ils si bien vos respects généreux, Qu'ils fassent mon bourreau d'un héros amoureux? 790

PLACIDE.

Retirez-vous, Paulin.

PAULIN.

On me l'a mise en garde.

PLACIDE.

Je sais jusqu'à quel point ce devoir vous regarde; Prenez soin de la porte, et sans me répliquer: Ce n'est pas devant vous que je veux m'expliquer.

PAULIN.

Seigneur....

PLACIDE.

Laissez-nous, dis-je, et craignez ma colère; Je vous garantirai de celle de mon père.

SCÈNE III.

PLACIDE, THÉODORE.

THÉODORE.

Quoi? vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux, Vous qui ne craignez pas la colère des cieux?

PLACIDE.

Redoublez vos mépris, mais bannissez des craintes Qui portent à mon cœur les plus rudes atteintes; 800 Ils sont encor plus doux que les indignités Qu'imputent vos frayeurs à mes témérités; Et ce n'est pas contre eux que mon âme s'irrite. Je sais qu'ils font justice à mon peu de mérite; Et lorsque vous pouviez jouir de vos dédains, 805 Si j'osois les nommer quelquefois inhumains, Je les justifiois dedans ma conscience, Et je n'attendois rien que de ma patience, Sans que pour ces grandeurs qui font tant de jaloux, Je me sois jamais cru moins indigne de vous. 810 Aussi ne pensez pas que je vous importune De payer mon amour, ou de voir ma fortune: Je ne demande pas un bien qui leur soit dû; Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu, Encor le même amant qu'une rigueur si dure 815 A toujours vu brûler et souffrir sans murmure, Qui plaint du sexe en vous les respects violés, Votre libérateur enfin, si vous voulez.

THÉODORE.

Pardonnez donc, Seigneur, à la première idée Qu'a jeté[104] dans mon âme une peur mal fondée, 820 De mille objets d'horreur mon esprit combattu Auroit tout soupçonné de la même vertu. Dans un péril si proche et si grand pour ma gloire, Comme je dois tout craindre, aussi je puis tout croire; Et mon honneur timide, entre tant d'ennemis, 825 Sur les ordres du père a mal jugé du fils. Je vois, grâces au ciel, par un effet contraire, Que la vertu du fils soutient celle du père, Qu'elle ranime en lui la raison qui mouroit, Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'égaroit, 830 Et le rétablissant dans une âme si belle, Détruit heureusement l'ouvrage de Marcelle. Donc à votre prière il s'est laissé toucher?

PLACIDE.

J'aurois touché plutôt un cœur tout de rocher: Soit crainte, soit amour qui possède son âme, 835 Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme. Je le dis à ma honte, et j'en rougis pour lui, Il est inexorable, et j'en mourrois d'ennui, Si nous n'avions l'Égypte où fuir l'ignominie Dont vous veut lâchement combler sa tyrannie. 840 Consentez-y, Madame, et je suis assez fort Pour rompre vos prisons et changer votre sort; Ou si votre pudeur au peuple abandonnée[105] S'en peut mieux affranchir que par mon hyménée, S'il est quelque autre voie à vous sauver l'honneur, 845 J'y consens, et renonce à mon plus doux bonheur[106]; Mais si contre un arrêt à cet honneur funeste, Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste, Si refusant Placide, il vous faut être à tous, Fuyez cette infamie en suivant un époux: 850 Suivez-moi dans des lieux où je serai le maître[107], Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être; Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez, Je n'y serai bientôt que ce que vous voudrez[108]. C'est assez m'expliquer; que rien ne vous retienne: 855 Je vous aime, Madame, et vous aime chrétienne. Venez me donner lieu d'aimer ma dignité, Qui fera mon bonheur et votre sûreté.

THÉODORE.

N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable Me puisse à votre amour rendre plus favorable, 860 Et que d'un si grand coup mon esprit abattu Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu. Je l'ai toujours connue et toujours estimée; Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée; Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, 865 J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir. Louez-en le dessein, en apprenant la cause: Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose[109]. Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux.... Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas[110] jaloux. 870 Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois, C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix; Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée 875 Cette virginité que l'on a condamnée. Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner? Et par où votre amour se peut-il couronner, Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère, D'autant plus criminel qu'il seroit volontaire, 880 Dont le ciel puniroit les sacriléges nœuds, Et que ce Dieu jaloux vengeroit sur tous deux? Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite, Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite: C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter; 885 Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter. Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte, Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte, Que dans l'éternité j'aurois lieu de bénir: La mort; et c'est de vous que je dois l'obtenir. 890 Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire, Vous devez cette grâce à votre propre gloire; En m'arrachant la mienne on la va déchirer; C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer[111]. L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, 895 Qu'il en fait dans son cœur une part de lui-même: C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, Seigneur, Que peut jusques à vous aller mon déshonneur[112]. Tranchez donc cette part par où l'ignominie Pourroit souiller l'éclat d'une si belle vie: 900 Rendez à votre honneur toute sa pureté, Et mettez par ma mort son lustre en sûreté. Mille dont votre Rome adore la mémoire Se sont bien tous entiers[113] immolés à leur gloire: Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, 905 Immolez cette part trop indigne de vous; Sauvez-la par sa perte, ou si quelque tendresse A ce bras généreux imprime sa foiblesse, Si du sang d'une fille il craint de se rougir[114], Armez, armez le mien, et le laissez agir. 910 Ma loi me le défend, mais mon Dieu me l'inspire: Il parle, et j'obéis à son secret empire; Et contre l'ordre exprès de son commandement, Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement. Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre épée[115] 915 Me puisse....

PLACIDE.

Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée; Et votre bras du moins en recevra du mien Le glorieux exemple avant que le moyen.

THÉODORE.

Ah! ce n'est pas pour vous un mouvement à suivre; C'est à moi de mourir, mais c'est à vous de vivre. 920

PLACIDE.

Ah! faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir; Cessez de me tuer ou de me secourir. Puisque vous n'écoutez ni mes vœux ni mes larmes, Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes, Souffrez que ce trépas, que vous trouvez si doux, 925 Ait à son tour pour moi plus de douceur que vous. Puis-je vivre et vous voir morte ou déshonorée, Vous que de tout mon cœur j'ai toujours adorée, Vous qui de mon destin réglez le triste cours, Vous, dis-je, à qui j'attache et ma gloire et mes jours[116]? Non, non, s'il vous faut voir déshonorée ou morte, Souffrez un désespoir où la raison me porte: Renoncer à la vie avant de tels malheurs, Ce n'est que prévenir l'effet de mes douleurs. En ces extrémités, je vous conjure encore, 935 Non par ce zèle ardent d'un cœur qui vous adore, Non par ce vain éclat de tant de dignités, Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez, Non par ce désespoir où vous poussez ma vie; Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie, 940 Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez[117]. Et par ce même bien que vous lui conservez, Daignez en éviter la perte irréparable, Et sous les saints liens d'un nœud si vénérable Mettez en sûreté ce qu'on va vous ravir. 945

THÉODORE.

Vous n'êtes pas celui dont Dieu s'y veut servir: Il saura bien sans vous en susciter un autre, Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vôtre, Par un zèle plus pur se fera mon appui, Sans porter ses desirs sur un bien tout à lui. Mais parlez à Marcelle. 950

SCÈNE IV.

MARCELLE, PLACIDE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

PLACIDE.

Ah, Dieux, quelle infortune! Faut-il qu'à tous moments....

MARCELLE.

Je vous suis importune De mêler ma présence aux secrets des amants, Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements.

PAULIN.

Madame, on m'a forcé de puissance absolue. 955

MARCELLE, à Paulin.

L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue: Ne me répliquez plus, et me la renfermez.

SCÈNE V.

MARCELLE, PLACIDE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ainsi donc vos desirs en sont toujours charmés, Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie, Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie, 960 Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux, Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux? Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle Vous semblent précieux à les porter pour elle[118]! Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 965 Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu? J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire, Et pour ne forcer pas votre juste colère A ce serment conçu par tous les immortels De venger son trépas jusque sur les autels. 970 Vous vous étiez par là fait une loi si dure, Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure: Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour, Et j'épargne du moins un crime à votre amour.

PLACIDE.

Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paroître 975 Moins insensible aux maux que vous avez fait naître. En l'état où je suis, c'est une lâcheté D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté; Et l'amertume enfin de cette raillerie Tourneroit aisément ma douleur en furie[119]. 980 Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux, Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous, En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence, En vous, de qui la haine a tant de violence. Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 985 J'espère encore en vous trouver quelque bonté; Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière Du haut de son orgueil descend à la prière, Après tant de mépris s'abaisse pleinement, Et de votre triomphe achève l'ornement. 990 Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre[120], Ce que jamais mon cœur n'auroit cru se permettre: Placide suppliant, Placide à vos genoux Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux; Et c'est par la douceur de ce même spectacle 995 Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle. Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt. Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne, Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne; S'il faut qu'elle subisse une si rude loi, Toute l'ignominie en rejaillit sur moi; Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice, Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs 1005 Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs. S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie, Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie[121]; Et songez que l'affront où vous m'abandonnez Déshonore l'époux que vous lui destinez. 1010 Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte: Ne désespérez pas une âme qui se dompte, Et par le noble effort d'un généreux emploi, Triomphez de vous-même aussi bien que de moi. Théodore est pour vous une utile ennemie; 1015 Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie, Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir, Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir[122]. Le temps ne la rendra que plus inexorable; Le temps détrompera peut-être un misérable. 1020 Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir, Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.

MARCELLE.

Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire! Certes un tel miracle est difficile à croire, Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien[123], 1025 Vous me vouliez devoir un si précieux bien[124]. Mais comme en ses desirs aisément on se flatte, Dussé-je contre moi servir une âme ingrate, Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser, Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 1030 Oui, puisque Théodore enfin me rend capable De vous rendre une fois un office agréable[125], Puisque son intérêt vous force à me traiter Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter, Et par soin de vous plaire et par reconnoissance 1035 Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance, Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu, Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu. Je vais d'un juste juge adoucir la colère, Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 1040 Répondre à votre attente, et vous faire éprouver Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver. Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle, Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle, Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 1045 Quand vous y pouvez tout même en la méprisant. Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière?

PLACIDE.

Madame, au nom des Dieux, faites-moi grâce entière: En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir, Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir; 1050 Je ne vous puis donner qu'une attente frivole; Ne me réduisez point à manquer de parole; Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux....

MARCELLE.

Le mien est raisonnable autant que généreux. Je ne demande pas que vous cessiez encore 1055 Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore: Ce grand coup doit tomber plus insensiblement, Et je me défierois d'un si prompt changement. Il faut languir encor dedans l'incertitude, Laisser faire le temps et cette ingratitude[126]: 1060 Je ne veux à présent qu'une fausse pitié, Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié[127]. Un moment de visite à la triste Flavie Des portes du trépas rappelleroit sa vie. Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 1065 Pour soulager ses maux allez l'entretenir; Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère, Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère: Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux. Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous; Daignez pour Théodore un moment vous contraindre.

PLACIDE.

Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre; Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant. J'y vais; mais par pitié souvenez-vous vous-même 1075 Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime, Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté, Tant que pour son objet il est inquiété.

MARCELLE.

Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.

SCÈNE VI.

MARCELLE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle? 1080

MARCELLE.

Quel triomphe!

STÉPHANIE.

Est-ce peu que de voir à vos pieds Sa haine et son orgueil enfin humiliés?

MARCELLE.

Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes! Et que nous sommes loin de ce que tu présumes! Tu le vois à mes pieds pleurer, gémir, prier; 1085 Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier: Ne crois pas qu'il se rende aux bontés qu'il implore; Mais vois de quelle ardeur il aime Théodore, Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui, Puisqu'il peut le réduire à chercher mon appui. 1090 Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle, S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle; Et que dois-je espérer d'un cœur si fort épris, Qui même en m'adorant me fait voir ses mépris? Dans ses submissions vois ce qui l'y convie: 1095 Mesure à son amour sa haine pour Flavie, En voyant l'un et l'autre en son abaissement, Juge de mon triomphe un peu plus sainement; Vois dans son triste effet sa ridicule pompe. J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe, 1100 Qu'il feigne par pitié, qu'il donne un faux espoir.

STÉPHANIE.

Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir?

MARCELLE.

Oui, je vais le servir, mais comme il le mérite[128]. Toi, va par quelque adresse amuser sa visite, Et sous un faux appas prolonger l'entretien. 1105

STÉPHANIE.

Donc....

MARCELLE.

Le temps presse: va, sans t'informer de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[96] Var. De cette indignité Valens est donc capable! PAUL. Il égale la peine au crime du coupable. (1646-56)

[97] Var. Il veut dans les plaisirs vous trouver des supplices. (1646-56)

[98] Var. De votre vertu même il fait votre bourreau. THÉOD. Ah! que c'est en effet un étrange supplice Quand la vertu se voit sacrifiée au vice! (1646-56)

[99] Var. Il faut vous arracher, pour punir ces mépris. (1646-56)

[100] Var. Ou qu'enfin ce grand cœur, que feu ni fer ne dompte, Soit dompté par l'effort d'une louable honte. (1646-56)

[101] Var. Qu'on l'abandonne en proie aux plaisirs des soldats. (1646-56)

[102] Tel est le texte de toutes les éditions, y compris celles de Th. Corneille et de Voltaire. Des impressions récentes ont changé lit en lis, et fait de cette phrase une apostrophe.

[103] Var. Qui du nom de ses Dieux abuse insolemment[103-a]? Ou si vos feux enfin, de sa haine complices, Me voyant accusée ont choisi mes supplices, Et changeant en fureur vos respects généreux, Font mon premier bourreau d'un héros amoureux? PLAC. Laissez-nous seuls, Paulin. (1646-56)

[103-a] Qui du nom de ces Dieux abuse insolemment? (1655)

[104] Il y a jeté, sans accord, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. L'impression de 1692 commencé ainsi le vers: «Qu'a mise dans mon âme.» Voltaire a conservé jeté.

[105] Var. Que si votre pudeur au peuple abandonnée. (1646-56)

[106] Var. J'y consens, et renonce encore à mon bonheur. (1646-56)

[107] Var. Suivez-moi dans les lieux où je serai le maître. (1652-63)

[108] Var. Je ne serai bientôt que ce que vous voudrez [108-a]. (1646-60)

[108-a] Cette variante se trouve aussi dans l'édition de 1663, mais a été corrigée dans l'errata.

[109] Voyez la Notice, p. 4 et 5.

[110] Voltaire (1764) a changé pas en point.

[111] Var. Et c'est vous que par moi l'on va déshonorer. (1646-56)

[112] Var. Que peut jusques à vous aller le déshonneur. (1646-63)

[113] Voltaire (1764) a gardé la leçon tous entiers.

[114] Var. Si du sang d'une fille il craint à se rougir. (1646-56)

[115] Var. Pour le suivre, Seigneur, prêtez donc cette épée. PLAC. Vous l'aurez, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée. (1646-56)

[116] Var. Vous où je mets ma gloire, où j'attache mes jours? (1646-56)

[117] Var. Par le Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez. (1646-64)

[118] Var. Vous semblent précieux à les porter comme elle! (1646-60)

[119] Var. Auroit tourné bientôt ma douleur en furie. (1646-56)

[120] «Ce beau mouvement de Placide, dit Palissot, paraît avoir été imité avec génie par Voltaire dans la tragédie d'Oreste (acte V, scène III), lorsque Électre, pour implorer la grâce de son frère, se courbe un moment devant Égisthe.»

[121] Var. Conservez-moi l'honneur pour conserver ma vie. (1646-64)

[122] Ici, et au vers 1049, on lit advenir dans les éditions de 1646-60.

[123] Var. Que vous, qui n'aspirez qu'à ne me devoir rien. (1655)

[124] Var. Vous vouliez me devoir un si précieux bien. (1646-56)

[125] Var. De vous rendre une fois un service agréable. (1646-64)

[126] Var. Laissez faire le temps et son ingratitude. (1646-64)

[127] Var. Une feinte douceur, une ombre d'amitié. Un moment de visite à la pauvre Flavie. (1646-56)

[128] Var. Oui je le vais servir, mais comme il le mérite. Toi, va me l'amuser dedans cette visite, Et de tout ton pouvoir donne loisir au mien. (1646-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, STÉPHANIE, sortant de chez Marcelle[129].

STÉPHANIE[130].

Seigneur....

PLACIDE.

Va, Stéphanie, en vain tu me rappelles, Ces feintes ont pour moi des gênes trop cruelles: Marcelle en ma faveur agit trop lentement, Et laisse trop durer cet ennuyeux moment. 1110 Pour souffrir plus longtemps un supplice si rude, J'ai trop d'impatience et trop d'inquiétude: Il faut voir Théodore, il faut savoir mon sort, Il faut....

STÉPHANIE.

Ah! faites-vous, Seigneur, un peu d'effort. Marcelle, qui vous sert de toute sa puissance, 1115 Mérite bien du moins cette reconnoissance. Retournez chez Flavie attendre un bien si doux[131], Et ne craignez plus rien puisqu'elle agit pour vous.

PLACIDE.

L'effet tarde beaucoup pour n'avoir rien à craindre: Elle feignoit peut-être en me priant de feindre. 1120 On retire souvent le bras pour mieux frapper. Qui veut que je la trompe a droit de me tromper[132].

STÉPHANIE.

Considérez l'humeur implacable d'un père, Quelle est pour les chrétiens sa haine et sa colère, Combien il faut de temps afin de l'émouvoir. 1125

PLACIDE.

Hélas! il n'en faut guère à trahir mon espoir. Peut-être en ce moment qu'ici tu me cajoles, Que tu remplis mon cœur d'espérances frivoles, Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin, Du soldat insolent est l'indigne butin. 1130 Va flatter, si tu veux, la douleur de Flavie, Et me laisse éclaircir de l'état de ma vie: C'est trop l'abandonner à l'injuste pouvoir. Ouvrez, Paulin, ouvrez, et me la faites voir. On ne me répond point, et la porte est ouverte! 1135 Paulin! Madame!

STÉPHANIE.

O Dieux! la fourbe est découverte. Où fuirai-je?

PLACIDE.

Demeure, infâme, et ne crains rien: Je ne veux pas d'un sang abject[133] comme le tien. Il faut à mon courroux de plus nobles victimes: Instruis-moi seulement de l'ordre de tes crimes. 1140 Qu'a-t-on fait de mon âme? où la dois-je chercher?

STÉPHANIE.

Vous n'avez pas sujet encor de vous fâcher: Elle est....

PLACIDE.

Dépêche, dis ce qu'en a fait Marcelle.

STÉPHANIE.

Tout ce que votre amour pouvoit attendre d'elle Peut-on croire autre chose avec quelque raison, 1145 Quand vous voyez déjà qu'elle est hors de prison?

PLACIDE.

Ah! j'en aurois déjà reçu les assurances; Et tu veux m'amuser de vaines apparences, Cependant que Marcelle agit comme il lui plaît, Et fait sans résistance exécuter l'arrêt. 1150 De ma crédulité Théodore est punie: Elle est hors de prison, mais dans l'ignominie; Et je devois juger, dans mon sort rigoureux[134], Que l'ennemi qui flatte est le plus dangereux. Mais souvent on s'aveugle, et dans des maux extrêmes, Les esprits généreux jugent tout par eux-mêmes[135]; Et lorsqu'on les trahit[136]....

SCÈNE II.

PLACIDE, LYCANTE, STÉPHANIE.

LYCANTE.

Jugez-en mieux, Seigneur[137]: Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur; Elle a de l'infamie arraché Théodore.

PLACIDE.

Elle a fait ce miracle!

LYCANTE.

Elle a plus fait encore[138]. 1160

PLACIDE.

Ne me fais plus languir, dis promptement.

LYCANTE.

D'abord Valens changeoit l'arrêt en un arrêt de mort....

PLACIDE.

Ah! si de cet arrêt jusqu'à l'effet on passe....

LYCANTE.

Marcelle a refusé cette sanglante grâce: Elle l'a veut entière, et tâche à l'obtenir; 1165 Mais Valens irrité s'obstine à la bannir, Et voulant que cet ordre à l'instant s'exécute, Quoi qu'en votre faveur Marcelle lui dispute[139], Il mande Théodore, et la veut promptement Faire conduire au lieu de son bannissement. 1170

STÉPHANIE.

Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide?

PLACIDE.

Tout fait peur à l'amour, c'est un enfant timide; Et si tu le connois, tu me dois pardonner.

LYCANTE.

Elle fait ses efforts pour vous la ramener, Et vous conjure encore un moment de l'attendre. 1175

PLACIDE.

Quelles grâces, bons Dieux, ne lui dois-je point rendre! Va, dis-lui que j'attends ici ce grand succès, Où sa bonté pour moi paroît avec excès[140].

(Lycante rentre[141].)

STÉPHANIE.

Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie.

PLACIDE.

Fais-lui donc quelque excuse à flatter son envie[142], 1180 Et dis-lui de ma part tout ce que tu voudras: Mon âme n'eut jamais les sentiments ingrats, Et j'ai honte en secret d'être dans l'impuissance De montrer plus d'effets de ma reconnoissance. */

(Il est seul[143].)

Certes une ennemie à qui je dois l'honneur 1185 Méritoit dans son choix un peu plus de bonheur, Devoit trouver une âme un peu moins défendue, Et j'ai pitié de voir tant de bonté perdue; Mais le cœur d'un amant ne peut se partager; Elle a beau se contraindre, elle a beau m'obliger, 1190 Je n'ai qu'aversion pour ce qui la regarde.

SCÈNE III.

PLACIDE, PAULIN.

PLACIDE.

Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde, Paulin?

PAULIN.

Elle n'est plus, Seigneur, en mon pouvoir.

PLACIDE.

Quoi? vous en soupirez?

PAULIN.

Je pense le devoir.

PLACIDE.

Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie! 1195

PAULIN.

Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.

PLACIDE.

Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours.

PAULIN.

Quel fruit de cette vue espèrent vos amours?

PLACIDE.

Le temps adoucira cette âme rigoureuse.

PAULIN.

Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse. 1200

PLACIDE.

Sans doute elle aura peine à me laisser périr.

PAULIN.

Qui le peut espérer devoit la secourir.

PLACIDE.

Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire.

PAULIN.

Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire.

PLACIDE.

Non, non, il faut parler avec sincérité, 1205 Et louer hautement sa générosité.

PAULIN.

Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage, Mais depuis quand, Seigneur, changez-vous de courage? Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur? Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur? 1210

PLACIDE.

Ah! je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre.

PAULIN.

Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous fait entendre, Ou quel puissant motif retient votre courroux; Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous.

PLACIDE.

Quoi? Marcelle en effet ne l'a pas garantie? 1215

PAULIN.

A peine d'avec vous, Seigneur, elle est sortie, Que l'âme toute en feu, les yeux étincelants, Rapportant elle-même un ordre de Valens, Avec trente soldats elle a saisi la porte, Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte.... 1220

PLACIDE.

O Dieux! jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser, Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer, Et pour en recevoir avec tant d'insolence De tant de lâcheté la digne récompense! Mon cœur avoit déjà pressenti ce malheur; 1225 Mais achève, Paulin, d'irriter ma douleur, Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle, Dis-moi qui je me dois immoler après elle[144], Et sur quels insolents, après son châtiment, Doit choir le reste affreux de mon ressentiment. 1230

PAULIN.

Armez-vous donc, Seigneur, d'un peu de patience, Et forcez vos transports à me prêter silence, Tandis que le récit d'une injuste[145] rigueur, Peut-être à chaque mot vous percera le cœur. Je ne vous dirai point avec quelle tristesse 1235 A ce honteux supplice a marché la Princesse: Forcé de la conduire en ces infâmes lieux, De honte et de dépit j'en détournois les yeux; Et pour la consoler, ne sachant que lui dire, Je maudissois tout bas les lois de notre empire, 1240 Et vous étiez le dieu que dans mes déplaisirs[146] En secret pour les rompre invoquoient mes soupirs.

PLACIDE.

Ah! pour gagner ce temps on charmoit mon courage D'une fausse promesse, et puis d'un faux message; Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité! 1245 Ne fais plus de reproche à ma crédulité, Et poursuis.

PAULIN.

Dans ces lieux à peine on l'a traînée, Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée[147]: Tous courent à la proie avec avidité, Tous montrent à l'envi même brutalité. 1250 Je croyois déjà voir de cette ardeur égale Naître quelque discorde à ces tigres fatale, Quand Didyme....

PLACIDE.

Ah, le lâche! ah, le traître!

PAULIN.

Écoutez. Ce traître a réuni toutes leurs volontés; Le front plein d'impudence et l'œil armé d'audace: 1255 «Campagnons, a-t-il dit, on me doit une grâce; Depuis plus de dix ans je souffre les mépris Du plus ingrat objet dont on puisse être épris: Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense, Mais de tant de rigueurs la première vengeance; 1260 Après, vous punirez à loisir ses dédains.» Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains; Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance, Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance, Soit que son or pour lui fît un si prompt effort, 1265 Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord: Il entre sans obstacle.

PLACIDE.

Il y mourra, l'infâme! Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme, Viens voir de ma colère un juste et prompt effet Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait[148], 1270 Confondre son triomphe avecque son supplice.

PAULIN.

Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice: Didyme en est sorti.

PLACIDE.

Quoi, Paulin? ce voleur A déjà par sa fuite évité ma douleur!

PAULIN.

Oui; mais il n'étoit plus, en sortant, ce Didyme 1275 Dont l'orgueil insolent demandoit sa victime; Ses cheveux sur son front s'efforçoient de cacher La rougeur que son crime y sembloit attacher, Et le remords de sorte abattoit son courage, Que même il n'osoit plus nous montrer son visage: 1280 L'œil bas, le pied timide et le corps chancelant, Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant. A peine il est sorti que la fière insolence[149] Du soldat mutiné reprend sa violence; Chacun, en sa valeur mettant tout son appui, 1285 S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui; On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue: J'en vois une partie à mes pieds abattue. Au spectacle sanglant que je m'étois promis, Cléobule survient avec quelques amis, 1290 Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste, Entre....

PLACIDE.

Lui seul?

PAULIN.

Lui seul.

PLACIDE.

Ah, Dieux! quel coup funeste!

PAULIN.

Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer[150].

PLACIDE.

Dis, dis qu'il est entré pour la déshonorer, Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine, 1295 Veut qu'après un rival un ami m'assassine. Le traître! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir? Montroit-il de l'audace ou quelque repentir[151]? Qui des siens l'a suivi?

PAULIN.

Cette troupe fidèle M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle: 1300 Je n'ai rien vu de plus; mais loin de le blâmer, Je présume....

PLACIDE.

Ah! je sais ce qu'il faut présumer. Il est entré lui seul.

PAULIN.

Ayant si peu d'escorte, C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte; Et si là tous ensemble il ne les eût laissés, 1305 Assez facilement on les auroit forcés. Mais le voici qui vient pour vous en rendre compte[152]: A son zèle, de grâce, épargnez cette honte.

SCÈNE IV.

PLACIDE, PAULIN, CLÉOBULE.

PLACIDE.

Eh bien! votre parente? elle est hors de ces lieux Où l'on sacrifioit sa pudeur à nos Dieux? 1310

CLÉOBULE.

Oui, Seigneur.

PLACIDE.

J'ai regret qu'un cœur si magnanime Se soit ainsi laissé prévenir par Didyme.

CLÉOBULE.

J'en dois être honteux; mais je m'étonne fort Qui vous a pu sitôt en faire le rapport: J'en croyois apporter les premières nouvelles. 1315

PLACIDE.

Grâces aux Dieux, sans vous j'ai des amis fidèles[153]. Mais ne différez plus à me la faire voir.

CLÉOBULE.

Qui, Seigneur?

PLACIDE.

Théodore.

CLÉOBULE.

Est-elle en mon pouvoir?

PLACIDE.

Ne me dites-vous pas que vous l'avez sauvée?

CLÉOBULE.

Je vous le dirois! moi qui ne l'ai plus trouvée! 1320

PLACIDE.

Quoi? soudain par un charme elle avoit disparu?

CLÉOBULE.

Puisque déjà ce bruit jusqu'à vous a couru, Vous savez que sans charme elle a fui sa disgrâce, Que je n'ai plus trouvé que Didyme en sa place: Quel plaisir prenez-vous à me le déguiser? 1325

PLACIDE.

Quel plaisir prenez-vous vous-même à m'abuser, Quand Paulin de ses yeux a vu sortir Didyme?

CLÉOBULE.

Si ses yeux l'ont trompé, l'erreur est légitime; Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit, Écoutez-en, Seigneur, un fidèle récit. 1330 Vous ignorez encor la meilleure partie: Sous l'habit de Didyme elle-même est sortie.

PLACIDE.

Qui?

CLÉOBULE.

Votre Théodore; et cet audacieux Sous le sien, au lieu d'elle, est resté dans ces lieux.

PLACIDE.

Que dis-tu, Cléobule? ils ont fait cet échange? 1335

CLÉOBULE.

C'est une nouveauté qui doit sembler étrange[154]....

PLACIDE.

Et qui me porte encor de plus étranges coups. Vois si c'est sans raison que j'en étois jaloux; Et malgré les avis de ta fausse prudence, Juge de leur amour par leur intelligence. 1340

CLÉOBULE.

J'ose en douter encore, et je ne vois pas bien Si c'est zèle d'amant ou fureur de chrétien.

PLACIDE.

Non, non, ce téméraire au péril de sa tête[155], A mis en sûreté son illustre conquête: Par tant de feints mépris elle qui t'abusoit 1345 Lui conservoit ce cœur qu'elle me refusoit, Et ses dédains cachoient une faveur secrète, Dont tu n'étois pour moi qu'un aveugle interprète. L'œil d'un amant jaloux a bien d'autres clartés; Les cœurs pour ses soupçons n'ont point d'obscurités: Son malheur[156] lui fait jour jusques au fond d'une âme, Pour y lire sa perte écrite en traits de flamme. Elle me disoit bien, l'ingrate, que son Dieu Sauroit, sans mon secours, la tirer de ce lieu[157]; Et sûre qu'elle étoit de celui de Didyme, 1355 A se servir du mien elle eût cru faire un crime. Mais auroit-on bien pris pour générosité L'impétueuse ardeur de sa témérité? Après un tel affront et de telles offenses, M'auroit-on envié la douceur des vengeances? 1360

CLÉOBULE.

Vous le verriez déjà, si j'avois pu souffrir Qu'en cet habit de fille on vous le vînt offrir. J'ai cru que sa valeur et l'éclat de sa race Pouvoient bien mériter cette petite grâce; Et vous pardonnerez à ma vieille amitié, 1365 Si jusque-là, Seigneur, elle étend sa pitié. Le voici qu'Amyntas vous amène à main-forte.

PLACIDE.

Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte?

CLÉOBULE.

Seigneur, réglez si bien ce violent courroux, Qu'il n'en échappe rien trop indigne de vous. 1370

SCÈNE V.

PLACIDE, DIDYME, CLÉOBULE, PAULIN, AMYNTAS, TROUPE.

PLACIDE.

Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate, Dont je vois qu'à ma honte enfin l'amour éclate. C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin Qu'elle s'est obstinée à suivre son destin? Et pour mettre ton âme au comble de sa joie, 1375 Cet esprit déguisé n'a point eu d'autre voie? Dans ces lieux dignes d'elle elle a reçu ta foi, Et pris l'occasion de se donner à toi?

DIDYME.

Ah! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite.

PLACIDE.

Ah! je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite. J'en connois l'artifice, et de tous ses mépris. Sur quelle confiance as-tu tant entrepris? Ma perfide marâtre et mon tyran de père Auroient-ils contre moi choisi ton ministère? Et pour mieux t'enhardir à me voler mon bien, 1385 T'auroient-ils promis grâce, appui, faveur, soutien? Aurois-tu bien uni leurs fureurs à ton zèle, Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle? Qu'en as-tu fait enfin? où me la caches-tu[158]?

DIDYME.

Derechef jugez mieux de la même vertu. 1390 Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidèle, Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle, Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité, Mais par un pur effet de générosité: Je le nommerois mieux, si vous pouviez comprendre Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre. La mort, qu'avec ce nom je ne puis éviter[159], Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiéter: Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices, N'abaisse pas son âme à ces molles délices; 1400 Et près de rendre compte à son juge éternel, Il craint d'y porter même un desir criminel. J'ai soustrait Théodore à la rage insensée[160], Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée: Elle fuit, et sans tache, où l'inspire son Dieu. 1405 Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu: Comme je n'en prétends ni faveur ni salaire, J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.

PLACIDE.

Ah! tu me fais ici des contes superflus: J'ai trop été crédule, et je ne le suis plus. 1410 Quoi? sans rien obtenir, sans même rien prétendre[161], Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre? Quel prodige pareil s'est jamais rencontré?

DIDYME.

Paulin vous aura dit comme je suis entré; Prêtez l'oreille au reste, et punissez ensuite 1415 Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite[162].

PLACIDE.

Dis, mais en peu de mots, et sûr que les tourments M'auront bientôt vengé de tes déguisements.

DIDYME.

La Princesse, à ma vue également atteinte D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, 1420 A tant de passions exposée à la fois, A perdu quelque temps l'usage de la voix: Aussi j'avois l'audace encor sur le visage Qui parmi ces mutins m'avoit donné passage, Et je portois encor sur le front imprimé 1425 Cet insolent orgueil dont je l'avois armé. Enfin reprenant cœur: «Arrête, me dit-elle, Arrête;» et m'alloit faire une longue querelle; Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend, Le temps étoit trop cher, et le péril trop grand; 1430 Donc, pour la détromper: «Non, lui dis-je, Madame, Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme, Je ne viens point ici comme amant indigné Me venger de l'objet dont je fus dédaigné; Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme: 1435 Il vient de votre honneur se faire la victime, Le payer de son sang et s'exposer pour vous A tout ce qu'oseront la haine et le courroux. Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce, Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place; 1440 C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir[163]: Conservez une vierge en faisant un martyr[164].» Elle, à cette prière encor demi-tremblante, Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante, Me demande pardon, d'un visage étonné, 1445 De tout ce que son âme a craint ou soupçonné. Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête; Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête. Et demande à sauver un si précieux bien Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien; Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse. Je vois, suivant mes vœux, échapper la Princesse.

PAULIN.

C'étoit donc à dessein qu'elle cachoit ses yeux, Comme rouge de honte, en sortant de ces lieux[165]?

DIDYME.

En lui disant adieu, je l'en avois instruite, 1455 Et le ciel a daigné favoriser sa fuite. Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guérir: Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.

PLACIDE.

Hélas! et le moyen d'être sans jalousie, Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie? 1460 Ta courageuse adresse à ses divins appas Vient de rendre un secours que leur devoit mon bras; Et lorsque je me laisse amuser de paroles, Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles: Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur, Et je ne serois pas jaloux de ton bonheur? Mais ferois-je périr celui qui l'a sauvée? Celui par qui Marcelle est pleinement bravée, Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front Des infâmes couleurs d'un si mortel affront? 1470 Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête[166], Alors que Théodore est ta juste conquête, Et que cette beauté qui me tient sous sa loi[167] Ne sauroit plus sans crime être à d'autres qu'à toi? N'importe; si ta flamme en est mieux écoutée, 1475 Je dirai seulement que tu l'as méritée; Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu, J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu[168]. De mille déplaisirs qui m'arrachoient la vie Je n'ai plus que celui de te porter envie; 1480 Je saurai bien le vaincre et garder pour tes feux Dans une âme jalouse un esprit généreux. Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse, Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse: Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, 1485 Et mourrai, s'il le faut, moi-même à ton secours.

DIDYME.

Seigneur....

PLACIDE.

Ne me dis rien. Après de tels services, Je n'ai rien à prétendre, à moins que tu périsses. Je le sais, je l'ai dit; mais dans ce triste état Je te suis redevable, et ne puis être ingrat. 1490

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[129] Dans l'édition de 1663, en marge: Ils sortent ensemble de chez Marcelle.--Les impressions de 1646, 1652 et 1655 ont sortants avec une s.

[130] Var. STÉPHANIE, rappelant Placide. (1646-60)

[131] Var. Attendez-en l'effet dedans cet entretien: Puisqu'elle agit pour vous, devez-vous craindre rien? (1646-56)

[132] Var. Qui veut que je le trompe a droit de me tromper. (1655)

[133] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[134] Var. Et je devrois juger, dans mon sort rigoureux. (1660)

[135] Var. Les hommes généreux jugent tout par eux-mêmes. (1646-63)

[136] Var. Et de leurs ennemis.... (1646-56)

[137] Var. Ne craignez plus, Seigneur. (1646-56)

[138] Voltaire a changé la construction et donne: Elle a fait plus encore.

[139] Var. Quoi qu'à votre faveur Marcelle lui dispute. (1655)

[140] Var. Où sa bonté paroît avecque trop d'excès. (1646-56)

[141] Voltaire a supprimé ces mots, et il fait de la fin de cette scène la scène III.

[142] Var. Fais-lui donc quelque excuse au gré de son envie. (1646-56)

[143] VAR. STÉPHANIE rentre. (1646-60)

[144] L'édition de 1655 porte:

Dis-moi si je me dois immoler après elle,

ce qui n'offre pas un sens raisonnable.

[145] Les éditions de 1682 et de 1692 ont juste, au lieu de injuste.

[146] Var. Et vous étiez le dieu, dedans mes déplaisirs, Qu'en secret pour les rompre invoquoient mes soupirs. (1646-64)

[147] Var. Que je vois des soldats la troupe mutinée. (1656-60)

[148] Var. Joindre en ces mêmes lieux sa peine à son forfait. (1646)

[149] Var. A peine est-il sorti qu'avecque violence Je vois de ces mutins renaître l'insolence. (1646-56)

[150] Var. Sans doute il n'est entré qu'afin de l'en tirer. (1646-56)

[151] Var. Montroit-il de l'audace ou bien du repentir? (1646-56)

[152] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[153] Var. J'ai sans vous, grâce aux Dieux, assez d'amis fidèles. (1646-56)

[154] Var. C'est une nouveauté qui semble assez étrange. (1646-64)

[155] Var. Non, non, le téméraire, au hasard de sa vie, A mis en sûreté la fleur qu'il a cueillie. (1646-56)

[156] Son malheur est le texte de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voltaire y a substitué son amour.

[157] Var. Sauroit bien, sans mon bras, la tirer de ce lieu; Et sûre qu'elle étoit du secours de Didyme. (1646-56)

[158] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute, «où me le caches-tu?»

[159] Var. La mort, que comme tel je ne puis éviter. (1646-56)

[160] Var. J'ai sauvé son honneur d'une rage insensée, Mais sans l'avoir souillé de la moindre pensée. (1646-56)

[161] Var. Quoi? sans en rien tirer; quoi? sans en rien prétendre. (1646-56)

[162] Var. Tout ce que vous croirez de coupable en sa fuite. (1646-64)

[163] Var. C'est par ce moyen seul qu'on vous peut garantir. (1646-56)

[164] Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem. (Saint Ambroise.) Voyez ci-après, p. 110.

[165] Sume pileum quod tegat crines, abscondat ora. Solent erubescere qui lupanar intraverint. (Saint Ambroise.) Voyez ci-après, p. 110.

[166] Var. Tu vivras; mais, ô Dieux! défendrai-je ta tête. (1646-56)

[167] Var. Et que cette beauté qui me tient sous la loi. (1646)

[168] Var. J'aurai devant mes yeux ce que tu m'as rendu. (1655)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAULIN, CLÉOBULE.

PAULIN.

Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence; Il est même en secret de son intelligence: C'étoit par cet arrêt lui qu'il considéroit, Et je vous ai conté ce qu'il en espéroit. Mais il hait des chrétiens l'opiniâtre zèle, 1495 Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle; Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur, Et ne veut pas se perdre auprès de l'Empereur: Il[169] ne veut pas périr pour conserver Didyme; Puisqu'il s'est laissé prendre, il paiera pour son crime. Valens saura punir son illustre attentat[170] Par inclination et par raison d'État; Et si quelque malheur ramène Théodore[171], A moins qu'elle renonce à ce Dieu qu'elle adore, Dût Placide lui-même après elle en mourir, 1505 Par les mêmes motifs il la fera périr[172]. Dans l'âme il est ravi d'ignorer sa retraite, Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète; Il craint qu'un indiscret la vienne révéler, Et n'osera rien plus que de dissimuler. 1510

CLÉOBULE.

Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime[173], Ce qu'a juré Placide en faveur de Didyme. Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver, Et hasardera tout afin de le sauver. Il a des amis prêts, il en assemble encore; 1515 Et si quelque malheur vous rendoit Théodore, Je prévois des transports en lui si violents, Que je crains pour Marcelle et même pour Valens. Mais a-t-il condamné ce généreux coupable?

PAULIN.

Il l'interroge encor, mais en juge implacable[174]. 1520

CLÉOBULE.

Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu, Pour tâcher à le vaincre, ou pour lui dire adieu. Ah! qu'il dissiperoit un dangereux orage, S'il vouloit à nos Dieux rendre le moindre hommage!

PAULIN.

Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti, 1525 En vain de ce péril vous le croiriez sorti. Flavie est aux abois, Théodore échappée D'un mortel désespoir jusqu'au cœur l'a frappée; Marcelle n'attend plus que son dernier soupir: Jugez à quelle rage ira son déplaisir; 1530 Et si, comme on ne peut s'en prendre qu'à Didyme, Son époux lui voudra refuser sa victime.

CLÉOBULE.

Ah! Paulin, un chrétien à nos autels réduit Fait auprès des Césars un trop précieux bruit: Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il périsse. 1535 Mais je le vois déjà qu'on amène au supplice.

SCÈNE II.

PAULIN, CLÉOBULE, LYCANTE, DIDYME.

CLÉOBULE.

Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis, Et me donne un moment que Valens m'a promis.

LYCANTE.

J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte A garder cependant les dehors de la porte[175]. 1540 Je ne mets point d'obstacle à vos derniers secrets; Mais tranchez promptement d'inutiles regrets.

SCÈNE III.

CLÉOBULE, DIDYME, PAULIN.

CLÉOBULE.

Ce n'est point, cher ami, le cœur troublé d'alarmes Que je t'attends ici pour te donner des larmes; Un astre plus bénin vient d'éclairer tes jours: 1545 Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.

DIDYME.

Et j'y cours. Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice, C'est courir à la vie, et non pas au supplice.

CLÉOBULE.

Peut-être dans ta secte est-ce une vision; Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion. 1550 Théodore est à toi: ce dernier témoignage Et de ta passion et de ton grand courage A si bien en amour changé tous ses mépris, Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix.

DIDYME.

Que me sert son amour et sa reconnoissance, 1555 Alors que leur effet n'est plus en sa puissance? Et qui t'amène ici par ce frivole attrait Aux douceurs de ma mort mêler un vain regret, Empêcher que ma joie à mon heur ne réponde, Et m'arracher encore un regard vers le monde? 1560 Ainsi donc Théodore est cruelle à mon sort Jusqu'à persécuter et ma vie et ma mort: Dans sa haine et sa flamme également à craindre, Et moi dans l'une et l'autre également à plaindre!

CLÉOBULE.

Ne te figure point d'impossibilité 1565 Où tu fais, si tu veux, trop de facilité, Où tu n'as qu'à te faire un moment de contrainte. Donne à ton Dieu ton cœur, aux nôtres quelque feinte. Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels Peut égaler ton sort au sort des immortels. 1570

DIDYME.

Et pour cela vers moi Théodore t'envoie? Son esprit adouci me veut par cette voie?

CLÉOBULE.

Non, elle ignore encor que tu sois arrêté; Mais ose en sa faveur te mettre en liberté; Ose te dérober aux fureurs de Marcelle, 1575 Et Placide t'enlève en Égypte avec elle, Où son cœur généreux te laisse entre ses bras Être avec sûreté tout ce que tu voudras.

DIDYME.

Va, dangereux ami que l'enfer me suscite, Ton damnable artifice en vain me sollicite: 1580 Mon cœur, inébranlable aux plus cruels tourments[176], A presque été surpris de tes chatouillements; Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme: Elle a frappé mes sens, elle a brouillé mon âme; Ma raison s'est troublée, et mon foible a paru; 1585 Mais j'ai dépouillé l'homme, et Dieu m'a secouru. Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte Ce soin de me payer par delà mon mérite. Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien; Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrétien: 1590 C'est la connoître mal que de la reconnoître; Je n'en veux point de prix que du souverain maître; Et comme c'est lui seul que j'ai considéré, C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a préparé. Si pourtant elle croit me devoir quelque chose, 1595 Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose[177], Qu'elle paye à Placide, et tâche à conserver Des jours que par les miens je viens de lui sauver; Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle Le souvenir mourant d'une flamme si belle. 1600 Mais elle-même vient, hélas! à quel dessein?

SCÈNE IV.

DIDYME, THÉODORE, CLÉOBULE, PAULIN, LYCANTE.

(Lycante suit Théodore, et entre incontinent chez Marcelle, sans rien dire.)

DIDYME.

Pensez-vous m'arracher la palme de la main, Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie, Par un charme plus fort m'attacher à la vie?

THÉODORE.

Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir: 1605 C'est à moi qu'on en veut, c'est à moi de périr.

CLÉOBULE, à Théodore.

O Dieux! quelle fureur aujourd'hui vous possède?

(A Paulin.)

Mais prévenons le mal par le dernier remède: Je cours trouver Placide; et toi, tire en longueur De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. 1610

SCÈNE V.

DIDYME, THÉODORE, PAULIN.

DIDYME.

Quoi? ne craignez-vous point qu'une rage ennemie Vous fasse de nouveau traîner à l'infamie?

THÉODORE.

Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur Dédaigne un châtiment qui m'a fait tant d'horreur; Je n'en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle: 1615 Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle; Et quelque cruauté qu'elle veuille essayer, S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer. Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop gardée. Pour me sauver l'honneur je te l'avois cédée: 1620 Jusque-là seulement j'ai souffert ton secours; Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours. Rends, Didyme, rends-moi le seul bien où j'aspire: C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre. A quel titre peux-tu me retenir mon bien? 1625

DIDYME.

A quel droit voulez-vous vous emparer du mien? C'est à moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire, Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre; De sort comme d'habits nous avons su changer, Et l'arrêt de Valens me le vient d'adjuger. 1630

THÉODORE.

Il ne t'a condamné qu'au lieu de Théodore[178]; Mais si l'arrêt t'en plaît, l'effet m'en déshonore. Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang[179], C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang. Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne, 1635 Qu'en me rendant ma gloire on m'ôte ma couronne: J'en appelle à Marcelle, et sans plus t'abuser, Vois comme ce grand Dieu lui-même en vient d'user. De cette même honte il sauve Agnès dans Rome[180], Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme; 1640 Mais si dans l'infamie il vient la secourir, Sitôt qu'on veut son sang il la laisse mourir.

DIDYME.

Sur cet exemple donc ne trouvez pas étrange, Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange, S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux 1645 Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux. Je n'ai regardé qu'elle en conservant la vôtre, Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre, Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acquérir Et l'honneur du martyre et le droit de mourir. 1650

THÉODORE.

Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle....

SCÈNE VI.

MARCELLE, THÉODORE, DIDYME, PAULIN, LYCANTE, STÉPHANIE.

MARCELLE, à Lycante.

Avec quelque douceur j'en reçois la nouvelle: Non que mes déplaisirs s'en puissent soulager, Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger.

THÉODORE.

Madame, je vous viens rendre votre victime; 1655 Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime: Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mène à l'autel, Et puisque je me montre, il n'est plus criminel, C'est pour moi que Placide a dédaigné Flavie[181]; C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie. 1660

DIDYME.

Non: c'est moi seul, Madame, et vous l'avez pu voir, Qui sauvant sa rivale, ai fait son désespoir. C'est moi de qui l'audace a terminé sa vie, C'est moi par conséquent qui vous ôte Flavie, Et sur qui doit verser ce courage irrité 1665 Tout ce que la vengeance a de sévérité[182].

MARCELLE.

O couple de ma perte également coupable! Sacriléges auteurs du malheur qui m'accable, Qui dans ce vain débat vous vantez à l'envi, Lorsque j'ai tout perdu de me l'avoir ravi! 1670 Donc jusques à ce point vous bravez ma colère, Qu'en vous faisant périr je ne vous puis déplaire, Et que loin de trembler sous la punition, Vous y courez tous deux avec ambition! Elle semble à tous deux porter un diadème; 1675 Vous en êtes jaloux comme d'un bien suprême; L'un et l'autre de moi s'efforce à l'obtenir: Je puis vous immoler et ne puis vous punir; Et quelque sang qu'épande une mère affligée, Ne vous punissant pas elle n'est pas vengée. 1680 Toutefois Placide aime, et votre châtiment Portera sur son cœur ses coups plus puissamment; Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plongée, Et si je l'en punis, je suis assez vengée.

THÉODORE, à Didyme.

J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois: 1685 L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix, C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te délivre.

DIDYME[183].

Non, non: si vous mourez, Didyme vous doit suivre.

MARCELLE.

Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes vœux: Un déplaisir si grand n'a pas trop de tous deux. 1690 Que ne puis-je aussi bien immoler à Flavie Tous les chrétiens ensemble, et toute la Syrie! Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir Animer les bourreaux qu'elle sauroit choisir, Repaître mes douleurs d'une mort dure et lente, 1695 Vous la rendre à la fois et cruelle et traînante, Et parmi les tourments soutenir votre sort, Pour vous faire sentir chaque jour une mort! Mais je sais le secours que Placide prépare; Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare; 1700 Et ma triste vengeance a beau se consulter, Il me faut ou la perdre ou la précipiter. Hâtons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure: La plus prompte des morts est ici la meilleure; N'avoir pour y descendre à pousser qu'un soupir, 1705 C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir; Et lorsqu'un, grand obstacle à nos fureurs s'oppose, Se venger à demi, c'est du moins quelque chose[184]. Amenez-les tous deux..

PAULIN.

Sans l'ordre de Valens? Madame, écoutez moins des transports si bouillants: Sur son autorité c'est beaucoup entreprendre.

MARCELLE.

S'il en demande compte, est-ce à vous de le rendre? Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets, Et ne prenez souci que de vos intérêts.

THÉODORE, à Didyme.

Ainsi de ce combat que la vertu nous donne, 1715 Nous sortirons tous deux avec une couronne[185].

DIDYME.

Oui, Madame, on exauce et vos vœux et les miens: Dieu....

MARCELLE.

Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens. Amenez-les tous deux.

PAULIN, seul.

Quel orage s'apprête! Que je vois se former une horrible tempête! 1720 Si Placide survient, que de sang répandu! Et qu'il en répandra s'il trouve tout perdu! Allons chercher Valens: qu'à tant de violence Il oppose, non plus une molle prudence, Mais un courage mâle, et qui d'autorité, 1725 Sans rien craindre....

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

Ah! Paulin, est-ce une vérité, Est-ce une illusion, est-ce une rêverie? Viens-je d'ouïr la voix de Marcelle en furie Ose-t-elle traîner Théodore à la mort?

PAULIN.

Oui, si Valens n'y fait un généreux effort. 1730

VALENS.

Quel effort généreux veux-tu que Valens fasse, Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce?

PAULIN.

Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez, Qu'aucun n'y doit périr si vous ne l'ordonnez, La Syrie à vos lois est-elle assujettie, 1735 Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie? Jugez de Théodore.

VALENS.

Et qu'en puis-je ordonner Qui dans mon triste sort ne serve à me gêner? Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle, C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle, 1740 Au pouvoir de son frère, au courroux des Césars, Et pour un vain effort courir mille hasards. La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide, C'est de ma propre main assassiner Placide, C'est lui porter au cœur d'inévitables coups. 1745

PAULIN.

Placide donc, Seigneur, osera plus que vous. Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte; Mais sur elle et sur eux il va fondre à main-forte, Résolu de forcer pour cet objet charmant Jusqu'à votre palais et votre appartement. 1750 Prévenez ce désordre, et jugez quel carnage Produit le désespoir qui s'oppose à la rage, Et combien des deux parts l'amour et la fureur Étaleront ici de spectacles d'horreur.

VALENS.

N'importe: laissons faire et Marcelle et Placide: 1755 Que l'amour en furie ou la haine en décide; Que Théodore en meure ou ne périsse pas[186], J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trépas. S'il la sauve peut-être on trouvera dans Rome Plus de cœur que de crime à l'ardeur d'un jeune homme. Je l'en désavouerai, j'irai l'en accuser, Les pousser par ma plainte à le favoriser, A plaindre son malheur en blâmant son audace: César même pour lui me demandera grâce; Et cette illusion de ma sévérité 1765 Augmentera ma gloire et mon autorité.

PAULIN.

Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore? Si Marcelle à ses yeux fait périr Théodore?

VALENS.

Marcelle aura sans moi commis cet attentat; J'en saurai près de lui faire un crime d'État, 1770 A ses ressentiments égaler ma colère, Lui promettre vengeance et trancher du sévère, Et n'ayant point de part en cet événement, L'en consoler en père un peu plus aisément. Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes. 1775

PAULIN.

Seigneur d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes. Placide est violent, et pour la secourir Il périra lui-même, ou fera tout périr. Si Marcelle y succombe, appréhendez son frère, Et si Placide y meurt, les déplaisirs d'un père. 1780 De grâce, prévenez ce funeste hasard. Mais que vois-je? peut-être il est déjà trop tard. Stéphanie entre ici, de pleurs toute trempée.

VALENS.

Théodore à Marcelle est sans doute échappée, Et l'amour de Placide a bravé son effort. 1785

SCÈNE VIII.

VALENS, PAULIN, STÉPHANIE.

VALENS, à Stéphanie.

Marcelle a donc osé les traîner à la mort Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrême....

STÉPHANIE.

Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même.

VALENS.

Elle est morte!

STÉPHANIE.

Elle l'est.

VALENS.

Et Placide a commis....

STÉPHANIE.

Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis; 1790 Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.

VALENS.

Ah! pour moi l'un et l'autre est une même chose; Et puisque c'est l'effet de leur inimitié, Je dois venger sur lui[187] cette chère moitié. Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.

STÉPHANIE.

De l'escalier à peine elle étoit descendue, Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais, Suivi d'un gros armé d'amis et de valets; Sur les bords du perron soudain elle s'avance, Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence: 1800 «Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;» Et sans perdre le temps en de plus longs discours[188], Ayant fait avancer l'une et l'autre victime, D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme, Elle lève le bras, et de la même main 1805 Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein.

VALENS.

Quoi? Théodore est morte!

STÉPHANIE.

Et Didyme avec elle.

VALENS.

Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle? Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant, Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment.... 1810

STÉPHANIE.

Il n'a rien fait, Seigneur; mais écoutez le reste: Il demeure immobile à cet objet funeste; Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur[189], Pour en avoir la force il a trop de douleur; Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 1815 Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme. Cependant, triomphante entre ces deux mourants, Marcelle les contemple à ses pieds expirants, Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide; 1820 Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs, Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs, Y mesure sa joie, et trouve plus charmante La douleur de l'amant que la mort de l'amante, Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 1825 Pour être trop sensible il sent trop peu son mal; En hait sa pâmoison qui la laisse impunie, Au péril de ses jours la souhaite finie[190]. Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix: «Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 1830 Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie Que ta rage insolente ordonne de ma vie.» A ces mots, furieuse, et se perçant le flanc De ce même poignard fumant d'un autre sang, Elle ajoute: «Va, traître, à qui j'épargne un crime; Si tu veux te venger, cherche une autre victime. Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux, Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux.» Lors même, dans la mort conservant son audace, Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 1840 D'où son œil semble encore à longs traits se soûler Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

VALENS.

Et Placide?

STÉPHANIE.

J'ai fui voyant Marcelle morte, De peur qu'une douleur et si juste et si forte Ne vengeât.... Mais, Seigneur, je l'aperçois qui vient.

VALENS.

Arrête: de foiblesse à peine il se soutient; Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre. Ne crains rien. Mais, ô Dieux! que j'ai moi-même à craindre!

SCÈNE IX.

VALENS, PLACIDE, CLÉOBULE, PAULIN, STÉPHANIE, TROUPE.

VALENS.

Cléobule, quel sang coule sur ses habits?

CLÉOBULE.

Le sien propre, Seigneur.

VALENS.

Ah, Placide! ah, mon fils! 1850

PLACIDE.

Retire-toi, cruel.

VALENS.

Cet ami si fidèle N'a pu rompre le coup qui t'immole à Marcelle! Qui sont les assassins?

CLÉOBULE.

Son propre désespoir.

VALENS.

Et vous ne deviez pas le craindre et le prévoir?

CLÉOBULE.

Je l'ai craint et prévu jusqu'à saisir ses armes; 1855 Mais comme après ce soin j'en avois moins d'alarmes, Embrassant Théodore, un funeste hasard A fait dessous sa main rencontrer ce poignard, Par où ses déplaisirs trompant ma prévoyance....

VALENS.

Ah! falloit-il avoir si peu de défiance? 1860

PLACIDE.

Rends-en grâces au ciel, heureux père et mari: Par là t'est conservé ce pouvoir si chéri, Ta dignité, dans l'âme à ton fils préférée; Ta propre vie enfin par là t'est assurée, Et ce sang qu'un amour pleinement indigné 1865 Peut-être en ses transports n'auroit pas épargné. Pour ne point violer les droits de la naissance, Il falloit que mon bras s'en mît dans l'impuissance: C'est par là seulement qu'il s'est pu retenir, Et je me suis puni de peur de te punir. 1870 Je te punis pourtant: c'est ton sang que je verse; Si tu m'aimes encor, c'est ton sein que je perce; Et c'est pour te punir que je viens en ces lieux, Pour le moins en mourant te blesser par les yeux, Daigne ce juste ciel....

VALENS.

Cléobule, il expire. 1875

CLÉOBULE.

Non, Seigneur, je l'entends encore qui soupire; Ce n'est que la douleur qui lui coupe la voix.

VALENS.

Non, non: j'ai tout perdu, Placide est aux abois; Mais ne rejetons pas une espérance vaine, Portons-le reposer dans la chambre prochaine; 1880 Et vous autres, allez prendre souci des morts, Tandis que j'aurai soin de calmer ses transports.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[169] L'édition de 1655 porte seule: «Et ne veut pas périr....»

[170] Var. Et Valens punira son illustre attentat. (1646-56)

[171] Var. Et si quelque malheur nous rendoit Théodore, A moins que renoncer à ce Dieu qu'elle adore. (1646-56)

[172] Var. Par les mêmes motifs il la feroit périr. (1646-56)

[173] Var. Cependant vous savez ce qu'a juré Placide; C'est un courage fier, et que rien n'intimide. (1646-56)

[174] Var. Il l'examine encor, mais en juge implacable. (1646-56)

[175] Var. A garder cependant le dehors de la porte. (1655)

[176] Var. Ce cœur, inébranlable aux plus cruels tourments. (1646-56)

[177] Var. Et peut à mon trépas souffrir que j'en dispose, Qu'elle en paye Placide, et tâche à conserver. (1646-56)

[178] Ce complot de Théodore et le suivant de Didyme, c'est-à-dire les vers 1631-1650, ne se trouvent que dans les exemplaires du tome II de 1682 qui ont 597 pages et portent au verso de la dernière le privilége, avec un achevé d'imprimer du 26 février: tel est le volume de la bibliothèque de l'Institut marqué Q563**. Dans les exemplaires du tome II de 1682 qui, ne contenant que 596 pages, ont le privilége au recto d'un dernier feuillet, et un achevé d'imprimer du 16 au lieu du 26, ces vers ne se trouvent pas: tel est le volume catalogué à la Bibliothèque impériale sous le no Y 5511/2. Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, et après lui Voltaire, ont maintenu cette suppression.

[179] Var. Te voir, au lieu du mien, payer Dieu de ton sang. (1646-56)

[180] Voyez plus haut, p. 3 et suivantes, et ci-après, p. 101 et 102.

[181] Var. C'est moi pour qui Placide a dédaigné Flavie; (C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie,) Et c'est... DID. Non: c'est moi seul, et vous l'avez pu voir. (1646-56)

[182] Ces quatre vers (1663-66) manquent dans les exemplaires de l'édition de 1682, qui ne contiennent pas les vers 1631-1650, et aussi dans l'impression de 1692, et dans l'édition de Voltaire.

[183] Var. DIDYME, à Théodore. (1646-56)

[184] Var. Se venger à demi, c'est toujours quelque chose. (1646-56)

[185] Var. Nous sortirions tous deux avecque la couronne. (1646-56)

[186] Var. Et soit qu'elle périsse ou ne périsse pas. (1646-56)

[187] Les éditions de 1664-82 ont pour lui, au lieu de sur lui. L'impression de 1692 donne sur lui.

[188] Var. Et sans perdre de temps en de plus longs discours[188-a]. (1646-63)

[188-a] Voltaire a adopté cette variante (1764).

[189] Var. Quelque ardeur qui le pousse à venger son malheur. (1655)

[190] Par une singulière erreur, les éditions de 1646-56 portent toutes: «les souhaite finie.»

APPENDICE.

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