‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 05Chapitre 5 sur 5 · L'ANDROMÈDE,

L'ANDROMÈDE,

REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,

AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES[481].

Que la Grèce ne se vante plus d'avoir inventé, Rome d'avoir mis au dernier point le théâtre, l'un des plus agréables objets des deux plus nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines! Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus célèbre auteur des épigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que ces miracles d'Égypte se doivent désormais taire[482].

Le poëme dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les ouvrages des premiers auteurs françois a maintenant honte de paroître sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer même au jugement du simple populaire.

Ces premières pièces confondoient non-seulement les actions et les lieux, mais aussi les jours et les années, nous représentant ce qui s'étoit passé en divers climats et en des temps différents sur une même scène, employant souvent une seule personne à représenter divers personnages, et leur suffisant de la déguiser d'habits différents: ce qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences, ôtoit toute créance à une représentation qui ne contentoit les yeux et les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses concerts; au lieu que les lois du théâtre bien observées rangent les événements plus irréguliers sous l'un ou l'autre des deux vraisemblables. Et il y a de quoi s'étonner comment ces premiers auteurs, ayant trouvé de si bons principes chez les Grecs, et de si beaux exemples chez les Romains, ont si peu profité de tous les deux, si ce n'est par le sort commun à toutes les choses humaines, qui étant venues d'une foible origine à leur période, déclinent par une nécessité inséparable de leur condition. Ainsi, les mêmes Grecs et Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et statuaires, les siècles suivants les ont vus déchoir jusqu'à la honte, et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer de nos aïeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en admiration.

Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du théâtre est à présent venu au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en son apogée: ce qui nous fait espérer qu'il pourra produire le même effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui ont longtemps donné des lois au reste du monde, qu'il ne récréoit pas seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.

Il y a déjà quelques années que la France a produit des ouvrages approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de dédaigner le théâtre, l'ont honoré de leur présence et tiré de cet insupportable mépris dans lequel l'ignorance grossière de quelques censeurs l'avoit jeté; mais il faut que les plus critiques confessent que l'Andromède du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un des plus excellents auteurs en ce genre de poésie, et ici représentée dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale, dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montrée si puissante à charmer ses spectateurs, qu'il lui est arrivé, ce qu'on n'a pu dire jusques ici que de fort peu de pièces, et possible d'aucune, à savoir, que de plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en est retourné que très-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu représenter dix ou douze fois; car il s'y découvre tous les jours tant de nouvelles grâces qu'elles ne peuvent être goûtées dans le temps de trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.

Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de poésie, où je confesse m'être le moins exercé; mais comme chacun prend la liberté de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne fais point de difficulté d'en dire mon avis et préférer cette scène à toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont le plus fréquenté le théâtre, confessant néanmoins mon ignorance par la raison de cette admiration qu'Aristote dit en être l'effet.

Voire je soutiens qu'il y a quelque espèce de plaisir à ignorer les mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant de majesté tous les actes de ce théâtre et surprennent les esprits avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la première superstition vient d'une automate représentant la personne du roi Belus, ses adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pût faire mouvoir la tête, les yeux et les autres parties d'une statue dont les ressorts leur étoient cachés, il eût été impossible à tous ceux qui n'auroient point été éclairés de la foi, voyant ces mouvements si extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idolâtrie.

Et pour ce que tous, mais principalement les étrangers[483], ne peuvent avoir autre part en ce merveilleux divertissement que celle que leur en donnera son récit, voici ce que j'en ai retenu y ayant assisté il y a trois jours, mais qui ne peut entrer en comparaison de ce que vous en apprendroit la vue, laquelle, en ce sujet comme en tous les autres, représente plus d'objets en un instant et beaucoup plus parfaitement que tous les discours et les livres mêmes qu'on en sauroit faire.

· · ·

Vous ne trouverez pas ici le même artifice que Parrhaze employa dans son rideau[484] pour tromper son compétiteur dans la peinture: car celui qui se présente le premier aux yeux des spectateurs ne doit pas borner leur vue. C'est pourquoi il se lève pour faire l'ouverture du théâtre, mais avec une telle vitesse que l'œil le plus subtil, quelque attachement qu'il y apporte, ne peut suivre la promptitude avec laquelle il disparoît, tant les contre-poids qui s'élèvent sont industrieusement proportionnés à sa grande étendue.

Étant haussé, il se présente un bocage, que la perspective, par une agréable tromperie, fait paroître de deux ou trois lieues d'étendue, lequel seroit borné des agréables collines du mont Parnasse, s'il n'étoit percé à jour par ses grottes, au travers desquelles se voit un lointain de mer à perte de vue; comme ce double mont, le séjour des Muses porte sa cime jusque dans les nues, pour leur rendre de là leur père Apollon plus accessible.

Melpomène s'y montre seule d'abord, et le voyant paroître en soleil, le prie d'arrêter quelque temps sa course, afin que ses rayons puissent éclairer le spectacle qu'elle prépare pour le divertissement du Roi et de toute sa cour, et que par son adresse et ses nobles exercices il juge des espérances qu'il donne d'être le plus grand des rois.

Ce père du jour s'excuse sur la loi qui lui est imposée de ne retarder point sa course si nécessaire aux mortels; mais la muse lui représentant qu'il peut bien faire en faveur de ce prince ce qu'il fit autrefois pour la naissance d'Hercule et pour le festin d'Atrée, il repart qu'il réserve ce miracle à la première victoire en faveur de ce jeune prince, pour laquelle éclairer et être plus longtemps témoin de sa gloire il s'arrêteroit, et cependant convie Melpomène à venir prendre place auprès de lui dans son char lumineux, afin que faisant ensemble le tour du monde, elle apprenne qu'il n'y a point de climat où ses rayons soient portés qui n'ait appris de lui ces glorieuses espérances que font concevoir à l'avenir les actions naissantes de ce prince. Cette muse protectrice de l'éducation du Roi vole ensuite dans ce chariot ardent avec tant de subtilité, que tous ceux qui voient son transport dans les cieux, sans être soutenu d'aucune autre chose que de l'adresse du machiniste, considérant l'impossibilité apparente de ce mouvement contre nature, ne le pourroient imputer à autre chose qu'à un art magique, s'ils ne savoient bien que rien d'illicite ne sauroit compatir avec la piété de ce prince, non plus qu'avec la pureté à laquelle est aujourd'hui le théâtre.

Melpomène ayant donc pris sa place aux pieds du Soleil, ils chantent de concert un air mélodieux à la louange du Roi, qui raviroit toute l'assistance si elle n'étoit accoutumée aux éloges dus à ce monarque; et pource que cet agréable entretien avoit arrêté le Soleil, il oblige ses chevaux à regagner ce temps par la violence de leur course, où l'on a de la peine à suivre des yeux son mouvement rapide, voltigeant dans l'écharpe du ciel, ce beau zodiaque, lequel le ravit d'orient en occident, sa course ordinaire; l'intelligence motrice de cette machine imitant si exactement dans ce ciel artificiel celle qui guide les sphères célestes, que le ciel de Marcus Scaurus[485] ou celui du théâtre de Pompée ni tous les autres de l'antiquité n'avoient rien de semblable.

Le char du Soleil ne s'est pas plutôt éloigné que ce grand bocage, ce Parnasse, ces grottes, ce lointain, et tous ces autres objets qui continuent de suspendre et de tenir en admiration les esprits des spectateurs, disparoissent avec tant de vitesse par un autre nouvel artifice, qu'il ne se marque point de distance entre ces premiers objets et ceux qui leur succèdent, qui servent de décoration au premier acte de cette tragédie, dont vous n'avez encore vu que le prologue.

Cette décoration est la ville capitale du royaume d'Éthiopie, ornée de quantité de palais superbes de différentes modes, de plusieurs portiques, de grandes places publiques et de spacieuses rues, où l'architecture est si bien entendue et la perspective si bien observée, qu'on se persuade aisément qu'une ville bâtie de cette manière seroit beaucoup plus superbe et plus magnifique que l'ancienne Rome en sa plus grande splendeur, comme il est facile aux choses feintes de surpasser les véritables.

Dans une place publique de cette grande ville, à côté du palais principal, Cassiope, que la beauté de sa fille Andromède avoit enflée d'une vanité insupportable aux nymphes de la mer, paroît accompagnée de Persée et de ses filles d'honneur, royalement vêtues, les unes en broderie d'or et d'argent, et les autres de brocatel et couvertes de grands clinquants.

En la première scène de cet acte, cette reine instruit ce fils de Jupiter et de Danaé, qui passe pour chevalier inconnu dans cette province, de la cause des malheurs qui font gémir la cour du roi Céphée son mari. Elle lui dit qu'étant sur le rivage de la mer, où elle avoit fait préparer quelques jeux pour le divertissement de sa fille, les Néréides, filles de Neptune, quittèrent leur humide séjour pour voir la pompe de ce spectacle; mais qu'elles s'en retournèrent avec plus de honte que de satisfaction, lorsqu'elle leur fit remarquer que sa fille les surpassoit en beauté: de sorte que le dépit de se voir bravées parla vanité de la mère et la beauté de la fille, les porta à un tel désir de vengeance, qu'elles suscitèrent un monstre marin, qui courant sur le rivage, dévoroit tout ce qu'il rencontroit, au grand étonnement du royaume et du Roi même, qui, pour tâcher d'apaiser les Dieux, alla consulter l'oracle de Jupiter Ammon, lequel répondit qu'il jetât au sort tous les mois une fille pour être exposée à ce monstre, et qu'il différât cependant les noces d'Andromède, auxquelles les Dieux vouloient assister.

Cinq beautés avoient déjà été dévorées, et ce jour étant celui auquel le sixième sort devoit être jeté, cette reine témoigne à Persée l'appréhension qu'elle a qu'il ne tombe sur sa fille.

Phinée, que l'amour qu'il a pour Andromède fait frissonner de même crainte, paroît sur cette superbe scène, suivant le Roi accompagné des princes de son royaume, et pressant son mariage; mais ce roi, voulant obéir à l'oracle, remet Phinée à un autre temps.

Cependant la Reine ayant sacrifié le jour précédent à la déesse Vénus, voici nos artifices qui commencent à produire leurs merveilleux effets: les nuages, qui étoient épais, se dissipent, le ciel s'ouvre; et dans son éloignement cette déesse paroît assise sur une grande nue, son visage étant si éclatant que les rayons qui en sortent forment une grande et lumineuse étoile qui suffit à éclairer toute l'étendue de cette scène.

C'est bien une chose admirable que ce planète[486] suive le mouvement régulier des cieux; mais qu'il se détache, comme il fait, du corps de son ciel, pour venir jusques auprès du bord du théâtre par un mouvement du tout singulier, sans que l'œil puisse discerner son attache avec sa machine, de laquelle néanmoins il fait partie, c'est ce qui ne peut trouver assez d'admirateurs, bien que toute l'assistance en soit ravie.

Les hymnes chantés à la louange de cette déesse sont interrompus par l'assurance qu'elle leur donne qu'Andromède sera mariée dans ce jour-là même à son illustre époux: de quoi on lui rend grâces par de nouveaux hymnes, qui charment toutes les oreilles et les esprits, soit par la douceur des voix ou par l'excellence de la composition de l'un des plus fameux maîtres en cet art[487].

Surtout Phinée est si fort transporté de cette réponse du ciel, qu'il ne doute plus de son mariage, et la reine même consent avec moins de crainte que le roi Céphée fasse jeter le sixième sort.

Toute cette cour s'étant donc retirée fort satisfaite d'une si bonne nouvelle, que Phinée envoie à son Andromède, voici derechef une métamorphose qui nous surprend avec une vitesse familière à l'effet de nos machines. Cette grande ville qui servoit de décoration au premier acte, comme autrefois ces palais enchantés, s'évanouit en un instant, et est transformée en un spacieux jardin partagé en deux d'une allée d'orangers plantés en de prodigieux vases de marbre blanc et courbés par leur cime en forme de berceau, les côtés de ce jardin ayant diverses grottes, fontaines et hautes palissades.

Andromède avec ses nymphes y allant cueillir des fleurs, pour récompenser d'une guirlande le bon avis que Phinée lui avoit envoyé, en est divertie par un air qu'il fait chanter par son page à sa louange, lequel elle paye d'un autre air, aussi chanté par l'un de ses pages à son amant et à son arrivée, ce qui se fait en forme de dialogue; mais leurs plaisirs sont bientôt troublés par une autre nouvelle que le sort étoit tombé sur Andromède; auquel Phinée, se voulant opposer, encore que le Roi vienne lui-même confirmer cette vérité si contraire à son bonheur, s'échappe à des imprécations contre le Destin et contre les Dieux mêmes, qui les obligent à obscurcir le ciel, le remplir d'éclairs et de tonnerres si horribles et redoublés avec tant de promptitude, que ceux que les poëtes ont feint avoir été foudroyés des Dieux pour avoir imité leur tonnerre[488] n'approchoient pas de cet artifice; et les spectateurs, quoiqu'ils sachent bien que ce ne sont que des terreurs feintes par l'invention du machiniste, ne sauroient néanmoins s'empêcher d'en avoir autant d'épouvante que d'admiration, lorsqu'ils voient Éole accompagné de huit vents; deux desquels à son commandement fondent du haut des airs en droite ligne sur Andromède, et l'emportent obliquement du côté opposite aussi au plus haut des nues, malgré la résistance de Phinée, qui est terrassé d'un coup de foudre pour vouloir s'opposer insolemment à la volonté divine; et les autres vents s'étant dispersés en forme de tourbillons, leur roi disparoît, les nuages se dissipent, et la clarté revient éclairer la scène: autant d'industries et de machines distinctes que de mouvements différents, qui ne se peuvent dignement admirer que par ceux qui, bien instruits dans les mécaniques, en savent pénétrer les difficultés.

En vain cette cour épleurée tâche à suivre de la vue cet effroyable enlèvement: il est suivi d'un changement non moins étrange que tout le reste; car ce jardin, qui fut naguère une ville, devient un vaste océan, dont les vagues, s'entre-choquant l'une l'autre, frappent le pied d'un affreux rocher, auquel ces mêmes vents, descendus du ciel avec leur première impétuosité, viennent attacher Andromède.

C'est encore en vain que la Reine avec sa suite vient implorer sur ce rivage les secours du ciel et de la terre: tout est sourd à ses vœux; et elle est réduite à perdre toute espérance, lorsqu'elle aperçoit cet horrible monstre qui s'avance peu à peu vers sa fille désolée, et ne mouvant pas seulement tout son corps dans le grand chemin qu'il fait, mais chacune de ses parties, et ce qui est plus remarquable en la perspective, paroissant de différentes grandeurs à mesure qu'il s'approche: à la vue duquel gouffre vivant où Cassiope voit sa fille prête d'être engloutie, on ne la pourroit empêcher de se précipiter dans la mer, sans la vue inespérée de Persée, monté sur le cheval Pégase tout armé; lequel fondant sur ce monstre, comme un aigle sur sa proie, le combat avec un succès si heureux qu'il en demeure vainqueur et rougit de son sang les flots voisins, plus encouragé par son amour que par la voix harmonieuse de cette grande assemblée, qui finit par un chant de triomphe en l'honneur de sa victoire.

En suite de quoi ce vainqueur commande, de la part de Jupiter son père, aux mêmes vents de détacher son Andromède et la reporter au lieu où ils l'avoient prise: ce qui s'exécute avec une si prompte obéissance, qu'on la voit enlever et remporter par l'air presque aussitôt que l'ordre en est donné de cet amant victorieux, qui la suit avec autant de vitesse sur son cheval ailé, caracolant dans les nues, afin de faire voir au peuple que notre machiniste n'est pas comme ce peintre d'Horace qui ne savoit peindre qu'un cyprès[489], mais qu'il sait donner les mouvements en telle sorte qu'il lui plaît.

Si la cour d'Éthiopie est contente, les Néréides ne le sont pas. Elles sortent de la mer pour demander raison à Neptune de l'affront que leur vient de faire le fils de Jupiter en tuant leur monstre. Neptune sort aussi des eaux, armé de son trident et monté sur un char en forme de coquille, tiré par des chevaux marins, accompagné de ses tritons sonnant de leurs conques, dont le bruit est redoublé par l'écho des rochers, et leur en promet la vengeance. Ces paroles ne sont pas encore achevées que lui, cette grande étendue de mer, ces rochers et les Néréides disparoissent, et font douter si on les a véritablement vus ou si toute l'assistance avec la scène a été transportée ailleurs comme en ce théâtre versatil de Néron; paroissant aux spectateurs, au lieu de ces précédents objets, un superbe et délicieux palais qui fait l'entrée du quatrième acte.

L'architecture y est dispensée avec tant d'art, qu'on ne feroit aucune difficulté de lui donner l'avantage sur les plus pompeux édifices, s'il se pouvoit aussi bien construire d'une manière plus solide.

On découvre d'abord une vaste cour dont le frontispice et les ailes sont enrichis de figures de marbre blanc, égalant ou surpassant en hauteur les naturelles, et de tout ce qu'a de plus beau cet art majestueux, inventé pour l'ornement des États et porter aux siècles à venir les monuments de leur gloire.

Dans son fond paroissent trois grands portiques, au travers desquels se découvrent les appartements de ce magnifique palais jusques à en discerner les dorures et les tableaux; et c'est dans cette cour que Persée vient découvrir son amour à sa chère Andromède, avec tant de respect et de si bonne grâce, que ceux qui ne l'auroient point vu conquérir cette beauté par son généreux exploit, se rendroient partisans de son humble requête; car il semble, à l'entendre et à voir ses submissions[490], qu'il doive la vie à sa conquête, et que l'affection de cette princesse lui soit plutôt une grâce qu'une récompense du service qu'il lui vient de rendre; à quoi cette princesse répond eu termes si bien choisis qu'elle ne trahit ni son sentiment de l'amour qu'elle lui porte, ni le respect dû à ses parents: de sorte que leur colloque est l'un des plus parfaits modèles des discours qu'un serviteur passionné, mais discret, et qu'une fille amoureuse, mais sage, puissent tenir l'un avec l'autre.

Persée, sortant donc très-content, va faire sa demande au Roi et à la Reine; tandis que le malheureux Phinée, sachant l'heureux succès du combat de son rival, et se persuadant aisément ce que la Renommée lui annonce de l'amour que porte ce victorieux héros à une si rare beauté, se vient éclaircir de la crainte qu'il a que la passion naissante de ce nouvel amoureux ne soit préférée à ses anciennes flammes, autorisées et rendues légitimes par un contrat solennel.

Mais il a bientôt appris par les gestes et les discours d'Andromède sa résolution de lui préférer cet[491] héros qui lui avoit sauvé la vie; ce qui ayant porté Phinée à reprocher à son amante sa légèreté, elle s'en défend sur le peu de courage qu'il avoit témoigné dans le péril duquel Persée l'a garantie, et se retire pour se délivrer de ses importunités: mépris et retraite qui redoublant le déplaisir de cet infortuné prince, le jettent en un désespoir qui le porte à former des desseins sur la vie de Persée et de toute la famille royale; et bien que ses confidents lui en remontrent le danger et l'impossibilité, non-seulement pour la valeur de son antagoniste, mais aussi pour l'assistance visible des Dieux, qui l'ayant muni de la tête de Méduse, son autre conquête, lui avoient donné le pouvoir de convertir en pierre tous ceux à l'aspect desquels il opposeroit cette tête, sa passion ne laisse pas de le flatter d'un faux espoir d'en venir à bout, implorant à cette fin contre la protection de Jupiter l'assistance de la jalouse Junon, qui paroît du haut des nues sur son arc-en-ciel, dans son char tiré par des paons, qui est à la vérité l'unique machine de cet acte, mais l'une des plus dignes d'admiration; car, lui ayant fait faire plusieurs tours en l'air, à droite et à gauche, en avant et en arrière, au lieu que les machines ordinaires sont assez empêchées à une seule différence de lieu de ces mouvements, après avoir assuré Phinée de son secours, elle disparoît, le laissant ruminer sur son funeste dessein.

Persée fait au Roi et à la Reine sa demande, qu'il obtient de leur justice avec force caresses; et dans ces ravissements, tandis qu'on fait les préparatifs des noces de cet heureux couple d'amants, chacun se dispose à se rendre les divinités propices. Le Roi va sacrifier à Jupiter afin qu'il approuve cette alliance; la Reine en va faire autant pour apaiser les Néréides; et Persée sacrifie aussi à Junon pour apaiser sa haine.

Encore que nous ayons accoutumé d'être moins émus des objets qui se présentent à nous plus d'une fois, tant extraordinaires puissent-ils être, et que tous les actes ayant été ouverts par un changement de scène, si est-ce que leur diversité ayant toujours de nouveaux agréments, je ne vous puis taire que celui-ci qui ferme l'acte quatrième et ouvre le dernier, au lieu de trouver l'esprit des spectateurs apprivoisé à ces changements, ne le ravit pas moins que tous les précédents.

Ce superbe palais que vous venez de voir ne paroît plus: il fait place à un temple majestueux, bâti à l'imitation de ces édifices à la construction desquels l'antiquité païenne employoit des siècles et des dépenses prodigieuses en l'honneur de ses faux dieux. Le porche de ce temple est environné de puissantes colonnes de jaspe dont les soubassements sont enrichis de lames de cuivre gravées de diverses figures et caractères, et les chapiteaux à la corinthienne rehaussés des images de plusieurs dieux et déesses; son corps est un grand dôme fait à la mode du Panthéon de Rome, dont la couverture est aussi de jaspe revêtu de lames de bronze. On y entre par trois portes d'argent massif, à l'ouverture desquelles on voit le dedans du temple plus beau et plus riche que le dehors, et un lointain qui représente la ville.

Dans ce porche paroît Phinée, qu'un reste d'espoir oblige, avant que de se perdre, à faire une dernière tentative auprès de sa maîtresse; et la voyant avec la Reine qui vient en ce temple, se jette à ses pieds, et emploie inutilement toutes les fleurs du bien dire que lui dicte sa passion; car ne se voyant payé que du mépris et irrité par la mémoire du temps passé, auquel son amour étoit récompensé d'une affection mutuelle, il ne consulte plus que sa colère et va essayer si la force lui succédera mieux que les prières.

Le Roi vient d'un autre côté, pour accompagner sa fille au temple, où se doit rendre Persée, afin d'achever ce mariage. Il n'y est pas plutôt arrivé qu'on l'avertit que Phinée, assisté d'un grand nombre d'hommes armés, s'est jeté sur Persée pour l'assassiner, et que cet héros est en un éminent danger de sa vie. Mais cette triste nouvelle est aussitôt suivie d'une autre qui les tire de peine, que cette troupe séditieuse et son chef ont été transformés en pierre par la vertu de la tête de Méduse entée dans le bouclier de Persée, lequel arrive en même temps, et s'excuse au Roi de la mort de son rival.

Mais se trouvant plus touché du salut de sa fille que de la perte de Phinée, il prend ce vainqueur par la main et le mène au temple, dont les portes, toutes massives qu'elles sont, se ferment d'elles-mêmes à leur abord.

Ce nouveau prodige cause une grande frayeur dans le cœur du Roi et de sa suite; mais elle est à l'instant dissipée par le messager des Dieux, qui descend du ciel, et s'étant fait reconnoître à son caducée, les avertit que cette clôture ne s'est point faite par hasard, mais par la volonté divine, laquelle Jupiter vient lui-même leur déclarer.

L'éloignement n'a pas plutôt fait disparoître les talonnières ailées de Mercure, reguindé dans les airs, et cette cour royale poussé les mélodieux accents de leurs hymnes en l'honneur du maître des Dieux, qu'il descend du ciel en terre, mais dans un artifice, lequel, comme il est le dernier en ordre à l'égard de tous les précédents, est sans comparaison le premier en dignité, en grandeur et en magnificence, dardant tant de lumières et si agréables, que leur éclat ne permet pas aux spectateurs de faire choix de ce qu'ils doivent le plus admirer, ou de la beauté de sa lumière, ou de la merveilleuse structure de cette grande machine, ou de ses divers mouvements, qui se font non-seulement du haut en bas, mais en s'avançant jusques au milieu du théâtre.

Cette machine est accompagnée de deux autres, lesquelles descendant à ses côtés, y font une proportion admirable de Junon et de Neptune, qui représentent avec Jupiter un majestueux et toutefois si gracieux objet, que sa seule vue fait mépriser aux spectateurs ravis tout ce qu'ils ont vu dans les précédents actes.

Jupiter, parlant le premier, fait entendre à toute la cour de Céphée que les portes du temple ont été fermées, pour ce que la terre n'est pas digne de voir célébrer les noces de son fils, et qu'il veut que la magnificence s'en fasse dans le ciel.

Junon témoigne qu'elle est apaisée, et convie ce roi et Persée à prendre leur place auprès d'elle, comme fait Neptune, pareillement adouci, la reine Cassiope et Andromède: de sorte que cette cour du roi d'Éthiopie, devenue une cour céleste, s'envole dans la demeure des Dieux, ravie par la force de ces machines, desquelles on voit les effets, qui semblent miraculeux aux spectateurs n'en découvrant pas la cause. Cependant les sujets de ces majestés rayonnantes de gloire, ne les pouvant suivre autrement que de leurs vœux et de leurs voix, les accompagnent par des airs dont les paroles témoignent d'un côté leur tristesse de ce départ, mais qui d'ailleurs est infiniment surpassé par la joie qu'ils ont d'une fin qui termine si heureusement le malheur et le dégât de leurs provinces. Alors la toile, qui s'étoit levée avec tant de promptitude à l'ouverture du théâtre, descendant avec la même vitesse, le ferme, laissant la compagnie au même état que celui duquel on raconte qu'étant endormi, il fut transporté en des lieux où abondoient toutes sortes de délices, lesquelles après avoir goûtées, s'étant derechef endormi et ayant été remporté de là au premier lieu où on l'avoit trouvé, eut de la peine à distinguer le vrai du faux, et son sommeil de ses veilles.

Aussi cette ravissante pièce, comme il paroît par son prologue, n'avoit été faite que pour le divertissement des têtes couronnées et des principaux de la cour; mais Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les attendons de jour à l'autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples; et les plus considérables de cette ville n'ont pas plutôt vu le champ ouvert à un divertissement si innocent, qu'il y en a peu de toutes conditions ecclésiastiques et séculières qui ne l'ayent voulu prendre.

· · ·

Il ne reste plus qu'à me défendre du blâme que je prévois de quelques censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destiné au récit de la vérité, à exprimer des feintes; mais outre l'exemple qu'ils en ont déjà en mes ouvrages, comme au récit que je fis il y a quelques années de ce qui fut représenté en la tragi-comédie d'Orphée[492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas toujours demeurer dans le sérieux, qui lasseroit autrement bientôt son lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait près de vingt années, et qu'un historien ne blesse point la vérité quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: étant vrai de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi passée, et que comme lorsque Dieu nous aura donné la paix, les joutes, les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne mériteront pas moins de vous désennuyer par leur lecture, qu'ils feront les plus dignes personnes de l'État par leur représentation, et que font à présent les exploits véritables, aussi ne doit-on pas trouver étrange que je fasse part aux absents d'un divertissement que le plus grand roi du monde n'a pas jugé indigne de sa présence.

Je dois ma recommandation à tous ceux qui l'ont méritée du public; et ayant vu que Cicéron a défendu le comédien Roscius de la même ardeur qu'il avoit employée pour le roi Déjotare, je ne vois pas que mes héros, non plus que les rois et les empereurs mêmes, les actions desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes petits ouvrages ce père de l'éloquence.

· · ·

A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S. Thomas, le 18 février 1650. Avec privilége.

[481] Cette relation, qui occupe tout un Extraordinaire de la Gazette, forme le nº 27, p. 245-260, de l'année 1650. Voyez ci-dessus, p. 252.

[482]

Barbara pyramidum sileat miracula Memphis; . . . . . . . . . . . . . . Omnis Cæsareo cedat labor amphitheatro.

(Martial, Épigramme I.)

[483] Voyez ci-dessus, p. 277.

[484] Allusion au récit fréquemment répété de la lutte de Parrhasius et Zeuxis. Ce dernier offrit aux regards un tableau présentant une corbeille pleine de raisins, qui avait trompé les oiseaux mêmes; Parrhasius montra à son tour son ouvrage, et Zeuxis s'écria: «Tirez donc ce rideau.» Or le rideau était le tableau lui-même.

[485] Marcus Æmilius Scaurus fit construire, l'an 675 de Rome, soixante-dix-huit ans avant Jésus-Christ, pour le seul temps de son édilité, un théâtre dont la scène se composait de trois ordres d'architecture: le premier de marbre, le second de verre, et le troisième doré.

[486] Ce mot est ici au masculin. Remarquons toutefois que les dictionnaires du dix-septième siècle le font féminin.

[487] Voyez la Notice, p. 252 et 253.

[488] Salmonée, fils d'Éole, foudroyé par Jupiter.

[489] . . . . . . . . . . . . Et fortasse cupressum Scis simulare; quid hoc si fractis enatat exspes Navibus, ære dato qui pingitur?.......

(Art poétique, vers 19.)

[490] Il y a summissions dans le texte de Renaudot.

[491] L'h de héros n'est aspirée ni ici, ni dans la page suivante (dernier paragraphe).

[492] Voyez la Notice, p. 246.

EPÎTRE

A

M. M. M. M.[493].

MADAME,

C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnoître que c'est vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois[494]. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapports ses aventures ont avec les vôtres: ce seroit vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

MADAME,

Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

CORNEILLE[495].

[493] On a supposé qu'Andromède avait été jouée pour la première fois sur le théâtre du Petit-Bourbon par les troupes réunies de Molière et de Dufresne, que Madeleine Béjart remplissait le rôle de Vénus et que la pièce lui était dédiée. «Ces quatre lettres hiéroglyphiques..., dit M. Paul Lacroix dans la Jeunesse de Molière (p. 73), pourraient être ainsi interprétées en forme de rébus: Ah! aime, aime, aime, aime! Elles signifieraient d'ailleurs plus naturellement: A Mademoiselle Madeleine, Madame Modène.» Hâtons-nous d'ajouter que le savant bibliophile déclare lui-même la conjecture «un peu aventurée» (p. 70).--L'Épître et l'Argument ne se trouvent que dans les éditions antérieures à 1660. Les deux premiers tiers de l'Argument sont aussi dans l'édition du Dessein.

[494] L'édition de 1654 porte, par erreur sans doute: «que vous en dois.»

[495] Par une faute singulière, l'Épître, dans l'édition de 1656, est signée T. CORNEILLE.

ARGUMENT

TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE.

«Cassiope, femme de Céphée, roi d'Éthiopie, fut si vaine de sa beauté, qu'elle osa la préférer à celle des Néréides, dont ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l'obéissance du Roi son mari, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l'oracle de Jupiter Ammon. La réponse qu'en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d'exposer à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n'attendoit que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle: il revenoit de la conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu'il portoit sous son bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut d'elle-même qu'il apprit la cause de sa disgrâce; et l'amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étoient devenus si précieux. Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tué le monstre. Le Roi et la Reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée, frère du Roi, et oncle de la Princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés; et Persée s'en défendit quelque temps sans autre secours[496] que celui de sa valeur et de quelques amis généreux; mais se voyant près de succomber sous le nombre[497], il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu'il tira de sous[498] son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre, qui servirent d'ornement au même palais qu'ils vouloient teindre du sang de ce héros[499].»

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on tirât au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusques à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paroître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter[500] Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne[501].

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure[502], je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat[503]. La topographie moderne de ces contrées-là[504] n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n'est pas que les Mores[505] les plus noirs n'ayent leurs beautés à leur mode; mais il n'est pas vraisemblable que Persée, qui étoit Grec, et né dans Argos[506], fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres et surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d'Andromède[507]. Ma scène sera donc, s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer; et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira[508].

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée[509] qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre; mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important[510]. Il n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments[511] détachés; elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires, que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme; mais aussi faut-il que j'avoue que le sieur Torrelli[512] s'est surmonté lui-même à en exécuter les desseins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos: de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce, il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aye fait depuis, je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d'ornements extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui aye encore paru sur nos théâtres; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna ou dans Rodogune, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou négligé aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.

[496] VAR. (Dessein): sans aucun secours.

[497] VAR. (Dessein): sous le nombre des autres.

[498] VAR. (édit. de 1655): de dessous.

[499] Ce premier paragraphe de l'Argument n'est pas une traduction, mais une rapide analyse de la fin du livre IV et du commencement du livre V des Métamorphoses.

[500] VAR. (Dessein): ne manquent point à nous représenter.

[501] VAR. (Dessein): n'en eût pas été digne.

[502] VAR. (Dessein): cette histoire.

[503] Voyez ci-après, p. 301 et 302.

[504] VAR. (Dessein): de ces contrées.

[505] Telle est l'orthographe du mot dans toutes les éditions. Voyez tome III, p. 136, note 2.

[506] VAR. (Dessein): qui étoit Grec, né dans Argos.

[507] «Vous ayant enfantée blanche, qui est couleur estrange aux Æthiopiens, quant à moy j'en congneu bien la cause, que c'estoit pour avoir eu tout droit devant mes yeux la pourtraiture d'Andromeda toute nue, telle comme si Perseus l'eust n'agueres retirée du rocher, là où elle avoit esté exposée au monstre marin, qui fut la cause que vous fustes sur le champ conceuë et formée à la mal'heure toute semblable à elle.» (L'Histoire æthiopique de Heliodorus.... nouvellement traduite de Grec en François (par Jacques Amyot).--Paris, J. Longis, 1547, in-fol., fol. 57 recto.)

[508] L'édition du Dessein a ici de plus ces cinq mots: «Je passe à nos machines,» par lesquels elle termine l'Argument.

[509] Telle est l'orthographe de toutes les éditions.

[510] Voyez ci-dessus, p. 278.

[511] Dans l'édition de 1655 il y a «les agréments;» c'est sans doute une faute.

[512] L'édition de 1655 donne seule Torelli, avec une seule r.

EXAMEN.

Le sujet de cette pièce est si connu par ce qu'en dit Ovide au 4. et 5. livre de ses Métamorphoses, qu'il n'est point besoin d'en importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce que j'y ai changé, tant par la liberté de l'art, que par la nécessité de l'ordre du théâtre, et pour donner plus d'éclat à sa représentation.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté est plus parfaite, et que le jugement étant moins formé donne plus de lieu[517] à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on jetât le sort pour voir celle qui lui devoit être livrée; et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième, qui par là devient un jour illustre, remarquable, et attendu non-seulement par tous les acteurs de la tragédie, mais par tous les sujets d'un roi[514].

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusqu'à la fin[511] des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût paru un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire voir[516] leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire, merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, et que sa ville capitale fût sur le bord de la mer.

Je sais bien, qu'au rapport de Pline[517] les habitants de Joppé, qu'on nomme aujourd'hui Jaffa dans la Palestine, ont prétendu que cette histoire s'étoit passée chez eux: ils envoyèrent à Rome des os de poisson d'une grandeur extraordinaire, qu'ils disoient être du monstre à qui Andromède avoit été exposée. Ils montraient un rocher proche de leur ville, où ils assuroient qu'elle avoit été attachée; et encore maintenant ils se vantent de ces marques d'antiquité à nos pèlerins qui vont en Jérusalem, et prennent terre en leur port. Il se peut faire que cela parte d'une affectation autrefois assez ordinaire aux peuples du paganisme, qui s'attribuoient à haute gloire d'avoir chez eux ces vestiges de la vieille fable, que l'erreur commune y faisoit passer pour histoire. Ils se croyoient par là bien fondés à se donner cette prérogative d'être d'une origine plus ancienne que leurs voisins, et prenoient avidement toute sorte d'occasions de satisfaire à cette ambition. Ainsi il n'a fallu que la rencontre par hasard de ces os monstreux que la mer avoit jetés sur leurs rivages, pour leur donner lieu de s'emparer de cette fiction, et de placer la scène de cette aventure au pied de leurs rochers. Pour moi, je me suis attaché à Ovide, qui la fait arriver en Éthiopie, où il met le royaume de Céphée par ces vers:

Æthiopum populos, Cepheaque conspicit arva; Illic immeritam maternæ pendere linguæ Andromedam pœnas, etc.[518]

Il se pouvoit faire que Céphée eût conquis cette ville de Joppé, et la Syrie même, où elle est située. Pline l'assure au 29. chapitre du 6. livre, par cette raison que l'histoire d'Andromède s'y est passée: Æthiopiam imperitasse Syriæ, Cephei regis ætate, patet Andromedæ fabulis[519]. Mais ceux qui voudront contester cette opinion peuvent répondre que ce n'est que prouver une erreur par une autre erreur, et éclaircir une chose douteuse par une encore plus incertaine. Quoi qu'il en soit, celle d'Ovide ne peut subsister avec celle-là; et quelques bons yeux qu'eût Persée, il est impossible qu'il découvrît d'une seule vue l'Éthiopie et Joppé, ce qu'il auroit dû faire, si ce qu'entend le poëte par Cephea arva n'étoit autre chose que son territoire.

Le même Ovide, dans quelqu'une de ses épîtres, ne fait pas Andromède blanche, mais basanée:

Andromede patriæ fusca colore suæ[520].

Néanmoins, dans la Métamorphose, il nous en donne une autre idée à former, lorsqu'il dit que, n'eût été ses cheveux qui voltigeoient au gré du vent, et les larmes qui lui couloient des yeux, Persée l'eût prise pour une statue de marbre:

Marmoreum ratus esset opus[521];

ce qui semble ne se pouvoir entendre que du marbre blanc, étant assez inouï que l'on compare la beauté d'une fille à une autre sorte de marbre. D'ailleurs, pour la préférer à celle des Néréides, que jamais on n'a fait noires, il falloit que son teint eût quelque rapport avec le leur, et que par conséquent elle n'eût pas celui que communément nous donnons aux Éthiopiens. Disons donc qu'elle étoit blanche, puisque à moins que cela il n'auroit pas été vraisemblable que Persée, qui étoit né dans la Grèce, fût devenu amoureux d'elle. Nous aurons de ce parti le consentement de tous les peintres, et l'autorité du grand Héliodore, qui n'a fondé la blancheur de sa Chariclée que sur un tableau d'Andromède[522]. Pline, au huitième chapitre de son cinquième livre, fait mention de certains peuples d'Afrique qu'il appelle Leuco-Æthiopes. Si l'on s'arrête à l'étymologie de leur nom, ces peuples devoient être blancs, et nous en pouvons faire les sujets de Céphée, pour donner à cette tragédie toute la justesse dont elle a besoin touchant la couleur des personnages qu'elle introduit sur la scène.

Vous[523] y trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui les empêche[524] de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre. Mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à les instruire de quelque chose qui fût important[525]. Il n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments détachés; elles en font en quelque sorte[526] le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice.

Les[527] diverses décorations dont les pièces de cette nature ont besoin, nous obligeant à placer les parties de l'action en divers lieux particuliers, nous forcent de pousser un peu au delà de l'ordinaire l'étendue du lieu général qui les renferme ensemble et en constitue l'unité. Il est malaisé qu'une ville y suffise: il y faut ajouter quelques dehors voisins, comme est ici le rivage de la mer. C'est la seule décoration que la fable m'a fournie: les quatre autres sont de pure invention. Il auroit été superflu de les spécifier dans les vers, puisqu'elles sont présentes à la vue[528]; et je ne tiens pas qu'il soit besoin qu'elles soient si propres à ce qui s'y passe, qu'il ne se soit pu passer ailleurs aussi commodément; il suffit qu'il n'y aye pas de raison pourquoi il se doive plutôt passer ailleurs qu'au lieu où il se passe. Par exemple, le premier acte est une place publique proche du temple, où se doit jeter le sort pour savoir quelle victime on doit ce jour-là livrer au monstre: tout ce qui s'y dit se diroit aussi bien dans un palais ou dans un jardin; mais il se dit aussi bien dans cette place qu'en ce jardin ou dans ce palais. Nous pouvons choisir un lieu selon le vraisemblable ou le nécessaire; et il suffit qu'il n'y aye aucune répugnance du côté de l'action au choix que nous en faisons, pour le rendre vraisemblable, puisque cette action ne nous présente pas toujours un lieu nécessaire, comme est la mer et ses rochers au troisième acte, où l'on voit l'exposition d'Andromède, et le combat de Persée contre le monstre, qui ne pouvoit se faire ailleurs. Il faut néanmoins prendre garde à choisir d'ordinaire un lieu découvert, à cause des apparitions des Dieux qu'on introduit. Andromède, au second acte, seroit aussi bien dans son cabinet que dans le jardin, où je la fais s'entretenir avec ses nymphes et avec son amant; mais comment se feroit l'apparition d'Éole dans ce cabinet? et comment les vents l'en pourroient-ils enlever, à moins de la faire passer par la cheminée, comme nos sorciers? Par cette raison, il y peut avoir quelque chose à dire à celle de Junon, au quatrième acte, qui se passe dans la salle du palais royal; mais comme ce n'est qu'une apparition simple d'une déesse, qui peut se montrer et disparoître où et quand il lui plaît, et ne fait que parler aux acteurs, rien n'empêche qu'elle ne se soit faite dans un lieu fermé. J'ajoute que quand il y auroit quelque contradiction de ce côté-là, la disposition de nos théâtres seroit cause qu'elle ne seroit pas sensible aux spectateurs. Bien qu'ils représentent en effet des lieux fermés, comme une chambre ou une salle, ils ne sont fermés par haut que de nuages; et quand on voit descendre le char de Junon du milieu de ces nuages, qui ont été continuellement en vue, on ne fait pas une réflexion assez prompte ni assez sévère sur le lieu, qui devroit être fermé d'un lambris, pour y trouver quelque manque de justesse.

L'oracle de Vénus, au premier acte, est inventé avec assez d'artifice pour porter les esprits dans un sens contraire à sa vraie intelligence; mais il ne le faut pas prendre pour le vrai nœud de la pièce: autrement il seroit achevé dès le troisième, où l'on en verroit le dénouement. L'action principale est le mariage de Persée avec Andromède: son nœud consiste en l'obstacle qui s'y rencontre du côté de Phinée, à qui elle est promise, et son dénouement en la mort de ce malheureux amant, après laquelle il n'y a plus d'obstacle. Je puis dire toutefois à ceux qui voudront prendre absolument cet oracle de Vénus pour le nœud de cette tragédie, que le troisième acte n'en éclaircit que les premiers vers, et que les derniers ne se font entendre que par l'apparition de Jupiter et des autres Dieux, qui termine la pièce.

La diversité de la mesure et de la croisure des vers que j'y ai mêlés me donne occasion de tâcher à les justifier, et particulièrement les stances dont je me suis servi en beaucoup d'autres poëmes, et contre qui je vois quantité de gens d'esprit et savants au théâtre témoigner aversion. Leurs raisons sont diverses. Les uns ne les improuvent pas tout à fait, mais ils disent que c'est trop mendier l'acclamation[529] populaire en faveur d'une antithèse, ou d'un trait spirituel qui ferme chacun de leurs couplets, et que cette affectation est une espèce de bassesse qui ravale trop la dignité de la tragédie. Je demeure d'accord que c'est quelque espèce de fard; mais puisqu'il embellit notre ouvrage, et nous aide à mieux atteindre le but de notre art, qui est de plaire, pourquoi devons-nous renoncer à cet avantage? Les anciens[530] se servoient sans scrupule, et même dans les choses extérieures, de tout ce qui les pouvoit faire arriver: Euripide vêtoit ses héros malheureux d'habits déchirés[531], afin qu'ils fissent plus de pitié; et Aristophane fait commencer sa comédie des Grenouilles par Xanthias monté sur un âne, afin d'exciter plus aisément l'auditeur à rire. Cette objection n'est donc pas d'assez d'importance[532] pour nous interdire l'usage d'une chose qui tout à la fois nous donne de la gloire, et de la satisfaction à nos spectateurs.

Il est vrai qu'il faut leur plaire selon les règles; et c'est ce qui rend l'objection des autres plus considérable, en ce qu'ils veulent trouver quelque chose d'irrégulier dans cette sorte de vers. Ils disent que bien qu'on parle en vers sur le théâtre, on est présumé ne parler qu'en prose; qu'il n'y a que cette sorte de vers que nous appelons alexandrins à qui l'usage laisse tenir nature de prose; que les stances ne sauroient passer que pour vers; et que par conséquent nous n'en pouvons mettre avec vraisemblance en la bouche d'un acteur, s'il n'a eu loisir d'en faire, ou d'en faire faire par un autre, et de les apprendre par cœur[533].

J'avoue que les vers qu'on récite sur le théâtre sont présumés être prose: nous ne parlons pas d'ordinaire en vers, et sans cette fiction leur mesure et leur rime sortiroient du vraisemblable. Mais par quelle raison peut-on dire que les vers alexandrins tiennent nature de prose, et que ceux des stances n'en peuvent faire autant? Si nous en croyons Aristote il faut se servir au théâtre des vers qui sont les moins vers, et qui se mêlent au langage commun, sans y penser, plus souvent que les autres. C'est par cette raison que les poëtes tragiques ont choisi l'ïambique plutôt que l'hexamètre, qu'ils ont laissé aux épopées, parce qu'en parlant sans dessein d'en faire, il se mêle dans notre discours plus d'ïambiques que d'hexamètres[534]. Par cette même raison les vers de stances[535] sont moins vers que les alexandrins, parce que parmi notre langage commun il se coule plus de ces vers inégaux, les uns courts, les autres longs, avec des rimes croisées et éloignées les unes des autres, que de ceux dont la mesure est toujours égale, et les rimes toujours mariées. Si nous nous en rapportons à nos poëtes grecs, ils ne se sont pas tellement arrêtés aux ïambiques, qu'ils ne se soient servis d'anapestiques, de trochaïques, et d'hexamètres même, quand ils l'ont jugé à propos. Sénèque en a fait autant qu'eux; et les Espagnols, ses compatriotes, changent aussi souvent de genre de vers que de scène. Mais l'usage de France est autre, à ce qu'on prétend, et ne souffre que les alexandrins à tenir lieu de prose. Sur quoi je ne puis m'empêcher de demander qui sont les maîtres de cet usage, et qui peut l'établir sur le théâtre, que ceux qui l'ont occupé avec gloire depuis trente ans, dont pas un ne s'est défendu de mêler des stances dans quelques-uns des poëmes qu'ils y ont donnés; je ne dis pas dans tous, car il ne s'en offre pas d'occasions en tous, et elles n'ont pas bonne grâce à exprimer tout: la colère, la fureur, la menace, et tels autres mouvements violents, ne leur sont pas propres; mais les déplaisirs, les irrésolutions, les inquiétudes, les douces rêveries, et généralement tout ce qui peut souffrir à un acteur de prendre haleine, et de penser à ce qu'il doit dire ou résoudre, s'accommode merveilleusement avec leurs cadences inégales, et avec les pauses qu'elles font faire à la fin de chaque couplet. La surprise agréable que fait à l'oreille ce changement de cadence imprévu, rappelle puissamment les attentions égarées; mais il faut éviter le trop d'affectation. C'est par là que les stances du Cid sont inexcusables et les mots de peine et Chimène[536], qui font la dernière rime de chaque strophe, marquent un jeu du côté du poëte, qui n'a rien de naturel du côté de l'acteur. Pour s'en écarter moins, il seroit bon de ne régler point toutes les strophes sur la même mesure, ni sur les mêmes croisures de rimes, ni sur le même nombre de vers. Leur inégalité en ces trois articles approcheroit davantage du discours ordinaire, et sentiroit l'emportement et les élans d'un esprit qui n'a que sa passion pour guide, et non pas la régularité d'un auteur qui les arrondit sur le même tour. J'y ai hasardé celles de la paix dans le prologue de la Toison d'or, et tout le dialogue de celui de cette pièce[537], qui ne m'a pas mal réussi. Dans tout ce que je fais dire aux Dieux dans les machines, on trouvera le même ordre ou le même désordre. Mais je ne pourrois approuver qu'un acteur, touché fortement de ce qui lui vient d'arriver dans la tragédie, se donnât la patience de faire des stances, ou prît soin d'en faire faire par un autre, et de les apprendre par cœur, pour exprimer son déplaisir devant les spectateurs. Ce sentiment étudié ne les toucheroit pas beaucoup, parce que cette étude marqueroit un esprit tranquille et un effort de mémoire plutôt qu'un effet de passion; outre que ce ne seroit plus le sentiment présent de la personne qui parleroit, mais tout au plus celui qu'elle auroit eu en composant ces vers, et qui seroit assez ralenti par cet effort de mémoire, pour faire que l'état de son âme ne répondit plus à ce qu'elle prononceroit. L'auditeur ne s'y laisseroit pas émouvoir, et le verroit trop prémédité pour le croire véritable; du moins c'est l'opinion de Perse[538], avec lequel je finis cette remarque:

Nec nocte paratum Plorabit, qui me volet incurvasse querela[539].

[513] Cette ligne et la précédente sont les seules où ce deuxième paragraphe de l'Examen diffère du troisième de l'Argument: voyez plus haut, p. 294.

[514] Ce dernier membre de phrase: «qui par là, etc.,» n'est pas dans l'Argument. Dans ce qui précède, Corneille n'a fait qu'un seul changement: «qu'on jetât le sort,» pour «qu'on tirât au sort.»

[515] Ce paragraphe comparé à celui qui lui correspond dans l'Argument ne nous offre que deux légères variantes: «jusqu'à la fin,» pour «jusques à la fin;» et à la dernière ligne, «qui eût paru,» pour «qui eût pu sembler.»

[516] Dans ce paragraphe encore il n'y a que deux variantes: ici «faire voir,» pour «faire paroître;» et huit lignes plus bas: «extraordinaire, merveilleuse,» pour «extraordinaire et merveilleuse.» Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a rétabli et entre les deux adjectifs.--Les deux alinéas suivants ne diffèrent pas non plus des parties de l'Argument auxquelles ils correspondent, sinon tout à la fin du second, où le dernier membre de phrase a été supprimé, et la conjonction et ajoutée.--Les trois paragraphes qui suivent, à partir de: «Je sais bien qu'un rapport, etc.,» sont propres à l'Examen.

[517] «Joppe Phœnicum, antiquior terrarum inundatione, ut ferunt. Insidet collem præjacente saxo, in quo vinculorum Andromedæ vestigia ostendunt.» (Pline, Histoire naturelle, livre V, chapitre XIV, ou XIII d'après la division suivie par Corneille.)

[518] Métamorphoses, livre IV, vers 669 et suivants.

[519] Le texte exact est: «Syriæ imperitasse eam, nostroque littori, ætate regis Cephei, patet Andromedæ fabulis;» il se trouve au chapitre XXXV, suivant la division adoptée le plus généralement.

[520] Candida si non sum, placuit Cepheia Perseo Andromede patriæ fusca colore suæ. (Héroïde XV, Sapho à Phaon, vers 35 et 36.)

[521] Métamorphoses, livre IV, vers 675.

[522] Voyez ci-dessus, p. 296, note 507.

[523] Ici l'Examen et l'Argument redeviennent identiques. Ce dernier commence ainsi le paragraphe: «Vous trouverez cet ordre....»

[524] L'Argument porte: «qui leur empêche.»

[525] Voyez ci-dessus, p. 278. Dans l'Argument: «si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important.»

[526] Les mots «en quelque sorte» ne sont pas dans l'Argument.

[527] Ce qui suit ne se trouve pas dans l'Argument.

[528] Corneille répond ici aux deux passages suivants de la Pratique du théâtre de l'abbé d'Aubignac:

«Puisque je suis tombé sur la considération de ce poëme (Andromède) orné de tant de machines, je ne puis m'empêcher d'observer ici que toutes les décorations merveilleuses et les actions extraordinaires qui sont dans le troisième et dans le cinquième acte sont fort adroitement expliquées, et avec une délicatesse digne du théâtre des Grecs. Le jardin qui doit être au second acte peut encore être supposé par le discours qui se fait des fleurs qu'Andromède et ses nymphes semblent cueillir pour faire une guirlande, quoique l'expression n'en soit pas bien claire; mais pour ce superbe palais qui fait la décoration du premier acte, et ce magnifique temple qui fait celle du quatrième, je ne crois pas qu'il y ait une seule parole dont on le puisse apprendre, et après les avoir lus, je fus obligé de recourir à l'explication qui est imprimée au devant de chacun acte, sans laquelle je n'aurois point su ce que les décorateurs avoient fait, parce que le poëte ne m'avoit point appris ce qu'ils devoient faire. Aussi est-il vrai qu'on peut mettre le temple au premier acte et le palais au quatrième sans rien faire contre l'ordre du sujet, et sans rien changer aux vers. Voire même est-il certain qu'au lieu de ces deux sortes de décorations, on y peut mettre des arbres, des rochers, ou tout ce que l'on voudra. En quoi paroît la nécessité qu'il y a d'expliquer les décorations par les vers, pour joindre le sujet avec le lieu, et les actions avec les choses, et pour faire ingénieusement un tout bien ordonné par une juste liaison de toutes les parties qui le composent.» (Pages 75 et 76.)--«Premièrement, il faut qu'elles (les décorations) soient nécessaires, et que la pièce ne puisse être jouée sans cet ornement: autrement les spectacles ne seroient jamais approuvés, quoiqu'ils fussent ingénieux; on estimeroit le poëte peu judicieux de les avoir introduits dans un ouvrage qui s'en pouvoit passer; et les comédiens imprudents d'en faire la dépense. C'est en quoi je trouve un assez notable défaut dans l'Andromède, où l'on avoit mis dans le premier et dans le quatrième acte deux grands et superbes édifices de différente architecture, sans qu'il en soit dit une seule parole dans les vers; car ces deux actes pourroient être joués avec les décorations de tel des trois autres qu'on voudroit choisir, sans blesser l'intention du poëte, et sans contredire aucun incident ni aucune action de la pièce; on en pourroit presque dire autant du second acte, sinon qu'au commencement il y a deux ou trois paroles de guirlandes et de fleurs, qui semblent avoir quelque rapport à un jardin présent; encore qu'elles ne soient pas assez précises, car bien que peu de discours suffise quelquefois pour cela, il est néanmoins certain qu'il faut toujours s'expliquer intelligiblement.» (Pages 462 et 463.)

[529] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): l'exclamation.

[530] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Nos anciens.

[531] On peut voir, dans les Acharniens d'Aristophane, vers 425 et suivants, une piquante énumération des héros déguenillés d'Euripide.

[532] VAR. (édit. de 1660): n'est donc pas assez d'importance.

[533] C'est encore d'Aubignac que Corneille a ici en vue. Voyez tome III, p. 121, note 1.

[534] [Grec: Lexeôs de genomenês, autê hê phusis to oikeion metron heure; malista gar lektikon tôn metrôn to iambeion esti, sêmeion de toutou; pleista gar iambeia legomen en tê dialektô tê pros allêlous.] (Poétique, chapitre IV.)

[535] L'édition de 1692 a changé de stances en des stances.

[536] Voyez tome III, p. 121-124.

[537] Voyez ci-après, p. 315-319.

[538] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): c'est l'opinion d'Horace.

[539] Satire I, vers 90 et 91.--«Et qui voudra me fléchir par sa plainte, ne versera pas des larmes étudiées pendant la nuit.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ANDROMÈDE.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1651 in-4º; 1651 in-12.

Dessein de la tragédie d'Andromède[540].

RECUEILS.

1654 in-12[541]; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

[540] Voyez la fin de la note 457 de la page 258.

[541] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer d'Andromède porte la date du 13 août 1650. Voyez ci-dessus, p. 257.

ACTEURS.

DIEUX DANS LES MACHINES.

JUPITER. JUNON. NEPTUNE. MERCURE. LE SOLEIL. VÉNUS. MELPOMÈNE. ÉOLE. CYMODOCE, } ÉPHYRE, } Néréides. CYDIPPE, } HUIT VENTS.

HOMMES.

CÉPHÉE, roi d'Éthiopie, père d'Andromède. CASSIOPE, reine d'Éthiopie. ANDROMÈDE, fille de Céphée et de Cassiope. PHINÉE, prince d'Éthiopie. PERSÉE, fils de Jupiter et de Danaé. TIMANTE, capitaine des gardes du Roi. AMMON, ami de Phinée. AGLANTE, } CÉPHALIE, } Nymphes d'Andromède. LIRIOPE, }

UN PAGE DE PHINÉE.--CHŒUR DE PEUPLE.--SUITE DU ROI[542].

La scène est en Éthiopie, dans la ville capitale du royaume de Céphée, proche de la mer[543].

[542] On aurait pu ajouter ici: SUITE DE LA REINE, SUITE DE PERSÉE, SUITE DE PHINÉE, car ces mentions figurent en tête de plusieurs scènes; il aurait fallu surtout ne pas oublier le nom de PHORBAS, qui dans la scène V du dernier acte fait un récit important et ne quitte plus le théâtre.

[543] Ces derniers mots: «proche de la mer,» manquent dans les éditions de 1650-1656.

ANDROMÈDE.

TRAGÉDIE.

PROLOGUE.

DÉCORATION DU PROLOGUE[544].

L'ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant les uns sur les autres, portent le faîte jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d'arbres touffus et entrelacés les uns dans les autres[545]. Sur un des sommets de la montagne paroît Melpomène, la muse de la tragédie; et à l'opposite dans le ciel, on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par les quatre chevaux[546] qu'Ovide lui donne.

LE SOLEIL, MELPOMÈNE.

MELPOMÈNE.

Arrête un peu ta course impétueuse: Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux; Tu n'en vis jamais en ces lieux La pompe plus majestueuse: J'ai réuni, pour la faire admirer, 5 Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie; De tous leurs arts mes sœurs l'ont embellie: Prête-moi tes rayons pour la mieux éclairer. Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière, Donner un parfait agrément, 10 Et rends cette merveille entière En lui servant toi-même d'ornement.

LE SOLEIL.

Charmante muse de la scène, Chère et divine Melpomène, Tu sais de mon destin l'inviolable loi: 15 Je donne l'âme à toutes choses, Je fais agir toutes les causes; Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi; Par une puissance plus forte Le char que je conduis m'emporte: 20 Chaque jour sans repos doit et naître et mourir. J'en suis esclave alors que j'y préside; Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide Ne règle que leur route, et les laisse courir.

MELPOMÈNE.

La naissance d'Hercule et le festin d'Atrée 25 T'ont fait rompre ces lois; Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois Faire en même contrée. Je dis plus: tu le dois en faveur du spectacle Qu'au monarque des lis je prépare aujourd'hui; 30 Le ciel n'a fait que miracles en lui: Lui voudrois-tu refuser un miracle?

LE SOLEIL.

Non; mais je le réserve à ces bienheureux jours Qu'ennoblira[548] sa première victoire: Alors j'arrêterai mon cours, 35 Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire. Prends cependant le soin de le bien divertir. Pour lui faire avec joie attendre les années[549] Qui feront éclater les belles destinées Des peuples que son bras lui doit assujettir. 40 Calliope ta sœur déjà d'un œil avide Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi, Dont les hautes vertus lui donneront emploi Pour plus d'une Iliade et plus d'une Énéide.

MELPOMÈNE.

Que je porte d'envie à cette illustre sœur, 45 Quoique j'aye à craindre pour elle Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle! Mais quel qu'en soit enfin le mérite et l'honneur, J'aurai du moins cet avantage[550], Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, 50 Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits Déjà dans ses pareils je lui trace une image. Je lui montre Pompée, Alexandre, César, Mais comme des héros attachés à son char[551]; Et tout ce haut éclat où je les fais paroître 55 Lui peint plus qu'ils n'étoient, et moins qu'il ne doit être.

LE SOLEIL.

Il en effacera les plus glorieux noms, Dès qu'il pourra lui-même animer son armée; Et tout ce que d'eux tous a dit la renommée Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons. 60 Son père et son aïeul tous rayonnants de gloire, Ces grands rois qu'en tous lieux a suivi la Victoire, Lui voyant emporter sur eux le premier rang, En deviendroient jaloux s'il n'étoit pas leur sang. Mais vole dans mon char, muse; je veux t'apprendre 65 Tout l'avenir d'un roi qui t'est si précieux.

MELPOMÈNE.

Je sais déjà ce qu'on doit en attendre[552], Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

LE SOLEIL.

Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde; Qu'unissant ensemble nos voix, 70 Nous fassions résonner sur la terre et sur l'onde Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

MELPOMÈNE.

Soleil, j'y vole; attends-moi donc, de grâce.

LE SOLEIL.

Viens, je t'attends, et te fais place.

MELPOMÈNE vole dans le char du Soleil, et y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du Roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.

Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes; 75 Et vous, antres et bois, Affreux déserts, rochers battus des ondes[553], Redites après nous d'une commune voix: «Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.»

La majesté qui déjà l'environne 80 Charme tous ses François; Il est lui seul digne de sa couronne; Et quand même le ciel l'auroit mise à leur choix, Il seroit le plus jeune et le plus grand des rois[554].

C'est à vos soins, Reine, qu'on doit la gloire 85 De tant de grands exploits; Ils sont partis suivis de la victoire; Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

LE SOLEIL.

Voilà ce que je dis sans cesse 90 Dans tout mon large tour. Mais c'est trop retarder le jour; Allons, muse, l'heure me presse, Et ma rapidité Doit regagner le temps que sur cette province, 95 Pour contempler ce prince, Je me suis arrêté.

(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de l'univers.)

FIN DU PROLOGUE.

[544] Dans l'édition de 1663, toutes les décorations précèdent la liste des acteurs.

[545] VAR. (Dessein): L'ouverture du théâtre fait voir aux spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant successivement au-dessus les uns des autres, portent le faîte jusqu'aux nues. Le pied de cette montagne est percé à jour, à la façon de celle qu'on rencontre sur le chemin de Rome à Naples[545-a], et cette ouverture paroît comme une grotte profonde, qui fait voir la mer en éloignement. Des deux côtés du théâtre en bas est une forêt d'arbres entrelacés les uns dans les autres, etc.

[545-a]: Corneille veut sans doute parler du Pausilippe, montagne traversée par une grotte de sept cents mètres de long, sur le chemin de Naples à Pouzzoles.

[546] L'édition de 1682 porte, évidemment par erreur: «tiré par quatre chevaux, etc.»

[547] Les éditions de 1651-56 écrivent ainsi ce mot: «annoblira.»

[548] Var. Et lui faire avec joie attendre les années. (1651-56)

[549] Var. J'aurai sur elle au moins cet avantage. (1651-64)

[550] Dans un Remerciement au Roi, composé à l'occasion des gratifications de 1662 et publié dans les Délices de la poésie galante vers la fin de l'année suivante, Corneille cite ainsi avec complaisance ces vers du prologue d'Andromède:

On y voit le Soleil instruire Melpomène Et lui dire qu'un jour Alexandre et César Sembleroient des vaincus attachés à ton char.

C'est sans doute ce qui les a rappelés à Boileau, lorsqu'il a dit en 1669, dans sa première épître, adressée au Roi:

Ce n'est pas qu'aisément, comme un autre, à ton char Je ne pusse attacher Alexandre et César.

[551] Var. Je sais déjà ce qu'on en doit attendre. (1655)

[552] Var. Et vous, rochers battus des ondes. (Dessein)

[553] «Racine a heureusement imité cet endroit dans sa Bérénice (acte I, scène V):

Parle, peut-on le voir sans penser comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître?»

(Voltaire.)

ACTE I.

DÉCORATION DU PREMIER ACTE.

Cette grande masse de montagne et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée[554], ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l'égalité et les justesses de la perspective[555]. Après que les yeux ont eu loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paroît comme passant par cette place pour aller au temple[556]: elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite, qu'elle entretient des malheurs publics, attendant que le Roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.

SCÈNE PREMIÈRE.

CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.

CASSIOPE.

Généreux inconnu, qui chez tous les monarques Portez de vos vertus les éclatantes marques, Et dont l'aspect suffit pour convaincre nos yeux 100 Que vous sortez du sang ou des rois ou des Dieux, Puisque vous avez vu le sujet de ce crime Que chaque mois expie une telle victime, Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le Roi, Soyez-y juste juge entre les Dieux et moi. 105 Jugez de mon forfait, jugez de leur colère; Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère, S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant.

PERSÉE.

J'en ai déjà jugé, Reine, en vous imitant; Et si de vos malheurs la cause ne procède, 110 Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède, Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux, Je veux être à jamais coupable comme vous. Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrême, Ne le puis-je, Madame, apprendre de vous-même 115 Pour mieux renouveler ce crime glorieux Où soudain la raison est complice des yeux?

CASSIOPE.

Écoutez: la douleur se soulage à se plaindre; Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre, Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié 120 Semble en notre faveur en prendre la moitié. Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée: Nos peuples, tous ravis de ces illustres nœuds, Sur les bords de la mer dressèrent force jeux; 125 Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse De vous dépeindre ici la publique allégresse[557]; On décrit mal la joie au milieu des malheurs, Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs. O jour, que ta mémoire encore m'est cruelle! 130 Andromède jamais ne me parut si belle; Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux: «Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde, Et promit à ses yeux la conquête du monde, 135 Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau Les miroirs vagabonds de son flottant berceau.» A ce fameux spectacle on vit les Néréides Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides, Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats 140 A l'envi de la Terre étaler leurs appas. Elles virent ma fille; et leurs regards à peine Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine, Que par des traits plus forts se sentant effacer, Éblouis et confus je les vis s'abaisser, 145 Examiner les leurs, et sur tous leurs visages En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages. Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois, Et rougir aussitôt nous comparant leur choix; Et cette vanité qu'en toutes les familles 150 On voit si naturelle aux mères pour leurs filles, Leur cria par ma bouche: En est-il parmi vous, O nymphes! qui ne cède à des attraits si doux? Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles[558], Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?» 155 Je m'emportois sans doute, et c'en étoit trop dit: Je les vis s'en cacher de honte et de dépit; J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles: L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles[559]; J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux 160 Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous. C'eût été peu des flots: la soudaine tempête, Qui trouble notre joie et dissipe la fête, Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords Un monstre contre nous armé de mille morts. 165 Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue; Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue. Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts; Son haleine est poison, et poison ses regards: Il ravage, il désole et nos champs et nos villes[560], 170 Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles. Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus, Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus, Nous courons à l'oracle en de telles alarmes; Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes: 175 «Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois Au monstre qui le venge une fille à son choix, Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède; Le sort vous montrera Celle qu'il agréera: 180 Différez cependant les noces d'Andromède.» Comme dans un grand mal un moindre semble doux, Nous prenons pour faveur ce reste de courroux. Le monstre disparu nous rend un peu de joie: On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie, 185 Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement: Si l'on souffre un peu moins, on craint également; Et toutes nous tremblons devant une infortune Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une. La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois; 190 J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois. Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées, Mais des beautés, hélas! dignes d'être adorées, Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu, Ne cédoient qu'à ma fille, et lui cédoient bien peu; 195 Comme si choisissant de plus belle en plus belle, Le sort par ces degrés tâchoit d'approcher d'elle, Et que pour élever ses traits jusques à nous, Il essayât sa force et mesurât ses coups. Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; 200 Et le sixième choix aujourd'hui se prépare: On le va faire au temple; et je sens malgré moi Des mouvements secrets redoubler mon effroi. Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice, Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; 205 Et toutefois mon cœur, à force de trembler, Semble prévoir le coup qui le doit accabler. Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine, Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine, Et si le ciel devoit tant de sévérité 210 Aux premiers mouvements d'un peu de vanité.

PERSÉE.

Oui, Madame, il est juste; et j'avouerai moi-même Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème. Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement, Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. 215 Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères; Et quand votre mépris en fit comparaison, Il voyoit mieux que vous que vous aviez raison. Il venge, et c'est de là que votre mal procède, 220 L'injustice rendue aux beautés d'Andromède. Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit! Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit, Aux Dieux qu'elle captive; et ces rivaux célestes S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes, 225 En sauvent les appas qui les ont éblouis, Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis. Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée, Exprès par son oracle en défend l'hyménée. A sa flamme peut-être il veut la réserver; 230 Ou s'il peut se résoudre enfin à s'en priver, A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine; Et voilà de vos maux la secrète origine. Faites cesser l'offense, et le même moment Fera cesser ici son juste châtiment. 235

CASSIOPE.

Vous montrez pour ma fille une trop haute estime, Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime, Dont la civilité me force de juger Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger. Si quelquefois les Dieux pour des beautés mortelles 240 Quittent de leur séjour les clartés éternelles, Ces mêmes Dieux aussi, de leur grandeur jaloux, Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous; Et quand pour l'espérer, je serois assez folle, Le Roi, dont tout dépend, est homme de parole; 245 Il a promis sa fille, et verra tout périr Avant qu'à se dédire il veuille recourir. Il tient cette alliance et glorieuse et chère: Phinée est de son sang, il est fils de son frère.

PERSÉE.

Reine, le sang des Dieux vaut bien celui des rois.... 250 Mais nous en parlerons encor quelque autre fois. Voici le Roi qui vient.

SCÈNE II.

CÉPHÉE, CASSIOPE, PHINÉE, PERSÉE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CÉPHÉE.

N'en parlons plus, Phinée, Et laissons d'Andromède aller la destinée, Votre amour fait pour elle un inutile effort: Je la dois comme une autre au triste choix du sort. 255 Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime: Peut-être qu'il la veut pour dernière victime, Et que nos châtiments deviendroient éternels, S'ils ne pouvoient tomber sur les vrais criminels.

PHINÉE.

Est-ce un crime en ces lieux, Seigneur, que d'être belle?

CÉPHÉE.

Elle a rendu par là sa mère criminelle.

PHINÉE.

C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux Qui sachent bien juger d'un tel présent des cieux?

CÉPHÉE.

Qui veut en bien juger n'a point le privilége D'aller jusqu'au blasphème et jusqu'au sacrilège. 265

CASSIOPE.

Ce blasphème, Seigneur, de quoi vous m'accusez....

CÉPHÉE.

Madame, après les maux que vous avez causés, C'est à vous à pleurer, et non à vous défendre. Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre; Et ne laissez paroître en cette occasion 270 Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(A Phinée.)

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle; Et peut-être le sort l'en veut punir en elle: Dérober Andromède à cette élection, C'est dérober sa mère à sa punition. 275

PHINÉE.

Déjà cinq fois, Seigneur, à ce choix exposée, Vous voyez que cinq fois le sort l'a refusée.

CÉPHÉE.

Si le courroux du ciel n'en veut point à ses jours, Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours.

PHINÉE.

Le tenter si souvent, c'est lasser sa clémence: 280 Il pourra vous punir de trop de confiance: Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander, Et c'est un crime enfin que de tant hasarder[561]. Mais quoi? n'est-il, Seigneur, ni bonté paternelle, Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle? 285

CÉPHÉE.

Ah! ne m'arrachez point mon sentiment secret, Phinée, il est tout vrai, je l'expose à regret. J'aime que votre amour en sa faveur me presse; La nature en mon cœur avec lui s'intéresse; Mais elle ne sauroit mettre d'accord en moi 290 Les tendresses d'un père et les devoirs d'un roi; Et par une justice à moi-même sévère, Je vous refuse en roi ce que je veux en père.

PHINÉE.

Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois Dont l'aveugle rigueur s'étend jusques aux rois? 295

CÉPHÉE.

Celles que font les Dieux, qui, tous rois que nous sommes, Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes, Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir Que pour le mesurer aux règles du devoir. Que diroient mes sujets si je me faisois grâce, 300 Et si, durant qu'au monstre on expose leur race, Ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux, Le crime en ma maison, et la peine sur eux?

PHINÉE.

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes! 305

CÉPHÉE.

Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets, Quand il se fait justice ainsi qu'à ses sujets! Notre oracle, après tout, n'excepte point ma fille: Ses termes généraux comprennent ma famille; Et ne confondre pas ce qu'il a confondu, 310 C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu.

PERSÉE.

Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle, Je crois qu'à sa prière il donne peu d'obstacle; Il parle d'Andromède, il la nomme, il suffit, Arrêtez-vous pour elle à ce qu'il vous en dit: 315 La séparer longtemps d'un amant si fidèle, C'est tout le châtiment qu'il semble vouloir d'elle. Différez son hymen sans l'exposer au choix. Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois, Quand il leur a montré quelque légère haine, 320 Répand sur leurs sujets le reste de leur peine.

CÉPHÉE.

Vous prenez mal l'oracle; et pour l'expliquer mieux, Sachez[562].... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux? D'où partent ces longs traits de nouvelles lumières?

(Le ciel s'ouvre durant cette contestation du Roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l'étoile de Vénus, qui sert de machine pour apporter cette déesse jusqu'au milieu du théâtre. Elle s'avance lentement sans que l'œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue; et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)

PERSÉE.

Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrières, 325 D'où quelque déité vient, ce semble, ici-bas Terminer elle-même entre vous ces débats.

CASSIOPE.

Ah! je la reconnois, la déesse d'Éryce; C'est elle, c'est Vénus, à mes vœux si propice: Je vois dans ses[563] regards mon bonheur renaissant, 330 Peuple, faites des vœux, tandis qu'elle descend.

SCÈNE III.

VÉNUS, CÉPHÉE, CASSIOPE, PERSÉE, PHINÉE. CHŒUR DE MUSIQUE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CHŒUR[564].

Reine de Paphe et d'Amathonte, Mère d'Amour, et fille de la mer, Peux-tu voir sans un peu de honte Que contre nous elle ait voulu s'armer, 335 Et que du même sein qui fut ton origine Sorte notre ruine?

Peux-tu voir que de la même onde Il ose naître un tel monstre après toi? Que d'où vient tant de bien au monde 340 Il vienne enfin tant de mal et d'effroi, Et que l'heureux berceau de ta beauté suprême Enfante l'horreur même?

Venge l'honneur de ta naissance Qu'on a souillé par un tel attentat; 345 Rends-lui sa première innocence, Et tu rendras le calme à tout l'État[565]; Et nous dirons enfin que d'où le mal procède Part aussi le remède.

CASSIOPE.

Peuple, elle veut parler: silence à la Déesse; 350 Silence, et préparez vos cœurs à l'allégresse. Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer; Écoutez-en l'effet qu'elle va prononcer.

VÉNUS, au milieu de l'air.

Ne tremblez plus, mortels; ne tremble plus, ô mère! On va jeter le sort pour la dernière fois, 355 Et le ciel ne veut plus qu'un choix Pour apaiser de tout point sa colère. Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparez son hymen, où, pour faveur insigne, 360 Les Dieux ont résolu de se joindre avec vous.

PHINÉE, à Céphée.

Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse, Seigneur, l'heureux arrêt qu'a donné la Déesse.

CÉPHÉE.

Allez, l'impatience est trop juste aux amants.

CASSIOPE, voyant remonter Vénus[566].

Suivons-la dans le ciel par nos remercîments; 365 Et d'une voix commune adorant sa puissance, Montrons à ses faveurs notre reconnoissance.

CHŒUR[567].

Ainsi toujours sur tes autels Tous les mortels Offrent leurs cœurs en sacrifice! 370 Ainsi le Zéphyre en tout temps Sur tes palais de Cythère et d'Éryce Fasse régner les grâces du printemps! Daigne affermir l'heureuse paix Qu'à nos souhaits 375 Vient de promettre ton oracle; Et fais pour ces jeunes amants, Pour qui tu viens de faire ce miracle, Un siècle entier de doux ravissements.

Dans nos campagnes et nos bois 380 Toutes nos voix Béniront tes douces atteintes; Et dans les rochers d'alentour, La même Écho qui redisoit nos plaintes Ne redira que des soupirs d'amour. 385

CÉPHÉE.

C'est assez.... la Déesse est déjà disparue; Ses dernières clartés se perdent dans la nue; Allons jeter le sort pour la dernière fois. Malheureux le dernier que foudroiera son choix, Et dont en ce grand jour la perte domestique 390 Souillera de ses pleurs l'allégresse publique! Madame, cependant, songez à préparer Cet hymen que les Dieux veulent tant honorer: Rendez-en l'appareil digne de ma puissance, Et digne, s'il se peut, d'une telle présence. 395

CASSIOPE.

J'obéis avec joie, et c'est me commander Ce qu'avec passion j'allois vous demander.

SCÈNE IV.

CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.

CASSIOPE.

Eh bien! vous le voyez, ce n'étoit pas un crime, Et les Dieux ont trouvé cet hymen légitime, Puisque leur ordre exprès nous le fait achever, 400 Et que par leur présence ils doivent l'approuver. Mais quoi? vous soupirez?

PERSÉE.

J'en ai bien lieu, Madame.

CASSIOPE.

Le sujet?

PERSÉE.

Votre joie.

CASSIOPE.

Elle vous gêne l'âme?

PERSÉE.

Après ce que j'ai dit, douter d'un si beau feu, Reine, c'est ou m'entendre ou me croire bien peu. 405 Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire, Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire. Pouvois-je avoir des yeux et ne pas l'adorer? Et pourrois-je la perdre et n'en pas soupirer?

CASSIOPE.

Quel espoir formiez-vous, puisqu'elle étoit promise, 410 Et qu'en vain son bonheur domptoit votre franchise?

PERSÉE.

Vouloir que la raison règne sur un amant, C'est être plus que lui dedans l'aveuglement. Un cœur digne d'aimer court à l'objet aimable, Sans penser au succès dont sa flamme est capable; 415 Il s'abandonne entier, et n'examine rien: Aimer est tout son but, aimer est tout son bien; Il n'est difficulté ni péril qui l'étonné. «Ce qui n'est point à moi n'est encore à personne, Disois-je; et ce rival qui possède sa foi, 420 S'il espère un peu plus, n'obtient pas plus que moi.» Voilà durant vos maux de quoi vivoit ma flamme, Et les douces erreurs dont je flattois mon âme. Pour nourrir des desirs d'un beau feu trop contents, C'étoit assez d'espoir que d'espérer au temps; 425 Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses, Pouvoit en ma faveur faire beaucoup de choses[568]. Mais enfin la Déesse a prononcé ma mort, Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort. J'étois indigne d'elle et de son hyménée, 430 Et toutefois, hélas! je valois bien Phinée.

CASSIOPE.

Vous plaindre en cet état, c'est tout ce que je puis.

PERSÉE.

Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis. Vous ne vous trompiez point touchant mon origine, Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine: 435 Mon père est.... Mais pourquoi contre vous l'animer? Puisqu'il nous faut mourir, mourons sans le nommer; Il vengeroit ma mort, si j'avois fait connoître De quel illustre sang j'ai la gloire de naître; Et votre grand bonheur seroit mal assuré, 440 Si vous m'aviez connu sans m'avoir préféré. C'est trop perdre de temps, courons à votre joie, Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie; J'en veux être témoin, afin que mon tourment Puisse par ce poison finir plus promptement. 445

CASSIOPE.

Le temps vous fera voir pour souverain remède Le peu que vous perdez en perdant Andromède; Et les Dieux, dont pour nous vous voyez la bonté, Vous rendront bientôt plus qu'ils ne vous ont ôté.

PERSÉE.

Ni le temps ni les Dieux ne feront ce miracle. 450 Mais allons: à votre heur je ne mets point d'obstacle, Reine; c'est l'affoiblir que de le retarder; Et les Dieux ont parlé, c'est à moi de céder.

FIN DU PREMIER ACTE.

[554] VAR. (Dessein): ayant disparu en un moment, laissent voir en leur place la ville capitale où régnoit Céphée.

[555] VAR. (Dessein): tous différents, mais qui gardent toutefois merveilleusement l'égalité de la perspective.

[556] VAR. (édit. de 1651-1656): par cette place publique pour aller au temple.

[557] Var. De vous dépeindre ici leur publique allégresse. (1651-56)

[558] Var. Et nierez-vous encor, vous autres immortelles. (1651-56)

[559] «Ce vers est comme le précurseur de celui de Racine (Phèdre, acte V, scène VI):

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.»

(Voltaire.)

[560] Var. Il rompt, il force tout, et sa fureur, qui vole, Nos villes et nos champs de jour en jour désole. (1651-56)

[561] Var. Et c'est un crime à vous que de tant hasarder. Mais quoi? Seigneur, enfin pour cette fille unique Point de pitié n'agit, point d'amour ne s'explique? (1651-56)

[562] Dans les éditions de 1663-82, c'est à ce mot sachez que se rattache par un renvoi le jeu de scène qui suit le vers 324; dans les éditions antérieures, il se trouve tout à la fin de la scène.

[563] Les éditions de 1664-82 portent ces, pour ses.

[564] Dans les éditions de 1651-60: CHŒUR DE MUSIQUE, cependant que Vénus s'avance.

[565] Var. Et tu rendras le calme à cet État; Et nous dirons que d'où le mal procède. (Dessein et 1651-64)

[566] Var. Vénus remonte. (1663, en marge.)

[567] Dans les éditions de 1651-60: CHŒUR DE MUSIQUE, cependant que Vénus remonte.

[568] Var. Pouvoit en ma faveur faire d'étranges choses. (1651-56)

ACTE II.

DÉCORATION DU SECOND ACTE.

Cette place publique s'évanouit[569] en un instant pour faire place à un jardin délicieux; et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d'où sortent[570] autant de jets d'eau, les autres des myrtes, des jasmins et d'autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d'orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu'au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l'artifice ingénieux de la perspective fait paroître longues de plus de mille pas. C'est là qu'on voit Andromède avec ses nymphes, qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu'il lui vient d'apporter.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES[571].

ANDROMÈDE.

Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée; Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phinée, 455 Que de ma propre main j'en voulois couronner Pour les heureux avis qu'il vient de me donner. Toutefois la faveur ne seroit pas bien grande, Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande. Dans l'état où le ciel nous a mis aujourd'hui, 460 C'est l'unique présent qui soit digne de lui. Quittez, Nymphes, quittez ces peines inutiles; L'augure déplairoit de tant de fleurs stériles: Il faut à notre hymen des présages plus doux. Dites-moi cependant laquelle d'entre vous.... 465 Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.

AGLANTE.

Quoi? Madame.

ANDROMÈDE.

A tes yeux je vois que tu devines. Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu; Car enfin ce n'est point sans un peu de mystère 470 Qu'un tel héros s'attache à la cour de mon père: Quelque chaîne l'arrête et le force à tarder. Qu'on ne perde point temps à s'entre-regarder: Parlez, et d'un seul mot éclaircissez mes doutes. Aucune ne répond, et vous rougissez toutes! 475 Quoi? toutes, l'aimez-vous? Un si parfait amant Vous a-t-il su charmer toutes également? Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime: Si je n'aimois ailleurs, peut-être que moi-même, Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né, 480 Il auroit eu mon cœur, s'il n'eût été donné. Mais j'aime trop Phinée, et le change est un crime.

AGLANTE.

Ce héros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime; Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu'à ce jour A pas une de nous daigné montrer d'amour. 485

ANDROMÈDE.

Que dis-tu?

AGLANTE.

Pas fait même une offre de service.

ANDROMÈDE.

Ah! c'est de quoi rougir toutes avec justice; Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur, Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.

CÉPHALIE.

Où les vôtres, Madame, épandent leur lumière, 490 Cette honte pour nous est assez coutumière[572]. Les plus vives clartés s'éteignent auprès d'eux, Comme auprès du soleil meurent les autres feux; Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considère[573] Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire. 495

ANDROMÈDE.

Vous êtes une adroite; achevez, achevez: C'est peut-être en effet vous qui le captivez; Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine. Chaque fois qu'il me parle il semble être à la gêne; Son visage et sa voix changent à tout propos; 500 Il hésite, il s'égare au bout de quatre mots; Ses discours vont sans ordre; et plus je les écoute, Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route. Où vont-ils, Céphalie? où vont-ils? répondez.

CÉPHALIE.

C'est à vous d'en juger, vous qui les entendez. 505

UN PAGE, chantant sans être vu[574],

Qu'elle est lente, cette journée!

ANDROMÈDE.

Taisons-nous: cette voix me parle pour Phinée; Sans doute il n'est pas loin, et veut à son retour Que des accents si doux m'expliquent son amour.

PAGE[575].

Qu'elle est lente, cette journée 510 Dont la fin me doit rendre heureux! Chaque moment à mon cœur amoureux Semble durer plus d'une année. O ciel! quel est l'heur d'un amant, Si quand il en a l'assurance 515 Sa juste impatience Est un nouveau tourment?

Je dois posséder Andromède: Juge, Soleil, quel est mon bien! Vis-tu jamais amour égal au mien? 520 Vois-tu beauté qui ne lui cède? Puis donc que la longueur du jour De mon nouveau mal est la source, Précipite ta course, Et tarde ton retour. 525

Tu luis encore, et ta lumière Semble se plaire à m'affliger. Ah! mon amour te va bien obliger A quitter soudain ta carrière. Viens, Soleil, viens voir la beauté 530 Dont le divin éclat me dompte; Et tu fuiras de honte D'avoir moins de clarté.

SCÈNE II.

PHINÉE, ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE.

PHINÉE.

Ce n'est pas mon dessein, Madame, de surprendre, Puisque avant que d'entrer je me suis fait entendre. 535

ANDROMÈDE.

Vos vœux pour les cacher n'étoient pas criminels, Puisqu'ils suivent des Dieux les ordres éternels.

PHINÉE.

Que me direz-vous donc de leur galanterie?

ANDROMÈDE.

Que je vais vous payer de votre flatterie.

PHINÉE.

Comment?

ANDROMÈDE.

En vous donnant de semblables témoins, Si vous aimez beaucoup, que je n'aime pas moins. Approchez, Liriope, et rendez-lui son change; C'est vous, c'est votre voix que je veux qui me venge. De grâce, écoutez-la; nous avons écouté, Et demandons silence après l'avoir prêté. 545

LIRIOPE chante.

Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle, Bien qu'ici-bas tout cède à ses attraits; Comme il n'est point de si doux traits, Il n'est point de cœur si fidèle. De mille appas son visage semé 550 La rend une merveille[576]; Mais quoiqu'elle soit sans pareille, Phinée est encor plus aimé.

Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime On la préfère aux nymphes de la mer, 555 Ce n'est que de savoir aimer Qu'elle-même veut qu'on l'estime; Chacun, d'amour pour elle consumé, D'un cœur lui fait un temple; Mais quoiqu'elle soit sans exemple, 560 Phinée est encor plus aimé.

Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle, C'est un miracle aussi que son amour, Pour qui Vénus en ce beau jour A prononcé ce digne oracle: 565 Le ciel lui-même, en la voyant, charmé, La juge incomparable; Mais quoiqu'il l'ait faite adorable, Phinée est encor plus aimé.

(Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique.)

PAGE.

Heureux amant!

LIRIOPE.

Heureuse amante! 570

PAGE.

Ils n'ont qu'une âme.

LIRIOPE[577].

Ils n'ont tous deux qu'un cœur.

PAGE.

Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.

LIRIOPE.

Joignons nos voix pour bénir leur attente.

PAGE ET LIRIOPE[578].

Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR[579].

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

PAGE.

Le ciel le veut.

LIRIOPE.

Vénus l'ordonne. 580

PAGE.

L'amour les joint.

LIRIOPE.

L'hymen va les unir.

PAGE.

Douce union que chacun doit bénir!

LIRIOPE.

Heureuse amour qu'un tel succès couronne[580]!

PAGE ET LIRIOPE[581].

Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR[582].

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

ANDROMÈDE.

Il n'en faut point mentir, leur accord m'a surprise. 590

PHINÉE.

Madame, c'est ainsi que tout me favorise, Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux Après l'heureux effet de cet arrêt des Dieux, Que leurs souhaits unis....

SCÈNE III.

PHINÉE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE.

TIMANTE.

Ah! Seigneur, ah! Madame.

PHINÉE.

Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme?

TIMANTE.

Le pire des malheurs.

PHINÉE.

Le Roi seroit-il mort?

TIMANTE.

Non, Seigneur; mais enfin le triste choix du sort Vient de tomber.... Hélas! pourrai-je vous le dire?

ANDROMÈDE.

Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire?

TIMANTE.

Soupirer à vos yeux du pire de ses coups, 600 N'est-ce pas dire assez qu'il est tombé sur vous?

PHINÉE.

Qui te fait nous donner de si vaines alarmes?

TIMANTE.

Si vous n'en croyez pas mes soupirs et mes larmes, Vous en croirez le Roi, qui bientôt à vos yeux La va livrer lui-même aux ministres des Dieux. 605

PHINÉE.

C'est nous faire, Timante, un conte ridicule; Et je tiendrois le Roi bien simple et bien crédule, Si plus qu'une déesse il en croyoit le sort.

TIMANTE.

Le Roi non plus que vous ne l'a pas cru d'abord: Il a fait par trois fois essayer sa malice, 610 Et l'a vu par trois fois faire même injustice: Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.

PHINÉE.

Et toutes les trois fois le sort en a menti. Le ciel a fait pour vous une autre destinée: Son ordre est immuable, il veut notre hyménée: 615 Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux; Et ce n'est pas au sort à démentir les Dieux.

ANDROMÈDE.

Assez souvent le ciel par quelque fausse joie Se plaît à prévenir les maux qu'il nous envoie; Du moins il m'a rendu quelques moments bien doux 620 Par ce flatteur espoir que j'allois être à vous. Mais puisque ce n'étoit qu'une trompeuse attente, Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.

PHINÉE.

Et vous mourrez contente! Et j'ai pu mériter Qu'avec contentement vous puissiez me quitter! 625 Détacher sans regret votre âme de la mienne! Vouloir que je le voie, et que je m'en souvienne! Et mon fidèle amour qui reçut votre foi Vous trouve indifférente entre la mort et moi! Oui, je m'en souviendrai, vous le voulez, Madame; J'accepte le supplice où vous livrez mon âme; Mais quelque peu d'amour que vous me fassiez voir, Le mien n'oubliera pas les lois de son devoir. Je dois, malgré le sort, je dois, malgré vous-même, Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime, Et faire reconnoître aux yeux qui m'ont charmé Que j'étois digne au moins d'être un peu mieux aimé. Vous l'avouerez bientôt, et j'aurai cette gloire, Qui dans tout l'avenir suivra notre mémoire, Que pour se voir quitter avec contentement, 640 Un amant tel que moi n'en est pas moins amant.

ANDROMÈDE.

C'est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches, Si vous ne les croissez par d'injustes reproches! Vous quitter sans regret! les Dieux me sont témoins Que j'en montrerois plus si je vous aimois moins. 645 C'est pour vous trop aimer que je parois toute autre: J'étouffe ma douleur pour n'aigrir pas la vôtre; Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher, Et me montre insensible afin de moins toucher. Hélas! si vous savez faire voir comme on aime, 650 Du moins vous voyez mal quand l'amour est extrême; Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort, Lequel m'est plus cruel, ou de vous, ou du sort.

PHINÉE.

Hélas! qu'il étoit grand quand je l'ai cru s'éteindre, Votre amour! et qu'à tort ma flamme osoit s'en plaindre! Princesse, vous pouvez me quitter sans regret: Vous ne perdez en moi qu'un amant indiscret, Qu'un amant téméraire, et qui même a l'audace D'accuser votre amour quand vous lui faites grâce, Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison, 660 Qui perds en vous perdant et lumière et raison, Je n'ai que ma douleur qui m'aveugle et me guide: Dessus toute mon âme elle seule préside[583]; Elle y règne, et je cède entier à son transport; Mais je ne cède pas aux caprices du sort[584]. 665 Que le Roi par scrupule à sa rigueur défère, Qu'une indigne équité le fasse injuste père. La Reine et mon amour sauront bien empêcher Qu'un choix si criminel ne coûte un sang si cher. J'ose tout, je puis tout après un tel oracle. 670

TIMANTE.

La Reine est hors d'état d'y joindre aucun obstacle: Surprise comme vous d'un tel événement, Elle en a de douleur perdu tout sentiment; Et sans doute le Roi livrera la Princesse Avant qu'on l'ait pu voir sortir de sa foiblesse. 675

PHINÉE.

Eh bien! mon amour seul saura jusqu'au trépas, Malgré tous....

ANDROMÈDE.

Le Roi vient; ne vous emportez pas.

SCÈNE IV.

CÉPHÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, PERSÉE, TIMANTE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DU ROI ET DE PHINÉE.

CÉPHÉE.

Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes De ce dernier effort des colères célestes, Si tu sais de ton sort l'impitoyable cours, 680 Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours, Épargne ma douleur, juges-en par sa cause, Et va sans me forcer à te dire autre chose.

ANDROMÈDE.

Seigneur, je vous l'avoue, il est bien rigoureux[585] De tout perdre au moment qu'on se doit croire heureux; Et le coup qui surprend un espoir légitime Porte plus d'une mort au cœur de la victime. Mais enfin il est juste, et je le dois bénir: La cause des malheurs les doit faire finir. Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses, 690 Verra plus de constance en moi qu'en ses promesses: Heureuse, si mes jours un peu précipités Satisfont à ces Dieux pour moi seule irrités, Si je suis la dernière à leur courroux offerte, Si le salut public peut naître de ma perte! 695 Malheureuse pourtant de ce qu'un si grand bien[586] Vous a déjà coûté d'autre sang que le mien, Et que je ne suis pas la première et l'unique Qui rende à votre État la sûreté publique!

PHINÉE.

Quoi? vous vous obstinez encore à me trahir? 700

ANDROMÈDE.

Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.

PHINÉE.

Honteuse obéissance à qui votre amour cède!

CÉPHÉE.

Obéissance illustre, et digne d'Andromède! Son nom comblé par là d'un immortel honneur....

PHINÉE.

Je l'empêcherai bien, ce funeste bonheur. 705 Andromède est à moi, vous me l'avez donnée; Le ciel pour notre hymen a pris cette journée; Vénus l'a commandé: qui me la peut ôter? Le sort auprès des Dieux se doit-il écouter? Ah! si j'en vois ici les infâmes ministres 710 S'apprêter aux effets de ses ordres sinistres....

CÉPHÉE.

Apprenez que le sort n'agit que sous les Dieux, Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux. Votre perte n'est rien au prix de ma misère: Vous n'êtes qu'amoureux, Phinée, et je suis père[587]. 715 Il est d'autres objets dignes de votre foi[588]; Mais il n'est point ailleurs d'autres filles pour moi[589]. Songez donc mieux qu'un père à ces affreux ravages Que partout de ce monstre épandirent les rages; Et n'en rappelez pas l'épouvantable horreur, 720 Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.

PHINÉE.

Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres Fasse à tous vos sujets d'impitoyables guerres, Le sang de tout un peuple est trop bien employé Quand celui de ses rois en peut être payé; 725 Et je ne connois point d'autre perte publique Que celle où vous condamne un sort si tyrannique.

CÉPHÉE.

Craignez ces mêmes Dieux qui président au sort.

PHINÉE.

Qu'entre eux-mêmes ces Dieux se montrent donc d'accord. Quelle crainte après tout me pourroit y résoudre? 730 S'ils m'ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre? Il n'est plus de respect qui puisse rien sur moi; Andromède est mon sort, et mes Dieux, et mon roi; Punissez un impie, et perdez un rebelle; Satisfaites le sort en m'exposant pour elle: 735 J'y cours; mais autrement je jure ses beaux yeux, Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux[590]....

(Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d'éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l'épouvante aussi bien que de l'admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux au milieu de l'air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite: ce qui n'empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.)

SCÈNE V.

ÉOLE, HUIT VENTS, CÉPHÉE, PERSÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DU ROI ET DE PHINÉE.

CÉPHÉE.

Arrêtez: ce nuage enferme une tempête Qui peut-être déjà menace votre tête. N'irritez plus les Dieux déjà trop irrités. 740

PHINÉE.

Qu'il crève, ce nuage, et que ces déités....

CÉPHÉE.

Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde....

PHINÉE.

A les trop irriter qu'est-ce que je hasarde? Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu? Tombe, tombe sur moi leur foudre, s'il m'est dû! 745 Mais s'il est quelque main assez lâche et traîtresse Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse, Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux, Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux....

ÉOLE, au milieu de l'air.

Téméraire mortel, n'en dis pas davantage; 750 Tu n'obliges que trop les Dieux à te haïr: Quoi que pense attenter l'orgueil de ton courage, Ils ont trop de moyens de se faire obéir. Connois-moi pour ton infortune; Je suis Éole, roi des vents. 755 Partez, mes orageux suivants, Faites ce qu'ordonne Neptune.

(Ce commandement d'Éole produit[591] un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droit[592]; deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui les vient d'apporter; deux autres, qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant saisie chacun par un bras, ils l'enlèvent[593] de l'autre côté jusque dans les nues.)

ANDROMÈDE[594].

O ciel!

CÉPHÉE.

Ils l'ont saisie, et l'enlèvent en l'air.

PHINÉE[595].

Ah! ne présumez pas ainsi me la voler: Je vous suivrai partout malgré votre surprise[596] 760

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, PERSÉE, SUITE DU ROI.

PERSÉE.

Seigneur, un tel péril ne veut point de remise; Mais espérez encor, je vole à son secours, Et vais forcer le sort à prendre un autre cours.

CÉPHÉE.

Vingt amants pour Nérée en firent l'entreprise; Mais il n'est point d'effort que ce monstre ne brise. 765 Tous voulurent sauver ses attraits adorés, Tous furent avec elle à l'instant dévorés.

PERSÉE.

Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée, Seigneur; et si les vents l'arrachent à Phinée, Ce n'est que pour la rendre à quelque illustre époux 770 Qui soit plus digne d'elle, et plus digne de vous; A quelque autre par là les Dieux l'ont réservée. Vous saurez qui je suis quand je l'aurai sauvée. Adieu: par des chemins aux hommes inconnus Je vais mettre en effet l'oracle de Vénus. 775 Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.

CÉPHÉE.

Moi, qui ne puis former d'espérances frivoles, Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas, Je vais faire des vœux qu'on n'écoutera pas.

FIN DU SECOND ACTE.

[569] VAR. (édit. de 1651-1660): Cette place publique, dont la Reine et Persée viennent de sortir, s'évanouit....

[570] VAR. (Dessein): Cette ville, qui faisoit le théâtre de l'autre acte, devient en un moment un jardin délicieux; et ces grands palais sont changés en autant de vases, qui rangés des deux côtés de la scène, portent alternativement, les uns des statues de pierre d'où sortent...

[571] Var. CHŒUR DES NYMPHES. (1656)

[572] Var. Le moyen qu'on nous voie, ou qu'on nous considère? (1651-56)

[573] Var. Et depuis qu'un amant à vous voir se hasarde, Il ne voit plus qu'une ombre alors qu'il nous regarde, Tant il est ébloui des charmes tout-puissants Qui lui pénètrent l'âme et dérobent les sens. Il n'a plus d'yeux pour nous, et partout où vous êtes Il nous est défendu de faire des conquêtes. (1651-56)

[574] Var. UN PAGE DE PHINÉE, chantant sans être vu. (1651-60) Var. PAGE. Il chante sans être vu. (1663, en marge.)

[575] Var. PAGE, chantant sans être vu. (1651-60)

[576] Var. La rend toute merveille. (Dessein et 1651-56)

[577] Var. Au lieu de LIRIOPE, le Dessein porte LA NYMPHE, ici et dans le reste de la scène.

[578] Var. TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

[579] Var. LE CHŒUR DE LA MUSIQUE répète ces deux derniers vers. (Dessein) Var. LE CHŒUR DE LA MUSIQUE. (1651 in-4º) Var. CHŒUR DE MUSIQUE. (1651 in-12-60)

[580] Var. Heureux amour qu'un tel succès couronne. (Dessein)

[581] Var. TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

[582] Var. LE CHŒUR DE LA MUSIQUE. (Dessein) Var. CHŒUR DE MUSIQUE. (1651-60)

[583] Var. Qui sur toute mon âme elle seule préside. (1651-56)

[584] Les éditions de 1654, de 1660 et de 1663 portent «de sort,» pour «du sort.»

[585] Var. Seigneur, je vous l'avoue, il est bien douloureux. (1651-56)

[586] Var. Malheureuse pourtant qu'un si précieux bien. (1651-56)

[587] Var. Si vous êtes amant, Phinée, je suis père. (1651, 54 et 56) Var. Si vous êtes amant, Phinée, je suis le père. (1655)

[588] Voyez tome III, p. 162, note 4.

[589] Var. Mais il n'est point ailleurs d'autre fille pour moi. (1651-56)

[590] Comparez Polyeucte, acte IV, scène V, vers 1329 et 1330.

[591] Var. Ce commandement d'Éole produit aussitôt.... (1651-60)

[592] Les éditions de 1655, de 1682 et de 1692 donnent ainsi à droit[592-a]; les autres, à droite.

[592-a] A droit était alors fort en usage. Voyez le Lexique.

[593] Var. Et l'ayant saisie chacun par un bras, l'enlèvent.... (1651-55)

[594] Dans les éditions de 1651-60: ANDROMÈDE, enlevée par les vents.

[595] Dans les éditions de 1651-60: PHINÉE, courant après elle, et tâchant de la retenir.

[596] «Souvent, dit d'Aubignac dans sa Pratique du théâtre (p. 75),.... les choses ne s'expliquent pas quand elles se font, mais longtemps après, selon que le poëte le juge plus commode à son sujet, et qu'il le peut faire avec moins d'affectation, à quoi ceux qui lisent les poëtes ou qui veulent jouer des comédies bien régulières doivent soigneusement prendre garde. Je n'en donnerai point d'autre exemple que celui de M. Corneille en son Andromède, où lorsque les vents enlèvent cette jeune princesse, Phinée est renversé d'un coup de tonnerre, sans qu'il en soit rien dit; mais cela se connoît dans l'acte suivant, où Phinée rendant compte de la violence des Dieux contre les efforts qu'il avoit faits pour sauver Andromède, dit qu'ils avoient été contraints de le renverser par terre, et de prendre occasion de sa chute pour l'emporter.»--Voyez ci-après, vers 1210 et 1211, et ci-dessus, p. 285.

ACTE III.

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu'il semble qu'avant que de sortir de ce jardin Persée ait découvert[597] cette monstrueuse[598] tête de Méduse qu'il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composoient sont devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre: c'est en quoi l'artifice de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus, qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour leur servir de rivage; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs[599] de falaises; on en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paroît si vaste et d'une si grande étendue, qu'on jureroit que les vaisseaux qui flottent près de l'horizon[600], dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du supplice d'Andromède; aussi la voit-on au haut des nues, d'où les deux vents[601] qui l'ont enlevée l'apportent avec impétuosité et l'attachent[602] au pied d'un de ces rochers.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, au pied d'un rocher; DEUX VENTS qui l'y attachent; TIMANTE; CHŒUR DE PEUPLE sur le rivage.

TIMANTE.

Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue, 780 La Princesse, et mourir, s'il se peut, à sa vue.

CHŒUR[603].

La voilà que ces vents achèvent d'attacher, En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher.

TIMANTE.

Oui, c'est elle sans doute. Ah! l'indigne spectacle!

CHŒUR.

Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle. 785

(Les vents s'envolent.)

TIMANTE.

Il en fera voir un, s'il en croit nos desirs.

ANDROMÈDE.

O Dieux!

TIMANTE.

Avec respect écoutons ses soupirs; Et puissent les accents de ses premières plaintes Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes!

ANDROMÈDE.

Affreuse image du trépas 790 Qu'un triste honneur m'avoit fardée, Surprenantes horreurs, épouvantable idée, Qui tantôt ne m'ébranliez pas, Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage Avec un peu d'éloignement! 795 Qu'on vous méprise alors! qu'on vous brave aisément! Mais que la grandeur du courage Devient d'un difficile usage Lorsqu'on touche au dernier moment!

Ici seule, et de toutes parts 800 A mon destin abandonnée, Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phinée, Sur qui détourner mes regards[604], L'attente de la mort de tout mon cœur s'empare, Il n'a qu'elle à considérer; 805 Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer, Ma constance qui s'y prépare Le trouve d'autant plus barbare Qu'il diffère à me dévorer.

Étrange effet de mes malheurs! 810 Mon âme traînante, abattue, N'a qu'un moment à vivre, et ce moment me tue A force de vives douleurs. Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes, Cependant que la mort me fuit: 815 Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit; Et mes espérances éteintes N'attendent la fin de mes craintes Que du monstre qui les produit.

Qu'il tarde à suivre mes desirs! 820 Et que sa cruelle paresse A ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse Coûte d'amers et longs soupirs! O toi, dont jusqu'ici la douleur m'a suivie, Va-t'en, souvenir indiscret; 825 Et cessant de me faire un entretien secret De ce prince qui m'a servie, Laisse-moi sortir de la vie Avec un peu moins de regret.

C'est assez que tout l'univers 830 Conspire à faire mes supplices; Ne les redouble point, toi qui fus mes délices, En me montrant ce que je perds; Laisse-moi....

SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE PEUPLE.

CASSIOPE.

Me voici, qui seule ait fait le crime; Me voici, justes Dieux, prenez votre victime: 885 S'il est quelque justice encore parmi vous, C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux. Punir les innocents, et laisser les coupables, Inhumains! est-ce en être, est-ce en être capables? A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 840 Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait? Andromède est ici votre plus rare ouvrage; Andromède est ici votre plus digne image; Elle rassemble en soi vos attraits divisés: On vous connoîtra moins si vous la détruisez. 845 Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine: Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine; Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants, Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens; Chacun préféreroit le portrait au modèle, 850 Et bientôt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.

ANDROMÈDE.

En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux, Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous? Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes? Qu'espérez-vous, Madame, à force de blasphèmes? 855

CASSIOPE.

Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi; Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi: Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes; Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes; Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels Dieux, 860 Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux. Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie, C'est percer de mon cœur la plus tendre partie; Que je souffre bien plus en te voyant périr, Et qu'ils me feroient grâce en me faisant mourir. 865 Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée, Cette illustre union par Vénus ordonnée, Qu'avecque tant de pompe il falloit préparer, Et que ces mêmes Dieux devoient tant honorer! Ce que nos yeux ont vu n'étoit-ce donc qu'un songe, Déesse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge? Nous aurois-tu parlé sans l'aveu du Destin? Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin? Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses? Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 875 L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux? Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux? Le maître souverain de toute la nature Pour de moindres beautés a changé de figure; Neptune a soupiré pour de moindres appas; 880 Elle en montre à Phébus que Daphné n'avoit pas; Et l'Amour en Psyché voyoit bien moins de charmes, Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes. Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer, Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 885 Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides, Devroient déjà sortir de leurs grottes humides, Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer, Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser, Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 890 Au pied de ton rocher t'élever un trophée.

ANDROMÈDE, voyant venir le monstre de loin.

Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir? Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir. Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 895 Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir. Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.

CASSIOPE.

Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée, Pour sauver la beauté qui t'étoit destinée; Parois, il en est temps; viens en dépit des Dieux 900 Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux; L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie; Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?

ANDROMÈDE.

Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur; Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur; 905 Et comme il a du cœur et sait que je l'adore, Il périroit ici, s'il respiroit encore.

CASSIOPE.

Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter. Toi donc, qui plus que lui t'osois tantôt vanter, Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 910 Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine; Viens en donner la preuve, et par un prompt secours, Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours; Supplante ton rival par une illustre audace; Viens à droit de conquête en occuper la place: 915 Andromède est à toi si tu l'oses gagner[605]. Quoi? lâches, le péril vous la fait dédaigner! Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes! Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes Faire servir l'effort de nos bras impuissants 920 D'exemple et de reproche à leurs feux languissants; Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie; Détournons sa fureur dessus une autre proie: Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir! Allons. Mais qui m'arrête? Ah! c'est mal me servir. 925

(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)

SCÈNE III.

ANDROMÈDE, attachée au rocher; PERSÉE, en l'air, sur le cheval Pégase; CASSIOPE, TIMANTE, ET LE CHŒUR, sur le rivage.

TIMANTE, montrant Persée à Cassiope, et l'empêchant de se jeter à la mer.

Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide? Voyez par quels chemins on secourt Andromède; Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé....

CASSIOPE.

Ah! c'est cet inconnu par mes cris appelé, C'est lui-même, Seigneur, que mon âme étonnée.... 930

PERSÉE, en l'air, sur le Pégase[606].

Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée, Si j'étois moins que lui digne de votre choix, Et si le sang des Dieux cède à celui des rois.

CASSIOPE.

Rien n'égale, Seigneur, un amour si fidèle[607]; Combattez donc pour vous en combattant pour elle: 935 Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

PERSÉE, à Andromède.

Adorable princesse, avouez-en mon bras.

CHŒUR DE MUSIQUE, cependant que Persée combat le monstre.[608]

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête; Et jamais amant ni guerrier Ne vit ceindre sa tête 940 D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier.

UNE VOIX seule.

Andromède est le prix qui suit votre victoire: Combattez, combattez; Et vos plaisirs et votre gloire Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez. 945

LE CHŒUR répète.

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête[609]; Et jamais amant ni guerrier Ne vit ceindre sa tête D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier[610].

TIMANTE, à la Reine.

Voyez de quel effet notre attente est suivie, 950 Madame: elle est sauvée, et le monstre est sans vie.

PERSÉE, ayant tué le monstre.

Rendez grâces au dieu qui m'en a fait vainqueur[611].

CASSIOPE.

O ciel! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur! L'oracle de Vénus enfin s'est fait entendre: Voilà ce dernier choix qui nous devoit tout rendre; 955 Et vous êtes, Seigneur, l'incomparable époux Par qui le sang des Dieux se doit joindre avec nous[612]. Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée: C'est à ce grand héros que le sort t'a donnée; C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui; 960 Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

PERSÉE.

Il faut la mériter par mille autres services; Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices. Princesse, cependant quittez ces tristes lieux[613], Pour rendre à votre cour tout l'éclat de vos yeux. 965 Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée, Vont rendre de tout point ma victoire achevée: L'ordre que leur prescrit mon père Jupiter Jusqu'en votre palais les force à vous porter, Les force à vous remettre où tantôt leur surprise[614].... 970

ANDROMÈDE.

D'une frayeur mortelle à peine encor remise, Pardonnez, grand héros, si mon étonnement N'a pas la liberté d'aucun remercîment.

PERSÉE.

Venez, tyrans des mers, réparer votre crime, Venez restituer cette illustre victime; 975 Méritez votre grâce, impétueux mutins, Par votre obéissance au maître des destins.

(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée; et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu'au lieu[615] d'où ils l'avoient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé; et après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparaître la Princesse: tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

CASSIOPE, voyant Persée revoler en haut après sa victoire.

Peuple, qu'à pleine voix l'allégresse publique Après un tel miracle en triomphe s'explique, Et fasse retentir sur ce rivage heureux 980 L'immortelle valeur d'un bras si généreux.

CHŒUR[616].

Le monstre est mort, crions victoire, Victoire tous, victoire à pleine voix; Que nos campagnes et nos bois Ne résonnent que de sa gloire. 985 Princesse, elle vous donne enfin l'illustre époux Qui seul étoit digne de vous.

Vous êtes sa digne conquête. Victoire tous, victoire à son amour! C'est lui qui nous rend ce beau jour, 990 C'est lui qui calme la tempête; Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre époux Qui seul étoit digne de vous.

CASSIOPE, après que Persée est disparu.

Dieux! j'étois sur ces bords immobile de joie. Allons voir où ces vents ont reporté leur proie, 995 Embrasser ce vainqueur, et demander au Roi L'effet du juste espoir qu'il a reçu de moi[617].

SCÈNE IV.

CYMODOCE, ÉPHYRE, CYDIPPE.

(Ces trois Néréides s'élèvent du milieu des flots[618].)

CYMODOCE.

Ainsi notre colère est de tout point bravée; Ainsi notre victime à nos yeux enlevée Va croître les douceurs de ses contentements 1000 Par le juste mépris de nos ressentiments[619].

ÉPHYRE.

Toute notre fureur, toute notre vengeance Semble avec son destin être d'intelligence, N'agir qu'en sa faveur; et ses plus rudes coups Ne font que lui donner un plus illustre époux. 1005

CYDIPPE.

Le sort, qui jusqu'ici nous a donné le change, Immole à ses beautés le monstre qui nous venge; Du même sacrifice, et dans le même lieu, De victime qu'elle est, elle devient le dieu. Cessons dorénavant, cessons d'être immortelles, 1010 Puisque les immortels trahissent nos querelles, Qu'une beauté commune est plus chère à leurs yeux; Car son libérateur est sans doute un des Dieux. Autre qu'un dieu n'eût pu nous ôter cette proie Autre qu'un dieu n'eût pu prendre une telle voie; 1015 Et ce cheval ailé fût péri mille fois, Avant que de voler sous un indigne poids.

CYMODOCE.

Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la défendre: Mais il n'est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre; Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager, Il faut trouver aussi des dieux à nous venger. Du sang de notre monstre encore toutes teintes, Au palais de Neptune allons porter nos plaintes, Lui demander raison de l'immortel affront Qu'une telle défaite imprime à notre front. 1025

CYDIPPE.

Je crois qu'il nous prévient; les ondes en bouillonnent; Les conques des tritons dans ces rochers résonnent: C'est lui-même, parlons.

SCÈNE V.

NEPTUNE, LES TROIS NÉRÉIDES[620].

NEPTUNE, dans son char formé d'une grande conque de nacre, et tiré par deux chevaux marins.

Je sais vos déplaisirs, Mes filles; et je viens au bruit de vos soupirs, De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colère. C'est moi que tyrannise un superbe de frère, Qui dans mon propre État m'osant faire la loi, M'envoie un de ses fils pour triompher de moi. Qu'il règne dans le ciel, qu'il règne sur la terre; Qu'il gouverne à son gré l'éclat de son tonnerre; 1035 Que même du Destin il soit indépendant; Mais qu'il me laisse à moi gouverner mon trident[621]. C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage, Sans me venir braver encor dans mon partage. Après cet attentat sur l'empire des mers, 1040 Même honte à leur tour menace les enfers; Aussi leur souverain prendra notre querelle: Je vais l'intéresser avec Junon pour elle; Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un, Nous saurons bien dompter notre tyran commun. 1045 Adieu: consolez-vous, nymphes trop outragées; Je périrai moi-même, ou vous serez vengées; Et j'ai su du Destin, qui se ligue avec nous, Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux.

(Il fond au milieu de la mer.)

CYMODOCE.

Après le doux espoir d'une telle promesse, 1050 Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.

(Les Néréides se plongent aussi dans la mer.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[597] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1660): Voici une étrange métamorphose. Sans doute qu'avant que de sortir de ce jardin, Persée a découvert....

[598] Le mot monstrueuse manque dans le Dessein.

[599] VAR. (édit. de 1656): comme un golfe entre ces deux rangs....

[600] Toutes les éditions écrivent orizon, sans h.

[601] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1660): d'où ces deux vents....

[602] VAR. (Dessein): l'apportent et l'attachent....

[603] Var. CHŒUR DE PEUPLE. (1651-60)--On retrouve la même variante après le vers 784.

[604] L'édition de 1656 donne, par erreur sans doute, détournent pour détourner.

[605] Dans les éditions de 1651 et de 1655, l'orthographe du mot est gaigner.

[606] Var. PERSÉE, en l'air. (1651-60)--Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a supprimé l'article devant Pégase.

[607] Var. Rien n'égale, Seigneur, une amour si fidèle. (1651-56)

[608] Var. CHŒUR. Il chante cependant que[608-a].... (1663, en marge.)

[608-a] L'édition de 1692 a corrigé cependant que en pendant que.

[609] Les éditions de 1651 (in-12)-1660 ne répètent que les premiers mots de la strophe, en y ajoutant etc.:

Courage, enfant des Dieux! etc.

[610] L'édition de 1651 in-4º donne seule ici, après le vers 949, la strophe que voici, à la suite de laquelle est répétée la strophe du chœur:

UNE VOIX seule.

La défaite du monstre, à tout autre invincible, Se réservoit pour vous, Et quoiqu'on la tienne impossible, Vous pouvez tout sous un espoir si doux.

LE CHŒUR répète:

Courage, enfant des Dieux! etc.

[611] Var. Rendez grâce à l'amour qui m'en a fait vainqueur. (1651, 54 et 56) Var. Rendez grâce à l'amour qui m'en fait le vainqueur. (1655)

[612] Var. Par qui le sang des Dieux doit se joindre avec nous. (1651-64)

[613] Ce vers et le suivant ont été omis par erreur dans l'édition de 1682.

[614] Var. Les force à vous remettre où l'on vous a vu prise. (1651-64)

[615] Var. Jusques au lieu. (1651-64)

[616] Var. CHŒUR DE MUSIQUE. (1651-60)

[617] Var. L'effet du bel espoir qu'il a reçu de moi. (1651-56)

[618] Les éditions de 1651-60 ne donnent pas, en tête de la scène, le nom des Néréides, et portent simplement: «TROIS NÉRÉIDES, s'élevant du milieu des flots.»

[619] L'édition de 1682 porte ressentements, pour ressentiments.

[620] Var. NEPTUNE, LES NÉRÉIDES. (1651-60)

[621] Souvenir des vers suivants que Virgile, dans une circonstance analogue, place dans la bouche de Neptune, se plaignant d'Éole (Énéide, I, vers 138-141):

Non illi imperium pelagi, sævumque tridentem, Sed mihi sorte datum. Tenet ille immania saxa, Vestras, Eure, domos: illa se jactet in aula Æolus, clauso ventorum carcere regnet.

ACTE IV.

DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.

Les vagues fondent sous le théâtre; et ces hideuses masses de pierres dont elles battoient le pied font place à la magnificence[622] d'un palais royal. On ne le voit pas tout entier, on n'en voit que le vestibule, ou plutôt la grande salle[623], qui doit servir aux noces de Persée et d'Andromède. Deux rangs de colonnes de chaque côté, l'un de rondes, et l'autre de carrées, en font les ornements: elles sont enrichies de statues de marbre blanc d'une grandeur naturelle, et leurs bases, corniches[624], amortissements, étalent tout ce que peut la justesse de l'architecture. Le frontispice suit le même ordre; et par trois portes dont il est percé, il fait voir[625] trois allées de cyprès où l'œil s'enfonce à perte de vue[626].

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, PERSÉE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PERSÉE.

PERSÉE.

Que me permettez-vous, Madame, d'espérer? Mon amour jusqu'à vous a-t-il lieu d'aspirer[627]? Et puis-je, en cet illustre et charmante journée, Prétendre jusqu'au cœur que possédoit Phinée? 1055

ANDROMÈDE.

Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne à vous; Et s'il l'a possédé, n'en soyez point jaloux[628]. Le choix du Roi l'y mit, le choix du Roi l'en chasse; Ce même choix du Roi vous y donne sa place; N'exigez rien de plus: je ne sais point haïr, 1060 Je ne sais point aimer, mais je sais obéir: Je sais porter ce cœur à tout ce qu'on m'ordonne, Il suit aveuglément la main qui vous le donne: De sorte, grand héros, qu'après le choix du Roi, Ce que vous demandez est plus à vous qu'à moi. 1065

PERSÉE.

Que je puisse abuser ainsi de sa puissance! Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance! Et de libérateur de vos rares beautés M'élever en tyran dessus vos volontés! Princesse, mon bonheur vous auroit mal servie, 1070 S'il vous faisoit esclave en vous rendant la vie, Et s'il n'avoit sauvé des jours si précieux[629] Que pour les attacher sous un joug odieux. C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires, A faire agir pour eux l'autorité des pères. 1075 Souffrez à mon amour des chemins différents. J'ai vu parler pour moi les Dieux et vos parents; Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage; Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux[630] 1080 Du choix de vos parents et du vouloir des Dieux. Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même; Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime[631], J'aime mieux m'exposer à perdre un bien si doux, Que de vous obtenir d'un autre que de vous. 1085 Je garde cet espoir et hasarde le reste, Et me soit votre choix ou propice ou funeste, Je bénirai l'arrêt qu'en feront vos desirs, Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs. Remplissez mon espoir ou trompez mon attente, 1090 Je mourrai sans regret, si vous vivez contente; Et mon trépas n'aura que d'aimables moments, S'il vous ôte un obstacle à vos contentements.

ANDROMÈDE.

C'est trop d'être vainqueur dans la même journée Et de ma retenue et de ma destinée. 1095 Après que par le Roi vos vœux sont exaucés, Vous parler d'obéir c'étoit vous dire assez; Mais vous voulez douter, afin que je m'explique, Et que votre victoire en devienne publique. Sachez donc....

PERSÉE.

Non, Madame: où j'ai tant d'intérêt, Ce n'est pas devant moi qu'il faut faire l'arrêt. L'excès de vos bontés pourroit en ma présence Faire à vos sentiments un peu de violence: Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour, Pourroit en ma faveur séduire votre amour; 1105 La pitié de mes maux pourroit même surprendre Ce cœur trop généreux pour s'en vouloir défendre; Et le moyen qu'un cœur ou séduit ou surpris Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris? De tout ce que j'ai fait ne voyez que ma flamme; 1110 De tout ce qu'on vous dit ne croyez que votre âme; Ne me répondez point, et consultez-la bien; Faites votre bonheur sans aucun soin du mien: Je lui voudrois du mal s'il retranchoit du vôtre, S'il vous pouvoit coûter un soupir pour quelque autre, Et si quittant pour moi quelques destins meilleurs, Votre devoir laissoit votre tendresse ailleurs. Je vous le dis encor dans ma plus douce attente, Je mourrai trop content si vous vivez contente, Et si l'heur de ma vie ayant sauvé vos jours, 1120 La gloire de ma mort assure vos amours. Adieu: je vais attendre ou triomphe ou supplice, L'un comme effet de grâce, et l'autre de justice.

ANDROMÈDE.

A ces profonds respects qu'ici vous me rendez Je ne réplique point; vous me le défendez; 1125 Mais quoique votre amour me condamne au silence, Je vous dirai, Seigneur, malgré votre défense, Qu'un héros tel que vous ne sauroit ignorer Qu'ayant tout mérité, l'on doit tout espérer.

SCÈNE II.

ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES.

ANDROMÈDE.

Nymphes, l'auriez-vous cru, qu'en moins d'une journée J'aimasse de la sorte un autre que Phinée? Le Roi l'a commandé, mais de mon sentiment Je m'offrois en secret à son commandement. Ma flamme impatiente invoquoit sa puissance, Et couroit au-devant de mon obéissance. 1135 Je fais plus: au seul nom de mon premier vainqueur, L'amour à la colère abandonne mon cœur; Et ce captif rebelle, ayant brisé sa chaîne, Va jusques au dédain, s'il ne passe à la haine. Que direz-vous d'un change et si prompt et si grand, Qui dans ce même cœur moi-même me surprend?

AGLANTE.

Que pour faire un bonheur promis par tant d'oracles, Cette grande journée est celle des miracles, Et qu'il n'est pas aux Dieux besoin de plus d'effort A changer votre cœur qu'à changer votre sort. 1145 Cet empire absolu qu'ils ont dessus nos âmes Éteint comme il leur plaît et rallume nos flammes, Et verse dans nos cœurs, pour se faire obéir, Des principes secrets d'aimer et de haïr. Nous en voyions[632] au vôtre en cette haute estime 1150 Que vous nous témoigniez pour ce bras magnanime; Au défaut de l'amour que Phinée emportoit, Il lui donnoit dès lors tout ce qui lui restoit; Dès lors ces mêmes Dieux, dont l'ordre s'exécute, Le penchoient du côté qu'ils préparoient sa chute, 1155 Et cette haute estime attendant ce beau jour N'étoit qu'un beau degré pour monter à l'amour.

CÉPHALIE.

Un digne amour succède à cette haute estime: Si je puis toutefois vous le dire sans crime, C'est hasarder beaucoup que croire entièrement 1160 L'impétuosité d'un si prompt changement. Comme pour vous Phinée eut toujours quelques charmes[633], Peut-être il ne lui faut qu'un soupir et deux larmes Pour dissiper un peu de cette avidité Qui d'un si gros torrent suit la rapidité[634]. 1165 Deux amants que sépare une légère offense Rentrent d'un seul coup d'œil en pleine intelligence[635]. Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer, Les mêmes qualités qu'il vous plut estimer....

ANDROMÈDE.

Et j'y verrai de plus cette âme lâche et basse 1170 Jusqu'à m'abandonner à toute ma disgrâce; Cet ingrat trop aimé qui n'osa me sauver, Qui me voyant périr, voulut se conserver, Et crut s'être acquitté devant ce que nous sommes, En querellant les Dieux et menaçant les hommes[636]. 1175 S'il eût.... Mais le voici: voyons si ses discours Rompront de ce torrent ou grossiront le cours.

SCÈNE III.

ANDROMÈDE, PHINÉE, AMMON, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE.

PHINÉE.

Sur un bruit qui m'étonne, et que je ne puis croire, Madame, mon amour, jaloux de votre gloire, Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 1180 Par un change honteux, de l'arrêt de ma mort. Je ne suis point surpris que le Roi, que la Reine[637], Suivent les mouvements d'une foiblesse humaine: Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés. On vous donne à Persée, et vous y consentez! 1185 Et toute votre foi demeure sans défense, Alors que de mon bien on fait sa récompense!

ANDROMÈDE.

Oui, j'y consens, Phinée, et j'y dois consentir; Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir, Sans vous faire injustice on en fait son salaire, 1190 Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire. De quel front osez-vous me nommer votre bien[638], Vous qu'on a vu tantôt n'y prétendre plus rien? Quoi? vous consentirez qu'un monstre me dévore, Et ce monstre étant mort je suis à vous encore! 1195 Quand je sors de péril vous revenez à moi! Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi! C'étoit de sa fureur qu'il me falloit défendre, Si vous vouliez garder quelque droit d'y prétendre: Ce demi-dieu n'a fait quoi que vous prétendiez, 1200 Que m'arracher au monstre à qui vous me cédiez. Quittez donc cette vaine et téméraire idée; Ne me demandez plus, quand vous m'avez cédée. Ce doit être pour vous même chose aujourd'hui, Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui. 1205

PHINÉE.

Qu'ai-je oublié pour vous de ce que j'ai pu faire? N'ai-je pas des Dieux même attiré la colère? Lorsque je vis Éole armé pour m'en punir, Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir? N'eurent-ils pas besoin d'un éclat de tonnerre, 1210 Ses ministres ailés, pour me jeter par terre? Et voyant mes efforts avorter sans effets, Quels pleurs n'ai-je versés, et quels vœux n'ai-je faits?

ANDROMÈDE.

Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes, Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes! Et dedans mon péril vos sentiments ingrats S'amusoient à des vœux quand il falloit des bras!

PHINÉE.

Que pouvois-je de plus, ayant vu pour Nérée De vingt amants armés la troupe dévorée? Devois-je encor promettre un succès à ma main, 1220 Qu'on voyoit au-dessus de tout l'effort humain? Devois-je me flatter de l'espoir d'un miracle?

ANDROMÈDE.

Vous deviez l'espérer sur la foi d'un oracle: Le ciel l'avoit promis par un arrêt si doux! Il l'a fait par un autre, et l'auroit fait par vous. 1225 Mais quand vous auriez cru votre perte assurée, Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée Vous laissoient un exemple et noble et glorieux, Si vous n'eussiez pas craint de périr à mes yeux. Ils voyoient de leur mort la même certitude; 1230 Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude, Tous voulurent mourir pour leur objet mourant. Que leur amour du vôtre étoit bien différent! L'effort de leur courage a produit vos alarmes, Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes; 1235 Et quoique plus heureuse en un semblable sort, Je voix d'un œil jaloux la gloire de sa mort. Elle avoit vingt amants qui voulurent la suivre, Et je n'en avois qu'un, qui m'a voulu survivre. Encor ces vingt amants, qui vous ont alarmé, 1240 N'étoient pas tous aimés, et vous étiez aimé: Ils n'avoient la plupart qu'une foible espérance, Et vous aviez, Phinée, une entière assurance; Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi; N'étoit-ce point assez pour mourir avec moi? 1245 Pouviez-vous?...

PHINÉE.

Ah! de grâce, imputez-moi, Madame, Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme[639]; Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant De vous pouvoir jamais survivre un seul moment. J'épargnois à mes yeux un funeste spectacle, 1250 Où mes bras impuissants n'avoient pu mettre obstacle, Et tenois ma main prête à servir ma douleur Au moindre et premier bruit qu'eût fait votre malheur.

ANDROMÈDE.

Et vos respects trouvoient une digne matière A me laisser l'honneur de périr la première! 1255 Ah! c'étoit à mes yeux qu'il falloit y courir, Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir. Vous ne me deviez pas envier cette joie De voir offrir au monstre une première proie; Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs[640], 1260 Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs; Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable, Je l'aurois regardé comme un port favorable, Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux Eût brûlé de rejoindre un amant généreux. 1265 J'aurois désavoué la valeur de Persée; En me sauvant la vie il m'auroit offensée; Et de ce même bras qu'il m'auroit conservé Je vous immolerois ce qu'il m'auroit sauvé. Ma mort auroit déjà couronné votre perte, 1270 Et la bonté du ciel ne l'auroit pas soufferte; C'est à votre refus que les Dieux ont remis En de plus dignes mains ce qu'ils m'avoient promis. Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre; Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre. 1275 Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux[641], Puisque sur ce rocher j'étois morte pour vous. Qui pouvoit le souffrir peut me voir sans envie Vivre pour un héros de qui je tiens la vie; Et quand l'amour encor me parleroit pour lui, 1280 Je ne puis disposer des conquêtes d'autrui. Adieu.

SCÈNE IV.

PHINÉE, AMMON, SUITE DE PHINÉE.

PHINÉE.

Vous voulez donc que j'en fasse la mienne, Cruelle, et[642] que ma foi de mon bras vous obtienne? Eh bien! nous l'irons voir ce bienheureux vainqueur, Qui triomphant d'un monstre, a dompté votre cœur. C'étoit trop peu pour lui d'une seule victoire, S'il n'eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire! Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher, La mienne à son bonheur saura bien l'arracher; Et vainqueur de tous deux en une seule tête, 1290 De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête. La force me rendra ce que ne peut l'amour. Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour[643]....

AMMON.

Seigneur, auparavant d'une âme plus remise Daignez voir le succès d'une telle entreprise. 1295 Savez-vous que Persée est fils de Jupiter, Et qu'ainsi vous avez le foudre à redouter?

PHINÉE.

Je sais que Danaé fut son indigne mère: L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultère; Mais le pur sang des rois n'est pas moins précieux 1300 Ni moins chéri du ciel que les crimes des Dieux.

AMMON.

Mais vous ne savez pas, Seigneur, que son épée De l'horrible Méduse a la tête coupée, Que sous son bouclier il la porte en tous lieux, Et que c'est fait de vous, s'il en frappe vos yeux. 1305

PHINÉE.

On dit que ce prodige est pire qu'un tonnerre, Qu'il ne faut que le voir pour n'être plus que pierre, Et que naguère Atlas, qui ne s'en put cacher, A cet aspect fatal devint un grand rocher[644]. Soit une vérité, soit un conte, n'importe; 1310 Si la valeur ne peut, que le nombre l'emporte. Puisque Andromède enfin vouloit me voir périr, Ou triompher d'un monstre afin de l'acquérir, Que fière de se voir l'objet de tant d'oracles, Elle veut que pour elle on fasse des miracles, 1315 Cette tête est un monstre aussi bien que celui Dont cet heureux rival la délivre aujourd'hui; Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire Et monstres à combattre, et miracles à faire. Peut-être quelques Dieux prendront notre parti, 1320 Quoique de leur monarque il se dise sorti; Et Junon pour le moins prendra notre querelle Contre l'amour furtif d'un époux infidèle.

(Junon se fait voir dans un char superbe, tiré par deux paons, et si bien enrichi, qu'il paroît digne[645] de l'orgueil de la déesse qui s'y fait porter. Elle se promène au milieu de l'air, dont nos poëtes lui attribuent l'empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant[646] qu'elle assure Phinée de sa protection.)

SCÈNE V.

JUNON, dans son char, au milieu de l'air; PHINÉE, AMMON, SUITE DE PHINÉE.

JUNON.

N'en doute point, Phinée, et cesse d'endurer.

PHINÉE.

Elle-même paroît pour nous en assurer. 1325

JUNON.

Je ne serai pas seule: ainsi que moi Neptune S'intéresse en ton infortune; Et déjà la noire Alecton, Du fond des enfers déchaînée, A, par les ordres de Pluton, 1330 De mille cœurs pour toi la fureur mutinée: Fort de tant de seconds, ose, et sers mon courroux Contre l'indigne sang de mon perfide époux[647].

PHINÉE.

Nous te suivons, Déesse; et dessous tes auspices Nous franchirons sans peur les plus noirs précipices. Que craindrons-nous, amis? nous avons dieux pour dieux, Oracle pour oracle; et la faveur des cieux, D'un contre-poids égal dessus nous balancée, N'est pas entièrement du côté de Persée.

JUNON.

Je te le dis encore, ose, et sers mon courroux 1340 Contre l'indigne sang de mon perfide époux.

AMMON.

Sous tes commandements nous y courons, Déesse, Le cœur plein d'espérance, et l'âme d'allégresse. Allons, Seigneur, allons assembler vos amis; Courons au grand succès qu'elle vous a promis: 1345 Aussi bien le Roi vient, il faut quitter la place, De peur....

PHINÉE.

Non, demeurez pour voir ce qui se passe; Et songez à m'en faire un fidèle rapport, Tandis que je m'apprête à cet illustre effort[648].

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, AMMON, TIMANTE, CHŒUR DU PEUPLE.

TIMANTE.

Seigneur, le souvenir des plus âpres supplices, 1350 Quand un tel bien les suit, n'a jamais que délices. Si d'un mal sans pareil nous nous vîmes surpris, Nous bénissons le ciel d'un tel mal à ce prix; Et voyant quel époux il donne à la Princesse, La douleur s'en termine en ces chants d'allégresse. 1355

CHŒUR, chante[649].

Vivez, vivez, heureux amants, Dans les douceurs que l'amour vous inspire; Vivez heureux, et vivez si longtemps, Qu'au bout d'un siècle entier on puisse encor vous dire: «Vivez, heureux amants.» 1360

Que les plaisirs les plus charmants Fassent les jours d'une si belle vie; Qu'ils soient sans tache, et que tous leurs moments Fassent redire même à la voix de l'envie: «Vivez, heureux amants.» 1365

Que les peuples les plus puissants Dans nos souhaits à pleins vœux nous secondent; Qu'aux Dieux pour vous ils prodiguent l'encens, Et des bouts de la terre à l'envi nous répondent: «Vivez, heureux amants.» 1370

CÉPHÉE.

Allons, amis, allons dans ce comble de joie, Rendre grâces au ciel de l'heur qu'il nous envoie. Allons dedans le temple avecque mille vœux De cet illustre hymen achever les beaux nœuds. Allons sacrifier à Jupiter son père, 1375 Le prier de souffrir ce que nous pensons faire[650], Et ne s'offenser pas que ce noble lien Fasse un mélange heureux de son sang et du mien.

CASSIOPE.

Souffrez qu'auparavant par d'autres sacrifices Nous nous rendions des eaux les déités propices. 1380 Neptune est irrité; les nymphes de la mer Ont de nouveaux sujets encor de s'animer; Et comme mon orgueil fit naître leur colère, Par mes submissions je dois les satisfaire. Sur leurs sables, témoins de tant de vanités, 1385 Je vais sacrifier à leurs divinités; Et conduisant ma fille à ce même rivage, De ces mêmes beautés leur rendre un plein hommage, Joindre nos vœux au sang des taureaux immolés, Puis nous vous rejoindrons au temple où vous allez.

PERSÉE.

Souffrez qu'en même temps de ma fière marâtre Je tâche d'apaiser la haine opiniâtre; Qu'un pareil sacrifice et de semblables vœux Tirent d'elle l'aveu qui peut me rendre heureux[651]. Vous savez que Junon à ce lien préside, 1395 Que sans elle l'hymen marche d'un pied timide, Et que sa jalousie aime à persécuter Quiconque ainsi que moi sort de son Jupiter.

CÉPHÉE.

Je suis ravi de voir qu'au milieu de vos flammes De si dignes respects règnent dessus vos âmes. 1400 Allez, j'immolerai pour vous à Jupiter, Et je ne vois plus rien enfin à redouter. Des dieux les moins bénins l'éternelle puissance Ne veut de nous qu'amour et que reconnoissance; Et jamais leur courroux ne montre de rigueurs 1405 Que n'abatte aussitôt l'abaissement des cœurs.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[622] VAR. (Dessein): Plus de mer, plus de monstre, plus de péril, plus de rochers. Les vagues sont fondues sous le théâtre.... ont fait place à la magnificence.

[623] VAR. (Dessein): ou, si vous l'aimez mieux, la grande salle.

[624] VAR. (Dessein): .... en font les ornements. Leurs bases, chapiteaux, corniches.

[625] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1656): et par trois portes dont il est percé fait voir.

[626] On lit de plus, dans les éditions de 1651-1660: «Persée paroît le premier dans cette salle, conduisant Andromède à son appartement, après l'avoir obtenue du Roi et de la Reine; et comme si leur volonté ne suffisoit pas, il tâche encore de l'obtenir d'elle-même par les respects qu'il lui rend, et les submissions extraordinaires qu'il lui fait.»

[627] Var. Votre amour, est-ce un bien où je doive aspirer? Et puis je, en cette illustre et divine journée (1651-56)

[628] Var. Et s'il l'a possédé, n'en soyez plus jaloux. (1656)

[629] Var. Et ne vous conservoit des jours si précieux. (1651-56)

[630] Var. Que de voir cet amour faire hommage à vos yeux. (1651-56)

[631] Var. Et comme c'est votre heur, et non le mien, que j'aime. (1651-56)

[632] L'édition de 1651 in-12, à ce vers et au suivant, porte voyons, au présent, et témoigniez, à l'imparfait. Celle de 1655 met les deux verbes au présent. Les éditions de 1660 et de 1664 donnent voyions et témoignez. Les impressions de 1651 in-4º, 1654, 1656, 1663, 1668, 1682 et 1692 ont l'imparfait aux deux vers: voyions, témoigniez.

[633] Var. Comme pour vous Phinée eut jadis quelques charmes. (1651-60)

[634] Var. Qui d'un torrent si gros suit la rapidité. (1651-56)

[635] Var. Reprennent aisément leur vieille intelligence. (1651-64)

[636] Var. En blasphémant les Dieux et menaçant les hommes. (1651-56)

[637] Var. Non que je sois surpris que le Roi, que la Reine. (1651-60)

[638] Var. Mais quel droit avez-vous de nommer vôtre un bien Où votre peu de cœur ne prétendoit plus rien? Quoi? vous pouvez souffrir qu'un monstre me dévore. (1651-56)

[639] Var. Les crimes les plus noirs qu'ose enfanter une âme. (1651-60)

[640] Var. Vous m'auriez désarmé la mort de ses horreurs. (1651-56)

[641] Var. Vous n'avez pas de lieu d'en devenir jaloux. (1651-56)

[642] L'édition de 1692 a supprimé le mot et:

Cruelle, que ma foi, etc.

[643] Var. Allons-y, chers amis, et dès ce même jour....(1651-56)

[644] Voyez les Métamorphoses d'Ovide, livre IV, vers 630-661.

[645] Var. Paroît bien digne.... (1651)--Dans l'édition de 1651 in-12, il y a immédiatement avant, qui, au lieu de qu'il, et digne a été omis.

[646] Ici comme plus haut, l'édition de 1692 a cependant que, pour pendant que.

[647] Var. Contre l'indigne sang de mon volage époux. (1651-60)

[648] Voyez Discours des trois unités, tome I, p. 103.

[649] Telle est la leçon des éditions de 1664, 1668 et 1682. L'impression de 1692 y substitue CHŒUR qui chante. Dans les éditions antérieures à 1663, il y a CHŒUR DE MUSIQUE; dans celle de 1663, on lit en tête du couplet: CHŒUR, et à la marge: Il chante.

[650] Var. Le prier de souffrir ce que nous allons faire. (1651-56)

[651] Var. Tirent d'elle l'aveu qui me peut rendre heureux. (1651-56)

ACTE V.

DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.

L'architecte ne s'est pas épuisé en la structure de ce palais royal[652]. Le temple qui lui succède a tant d'avantage sur lui, qu'il fait mépriser ce qu'on admiroit: aussi est-il juste que la demeure des Dieux l'emporte sur celle des hommes; et l'art du sieur Torelli est ici d'autant plus merveilleux, qu'il fait paroître une grande diversité en ces deux décorations, quoiqu'elles soient presque la même chose. On voit encore en celle-ci deux rangs de colonnes[653] comme en l'autre, mais d'un ordre si différent, qu'on n'y remarque aucun rapport. Celles-ci sont de porphyre; et tous les accompagnements qui les soutiennent et qui les finissent, de bronze ciselé, dont la gravure[654] représente quantité de dieux et de déesses. La réflexion des lumières sur ce bronze en fait sortir un jour tout extraordinaire. Un grand et superbe dôme couvre le milieu de ce temple magnifique; il est partout enrichi du même métal; et au devant de ce dôme, l'artifice de l'ouvrier jette une galerie toute brillante d'or et d'azur. Le dessous de cette galerie laisse voir le dedans du temple par trois portes d'argent ouvragées à jour: on y verroit Céphée sacrifiant à Jupiter pour le mariage de sa fille, n'étoit que l'attention que les spectateurs prêteroient à ce sacrifice les détourneroit de celle qu'ils doivent à ce qui se passe dans le parvis que représente le théâtre.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHINÉE, AMMON.

AMMON.

Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre, Et Junon dans son temple entre vos mains le livre. Ce rival, presque seul au pied de son autel, Semble attendre à genoux l'honneur du coup mortel. Là, comme la Déesse agréera la victime, Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime; Et son aveu changeant de nom à l'attentat, Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat.

PHINÉE.

Que me sert que Junon, que Neptune propice, 1415 Que tous les Dieux ensemble aiment ce sacrifice, Si la seule déesse à qui je fais des vœux Ne m'en voit que d'un œil d'autant plus rigoureux, Et si ce coup, sensible au cœur de l'inhumaine, D'un injuste mépris fait une juste haine? 1420 Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter, Je cherche à l'acquérir, et non à l'irriter; Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme, Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son âme[655].

AMMON.

Mais, Seigneur, vous touchez à ce moment fatal 1425 Qui pour jamais la donne à cet heureux rival. En cette extrémité que prétendez-vous faire?

PHINÉE.

Tout, hormis l'irriter; tout, hormis lui déplaire: Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux, Trembler devant sa haine, adorer son courroux. 1430

AMMON.

Quittez, quittez, Seigneur, un respect si funeste; Otez-vous ce rival, et hasardez le reste: En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs, La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....

PHINÉE.

N'en cherchons les douceurs, ami, que les dernières. Rarement un amant les peut goûter entières; Et quand de sa vengeance elles sont tout le fruit, Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit. La mort de son rival, les pleurs de son ingrate, Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte; 1440 Mais de ce cher objet s'en voyant plus haï, Plus il s'en est flatté, plus il s'en croit trahi. Sous d'éternels regrets son âme est abattue, Et sa propre vengeance incessamment le tue. Ce n'est pas que je veuille enfin la négliger: 1445 Si je ne puis fléchir, je cours à me venger; Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma foiblesse Encore un peu d'effort auprès de ma princesse. Un amant véritable espère jusqu'au bout, Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout. L'inconstante, peut-être encor toute étonnée, N'étoit pas bien à soi quand elle s'est donnée; Et la reconnoissance a fait plus que l'amour En faveur d'une main qui lui rendoit le jour. Au sortir du péril, pâle encore et tremblante, 1455 L'image de la mort devant les yeux[656] errante, Elle a cru tout devoir à son libérateur; Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur; Il agit rarement sans un peu d'imposture, Et fait peu de présents dont ce cœur ne murmure. 1460 Peut-être, ami, peut-être après ce grand effroi Son amour en secret aura parlé pour moi: Les traits mal effacés de tant d'heureux services, Les douceurs d'un beau feu qui furent ses délices, D'un regret amoureux touchant son souvenir, 1465 Auront en ma faveur surpris quelque soupir, Qui s'échappant d'un cœur qu'elle force à ma perte, M'en aura pu laisser la porte encore ouverte. Ah! si ce triste hymen se pouvoit éloigner!

AMMON.

Quoi? vous voulez encor vous faire dédaigner? 1470 Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte?

PHINÉE.

Que veux-tu? ne sois point le témoin de ma honte: Andromède revient; va trouver nos amis, Va préparer leurs bras à ce qu'ils m'ont promis. Ou mes nouveaux respects fléchiront l'inhumaine, 1475 Ou ses nouveaux mépris animeront ma haine; Et tu verras mes feux, changés en juste horreur, Armer mes désespoirs, et hâter ma fureur.

AMMON.

Je vous plains; mais enfin j'obéis, et vous laisse.

SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, PHINÉE, SUITE DE LA REINE.

PHINÉE.

Une seconde fois, adorable princesse, 1480 Malgré de vos rigueurs l'impérieuse loi....

ANDROMÈDE.

Quoi? vous voyez la Reine, et vous parlez à moi!

PHINÉE.

C'est de vous seule aussi que j'ai droit de me plaindre: Je serois trop heureux de la voir vous contraindre, Et n'accuserois plus votre infidélité, 1485 Si vous vous excusiez sur son autorité. Au nom de cette amour autrefois si puissante, Aidez un peu la mienne à vous faire innocente: Dites-moi que votre âme à regret obéit, Qu'un rigoureux devoir malgré vous me trahit; 1490 Donnez-moi lieu de dire: «Elle-même elle en pleure, Elle change forcée, et son cœur me demeure;» Et soudain, de la Reine embrassant les genoux, Vous m'y verrez mourir sans me plaindre de vous. Mais que lui puis-je, hélas! demander pour remède, Quand la main qui me tue est celle d'Andromède, Et que son cœur léger ne court au changement Qu'avec la vanité d'y courir justement?

CASSIOPE.

Et quel droit sur ce cœur pouvoit garder Phinée, Quand Persée a trouvé la place abandonnée, 1500 Et n'a fait autre chose, en prenant son parti, Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti[657]? Mais sorti, le dirai-je, et pourrez-vous l'entendre? Oui, sorti lâchement, de peur de le défendre[658]. Ainsi nous n'avons fait que le récompenser 1505 D'un bien où votre bras venoit de renoncer, Que vous cédiez au monstre, à lui-même, à tout autre[659]: Si c'est une injustice, examinons la vôtre. La voyant exposée aux rigueurs de son sort, Vous vous étiez déjà consolé de sa mort; 1510 Et quand par un héros le ciel l'a garantie, Vous ne vous pouvez plus consoler de sa vie[660].

PHINÉE.

Ah! Madame....

CASSIOPE.

Eh bien! soit, vous avez soupiré Autant que l'a pu faire un cœur désespéré. Jamais aucun tourment n'égala votre peine; 1515 Certes, quelque douleur dont votre âme fût pleine, Ce désespoir illustre et ces nobles regrets[661] Lui devoient un peu plus que des soupirs secrets. A ce défaut, Persée....

PHINÉE.

Ah! c'en est trop, Madame; Ce nom rend, malgré moi, la fureur à mon âme: 1520 Je me force au respect; mais toujours le vanter, C'est me forcer moi-même à ne rien respecter. Qu'a-t-il fait, après tout, si digne de vous plaire, Qu'avec un tel secours tout autre n'eût pu faire? Et tout héros qu'il est, qu'eût-il osé pour vous, 1525 S'il n'eût eu que sa flamme et son bras comme nous? Mille et mille auroient fait des actions plus belles, Si le ciel comme à lui leur eût prêté des ailes; Et vous les auriez vus encor plus généreux, S'ils eussent vu le monstre et le péril sous eux: 1530 On s'expose aisément quand on n'a rien à craindre. Combattre un ennemi qui ne pouvoit l'atteindre, Voir sa victoire sûre et daignez l'accepter, C'est tout le rare exploit dont il se peut vanter; Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire, 1535 Ni quel grand prix mérite une telle victoire.

CASSIOPE.

Et votre aveuglement sera bien moins compris, Qui d'un sujet d'estime en fait un de mépris. Le ciel, qui mieux que nous connoît ce que nous sommes, Mesure ses faveurs au mérite des hommes; Et d'un pareil secours vous auriez eu l'appui, S'il eût pu voir en vous mêmes vertus qu'en lui. Ce sont grâces d'en haut rares et singulières, Qui n'en descendent point pour des âmes vulgaires; Ou pour en mieux parler, la justice des cieux 1545 Garde ce privilége au digne sang des Dieux: C'est par là que leur roi vient d'avouer sa race[662].

ANDROMÈDE.

Je dirai plus, Phinée; et pour vous faire grâce, Je veux ne rien devoir à cet heureux secours Dont ce vaillant guerrier a conservé mes jours: 1550 Je veux fermer les yeux sur toute cette gloire, Oublier mon péril, oublier sa victoire, Et quel qu'en soit enfin le mérite ou l'éclat, Ne juger entre vous que depuis le combat. Voyez ce qu'il a fait, lorsque après ces alarmes, 1555 Me voyant toute acquise au bonheur de ses armes, Ayant pour lui les Dieux, ayant pour lui le Roi, Dans sa victoire même il s'est vaincu pour moi. Il m'a sacrifié tout ce haut avantage; De toute sa conquête il m'a fait un hommage; 1560 Il m'en a fait un don; et fort de tant de voix, Au péril de tout perdre, il met tout à mon choix[663]: Il veut tenir pour grâce un si juste salaire; Il réduit son bonheur à ne me point déplaire; Préférant mes refus, préférant son trépas 1565 A l'effet de ses vœux qui ne me plairoit pas. En usez-vous de même? et votre violence Garde-t-elle pour moi la même déférence? Vous avez contre vous et les Dieux et le Roi, Et vous voulez encor m'obtenir malgré moi! 1570 Sous ombre d'une foi qui se tient en réserve[664], Je dois à votre amour ce qu'un autre conserve; A moins que d'être ingrate à mon libérateur, A moins que d'adorer un lâche adorateur. Que d'être à mes parents, aux Dieux mêmes rebelle, Vous crierez après moi sans cesse: «A l'infidèle!» C'étoit aux yeux du monstre, au pied de ce rocher, Que l'effet de ma foi se devoit rechercher[665]; Mon âme, encor pour vous de même ardeur pressée, Vous eût tendu la main au mépris de Persée, 1580 Et cru plus glorieux qu'on m'eût vue aujourd'hui Expirer avec vous que régner avec lui[666]. Mais puisque vous m'avez envié cette joie, Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie; Et souffrez que je tâche enfin à mériter, 1585 Au refus de Phinée, un fils de Jupiter.

PHINÉE.

Je perds donc temps, Madame, et votre âme obstinée N'a plus amour, ni foi, ni pitié pour Phinée? Un peu de vanité qui flatte vos parents, Et d'un rival adroit les respects apparents, 1590 Font plus en un moment, avec leurs artifices, Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services? Je ne vous dirai point que de pareils respects A tout autre que vous pourroient être suspects, Que qui peut se priver de la personne aimée 1595 N'a qu'une ardeur civile et fort mal allumée, Que dans ma violence on doit voir plus d'amour: C'est un présent des cieux, faites-lui votre cour; Plus fidèle qu'à moi, tenez-lui mieux parole: J'en vais rougir pour vous, cependant qu'il me vole; Mais ce rival peut-être, après m'avoir volé, Ne sera pas toujours sur ce cheval[667] ailé.

ANDROMÈDE.

Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous à craindre.

PHINÉE.

Il peut avec le temps être le plus à plaindre.

ANDROMÈDE.

Il porte à son côté de quoi l'en garantir. 1605

PHINÉE.

Vous l'attendez ici, je vais l'en avertir.

CASSIOPE.

Son amour peut sans vous nous rendre cet office.

PHINÉE.

Le mien s'efforcera pour ce dernier service. Vous pouvez cependant divertir vos esprits A rendre compte au Roi de vos justes mépris. 1610

SCÈNE III.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CÉPHÉE.

Que faisoit là Phinée? est-il si téméraire Que ce que font les Dieux il pense à le défaire?

CASSIOPE.

Après avoir prié, soupiré, menacé, Il vous a vu, Seigneur, et l'orage a passé.

CÉPHÉE.

Et vous prêtiez l'oreille à ses discours frivoles? 1615

CASSIOPE.

Un amant qui perd tout peut perdre des paroles; Et l'écouter sans trouble et sans rien hasarder, C'est la moindre faveur qu'on lui puisse accorder. Mais, Seigneur, dites-nous si Jupiter propice Se déclare en faveur de votre sacrifice, 1620 Si de notre famille il se rend le soutien, S'il consent l'union de notre sang au sien.

CÉPHÉE.

Jamais les feux sacrés et la mort des victimes N'ont daigné mieux répondre à des vœux légitimes. Tous auspices heureux; et le grand Jupiter 1625 Par des signes plus clairs ne pouvoit l'accepter, A moins qu'y joindre encor l'honneur de sa présence, Et de sa propre bouche assurer l'alliance.

CASSIOPE.

Les nymphes de la mer nous en ont fait autant; Toutes ont hors des flots paru presque à l'instant; 1630 Et leurs bénins regards envoyés au rivage Avecque notre encens ont reçu notre hommage; Après le sacrifice honoré de leurs yeux, Où Neptune à l'envi mêloit ses demi-dieux, Toutes ont témoigné d'un penchement de tête 1635 Consentir au bonheur que le ciel nous apprête; Et nos submissions désarmant leurs dédains, Toutes ont pour adieu battu l'onde des mains. Que si même bonheur suit les vœux de Persée, Qu'il ait vu de Junon sa prière exaucée, 1640 Nous n'avons plus à craindre aucun sinistre effet.

CÉPHÉE.

Les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait: N'en doutez point, Madame, aussi bien que Neptune Junon consentira notre bonne fortune. Mais que nous veut Aglante?

SCÈNE IV.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

AGLANTE.

Ah! Seigneur, au secours! Du généreux Persée on attaque les jours. Presque au sortir du temple une troupe mutine Vient de l'environner, et déjà l'assassine. Phinée en les joignant, furieux et jaloux, Leur a crié: «Main basse! à lui seul, donnez tous!» 1650 Ceux qui l'accompagnoient tout aussitôt se rendent, Clyte et Nylée encor vaillamment le défendent, Mais ce sont vains efforts de peu d'autres suivis, Et je viens toute en pleurs vous en donner avis.

CASSIOPE.

Dieux! est-ce là l'effet de tant d'heureux présages? 1655 Allez, gardes, allez signaler vos courages; Allez perdre ce traître, et punir ce voleur Qui prétend sous le nombre accabler la valeur.

CÉPHÉE.

Modérez vos frayeurs, et vous, séchez vos larmes. Le ciel n'a point besoin du secours de nos armes; 1660 Il a de ce héros trop pris les intérêts, Pour n'avoir pas pour lui des miracles tous prêts: Et peut-être bientôt sur ce lâche adversaire[668] Vous entendrez tomber la foudre de son père[669]. Jugez de l'avenir par ce qui s'est passé; 1665 Les Dieux achèveront ce qu'ils ont commencé; Oui, les Dieux à leur sang doivent ce privilége: Y mêler notre main, c'est faire un sacrilége.

CASSIOPE.

Seigneur, sur cet espoir hasarder ce héros, C'est trop....

SCÈNE V.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

PHORBAS.

Mettez, grand roi, votre esprit en repos; La tête de Méduse a puni tous ces traîtres.

CÉPHÉE.

Le ciel n'est point menteur, et les Dieux sont nos maîtres.

PHORBAS.

Aussitôt que Persée a pu voir son rival: «Descendons, a-t-il dit, en un combat égal; Quoique j'aye en ma main un entier avantage, 1675 Je ne veux que mon bras, ne prends que ton courage. --Prends, prends cet avantage, et j'userai du mien,» Dit Phinée; et soudain, sans plus répondre rien, Les siens donnent en foule, et leur troupe pressée Fait choir Ménale et Clyte aux pieds du grand Persée. Il s'écrie aussitôt: «Amis, fermez les yeux, Et sauvez vos regards de ce présent des cieux: J'atteste qu'on m'y force, et n'en fais plus d'excuse[670].» Il découvre à ces mots la tête de Méduse. Soudain j'entends des cris qu'on ne peut achever[671]; 1685 J'entends gémir les uns, les autres se sauver; J'entends le repentir succéder à l'audace[672]; J'entends Phinée enfin qui lui demande grâce. «Perfide, il n'est plus temps,» lui dit Persée. Il fuit: J'entends comme à grands pas ce vainqueur le poursuit; Comme il court se venger de qui l'osoit surprendre; Je l'entends s'éloigner, puis je cesse d'entendre. Alors, ouvrant les yeux par son ordre fermés, Je vois tous ces méchants en pierre transformés; Mais l'un plein de fureur et l'autre plein de crainte, En porte sur le front la marque encore empreinte; Et tel vouloit frapper, dont le coup suspendu Demeure en sa statue à demi descendu[673]; Tant cet affreux prodige....

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CÉPHÉE, à Persée.

Est-il puni, ce lâche, Cet impie?

PERSÉE.

Oui, Seigneur; et si sa mort vous fâche, 1700 Si c'est de votre sang avoir fait peu d'état....

CÉPHÉE.

Il n'est plus de ma race après cet attentat: Ce crime l'en dégrade, et ce coup téméraire Efface de mon sang l'illustre caractère. Perdons-en la mémoire, et faisons-la céder 1705 A l'heur de vous revoir et de vous posséder. Vous que le juste ciel, remplissant son oracle, Par miracle nous donne, et nous rend par miracle, Entrons dedans ce temple, où l'on n'attend que vous Pour nous unir aux Dieux par des liens si doux; 1710 Entrons sans différer.

(Les portes se ferment comme ils veulent entrer.)

Mais quel nouveau prodige Dans cet excès de joie à craindre nous oblige[674]? Qui nous ferme la porte et nous défend d'entrer Où tout notre bonheur se devoit rencontrer?

PERSÉE.

Puissant maître du foudre, est-il quelque tempête 1715 Que le Destin jaloux à dissiper m'apprête? Quelle nouvelle épreuve attaque ma vertu? Après ce qu'elle a fait la désavouerois-tu? Ou si c'est que le prix dont tu la vois suivie Au bonheur de ton fils te fait porter envie? 1720

SCÈNE VII.

MERCURE, CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

MERCURE, au milieu de l'air.

Roi, Reine, et vous Princesse, et vous heureux vainqueur, Que Jupiter mon père Tient pour mon digne frère, Ne craignez plus du sort la jalouse rigueur. Ces portes du temple fermées, 1725 Dont vos âmes sont alarmées, Vous marquent des faveurs où tout le ciel consent: Tous les Dieux sont d'accord de ce bonheur suprême; Et leur monarque tout-puissant Vous le vient apprendre lui-même. 1730

(Mercure revole en haut après avoir parlé.)

CASSIOPE.

Redoublons donc nos vœux, redoublons nos ferveurs, Pour mériter du ciel ces nouvelles faveurs.

CHŒUR DE MUSIQUE[675].

Maître des Dieux, hâte-toi de paroître, Et de verser sur ton sang et nos rois Les grâces que garde ton choix 1735 A ceux que tu fais naître[676].

Fais choir sur eux de nouvelles couronnes, Et fais-nous voir, par un heur accompli, Qu'ils ont tous dignement rempli Le rang que tu leur donnes. 1740

(Tandis qu'on chante, Jupiter descend du ciel dans un trône tout éclatant d'or et de lumières, enfermé dans un nuage qui l'environne. A ses deux côtés, deux autres nuages apportent jusqu'à terre Junon et Neptune, apaisés par les sacrifices des amants; ils se déploient en rond autour de celui de Jupiter, et occupant toute la face du théâtre, ils font le plus agréable spectacle de toute cette représentation[677].)

SCÈNE VIII.

JUPITER, JUNON, NEPTUNE, CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

JUPITER, dans son trône au milieu de l'air.

Des noces de mon fils la terre n'est pas digne, La gloire en appartient aux cieux, Et c'est là ce bonheur insigne Qu'en vous fermant mon temple ont annoncé les Dieux. Roi, Reine, et vous amants, venez sans jalousie 1745 Vivre à jamais en ce brillant séjour, Où le nectar et l'ambrosie Vous seront comme à nous prodigués chaque jour; Et quand la nuit aura tendu ses voiles, Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1750 Du haut du ciel éclairant aux mortels, Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

JUNON, à Persée.

Junon même y consent, et votre sacrifice A calmé les fureurs de son esprit jaloux.

NEPTUNE, à Cassiope.

Neptune n'est pas moins propice, 1755 Et vos encens désarment son courroux.

JUNON.

Venez, héros, et vous Céphée, Prendre là-haut vos places de ma main.

NEPTUNE.

Reines, venez; que ma haine étouffée Vous conduise elle-même à cet heur souverain. 1760

PERSÉE.

Accablés et surpris d'une faveur si grande[678]....

JUNON.

Arrêtez là votre remercîment: L'obéissance est le seul compliment Qu'agrée un Dieu quand il commande.

(Sitôt que Junon a dit ces vers, elle fait prendre place au Roi et à Persée auprès d'elle. Neptune fait le même honneur à la Reine et à la princesse Andromède; et tous ensemble remontent dans le ciel qui les attend, cependant[679] que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers qui viennent d'être prononcés par Jupiter.)

CHŒUR.

Allez, amants, allez sans jalousie 1765 Vivre à jamais en ce brillant séjour, Où le nectar et l'ambrosie Vous seront comme aux Dieux prodigués chaque jour; Et quand la nuit aura tendu ses voiles, Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1770 Du haut du ciel éclairant aux mortels, Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[652] VAR. (Dessein): Notre architecte ne s'est pas épuisé en la structure de ce palais du Roi.--Les éditions de 1651-1660 terminent ainsi la phrase: «de ce palais royal qui vient de disparoître.

[653] Toutes les éditions écrivent colomnes, avec une m.

[654] La fin de cette phrase, «dont la gravure, etc.,» manque dans le Dessein.

[655] Var. Ce n'est pas le chemin de regagner son âme. (1651-56)

[656] L'édition de 1692 a corrigé ici les yeux en ses yeux, et un peu plus loin, au vers 1478, mes désespoirs en mon désespoir.

[657] Var. Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti? (1651-56)

[658] Var. Oui, sorti lâchement de peur de la défendre. (1655)

[659] Quam tibi non Perseus, verum si quæris, ademit; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sed quæ visceribus veniebat bellua ponti Exsaturanda meis....

(Ovide, Métamorphoses, livre V, vers 16-19.)

[660] Scilicet haud satis est quod, te spectante, revincta est, Et nullam quod opem patruus sponsusve tulisti; Insuper a quoquam quod sit servata dolebis?

(Ovide, Métamorphoses, livre V, vers 22-24.)

[661] Var. Ce désespoir illustre et ces dignes regrets. (1651)

[662] Var. C'est par là que leur roi vient d'avouer leur race. (1651-56)

[663] Var. Au péril de tout perdre, il met tout en mon choix. (1651)

[664] Var. Sous ombre d'une foi que vous n'avez pu suivre, Je dois à votre amour ce qu'un autre délivre. (1651-56)

[665] Præmiaque eripies? quæ si tibi magna videntur, Ex illis scopulis, ubi erant affixa, petisses.

(Ovide, Métamorphoses, livre V, vers 25 et 26.)

[666] Var. Mourir avecque vous que vivre avecque lui. (1651-60)

[667] L'édition de 1692 a substitué ici son cheval à ce cheval, et un peu plus loin, au vers 1622, s'il permet à s'il consent.

[668] Les éditions de 1663-1692 donnent aversaire.

[669] Var. Vous entendrez tomber le foudre de son père. (1651-64)

[670] «Auxilium Perseus, quoniam sic cogitis ipsi, Dixit, ab hoste petam. Vultus avertite vestros, Si quis amicus adest;» et Gorgonis extulit ora.

(Ovide, Métamorphoses, livre V, vers 178-180.)

[671] . . . . . . . . . . . . . . Pars ultima vocis In medio suppressa sono est, adapertaque velle Ora loqui credas, nec sunt ea pervia verbis.

(Ovide, Métamorphoses, livre V, vers 192-194.)

[672] Pœnitet injusti tunc denique Phinea belli.

(Ibidem, vers 210.)

[673] . . . . Utque manu jaculum fatale parabat Mittere, in hoc hæsit signum de marmore gestu.

(Ibidem, vers 182 et 183.)

[674] Var. Dans ces excès de joie à craindre nous oblige? (1654 et 56)

[675] Var. CHŒUR. Il chante. (1663, en marge.)

[676] Var. Pour ceux que tu fais naître. (Dessein)

[677] Var. Par les sacrifices de nos amants, et se déployant en demi-rond autour de celui de Jupiter, font le plus agréable spectacle de toute cette représentation, et occupent toute la face du théâtre. (Dessein et 1651-60)--L'édition de 1651 donne en outre ici la phrase suivante: «Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il parle à ces princes,» sans préjudice du jeu de scène du commencement de la scène VIII.

[678] Var. Accablés et confus d'une faveur si grande.... (1651)

[679] Ici encore l'édition de 1692 a corrigé cependant que en pendant que.

DON SANCHE D'ARAGON COMÉDIE HÉROÏQUE. 1650

NOTICE.

Dans toutes les éditions que Corneille a données de son théâtre, il place Andromède avant Don Sanche; Thomas Corneille suit son exemple en 1692, et les éditeurs qui se sont succédé depuis lors se sont conformés à cet usage, auquel nous n'avons pas cru non plus devoir nous soustraire. Il y a toutefois plus d'un motif de douter de l'antériorité d'Andromède. Dans la liste qu'a donnée Pellisson en 1653[680], trois ans seulement après la représentation d'Andromède, liste que Moréri reproduit en la complétant et en faisant remarquer que les pièces qui y sont contenues sont placées «selon l'ordre des temps où elles ont été composées,» Don Sanche figure le premier. Il est vrai qu'Andromède, quoique imprimée, suivant toute apparence, beaucoup plus tard que Don Sanche[681], est nommée d'abord dans le privilége commun à ces deux pièces, qui est ainsi conçu: «Notre cher et bien-amé le sieur Corneille nous a fait remontrer qu'il a composé deux pièces de théâtre, l'une intitulée Andromède et l'autre Don Sanche d'Arragon, lesquelles il est sollicité de faire imprimer pour les donner au public; et d'autant que cela ne se peut sans grands frais, il nous a supplié de lui accorder nos lettres sur ce nécessaires.» Mais ce privilége a été «donné à Paris le onzième jour d'avril l'an de grâce mil six cent cinquante,» et on lit au bas de l'extrait imprimé pour Don Sanche: «Achevé d'imprimer à Rouen par Laurens Maury, le quatorzième de mai mil six cent cinquante.» Si l'on regarde cet ouvrage comme joué après Andromède, c'est-à-dire postérieurement au mois de janvier de 1650, il reste donc entre la représentation et l'impression un intervalle beaucoup plus court que pour les pièces précédentes. Enfin, suivant Corneille, «le refus d'un illustre suffrage» dissipa les applaudissements que le public avait donnés à cet ouvrage; et dans l'édition de 1722 des Jugements des savants, de Baillet, où cette phrase est citée, la Monnoye, dont le témoignage a une grande valeur, nous apprend qu'il s'agit de «Louis de Bourbon, prince de Condé[682].» Or le grand Condé, arrêté le 18 janvier 1650, passa treize mois dans les prisons de Vincennes, de Marcoussy et du Havre; il ne pourrait donc avoir manifesté son opinion sur Don Sanche que si cette pièce avait été représentée à la fin de 1649 ou dès les premiers jours de 1650. On a, il est vrai, suspecté cette interprétation, et l'on a dit que le suffrage qui manqua à Corneille fut celui de la Reine ou de Mazarin, et que «Cromwell tua don Sanche[683].» Cette supposition toute gratuite, toute moderne, ne repose sur aucun témoignage, sur aucune induction; et il est bien plus naturel de croire avec la Monnoye, Joly, Voltaire et M. Guizot, qu'il s'agit du grand Condé, alors, il est vrai, déterminé frondeur, mais fort jaloux en même temps de ses prérogatives, et aussi dédaigneux à l'égard du fils d'un pêcheur, que don Lope, don Manrique et don Alvar. Néanmoins, malgré l'importance qu'ont à nos yeux les observations que nous venons de soumettre au lecteur, comme il est certain que Corneille était déjà occupé d'Andromède dès 1648, que cette pièce a été certainement composée bien avant Don Sanche, et que si Don Sanche l'a précédée au théâtre, comme tout le fait supposer, ce ne peut être que de fort peu de temps, nous avons jugé convenable de respecter l'arrangement adopté par Corneille.

Nous savons très-peu de chose sur l'histoire des premières représentations de Don Sanche; et ce peu, c'est de Corneille que nous le tenons. Après avoir parlé dans son Examen du tort que fit à cette pièce «le refus d'un illustre suffrage,» il ajoute qu'une telle disgrâce «anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.» C'est en 1660 que Corneille a écrit ces mots, et il les a maintenus dans toutes les réimpressions, jusqu'en 1682, ce qui fait penser qu'à cette dernière date Don Sanche n'avait pas encore reparu à Paris. Vers 1770, au contraire, cet ouvrage était considéré comme faisant partie du répertoire de la Comédie; en effet, nous lisons dans le Journal du Théâtre françois[684]: «La.... troupe royale représenta.... une comédie héroïque nouvelle de Corneille, intitulée Don Sanche d'Aragon. Cette pièce eut d'abord un grand succès, mais à la quatrième représentation elle attira si peu de monde, que malgré tout ce que les comédiens alléguèrent pour la continuer, l'auteur la retira.... Cependant, ayant été reprise quelques années après à cause du succès qu'elle avait eu dans les provinces, elle fit tant de plaisir qu'elle fut fort suivie, et malgré les critiques elle est restée au théâtre....»

Déjà en 1754 on lit dans le Dictionnaire portatif des théâtres, à l'article consacré à cette pièce: «Elle a.... été reprise de temps en temps.» La plus célèbre de ces reprises est celle de 1753. Nicolas Racot de Grandval, qui n'est plus guère connu que comme auteur du poëme intitulé Cartouche ou le vice puni, joua alors don Sanche avec un grand éclat. Forcé d'abandonner à Lekain, qui parut en 1750, les premiers rôles tragiques, «il se dédommagea, dit Lemazurier[685], aux reprises de Don Sanche d'Aragon en 1753, de Nicomède en 1754, et de Sertorius en 1758. Il y joua les principaux rôles de chacune de ces pièces, avec autant de succès que dans ses plus beaux jours.» Il remplissait encore le rôle de don Sanche au mois de février 1765; mais bientôt, en 1768, il prit sa retraite définitivement, et l'œuvre de Corneille demeura sans interprète.

Après un long oubli, il fut question, au commencement de 1814, de faire de nouveau figurer Don Sanche au répertoire de la Comédie française. Les deux principaux rôles devaient être joués par Fleury et Mlle Mars, doublés au besoin par Talma et Mlle Duchesnois. La reprise tarda, les événements politiques marchèrent au contraire avec une effrayante rapidité, et la Restauration triomphante ne voulut pas permettre à Carlos de fournir des allusions inquiétantes à un public qui les aurait saisies avec transport.

Il fallut une révolution politique et une révolution littéraire pour qu'il pût se remontrer; mais, qui le croirait? en 1833, on n'osa présenter à un public accoutumé déjà aux hardiesses bien autrement étranges du drame moderne, Don Sanche complet, et tel que Corneille l'avait compris; non-seulement il fut mis en trois actes, mais M. Planat, qui se chargea de ce travail, en ayant soin de se déguiser sous le pseudonyme de Mégalbe, s'attaqua au fond même de l'ouvrage, et fit du hardi soldat de fortune un prince, qui se connaît pour tel et s'amuse à cacher son nom et sa naissance. Cette fois cela passa; en 1837 encore, à une nouvelle reprise, on ne dit trop rien; mais en 1844, lorsque Mlle Rachel, en rendant au rôle d'Isabelle son éclat perdu, eut attiré l'attention générale sur la pièce, on fut surpris de l'étrange travestissement qu'elle avait subi, et les critiques, qui commençaient à comprendre toute l'importance du respect des textes, réclamèrent avec vivacité[686]. Rien ne fut changé pourtant; mais une nouvelle reprise (nous craignons qu'elle ne se fasse bien longtemps attendre) ne serait plus possible dans de pareilles conditions.

Après avoir fait l'histoire sommaire des représentations de la pièce, il nous reste à donner, suivant notre habitude, la description bibliographique du volume.

Nous avons eu occasion de rappeler en commençant les dates du privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le titre exact est:

D. SANCHE D'ARRAGON, comedie heroique.--Imprimé à Roüen et se vend à Paris, chez Augustin Courbé au Palais.... M.DC.L.

Le volume, de format in-4º, se compose de 8 feuillets et de 116 pages. Courbé a fait paraître en outre une petite édition in-8º dans le courant de la même année. Nous n'avons pas à nous préoccuper de la dénomination de comédie héroïque, que nous rencontrons pour la première fois, car Corneille, dans sa dédicace[687] à M. de Zuylichem, dont nous avons déjà vu le nom en tête du Menteur[688], explique tout au long les motifs qui la lui ont fait choisir. La particularité la plus remarquable que nous offrent les préliminaires de Don Sanche, c'est la présence d'un Argument. Nous n'en avons trouvé dans le théâtre de Corneille, depuis Mélite, Clitandre et la Veuve, ses trois premières comédies, qu'en tête d'Andromède, qui est une pièce à machines. Ce n'est point ici d'ailleurs un retour à une ancienne habitude, car après Don Sanche nous n'en revoyons plus que pour la Conquête de la Toison d'or. Il y aurait donc lieu d'être quelque peu surpris de cette singularité, si une lettre que Corneille adresse le 28 mai 1650 à M. de Zuylichem, en même temps que son nouvel ouvrage, ne nous apprenait que ce seigneur avait réclamé le rétablissement des arguments en tête des pièces de théâtre. Cette lettre, qui sera publiée pour la première fois dans notre édition, renferme, à ce sujet, toute une curieuse dissertation de Corneille, à laquelle nous nous contentons ici de renvoyer.

[680] Voyez tome IV, p. 400, note.

[681] Voyez ci-dessus, p. 257.

[682] Tome V, p. 354, note.

[683] L'esprit du grand Corneille par François de Neufchâteau, p. 190.

[684] Tome II, fol. 987 recto.--Ce qui nous fait adopter la date de 1770 pour ce manuscrit, c'est que, dans l'article consacré au Menteur, l'auteur dit que cette pièce plaît encore «après cent vingt-huit ans.»

[685] Tome I, p. 272.

[686] Voyez sur les reprises de Don Sanche l'intéressant compte rendu de M. Magnin dans la Revue des Deux-Mondes de 1844, 4e année, nouvelle série, tome V, p. 892 et suivantes.

[687] Voyez ci-après, p. 409 et 410.

[688] Tome IV, p. 133, note 1.

A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,

CONSEILLER ET SECRÉTAIRE DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE[694].

MONSIEUR,

Voici un poëme d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos François; ils aiment la nouveauté; et je hasarde non tam meliora quam nova, sur l'espérance de les mieux divertir. C'étoit l'humeur[690] des Grecs dès le temps d'Eschyle, apud quos

Illecebris erat et grata novitate morandus Spectator[691];

et si je ne me trompe, c'étoit aussi celle des Romains.

Vel qui prætextas, vel qui docuere togatas[692]; Nec minimum meruere decus, vestigia Græca Ausi deserere[693]....

Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bonhomme Plaute, qui n'y cherchoit point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir[694]. Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie[695], où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là; et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint[696] cette sorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs[697]. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon[698]; il le demande persécuté par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver[699]; et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils ayent accablé quelqu'une de ces grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase[700], qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère: quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas:

Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri[701].

Je dirai plus, MONSIEUR: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte[702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre dans sa définition[703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables[704], et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice: ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions[705], et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poëme dramatique. Voilà, MONSIEUR, bien du discours, dont il n'étoit pas besoin[706] pour vous attirer à mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune risque[707]. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la Reine; et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses:

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines[708];

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende: il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs: celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger inter communia utriusque dramatis, aussi bien que la reconnoissance qui fait le dénouement de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroès[709], qui l'appelle simplement «un art de louer[710].» En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine; et puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aye hésité quelque temps sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici[711] tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il étoit aussi de son essence; et je serois encore dans ce scrupule, si je n'en avois été guéri par votre Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que movere risum non constituit comœdiam, sed plebis aucupium est, et abusus[712]. Après l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de chercher d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de héroïque[713], pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourroit sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut[714]. Mais, après tout, MONSIEUR, ce n'est qu'un interim, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner entièrement; et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme, comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé[715], ils peuvent le faire voir[716] à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations: elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder[717] la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'ôterez[718] toutes les deux, je m'en consolerai fort aisément, parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse: c'est celle d'être toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE.

[689] Voyez tome IV, p. 133, note 1.--Cette Épître ne se trouve, ainsi que l'Argument qui la suit, que dans les éditions antérieures à 1660.

[690] Les éditions de 1653 et de 1655 donnent, par erreur évidemment, honneur, au lieu de humeur.

[691] Horace, Art poétique, vers 223 et 224.

[692] Ibidem, vers 288.

[693] Ibidem, vers 286 et 287.

[694] Voyez tome III, p. 117, note 1 et note a.

[695] Voyez le chapitre VI de la Poétique.

[696] Dans les éditions de 1654 et de 1656, ce mot est écrit rétraint. Voyez tome I, p. 35, note 2, et p. 54, note 1.

[697] VAR. (édit. de 1650 in-8º): qu'aux incidents de sa vie et de ses mœurs.

[698] Voyez tome I, p. 56.

[699] Voyez tome I, p. 65.

[700] Voyez tome I, p. 55, note 1.

[701] Horace, Art poétique, vers 95.

[702] Voyez tome I, p. 52.

[703] VAR. (édit. de 1650 in-8º): puisqu'il entre dans la définition.

[704] Voyez tome I, p. 53.

[705] (Grec: Estin oun tragôdia mimêsis praxeôs) (Poétique, chapitre VI.)

[706] VAR. (édit. de 1650 in-8º): dont il n'est pas besoin.

[707] VAR. (édit. de 1650 in-8º): aucun risque.--Le mot risque était alors des deux genres.

[708] Acte II, scène IV, vers 701.

[709] Ibn Roschd Averroès, né à Cordoue, mort à Maroc en 1192.

[710] «Mores.... et animæ sententiæ sunt insigniores tragœdiæ partes: ars enim laudandi non est ars confingens hominum substantiam....» (Paraphrases Averrois in librum Poeticæ Aristotelis, Abrahamo de Balmes interprete, cap. IV.)

[711] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusques ici.

[712] Ad Horatii de Plauto et Terentio judicium, Dissertatio.

[713] Tel est le texte de toutes les éditions; c'est aussi celui de Voltaire (1764).

[714] Voyez tome I, p. 25.

[715] Voyez tome IV, p. 134, note 2.

[716] VAR. (édit. de 1655): ils le peuvent faire voir.

[717] VAR. (édit. de 1650 in-8º): et si vous ne pouvez m'accorder.

[718] «Vous m'ôterez» est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Voltaire y a substitué: «vous m'ôteriez.»

ARGUMENT.

D. Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses États par la révolte de D. Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la reine D.[719] Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pêcheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donne celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme étoit pour lors à la guerre, si bien que revenant au bout d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l'éleva comme s'il en eût été le père. La Reine ne put jamais savoir du Roi où il avoit fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnoîtroit un jour quand on lui présenteroit cet écrin, où il auroit mis[720] leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque; mais voyant qu'elle continuoit toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il étoit mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la Reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille: elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusques à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pêcheur, dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents et se jette dans les armées du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres contre les Maures[721]; et de peur d'être connu pour ce qu'il pensoit être[722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse, à qui il sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque étoit près de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que l'admiration de ses belles actions avoit portées toutes deux jusques à l'aimer[723], mais d'un amour étouffé par le souvenir de ce qu'elles devoient à la dignité de leur naissance. Lui-même avoit conçu aussi de la passion pour toutes deux, sans oser prétendre à pas une, se croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendent à l'envi l'un de l'autre à son mariage, et étant près de former une guerre civile pour ce sujet, les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils en prévoyoient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir[724] eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes, les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et D. Alvar de Lune, qui bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru faire une lâcheté et offenser sa reine, s'il eût rejeté l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonois, ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D. Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assiégés dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées[725] en Castille, pour les prier de revenir prendre possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y tenoient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples que D. Sanche, leur prince, étoit vivant, et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyoit son fils, l'avoit perdu depuis huit ans, et l'étoit allé chercher en Castille, sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat qui avoit servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étoient près d'arriver. C'est par son arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses états lui avoient nommés; et D. Alvar en obtient la princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve être sa sœur.

[719] Dans les préliminaires du Cid, au tome III, nous avons imprimé Dona. Nous aurions dû, à l'exemple des éditions publiées du vivant de Corneille, nous contenter, comme nous faisons ici, de l'abréviation D.; car nous ne savons pas si le mot employé par notre poëte était l'espagnol Dona, ou la forme francisée Donne, que nous trouvons dans Don Sanche, au vers 837 et en sept autres endroits. Le mot est écrit ainsi en toutes lettres (Donne) dans les éditions de 1663-1682; les précédentes, et celle de 1692, n'ont, même dans les vers, que l'initiale D.

[720] VAR. (édit. de 1650 in-12 et de 1654-1656): où il avoit mis.

[721] L'impression de 1650 in-4º donne seule ici Mores. Dans les vers de la pièce, où le mot revient plusieurs fois, certaines éditions donnent Maures, d'autres Mores. De 1663 à 1692 aucune n'a constamment partout la même orthographe pour ce mot.--Voyez ci-dessus, p. 296 et tome III, p. 136, note 2.

[722] VAR. (édit. de 1650 in-8º): connu ce qu'il pensoit être.

[723] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusqu'à l'aimer.

[724] VAR. (édit. de 1650 in-4º et in-8º): et leur commande choisir.

[725] Le mot réfugiées est omis dans l'édition de 1650 in-8º.

EXAMEN.

Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole, intitulée el Palacio confuso[726]; et la double reconnoissance qui finit le cinquième est prise du roman de D. Pélage[727]. Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage[728] dissipa les applaudissements que le public lui avoit donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avoient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.

Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnête homme pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi; et quand il faut de nécessité finir la pièce, un bon homme[729] semble tomber des nues pour faire développer le secret de sa naissance, qui le rend mari de l'une, en le faisant reconnoître pour frère de l'autre:

Hæc eadem a summo exspectes minimoque poeta[730].

D. Raymond et ce pêcheur ne suivent point la règle que j'ai voulu établir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinué dès le premier acte, ou appelé par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. Il m'étoit aisé d'y faire dire à la reine D. Léonor ce qu'elle dit à l'entrée du quatrième; mais si elle eût fait savoir qu'elle eût eu un fils, et que le Roi, son mari, lui eût appris en mourant que D. Raymond avoit un secret à lui révéler, on eût trop tôt deviné que Carlos étoit ce prince. On peut dire de D. Raymond qu'il vient avec les députés d'Aragon dont il est parlé au premier acte, et qu'ainsi il satisfait aucunement à cette règle; mais ce n'est que par hasard qu'il vient avec eux. C'étoit le pêcheur qu'il étoit allé chercher, et non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu'à cause de ce qu'il a appris chez ce pêcheur, qui de son côté vient en Castille de son seul mouvement, sans y être amené par aucun incident dont on aye parlé dans la protase[731]; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-là plutôt qu'un autre, sinon que la pièce n'auroit pu finir s'il ne fût arrivé.

L'unité de jour y est si peu violentée, qu'on peut soutenir que l'action ne demande pour sa durée que le temps de sa représentation. Pour celle de lieu, j'ai déjà dit que je n'en parlerois plus sur les pièces qui restent à examiner en ce volume[732]. Les sentiments du second acte ont autant ou plus de délicatesse qu'aucuns que j'aye mis sur le théâtre. L'amour des deux reines pour Carlos y paroît très-visible, malgré le soin et l'adresse que toutes les deux apportent à le cacher dans leurs différents caractères, dont l'un marque plus d'orgueil, et l'autre plus de tendresse. La confidence qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingénieuse; et par une réflexion sur ce qui s'est passé au premier acte, elle prend occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave inconnu, qu'elle a si bien vengé du mépris qu'en ont fait les comtes. Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-là plutôt qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il paroît qu'elle le sait déjà, et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on vient de voir représenter.

[726] Les bibliographes et les critiques sont très-divisés au sujet de cet ouvrage. La Huerta, dans le Catalogo alphabetico de las comedias (Madrid, 1785, in-16) qui fait partie de son Theatro hespañol, indique (p. 137) deux comédies différentes sous le même titre: el Palacio confuso de Mira de Mescua, el Palacio confuso de Lope; mais le même la Huerta déclare, dans une préface citée par M. Harzenbusch au tome IV de son Calderon, qu'il n'a vu que le Palacio confuso de Mira de Mescua, dont l'action se passe en Italie, et qu'il n'a jamais pu se procurer la pièce de Lope. M. de Schack pense qu'il n'existe qu'une seule comédie sous ce titre et croit pouvoir affirmer, à la page 44 de son Supplément, que le Palacio confuso attribué à Mescua est de Lope. Nous avons vainement parcouru les bibliothèques de Paris; un instant nous avons cru tenir les deux comédies; d'anciens catalogues manuscrits nous ont indiqué ici le Palacio confuso de Lope, là celui de Mira de Mescua; mais, malgré les recherches les plus persévérantes, les volumes ainsi désignés n'ont pu être trouvés. On voit du reste, par ce que dit Corneille, que le rapprochement que nous aurions voulu présenter au lecteur n'auroit guère porté que sur une scène du premier acte.

[727] Dom Pelage ou l'entrée des Maures en Espagne.... par le sieur de Iuuenel. A Paris, chez Guillaume Macé.... M.DC.XLV, 2. vol. in-8º.--Voyez ci-après, p. 483, note 810. et p. 489, note 817.

[728] Voyez la Notice, p. 400.

[729] Dans l'édition de 1692: «un homme.»

[730] Exspectes eadem a summo.... (Juvénal, Satire 1, vers 14.)

[731] Voyez le Discours des trois unités, tome I, p. 101.

[732] Dans l'édition de 1692: «qui restoient à examiner.» Voyez ci-dessus, p. 153, note 271, quel est, dans les diverses impressions, le contenu du volume où se trouve Don Sanche.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE DON SANCHE D'ARAGON.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1650 in-4º; 1650 petit in-8º; 1650 in-12; 1653 in-12;

RECUEILS.

1654 in-12[733]; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

[733] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de Don Sanche porte la date du 13 août 1650. Voyez ci-dessus, p. 257, et p. 313, note 540.

ACTEURS.

D.[734] ISABELLE, reine de Castille. D. LÉONOR, reine d'Aragon. D. ELVIRE, princesse d'Aragon. BLANCHE, dame d'honneur de la reine de Castille. CARLOS, cavalier[735] inconnu, qui se trouve être D. Sanche, roi d'Aragon. D. RAYMOND DE MONCADE, favori du défunt roi d'Aragon. D. LOPE DE GUSMAN, } D. MANRIQUE DE LARE, } grands de Castille. D. ALVAR DE LUNE, }

La scène est à Valladolid.

[734] Voyez ci-dessus, p. 411, note 719.

[735] L'édition de 1692 donne chevalier, au lieu de cavalier.

DON SANCHE D'ARAGON.

COMÉDIE HÉROIQUE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. LÉONOR.

Après tant de malheurs, enfin le ciel propice S'est résolu, ma fille, à nous faire justice: Notre Aragon, pour nous presque tout révolté, Enlève à nos tyrans[736] ce qu'ils nous ont ôté, Brise les fers honteux de leurs injustes chaînes, 5 Se remet sous nos lois, et reconnoît ses reines; Et par ses députés, qu'aujourd'hui l'on attend, Rend d'un si long exil le retour éclatant. Comme nous, la Castille attend cette journée Qui lui doit de sa reine assurer l'hyménée: 10 Nous l'allons voir ici faire choix d'un époux. Que ne puis-je, ma fille, en dire autant de vous! Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d'absence Nous laissent une foible et douteuse puissance: Le trouble règne encore où vous devez régner; 15 Le peuple vous rappelle, et peut vous dédaigner, Si vous ne lui portez, au retour de Castille, Que l'avis d'une mère et le nom d'une fille. D'un mari valeureux les ordres et le bras Sauroient bien mieux que nous assurer vos États, 20 Et par des actions nobles, grandes et belles, Dissiper les mutins, et dompter les rebelles. Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous[737]; On aime votre sceptre, on vous aime; et sur tous, Du comte don Alvar la vertu non commune 25 Vous aima dans l'exil et durant l'infortune. Qui vous aima sans sceptre et se fit votre appui, Quand vous le recouvrez, est bien digne de lui.

D. ELVIRE.

Ce comte est généreux, et me l'a fait paroître; Aussi le ciel pour moi l'a voulu reconnoître; 30 Puisque les Castillans l'ont mis entre les trois Dont à leur grande reine ils demandent le choix; Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite, Un espoir à présent plus doux le sollicite; Il régnera sans nous. Mais, Madame, après tout, 35 Savez-vous à quel choix l'Aragon se résout, Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renaître, S'il voit que je lui mène un étranger pour maître? Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux Sur le choix d'un époux nous baisserons les yeux. 40

D. LÉONOR.

Vous les abaissez trop; une secrète flamme A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme: De l'inconnu Carlos l'éclatante valeur Aux mérites du comte a fermé votre cœur. Tout est illustre en lui, moi-même je l'avoue; 45 Mais son sang, que le ciel n'a formé que de boue, Et dont il cache exprès la source obstinément....

D. ELVIRE.

Vous pourriez en juger plus favorablement; Sa naissance inconnue est peut-être sans tache: Vous la présumez basse à cause qu'il la cache; 50 Mais combien a-t-on vu de princes déguisés Signaler leur vertu sous des noms supposés, Dompter des nations, gagner des diadèmes, Sans qu'aucun les connût, sans se connoître eux-mêmes!

D. LÉONOR.

Quoi? voilà donc enfin de quoi vous vous flattez! 55

D. ELVIRE.

J'aime et prise en Carlos ses rares qualités. Il n'est point d'âme noble à qui tant de vaillance N'arrache cette estime et cette bienveillance; Et l'innocent tribut de ces affections[738] Que doit toute la terre aux belles actions, 60 N'a rien qui déshonore une jeune princesse. En cette qualité, je l'aime et le caresse; En cette qualité, ses devoirs assidus Me rendent les respects à ma naissance dus. Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire: 65 Il a trop de vertus pour être téméraire; Et si jamais ses vœux s'échappoient jusqu'à moi, Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.

D. LÉONOR.

Daigne le juste ciel vous donner le courage De vous en souvenir et le mettre en usage! 70

D. ELVIRE.

Vos ordres sur mon cœur sauront toujours régner.

D. LÉONOR.

Cependant ce Carlos vous doit accompagner, Doit venir jusqu'aux lieux de votre obéissance, Vous rendre ces respects dus à votre naissance[739], Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement? 75

D. ELVIRE.

De ses pareils la guerre est l'unique élément: Accoutumés d'aller de victoire en victoire, Ils cherchent en tous lieux les dangers et la gloire, La prise de Séville, et les Mores défaits, Laissent à la Castille une profonde paix: 80 S'y voyant sans emploi, sa grande âme inquiète Veut bien de don Garcie achever la défaite, Et contre les efforts d'un reste de mutins De toute sa valeur hâter nos bons destins.

D. LÉONOR.

Mais quand il vous aura dans le trône affermie, 85 Et jeté sous vos pieds la puissance ennemie, S'en ira-t-il soudain aux climats étrangers Chercher tout de nouveau la gloire et les dangers?

D. ELVIRE.

Madame, la Reine entre.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

D. LÉONOR.

Aujourd'hui donc, Madame, Vous allez d'un héros rendre heureuse la flamme, 90 Et d'un mot satisfaire aux plus ardents souhaits Que poussent vers le ciel vos fidèles sujets.

D. ISABELLE.

Dites, dites plutôt qu'aujourd'hui, grandes reines, Je m'impose à vos yeux la plus dure des gênes, Et fais dessus moi-même un illustre attentat 95 Pour me sacrifier au repos de l'État. Que c'est un sort fâcheux et triste que le nôtre, De ne pouvoir régner que sous les lois d'un autre; Et qu'un sceptre soit cru d'un si grand poids pour nous, Que pour le soutenir il nous faille un époux! 100 A peine ai-je deux mois porté le diadème, Que de tous les côtés j'entends dire qu'on m'aime, Si toutefois sans crime et sans m'en indigner Je puis nommer amour une ardeur de régner. L'ambition des grands à cet espoir ouverte 105 Semble pour m'acquérir s'apprêter à ma perte; Et pour trancher le cours de leurs dissensions, Il faut fermer la porte à leurs prétentions; Il m'en faut choisir un; eux-mêmes m'en convient, Mon peuple m'en conjure, et mes États m'en prient; Et même par mon ordre ils m'en proposent trois, Dont mon cœur à leur gré peut faire un digne choix. Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare; Mais que me sert ce choix qu'on fait en leur faveur, 115 Si pas un d'eux enfin n'a celui de mon cœur?

D. LÉONOR.

On vous les a nommés, mais sans vous les prescrire; On vous obéira, quoi qu'il vous plaise élire: Si le cœur a choisi, vous pouvez faire un roi.

D. ISABELLE.

Madame, je suis reine, et dois régner sur moi. 120 Le rang que nous tenons, jaloux de notre gloire, Souvent dans un tel choix nous défend de nous croire, Jette sur nos desirs un joug impérieux, Et dédaigne l'avis et du cœur et des yeux. Qu'on ouvre. Juste ciel, vois ma peine et m'inspire 125 Et ce que je dois faire, et ce que je dois dire.

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, CARLOS.

D. ISABELLE.

Avant que de choisir je demande un serment, Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément; Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être, De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître; 130 Car enfin je suis libre à disposer de moi; Le choix de mes États ne m'est point une loi; D'une troupe importune il m'a débarrassée, Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée, Mais sans nécessité de l'arrêter sur vous. 135 J'aime à savoir par là qu'on vous préfère à tous; Vous m'en êtes plus chers et plus considérables: J'y vois de vos vertus les preuves honorables; J'y vois la haute estime où sont vos grands exploits; Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix, 140 Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire. Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire, Et que vous avouiez que pour devenir roi, Quiconque me plaira n'a besoin que de moi.

D. LOPE.

C'est une autorité qui vous demeure entière; 145 Votre État avec vous n'agit que par prière, Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments Que par obéissance à vos commandements. Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race Qui me font, grande reine, espérer cette grâce: 150 Je l'attends de vous seule et de votre bonté, Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité, Et dont, sans regarder service, ni famille[740], Vous pouvez faire part au moindre de Castille. C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer; 155 Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer Que vous ne ferez choir cette faveur insigne, Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne; Et que votre vertu vous fera trop savoir Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir. 160 Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE.

Parlez, vous, don Manrique.

D. MANRIQUE.

Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique[741], Quoique votre discours nous ai fait des leçons Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons, Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, 165 Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine, Que vous laisser borner, c'est vous-même affoiblir La dignité du rang qui le doit ennoblir; Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose, Le roi que vous feriez vous devroit peu de chose, 170 Puisqu'il tiendroit les noms de monarque et d'époux Du choix de vos États aussi bien que de vous. Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne, Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne, Que même le feu Roi daigna considérer 175 Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer, J'oserai me promettre un sort assez propice De cet aveu d'un frère et quatre ans de service; Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir, Puisque vous le voulez, je jure d'obéir. 180

D. ISABELLE.

C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?

D. ALVAR.

Je ne vous ferai point de harangue importune. Choisissez hors des trois, tranchez absolument: Je jure d'obéir, Madame, aveuglément.

D. ISABELLE.

Sous les profonds respects de cette déférence 185 Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence; Et comme votre cœur n'est pas sans autre amour, Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALVAR.

Madame....

D. ISABELLE.

C'est assez; que chacun prenne place.

(Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil[742], et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et D. Manrique l'en empêche.)

D. MANRIQUE.

Tout beau, tout beau, Carlos! d'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir[743]?

CARLOS.

J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.

D. MANRIQUE.

Un soldat bien remplir une place de comte!

CARLOS.

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat 195 Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat: J'en avois pour témoin le feu Roi votre frère, Madame; et par trois fois....

D. MANRIQUE.

Nous vous avons vu faire, Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

D. ISABELLE.

Vous en êtes instruits, et je ne la suis pas[744]: 200 Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques, De les savoir connoître, et ne pas ignorer Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.

D. MANRIQUE.

Je ne me croyois pas être ici pour l'entendre. 205

D. ISABELLE.

Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre. Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.

CARLOS.

Je dirai qui je suis, Madame, en peu de mots. On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être[745]; Au feu Roi par trois fois je le fis bien paroître. 210 L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé, Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé: Cette seule action rétablit la bataille, Fit rechasser le More au pied de sa muraille, Et rendant le courage aux plus timides cœurs, 215 Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs. Ce même roi me vit dedans l'Andalousie Dégager sa personne en prodiguant ma vie, Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts, Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, 220 Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées, Celles qui l'enfermoient furent sacrifiées; Et le même escadron qui vint le secourir[746] Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir. Je montai le premier sur les murs de Séville, 225 Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille. Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits, Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois. Tel me voit et m'entend, et me méprise encore, Qui gémiroit sans moi dans les prisons du More. 230

D. MANRIQUE.

Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?

CARLOS.

Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi, Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience. Voilà dont le feu Roi me promit récompense; Mais la mort le surprit comme il la résolvoit. 235

D. ISABELLE.

Il se fût acquitté de ce qu'il vous devoit; Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne, Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne. Seyez-vous[747], et quittons ces petits différends.

D. LOPE.

Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. 240 Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance, Madame; et s'il en faut notre reconnoissance, Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers; Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race, 245 N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

CARLOS.

Se pare qui voudra des noms de ses aïeux: Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connoître. 250 Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits: Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

D. LOPE.

Vous le voyez, Madame, et la preuve en est claire: Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE.

Eh bien! je l'anoblis[748], 255 Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE.

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE.

Don Manrique, à la fin, c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

D. MANRIQUE.

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; 260 Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE, à Carlos.

Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme? 265

(D. Manrique et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied.)

D. MANRIQUE.

Achevez, achevez; faites-le roi, Madame: Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous, C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous. Ce préambule adroit n'étoit pas sans mystère; Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire 270 Montroient bien dans votre âme un tel choix préparé. Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré. Je suis prêt d'obéir; et loin d'y contredire, Je laisse entre ses mains et vous et votre empire. Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, 275 Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

D. ISABELLE.

Arrêtez, insolent: votre reine pardonne Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne; Et pour la démentir, veut bien vous assurer Qu'au choix de ses États elle veut demeurer[749]; 280 Que vous tenez encor même rang dans son âme; Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme, Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux, Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

D. MANRIQUE.

Madame, excusez donc si quelque antipathie.... 285

D. ISABELLE.

Ne faites point ici de fausse modestie: J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier, Et sais bien les moyens de vous humilier. Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime Je rende à ses vertus un honneur légitime, 290 Vous devez respecter, quels que soient mes desseins, Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains. Je l'ai fait votre égal; et quoiqu'on s'en mutine, Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi: J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi. S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites, Il sait quelle est la vôtre, et connoît vos mérites, Et jugera de vous avec plus de raison Que moi, qui n'en connois que la race et le nom. 300 Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque. Je vous laisse y penser tout ce reste du jour. Rivaux, ambitieux, faites-lui votre cour[750]: Qui me rapportera l'anneau que je lui donne 305 Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne[751]. Allons, reines, allons, et laissons-les juger De quel côté l'amour avoit su m'engager.

SCÈNE IV.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, CARLOS.

D. LOPE.

Eh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce[752], Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse? Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.

CARLOS.

Vous y pourriez peut-être assez mal réussir. Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

D. MANRIQUE.

Il n'en est pas saison, quand il faut qu'on vous prie.

CARLOS.

Ne raillons, ni prions, et demeurons amis. 315 Je sais ce que la Reine en mes mains a remis; J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre, Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre. Je n'entreprendrai point de juger entre vous Qui mérite le mieux le nom de son époux: 320 Je serois téméraire, et m'en sens incapable; Et peut-être quelqu'un m'en tiendroit récusable. Je m'en récuse donc, afin de vous donner Un juge que sans honte on ne peut soupçonner; Ce sera votre épée et votre bras lui-même. 325 Comtes, de cet anneau dépend le diadème: Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur, Et je le garde....

D. LOPE.

A qui, Carlos?

CARLOS.

A mon vainqueur. Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine: Ce sera du plus digne une preuve certaine. 330 Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu; Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

SCÈNE V.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. LOPE.

Vous voyez l'arrogance[753].

D. ALVAR.

Ainsi les grands courages Savent en généreux repousser les outrages.

D. MANRIQUE.

Il se méprend pourtant, s'il pense qu'aujourd'hui 335 Nous daignions mesurer notre épée avec lui.

D. ALVAR.

Refuser un combat!

D. LOPE.

Des généraux d'armée, Jaloux de leur honneur et de leur renommée, Ne se commettent point contre un aventurier.

D. ALVAR.

Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier: 340 Qu'il soit ce qu'en voudra présumer votre haine, Il doit être pour nous ce qu'a voulu la Reine[754].

D. LOPE.

La Reine qui nous brave, et sans égard au sang, Ose souiller ainsi l'éclat de notre rang!

D. ALVAR.

Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables; 345 Ils font, comme il leur plaît, et défont nos semblables.

D. MANRIQUE.

Envers les majestés[755] vous êtes bien discret. Voyez-vous cependant qu'elle l'aime en secret?

D. ALVAR.

Dites, si vous voulez, qu'ils sont d'intelligence, Qu'elle a de sa valeur si haute confiance, 350 Qu'elle espère par là faire approuver son choix, Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois, Qu'elle nous hait dans l'âme autant qu'elle l'adore: C'est à nous d'honorer ce que la Reine honore.

D. MANRIQUE.

Vous la respectez fort; mais y prétendez-vous? 355 On dit que l'Aragon a des charmes si doux....

D. ALVAR.

Qu'ils me soient doux ou non, je ne crois pas sans crime Pouvoir de mon pays désavouer l'estime; Et puisqu'il m'a jugé digne d'être son roi, Je soutiendrai partout l'état qu'il fait de moi. 360 Je vais donc disputer, sans que rien me retarde, Au marquis don Carlos cet anneau qu'il nous garde; Et si sur sa valeur je le puis emporter, J'attendrai de vous deux qui voudra me l'ôter: Le champ vous sera libre.

D. LOPE.

A la bonne heure, comte; Nous vous irons alors le disputer sans honte: Nous ne dédaignons point un si digne rival; Mais pour votre marquis, qu'il cherche son égal.

FIN DU PREMIER ACTE.

[736] L'édition de 1682 porte par erreur: «en nos tyrans.»

[737] Var. Et vous ne manquez pas d'amants dignes de vous. (1650-56)

[738] On lit: «de ses affections,» dans l'impression de 1650 in-8, leçon reproduite par l'édition de 1692.

[739] Var. Vous rendre les respects dus à votre naissance. (1655)

[740] Var. Et dont, sans regarder services, ni famille, (1650 in-4º et in-12, 53 et 55)

[741] Var. Puisque vous m'ordonnez, Reine, que je m'explique. (1650-56)

[742] Var. Ici les trois princesses prennent chacun un fauteuil. (1650-56)--Voyez tome I, p. 228, note 3.

[743] Var. Et quel titre en ce rang a su vous établir? (1650-56)

[744] Var. Vous en êtes instruits, et je ne le suis pas. (1660 et 63)--Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692.

[745] Vous m'appelez soldat, et je le suis sans doute, dit du Guesclin dans le Don Pèdre de Voltaire (acte IV, scène II).

[746] Var. Et le même escadron qui le vint secourir. (1650-56)

[747] Ici et plus loin, au vers 262, les éditions de 1653 et de 1655 portent seules: «Soyez-vous.»

[748] On lit ici, et au vers 259, ennoblir, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. On ne distinguait pas alors anoblir d'ennoblir. Voyez le Lexique, et ci-dessus, p. 317, note 547.

[749] L'édition de 1655 porte: «qu'aux choix,» au pluriel.

[750] Molière paraît s'être rappelé cette scène en écrivant la première du troisième acte des Amants magnifiques:

«ARISTIONE. Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là-dessus; et, parmi ces deux princes, votre inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.

ÉRIPHILE. Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule, agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer.

ARISTIONE. Quoi, ma fille?

ÉRIPHILE. Que Sostrate décide de cette préférence.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IPHICRATE. C'est-à-dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . SOSTRATE. Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, Seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de votre amour. Peut-être ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes épris....

IPHICRATE. Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même cet ami dont vous prenez les intérêts.»

[751] Var. Recevra sur-le-champ ma main et la couronne. (1650 in-4º et in-8º)

[752] Var. Eh bien! seigneur marquis, qu'est-il besoin qu'on fasse Pour avoir quelque part en votre bonne grâce? (1650-56)

[753] Var. Voyez-vous l'arrogance? (1650-56)--Thomas Corneille dans l'édition de 1692, a changé vous voyez en vous oyez.

[754] Il doit être pour vous ce qu'a voulu la Reine. (1653-56)

[755] L'édition de 1692 a corrigé les majestés en leurs majestés.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère? Tu vois tous mes desirs condamnés à se taire, 370 Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter, Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter. Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine[756]: Comptable de moi-même au nom de souveraine, Et sujette à jamais du trône où je me voi, 375 Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi. O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible, Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible? Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas, Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas? 380

BLANCHE.

Je présumois tantôt que vous les alliez croire: J'en ai plus d'une fois tremblé pour votre gloire. Ce qu'à vos trois amants vous avez fait jurer Au choix de don Carlos sembloit tout préparer: Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue 385 Ma crainte s'est trouvée heureusement déçue; L'effort de votre amour a su se modérer; Vous l'avez honoré sans vous déshonorer, Et satisfait ensemble, en trompant mon attente, La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante. 390

D. ISABELLE.

Dis que pour honorer sa générosité, Mon amour s'est joué de mon autorité, Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente, Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante. D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, 395 Je voulois seulement essayer leur respect, Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine; Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine, Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard: J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard; 400 Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes, Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes, il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime, et la voir dédaigner. Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, 405 L'amour à la faveur trouve une pente aisée; A l'intérêt du sceptre aussitôt attaché, Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché, Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paroître Que ce change de nom ne fasse méconnoître. 410 J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur; Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur: M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue; Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue: C'étoit plus les punir que le favoriser. 415 L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser; Par ces profusions j'ai cru le satisfaire, Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire; Mais, hélas! en mon cœur il avoit tant d'appui, Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, 420 Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème[757] Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même. Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur, Mon refus a porté les marques de faveur; Et revêtant de gloire un invisible outrage, 425 De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage: Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois J'espérois que l'amour pourrait suivre son choix, Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable, Recevroit de sa main la qualité d'aimable. 430 Voilà, Blanche, où j'en suis; voilà ce que j'ai fait; Voilà les vrais motifs dont tu voyois l'effet; Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée, Ne sauroit se permettre une indigne pensée[758]; Et je mourrois encore avant que m'accorder 435 Ce qu'en secret mon cœur ose me demander. Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m'en être remise à qui porte une épée, Et trouve occasion, dessous cette couleur, De venger le mépris qu'on fait de sa valeur[759]. 440 Je devois par mon choix étouffer cent querelles; Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles, Et jette entre les grands, amoureux de mon rang, Une nécessité de répandre du sang. Mais j'y saurai pourvoir.

BLANCHE.

C'est un pénible ouvrage 445 D'arrêter un combat qu'autorise l'usage, Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeux Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux[760]: On ne s'en dédit point sans quelque ignominie, Et l'honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie.

D. ISABELLE.

Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront. Lorsque le déshonneur souille l'obéissance[761], Les rois peuvent douter de leur toute-puissance: Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, 455 Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser. Je romprai ce combat feignant de le permettre, Et je le tiens rompu si je puis le remettre[762]. Les reines d'Aragon pourront même m'aider. Voici déjà Carlos que je viens de mander: 460 Demeure, et tu verras avec combien d'adresse[763] Ma gloire de mon âme est toujours la maîtresse.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici Vos armes ont pour nous dignement réussi: Je pense avoir aussi bien payé vos services. 465 Malgré vos envieux et leurs mauvais offices, J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait Ne vous a pas coûté seulement un souhait. Si cette récompense est pourtant si petite Qu'elle ne puisse aller jusqu'à votre mérite, 470 S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter, Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter.

CARLOS.

Après tant de faveurs à pleines mains versées, Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées, Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, 475 Que j'osasse former encor quelques souhaits!

D. ISABELLE.

Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

CARLOS.

De moi?

D. ISABELLE.

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre: Écoutez. Votre bras a bien servi l'État, Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; 480 Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne Le droit de disposer de ma propre personne, Ce même bras s'apprête à troubler son repos, Comme si le marquis cessoit d'être Carlos, Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage 485 Qui dût à sa ruine armer votre courage. Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens: Vous attaquez en eux ses appuis et les miens; C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre; Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre, Puisque ce même État, me demandant un roi, Les a jugés eux trois les plus dignes de moi. Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête: Vous en avez suivi la première chaleur; 495 Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur[764]? N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue? Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue, Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher: Quand un doute si juste auroit dû vous toucher, 500 J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même. Remettre entre vos mains le don du diadème, Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi. Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi, Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, 505 C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire. C'est votre seul avis, non leur sang que je veux; Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux. N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage, On diroit que l'État, me cherchant un époux, N'en auroit pu trouver de comparable à vous? Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire....

CARLOS.

Madame, arrêtez là votre juste colère; Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, 515 Sans choisir pour me perdre un crime supposé. Je ne me défends point des sentiments d'estime Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime. Lorsque je vois en vous les célestes accords Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, 520 Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie, Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie; Je puis contre le ciel en secret murmurer De n'être pas né roi pour pouvoir espérer; Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, 525 Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même; Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs, Un ridicule espoir, de criminels desirs!... Je vous aime, Madame, et vous estime en reine; Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, 530 Si votre âme, sensible à ces indignes feux, Se pouvoit oublier jusqu'à souffrir mes vœux; Si par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre, Commençant aussitôt à vous moins estimer, 535 Je cesserois sans doute aussi de vous aimer. L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire: Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire; Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; 540 Et tiendrois mon destin assez digne d'envie, S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie. Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement Que hasarder ce choix à mon seul jugement? Il vous doit un époux, à la Castille un maître: 545 Je puis en mal juger, je puis les mal connoître. Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États: Mais du moins, si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières, 550 Elle m'en ôtera la honte et le regret; Et même si votre âme en aime un en secret, Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre, Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre, Reprocher à Carlos par de muets soupirs 555 Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

D. ISABELLE.

Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme, Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme; Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; 560 Et toute votre ardeur se seroit modérée A m'avoir dans ce doute assez considérée: Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer, Afin de vous apprendre à me considérer. Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; 565 Mais l'amour de l'État, plus fort que de moi-même, Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux, Le plus digne héros de régner en ces lieux; Et craignant que mes feux osassent me séduire, J'ai voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. 570 Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour Perde le trône et moi sans perdre encor le jour; Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes, Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.

CARLOS.

Ah! si le ciel tantôt me daignoit inspirer 575 En quel heureux amant je vous dois révérer, Que par une facile et soudaine victoire....

D. ISABELLE.

Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire[765]. Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient épargné Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagné; 580 Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite Ne seroit que me rendre au juge que j'évite. Je n'abuserai point du pouvoir absolu, Pour défendre un combat entre vous résolu; Je blesserois par là l'honneur de tous les quatre: 585 Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre; C'est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur. Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur? Qui des trois le premier éprouve la fortune?

CARLOS.

Don Alvar.

D. ISABELLE.

Don Alvar!

CARLOS.

Oui, don Alvar de Lune. 590

D. ISABELLE.

On dit qu'il aime ailleurs.

CARLOS.

On le dit; mais enfin[766] Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin.

D. ISABELLE.

Je devine à peu près quel intérêt l'engage; Et nous verrons demain quel sera son courage.

CARLOS.

Vous ne m'avez donné que ce jour pour ce choix. 595

D. ISABELLE.

J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois.

CARLOS.

Madame, son cartel marque cette journée.

D. ISABELLE.

C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donnée; Qu'on le fasse venir pour la voir différer. Je vais pour vos combats faire tout préparer. 600 Adieu: souvenez-vous surtout de ma défense; Et vous aurez demain l'honneur de ma présence.

SCÈNE III.

CARLOS.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu? Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu? N'ai-je point à rougir de cette déférence 605 Que[767] d'un combat illustre achète la licence? Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi. La Reine a-t-elle droit de te faire la loi? Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître[768]. O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paroître! 610 Et je puis, sous les noms de comte et de marquis, D'un malheureux pêcheur reconnoître le fils! Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre! Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre! Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer, 615 Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer. Ton cruel souvenir sans fin me persécute; Du rang où l'on m'élève il me montre la chute. Lasse-toi désormais de me faire trembler; Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler[769]. 620 Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes, Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes. Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé Tout cet indigne sang dont tu m'avois formé; J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine, 625 Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.

SCÈNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

D. ELVIRE

Ah! Carlos, car j'ai peine à vous nommer marquis, Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis, Non qu'avecque justice il ne vous appartienne, Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne, Et que je présumois n'appartenir qu'à moi D'élever votre gloire au rang où je la voi. Je me consolerois toutefois avec joie Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie, Et verrois sans envie agrandir un héros, 635 Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos, S'il avoit comme lui son bras à mon service. Je venois à la Reine en demander justice; Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison. Je vous accuse donc, non pas de trahison, 640 Pour un cœur généreux cette tache est trop noire, Mais d'un peu seulement de manque de mémoire.

CARLOS.

Moi, Madame?

D. ELVIRE.

Écoutez mes plaintes en repos. Je me plains du marquis, et non pas de Carlos: Carlos de tout son cœur me tiendroit sa parole[770]; 645 Mais ce qu'il m'a donné, le marquis me le vole: C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui, Et prodigue son bras quand il n'est plus à lui. Carlos se souviendroit que sa haute vaillance Doit ranger don Garcie à mon obéissance, 650 Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main, Qu'il doit m'accompagner peut-être dès demain; Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succède, Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possède, Et qui du même bras que m'engageoit sa foi[771], 655 Entreprend trois combats pour une autre que moi. Hélas! si ces honneurs dont vous comble la Reine Réduisent mon espoir en une attente vaine; Si les nouveaux desseins que vous en concevez Vous ont fait oublier ce que vous me devez, 660 Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane, Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane; L'Aragon a de quoi vous payer ces refus, Et vous donner encor quelque chose de plus.

CARLOS.

Et Carlos, et marquis, je suis à vous, Madame: 665 Le changement de rang ne change point mon âme; Mais vous trouverez bon que par ces trois défis Carlos tâche à payer ce que doit le marquis. Vous réserver mon bras noirci d'une infamie, Attireroit sur vous la fortune ennemie, 670 Et vous hasarderoit, par cette lâcheté, Au juste châtiment qu'il auroit mérité. Quand deux occasions pressent un grand courage[772], L'honneur à la plus proche avidement l'engage, Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant, 675 Celle qui se présente à celle qui l'attend. Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie, Mais bien que je vous doive immoler don Garcie[773], J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect, Que d'un indigne amour son cœur étoit suspect; 680 Pour m'avoir honoré je l'ai vue outragée, Et ne puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée.

D. ELVIRE.

C'est me faire une excuse où je ne comprends rien, Sinon que son service est préférable au mien, Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle, Et qu'étant son sujet, il faut m'être infidèle[774].

CARLOS.

Ce n'est point en sujet que je cours au combat: Peut-être suis-je né dedans quelque autre État; Mais par un zèle entier et pour l'une et pour l'autre, J'embrasse également son service et le vôtre, 690 Et les plus grands périls n'ont rien de hasardeux Que j'ose refuser pour aucune des deux. Quoique engagé demain à combattre pour elle, S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle, Tout ce que je lui dois ne m'empêcheroit pas 695 De m'exposer pour vous à plus de trois combats. Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire[775], Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous déplaire: Cependant je ne puis servir elle ni vous Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux. 700 Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines, Et tel pour deux beautés que je suis pour deux reines, Se verroit déchiré par un égal amour, Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour: L'âme d'un tel amant, tristement balancée, 705 Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée; Et ne pouvant résoudre à quels vœux se borner, N'ose rien acquérir, ni rien abandonner: Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte; Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte; 710 Ses hommages partout ont de fausses couleurs, Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.

D. ELVIRE.

Aussi sont-ce d'amour les premières maximes, Que partager son âme est le plus grand des crimes. Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; 715 Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux; Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide[776], Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide; Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris[777] Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix[778], 720 Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme, En servant, un regard; en mourant, une larme.

CARLOS.

Vous seriez bien sévère envers un tel amant[779].

D. ELVIRE.

Allons voir si la Reine agiroit autrement, S'il en devroit attendre un plus léger supplice. 725

Cependant don Alvar le premier entre en lice; Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir[780].

CARLOS.

Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

D. ELVIRE.

Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime, Et ménagez son sang comme le vôtre même. 730

CARLOS.

Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?

D. ELVIRE.

Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.

FIN DU SECOND ACTE.

[756] Var. Voilà, voilà que c'est, Blanche, que d'être reine. (1650-60)

[757] Var. Et n'ai mis en ces mains ce don du diadème. (1650, 53 et 56-64)

[758] Var. N'a consenti jamais à la moindre pensée. (1650-56)

[759] Var. De venger les mépris qu'on fait de sa valeur. (1650-56)

[760] Var. Ont daigné bien souvent honorer de leurs yeux. (1650-56)

[761] «A une représentation de la pièce dont nous fûmes témoin et qui eut lieu à l'époque où les parlements refusaient d'enregistrer quelques édits de Louis XV, ces vers furent applaudis de manière à donner de l'inquiétude au gouvernement, qui les fit supprimer à la représentation suivante.» (Note de Palissot.)

[762] Var. Et je le tiens rompu si je le puis remettre. (1650-56).

[763] Var. Demeure, et sois témoin avec combien d'adresse. (1650-63).

[764] Var. Mais ont-ils méprisé vous ou votre valeur? (1650 in-4º et in-12 et 53-64) Var. Mais ont-ils méprisé vous et votre valeur? (1650 in-8º)

[765] Var. Ne songez qu'à défendre et vous et votre gloire. (1650 in-4º et in-8º)

[766] Var. Peut-être a-t-il changé; Mais du moins jusqu'ici lui seul s'est engagé. (1650-56)

[767] L'édition de 1655 porte qui, pour que.

[768] Var. Tu n'es point son sujet, l'Aragon t'a vu naître. (1655)

[769] Var. Je parle à mon honneur, ne le viens point troubler. (1650-56)

[770] Var. Carlos de tout son cœur me garderoit parole. (1650-63)

[771] Var. Et qui, du même bras qui m'étoit engagé, Entreprend trois combats, même sans mon congé. (1650-56)

[772] Var. Dans les occasions, sans craindre aucun reproche, L'honneur avidement s'attache à la plus proche, Et préfère sans honte et sans être inconstant. (1650-56)

[773] Var. Je sais que je vous dois le sang de don Garcie; Mais j'ai vu qu'à la Reine on perdoit le respect, Que d'une indigne amour son cœur étoit suspect. (1650-56)

[774] Var. Et qu'étant mon sujet, il faut m'être infidèle, (1655 et 56)

[775] Var. Je voudrois toutes deux vous pouvoir satisfaire. (1655 et 56)

[776] Var. Et sa triste constance, à choisir trop timide. (1650-56)

[777] Var. Et comme il n'est enfin ni rigueur, ni mépris. (1663 et 64)

[778] Var. Qui pour un tel amant ne soient un digne prix. (1650 in-4º et in-8º)

[779] Var. Vous seriez bien sévère envers ce pauvre amant. (1650-56)

[780] Var. Vous savez quel amour il m'a toujours fait voir. (1650-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ELVIRE, D. ALVAR.

D. ELVIRE.

Vous pouvez donc m'aimer, et d'une âme bien saine Entreprendre un combat pour acquérir la Reine! Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, 735 Qu'il force votre bras à trahir votre cœur? L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse. Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse; Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour, Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. 740 Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle: Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle? Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi? Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi? La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise? 745

D. ALVAR.

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!

D. ELVIRE.

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos, Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos? En serez-vous plus digne? et par cette victoire, Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire? 750

D. ALVAR.

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!

D. ELVIRE.

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAR.

Que vous preniez pitié de l'état déplorable Où votre long refus réduit un misérable. Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet, 755 M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait; Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine. Votre refus m'expose à cette dure loi D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi: J'en crains également l'une et l'autre fortune. Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune? Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous: Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux; Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, 765 Que son plus beau succès me tient lieu de supplice. Aussi, quand mon devoir ose la disputer, Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter, Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne, Et me pouvois ailleurs promettre une couronne. 770 Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir[781], Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE.

Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle Où votre gloire oppose un invincible obstacle; Et la Reine pour moi vous saura bien payer 775 Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer. Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie; L'avantage du change en ôte l'infamie. Allez; n'en perdez pas la digne occasion, Poursuivez-la sans honte et sans confusion. 780 La légèreté même où tant d'honneur engage Est moins légèreté que grandeur de courage; Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAR.

Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux. J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; 785 Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime, Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir, Vous m'estimez assez pour vous en ressentir. De ce crime vers vous quels que soient les supplices, Du moins il m'a valu plus que tous mes services, 790 Puisqu'il me fait connoître, alors qu'il vous déplaît, Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.

D. ELVIRE.

Le crime, don Alvar, dont je semble irritée, C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée; Et pour vous dire encor quelque chose de plus[782], 795 Je me fâche d'entendre accuser mes refus. Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre; Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre. Si vous m'avez servie en généreux amant Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, 800 J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime Que pouvoit en attendre un cœur si magnanime. Pouvois-je en cet exil davantage sur moi? Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi; Et je n'ai pas une âme assez basse et commune 805 Pour en faire un appui de ma triste fortune. C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'éclat, Que me le doit choisir le bien de mon État. Il falloit arracher mon sceptre à mon rebelle, Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle: 810 Je vous aurois peut-être alors considéré Plus que ne m'a permis un sort si déploré; Mais une occasion plus prompte et plus brillante A surpris cependant votre amour chancelante; Et soit que votre cœur s'y trouvât disposé, 815 Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé, Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée: De plus constants que vous l'auroient bien écoutée. Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur[783], Vous pouviez[784] l'embrasser avec moins de chaleur, 820 Combattre le dernier, et par quelque apparence, Témoigner que l'honneur vous faisoit violence: De cette illusion l'artifice secret M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret; Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie 825 Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!

D. ALVAR.

Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix Eût montré votre amant le plus lâche des trois? Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces, Jusqu'à ce qu'un rival eût épuisé ses forces? 830 Que....

D. ELVIRE.

Vous achèverez au sortir du combat, Si toutefois Carlos vous en laisse en état. Voilà vos deux rivaux avec qui je vous laisse, Et vous dirai demain pour qui je m'intéresse.

D. ALVAR.

Hélas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour. 835

SCÈNE II.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. MANRIQUE.

Qui vous traite le mieux, la fortune ou l'amour? La Reine charme-t-elle auprès de donne[785] Elvire?

D. ALVAR.

Si j'emporte la bague, il faudra vous le dire.

D. LOPE.

Carlos vous nuit partout, du moins à ce qu'on croit.

D. ALVAR.

Il fait plus d'un jaloux, du moins à ce qu'on voit. 840

D. LOPE.

Il devroit par pitié vous céder l'une ou l'autre[786].

D. ALVAR.

Plaignant mon intérêt, n'oubliez pas le vôtre.

D. MANRIQUE.

De vrai, la presse est grande à qui le fera roi.

D. ALVAR.

Je vous plains fort tous deux, s'il vient à bout de moi.

D. MANRIQUE.

Mais si vous le vainquez, serons-nous fort à plaindre?

D. ALVAR.

Quand je l'aurai vaincu, vous aurez fort à craindre.

D. LOPE.

Oui, de vous voir longtemps hors de combat pour nous.

D. ALVAR.

Nous aurons essuyé les plus dangereux coups.

D. MANRIQUE.

L'heure nous tardera d'en voir l'expérience.

D. ALVAR.

On pourra vous guérir de cette impatience. 850

D. LOPE.

De grâce, faites donc que ce soit promptement.

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Laissez-moi, don Alvar, leur parler un moment: Je n'entreprendrai rien à votre préjudice; Et mon dessein ne va qu'à vous faire justice, Qu'à vous favoriser plus que vous ne voulez. 855

D. ALVAR.

Je ne sais qu'obéir alors que vous parlez.

SCÈNE IV.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Comtes, je ne veux plus donner lieu qu'on murmure Que choisir par autrui c'est me faire une injure; Et puisque de ma main le choix sera plus beau, Je veux choisir moi-même, et reprendre l'anneau. 860 Je ferai plus pour vous: des trois qu'on me propose, J'en exclus don Alvar; vous en savez la cause: Je ne veux point gêner un cœur plein d'autres feux, Et vous ôte un rival pour le rendre à ses vœux. Qui n'aime que par force aime qu'on le néglige; 865 Et mon refus du moins autant que vous l'oblige. Vous êtes donc les seuls que je veux regarder; Mais avant qu'à choisir j'ose me hasarder[787], Je voudrais voir en vous quelque preuve certaine Qu'en moi c'est moi qu'on aime, et non l'éclat de reine. L'amour n'est, ce dit-on, qu'une union d'esprits; Et je tiendrois des deux celui-là mieux épris Qui favoriseroit ce que je favorise, Et ne mépriseroit que ce que je méprise, Qui prendroit en m'aimant même cœur, mêmes yeux: Si vous ne m'entendez, je vais m'expliquer mieux[788]. Aux vertus de Carlos j'ai paru libérale: Je voudrois en tous deux voir une estime égale, Qu'il trouvât même honneur, même justice en vous, Car ne présumez pas que je prenne un époux 880 Pour m'exposer moi-même à ce honteux outrage Qu'un roi fait de ma main détruise mon ouvrage; N'y pensez l'un ni l'autre, à moins qu'un digne effet Suive de votre part ce que pour lui j'ai fait, Et que par cet aveu je demeure assurée 885 Que tout ce qui m'a plu doit être de durée.

D. MANRIQUE.

Toujours Carlos, Madame! et toujours son bonheur Fait dépendre de lui le nôtre et votre cœur! Mais puisque c'est par là qu'il faut enfin vous plaire, Vous-même apprenez-nous ce que nous pouvons faire. Nous l'estimons tous deux un des braves guerriers A qui jamais la guerre ait donné des lauriers; Notre liberté même est due à sa vaillance; Et quoiqu'il ait tantôt montré quelque insolence, Dont nous a dû piquer l'honneur de notre rang, 895 Vous avez suppléé l'obscurité du sang. Ce qu'il vous plaît qu'il soit, il est digne de l'être. Nous lui devons beaucoup, et l'allions reconnoître, L'honorer en soldat, et lui faire du bien; Mais après vos faveurs nous ne pouvons plus rien: 900 Qui pouvoit pour Carlos ne peut rien pour un comte[789]; Il n'est rien en nos mains qu'il en reçût sans honte; Et vous avez pris soin de le payer pour nous.

D. ISABELLE.

Il en est en vos mains, des présents assez doux, Qui purgeroient vos noms de toute ingratitude; 905 Et mon âme pour lui de toute inquiétude; Il en est dont sans honte il seroit possesseur: En un mot, vous avez l'un et l'autre une sœur; Et je veux que le roi qu'il me plaira de faire En recevant ma main, le fasse son beau-frère; 910 Et que par cet hymen son destin affermi Ne puisse en mon époux trouver son ennemi. Ce n'est pas, après tout, que j'en craigne la haine; Je sais qu'en cet État je serai toujours reine, Et qu'un tel roi jamais, quel que soit son projet, 915 Ne sera sous ce nom que mon premier sujet; Mais je ne me plais pas à contraindre personne, Et moins que tous un cœur à qui le mien se donne. Répondez donc tous deux: n'y consentez-vous pas?

D. MANRIQUE.

Oui, Madame, aux plus longs et plus cruels trépas, 920 Plutôt qu'à voir jamais de pareils hyménées Ternir en un moment l'éclat de mille années. Ne cherchez point par là cette union d'esprits: Votre sceptre, Madame, est trop cher à ce prix; Et jamais....

D. ISABELLE.

Ainsi donc vous me faites connoître 925 Que ce que je l'ai fait il est digne de l'être, Que je puis suppléer l'obscurité du sang?

D. MANRIQUE.

Oui, bien pour l'élever jusques à notre rang. Jamais un souverain ne doit compte à personne Des dignités qu'il fait, et des grandeurs qu'il donne: S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui, Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui. Mais disposer d'un sang que j'ai reçu sans tache! Avant que le souiller il faut qu'on me l'arrache: J'en dois compte aux aïeux dont il est hérité, 935 A toute leur famille, à la postérité.

D. ISABELLE.

Et moi, Manrique, et moi, qui n'en dois aucun conte[790], J'en disposerai seule, et j'en aurai la honte. Mais quelle extravagance a pu vous figurer 940 Que je me donne à vous pour vous déshonorer, Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie? Si je suis jusque-là de moi-même ennemie, En quelle qualité, de sujet, ou d'amant, M'osez-vous expliquer ce noble sentiment? Ah! si vous n'apprenez pas à parler d'autre sorte.... 945

D. LOPE.

Madame, pardonnez à l'ardeur qui l'emporte; Il devoit s'excuser avec plus de douceur. Nous avons, en effet, l'un et l'autre une sœur; Mais si j'ose en parler avec quelque franchise, A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise.

D. ISABELLE.

A qui, don Lope?

D. MANRIQUE.

A moi, Madame.

D. ISABELLE.

Et l'autre?

D. LOPE.

A moi.

D. ISABELLE.

J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi. Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses; Et parmi les douceurs de vos dignes caresses, N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits 955 Que vous faites du trône un généreux mépris. Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne, Et rends grâce à l'État des amants qu'il me donne.

D. LOPE.

Écoutez-nous, de grâce.

D. ISABELLE.

Et que me direz-vous? Que la constance est belle au jugement de tous? 960 Qu'il n'est point de grandeurs qui la doivent séduire? Quelques autres que vous m'en sauront mieux instruire; Et si cette vertu ne se doit point forcer, Peut-être qu'à mon tour je saurai l'exercer.

D. LOPE.

Exercez-la, Madame, et souffrez qu'on s'explique. 965 Vous connoîtrez du moins don Lope et don Manrique, Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous, Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux, Porte à tarir ainsi la source des querelles Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles. 970 Ils se sont l'un et l'autre attachés par ces nœuds[791] Qui n'auront leur effet que pour le malheureux: Il me devra sa sœur, s'il faut qu'il vous obtienne; Et si je suis à vous, je lui devrai la mienne. Celui qui doit vous perdre, ainsi, malgré son sort, 975 A s'approcher de vous fait encor son effort; Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune, L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons qu'une: Nous ignorons laquelle et vous la choisirez, Puisqu'enfin c'est la sœur du roi que vous ferez. 980 Jugez donc si Carlos en peut être beau-frère, Et si vous devez rompre un nœud si salutaire, Hasarder un repos à votre État si doux, Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.

D. ISABELLE.

Et ne savez-vous point qu'étant ce que vous êtes, 985 Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujettes, Les donner sans mon ordre, et même malgré moi, C'est dans mon propre État m'oser faire la loi?

D. MANRIQUE.

Agissez donc enfin, Madame, en souveraine, Et souffrez qu'on s'excuse, ou commandez en reine; 990 Nous vous obéirons, mais sans y consentir; Et pour vous dire tout avant que de sortir, Carlos est généreux, il connoît sa naissance; Qu'il se juge en secret sur cette connoissance; Et s'il trouve son sang digne d'un tel honneur, 995 Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance à bonheur; Qu'il choisisse des deux, et l'épouse, s'il l'ose. Nous n'avons plus, Madame, à vous dire autre chose: Mettre en un tel hasard le choix de leur époux, C'est jusqu'où nous pouvons nous abaisser pour vous; Mais, encore une fois, que Carlos y regarde, Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.

D. ISABELLE.

Vous-même gardez bien, pour le trop dédaigner, Que je ne montre enfin comme je sais régner.

SCÈNE V.

D. ISABELLE.

Quel est ce mouvement qui tous deux les mutine, 1005 Lorsque l'obéissance au trône les destine? Est-ce orgueil? est-ce envie? est-ce animosité, Défiance, mépris, ou générosité? N'est-ce point que le ciel ne consent qu'avec peine Cette triste union d'un sujet à sa reine, 1010 Et jette un prompt obstacle aux plus aisés desseins Qui laissent choir mon sceptre en leurs indignes mains? Mes yeux n'ont-ils horreur d'une telle bassesse Que pour s'abaisser trop lorsque je les abaisse? Quel destin à ma gloire oppose mon ardeur? 1015 Quel destin à ma flamme oppose ma grandeur? Si ce n'est que par là que je m'en puis défendre, Ciel, laisse-moi donner ce que je n'ose prendre; Et puisqu'enfin pour moi tu n'as point fait de rois, Souffre de mes sujets le moins indigne choix. 1020

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, j'ai perdu temps.

BLANCHE.

Je l'ai perdu de même.

D. ISABELLE.

Les comtes à ce prix fuyent le diadème.

BLANCHE.

Et Carlos ne veut point de fortune à ce prix.

D. ISABELLE.

Rend-il haine pour haine, et mépris pour mépris?

BLANCHE.

Non, Madame; au contraire, il estime ces dames 1025 Dignes des plus grands cœurs et des plus belles flammes.

D. ISABELLE.

Et qui l'empêche donc d'aimer et de choisir?

BLANCHE.

Quelque secret obstacle arrête son desir. Tout le bien qu'il en dit ne passe point l'estime; Charmantes qu'elles sont, les aimer c'est un crime. 1030 Il ne s'excuse point sur l'inégalité; Il semble plutôt craindre une infidélité; Et ses discours obscurs, sous un confus mélange, M'ont fait voir malgré lui comme une horreur du change, Comme une aversion qui n'a pour fondement[792] 1035 Que les secrets liens d'un autre attachement.

D. ISABELLE.

Il aimeroit ailleurs!

BLANCHE.

Oui, si je ne m'abuse, Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse; Et si je ne craignois votre juste courroux, J'oserois deviner, Madame, que c'est vous. 1040

D. ISABELLE.

Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si téméraire; Tantôt dans ses respects j'ai trop vu le contraire: Si l'éclat de mon sceptre avoit pu le charmer, Il ne m'auroit jamais défendu de l'aimer. S'il aime en lieu si haut, il aime donne Elvire; 1045 Il doit l'accompagner jusque dans son empire, Et fait à mes amants ces défis généreux, Non pas pour m'acquérir, mais pour se venger d'eux. Je l'ai donc agrandi pour le voir disparoître, Et qu'une reine, ingrate à l'égal de ce traître, 1050 M'enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux, Ce qu'avoit mon État de plus doux à mes yeux! Non, j'ai pris trop de soin de conserver sa vie. Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie. Je saurai par sa mort à quels vœux m'engager, 1055 Et j'aimeroi des trois qui m'en saura venger[793].

BLANCHE.

Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite, Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite? Je ne sais pas s'il aime ou donne Elvire ou vous, Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux. 1060

D. ISABELLE.

Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'étonne: Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne; Je veux que son respect l'empêche de m'aimer, Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer[794]; Je veux bien plus: qu'il m'aime, et qu'un juste silence Fasse à des feux pareils pareille violence; Que l'inégalité lui donne même ennui; Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui; Que par le seul dessein d'affermir sa fortune, Et non point par amour, il se donne à quelqu'une; 1070 Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger; Que ce soit m'obéir, et non me négliger; Et que voyant ma flamme à l'honorer trop prompte, Il m'ôte de péril sans me faire de honte. Car enfin il l'a vue, et la connoît trop bien; 1075 Mais il aspire au trône, et ce n'est pas au mien; Il me préfère une autre, et cette préférence Forme de son respect la trompeuse apparence: Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!

BLANCHE.

Pour aimer donne Elvire, il n'est pas encor roi. 1080

D. ISABELLE.

Elle est reine, et peut tout sur l'esprit de sa mère[795].

BLANCHE.

Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frère: Don Sanche n'est point mort, et vient ici, dit-on, Avec les députés qu'on attend d'Aragon: C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fait entendre. 1085

D. ISABELLE.

Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre! L'injustice du ciel, faute d'autres objets, Me forçoit d'abaisser mes yeux sur mes sujets, Ne voyant point de prince égal à ma naissance, Qui ne fût sous l'hymen, ou More, ou dans l'enfance; Mais s'il lui rend un frère, il m'envoie un époux. Comtes, je n'ai plus d'yeux pour Carlos ni pour vous; Et devenant par là reine de ma rivale, J'aurai droit d'empêcher qu'elle ne se ravale[796], Et ne souffrirai pas qu'elle ait plus de bonheur[797] 1095 Que ne m'en ont permis ces tristes lois d'honneur.

BLANCHE.

La belle occasion que votre jalousie, Douteuse encor qu'elle est, a promptement saisie!

D. ISABELLE.

Allons l'examiner, Blanche, et tâchons de voir Quelle juste espérance on peut en concevoir[798]. 1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[781] Var. Et plût au juste ciel que j'y pusse, ou mourir. (1650-56)

[782] Vers du Cid:

Et pour t'en dire encor quelque chose de plus

(Acte I, scène V, vers 280.)

[783] Var. Quelle qu'en soit pourtant la cause et la couleur. (1650-56)

[784] Les éditions de 1653 et de 1655 portent «vous pouvez,» pour «vous pouviez.»

[785] Voyez p. 411, note 719.

[786] Var. Il devroit par pitié vous quitter l'une ou l'autre. (1650-60)

[787] Var. Mais avant qu'à choisir je m'ose hasarder. (1650-56)

[788] Var. Si vous ne m'entendez, je m'expliquerai mieux. (1650-56)

[789] Var. Qui pouvoit pour Carlos ne peut plus pour un comte. (1650-64)

[790] Voyez tome I, par. 150, note 1.

[791] Var. Ils se sont l'un à l'autre attachés par ces nœuds. (1650-63)

[792] Var. Comme une aversion qui pour tout fondement N'a que les nœuds secrets d'un autre attachement. (1650-56)

[793] Var. Et j'aimerai des trois qui m'aura su venger. (1650-56)

[794] Var. Non des flammes qu'un autre a su mieux allumer. (1650-60)--Voyez tome I, p. 228, note 3.

[795] Var. Elle est reine, et peut tout sur l'esprit d'une mère. (1650-60)

[796] Var. Je l'empêcherai bien qu'elle ne se ravale; Je l'empêcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1650-60)

[797] Var. Et l'empêcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1663 et 64)

[798] Var. Quelle juste espérance il en faut concevoir. (1650-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. MANRIQUE.

Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine Soient des biens que jamais on ne céda sans peine, Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi, Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi. Dans notre ambition nous savons nous connoître; 1105 Et bénissant le ciel qui nous donne un tel maître, Ce prince qu'il vous rend après tant de travaux[799] Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux: Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille, Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille! Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux, Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous; Et tous impatients d'en voir la force unie Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie, Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux, 1115 Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

D. LÉONOR.

La générosité de votre déférence, Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance: D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit; Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. 1120 Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre[800] Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre. Les troubles d'Aragon vous sont assez connus; Je vous en ai souvent tous deux entretenus, Et ne vous redis point quelles longues misères 1125 Chassèrent don Fernand du trône de ses pères. Il y voyoit déjà monter ses ennemis, Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils: On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie Aux barbares fureurs du traître don Garcie, 1130 A peine eus-je loisir de lui dire un adieu, Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu; Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques, Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques. Trop inutiles soins contre un si mauvais sort! 1135 Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il étoit mort. Quatre ans après il meurt et me laisse une fille Dont je vins par son ordre accoucher en Castille. Il me souvient toujours de ses derniers propos; Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots: 1140 «Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable: Le ciel vous puisse un jour être plus favorable! Don Raymond a pour vous des secrets importants, Et vous les apprendra quand il en sera temps: Fuyez dans la Castille.» A ces mots il expire, 1145 Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire. Je partis sans lumière en ces obscurités: Mais le voyant venir avec ces députés, Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate (Voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte!), 1150 J'ai cru que du secret le temps étoit venu, Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu; Qu'il l'amenoit ici reconnoître sa mère[801]. Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère! A ma confusion ce bruit s'est éclairci; 1155 Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici: Voyez quelle apparence, et si cette province A jamais su le nom de ce malheureux prince.

D. LOPE.

Si vous croyez au nom, vous croirez son trépas, Et qu'on cherche don Sanche où don Sanche n'est pas; Mais si vous en voulez croire la voix publique, Et que notre pensée avec elle s'explique, Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos. Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie, C'est un miracle pur que le cours de sa vie. Cette haute vertu qui charme tant d'esprits, Cette fière valeur qui brave nos mépris, Ce port majestueux, qui tout inconnu même, A plus d'accès que nous auprès du diadème; 1170 Deux reines qu'à l'envi nous voyons l'estimer, Et qui peut-être ont peine à ne le pas aimer; Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore: Madame, après cela j'ose le dire encore[802], Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, 1175 Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos. Nous avons méprisé sa naissance inconnue; Mais à ce peu de jour nous recouvrons la vue, Et verrions à regret qu'il fallût aujourd'hui Céder notre espérance à tout autre qu'à lui. 1180

D. LÉONOR.

Il en a le mérite et non pas la naissance; Et lui-même il en donne assez de connoissance, Abandonnant la Reine à choisir parmi vous Un roi pour la Castille, et pour elle un époux.

D. MANRIQUE.

Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprête 1185 A faire sur tous trois cette illustre conquête? Oubliez-vous déjà qu'il a dit à vos yeux Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aïeux? Son grand cœur se dérobe à ce haut avantage, Pour devoir sa grandeur entière à son courage; 1190 Dans une cour si belle et si pleine d'appas, Avez-vous remarqué qu'il aime en lieu plus bas?

D. LÉONOR.

Le voici: nous saurons ce que lui-même en pense.

SCÈNE II.

D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense: Un peuple opiniâtre à m'arracher mon nom 1195 Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon. Puisque par sa présence il faut que ce bruit meure, Dois-je être, en l'attendant, le fantôme d'une heure? Ou si c'est une erreur qui lui promet ce roi, Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi? 1200

D. LÉONOR.

Quoi que vous présumiez de la voix populaire, Par de secrets rayons le ciel souvent l'éclaire: Vous apprendrez par là du moins les vœux de tous, Et quelle opinion les peuples ont de vous.

D. LOPE.

Prince, ne cachez plus ce que le ciel découvre; 1205 Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les ouvre. Vous devez être las de nous faire faillir. Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir, Mais nous avions pour vous une estime assez haute Pour n'être pas forcés à commettre une faute; 1210 Et notre honneur, au vôtre en aveugle opposé, Méritoit par pitié d'être désabusé. Notre orgueil n'est pas tel qu'il s'attache aux personnes, Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes; Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi déguisé, 1215 Si l'inconnu Carlos s'en est vu méprisé, Nous respectons don Sanche, et l'acceptons pour maître, Sitôt qu'à notre reine il se fera connoître; Et sans doute son cœur nous en avouera bien. Hâtez cette union de votre sceptre au sien, 1220 Seigneur, et d'un soldat quittant la fausse image, Recevez, comme roi, notre premier hommage.

CARLOS.

Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris Sont plus injurieux encor que vos mépris. Je pense avoir rendu mon nom assez illustre 1225 Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre. Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part. J'imputois ce faux bruit aux fureurs du hasard, Et doutois qu'il pût être une âme assez hardie Pour ériger Carlos en roi de comédie; 1230 Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur, Sachez que les vaillants honorent la valeur, Et que tous vos pareils auroient quelque scrupule A faire de la mienne un éclat ridicule. Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux, 1235 Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux: La raillerie est belle après une victoire; On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire. Mais vous précipitez un peu trop ce dessein; La bague de la Reine est encore en ma main; 1240 Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille, Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille. Ce bras, qui vous sauva de la captivité, Peut s'opposer encore à votre avidité[803].

D. MANRIQUE.

Pour n'être que Carlos, vous parlez bien en maître, Et tranchez bien du prince en déniant de l'être. Si nous avons tantôt jusqu'au bout défendu L'honneur qu'à notre rang nous voyions[804] être dû, Nous saurons bien encor jusqu'au bout le défendre; Mais ce que nous devons, nous aimons à le rendre. 1250 Que vous soyez don Sanche ou qu'un autre le soit, L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit. Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite, Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mérite; Mais que, pour nous combattre, il faut que le bon sang Aide un peu sa valeur à soutenir ce rang. Qu'il n'y prétende point, à moins qu'il se déclare; Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou Lare: Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'égal; Nous le verrons tous deux comme un digne rival; 1260 Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine, Nous lui disputerons cet anneau de la Reine. Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier, Que notre bras dédaigne un simple aventurier. Nous vous laissons, Madame, éclaircir ce mystère. Le sang à des secrets qu'entend mieux une mère; Et dans les différends qu'avec lui nous avons, Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.

SCÈNE III.

D. LÉONOR, CARLOS.

CARLOS.

Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite: Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète; 1270 Mais s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans, Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.

D. LÉONOR.

Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche. Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche: De grâce, dites-moi, vous connoissez-vous bien? 1275

CARLOS.

Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien! Si j'étois quelque enfant épargné des tempêtes, Livré dans un désert à la merci des bêtes, Exposé par la crainte ou par l'inimitié, Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280 Mon orgueil à ce bruit prendroit quelque espérance Sur votre incertitude et sur mon ignorance; Je me figurerois ces destins merveilleux, Qui tiroient du néant les héros fabuleux, Et me revêtirois des brillantes chimères 1285 Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères; Car enfin je suis vain, et mon ambition Ne peut s'examiner sans indignation; Je ne puis regarder sceptre ni diadème, Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même: 1290 Inutiles élans d'un vol impétueux Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux, Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre, Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre! Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents; Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends; Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-être Avec vos députés vous le feront connoître. Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300

D. LÉONOR.

En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire N'est qu'une illusion que me fait votre gloire? Mon cœur vous en dédit: un secret mouvement, Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément; Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305 Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime; Si la nature agit, ou si c'est le desir; Si c'est vous reconnoître, ou si c'est vous choisir. Je veux bien toutefois étouffer ce murmure Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310 Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux; Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous? On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe: On connoît, hormis vous, quiconque en seroit digne; Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315 Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu: Il porte sur le front un luisant caractère Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire; Et celui que le ciel sur le vôtre avoit mis Pouvoit seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320 Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites; Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité: Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante, Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœur n'y consente: Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si même à ce prix vous cachez votre race, Ne me refusez point du moins une autre grâce: 1330 Ne vous préparez plus à nous accompagner; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes; N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos vœux, Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le prix de la valeur doit avoir ses limites; Et je vous crains enfin avec tant de mérites. C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien, Et faites-vous connoître, ou n'aspirez à rien. 1340

SCÈNE IV.

CARLOS, BLANCHE.

BLANCHE.

Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent?

CARLOS.

Elles se font raison lorsqu'elles me dédaignent.

BLANCHE.

Dédaigner un héros qu'on reconnoît pour roi!

CARLOS.

N'aide point à l'envie à se jouer de moi, Blanche, si tu te plais à seconder sa haine[805], 1345 Du moins respecte en moi l'ouvrage de ta reine[806].

BLANCHE.

La Reine même en vous ne voit plus aujourd'hui Qu'un prince que le ciel nous montre malgré lui; Mais c'est trop la tenir dedans l'incertitude; Ce silence vers elle est une ingratitude: 1350 Ce qu'a fait pour Carlos sa générosité Méritoit de don Sanche une civilité.

CARLOS.

Ah! nom fatal pour moi, que tu me persécutes, Et prépares mon âme à d'effroyables chutes!

SCÈNE V.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

CARLOS.

Madame, commandez qu'on me laisse en repos, 1355 Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos; C'est faire au nom d'un prince[807] une trop longue injure: Je ne veux que celui de votre créature; Et si le sort jaloux, qui semble me flatter, Veut m'élever plus haut pour m'en précipiter, 1360 Souffrez qu'en m'éloignant je dérobe ma tête A l'indigne revers que sa fureur m'apprête. Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu; Souffrez que je l'évite en vous disant adieu; Souffrez....

D. ISABELLE.

Quoi? ce grand cœur redoute une couronne! Quand on le croit monarque, il frémit, il s'étonne! Il veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer De ce que sa vertu force d'en présumer!

CARLOS.

Ah! vous ne voyez pas que cette erreur commune N'est qu'une trahison de ma bonne fortune; 1370 Que déjà mes secrets sont à demi trahis. Je lui cachois en vain ma race et mon pays; En vain sous un faux nom je me faisois connoître, Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître; Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom. 1375 Je suis Sanche, Madame, et né dans l'Aragon; Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste, Et faire voir ici, par un honteux effet, Quel comte et quel marquis votre faveur a fait. 1380

D. ISABELLE.

Pourrois-je alors manquer de force ou de courage Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage? Ne me dérobez point ce qu'il ne peut ternir; Et la main qui l'a fait saura le soutenir. Mais vous vous en formez une vaine menace 1385 Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse. Je ne demande plus d'où partoit ce dédain, Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main. Allez dans l'Aragon suivre votre princesse, Mais allez-y du moins sans feindre une foiblesse; 1390 Et puisque ce grand cœur s'attache à ses appas, Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.

CARLOS.

Ah! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes; Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes. Tout chétif que je suis, je dois vous avouer 1395 Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer: S'il m'a fait en naissant quelque désavantage, Il m'a donné d'un roi le nom et le courage; Et depuis que mon cœur est capable d'aimer, A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer: 1400 Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou donne Elvire; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé, Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé, Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, 1405 Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir; Et ce choix eût été du moins quelque desir, Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle, Et j'ai cru moins de crime à paroître infidèle. 1410 Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux, Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux: Voilà mon second crime; et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance, Je ne puis sans mourir d'un désespoir jaloux, 1415 Voir dans les bras d'un autre, on donne Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m'apprêtoit ce martyre, Je voulois m'y soustraire en suivant donne Elvire, Et languir auprès d'elle, attendant que le sort Par un semblable hymen m'eût envoyé la mort. 1420 Depuis, l'occasion que vous-même avez faite, M'a fait quitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur; J'ai cru par ces combats reculer mon malheur. Le coup de votre perte est devenu moins rude, 1425 Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude, Et que j'ai pu me faire une si douce loi Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi. Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat à faire. Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire; 1430 Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois: Les raisons de l'État règlent toujours leur choix; Leur sévère grandeur jamais ne se ravale, Ayant devant les yeux un prince qui l'égale; Et puisque le saint nœud qui le fait votre époux 1435 Arrête comme sœur donne Elvire avec vous, Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue, Permettez que j'évite une fatale vue, Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D'un reste malheureux de tant de déplaisirs. 1440

D. ISABELLE.

Vous m'en dites assez pour mériter ma haine, Si je laissois agir les sentiments de reine; Par un trouble secret je les sens confondus; Partez, je le consens, et ne les troublez plus. Mais non: pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie; Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie. Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau; Mais avant de partir donnez-lui mon anneau; Si ce n'est toutefois une faveur trop grande Que pour tant de faveurs une reine demande. 1450

CARLOS.

Vous voulez que je meure, et je dois obéir, Dût cette obéissance à mon sort me trahir: Je recevrai pour grâce un si juste supplice, S'il en rompt la menace et prévient la malice, Et souffre que Carlos en donnant cet anneau, 1455 Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau. C'est l'unique bonheur où ce coupable aspire.

D. ISABELLE.

Que n'êtes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'osé-je dire? Adieu: ne croyez pas ce soupir indiscret.

CARLOS.

Il m'en a dit assez pour mourir sans regret. 1460

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[799] Var. Ce prince qu'il nous rend après tant de travaux. (1655)

[800] Var. Mais jugez-en vous-même, et me daignez apprendre. (1650-60)

[801] Var. Qu'il l'amenoit ici reconnoître une mère. (1650-60)

[802] Var. Madame, après cela j'ose vous dire encore. (1650-56)

[803] Var. Peut s'opposer encore à cette avidité. (1650-56)

[804] L'édition de 1655 porte seule voyons, et non voyions.

[805] Var. Blanche, ou si tu te plais à seconder sa haine. (1650 in-4º et in-8º)

[806] Var. Du moins respecte en moi l'ouvrage de la Reine. (1650 in-12 et 53-56)

[807] L'édition de 1692 a changé d'un prince en du Prince.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ALVAR, D. ELVIRE.

D. ALVAR.

Enfin, après un sort à mes vœux si contraire, Je dois bénir le ciel qui vous renvoie un frère; Puisque de notre reine il doit être l'époux, Cette heureuse union me laisse tout à vous. Je me vois affranchi d'un honneur tyrannique, 1465 D'un joug que m'imposoit cette faveur publique, D'un choix qui me forçoit à vouloir être roi: Je n'ai plus de combat à faire contre moi, Plus à craindre le prix d'une triste victoire; Et l'infidélité que vous faisoit ma gloire 1470 Consent que mon amour, de ses lois dégagé, Vous rende un inconstant qui n'a jamais changé.

D. ELVIRE.

Vous êtes généreux, mais votre impatience Sur un bruit incertain prend trop de confiance; Et cette prompte ardeur de rentrer dans mes fers 1475 Me console trop tôt d'un trône que je perds. Ma perte n'est encor qu'une rumeur confuse Qui du nom de Carlos, malgré Carlos, abuse; Et vous ne savez pas, à vous en bien parler, Par quelle offre et quels vœux on m'en peut consoler. Plus que vous ne pensez la couronne m'est chère; Je perds plus qu'on ne croit, si Carlos est mon frère. Attendez les effets que produiront ces bruits; Attendez que je sache au vrai ce que je suis, Si le ciel m'ôte ou laisse enfin le diadème, 1485 S'il vous faut m'obtenir d'un frère ou de moi-même, Si par l'ordre d'autrui je vous dois écouter, Ou si j'ai seulement mon cœur à consulter.

D. ALVAR.

Ah! ce n'est qu'à ce cœur que le mien vous demande, Madame, c'est lui seul que je veux qui m'entende; 1490 Et mon propre bonheur m'accableroit d'ennui, Si je n'étois à vous que par l'ordre d'autrui. Pourrois-je de ce frère implorer la puissance, Pour ne vous obtenir que par obéissance, Et par un lâche abus de son autorité, 1495 M'élever en tyran sur votre volonté?

D. ELVIRE.

Avec peu de raison vous craignez qu'il arrive Qu'il ait des sentiments que mon âme ne suive: Le digne sang des rois n'a point d'yeux que leurs yeux, Et leurs premiers sujets obéissent le mieux. 1500 Mais vous êtes étrange avec vos déférences, Dont les submissions cherchent des assurances, Vous ne craignez d'agir contre ce que je veux, Que pour tirer de moi que j'accepte vos vœux, Et vous obstineriez dans ce respect extrême 1505 Jusques à me forcer à dire: «Je vous aime.» Ce mot est un peu rude à prononcer pour nous; Souffrez qu'à m'expliquer j'en trouve de plus doux. Je vous dirai beaucoup, sans pourtant rien vous dire. Je sais depuis quel temps vous aimez donne Elvire; Je sais ce que je dois, je sais ce que je puis; Mais, encore une fois, sachons ce que je suis; Et si vous n'aspirez qu'au bonheur de me plaire, Tâchez d'approfondir ce dangereux mystère. Carlos a tant de lieu de vous considérer, 1515 Que s'il devient mon roi, vous devez espérer[808].

D. ALVAR.

Madame....

D. ELVIRE.

En ma faveur, donnez-vous cette peine, Et me laissez, de grâce, entretenir la Reine.

D. ALVAR.

J'obéis avec joie, et ferai mon pouvoir A vous dire bientôt ce qui s'en peut savoir. 1520

SCÈNE II.

D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. LÉONOR.

Don Alvar me fuit-il?

D. ELVIRE.

Madame, à ma prière, Il va dans tous ces bruits chercher quelque lumière. J'ai craint, en vous voyant, un secours pour ses feux, Et de défendre mal mon cœur contre vous deux.

D. LÉONOR.

Ne pourra-t-on jamais gagner votre courage? 1525

D. ELVIRE.

Il peut tout obtenir, ayant votre suffrage.

D. LÉONOR.

Je lui puis donc enfin promettre votre foi?

D. ELVIRE.

Oui, si vous lui gagnez celui du nouveau roi.

D. LÉONOR.

Et si ce bruit est faux? si vous demeurez reine?

D. ELVIRE.

Que vous puis-je répondre, en étant incertaine? 1530

D. LÉONOR.

En cette incertitude on peut faire espérer.

D. ELVIRE.

On peut attendre aussi pour en délibérer: On agit autrement quand le pouvoir suprême....

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. ISABELLE.

J'interromps vos secrets, mais j'y prends part moi-même; Et j'ai tant d'intérêt de connoître ce fils, 1535 Que j'ose demander ce qui s'en est appris.

D. LÉONOR.

Vous ne m'en voyez pas davantage éclaircie.

D. ISABELLE.

Mais de qui tenez-vous la mort de don Garcie, Vu que depuis un mois qu'il vient des députés[809], On parloit seulement de peuples révoltés? 1540

D. LÉONOR.

Je vous puis sur ce point aisément satisfaire: Leurs gens m'en ont donné la raison assez claire. On assiégeoit encor, alors qu'ils sont partis, Dedans leur dernier fort don Garcie et son fils. On l'a pris tôt après; et soudain par sa prise 1545 Don Raymond prisonnier recouvrant sa franchise, Les voyant tous deux morts, publie à haute voix Que nous avions un roi du vrai sang de nos rois, Que don Sanche vivoit, et part en diligence Pour rendre à l'Aragon le bien de sa présence. 1550 Il joint nos députés hier sur la fin du jour, Et leur dit que ce prince étoit en votre cour. C'est tout ce que j'ai pu tirer d'un domestique: Outre qu'avec ces gens rarement on s'explique, Comme ils entendent mal, leur rapport est confus; 1555 Mais bientôt don Raymond vous dira le surplus. Que nous veut cependant Blanche toute étonnée?

SCÈNE IV.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

BLANCHE.

Ah! Madame!

D. ISABELLE.

Qu'as-tu?

BLANCHE.

La funeste journée! Votre Carlos....

D. ISABELLE.

Eh bien?

BLANCHE.

Son père est en ces lieux, Et n'est....

D. ISABELLE.

Quoi?

BLANCHE.

Qu'un pêcheur.

D. ISABELLE.

Qui te l'a dit?

BLANCHE.

Mes yeux.

D. ISABELLE.

Tes yeux?

BLANCHE.

Mes propres yeux.

D. ISABELLE.

Que j'ai peine à les croire!

D. LÉONOR.

Voudriez-vous, Madame, en apprendre l'histoire?

D. ELVIRE.

Que le ciel est injuste!

D. ISABELLE.

Il l'est, et nous fait voir Par cet injuste effet son absolu pouvoir, Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, 1565 Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

BLANCHE.

Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur. Du haut de l'escalier je le voyois descendre; En vain de ce faux bruit il se vouloit défendre; 1570 Votre cour, obstinée à lui changer de nom, Murmuroit tout autour: «Don Sanche d'Aragon!» Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse[810]. Lui qui le reconnoît frémit de sa disgrâce; Puis laissant la nature à ses pleins mouvements, 1575 Répond avec tendresse à ses embrassements. Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère; On n'entend que soupirs: «Ah! mon fils!--Ah! mon père! --Oh! jour trois fois heureux! moment trop attendu! Tu m'as rendu la vie!» et: «Vous m'avez perdu[811]!» Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie, Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie[812]; Il s'aveugle soi-même; et ce pauvre pêcheur, En dépit de Carlos, passe pour imposteur. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes: 1585 C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes. Eux-mêmes (admirez leur générosité) S'efforcent d'affermir cette incrédulité; Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques; Mais ils en font auteur un de leurs domestiques, 1590 Qui pensant bien leur plaire, a si mal à propos Instruit ce malheureux pour affronter Carlos. Avec avidité cette histoire est reçue: Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue; Et pour plus de croyance à cette trahison, 1595 Les comtes font traîner ce bonhomme en prison. Carlos rend témoignage en vain contre soi-même; Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème, Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui, Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui. 1600 Il tempête, il menace, et bouillant de colère, Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père: On tremble devant lui sans croire son courroux; Et rien.... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous[813].

SCÈNE V.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Eh bien! Madame, enfin on connoît ma naissance: 1605 Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurois évité, Si vos commandements ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré, Madame, à ce moment funeste; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! 1610 On me vole mon père! on le fait criminel! On attache à son nom un opprobre éternel! Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme: La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme; Et je renonce aux noms de comte et de marquis 1615 Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils: Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père. Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis. 1620

D. MANRIQUE.

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire, Madame, et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois A fait trembler le More et triompher nos rois[814], Reçût de sa naissance une tache éternelle: 1625 Tant de valeur mérite une source plus belle. Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser; Il aime son erreur, daignez l'autoriser: A tant de beaux exploits rendez cette justice, Et de notre pitié soutenez l'artifice. 1630

CARLOS.

Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié; Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie, Vous plaignez aisément mon entrée à la vie; Et me croyant par elle à jamais abattu, 1635 Vous exercez sans peine une haute vertu. Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne. La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne; Mais son plus bel éclat seroit trop acheté, Si je le retenois par une lâcheté. 1640 Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache: Puisque vous la savez[815], je veux bien qu'on la sache. Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain; Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. 1650 Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux Un cœur que ravaloit le nom de ses aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce<p><p></p></p> Éclate encore assez pour honorer ma race, Et paroîtra plus grande à qui comprendra bien 1655 Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

D. LOPE.

Cette noble fierté désavoue un tel père, Et par un témoignage à soi-même contraire, Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci. Non, le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi, 1660 Et son âme paroît si dignement formée, Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée. Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils: La justice du ciel ne peut l'avoir permis; Les tendresses du sang vous font une imposture, 1665 Et je démens pour vous la voix de la nature. Ne vous repentez point de tant de dignités Dont il vous plut orner ses rares qualités: Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage, Madame; il les relève avec ce grand courage; 1670 Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui, Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D. ISABELLE.

La générosité qu'en tous les trois j'admire Me met en un état de n'avoir que leur dire. Et dans la nouveauté de ces événements, 1675 Par un illustre effort prévient mes sentiments. Ils paroîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent, Et ne dédaigner pas l'illustre et rare objet D'une haute valeur qui part d'un sang abjet[816]: 1680 Vous courez au-devant avec tant de franchise, Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise. Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu, Miraculeux héros dont la gloire refuse 1685 L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs que vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; 1690 Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point, Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE.

D. ALVAR.

Princesses, admirez l'orgueil d'un prisonnier, 1695 Qu'en faveur de son fils on veut calomnier. Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte, Ne sauroit se résoudre à souffrir une feinte. J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir; J'ai tâché, mais en vain, de lui faire sentir 1700 Combien mal à propos sa présence importune D'un fils si généreux renverse la fortune, Et qu'il le perd d'honneur, à moins que d'avouer Que c'est un lâche tour qu'on le force à jouer; J'ai même à ces raisons ajouté la menace: 1705 Bien ne peut l'ébranler, Sanche est toujours sa race, Et quant à ce qu'il perd de fortune et d'honneur, Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur[817], Et que plus de cent fois il a su de sa femme (Voyez qu'il est crédule et simple au fond de l'âme) 1710 Que voyant ce présent, qu'en mes mains il a mis, La reine d'Aragon agrandiroit son fils.

(A D. Léonor.)

Si vous le recevez avec autant de joie, Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie, Vous donnerez sans doute à cet illustre fils 1715 Un rang encor plus haut que celui de marquis. Ce bonhomme en paroît l'âme toute comblée.

(D. Alvar présente à D. Léonor un petit écrin, qui s'ouvre sans clef, au moyen d'un ressort secret.)

D. ISABELLE.

Madame, à cet aspect vous paraissez troublée.

D. LÉONOR.

J'ai bien sujet de l'être en recevant ce don, Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non[818]; 1720 Et c'est où le feu Roi, déguisant sa naissance, D'un sort si précieux mit la reconnoissance. Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir. Ah! Sanche, si par là je puis le découvrir[819], Vous pouvez être sûr d'un entier avantage 1725 Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage; Et qu'après ce trésor que vous m'aurez rendu, Vous recevrez le prix qui vous en sera dû[820]. Mais à ce doux transport c'est déjà trop permettre. Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre. 1730 Ce présent donc enferme un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux, Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares Que forme le soleil sous les climats barbares, Et pour un témoignage encore plus certain, 1735 Un billet que lui-même écrivit de sa main.

UN GARDE.

Madame, don Raymond vous demande audience.

D. LÉONOR.

Qu'il entre. Pardonnez à mon impatience, Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir Avant votre congé l'ose faire venir. 1740

D. ISABELLE.

Vous pouvez commander dans toute la Castille, Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.

SCÈNE VII.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.

D. LÉONOR.

Laissez là, don Raymond, la mort de nos tyrans, Et rendez seulement don Sanche à ses parents. Vit-il? peut-il braver nos fières destinées? 1745

D. RAYMOND.

Sortant d'une prison de plus de six années, Je l'ai cherché, Madame, où pour les mieux braver, Par l'ordre du feu Roi je le fis élever, Avec tant de secret, que même un second père, Qui l'estime son fils, ignore ce mystère. 1750 Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom, Et l'on n'en retrancha que cet illustre don. Là j'ai su qu'à seize ans son généreux courage S'indigna des emplois de son faux parentage; Qu'impatient déjà d'être si mal tombé, 1755 A sa fausse bassesse il s'étoit dérobé; Que déguisant son nom et cachant sa famille, Il avoit fait merveille aux guerres de Castille, D'où quelque sien voisin, depuis peu de retour, L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour[821]; 1760 Que du bruit de son nom elle étoit toute pleine, Qu'il étoit connu même et chéri de la Reine: Si bien que ce pêcheur, d'aise tout transporté, Avoit couru chercher ce fils si fort vanté.

D. LÉONOR.

Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnoître....

D. RAYMOND.

Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon maître!

D. LOPE.

Nous l'avions bien jugé: grand prince, rendez-vous; La vérité paroît; cédez aux vœux de tous.

D. LÉONOR.

Don Sanche, voulez-vous être seul incrédule?

CARLOS.

Je crains encor du sort un revers ridicule. 1770 Mais, Madame, voyez si le billet du Roi Accorde à don Raymond ce qu'il vous dit de moi.

D. LÉONOR ouvre l'écrin, et en tire un billet qu'elle lit.

Pour tromper un tyran je vous trompe vous-même, Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer: Cette erreur lui peut rendre un jour le diadème; 1775 Et je vous l'ai caché pour le mieux assurer. Si ma feinte vers vous passe pour criminelle, Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir, De crainte que les soins de l'amour maternelle Par leurs empressements le fissent découvrir. 1780 Nugne, un pauvre pêcheur, s'en croit être le père; Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort, Elle reçut le vôtre, et sut si bien se taire, Que le père et le fils en ignorent le sort. Elle-même l'ignore; et d'un si grand échange 1785 Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang, Et croit que ce présent par un miracle étrange, Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang. A ces marques, un jour, daignez le reconnoître; Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois, 1790 Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu naître, Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois[822]!

D. FERNAND D'ARAGON.

D. LÉONOR, après avoir lu.

Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage, Croyez-en vos vertus et votre grand courage.

CARLOS, à D. Léonor[823].

Ce seroit mal répondre à ce rare bonheur 1795 Que vouloir me défendre encor d'un tel honneur,

(à D. Isabelle.)

Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai père, Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espère.

D. ISABELLE.

C'est trop peu d'espérer, quand tout vous est acquis. Je vous avois fait tort en vous faisant marquis; 1800 Et vous n'aurez[824] pas lieu désormais de vous plaindre De ce retardement où j'ai su vous contraindre. Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi, Digne de la Castille et digne encor de moi, J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes 1805 Pour la rendre à don Sanche, et joindre nos couronnes.

CARLOS.

Je ne m'étonne plus de l'orgueil de mes vœux, Qui, sans le partager, donnoient mon cœur à deux: Dans les obscurités d'une telle aventure, L'amour se confondoit avecque la nature. 1810

D. ELVIRE.

Le nôtre y répondoit sans faire honte au rang, Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.

CARLOS, à D. Elvire.

Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frère, Un époux de ma main pourrait-il vous déplaire?

D. ELVIRE.

Si don Alvar de Lune est cet illustre époux, 1815 Il vaut bien à mes yeux tout ce qui n'est point vous.

CARLOS, à D. ELVIRE.

Il honoroit[825] en moi la vertu toute nue.

(A D. Manrique et à D. Lope.)

Et vous, qui dédaigniez ma naissance inconnue, Comtes, et les premiers en cet événement Jugiez en ma faveur si véritablement, 1820 Votre dédain fut juste autant que son estime: C'est la même vertu sous une autre maxime.

D. RAYMOND, à D. Isabelle.

Souffrez qu'à l'Aragon il daigne se montrer. Nos députés, Madame, impatients d'entrer....

D. ISABELLE.

Il vaut mieux leur donner audience publique, 1825 Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique. Allons; et cependant qu'on mette en liberté Celui par qui tant d'heur nous vient d'être apporté; Et qu'on l'amène ici, plus heureux qu'il ne pense, Recevoir de ses soins la digne récompense. 1830

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[808] Var. Que s'il devient mon roi, vous pouvez espérer. (1650-56)

[809] Var. Vu que depuis un mois qu'il vint des députés. (1655)

[810] «Un jour que j'étois devant l'entrée du palais royal, au milieu d'une foule de courtisans qui suivoient ma faveur, un vieux paysan m'envisagea de loin, et fendant la presse, se vint jeter à mon col, les yeux baignés de larmes. On le voulut repousser; mais il s'attacha si fermement à moi, qu'à moins de le mettre en pièces, il n'étoit pas possible de l'en arracher. Bien que cette nouveauté me surprît, si est-ce que mon étonnement ne fut pas si grand que celui des autres. Je connus aussitôt d'où procédoit sa tendresse; je connus, dis-je, que c'étoit Hipparque, ce bon vieillard qui m'avoit nourri parmi ses autres enfants, et que j'estimois alors mon père: ainsi j'empêchai qu'on ne l'outrageât, et ce bon homme reprenant haleine: «O mon fils, s'écria-t-il, est-ce vous? est-il possible que je vous trouve environné de tant de pompe? O mon fils, ne me rebutez point, ne refusez pas de me reconnoître, souffrez que j'achève à vos pieds le reste de mes jours: je suis votre père, le sang ne vous émeut-il point? Mon fils, souffrez que je vous embrasse.» J'interrompis à même temps ce bon vieillard, et contre l'opinion de tous les assistants, qui s'imaginoient que j'allois le désavouer et possible le maltraiter: «Oui, mon père, lui dis-je en le baisant, je vous reconnois.» A peine eus-je proféré ces trois ou quatre mots, que ma confusion me ferma la bouche: je m'éloignai du palais, et ne pouvant pas me résoudre même à demeurer dans la ville, après que j'eus fait accroire au pauvre Hipparque, pour me défaire de lui, que j'irois le voir au premier jour dans sa maison, j'allai m'enfermer dans une chambre de mon logis avec mon frère.» (Dom Pélage, livre V, seconde partie, p. 210-212.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727.

[811] L'édition de 1655 porte seule: «Vous m'aviez perdu!»

[812] Var. Un grand peuple amassé ne veut pas qu'on les croie. (1650-56)

[813] Var. Et rien.... Mais le voici qui s'en vient plaindre à vous. (1650-56)

[814] Var. A fait trembler le More et ployer sous nos rois. (1650-56)

[815] On lit dans l'édition de 1682: «Puisque vous le savez.»

[816] Var. D'une haute valeur qu'affronte un sang abjet. (1650-56)

[817] «Hipparque ne m'eut pas sitôt abandonné qu'il courut au logis de la princesse Benilde, qui depuis la mort de son mari se tenoit à Tolède avec Ormisinde sa fille, et demandant à parler au même Oronte, des mains duquel sa femme m'avoit reçu pour me nourrir: «Monsieur, lui dit-il, je suis le plus heureux homme du monde; enfin après beaucoup d'inutiles recherches le ciel m'a fait retrouver le précieux trésor que vous aviez autrefois commis à ma garde.--Que veux-tu dire? interrompit Oronte sans le connoître.--Ha, Monsieur, lui répondit ce bon vieillard, avez-vous perdu la mémoire d'Hipparque?» A ce nom Oronte, revenant à soi, considéra ce visage, et connut que c'étoit véritablement le nourricier du fils unique de la Princesse. Alors se jetant à son col: «Oui, lui dit-il, Hipparque, je me souviens qui vous êtes, mais je n'ai pas bien conçu ce que vous venez de me dire.--Je vous ai dit, ajouta le vieillard, qu'aujourd'hui j'ai retrouvé dans Tolède votre enfant, que j'avois perdu depuis neuf ou dix années.--Est-il bien vrai?» lui répondit Oronte. Et là-dessus, courant à la chambre de la Princesse: «Madame, lui dit-il tout hors de soi, je vous apporte la plus heureuse nouvelle que vous pourriez souhaiter; votre fils le jeune prince dom Pélage, la perte duquel vous pleurez à toute heure, est aujourd'hui dans Tolède.» Là-dessus il fit entrer Hipparque, et ce bon vieillard, se jetant aux pied de Benilde, lui confirma naïvement la nouvelle d'Oronte.» (Dom Pélage, livre V, seconde partie, p. 214-216.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727, et p. 483, note 810.

[818] Var. Madame: j'y saurai si mon fils vit ou non. (1655)

[819] Var. Ah! Sanche, si par là je le puis découvrir, Vous pouvez être sûr que vous et votre père Aurez dans l'Aragon une puissance entière. (1650-56)

[820] Var. Il n'est aucun espoir qui vous soit défendu. (1650-56)

[821] Var. L'avoit vu plein de gloire et fort bien dans la cour. (1650-63)--L'édition de 1692 porte à la cour.

[822] L'édition de 1692 a changé ses rois en nos rois.

[823] Var. CARLOS, reconnu pour D. Sanche, à D. Léonor. (1650-60)

[824] L'édition de 1656 porte vous n'avez, pour vous n'aurez.

[825] L'édition de 1692 a changé honoroit en adoroit.

NICOMÈDE TRAGÉDIE 1651

NOTICE.

Cette pièce est, comme le remarque Corneille dans l'avis Au lecteur et dans l'Examen[826], «la vingt et unième» qu'il ait fait voir sur le théâtre[827]; les frères Parfait la font figurer parmi les ouvrages représentés en 1652: c'est une inadvertance qu'on ne s'explique guère, car l'Achevé d'imprimer de l'édition originale est du 29 novembre 1651.

Suivant Jolly, dont l'opinion paraît très-vraisemblable, cette tragédie fut jouée avant que les princes eussent été rendus à la liberté, c'est-à-dire antérieurement au 13 février. «Les Princes, dit-il, étant sortis de prison dans le temps qu'on représentent Nicomède, quelques vers donnèrent matière à des applications qui augmentèrent le succès de cette tragédie[828].»

D'après l'auteur du Journal du Théâtre françois[829], Nicomède fut joué par les comédiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage, ni dans aucun de ceux que nous avons consultés, le moindre renseignement sur la manière dont les rôles furent distribués. Les troupes de province conservèrent cette pièce dans leur répertoire. C'est elle que Molière représenta dans une circonstance des plus importantes. «Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (celle de Molière) commença de paroître devant Leurs Majestés et toute la cour, sur un théâtre que le Roi avoit fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. Nicomède, tragédie de M. de Corneille l'aîné, fut la pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces nouveaux acteurs ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes. Les fameux comédiens qui faisoient alors si bien valoir l'hôtel de Bourgogne étoient présents à cette représentation. La pièce étant achevée, M. de Molière vint sur le théâtre, et après avoir remercié Sa Majesté en des termes très modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation[830].» La proposition fut acceptée. Molière joua avec grand succès le Docteur amoureux; et à partir de ce jour, sa troupe s'établit à Paris.

Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il témoigna beaucoup moins de respect aux «excellents originaux» que Sa Majesté avait à son service; et en 1663, dans l'Impromptu de Versailles, où il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier d'une façon très fine le jeu de Montfleury dans le rôle de Prusias. Après avoir expliqué fort sommairement à ses camarades le plan de la comédie qu'il prétend avoir en tête: «Là-dessus, dit-il, le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du Roi, de Nicomède:

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; Augmentant mon pouvoir[831]....

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte: Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi:

(Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe? etc. Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha.--Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun Ah[832]!»

On a remarqué que dans ces imitations d'acteurs Floridor est épargné. Cela s'explique facilement: ce comédien, qui comprenait admirablement ses rôles et les interprétait avec justesse, prêtait beaucoup moins à la critique que la plupart de ses camarades; de plus il était chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, et Molière trouvait sans doute convenable de ménager un rival dont il honorait à coup sûr le caractère et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait Nicomède; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui succéda dans tout son emploi à l'hôtel de Bourgogne, remplit ce personnage avec le plus grand éclat.

«Il faut, dit Lekain[833], un grand art à l'acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent.»

En 1691, la retraite de Baron jeta la comédie dans le plus grand embarras. Beaubourg, qui débuta le samedi 17 décembre 1691 dans ce rôle de Nicomède, où son illustre prédécesseur s'était montré inimitable, satisfit assez le public pour se faire agréer[834].

Nous ne mentionnerons qu'en passant le début de Dufey dans ce rôle, le 2 mai 1694, car cet acteur, en le jouant, ne faisait que remplir la formalité nécessaire pour être admis dans un emploi fort secondaire[835]; mais nous nous arrêterons un peu à la reprise de Nicomède par Grandval en 1754, que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner dans notre précédente notice[836]. Elle produisit une impression vive et durable.

«Nous nous souvenons encore, lit-on dans les Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil[837], avec quelle noble ironie, avec quelle finesse de nuance, Grandval, qui jouait supérieurement le rôle de Nicomède, disait, en adressant la parole à Attale dans la scène II du Ier acte, le couplet qui commence par ce vers:

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute.»

C'est probablement, malgré la différence des dates, de cette même reprise que Voltaire entend parler quand il dit: «Lorsqu'on rejoua, en 1756, Nicomède, oublié pendant plus de quatre-vingts ans, les comédiens du Roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie[838].»

«Il devait ajouter, dit Palissot, qu'elle reparut d'une manière si brillante que bientôt on ne lui donna plus sur les affiches que le titre de tragédie, titre que Corneille lui avait donné dans son origine.» Dans la note dont nous extrayons ce passage, Palissot prédit, quelques lignes plus haut, que cette pièce «se soutiendra avec éclat au théâtre, tant qu'il restera des acteurs qui réuniront, comme le célèbre Lekain, à une grande supériorité d'intelligence et de talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignité le beau personnage de Nicomède.»

Un autre grand comédien, Molé, joua ce rôle après Lekain, mais la nature de son talent ne lui permettait guère de le remplir avec succès. «Molé, dit Lemazurier[839], transportait dans le genre sérieux toutes les habitudes, toutes les manières qui lui réussissaient avec raison dans l'autre: elles y étaient complétement déplacées. Ce n'est pas en jouant Nicomède qu'il faut hésiter, bégayer ou parler avec volubilité, ce qui est un autre excès.»

Moins heureux que Lekain, lorsqu'il s'agissait de représenter les tragédies de Corneille, Molé du moins savait les apprécier avec un goût plus réel et surtout plus respectueux; et il s'étonnait à bon droit que cet acteur, si peu disposé à accepter les corrections faites par Marmontel au Venceslas de Rotrou, en proposât de si nombreuses pour le Nicomède[840] de Corneille.

Du reste, quelles qu'aient été la variété de leurs aptitudes et la divergence de leurs opinions, les grands comédiens qui ont abordé le rôle si difficile de Nicomède l'ont presque tous rempli, on le voit, de façon à laisser de vifs souvenirs; le rôle secondaire de Laodice a trouvé aussi des interprètes éminentes, parmi lesquelles nous rencontrons Mlle Lecouvreur, Mlle Clairon et Mme Vestris[841].

L'édition originale de cet ouvrage, imprimée en vertu d'un privilége qui lui est commun avec Andromède[842], porte les mêmes adresses. En voici le titre: NICOMEDE, TRAGEDIE. A Rouen, chez Laurens Maurry.... M.DC.LI. Et se vend à Paris, chez Charles de Sercy.... L'Achevé d'imprimer est du 29 novembre. Le volume se compose de 4 feuillets et de 124 pages in-4º.

[826] Voyez ci-après, p. 501 et 505.

[827] L'édition Lefèvre la place au vingtième rang, avant Don Sanche, mais ce n'est là qu'une simple erreur matérielle, car sur les faux titres chaque pièce a bien la date qu'elle doit porter.

[828] Avertissement du Théâtre de Corneille, 1738, p. III.

[829] Tome II, fol. 991 verso.

[830] Les œuvres de Monsieur Moliere.... Paris, D. Thierry, M.DC.LXXXII, tome I, 4e feuillet recto.

[831] Acte II, scène 1, vers 413 et 414.

[832] Scène 1.

[833] Mémoires, p. 125.

[834] Lemazurier, tome I, p. 123.

[835] Ibidem, p. 250.

[836] Voyez ci-dessus, p. 401.

[837] Pages 144 et 147.

[838] Théâtre de P. Corneille avec des commentaires (1764). Préface de Nicomède.

[839] Tome I, p. 384 et 385.

AU LECTEUR.

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée de Justin; et voici comme il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre[843]:

«En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu'il avoit eus d'une autre femme, et qu'il faisoit élever à Rome; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l'avoient entrepris; ils firent plus, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui avoit préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avoit appelé auprès de lui, il fut proclamé roi; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prît à se cacher, fut enfin tué par ce fils[844], et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu'il avoit commis en donnant les ordres de l'assassiner[845].»

J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets; car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.

La représentation n'en a point déplu; et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai sujet d'espérer que la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder un peu, et ne s'attacher pas toujours si servilement à ces préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace:

Et mihi res, non me rebus, submittere conor[846]; mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort heureux.

[840] Observations sur la tragédie de Nicomède dans les Mémoires de Henri-Louis Lekain, p. 102-162.

[841] Lemazurier, tome II, p. 257.

[842] Voyez ci-dessus, p. 257.

[843] «Eodem fere tempore Prusias, rex Bithyniæ, consilium cepit interficiendi Nicomedis filii, dum consulere studet minoribus filiis, quos ex noverca ejus susceperat et Romæ habebat; sed res adolescenti ab his qui facinus susceperant proditur; hortatique sunt «ut crudelitate patris provocatus, occupet insidias, et in auctorem retorqueat scelus;» nec difficilis persuasio fuit. Igitur, quum accitus in patris regnum venisset, statim rex appellatur. Prusias, regno spoliatus a filio, privatusque redditus, etiam a servis deseritur. Quum in latebris ageret, non minori scelere, quam filium occidi jusserat, a filio interficitur.» (Lib. XXXIV, cap. IV.)--Appien (de la guerre de Mithridate, chapitres II-VII) et Diodore de Sicile (fragments des livres XXX et XXXII) racontent aussi les mêmes faits, et insistent sur les honteuses flatteries que Prusias adressait aux puissants de Rome.

[844] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): par l'ordre de son fils.

[845] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): qu'il avoit commis en le voulant faire assassiner.

[846] Ire épître du Ier livre, vers 19.--Il y a subjungere, au lieu de submittere, dans Horace.--Nous avons vu déjà Corneille considérer cette sentence morale comme un précepte littéraire. Voyez tome I, p. 261, note 1.

EXAMEN.

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce la vingt et unième que j'ai mise[847] sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.

L'histoire[848] qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième[849]livre de Justin.

J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père, qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d'Arménie, afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourris[850] à Rome. Cela fait deux effets; car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant[851] dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.

La représentation n'en a point déplu, et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, à qui j'oppose[852] un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et qui brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusques à tirer des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince, et à leur faire former des souhaits pour ses prospérités.

Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions dont n'a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité[853]; et la généreuse reconnoissance d'Héraclius, qui expose sa vie pour Martian, à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.

Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la fin, qui va trop vite, comme je l'ai dit ailleurs[854], et où l'on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius, qui après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale, malgré les soins qu'il avoit pris de la diviser, et les instructions qu'il en avoit apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis pour instrument à traverser sa grandeur, et semble n'être revenu que pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avois fini la pièce sans les faire revenir, et m'étois contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du Roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances. Cela ne démentoit point l'effet historique, puisqu'il laissoit sa mort en incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poëmes, fut cause de ce changement, où je me résolus pour leur donner plus de satisfaction, bien qu'avec moins de régularité[855].

[847] Dans ce premier paragraphe, l'Examen ne diffère de l'avis Au lecteur que par la variante «j'ai mise,» pour «j'ai fait voir,» et l'addition de qui, au dernier membre de phrase.

[848] Corneille a notablement modifié le commencement de cet alinéa, mais à partir des mots «donnât plus d'ombrage,» jusqu'à la fin du troisième paragraphe, il n'a plus rien changé.

[849] On lit dans toutes les éditions, même dans celles de Th. Corneille et de Voltaire: «du 4.» ou «du quatrième.» C'est une erreur matérielle, qui ne doit être imputée qu'aux imprimeurs, car dans l'avis Au lecteur (p. 502), c'est bien le trente-quatrième livre qui est cité.

[850] Thomas Corneille a mis, mais à tort, nourri dans l'édition de 1692. Voyez ci-dessus, p. 502, et la note 843.

[851] Dans l'avis Au lecteur (1651-1656), il y a rendants, demeurants; dans l'Examen (1660-1692), rendant, demeurant, sans accord.

[852] Corneille, qui a beaucoup abrégé la première phrase de ce paragraphe, a remplacé ici: «qui rencontre» par «à qui j'oppose;» puis il a ajouté qui à la ligne suivante; substitué, quatre lignes plus bas, infortunes à malheurs; et entièrement changé la fin de la phrase. Pour toute la suite, il n'y a plus de rapport entre l'avis Au lecteur et l'Examen.

[853] VAR. (édit. de 1663); une aversion contre la pusillanimité.

[854] Discours des trois unités, tome I, p. 115.

[855] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): plus de satisfaction et moins de régularité.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE NICOMÈDE.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1651, in-4º; 1652 in-12, de Sercy; 1652 in-12, de Luynes; 1653 in-12, Courbé; 1653 in-12, de Luynes[856];

RECUEILS.

1654 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

[856] Nous distinguerons par les lettres A. et B. les deux éditions de 1652; nous n'avons pas trouvé de différences, dignes d'être relevées, entre les deux de 1653.

ACTEURS.

PRUSIAS, roi de Bithynie[857]. FLAMINIUS, ambassadeur de Rome[858]. ARSINOÉ, seconde femme de Prusias[859]. LAODICE, reine d'Arménie. NICOMÈDE, fils aîné de Prusias, sorti du premier lit[860]. ATTALE, fils de Prusias et d'Arsinoé[861]. ARASPE, capitaine des gardes de Prusias. CLÉONE, confidente d'Arsinoé.

La scène est à Nicomédie.

[857] Prusias II, le chasseur, régna de 192 à 148 avant J. C.

[858] Titus Quinctius Flaminius, ou mieux Flamininus, fut consul en 198 avant J. C. Son ambassade eut lieu en l'année 183; on en trouve le récit dans les chapitres XXXIX et suivants de sa vie écrite par Plutarque. Voyez encore ci-après, p. 525, note 890.

[859] Les historiens disent bien que Prusias eut deux femmes, mais ils ne les nomment pas.

[860] Nicomède II, surnommé par dérision Philopator, fut roi de Bithynie de 148 à 90 avant J. C., après la mort de Prusias.

[861] Justin parle en termes généraux des fils de la seconde femme de Prusias, élevés à Rome, mais il n'en nomme aucun. Voyez ci-dessus, p. 502, note 843.

NICOMÈDE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

NICOMÈDE, LAODICE.

LAODICE.

Après tant de hauts faits, il m'est bien doux, Seigneur[862], De voir encor mes yeux régner sur votre cœur; De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête, Un si grand conquérant être encor ma conquête[863], Et de toute la gloire acquise à ses travaux 5 Faire un illustre hommage à ce peu que je vaux. Quelques biens[864] toutefois que le ciel me renvoie, Mon cœur épouvanté se refuse à la joie: Je vous vois à regret, tant mon cœur amoureux[865] Trouve la cour pour vous un séjour dangereux. 10 Votre marâtre y règne, et le Roi votre père Ne voit que par ses yeux, seule la considère, Pour souveraine loi n'a que sa volonté: Jugez après cela de votre sûreté. La haine que pour vous elle a si naturelle 15 A mon occasion encor se renouvelle. Votre frère son fils, depuis peu de retour....

NICOMÈDE.

Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour; Je sais que les Romains, qui l'avoient en otage, L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage; 20 Que ce don à sa mère étoit le pris fatal Dont leur Flaminius marchandoit Annibal; Que le Roi par son ordre eût livré ce grand homme, S'il n'eût par le poison lui-même évité Rome, Et rompu par sa mort les spectacles pompeux 25 Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. Par mon dernier combat je voyois réunie La Cappadoce entière[866] avec la Bithynie, Lorsqu'à cette nouvelle, enflammé de courroux D'avoir perdu mon maître et de craindre pour vous, 30 J'ai laissé mon armée aux mains de Théagène, Pour voler en ces lieux au secours de ma reine. Vous en aviez besoin, Madame, et je le voi, Puisque Flaminius obsède encor le Roi. Si de son arrivée Annibal fut la cause, 35 Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre chose; Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter, Pour aider à mon frère à vous persécuter.

LAODICE.

Je ne veux point douter que sa vertu romaine[867] N'embrasse avec chaleur l'intérêt de la Reine: 40 Annibal, qu'elle vient de lui sacrifier, L'engage en sa querelle et m'en fait défier. Mais, Seigneur, jusqu'ici j'aurois tort de m'en plaindre; Et quoi qu'il entreprenne, avez-vous lieu de craindre? Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi, 45 S'il faut votre présence à soutenir ma foi, Et si je puis tomber en cette frénésie De préférer Attale au vainqueur de l'Asie: Attale, qu'en otage ont nourri les Romains, Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains, 50 Sans lui rien mettre au cœur qu'une crainte servile Qui tremble à voir un aigle, et respecte un édile!

NICOMÈDE.

Plutôt, plutôt la mort que mon esprit jaloux Forme des sentiments si peu dignes de vous. Je crains la violence, et non votre foiblesse[868]; 55 Et si Rome une fois contre nous s'intéresse....

LAODICE.

Je suis reine, Seigneur; et Rome a beau tonner, Elle ni votre roi n'ont rien à m'ordonner: Si de mes jeunes ans il est dépositaire, C'est pour exécuter les ordres de mon père; 60 Il m'a donnée à vous, et nul autre que moi N'a droit de l'en dédire, et me choisir un roi. Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie Est due à l'héritier du roi de Bithynie, Et ne prendra jamais un cœur assez abjet 65 Pour se laisser réduire à l'hymen d'un sujet. Mettez-vous en repos.

NICOMÈDE.

Et le puis-je, Madame, Vous voyant exposée aux fureurs d'une femme, Qui pouvant tout ici, se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils[869]? 70 Il n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre. Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre, Et saura vous garder même fidélité[870] Qu'elle a gardée aux droits de l'hospitalité.

LAODICE.

Mais ceux de la nature ont-ils un privilége 75 Qui vous assure d'elle après ce sacrilége? Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups[871], Vous expose vous-même, et m'expose après vous. Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime; Et vous serez bientôt la première victime[872] 80 Que la mère et le fils, ne pouvant m'ébranler, Pour m'ôter mon appui se voudront immoler. Si j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne[873], J'ai besoin que le Roi, qu'elle-même vous craigne. Retournez à l'armée, et pour me protéger 85 Montrez cent mille bras tout prêts à me venger. Parlez la force en main, et hors de leur atteinte: S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte; Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur, Ni sur l'éclat d'un nom cent et cent fois vainqueur; 90 Quelque haute valeur que puisse être la vôtre, Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre; Et fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi, Quiconque entre au palais porte sa tête au Roi. Je vous le dis encor, retournez à l'armée; 95 Ne montrez à la cour que votre renommée; Assurez votre sort pour assurer le mien; Faites que l'on vous craigne, et je ne craindrai rien.

NICOMÈDE.

Retourner à l'armée! ah! sachez que la Reine[874] La sème d'assassins achetés par sa haine. 100 Deux s'y sont découverts, que j'amène avec moi Afin de la convaincre et détromper le Roi. Quoiqu'il soit son époux, il est encor mon père; Et quand il forcera la nature à se taire, Trois sceptres à son trône attachés par mon bras 105 Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas. Que si notre fortune à ma perte animée La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée, Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux M'envierez-vous l'honneur de mourir à vos yeux? 110

LAODICE.

Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble, Mais que, s'il faut périr, nous périrons ensemble. Armons-nous de courage, et nous ferons trembler Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler. Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes; 115 Et c'est être bien fort que régner sur tant d'âmes. Mais votre frère Attale adresse ici ses pas.

NICOMÈDE.

Il ne m'a jamais vu; ne me découvrez pas.

SCÈNE II[875].

LAODICE, NICOMÈDE, ATTALE.

ATTALE.

Quoi? Madame, toujours un front inexorable? Ne pourrai-je surprendre un regard favorable, 120 Un regard désarmé de toutes ces rigueurs[876], Et tel qu'il est enfin quand il gagne les cœurs?

LAODICE.

Si ce front est mal propre à m'acquérir le vôtre, Quand j'en aurai dessein, j'en saurai prendre un autre.

ATTALE.

Vous ne l'acquerrez point, puisqu'il est tout à vous. 125

LAODICE.

Je n'ai donc pas besoin d'un visage plus doux.

ATTALE.

Conservez-le, de grâce, après l'avoir su prendre.

LAODICE.

C'est un bien mal acquis que j'aime mieux vous rendre.

ATTALE.

Vous l'estimez trop peu pour le vouloir garder.

LAODICE.

Je vous estime trop pour vouloir rien farder. 130 Votre rang et le mien ne sauroient le permettre[877]: Pour garder votre cœur je n'ai pas où le mettre; La place est occupée, et je vous l'ai tant dit, Prince, que ce discours vous dût être interdit: On le souffre d'abord, mais la suite importune. 135

ATTALE.

Que celui qui l'occupe a de bonne fortune! Et que seroit heureux qui pourroit aujourd'hui Disputer cette place et l'emporter sur lui!

NICOMÈDE.

La place à l'emporter coûteroit bien des têtes, Seigneur: ce conquérant garde bien ses conquêtes, 140 Et l'on ignore encor parmi ses ennemis[878] L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.

ATTALE.

Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte Que, tout vaillant qu'il est, il faudra qu'il en sorte.

LAODICE.

Vous pourriez vous méprendre.

ATTALE.

Et si le roi le veut? 145

LAODICE.

Le Roi, juste et prudent, ne veut que ce qu'il peut.

ATTALE.

Et que ne peut ici la grandeur souveraine?

LAODICE.

Ne parlez pas si haut: s'il est roi, je suis reine; Et vers moi tout l'effort de son autorité N'agit que par prière et par civilité. 150

ATTALE.

Non; mais agir ainsi souvent c'est beaucoup dire Aux reines comme vous qu'on voit dans son empire[879]; Et si ce n'est assez des prières d'un roi, Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.

NICOMÈDE.

Rome! Seigneur.

ATTALE.

Oui, Rome; en êtes-vous en doute? 155

NICOMÈDE.

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute; Et si Rome savoit de quels feux vous brûlez, Bien loi de vous prêter l'appui dont vous parlez, Elle s'indigneroit de voir sa créature A l'éclat de son nom faire une telle injure, 160 Et vous dégraderoit peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain. Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine, En le déshonorant par l'amour d'une reine, Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois 165 Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois? Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes, Vous en avez bientôt oublié les maximes. Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous; Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous, Et sans plus l'abaisser à cette ignominie D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie, Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur, La fille d'un tribun ou celle d'un préteur; Que Rome vous permet cette haute alliance[880], 175 Dont vous auroit exclu le défaut de naissance, Si l'honneur souverain de son adoption Ne vous autorisoit à tant d'ambition[881]. Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes; Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines; 180 Et concevez enfin des vœux plus élevés, Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

ATTALE.

Si cet homme est à vous, imposez-lui silence, Madame, et retenez une telle insolence. Pour voir jusqu'à quel point elle pourroit aller, 185 J'ai forcé ma colère à le laisser parler; Mais je crains qu'elle échappe, et que s'il continue, Je ne m'obstine plus à tant de retenue.

NICOMÈDE.

Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois? Perd-elle de son prix pour emprunter ma vois? 190 Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre. Ce grand nom de Romain est un précieux titre; Et la Reine et le Roi l'ont assez acheté[882] Pour ne se plaire pas à le voir rejeté, Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance, 195 Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné, Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avoient à la grandeur romaine. 200 D'un si rare trésor l'un et l'autre jaloux....

ATTALE.

Madame, encore un coup, cet homme est-il à vous? Et pour vous divertir est-il si nécessaire Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire[883]?

LAODICE.

Puisqu'il vous a déplu vous traitant de Romain, 205 Je veux bien vous traiter de fils de souverain. En cette qualité vous devez reconnoître Qu'un prince votre aîné doit être votre maître, Craindre de lui déplaire et savoir que le sang Ne vous empêche pas de différer de rang, 210 Lui garder le respect qu'exige sa naissance, Et loin de lui voler son bien en son absence....

ATTALE.

Si l'honneur d'être à vous est maintenant son bien, Dites un mot, Madame, et ce sera le mien; Et si l'âge à mon rang fait quelque préjudice, 215 Vous en corrigerez la fatale injustice. Mais si je lui dois tant en fils de souverain, Permettez qu'une fois je vous parle en Romain. Sachez qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître[884]; Sachez que mon amour est un noble projet[885] Pour éviter l'affront de me voir son sujet; Sachez....

LAODICE.

Je m'en doutois, Seigneur, que ma couronne Vous charmoit bien du moins autant que ma personne; Mais telle que je suis, et ma couronne et moi, 225 Tout est à cet aîné qui sera votre roi; Et s'il étoit ici, peut-être en sa présence Vous penseriez deux fois à lui faire une offense.

ATTALE.

Que ne puis-je l'y voir! mon courage amoureux....

NICOMÈDE.

Faites quelques souhaits qui soient moins dangereux, Seigneur: s'il les savoit, il pourroit bien lui-même Venir d'un tel amour venger l'objet qu'il aime.

ATTALE.

Insolent! est-ce enfin le respect qui m'est dû?

NICOMÈDE.

Je ne sais de nous deux, Seigneur, qui l'a perdu.

ATTALE.

Peux-tu bien me connoître et tenir ce langage? 235

NICOMÈDE.

Je sais à qui je parle, et c'est mon avantage Que n'étant point connu, Prince, vous ne savez Si je vous dois respect, ou si vous m'en devez.

ATTALE.

Ah! Madame, souffrez que ma juste colère....

LAODICE.

Consultez-en, Seigneur, la Reine votre mère; 240 Elle entre.

SCÈNE III.

NICOMÈDE, ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE.

NICOMÈDE.

Instruisez mieux le Prince votre fils, Madame, et dites-lui, de grâce, qui je suis: Faute de me connoître, il s'emporte, il s'égare; Et ce désordre est mal dans une âme si rare: J'en ai pitié.

ARSINOÉ.

Seigneur, vous êtes donc ici? 245

NICOMÈDE.

Oui, Madame, j'y suis, et Métrobate aussi.

ARSINOÉ.

Métrobate! ah! le traître!

NICOMÈDE.

Il n'a rien dit, Madame, Qui vous doive jeter aucun trouble dans l'âme.

ARSINOÉ.

Mais qui cause, Seigneur, ce retour surprenant? Et votre armée?

NICOMÈDE.

Elle est sous un bon lieutenant; 250 Et quant à mon retour, peu de chose le presse. J'avois ici laissé mon maître et ma maîtresse: Vous m'avez ôté l'un, vous, dis-je, ou les Romains; Et je viens sauver l'autre et d'eux et de vos mains.

ARSINOÉ.

C'est ce qui vous amène?

NICOMÈDE.

Oui, Madame; et j'espère 255 Que vous m'y servirez auprès du Roi mon père.

ARSINOÉ.

Je vous y servirai comme vous l'espérez.

NICOMÈDE.

De votre bon vouloir nous sommes assurés.

ARSINOÉ.

Il ne tiendra qu'au Roi qu'aux effets je ne passe.

NICOMÈDE.

Vous voulez à tous deux nous faire cette grâce[886]? 260

ARSINOÉ.

Tenez-vous assuré que je n'oublierai rien.

NICOMÈDE.

Je connois votre cœur, ne doutez pas du mien.

ATTALE.

Madame, c'est donc là le prince Nicomède?

NICOMÈDE.

Oui, c'est moi qui viens voir s'il faut que je vous cède.

ATTALE.

Ah! Seigneur, excusez si vous connoissant mal.... 265

NICOMÈDE.

Prince, faites-moi voir un plus digne rival. Si vous aviez dessein d'attaquer cette place, Ne vous départez point d'une si noble audace; Mais comme à son secours je n'amène que moi, Ne la menacez plus de Rome ni du Roi: 270 Je la défendrai seul, attaquez-la de même, Avec tous les respects qu'on doit au diadème. Je veux bien mettre à part, avec le nom d'aîné, Le rang de votre maître où je suis destiné; Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme, Des leçons d'Annibal, ou de celles de Rome. Adieu: pensez-y bien, je vous laisse y rêver.

SCÈNE IV.

ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE.

ARSINOÉ

Quoi? tu faisois excuse à qui m'osoit braver!

ATTALE.

Que ne peut point, Madame, une telle surprise? Ce prompt retour me perd, et rompt votre entreprise.

ARSINOÉ.

Tu l'entends mal, Attale: il la met dans ma main. Va trouver de ma part l'ambassadeur romain; Dedans mon cabinet amène-le sans suite, Et de ton heureux sort laisse-moi la conduite.

ATTALE.

Mais, Madame, s'il faut....

ARSINOÉ.

Va, n'appréhende rien[887], 285 Et pour avancer tout, hâte cet entretien.

SCÈNE V. ARSINOÉ, CLÉONE.

CLÉONE.

Vous lui cachez, Madame, un dessein qui le touche!

ARSINOÉ.

Je crains qu'en l'apprenant son cœur ne s'effarouche; Je crains qu'à la vertu par les Romains instruit De ce que je prépare il ne m'ôte le fruit, 290 Et ne conçoive mal qu'il n'est fourbe ni crime[888] Qu'un trône acquis par là ne rende légitime.

CLÉONE.

J'aurois cru les Romains un peu moins scrupuleux, Et la mort d'Annibal m'eût fait mal juger d'eux.

ARSINOÉ.

Ne leur impute pas une telle injustice: 295 Un Romain seul l'a faite, et par mon artifice. Rome l'eût laissé vivre, et sa légalité N'eût point forcé les lois de l'hospitalité. Savante à ses dépens de ce qu'il savoit faire, Elle le souffroit mal auprès d'un adversaire; 300 Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir, De chez Antiochus elle l'ait fait bannir, Elle auroit vu couler sans crainte et sans envie Chez un prince allié les restes de sa vie: Le seul Flaminius[889], trop piqué de l'affront 305 Que son père défait lui laisse sur le front; Car je crois que tu sais que quand l'aigle romaine Vit choir ses légions au bord de Trasimène, Flaminius son père en étoit général, Et qu'il y tomba mort de la main d'Annibal[890]. 310 Ce fils donc, qu'a pressé la soif de sa vengeance, S'est aisément rendu de mon intelligence: L'espoir d'en voir l'objet entre ses mains remis A pratiqué par lui le retour de mon fils; Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie 315 De ce que Nicomède a conquis dans l'Asie, Et de voir Laodice unir tous ses États, Par l'hymen de ce prince, à ceux de Prusias: Si bien que le sénat prenant un juste ombrage D'un empire si grand sous un si grand courage, 320 Il s'en est fait nommer lui-même ambassadeur, Pour rompre cet hymen et borner sa grandeur. Et voilà le seul point où Rome s'intéresse[891].

CLÉONE.

Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse[892]! Mais que n'agissoit Rome avant que le retour 325 De cet amant si cher affermît son amour!

ARSINOÉ.

Irriter un vainqueur en tête d'une armée Prête à suivre en tous lieux sa colère allumée, C'étoit trop hasarder; et j'ai cru pour le mieux Qu'il falloit de son fort l'attirer en ces lieux. 330 Métrobate l'a fait, par des terreurs paniques, Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques, Et pour l'assassiner se disant suborné, Il l'a, grâces aux Dieux, doucement amené[893]. Il vient s'en plaindre au Roi, lui demander justice; 335 Et sa plainte le jette au bord du précipice. Sans prendre aucun souci de m'en justifier, Je saurai m'en servir à me fortifier. Tantôt en le voyant j'ai fait de l'effrayée[894], J'ai changé de couleur, je me suis écriée: 340 Il a cru me surprendre, et l'a cru bien en vain, Puisque son retour même est l'œuvre de ma main.

CLÉONE.

Mais quoi que Rome fasse et qu'Attale prétende, Le moyen qu'à ses veux Laodice se rende?

ARSINOÉ.

Et je n'engage aussi mon fils en cet amour 345 Qu'à dessein d'éblouir le Roi, Rome et la cour. Je n'en veux pas, Cléone, au sceptre d'Arménie: Je cherche à m'assurer celui de Bithynie; Et si ce diadème une fois est à nous[895], Que cette reine après se choisisse un époux. 350 Je ne la vais presser que pour la voir rebelle, Que pour aigrir les cœurs de son amant et d'elle. Le Roi, que le Romain poussera vivement, De peur d'offenser Rome agira chaudement, Et ce prince, piqué d'une juste colère, 355 S'emportera sans doute, et bravera son père. S'il est prompt et bouillant, le Roi ne l'est pas moins; Et comme à l'échauffer j'appliquerai mes soins, Pour peu qu'à de tels coups cet amant soit sensible, Mon entreprise est sûre, et sa perte infaillible. 360 Voilà mon cœur ouvert, et tout ce qu'il prétend. Mais dans mon cabinet Flaminius m'attend: Allons, et garde bien le secret de la Reine[896].

CLÉONE.

Vous me connoissez trop pour vous en mettre en peine.

FIN DU PREMIER ACTE.

[862] Var. Seigneur, je vous l'avoue, il doit m'être bien doux De voir que, tout vainqueur, je règne encor sur vous[862-a]; Que sous tant de lauriers qui vous couvrent la tête, Un si grand conquérant est encor ma conquête[862-b], Et que toute la gloire acquise à vos travaux Sert d'un illustre hommage à ce peu que je vaux[862-c]. (1651-56) Var. Il doit m'être bien doux, je l'avouerai, Seigneur. (1660-63)

[862-a] Qu'après de tels exploits je règne encor sur vous. (1652 B.-56) De voir qu'étant vainqueur, je règne encor sur vous. (1652 A.)

[862-b] Un si grand conquérant soit encor ma conquête. (1652-56)

[862-c] Serve d'illustre hommage à ce peu que je vaux. (1652 B.-56) Est un illustre hommage à ce peu que je vaux. (1652 A.)

[863] «Racine.... a imité ce vers dans Andromaque (acte V, scène II):

Mener en conquérant sa superbe conquête.»

(Voltaire.)

--Il y a dans le texte de Racine: sa nouvelle conquête.

[864] Dans l'édition de 1692: «quelque bien.»

[865] Var. Je vous vois à regret, tant ce cœur amoureux. (1651-56)

[866] «Cette conquête éphémère de la Cappadoce fut faite, il est vrai, par Nicomède, lorsqu'il régnait après la mort de Prusias. (Note de M. Naudet; voyez la fin de la note 2 de la p. 525.)

[867] Var. Je n'oserois douter que sa vertu romaine. (1651-60)

[868] Var. Je crains leur violence, et non votre foiblesse (1651-56)

[869] Var. Au moindre jour ouvert de voir régner son fils? (1651-56)

[870] Var. Et n'aura pas pour vous plus de fidélité Que de respect aux droits de l'hospitalité. LAOD. Et ceux de la nature ont-ils un privilége. (1651-56)

[871] Var. Non, non, votre retour, loin de rompre ses coups. (1651-56)

[872] Var. Et vous serez, Seigneur, la première victime. (1651-56)

[873] Var. Mais j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne: Oui, Seigneur, il est vrai, j'ai besoin qu'on vous craigne. (1651-56)

[874] Var. Retourner a l'armée! ah! Madame, et la Reine. (1651-56)

[875] «L'arrivée d'Attale, qui interrompt assez cavalièrement l'entretien de Laodice avec Nicomède pour parler de son amour à cette princesse devant un homme qu'il n'a jamais vu et qu'il prend ensuite pour un valet; cette action, dis-je, n'est ni vraisemblable ni décente: n'est-elle pas d'autant plus extraordinaire que Corneille se montre toujours très-sévère sur les bienséances théâtrales? Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'aucun critique n'ait remarqué cette faute, que j'estime incorrigible, à moins que Nicomède, dès le commencement de la scène, ne s'éloigne un peu vers le fond du théâtre, et n'y revienne que par degrés, lorsqu'il s'agit de discuter ses intérêts personnels.» (Lekain, Observations sur la tragédie de Nicomède, Mémoires, p. 110.)--Ce jeu de scène, à la vérité indispensable, se devine facilement et pouvait être indiqué avec plus de simplicité.

[876] Var. Un regard désarmé de tant d'àpres rigueurs. (1651-56)

[877] Var. Votre rang et le mien ne le sauroient permettre. (1651-56)

[878] Var. Et l'on ne sait que c'est parmi ses ennemis De regagner un fort qu'une fois il a pris. (1651-60)

[879] Var. Aux reines comme vous qu'on voit sous son empire. (1651 et 52 B.-56) Var. Aux reines comme vous qui sont sous son empire. (1652 A.)

[880] Var. Que c'est à ces partis que Rome vous destine, Mais dont vous exclurroit (sic) enfin votre origine. (1651-56) Var. Que Rome vous promet cette haute alliance. (1660 et 63)

[881] Var. Ne vous autorisoit à cette ambition. (1651-56)

[882] Var. Et la Reine et le Roi l'ont pour vous acheté Assez pour n'aimer pas à le voir rejeté. (1651-56)

[883] Var. Que sans vous offenser il ne se puisse taire? (1651-56)

[884] «Ces deux vers sont de la tragédie de Cinna, dans le rôle d'Émilie, mais ils conviennent bien mieux à Émilie, Romaine, qu'à un prince arménien.» (Voltaire.)

Sache qu'il n'en est point..., etc.

(Acte III, scène IV, vers 1001 et 1002.)

[885] Var. Sachez que mon amour n'est qu'un noble projet. (1651-56)

[886] Var. Nous allons donc penser à vous en rendre grâce. ARS. Allez, et soyez sûr que je n'oublierai rien. (1651-56)

[887] Var. Point de mais, ni de si; Va, tu ne sauras rien que tout n'ait réussi. (1651-56)

[888] Var. Et ne connoisse mal qu'il n'est fourbe ni crime. (1656)

[889] «Corneille donne ici, contre la vérité historique, l'exemple d'une licence qui, à ce que nous croyons, ne doit jamais être imitée. Le Flaminius qu'il introduit dans sa pièce n'était point du tout, comme il le suppose, fils du général qui fut vaincu, et qui périt à la journée de Trasimène. Ces deux Flaminius n'avaient pas même une origine commune. Celui qui combattit contre Annibal se nommait Caïus Flaminius, et sa famille était plébéienne; l'autre, patricien de naissance, se nommait T. Quintus Flaminius, et fut en effet député à la cour de Prusias, pour y demander, au nom des Romains, Annibal, qui s'était réfugié chez ce prince. Corneille, quoique très-instruit, fut trompé, selon toute apparence, par la conformité des noms; et ce qui nous le persuade, c'est que, lorsqu'il se permet de donner volontairement quelque atteinte à la vérité de l'histoire, il ne le dissimule jamais dans l'examen de ses pièces, et qu'il y rend compte des motifs qui ont pu l'autoriser à se donner cette licence; mais on ne trouve rien ni dans la préface, ni dans l'examen de Nicomède, qui prouve que Corneille ait cru prendre ici quelque liberté.» (Palissot.)--Les noms mêmes différent: le vaincu de Trasimène se nomme C. Flaminius; l'ambassadeur que Corneille met en scène, T. Quinctius Flamininus. Voyez ci-dessus, p. 510.

[890] «Supposition gratuite du poëte. L'histoire ne dit point qu'Annibal ait tué de sa main le consul Flaminius. Mais on passe aisément sur l'invention parce que, sans cette circonstance particulière, la défaite et la mort de Flaminius suffiraient amplement à motiver le ressentiment d'un fils. Ce qui choque davantage, c'est la prétention d'Arsinoé d'être la cause première de la mort d'Annibal, c'est la fausse apologie de Rome, que dément toute l'histoire. Tite Live est plus sincère: Semper talem exitum vitæ suæ Hannibal prospexerat animo, et Romanorum inexpiabile odium in se cernens.... «Liberemus, inquit, diuturna cura populum romanum, quando mortem senis exspectare longum censent,» etc. (Lib. XXXIX, cap. LI.) Ne dirait-on pas qu'il a pris un remords à Corneille de maltraiter ses chers Romains dans cette pièce, et qu'il veut les relever un peu? Arsinoé se donne trop d'importance et se fait plus criminelle qu'elle ne l'est. Elle pouvait se rendre l'instrument des desseins de Rome afin d'en profiter pour elle-même et pour son fils. Mais qu'elle eût pu influer sur la politique du sénat et l'émouvoir à son gré, c'est une illusion à laquelle on ne se prêtera pas, pour peu qu'on connaisse l'antiquité.»--Nous n'avons pu résister au désir de citer textuellement cette excellente note, tirée de l'édition de Nicomède donnée par M. Naudet, et il nous est encore arrivé quelques autres fois de céder à des tentations semblables.

[891] L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:

Et voilà le scrupule où Rome s'intéresse.

[892] Var. C'est pourquoi donc Attale entreprend sa maîtresse! (1651-56)

[893] Var. Il me l'a, grâce aux Dieux, doucement amené. (1651-56)

[894] «Les comédiens ont corrigé: j'ai feint d'être effrayée.» (Voltaire.)

[895] Var. Et si ce diadème une fois est pour nous. (1651-56)

[896] Dans l'édition de 1692: «de ta reine.»

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PRUSIAS, ARASPE.

PRUSIAS.

Revenir sans mon ordre, et se montrer ici! 365

ARASPE.

Sire[897], vous auriez tort d'en prendre aucun souci, Et la haute vertu du prince Nicomède Pour ce qu'on peut en craindre est un puissant remède[898]; Mais tout autre que lui devroit être suspect: Un retour si soudain manque un peu de respect, 370 Et donne lieu d'entrer en quelque défiance Des secrètes raisons de tant d'impatience.

PRUSIAS.

Je ne les vois que trop, et sa témérité N'est qu'un pur attentat sur mon autorité: Il n'en veut plus dépendre et croit que ses conquêtes 375 Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes; Qu'il est lui seul sa règle, et que sans se trahir Des héros tels que lui ne sauroient obéir[899].

ARASPE.

C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent: A suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent; 380 Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats, Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats, Font du commandement une douce habitude, Pour qui l'obéissance est un métier bien rude.

PRUSIAS.

Dis tout, Araspe: dis que le nom de sujet 385 Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet; Que bien que leur naissance au trône les destine, Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s'en mutine; Qu'un père garde trop un bien qui leur est dû, Et qui perd de son prix étant trop attendu; 390 Qu'on voit naître de là mille sourdes pratiques Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques; Et que si l'on ne va jusqu'à trancher le cours De son règne ennuyeux et de ses tristes jours, Du moins une insolente et fausse obéissance, 395 Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.

ARASPE.

C'est ce que de tout autre il faudroit redouter, Seigneur, et qu'en tout autre il faudroit arrêter[900]; Mais ce n'est pas pour vous un avis nécessaire: Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père. 400

PRUSIAS.

Si je n'étois bon père, il seroit criminel: Il doit son innocence à l'amour paternel; C'est lui seul qui l'excuse et qui le justifie, Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie, Car je dois craindre enfin que sa haute vertu 405 Contre l'ambition n'ait en vain combattu, Qu'il ne force en son cœur la nature à se taire. Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un père; Mille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner: Il n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner; 410 Et depuis qu'une fois elle nous inquiète, La nature est aveugle, et la vertu muette. Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi: Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être; 415 Et qui me fait régner en effet est mon maître. Pour paroître à mes yeux son mérite est trop grand: On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant. Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche; Et sa seule présence est un secret reproche: 420 Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi; Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi; Et que si je lui laisse un jour une couronne, Ma tête en porte trois que sa valeur me donne. J'en rougis dans mon âme; et ma confusion[901], 425 Qui renouvelle et croît à chaque occasion, Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune, Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une; Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut. Juge, Araspe, où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.

ARASPE.

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique La règle de la vraie et saine politique. Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant, Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent[902]: On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre; 435 C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre; Et qui sait bien régner l'empêche prudemment De mériter un juste et plus grand châtiment Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire, Ou les maux qu'il prépare, ou ceux qu'il pourroit faire. Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu; Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS.

Et m'en répondras tu? Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère? Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil égal 445 Et l'amour de son frère, et la mort d'Annibal? Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance; Il en a le prétexte, il en a la puissance; Il est l'astre naissant qu'adorent mes États; Il est le Dieu du peuple et celui des soldats. 450 Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l'autre, Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre; Mais ce peu qui m'en reste, encor que languissant, N'est pas peut-être encor tout à fait impuissant. Je veux bien toutefois agir avec adresse, 455 Joindre beaucoup d'honneur à bien peu de rudesse, Le chasser avec gloire, et mêler doucement Le prix de son mérite à mon ressentiment; Mais s'il ne m'obéit, ou s'il ose s'en plaindre, Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en voie à craindre[903], Dussé-je voir par là tout l'État hasardé....

ARASPE.

Il vient.

SCÈNE II.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE.

PRUSIAS.

Vous voilà, Prince! et qui vous a mandé?

NICOMÈDE.

La seule ambition de pouvoir en personne Mettre à vos pieds, Seigneur, encore une couronne, De jouir de l'honneur de vos embrassements, 465 Et d'être le témoin de vos contentements. Après la Cappadoce heureusement unie[904] Aux royaumes du Pont et de la Bithynie, Je viens remercier et mon père et mon roi D'avoir eu la bonté de s'y servir de moi, 470 D'avoir choisi mon bras pour une telle gloire, Et fait tomber sur moi l'honneur de sa victoire[905].

PRUSIAS.

Vous pouviez vous passer de mes embrassements, Me faire par écrit de tels remercîments; Et vous ne deviez pas envelopper d'un crime 475 Ce que votre victoire ajoute à votre estime. Abandonner mon camp en est un capital, Inexcusable en tous, et plus au général; Et tout autre que vous, malgré cette conquête, Revenant sans mon ordre, eût payé de sa tête. 480 J'ai failli, je l'avoue, et mon cœur imprudent A trop cru les transports d'un desir trop ardent: L'amour que j'ai pour vous a commis cette offense, Lui seul à mon devoir fait cette violence. Si le bien de vous voir m'étoit moins précieux, 485 Je serois innocent, mais si loin de vos yeux, Que j'aime mieux, Seigneur, en perdre un peu d'estime Et qu'un bonheur si grand me coûte un petit crime, Qui ne craindra jamais la plus sévère loi[906], Si l'amour juge en vous ce qu'il a fait en moi. 490

PRUSIAS.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père, Et sous le nom d'un fils toute faute est légère: Je ne veux voir en vous que mon unique appui. Recevez tout l'honneur qu'on vous doit aujourd'hui: L'ambassadeur romain me demande audience; 495 Il verra ce qu'en vous je prends de confiance; Vous l'écouterez, Prince, et répondrez pour moi. Vous êtes aussi bien le véritable roi; Je n'en suis plus que l'ombre, et l'âge ne m'en laisse Qu'un vain titre d'honneur qu'on rend à ma vieillesse; Je n'ai plus que deux jours peut-être à le garder: L'intérêt de l'État vous doit seul regarder. Prenez-en aujourd'hui la marque la plus haute; Mais gardez-vous aussi d'oublier votre faute; Et comme elle fait brèche au pouvoir souverain, 505 Pour la bien réparer, retournez dès demain. Remettez en éclat la puissance absolue: Attendez-la de moi comme je l'ai reçue, Inviolable, entière; et n'autorisez pas De plus méchants que vous à la mettre plus bas. Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple, Vous désobéiroient sur votre propre exemple: Donnez-leur-en un autre, et montrez à leurs yeux Que nos premiers sujets obéissent le mieux.

NICOMÈDE.

J'obéirai, Seigneur, et plus tôt qu'on ne pense; 515 Mais je demande un prix de mon obéissance. La reine d'Arménie est due à ses États, Et j'en vois les chemins ouverts par nos combats[907]. Il est temps qu'en son ciel cet astre aille reluire: De grâce, accordez-moi l'honneur de l'y conduire. 520

PRUSIAS.

Il n'appartient qu'à vous, et cet illustre emploi Demande un roi lui-même, ou l'héritier d'un roi; Mais pour la renvoyer jusqu'en son Arménie, Vous savez qu'il y faut quelque cérémonie: Tandis que je ferai préparer son départ, 525 Vous irez dans mon camp l'attendre de ma part.

NICOMÈDE.

Elle est prête à partir sans plus grand équipage.

PRUSIAS.

Je n'ai garde à son rang de faire un tel outrage[908]. Mais l'ambassadeur entre, il le faut écouter; Puis nous verrons quel ordre on y doit apporter. 530

SCÈNE III.

PRUSIAS, NICOMÈDE, FLAMINIUS, ARASPE.

FLAMINIUS.

Sur le point de partir, Rome, Seigneur, me mande Que je vous fasse encor pour elle une demande. Elle a nourri vingt ans un prince votre fils; Et vous pouvez juger les soins qu'elle en a pris Par les hautes vertus et les illustres marques 535 Qui font briller en lui le sang de vos monarques. Surtout il est instruit en l'art de bien régner: C'est à vous de le croire, et de le témoigner. Si vous faites état de cette nourriture, Donnez ordre qu'il règne: elle vous en conjure; 540 Et vous offenseriez l'estime qu'elle en fait Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet. Faites donc aujourd'hui que je lui puisse dire Où vous lui destinez un souverain empire.

PRUSIAS.

Les soins qu'ont pris de lui le peuple et le sénat 545 Ne trouveront en moi jamais un père ingrat: Je crois que pour régner il en a les mérites, Et n'en veux point douter après ce que vous dites[909]; Mais vous voyez, Seigneur, le Prince son aîné, Dont le bras généreux trois fois m'a couronné; 550 Il ne fait que sortir encor d'une victoire; Et pour tant de hauts faits je lui dois quelque gloire: Souffrez qu'il ait l'honneur de répondre pour moi.

NICOMÈDE.

Seigneur, c'est à vous seul de faire Attale roi.

PRUSIAS.

C'est votre intérêt seul que sa demande touche[910]. 555

NICOMÈDE.

Le vôtre toutefois m'ouvrira seul la bouche. De quoi se mêle Rome, et d'où prend le sénat, Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? Vivez, régnez, Seigneur, jusqu'à la sépulture, Et laissez faire après, ou Rome, ou la nature. 560

PRUSIAS.

Pour de pareils amis il faut se faire effort.

NICOMÈDE.

Qui partage vos biens aspire à votre mort[911]; Et de pareils amis, en bonne politique....

PRUSIAS.

Ah! ne me brouillez point avec la République: Portez plus de respect à de tels alliés. 565

NICOMÈDE.

Je ne puis voir sous eux les rois humiliés; Et quel que soit ce fils que Rome vous renvoie, Seigneur, je lui rendrois son présent avec joie. S'il est si bien instruit en l'art de commander, C'est un rare trésor qu'elle devroit garder, 570 Et conserver chez soi sa chère nourriture, Ou pour le consulat, ou pour la dictature.

FLAMINIUS[912].

Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal, Vous voyez un effet des leçons d'Annibal; Ce perfide ennemi de la grandeur romaine 575 N'en a mis en son cœur que mépris et que haine.

NICOMÈDE.

Non, mais il m'a surtout laissé ferme en ce point, D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point. On me croit son disciple, et je le tiens à gloire[913]; Et quand Flaminius attaque sa mémoire, 580 Il doit savoir qu'un jour il me fera raison D'avoir réduit mon maître au secours du poison, Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme Commença par son père à triompher de Rome[914].

FLAMINIUS.

Ah! c'est trop m'outrager!

NICOMÈDE.

N'outragez plus les morts[915].

PRUSIAS.

Et vous, ne cherchez point à former de discords: Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

NICOMÈDE.

Eh bien! s'il est besoin de répondre autre chose, Attale doit régner, Rome l'a résolu; Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, 590 C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande. Attale a le cœur grand, l'esprit grande, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi[916]; Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi. Par quelque grand effet voyons s'il en est digne, 595 S'il a cette vertu, cette valeur insigne: Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups; Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous; Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête, Et que de sa victoire il couronne sa tête. 600 Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant, S'il daigne s'en servir, être son lieutenant. L'exemple des Romains m'autorise à le faire: Le fameux Scipion le fut bien de son frère; Et lorsqu'Antiochus fut par eux détrôné, 605 Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné. Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Égée, Les restes de l'Asie à nos côtes rangée, Offrent une matière à son ambition....

FLAMINIUS.

Rome prend tout ce reste en sa protection; 610 Et vous n'y pouvez plus étendre vos conquêtes, Sans attirer sur vous d'effroyables tempêtes.

NICOMÈDE.

J'ignore sur ce point les volontés du Roi; Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi, En nous verrons alors l'effet de ces menaces. 615 Vous pouvez cependant faire munir ces places, Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Romains; Et si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène. 620

PRUSIAS.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté[917]: Le rang d'ambassadeur doit être respecté; Et l'honneur souverain qu'ici je vous défère....

NICOMÈDE.

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire[918]. Je ne sais pas répondre autrement pour un roi 625 A qui dessus son trône on veut faire la loi.

PRUSIAS.

Vous m'offensez moi-même en parlant de la sorte[919], Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

NICOMÈDE.

Quoi? je verrai, Seigneur, qu'on borne vos États, Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras, 630 Que de vous menacer on a même l'audace, Et je ne rendrai point menace pour menace! Et je remercierai qui me dit hautement Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunément!

PRUSIAS, à Flaminius.

Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son âge; 635 Le temps et la raison pourront le rendre sage.

NICOMÈDE.

La raison et le temps m'ouvrent assez les yeux, Et l'âge ne fera que me les ouvrir mieux. Si j'avois jusqu'ici vécu comme ce frère, Avec une vertu qui fût imaginaire 640 (Car je l'appelle ainsi quand elle est sans effets; Et l'admiration de tant d'hommes parfaits Dont il a vu dans Rome éclater le mérite, N'est pas grande vertu si l'on ne les imite); Si j'avois donc vécu dans ce même repos 645 Qu'il a vécu dans Rome auprès de ses héros, Elle me laisseroit la Bithynie entière, Telle que de tout temps l'aîné la tient d'un père, Et s'empresseroit moins à le[920] faire régner, Si vos armes sous moi n'avoient su rien gagner. 650 Mais parce qu'elle voit avec la Bithynie Par trois sceptres conquis trop de puissance unie, Il faut la diviser; et dans ce beau projet[921], Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet! Puisqu'il peut la servir à me faire descendre, 655 Il a plus de vertu que n'en eut Alexandre; Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang, Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang. Grâces aux immortels, l'effort de mon courage Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage: 660 Vous pouvez l'en guérir, Seigneur, et promptement; Mais n'exigez d'un fils aucun consentement: Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.

FLAMINIUS.

A ce que je puis voir, vous avez combattu, 665 Prince, par intérêt, plutôt que par vertu. Les plus rares exploits que vous ayez pu faire N'ont jeté qu'un dépôt sur la tête d'un père: Il n'est que gardien de leur illustre prix[922], Et ce n'est que pour vous que vous avez conquis, 670 Puisque cette grandeur à son trône attachée Sur nul autre que vous ne peut être épanchée. Certes, je vous croyois un peu plus généreux: Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux. Scipion, dont tantôt vous vantiez le courage, 675 Ne vouloit point régner sur les murs de Carthage; Et de tout ce qu'il fit pour l'empire romain Il n'en eut que la gloire et le nom d'Africain. Mais on ne voit qu'à Rome une vertu si pure: Le reste de la terre est d'une autre nature. 680 Quant aux raisons d'État qui vous font concevoir Que nous craignons en vous l'union du pouvoir, Si vous en consultiez des têtes bien sensées, Elles vous déferoient de ces belles pensées: Par respect pour le Roi je ne dis rien de plus[923]. 685 Prenez quelque loisir de rêver là-dessus; Laissez moins de fumée à vos feux militaires, Et vous pourrez avoir des visions plus claires.

NICOMÈDE.

Le temps pourra donner quelque décision Si la pensée est belle, ou si c'est vision. 690 Cependant....

FLAMINIUS.

Cependant, si vous trouvez des charmes A pousser plus avant la gloire de vos armes, Nous ne la bornons point; mais comme il est permis Contre qui que ce soit de servir ses amis, Si vous ne le savez, je veux bien vous l'apprendre, 695 Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre[924]. Au reste, soyez sûr que vous posséderez Tout ce qu'en votre cœur déjà vous dévorez: Le Pont sera pour vous avec la Galatie, Avec la Cappadoce, avec la Bithynie. 700 Ce bien de vos aïeux, ces prix de votre sang, Ne mettront point Attale en votre illustre rang; Et puisque leur partage est pour vous un supplice, Rome n'a pas dessein de vous faire injustice. Ce prince régnera sans rien prendre sur vous. 705

(A Prusias.)

La reine d'Arménie a besoin d'un époux, Seigneur; l'occasion ne peut être plus belle: Elle vit sous vos lois, et vous disposez d'elle.

NICOMÈDE.

Voilà le vrai secret de faire Attale roi, Comme vous l'avez dit, sans rien prendre sur moi. 710 La pièce est délicate, et ceux qui l'ont tissue A de si longs détours font une digne issue. Je n'y réponds qu'un mot, étant sans intérêt. Traitez cette princesse en reine comme elle est: Ne touchez point en elle aux droits du diadème[925], 715 Ou pour les maintenir je périrai moi-même. Je vous en donne avis, et que jamais les rois, Pour vivre en nos États, ne vivent sous nos lois; Qu'elle seule en ces lieux d'elle-même dispose.

PRUSIAS.

N'avez-vous, Nicomède, à lui dire autre chose? 720

NICOMÈDE.

Non, Seigneur, si ce n'est que la Reine, après tout, Sachant ce que je puis, me pousse trop à bout.

PRUSIAS.

Contre elle, dans ma cour, que peut votre insolence?

NICOMÈDE.

Rien du tout, que garder ou rompre le silence. Une seconde fois avisez, s'il vous plaît, 725 A traiter Laodice en reine comme elle est: C'est moi qui vous en prie.

SCÈNE IV.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARASPE.

FLAMINIUS.

Eh quoi! toujours obstacle?

PRUSIAS.

De la part d'un amant ce n'est pas grand miracle. Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès[926], Pense bien de son cœur nous empêcher l'accès; 730 Mais il faut que chacun suive sa destinée. L'amour entre les rois ne fait pas l'hyménée, Et les raisons d'État, plus fortes que ses nœuds, Trouvent bien les moyens d'en éteindre les feux.

FLAMINIUS.

Comme elle a de l'amour, elle aura du caprice. 735

PRUSIAS.

Non, non: je vous réponds, Seigneur, de Laodice; Mais enfin elle est reine, et cette qualité Semble exiger de nous quelque civilité[927]. J'ai sur elle après tout une puissance entière; Mais j'aime à la cacher sous le nom de prière. 740 Rendons-lui donc visite, et comme ambassadeur, Proposez cet hymen vous-même à sa grandeur. Je seconderai Rome, et veux vous introduire. Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne vous peut nuire[928]. Allons de sa réponse à votre compliment 745 Prendre l'occasion de parler hautement.

FIN DU SECOND ACTE.

[897] L'édition de 1692 a changé Sire en Seigneur.

[898] Var. De ce qu'on pourroit craindre est un puissant remède. (1651-56)

[899] Var. (Des héros tels que lui ne sauroient obéir.) Par ce lâche devoir ses hauts faits se ternissent. ARASPE. (C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:) Ces jeunes cœurs enflés du bruit de leurs combats. (1651-56)

[900] Var. Sire, et ce qu'en tout autre il faudroit arrêter. (1651-60)

[901] Var. Si je ne le dois craindre, au moins j'en dois rougir; Et la confusion dont je me sens couvrir Me ramène aussitôt cette vue importune. (1651-56)

[902] «Araspe semble avoir dicté à Mathan sa maxime:

Est-ce aux rois à garder cette lente justice? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

(Athalie, acte II, scène V.)»

(Note de M. Naudet.)

[903] Var. Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en doive craindre. (1651-60)

[904] Var. La Cappadoce est vôtre et le trône d'Arsace; Vos ordres par ma main vous ont mis en sa place, Et je viens rendre grâce à mon père et mon roi. (1651-56)

[905] «Voltaire ne devrait-il pas à une réminiscence ces vers de Sémiramis, (acte I, scène 1):

Elle laissa tomber de son char de victoire Sur mon front jeune encore un rayon de sa gloire?»

(Note de M. Naudet.)

[906] Var. Qui ne craindra jamais une si dure loi. (1651-56)

[907] Var. Et les chemins ouverts par nos derniers combats Font qu'après ce bonheur tout son peuple soupire. (1651-56)

[908] Var. Je n'ai garde à son rang de faire cet outrage (1651 et 52 A.)

[909] Var. Et n'en veux point douter, puisque vous me le dites. (1651-56)

[910] Var. C'est votre intérêt seul que cette affaire touche. NICOM. Et pour le vôtre seul je veux ouvrir la bouche. (1651-56)

[911] Var. Qui vous partage en vie aspire à votre mort. (1651-56)

[912] L'édition de 1692 ajoute ici: à Prusias.

[913]Var. Je fus son écolier, et je le tiens à gloire. (1651-56)

[914] Voyez ci-dessus, p. 525, note 890.--«Il n'est pas encore dans l'exactitude historique que ce soit par un Flaminius qu'Annibal ait commencé à triompher de Rome. La journée de Trasimène avait été précédée par les batailles du Tésin et de la Trébie.» (Palissot.)

[915] Var. N'offensez plus les morts. (1651)

[916] «Ces deux vers sont du nombre de ceux que les comédiens avaient corrigés.» (Voltaire.)--Lekain, dont les Observations sont postérieures au commentaire de Voltaire qu'il cite, met ici: «Et toutes les vertus....» C'était là probablement la correction déjà pratiquée par les comédiens, car dans un autre endroit il adopte un changement (voyez ci-dessus, p. 527, note 2) signalé par Voltaire comme provenant d'eux. Ce passage n'avait rien du reste qui choquât les contemporains, et Mlle de Scudéry l'avait trouvé si fort à son gré qu'elle l'avait imité. En effet, dans le Grand Cyrus, au tome X (p. 1354), dont l'achevé d'imprimer porte la date du 13 septembre 1653, Cyrus répond à la cruelle Thomiris, qui essaye une dernière fois de le détacher de Mandane: «Vous avez une grande beauté, un grand esprit, un grand cœur et mille grandes qualités, qui font que toute mon ennemie que vous êtes, j'ai encore de l'estime pour vous.» Je dois ce curieux rapprochement à M. Gandar, professeur suppléant d'éloquence française a la Faculté des lettres de Paris, qui m'a ainsi plus d'une fois fait part du fruit de ses lectures.

[917] Var. Prince, vous abusez enfin de ma bonté. (1651-56)

[918] L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:

Ou laissez-moi parler, ou bien faites-moi taire.

Voyez le vers 366, et la note qui s'y rapporte.

[919] Var. Vous m'offencez. NICOM. Autant que Rome vous honore. PRUS. Quoi? vous continuez à m'offenser encore! (1651-56)

[920] Var. Les éditions de 1663-82 donnent, par erreur évidemment, la, au lieu de le.

[921] Var. Il la faut diviser; et dans ce beau projet. (1651-56)

[922] Var. Vous n'avez fait le Roi que garde de leur prix. (1651-64)

[923] Var. Pour le respect du Roi je ne dis rien de plus. (1651-64)

[924] Var. Et vous en donne avis de peur de vous surprendre. (1651 et 52 A.)

[925] Var. Ne touchez point en elle aux droits de diadème. (1651-60)

[926] Var. Cet esprit arrogant, et fier de ses succès. (1651-56)

[927] Var. Semble exiger de nous quelque formalité. Quoique j'aye sur elle une puissance entière, J'en cache les effets sous le nom de prière. (1651-56)

[928] Var. Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne nous peut nuire. (1651-63)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

PRUSIAS, FLAMINIUS, LAODICE.

PRUSIAS.

Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes, Sa perte vous devroit donner quelques alarmes: Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps.

LAODICE.

J'observerai, Seigneur, ces avis importants; 750 Et si jamais je règne, on verra la pratique D'une si salutaire et noble politique.

PRUSIAS.

Vous vous mettez fort mal au chemin de régner.

LAODICE.

Seigneur, si je m'égare, on peut me l'enseigner.

PRUSIAS.

Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire 755 Plus d'estime d'un roi qui vous tient lieu de père.

LAODICE.

Vous verriez qu'à tous deux je rends ce que je doi[929], Si vous vouliez mieux voir ce que c'est qu'être roi. Recevoir ambassade en qualité de reine, Ce seroit à vos yeux faire la souveraine, 760 Entreprendre sur vous, et dedans votre État Sur votre autorité commettre un attentat: Je la refuse donc, Seigneur, et me dénie L'honneur qui ne m'est dû que dans mon Arménie. C'est là que sur mon trône avec plus de splendeur 765 Je puis honorer Rome en son ambassadeur, Faire réponse en reine, et comme le mérite Et de qui l'on me parle, et qui m'en sollicite. Ici c'est un métier que je n'entends pas bien, Car hors de l'Arménie enfin je ne suis rien; 770 Et ce grand nom de reine ailleurs ne m'autorise[930] Qu'à n'y voir point de trône à qui je sois soumise, A vivre indépendante, et n'avoir en tous lieux Pour souverains que moi, la raison, et les Dieux.

PRUSIAS.

Ces Dieux, vos souverains, et le Roi votre père, 775 De leur pouvoir sur vous m'ont fait dépositaire; Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois Ce que c'est en tous lieux que la raison des rois. Pour en faire l'épreuve allons en Arménie: Je vais vous y remettre en bonne compagnie; 780 Partons; et dès demain, puisque vous le voulez, Préparez-vous à voir vos pays désolés; Préparez-vous à voir par toute votre terre Ce qu'ont de plus affreux les fureurs de la guerre, Des montagnes de morts[931], des rivières de sang. 785

LAODICE.

Je perdrai mes États et garderai mon rang; Et ces vastes malheurs où mon orgueil me jette Me feront votre esclave et non votre sujette: Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité[932].

PRUSIAS.

Nous ferons bien changer ce courage indompté[933]; 790 Et quand vos yeux, frappés de toutes ces misères, Verront Attale assis au trône de vos pères, Alors peut-être, alors vous le prierez en vain Que pour y remonter il vous donne la main.

LAODICE.

Si jamais jusque-là votre guerre m'engage, 795 Je serai bien changée et d'âme et de courage. Mais peut-être, Seigneur vous n'irez pas si loin: Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin; Ils vous inspireront, ou trouveront un homme Contre tant de héros que vous prêtera Rome. 800

PRUSIAS.

Sur un présomptueux vous fondez votre appui; Mais il court à sa perte, et vous traîne avec lui. Pensez-y bien, Madame, et faites-vous justice: Choisissez d'être reine, ou d'être Laodice; Et pour dernier avis que vous aurez de moi, 805 Si vous voulez régner, faites Attale roi. Adieu.

SCÈNE II.

FLAMINIUS, LAODICE.

FLAMINIUS.

Madame, enfin une vertu parfaite....

LAODICE.

Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite; Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter, Qu'ici je ne la dois ni la veux écouter[934]. 810

FLAMINIUS.

Et je vous parle aussi, dans ce péril extrême, Moins en ambassadeur qu'en homme qui vous aime, Et qui touché du sort que vous vous préparez, Tâche à rompre le cours des maux où vous courez. J'ose donc comme ami vous dire en confidence 815 Qu'une vertu parfaite a besoin de prudence, Et doit considérer, pour son propre intérêt, Et les temps où l'on vit, et les lieux où l'on est. La grandeur de courage en une âme royale N'est sans cette vertu qu'une vertu brutale, 820 Que son mérite aveugle, et qu'un faux jour d'honneur Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur[935], Qu'elle-même se livre à ce qu'elle doit craindre, Ne se fait admirer que pour se faire plaindre, Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir: «J'avois droit de régner, et n'ai su m'en servir.» Vous irritez un roi dont vous voyez l'armée Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée; Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.

LAODICE.

Je ne sais si l'honneur eut jamais un faux jour, 830 Seigneur; mais je veux bien vous répondre en amie. Ma prudence n'est pas tout à fait endormie; Et sans examiner par quel destin jaloux La grandeur de courage est si mal avec vous, Je veux vous faire voir que celle que j'étale 835 N'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale; Que si j'ai droit au trône, elle s'en veut servir, Et sait bien repousser qui me le veut ravir. Je vois sur la frontière une puissante armée, Comme vous l'avez dit, à vaincre accoutumée; 840 Mais par quelle conduite, et sous quel général? Le Roi, s'il s'en fait fort, pourroit s'en trouver mal; Et s'il vouloit passer de son pays au nôtre, Je lui conseillerois de s'assurer d'une autre. Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États[936], 845 Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas. Seigneur, dans sa cour même, et hors de l'Arménie, La vertu trouve appui contre la tyrannie. Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat Font sur le bien public les maximes d'État: 850 Il connoît Nicomède, il connoît sa marâtre, Il en sait, il en voit la haine opiniâtre; Il voit la servitude où le Roi s'est soumis, Et connoît d'autant mieux les dangereux amis[937]. Pour moi, que vous croyez au bord du précipice, 855 Bien loin de mépriser Attale par caprice, J'évite les mépris qu'il recevroit de moi, S'il tenoit de ma main la qualité de roi. Je le regarderois comme une âme commune, Comme un homme mieux né pour une autre fortune, Plus mon sujet qu'époux, et le nœud conjugal Ne le tireroit pas de ce rang inégal. Mon peuple à mon exemple en feroit peu d'estime. Ce seroit trop, Seigneur, pour un cœur magnanime: Mon refus lui fait grâce, et malgré ses desirs, 865 J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.

FLAMINIUS.

Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine: Sur l'armée et la cour je vous vois souveraine; Le Roi n'est qu'une idée, et n'a de son pouvoir Que ce que par pitié vous lui laissez avoir. 870 Quoi? même vous allez jusques à faire grâce! Après cela, Madame, excusez mon audace; Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix: Recevoir ambassade est encor de vos droits; Ou si ce nom vous choque ailleurs qu'en Arménie, 875 Comme simple Romain souffrez que je vous die Qu'être allié de Rome, et s'en faire un appui, C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui; Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; 880 Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de son ami; Qu'Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque Que tous ceux dont le front ose en porter la marque; Et qu'enfin....

LAODICE.

Il suffit; je vois bien ce que c'est: 885 Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plaît; Mais si de leurs États Rome à son gré dispose, Certes pour son Attale elle fait peu de chose; Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner A mendier pour lui devroit moins s'obstiner. 890 Pour un prince si cher sa réserve m'étonne[938]; Que ne me l'offre-t-elle avec une couronne? C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet, Moi qui tiendrois un roi pour un indigne objet, S'il venoit par votre ordre, et si votre alliance 895 Souilloit entre ses mains la suprême puissance. Ce sont des sentiments que je ne puis trahir: Je ne veux point de rois qui sachent obéir; Et puisque vous voyez mon âme toute entière, Seigneur, ne perdez plus menace ni prière. 900

FLAMINIUS.

Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement? Madame, encore un coup, pensez-y mûrement: Songez mieux ce qu'est Rome et ce qu'elle peut faire; Et si vous vous aimez, craignez de lui déplaire. Carthage étant détruite, Antiochus défait, 905 Rien de nos volontés ne peut troubler l'effet: Tout fléchit sur la terre, et tout tremble sur l'onde; Et Rome est aujourd'hui la maîtresse du monde.

LAODICE.

La maîtresse du monde! Ah! vous me feriez peur, S'il ne s'en falloit pas l'Arménie et mon cœur, 910 Si le grand Annibal n'avoit qui lui succède, S'il ne revivoit pas au prince Nicomède, Et s'il n'avoit laissé dans de si dignes mains L'infaillible secret de vaincre les Romains. Un si vaillant disciple aura bien le courage 915 D'en mettre jusqu'au bout les leçons en usage: L'Asie en fait l'épreuve, où trois sceptres conquis Font voir en quelle école il en a tant appris. Ce sont des coups d'essai, mais si grands que peut-être Le Capitole a droit d'en craindre un coup de maître[939], 920 Et qu'il ne puisse un jour....

FLAMINIUS.

Ce jour est encor loin, Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haut en bas renversent les profanes, Et que même au sortir de Trébie et de Cannes, Son ombre épouvanta votre grand Annibal. 925 Mais le voici, ce bras à Rome si fatal[940].

SCÈNE III.

NICOMÈDE, LAODICE, FLAMINIUS.

NICOMÈDE.

Ou Rome à ses agents donne un pouvoir bien large, Ou vous êtes bien long à faire votre charge.

FLAMINIUS.

Je sais quel est mon ordre, et si j'en sors ou non, C'est à d'autres qu'à vous que j'en rendrai raison. 930

NICOMÈDE.

Allez-y donc, de grâce, et laissez à ma flamme Le bonheur à son tour d'entretenir Madame: Vous avez dans son cœur fait de si grands progrès, Et vos discours pour elle ont de si grands attraits, Que sans de grands efforts je n'y pourrai détruire 935 Ce que votre harangue y vouloit introduire.

FLAMINIUS.

Les malheurs où la plonge une indigne amitié Me faisoient lui donner un conseil par pitié.

NICOMÈDE.

Lui donner de la sorte un conseil charitable, C'est être ambassadeur et tendre et pitoyable. 940 Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés, Madame?

FLAMINIUS.

Ah! c'en est trop; et vous vous emportez.

NICOMÈDE.

Je m'emporte?

FLAMINIUS.

Sachez qu'il n'est point de contrée Où d'un ambassadeur la dignité sacrée....

NICOMÈDE.

Ne nous vantez plus tant son rang et sa splendeur: 945 Qui fait le conseiller n'est plus ambassadeur; Il excède sa charge, et lui-même y renonce. Mais dites-moi, Madame, a-t-il eu sa réponse?

LAODICE.

Oui, Seigneur.

NICOMÈDE.

Sachez donc que je ne vous prends plus Que pour l'agent d'Attale, et pour Flaminius; 950 Et si vous me fâchiez, j'ajouterois peut-être Que pour l'empoisonneur d'Annibal, de mon maître. Voilà tous les honneurs que vous aurez de moi: S'ils ne vous satisfont, allez vous plaindre au Roi.

FLAMINIUS.

Il me fera justice, encor qu'il soit bon père, 955 Ou Rome à son refus se la saura bien faire.

NICOMÈDE.

Allez de l'un et l'autre embrasser les genoux.

FLAMINIUS.

Les effets répondront. Prince, pensez à vous.

SCÈNE IV.

NICOMÈDE, LAODICE.

NICOMÈDE.

Cet avis est plus propre à donner à la Reine. Ma générosité cède enfin à sa haine: 960 Je l'épargnois assez pour ne découvrir pas Les infâmes projets de ses assassinats; Mais enfin on m'y force, et tout son crime éclate. J'ai fait entendre au Roi Zénon et Métrobate; Et comme leur rapport a de quoi l'étonner, 965 Lui-même il prend le soin de les examiner[941].

LAODICE.

Je ne sais pas, Seigneur, quelle en sera la suite; Mais je ne comprends point toute cette conduite, Ni comme à cet éclat la Reine vous contraint. Plus elle vous doit craindre, et moins elle vous craint; Et plus vous la pouvez accabler d'infamie, Plus elle vous attaque en mortelle ennemie.

NICOMÈDE.

Elle prévient ma plainte, et cherche adroitement A la faire passer pour un ressentiment; Et ce masque trompeur de fausse hardiesse 975 Nous déguise sa crainte et couvre sa foiblesse.

LAODICE.

Les mystères de cour souvent sont si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés. Lorsque vous n'étiez point ici pour me défendre, Je n'avois contre Attale aucun combat à rendre; 980 Rome ne songeoit point à troubler notre amour: Bien plus, on ne vous souffre ici que ce seul jour, Et dans ce même jour Rome, en votre présence, Avec chaleur pour lui presse mon alliance. Pour moi, je ne vois goutte en ce raisonnement, 985 Qui n'attend point le temps de votre éloignement, Et j'ai devant les yeux toujours quelque nuage Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage. Le roi chérit sa femme, il craint Rome; et pour vous, S'il ne voit vos hauts faits d'un œil un peu jaloux[942], 990 Du moins, à dire tout, je ne saurois vous taire Qu'il est trop bon mari pour être assez bon père. Voyez quel contre-temps Attale prend ici! Qui l'appelle avec nous? quel projet? quel souci? Je conçois mal, Seigneur, ce qu'il faut que j'en pense; Mais j'en romprai le coup, s'il y faut ma présence. Je vous quitte.

SCÈNE V.

NICOMÈDE, ATTALE, LAODICE.

ATTALE.

Madame, un si doux entretien N'est plus charmant pour vous quand j'y mêle le mien.

LAODICE.

Votre importunité, que j'ose dire extrême, Me peut entretenir en un autre moi-même: 1000 Il connoît tout mon cœur, et répondra pour moi, Comme à Flaminius il a fait pour le Roi.

SCÈNE VI.

NICOMÈDE, ATTALE[943].

ATTALE.

Puisque c'est la chasser, Seigneur, je me retire.

NICOMÈDE.

Non, non; j'ai quelque chose aussi bien à vous dire, Prince. J'avois mis bas, avec le nom d'aîné, 1005 L'avantage du trône où je suis destiné; Et voulant seul ici défendre ce que j'aime, Je vous avois prié de l'attaquer de même, Et de ne mêler point surtout dans vos desseins Ni le secours du Roi, ni celui des Romains. 1010 Mais ou vous n'avez pas la mémoire fort bonne, Ou vous n'y mettez rien de ce qu'on vous ordonne.

ATTALE.

Seigneur, vous me forcez à m'en souvenir mal, Quand vous n'achevez pas de rendre tout égal: Vous vous défaites bien de quelques droits d'aînesse; Mais vous défaites-vous du cœur de la Princesse, De toutes les vertus qui vous en font aimer, Des hautes qualités qui savent tout charmer, De trois sceptres conquis, du gain de six batailles, Des glorieux assauts de plus de cent murailles? 1020 Avec de tels seconds rien n'est pour vous douteux. Rendez donc la Princesse égale entre nous deux: Ne lui laissez plus voir ce long amas de gloire Qu'à pleines mains sur vous a versé la victoire; Et faites qu'elle puisse oublier une fois 1025 Et vos rares vertus, et vos fameux exploits; Ou contre son amour, contre votre vaillance, Souffrez Rome et le Roi dedans l'autre balance: Le peu qu'ils ont gagné vous fait assez juger Qu'ils n'y mettront jamais qu'un contre-poids léger.

NICOMÈDE.

C'est n'avoir pas perdu tout votre temps à Rome, Que vous savoir ainsi défendre en galant homme: Vous avez de l'esprit, si vous n'avez du cœur.

SCÈNE VII.

ARSINOÉ, NICOMÈDE, ATTALE, ARASPE.

ARASPE.

Seigneur, le Roi vous mande.

NICOMÈDE.

Il me mande?

ARASPE.

Oui, Seigneur. ARSINOÉ.

Prince, la calomnie est aisée à détruire. 1035

NICOMÈDE.

J'ignore à quel sujet vous m'en venez instruire, Moi qui ne doute point de cette vérité, Madame.

ARSINOÉ.

Si jamais vous n'en aviez douté, Prince, vous n'auriez pas, sous l'espoir qui vous flatte, Amené de si loin Zénon et Métrobate. 1040

NICOMÈDE.

Je m'obstinois, Madame, à tout dissimuler; Mais vous m'avez forcé de les faire parler.

ARSINOÉ.

La vérité les force, et mieux que vos largesses. Ces hommes du commun tiennent mal leurs promesses: Tous deux en ont plus dit qu'ils n'avoient résolu[944]. 1045

NICOMÈDE.

J'en suis fâché pour vous, mais vous l'avez voulu.

ARSINOÉ.

Je le veux bien encore, et je n'en suis fâchée Que d'avoir vu par là votre vertu tachée, Et qu'il faille ajouter à vos titres d'honneur La noble qualité de mauvais suborneur. 1050

NICOMÈDE.

Je les ai subornés contre vous à ce conte[945]?

ARSINOÉ.

J'en ai le déplaisir, vous en aurez la honte.

NICOMÈDE.

Et vous pensez par là leur ôter tout crédit?

ARSINOÉ.

Non, Seigneur: je me tiens à ce qu'ils en ont dit.

NICOMÈDE.

Qu'ont-ils dit qui vous plaise, et que vous vouliez croire?

ARSINOÉ.

Deux mots de vérité qui vous comblent de gloire.

NICOMÈDE.

Peut-on savoir de vous ces deux mots importants?

ARASPE.

Seigneur, le Roi s'ennuie, et vous tardez longtemps.

ARSINOÉ.

Vous les saurez de lui, c'est trop le faire attendre.

NICOMÈDE.

Je commence, Madame, enfin à vous entendre: 1060 Son amour conjugal, chassant le paternel, Vous fera l'innocente, et moi le criminel. Mais....

ARSINOÉ.

Achevez, Seigneur; ce mais, que veut-il dire?

NICOMÈDE.

Deux mots de vérité qui font que je respire.

ARSINOÉ.

Peut-on savoir de vous ces deux mots importants? 1065

NICOMÈDE.

Vous les saurez du Roi, je tarde trop longtemps[946].

SCÈNE VIII.

ARSINOÉ, ATTALE.

ARSINOÉ.

Nous triomphons, Attale; et ce grand Nicomède Voit quelle digne issue à ses fourbes succède. Les deux accusateurs que lui-même a produits, Que pour l'assassiner je dois avoir séduits, 1070 Pour me calomnier subornés par lui-même, N'ont su bien soutenir un si noir stratagème. Tous deux m'ont accusée, et tous deux avoué L'infâme et lâche tour qu'un prince m'a joué. Qu'en présence des rois les vérités sont fortes! 1075 Que pour sortir d'un cœur elles trouvent de portes! Qu'on en voit le mensonge aisément confondu! Tous deux vouloient me perdre, et tous deux l'on perdu.

ATTALE.

Je suis ravi de voir qu'une telle imposture Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure; 1080 Mais pour l'examiner et bien voir ce que c'est, Si vous pouviez vous mettre un peu hors d'intérêt, Vous ne pourriez jamais sans un peu de scrupule, Avoir pour deux méchants une âme si crédule. Ces perfides tous deux se sont dits aujourd'hui 1085 Et subornés par vous, et subornés par lui: Contre tant de vertus, contre tant de victoires, Doit-on quelque croyance à des âmes si noires? Qui se confesse traître est indigne de foi.

ARSINOÉ.

Vous êtes généreux, Attale, et je le voi, 1090 Même de vos rivaux la gloire vous est chère.

ATTALE.

Si je suis son rival, je suis aussi son frère[947]; Nous ne sommes qu'un sang, et ce sang dans mon cœur A peine à le passer pour calomniateur.

ARSINOÉ.

Et vous en avez moins à me croire assassine, 1095 Moi dont la perte est sûre, à moins que sa ruine?

ATTALE.

Si contre lui j'ai peine à croire ces témoins, Quand ils vous accusoient je les croyois bien moins[948]. Votre vertu, Madame, est au-dessus du crime. Souffrez donc que pour lui je garde un peu d'estime: 1100 La sienne dans la cour lui fait mille jaloux, Dont quelqu'un a voulu le perdre auprès de vous; Et ce lâche attentat n'est qu'un trait de l'envie Qui s'efforce à noircir une si belle vie. Pour moi, si par soi-même on peut juger d'autrui, 1105 Ce que je sens[949] en moi, je le présume en lui. Contre un si grand rival j'agis à force ouverte, Sans blesser son honneur, sans pratiquer sa perte. J'emprunte du secours, et le fais hautement; Je crois qu'il n'agit pas moins généreusement, 1110 Qu'il n'a que les desseins où sa gloire l'invite, Et n'oppose à mes vœux que son propre mérite.

ARSINOÉ.

Vous êtes peu du monde, et savez mal la cour.

ATTALE.

Est-ce autrement qu'en prince on doit traiter l'amour?

ARSINOÉ.

Vous le traitez, mon fils, et parlez en jeune homme. 1115

ATTALE.

Madame, je n'ai vu que des vertus à Rome.

ARSINOÉ.

Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois Quelles vertus il faut à la suite des rois. Cependant, si le Prince est encor votre frère, Souvenez-vous aussi que je suis votre mère; 1120 Et malgré les soupçons que vous avez conçus, Venez savoir du Roi ce qu'il croit là-dessus.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[929] Var. Vous verrez qu'à tous deux je rends ce que je doi, Si vous voulez mieux voir ce que c'est qu'être roi. (1651 et 52 A.)

[930] Var. Tout ce qu'au nom de reine ailleurs le ciel permette, C'est la gloire d'y vivre et n'être point sujette, D'y régner sur soi-même, et n'avoir en tous lieux. (1651-56)

[931] Voyez tome IV, p. 27, note 3.

[932] Var. Ma vie est en vos mains, et non ma dignité. (1651)

[933] Var. Nous verrons bien changer ce courage indompté. (1651-56)

[934] Var. Que je ne dois ici ni ne veux l'écouter. (1651-56)

[935] Var. Jette en un tel divorce avecque le bonheur. (1651-56)

[936] Var. Je vis dedans sa cour, je suis dans ses États. (1651-56)

[937] Var. Et connoît d'autant mieux ses dangereux amis. (1651 et 55 A.)

[938] Var. Si son intention pour ce prince est si bonne. (1651-56)

[939] «Coup d'essai, coup de maître, figure employée dans le Cid (acte II, scène II, vers 410), et qu'il ne faudrait pas imiter souvent.» (Voltaire.)

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

[940] «N'y aurait-il pas ici une réminiscence détournée de ces vers de Silius Italicus (livre XI, vers 345 et 346):

Cannas et Trebiam ante oculos Trasymenaque busta, Et Pauli stare ingentem miraberis umbram?»

(Note de M. Naudet.)

[941] Var. Lui-même prend le soin de les examiner. (1651-56)

[942] Var. Le bruit de votre nom ne le rend pas jaloux, Je n'ose le penser; mais je ne puis vous taire. (1651-56)

[943]: Par une erreur singulière, les éditions de 1660-68 portent en tête de cette scène, ARASPE, pour ATTALE.

[944] Var. Tous deux avoient plus dit qu'ils n'avoient résolu. (1656)

[945] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[946] Il y a ici comme un souvenir du dialogue qui termine la scène III de l'acte II du Menteur, et où Alcippe et Clarice se disent tour à tour l'un à l'autre, pour excuse et pour raison de leur refus, que «le père va descendre.»

[947] Var. Si je suis son rival, Madame, il est mon frère. (1651 et 52 A.)

[948] Var. Quand ils font contre vous je les crois beaucoup moins. (1651-56)

[949] L'édition de 1656 porte, par erreur, suis, pour sens.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE

PRUSIAS, ARSINOÉ[950], ARASPE.

PRUSIAS.

Faites venir le Prince, Araspe.

(Araspe rentre.)

Et vous, Madame, Retenez des soupirs dont vous me percez l'âme. Quel besoin d'accabler mon cœur de vos douleurs, 1125 Quand vous y pouvez tout sans le secours des pleurs? Quel besoin que ces pleurs prennent votre défense? Douté-je de son crime ou de votre innocence? Et reconnoissez-vous que tout ce qu'il m'a dit Par quelque impression ébranle mon esprit? 1130

ARSINOÉ.

Ah! Seigneur, est-il rien qui répare l'injure Que fait à l'innocence un moment d'imposture? Et peut-on voir mensonge assez tôt avorté Pour rendre à la vertu toute sa pureté? Il en reste toujours quelque indigne mémoire 1135 Qui porte une souillure à la plus haute gloire. Combien, en votre cour est-il de médisants? Combien le Prince a-t-il d'aveugles partisans, Qui sachant une fois qu'on m'a calomniée, Croiront que votre amour m'a seul justifiée? 1140 Et si la moindre tache en demeure à mon nom[951], Si le moindre du peuple en conserve un soupçon, Suis-je digne de vous, et de telles alarmes Touchent-elles trop peu pour mériter mes larmes?

PRUSIAS.

Ah! c'est trop de scrupule, et trop mal présumer 1145 D'un mari qui vous aime et qui vous doit aimer. La gloire est plus solide après la calomnie, Et brille d'autant mieux qu'elle s'en vit ternie. Mais voici Nicomède, et je veux qu'aujourd'hui....

SCÈNE II.

PRUSIAS, ARSINOÉ, NICOMÈDE, ARASPE, GARDES,

ARSINOÉ.

Grâce, grâce, Seigneur, à notre unique appui! 1150 Grâce à tant de lauriers en sa main si fertiles! Grâce à ce conquérant, à ce preneur de villes! Grâce....

NICOMÈDE.

De quoi, Madame? est-ce d'avoir conquis Trois sceptres, que ma perte expose à votre fils? D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie, 1155 Que même votre Rome en a pris jalousie? D'avoir trop soutenu la majesté des rois? Trop rempli[952] votre cour du bruit de mes exploits? Trop du grand Annibal pratiqué les maximes? S'il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes: 1160 Les voilà tous, Madame; et si vous y joignez D'avoir cru des méchants par quelque autre gagnés, D'avoir une âme ouverte, une franchise entière, Qui dans leur artifice a manqué de lumière, C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour 1165 Qu'au milieu d'une armée et loin de votre cour, Qui n'a que la vertu de son intelligence[953], Et vivant sans remords marche sans défiance.

ARSINOÉ.

Je m'en dédis, Seigneur: il n'est point criminel. S'il m'a voulu noircir d'un opprobre éternel, 1170 Il n'a fait qu'obéir à la haine ordinaire Qu'imprime à ses pareils le nom de belle-mère. De cette aversion son cœur préoccupé M'impute tous les traits dont il se sent frappé. Que son maître Annibal, malgré la foi publique, 1175 S'abandonne aux fureurs d'une terreur panique; Que ce vieillard confie et gloire et liberté Plutôt au désespoir qu'à l'hospitalité: Ces terreurs, ces fureurs sont de mon artifice. Quelque appas[954] que lui-même il trouve en Laodice, 1180 C'est moi qui fais qu'Attale a des yeux comme lui; C'est moi qui force Rome à lui servir d'appui; De cette seule main part tout ce qui le blesse; Et pour venger ce maître et sauver sa maîtresse, S'il a tâché, Seigneur, de m'éloigner de vous, 1185 Tout est trop excusable en un amant jaloux. Ce foible et vain effort ne touche point mon âme. Je sais que tout mon crime est d'être votre femme; Que ce nom seul l'oblige à me persécuter; Car enfin, hors de là, que peut-il m'imputer? 1190 Ma voix, depuis dix ans qu'il commande une armée, A-t-elle refusé d'enfler sa renommée? Et lorsqu'il l'a fallu puissamment secourir, Que la moindre longueur l'auroit laissé périr, Quel autre a mieux pressé les secours nécessaires? 1195 Qui l'a mieux dégagé de ses destins contraires? A-t-il eu près de vous un plus soigneux agent Pour hâter les renforts et d'hommes et d'argent? Vous le savez, Seigneur, et pour reconnoissance, Après l'avoir servi de toute ma puissance, 1200 Je vois qu'il a voulu me perdre auprès de vous; Mais tout est excusable en un amant jaloux: Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS.

Ingrat! que peux-tu dire?

NICOMÈDE.

Que la Reine a pour moi des bontés que j'admire. Je ne vous dirai point que ces puissants secours 1205 Dont elle a conservé mon honneur et mes jours, Et qu'avec tant de pompe à vos yeux elle étale, Travailloient par ma main à la grandeur d'Attale; Que par mon propre bras elle amassoit pour lui, Et préparoit dès lors ce qu'on voit aujourd'hui: 1210 Par quelques sentiments qu'elle aye été poussée, J'en laisse le ciel juge, il connoît sa pensée; Il sait pour mon salut comme elle a fait des vœux; Il lui rendra justice, et peut-être à tous deux. Cependant, puisqu'enfin l'apparence est si belle, 1215 Elle a parlé pour moi, je dois parler pour elle, Et pour son intérêt vous faire souvenir Que vous laissez longtemps deux méchants à punir. Envoyez Métrobate et Zénon au supplice. Sa gloire attend de vous ce digne[955] sacrifice: 1220 Tous deux l'ont accusée; et s'ils s'en sont dédits Pour la faire innocente et charger votre fils, Ils n'ont rien fait pour eux, et leur mort est trop juste Après s'être joués d'une personne auguste. L'offense une fois faite à ceux de notre rang 1225 Ne se répare point que par des flots de sang: On n'en fut jamais quitte ainsi pour s'en dédire. Il faut sous les tourments que l'imposture expire; Ou vous exposeriez tout votre sang royal A la légèreté d'un esprit déloyal. 1230 L'exemple est dangereux et hasarde nos vies, S'il met en sûreté de telles calomnies.

ARSINOÉ.

Quoi? Seigneur, les punir de la sincérité Qui soudain, dans leur bouche a mis la vérité, Qui vous a contre moi sa fourbe découverte, 1235 Qui vous rend votre femme et m'arrache à ma perte, Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrêt, Et couvrir tout cela de mon seul intérêt! C'est être trop adroit, Prince, et trop bien l'entendre.

PRUSIAS.

Laisse là Métrobate, et songe à te défendre: 1240 Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.

NICOMÈDE.

M'en purger! moi, Seigneur! vous ne le croyez pas[956]! Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte, Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir, 1245 Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir[957]. Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée; Venir, le bras levé, la tirer de vos mains, Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains, 1250 Et fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l'Arménie, C'est ce que pourroit faire un homme tel que moi, S'il pouvoit se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe n'est le jeu que des petites âmes, 1255 Et c'est là proprement le partage des femmes. Punissez donc, Seigneur, Métrobate et Zénon; Pour la Reine ou pour moi, faites-vous-en raison. A ce dernier moment la conscience presse; Pour rendre compte aux Dieux tout respect humain cesse; Et ces esprits légers, approchant des abois, Pourroient bien se dédire une seconde fois.

ARSINOÉ.

Seigneur....

NICOMÈDE.

Parlez, Madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppose; Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas 1265 Ils auroient des remords qui ne vous plairoient pas.

ARSINOÉ.

Vous voyez à quel point sa haine m'est cruelle: Quand je le justifie, il me fait criminelle; Mais sans doute, Seigneur, ma présence l'aigrit, Et mon éloignement remettra son esprit; 1270 Il rendra quelque calme à son cœur magnanime, Et lui pourra sans doute épargner plus d'un crime. Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection, Ni que pour garantir la personne d'Attale, 1275 Vous partagiez entre eux la puissance royale; Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin, C'étoit sans mon aveu, je n'en ai pas besoin. Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre, Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre; 1280 Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.

PRUSIAS.

Ah! Madame.

ARSINOÉ.

Oui, Seigneur, cette heure infortunée Par vos[958] derniers soupirs clora ma destinée; Et puisque ainsi jamais il ne sera mon roi, 1285 Qu'ai-je à craindre de lui? que peut-il contre moi? Tout ce que je demande en faveur de ce gage, De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage, C'est que chez les Romains il retourne achever Des jours que dans leur sein vous fîtes élever; 1290 Qu'il retourne y traîner, sans péril et sans gloire, De votre amour pour moi l'impuissante mémoire. Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux; Et n'appréhendez point Rome ni sa vengeance; 1295 Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance: Il sait tous les secrets du fameux Annibal, De ce héros à Rome en tous lieux si fatal, Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage Qu'en tire Antiochus, et qu'en reçut Carthage. 1300 Je me retire donc, afin qu'en liberté Les tendresses du sang pressent votre bonté; Et je ne veux plus voir ni qu'en votre présence Un prince que j'estime indignement m'offense, Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux 1305 Contre un fils si vaillant et si digne de vous.

SCÈNE III.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE[959].

PRUSIAS.

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche; Mais donnons quelque chose à Rome, qui se plaint, Et tâchons d'assurer la Reine, qui te craint. 1310 J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle; Et je ne veux pas voir cette haine éternelle, Ni que des sentiments que j'aime à voir durer Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature, 1315 Être père et mari dans cette conjoncture....

NICOMÈDE.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi? Ne soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS.

Et que dois-je être?

NICOMÈDE.

Roi. Reprenez hautement ce noble caractère. Un véritable roi n'est ni mari ni père; 1320 Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez; Rome vous craindra plus que vous ne la craignez. Malgré cette puissance et si vaste et si grande[960], Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende, Combien en me perdant elle espère gagner, 1325 Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.

PRUSIAS.

Je règne donc, ingrat! puisque tu me l'ordonnes: Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes. Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi: Je ne suis plus ton père, obéis à ton roi. 1330

NICOMÈDE.

Si vous étiez aussi le roi de Laodice, Pour l'offrir à mon choix avec quelque justice, Je vous demanderois le loisir d'y penser; Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l'offenser, J'obéirai, Seigneur, sans répliques frivoles, 1335 A vos intentions, et non à vos paroles. A ce frère si cher transportez tous mes droits, Et laissez Laodice en liberté du choix. Voilà quel est le mien.

PRUSIAS.

Quelle bassesse d'âme, Quelle fureur t'aveugle en faveur d'une femme[961]? 1340 Tu la préfères, lâche! à ces prix glorieux Que ta valeur unit au bien de tes aïeux! Après cette infamie es-tu digne de vivre?

NICOMÈDE.

Je crois que votre exemple est glorieux à suivre: Ne préférez-vous pas une femme à ce fils 1345 Par qui tous ces États aux vôtres sont unis?

PRUSIAS.

Me vois-tu renoncer pour elle au diadème?

NICOMÈDE.

Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-même? Que cédé-je à mon frère en cédant vos États? Ai-je droit d'y prétendre avant votre trépas? 1350 Pardonnez-moi ce mot, il est fâcheux à dire, Mais un monarque enfin comme un autre homme expire; Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi, Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi. Seigneur, nous n'avons pas si grande ressemblance, Qu'il faille de bons yeux pour y voir différence; Et ce vieux droit d'aînesse est souvent si puissant, Que pour remplir un trône il rappelle un absent. Que si leurs sentiments se règlent sur les vôtres, Sous le joug de vos lois j'en ai bien rangé d'autres; 1360 Et dussent vos Romains en être encor jaloux, Je ferai bien pour moi ce que j'ai fait pour vous.

PRUSIAS.

J'y donnerai bon ordre.

NICOMÈDE.

Oui, si leur artifice De votre sang par vous se fait un sacrifice; Autrement vos États à ce prince livrés 1365 Ne seront en ses mains qu'autant que vous vivrez. Ce n'est point en secret que je vous le déclare; Je le dis à lui-même, afin qu'il s'y prépare: Le voilà qui m'entend.

PRUSIAS.

Va, sans verser mon sang, Je saurai bien, ingrat! l'assurer en ce rang; 1370 Et demain....

SCÈNE IV.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ATTALE, FLAMINIUS, ARASPE, GARDES.

FLAMINIUS.

Si pour moi vous êtes en colère, Seigneur, je n'ai reçu qu'une offense légère: Le sénat en effet pourra s'en indigner; Mais j'ai quelques amis qui sauront le gagner[962].

PRUSIAS.

Je lui ferai raison; et dès demain Attale 1375 Recevra de ma main la puissance royale: Je le fais roi de Pont, et mon seul héritier[963]; Et quant à ce rebelle, à ce courage fier, Rome entre vous et lui jugera de l'outrage; Je veux qu'au lieu d'Attale il lui serve d'otage; 1380 Et pour l'y mieux conduire, il vous sera donné, Sitôt qu'il aura vu son frère couronné.

NICOMÈDE.

Vous m'envoirez à Rome!

PRUSIAS.

On t'y fera justice. Va, va lui demander ta chère Laodice.

NICOMÈDE.

J'irai, j'irai, Seigneur, vous le voulez ainsi; 1385 Et j'y serai plus roi que vous n'êtes ici.

FLAMINIUS.

Rome sait vos hauts faits, et déjà vous adore.

NICOMÈDE.

Tout beau, Flaminius! je n'y suis pas encore: La route en est mal sûre, à tout considérer[964], Et qui m'y conduira pourra bien s'égarer. 1390

PRUSIAS.

Qu'on le ramène, Araspe, et redoublez sa garde. Toi, rends grâces à Rome, et sans cesse regarde Que comme son pouvoir est la source du tien, En perdant son appui tu ne seras plus rien. Vous, Seigneur, excusez si, me trouvant en peine[965] De quelques déplaisirs que m'a fait voir la Reine, Je vais l'en consoler, et vous laisse avec lui. Attale, encore un coup, rends grâce à ton appui.

SCÈNE V.

FLAMINIUS, ATTALE.

ATTALE.

Seigneur, que vous dirai-je après des avantages[966] Qui sont même trop grands pour les plus grands courages! Vous n'avez point de borne, et votre affection Passe votre promesse et mon ambition. Je l'avouerai pourtant, le trône de mon père Ne fait pas le bonheur que plus je considère: Ce qui touche mon cœur, ce qui charme mes sens, 1405 C'est Laodice acquise à mes vœux innocents. La qualité de roi qui me rend digne d'elle....

FLAMINIUS.

Ne rendra pas son cœur à vos vœux moins rebelle.

ATTALE.

Seigneur, l'occasion fait un cœur différent: D'ailleurs, c'est l'ordre exprès de son père mourant; Et par son propre aveu la reine d'Arménie Est due à l'héritier du roi de Bithynie.

FLAMINIUS.

Ce n'est pas loi pour elle; et reine comme elle est, Cet ordre, à bien parler, n'est que ce qu'il lui plaît[967]. Aimeroit-elle en vous l'éclat d'un diadème[968] 1415 Qu'on vous donne aux dépens d'un grand prince qu'elle aime? En vous qui la privez d'un si cher protecteur? En vous qui de sa chute êtes l'unique auteur?

ATTALE.

Ce prince hors d'ici, Seigneur, que fera-t-elle? Qui contre Rome et nous soutiendra sa querelle? 1420 Car j'ose me promettre encor votre secours.

FLAMINIUS.

Les choses quelquefois prennent un autre cours; Pour ne vous point flatter, je n'en veux pas répondre.

ATTALE.

Ce seroit bien, Seigneur, de tout point me confondre, Et je serois moins roi qu'un objet de pitié, 1425 Si le bandeau royal m'ôtoit votre amitié. Mais je m'alarme trop, et Rome est plus égale: N'en avez-vous pas l'ordre?

FLAMINIUS.

Oui, pour le prince Attale, Pour un homme en son sein nourri dès le berceau; Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau[969]. 1430

ATTALE.

Il faut ordre nouveau! Quoi? se pourroit-il faire[970] Qu'à l'œuvre de ses mains Rome devînt contraire? Que ma grandeur naissante y fît quelques jaloux?

FLAMINIUS.

Que présumez-vous, Prince? et que me dites-vous?

ATTALE.

Vous-même dites-moi comme il faut que j'explique 1435 Cette inégalité de votre république.

FLAMINIUS.

Je vais vous l'expliquer, et veux bien vous guérir D'une erreur dangereuse où vous semblez courir. Rome, qui vous servoit auprès de Laodice, Pour vous donner son trône eût fait une injustice: 1440 Son amitié pour vous lui faisoit cette loi; Mais par d'autres moyens elle vous a fait roi; Et le soin de sa gloire à présent la dispense De se porter pour vous à cette violence. Laissez donc cette reine en pleine liberté, 1445 Et tournez vos desirs de quelque autre côté. Rome de votre hymen prendra soin elle-même.

ATTALE.

Mais s'il arrive enfin que Laodice m'aime?

FLAMINIUS.

Ce seroit mettre encor Rome dans le hasard Que l'on crût artifice ou force de sa part: 1450 Cet hymen jetteroit une ombre sur sa gloire. Prince, n'y pensez plus, si vous m'en pouvez croire; Ou si de mes conseils vous faites peu d'état, N'y pensez plus du moins sans l'aveu du sénat.

ATTALE.

A voir quelle froideur à tant d'amour succède, Rome ne m'aime pas: elle hait Nicomède; Et lorsqu'à mes desirs elle a feint d'applaudir, Elle a voulu le perdre et non pas m'agrandir.

FLAMINIUS.

Pour ne vous faire pas de réponse trop rude[971] Sur ce beau coup d'essai de votre ingratitude, 1460 Suivez votre caprice, offensez vos amis: Vous êtes souverain, et tout vous est permis; Mais puisqu'enfin ce jour vous doit faire connoître Que Rome vous a fait ce que vous allez être, Que perdant son appui vous ne serez plus rien, 1465 Que le Roi vous l'a dit, souvenez-vous-en bien.

SCÈNE VI.

ATTALE.

Attale, étoit-ce ainsi que régnoient tes ancêtres? Veux-tu le nom de roi pour avoir tant de maîtres? Ah! ce titre à ce prix déjà m'est importun: S'il nous en faut avoir, du moins n'en ayons qu'un. 1470 Le ciel nous l'a donné trop grand, trop magnanime, Pour souffrir qu'aux Romains il serve de victime. Montrons-leur hautement que nous avons des yeux, Et d'un si rude joug affranchissons ces lieux[972]. Puisqu'à leurs intérêts tout ce qu'ils font s'applique, Que leur vaine amitié cède à leur politique, Soyons à notre tour de leur grandeur jaloux, Et comme ils font pour eux faisons aussi pour nous.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[950] «Arsinoé joue précisément le rôle de la femme du malade imaginaire, et Prusias celui du malade qui croit sa femme.» (Voltaire.)

[951] Var. Que si la moindre tache en demeure à mon nom. (1651-56)

[952] Les éditions de 1654 et de 1656 portent: «Tout rempli,» pour «Trop rempli.»

[953] Var. Qui ne sait qu'aller droit, ne craint que le tonnerre, Et n'a jamais appris que les ruses de guerre. (1651-56)

[954] Voyez tome I, p. 148, note 3, et le Lexique.

[955] L'édition de 1692 a changé digne en noble.

[956] «Ce vers est beau, noble, convenable au caractère et à la situation; il fait voir tous les défauts précédents.» (Voltaire.)--«Ce vers est si beau que Voltaire s'en est ressouvenu dans Œdipe (acte III, scène II), en faisant dire par Philoctète à Jocaste:

Qui? moi, de tels forfaits! moi, des assassinats! Et que de votre époux.... Vous ne le croyez pas!»

(Palissot.)

[957] Var. Où sa gloire se sauve à l'ombre de pouvoir. (1651-56)

[958] Th. Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent mes, au lieu de vos.

[959] Var. PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE, GARDES. (1651-60)

[960] Var. Elle qui vous menace, elle qui vous gourmande, Voyez-vous pas déjà comme elle m'appréhende? (1651-56)

[961] Var. Quelle fureur t'aveugle en vertu d'une femme? (1651 et 52 A.)

[962] Var. Mais j'ai quelques amis qui le sauront gagner. (1651-56)

[963] Var. Je le fais roi du Pont, et mon seul héritier. (1651 et 52 A.)

[964] Var. Le voyage est si long qu'avant que d'arriver, Qui le commence bien peut le mal achever. (PRUS. Qu'on le ramène [964-a], Araspe, et redoublez sa garde.) ATT. Seigneur.... PRUS. Rends grâce à Rome, et sans cesse regarde. (1651-56)

[964-a] L'édition de 1652 A, porte seule ramène, pour remène.

[965] Var. Mais excusez, Seigneur, si me trouvant en peine. (1651-56)

[966] Var. Seigneur, que vous dirai-je après tant d'avantages, Qu'ils sont même trop grands pour les plus grands courages? (1651 et 52 A.)

[967] Var. Cet ordre, cet aveu, n'est que ce qu'il lui plaît. (1651-56)

[968] Var. D'ailleurs, aimeroit-elle en vous un diadème. (1651-64)

[969] Var. Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau. (1651 et 52 A.)

[970] Var. Il faut ordre nouveau! Se pourroit-il bien faire (1651-56)

[971] Var. Pour ne vous faire pas des réponses trop rudes Sur ces beaux coups d'essai de nos ingratitudes. (1651-56)

[973] Var. Pour les connoître mal j'ai trop vécu chez eux. A leurs seuls intérêts tout ce qu'ils font s'applique, Toute leur amitié cède à leur politique. (1651-56) Var. Et d'un si pesant joug affranchissons ces lieux. (1660-64)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARSINOÉ, ATTALE.

ARSINOÉ.

J'ai prévu ce tumulte, et n'en vois rien à craindre: Comme un moment l'allume, un moment peut l'éteindre, Et si l'obscurité laisse croître ce bruit, Le jour dissipera les vapeurs de la nuit. Je me fâche bien moins qu'un peuple se mutine, Que de voir que ton cœur dans son amour s'obstine, Et d'une indigne ardeur lâchement embrasé 1485 Ne rend point de mépris à qui t'a méprisé. Venge-toi d'une ingrate, et quitte une cruelle, A présent que le sort t'a mis au-dessus d'elle. Son trône, et non ses yeux, avoit dû te charmer: Tu vas régner sans elle; à quel propos l'aimer? 1490 Porte, porte ce cœur à de plus douces chaînes. Puisque te voilà roi, l'Asie a d'autres reines, Qui loin de te donner des rigueurs à souffrir[973], T'épargneront bientôt la peine de t'offrir.

ATTALE.

Mais, Madame....

ARSINOÉ.

Eh bien! soit, je veux qu'elle se rende: Prévois-tu les malheurs qu'ensuite j'appréhende? Sitôt que d'Arménie elle t'aura fait roi, Elle t'engagera dans sa haine pour moi. Mais, ô Dieux! pourra-t-elle y borner sa vengeance? Pourras-tu dans son lit dormir en assurance[974]? 1500 Et refusera-t-elle à son ressentiment Le fer ou le poison pour venger son amant? Qu'est-ce qu'en sa fureur une femme n'essaie?

ATTALE.

Que de fausses raisons pour me cacher la vraie! Rome, qui n'aime pas à voir un puissant roi, 1505 L'a craint en Nicomède, et le craindroit en moi[975]. Je ne dois plus prétendre à l'hymen d'une reine, Si je ne veux déplaire à notre souveraine; Et puisque la fâcher ce seroit me trahir, Afin qu'elle me souffre, il vaut mieux obéir. 1510 Je sais par quels moyens sa sagesse profonde S'achemine à grands pas à l'empire du monde. Aussitôt qu'un État devient un peu trop grand, Sa chute doit guérir l'ombrage qu'elle en prend. C'est blesser les Romains que faire une conquête, 1515 Que mettre trop de bras sous une seule tête; Et leur guerre est trop juste, après cet attentat Que fait sur leur grandeur un tel crime d'État. Eux, qui pour gouverner sont les premiers des hommes, Veulent que sous leur ordre on soit ce que nous sommes, Veulent sur tous les rois un si haut ascendant Que leur empire seul demeure indépendant. Je les connois, Madame, et j'ai vu cet ombrage Détruire Antiochus et renverser Carthage. De peur de choir comme eux, je veux bien m'abaisser, Et cède à des raisons que je ne puis forcer. D'autant plus justement mon impuissance y cède, Que je vois qu'en leurs mains on livre Nicomède. Un si grand ennemi leur répond de ma foi; C'est un lion tout prêt à déchaîner sur moi. 1530

ARSINOÉ.

C'est de quoi je voulois vous faire confidence; Mais vous me ravissez d'avoir cette prudence. Le temps pourra changer; cependant prenez soin D'assurer des jaloux dont vous avez besoin.

SCÈNE II.

FLAMINIUS, ARSINOÉ, ATTALE.

ARSINOÉ.

Seigneur, c'est remporter une haute victoire 1535 Que de rendre un amant capable de me croire: J'ai su le ramener aux termes du devoir, Et sur lui la raison a repris son pouvoir.

FLAMINIUS.

Madame, voyez donc si vous serez capable De rendre également ce peuple raisonnable. 1540 Le mal croît; il est temps d'agir de votre part, Ou quand vous le voudrez, vous le voudrez trop tard. Ne vous figurez plus que ce soit le confondre Que de le laisser faire et ne lui point répondre. Rome autrefois a vu de ces émotions, 1545 Sans embrasser jamais vos résolutions. Quand il falloit calmer toute une populace, Le sénat n'épargnoit promesse ni menace, Et rappeloit par là son escadron mutin Et du mont Quirinal et du mont Aventin, 1550 Dont il l'auroit vu faire une horrible descente, S'il eût traité longtemps sa fureur d'impuissante Et l'eût abandonnée à sa confusion, Comme vous semblez faire en cette occasion.

ARSINOÉ.

Après ce grand exemple en vain on délibère: 1555 Ce qu'a fait le sénat montre ce qu'il faut faire; Et le Roi... Mais il vient.

SCÈNE III.

PRUSIAS, ARSINOÉ, FLAMINIUS, ATTALE.

PRUSIAS.

Je ne puis plus douter, Seigneur, d'où vient le mal que je vois éclater: Ces mutins ont pour chefs les gens de Laodice.

FLAMINIUS.

J'en avois soupçonné déjà son artifice. 1560

ATTALE.

Ainsi votre tendresse et vos soins sont payés!

FLAMINIUS.

Seigneur, il faut agir; et si vous m'en croyez....

SCÈNE IV.

PRUSIAS, ARSINOÉ, FLAMINIUS, ATTALE, CLÉONE.

CLÉONE.

Tout est perdu, Madame, à moins d'un prompt remède: Tout le peuple à grands cris demande Nicomède; Il commence lui-même à se faire raison, 1565 Et vient de déchirer Métrobate et Zénon.

ARSINOÉ.

Il n'est donc plus à craindre, il a pris ses victimes: Sa fureur sur leur sang va consumer ses crimes; Elle s'applaudira de cet illustre effet, Et croira Nicomède amplement satisfait. 1570

FLAMINIUS.

Si ce désordre étoit sans chefs et sans conduite, Je voudrois, comme vous, en craindre moins la suite: Le peuple par leur mort pourroit s'être adouci; Mais un dessein formé ne tombe pas ainsi: Il suit toujours son but jusqu'à ce qu'il l'emporte; 1575 Le premier sang versé rend sa fureur plus forte; Il l'amorce, il l'acharne, il en éteint l'horreur, Et ne lui laisse plus ni pitié ni terreur.

SCÈNE V.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE, ARASPE.

ARASPE.

Seigneur, de tous côtés le peuple vient en foule; De moment en moment votre garde s'écoule; 1580 Et suivant les discours qu'ici même j'entends, Le Prince entre mes mains ne sera pas longtemps; Je n'en puis plus répondre.

PRUSIAS.

Allons, allons le rendre, Ce précieux objet d'une amitié si tendre. Obéissons, Madame, à ce peuple sans foi, 1585 Qui las de m'obéir, en veut faire son roi; Et du haut d'un balcon, pour calmer la tempête, Sur ses nouveaux sujets faisons voler sa tête[976].

ATTALE.

Ah! Seigneur.

PRUSIAS.

C'est ainsi qu'il lui sera rendu: A qui le cherche ainsi, c'est ainsi qu'il est dû. 1590

ATTALE.

Ah! Seigneur, c'est tout perdre, et livrer à sa rage Tout ce qui de plus près touche votre courage; Et j'ose dire ici que Votre Majesté[977] Aura peine elle-même à trouver sûreté.

PRUSIAS.

Il faut donc se résoudre à tout ce qu'il m'ordonne, 1595 Lui rendre Nicomède avecque ma couronne: Je n'ai point d'autre choix; et s'il est le plus fort, Je dois à son idole ou mon sceptre ou la mort.

FLAMINIUS.

Seigneur, quand ce dessein auroit quelque justice, Est-ce à vous d'ordonner que ce prince périsse? 1600 Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis? C'est l'otage de Rome, et non plus votre fils: Je dois m'en souvenir, quand son père l'oublie. C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie; J'en dois compte au sénat, et n'y puis consentir. 1605 Ma galère est au port toute prête à partir; Le palais y répond par la porte secrète: Si vous le voulez perdre, agréez ma retraite; Souffrez que mon départ fasse connoître à tous Que Rome a des conseils plus justes et plus doux; 1610 Et ne l'exposez pas à ce honteux outrage De voir à ses yeux même immoler son otage.

ARSINOÉ.

Me croirez-vous, Seigneur, et puis-je m'expliquer?

PRUSIAS.

Ah! rien de votre part ne sauroit me choquer[978]: Parlez.

ARSINOÉ.

Le ciel m'inspire un dessein dont j'espère 1615 Et satisfaire Rome et ne vous pas déplaire. S'il est prêt à partir, il peut en ce moment Enlever avec lui son otage aisément: Cette porte secrète ici nous favorise; Mais pour faciliter d'autant mieux l'entreprise, 1620 Montrez-vous à ce peuple, et flattant son courroux, Amusez-le du moins à débattre avec vous: Faites-lui perdre temps, tandis qu'en assurance La galère s'éloigne avec son espérance; S'il force le palais, et ne l'y trouve plus, 1625 Vous ferez comme lui le surpris, le confus; Vous accuserez Rome, et promettrez vengeance Sur quiconque sera de son intelligence. Vous envoierez après, sitôt qu'il sera jour, Et vous lui donnerez l'espoir d'un prompt retour, 1630 Où mille empêchements que vous ferez vous-même Pourront de toutes parts aider au stratagème. Quelque aveugle transport qu'il témoigne aujourd'hui, Il n'attentera rien tant qu'il craindra pour lui, Tant qu'il présumera son effort inutile. 1635 Ici la délivrance en paroît trop facile; Et s'il l'obtient, Seigneur, il faut fuir vous et moi: S'il le voit à sa tête, il en fera son roi; Vous le jugez vous-même.

PRUSIAS.

Ah! j'avouerai, Madame, Que le ciel a versé ce conseil dans votre âme. 1640 Seigneur, se peut-il voir rien de mieux concerté?

FLAMINIUS.

Il vous assure et vie, et gloire, et liberté; Et vous avez d'ailleurs Laodice en otage; Mais qui perd temps ici perd tout son avantage.

PRUSIAS.

Il n'en faut donc plus perdre: allons-y de ce pas. 1645

ARSINOÉ.

Ne prenez avec vous qu'Araspe et trois soldats: Peut-être un plus grand nombre auroit quelque infidèle. J'irai chez Laodice, et m'assurerai d'elle. Attale, où courez-vous?

ATTALE.

Je vais de mon côté De ce peuple mutin amuser la fierté. 1650 A votre stratagème en ajouter quelque autre.

ARSINOÉ.

Songez que ce n'est qu'un que mon sort et le vôtre, Que vos seuls intérêts me mettent en danger.

ATTALE.

Je vais périr, Madame, ou vous en dégager.

ARSINOÉ.

Allez donc. J'aperçois la reine d'Arménie. 1655

SCÈNE VI.

ARSINOÉ, LAODICE, CLÉONE.

ARSINOÉ.

La cause de nos maux doit-elle être impunie?

LAODICE.

Non, Madame; et pour peu qu'elle ait d'ambition, Je vous réponds déjà de sa punition.

ARSINOÉ.

Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine.

LAODICE.

Un peu d'abaissement suffit pour une reine: 1660 C'est déjà trop de voir son dessein avorté.

ARSINOÉ.

Dites, pour châtiment de sa témérité, Qu'il lui faudroit du front tirer le diadème[979].

LAODICE.

Parmi les généreux il n'en va pas de même: Ils savent oublier quand ils ont le dessus, 1665 Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.

ARSINOÉ.

Ainsi qui peut vous croire aisément se contente!

LAODICE.

Le ciel ne m'a pas fait l'âme plus violente.

ARSINOÉ.

Soulever des sujets contre leur souverain, Leur mettre à tous le fer et la flamme en la main, 1670 Jusque dans le palais pousser leur insolence, Vous appelez cela fort peu de violence?

LAODICE.

Nous nous entendons mal, Madame; et je le voi, Ce que je dis pour vous, vous l'expliquez pour moi. Je suis hors de souci pour ce qui me regarde; 1675 Et je viens vous chercher pour vous prendre en ma garde, Pour ne hasarder pas en vous la majesté Au manque de respect d'un grand peuple irrité. Faites venir le Roi, rappelez votre Attale, Que je conserve en eux la dignité royale: 1680 Ce peuple en sa fureur peut les connoître mal.

ARSINOÉ.

Peut-on voir un orgueil à votre orgueil égal? Vous, par qui seule ici tout ce désordre arrive; Vous, qui dans ce palais vous voyez ma captive; Vous, qui me répondrez[980] au prix de votre sang 1685 De tout ce qu'un tel crime attente sur mon rang, Vous me parlez encore avec la même audace Que si j'avois besoin de vous demander grâce!

LAODICE.

Vous obstiner, Madame, à me parler ainsi, C'est ne vouloir pas voir que je commande ici, 1690 Que quand il me plaira, vous serez ma victime. Et ne m'imputez point ce grand désordre à crime: Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets Ces cris séditieux sont autant de forfaits; Mais pour moi, qui suis reine, et qui dans nos querelles, Pour triompher de vous, vous ai fait ces rebelles, Par le droit de la guerre il fut toujours permis D'allumer la révolte entre ses ennemis: M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne.

ARSINOÉ.

Je la suis donc, Madame; et quoi qu'il en avienne[981], 1700 Si ce peuple une fois enfonce le palais, C'est fait de votre vie, et je vous le promets.

LAODICE.

Vous tiendrez mal parole, ou bientôt sur ma tombe Tout le sang de vos rois servira d'hécatombe[982]. Mais avez-vous encor parmi votre maison 1705 Quelque autre Métrobate, ou quelque autre Zénon? N'appréhendez-vous point que tous vos domestiques[983] Ne soient déjà gagnés par mes sourdes pratiques? En savez-vous quelqu'un si prêt à se trahir, Si las de voir le jour, que de vous obéir? 1710 Je ne veux point régner sur votre Bithynie: Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie; Et pour voir tout d'un coup vos malheurs terminés, Rendez-moi cet époux qu'en vain vous retenez.

ARSINOÉ.

Sur le chemin de Rome il vous faut l'aller prendre; 1715 Flaminius l'y mène, et pourra vous le rendre: Mais hâtez-vous, de grâce, et faites bien ramer, Car déjà sa galère a pris le large en mer.

LAODICE.

Ah! si je le croyois!...

ARSINOÉ.

N'en doutez point, Madame.

LAODICE.

Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon âme: 1720 Après le coup fatal de cette indignité, Je n'ai plus ni respect ni générosité. Mais plutôt demeurez pour me servir d'otage, Jusqu'à ce que ma main de ses fers le dégage. J'irai jusque dans Rome en briser les liens, 1725 Avec tous vos sujets, avecque tous les miens; Aussi bien Annibal nommoit une folie De présumer la vaincre ailleurs qu'en Italie[984]. Je veux qu'elle me voie au cœur de ses États Soutenir ma fureur d'un million de bras; 1730 Et sous mon désespoir rangeant sa tyrannie....

ARSINOÉ.

Vous voulez donc enfin régner en Bithynie? Et dans cette fureur qui vous trouble aujourd'hui, Le Roi pourra souffrir que vous régniez pour lui?

LAODICE.

J'y régnerai, Madame, et sans lui faire injure. 1735 Puisque le Roi veut bien n'être roi qu'en peinture, Que lui doit importer qui donne ici la loi, Et qui règne pour lui des Romains ou de moi? Mais un second otage entre mes mains se jette.

SCÈNE VII.

ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE.

ARSINOÉ.

Attale, avez-vous su comme ils ont fait retraite? 1740

ATTALE.

Ah! Madame.

ARSINOÉ.

Parlez.

ATTALE.

Tous les Dieux irrités Dans les derniers malheurs nous ont précipités. Le Prince est échappé.

LAODICE.

Ne craignez plus, Madame: La générosité déjà rentre en mon âme.

ARSINOÉ.

Attale, prenez-vous plaisir à m'alarmer? 1745

ATTALE.

Ne vous flattez point tant que de le présumer. Le malheureux Araspe, avec sa foible escorte, L'avoit déjà conduit à cette fausse porte; L'ambassadeur de Rome étoit déjà passé, Quand dans le sein d'Araspe un poignard enfoncé 1750 Le jette aux pieds du Prince. Il s'écrie, et sa suite, De peur d'un pareil sort, prend aussitôt la fuite.

ARSINOÉ.

Et qui dans cette porte a pu le poignarder?

ATTALE.

Dix ou douze soldats qui sembloient la garder. Et ce prince....

ARSINOÉ.

Ah! mon fils, qu'il est partout de traîtres! Qu'il est peu de sujets fidèles à leurs maîtres! Mais de qui savez-vous un désastre si grand?

ATTALE.

Des compagnons d'Araspe, et d'Araspe mourant. Mais écoutez encor ce qui me désespère. J'ai couru me ranger auprès du Roi mon père; 1760 Il n'en étoit plus temps: ce monarque étonné A ses frayeurs déjà s'étoit abandonné, Avoit pris un esquif pour tâcher de rejoindre Ce Romain, dont l'effroi peut-être n'est pas moindre.

SCÈNE VIII.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE.

PRUSIAS.

Non, non; nous revenons l'un et l'autre en ces lieux Défendre votre gloire, ou mourir à vos yeux.

ARSINOÉ.

Mourons, mourons, Seigneur, et dérobons nos vies A l'absolu pouvoir des fureurs ennemies; N'attendons pas leur ordre, et montrons-nous jaloux De l'honneur qu'ils auroient à disposer de nous. 1770

LAODICE.

Ce désespoir, Madame, offense un si grand homme Plus que vous n'avez fait en l'envoyant à Rome: Vous devez le connoître; et puisqu'il a ma foi, Vous devez présumer qu'il est digne de moi. Je le désavouerois, s'il n'étoit magnanime, 1775 S'il manquoit à remplir l'effort de mon estime, S'il ne faisoit paraître un cœur toujours égal. Mais le voici: voyez si je le connois mal.

SCÈNE IX.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARSINOÉ, LAODICE, FLAMINIUS, ATTALE, CLÉONE.

NICOMÈDE.

Tout est calme, Seigneur: un moment de ma vue A soudain apaisé la populace émue. 1780

PRUSIAS.

Quoi? me viens-tu braver jusque dans mon palais, Rebelle?

NICOMÈDE.

C'est un nom que je n'aurai jamais. Je ne viens point ici montrer à votre haine Un captif insolent d'avoir brisé sa chaîne: Je viens en bon sujet vous rendre le repos 1785 Que d'autres intérêts troubloient mal à propos. Non que je veuille à Rome imputer quelque crime: Du grand art de régner elle suit la maxime; Et son ambassadeur ne fait que son devoir, Quand il veut entre nous partager le pouvoir[985]. 1790 Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne: Rendez-moi votre amour, afin qu'elle vous craigne; Pardonnez à ce peuple un peu trop de chaleur Qu'à sa compassion a donné mon malheur; Pardonnez un forfait qu'il a cru nécessaire, 1795 Et qui ne produira qu'un effet salutaire. Faites-lui grâce aussi, madame, et permettez Que jusques au tombeau j'adore vos bontés. Je sais par quels motifs vous m'êtes si contraire: Votre amour maternel veut voir régner mon frère; 1800 Et je contribuerai moi-même à ce dessein, Si vous pouvez souffrir qu'il soit roi de ma main. Oui, l'Asie à mon bras offre encor des conquêtes; Et pour l'en couronner mes mains sont toutes prêtes: Commandez seulement, choisissez en quels lieux, 1805 Et j'en apporterai la couronne à vos yeux.

ARSINOÉ.

Seigneur, faut-il si loin pousser votre victoire, Et qu'ayant en vos mains et mes jours et ma gloire, La haute ambition d'un si puissant vainqueur Veuille encor triompher jusque dedans mon cœur? 1810 Contre tant de vertu je ne puis le défendre[986]; Il est impatient lui-même de se rendre. Joignez cette conquête à trois sceptres conquis, Et je croirai gagner en vous un second fils.

PRUSIAS.

Je me rends donc aussi, Madame; et je veux croire 1815 Qu'avoir un fils si grand est ma plus grande gloire. Mais parmi les douceurs qu'enfin nous recevons, Faites-nous savoir, Prince, à qui nous vous devons[987].

NICOMÈDE.

L'auteur d'un si grand coup m'a caché son visage; Mais il m'a demandé mon diamant pour gage, 1820 Et me le doit ici rapporter dès demain.

ATTALE.

Le voulez-vous, Seigneur, reprendre de ma main?

NICOMÈDE.

Ah! laissez-moi toujours à cette digne marque Reconnoître en mon sang un vrai sang de monarque. Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux, 1825 C'est le libérateur d'un sang si précieux. Mon frère, avec mes fers vous en brisez bien d'autres: Ceux du Roi, de la Reine, et les siens et les vôtres. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'État?

ATTALE.

Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat; 1830 Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la préoccuper par ce foible service; Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi, Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi. Mais, Madame....

ARSINOÉ.

Il suffit: voilà le stratagème 1835 Que vous m'aviez promis pour moi contre moi-même.

(A Nicomède.)

Et j'ai l'esprit, Seigneur, d'autant plus satisfait, Que mon sang rompt le cours du mal que j'avois fait.

NICOMÈDE, à Flaminius.

Seigneur, à découvert, toute âme généreuse D'avoir notre amitié doit se tenir heureuse; 1840 Mais nous n'en voulons plus avec ces dures lois Qu'elle jette toujours sur la tête des rois: Nous vous la demandons hors de la servitude, Ou le nom d'ennemi nous semblera moins rude.

FLAMINIUS, à Nicomède.

C'est de quoi le sénat pourra délibérer; 1845 Mais cependant pour lui j'ose vous assurer, Prince, qu'à ce défaut vous aurez son estime, Telle que doit l'attendre un cœur si magnanime; Et qu'il croira se faire un illustre ennemi, S'il ne vous reçoit pas pour généreux ami. 1850

PRUSIAS.

Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices, Préparons à demain de justes sacrifices; Et demandons aux Dieux, nos dignes souverains, Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[973] Var. Qui n'auront point pour toi de rigueurs à souffrir, Et t'offriront les vœux que tu lui vas offrir. (1651-56)

[974] Var. Pourras-tu dans son sein dormir en assurance? (1651-56)

[975] Var. Le craint en Nicomède, et le craindroit en moi. (1651-56)

[976] Var. Sur ses nouveaux sujets faire voler sa tête. (1651 et 52 A.)

[977] Var. Flaminius, la Reine, et votre Majesté (Aura peine elle-même à trouver sûreté.) (1651-56).

[978] Var. Ah! rien de votre part ne me sauroit choquer. (1651-56)

[979] Var. Qu'elle mérite perdre et sceptre et diadème. (1651-56)

[980] L'édition de 1682 porte: «Vous, qui me répondez,» au présent. Nous n'avons pas hésité à maintenir le futur, qui est la leçon de toutes les autres éditions, y compris celle de 1692.

[981] Dans les éditions antérieures à 1663: advienne.

[982] Var. Vous verrez une illustre et royale hécatombe. (1651-56)

[983] Var. Et ne craignez-vous point que mes sourdes pratiques Ne vous aient enlevé jusqu'à vos domestiques? (1651-56)

[984] Comparez le discours de Mithridate, dans la pièce de Racine qui porte ce nom (acte III, scène 1):

Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.

[985] Var. Quand il veut entre nous partager ce pouvoir; Mais ne permettez point qu'elle vous y contraigne. (1651-56)

[986] Var. Contre tant de vertu je ne puis le défendre. (1651-56)

[987] Var. Prince, saurons-nous point à qui nous vous devons? (1651-56)

TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.

THÉODORE, VIERGE ET MARTYRE, tragédie chrétienne 1

Notice 3

A Monsieur L. P. C. B. 8

Examen 10

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes de Théodore 15

THÉODORE 17

APPENDICE:

I. Tragédie de Sainte Agnès par le sieur d'Aves. Argument de la présente tragédie 101

II. Vita S. virginis Theodoræ et Didymi martyris, ex Simeone Metaphraste 103

III. Martyrium S. Theodoræ virginis à S. Ambrosio scriptum, libro secundo de Virginibus 108

HÉRACLIUS, EMPEREUR D'ORIENT, tragédie 113

Notice 115

Lettre de M. Viguier à M. Marty-Laveaux 134

A Monseigneur Seguier, chancelier de France 141

Au lecteur 143

Examen 148

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes d'Héraclius 155

HÉRACLIUS 157

ANDROMÈDE, tragédie 243

Notice 245

DESSEIN DE LA TRAGÉDIE D'ANDROMÈDE 258

APPENDICE: L'Andromède, représentée par la troupe royale au Petit-Bourbon, avec l'explication de ses machines 279

A M. M. M. M. 291

Argument 292

Examen 299

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes d'Andromède 313

ANDROMÈDE 315

DON SANCHE D'ARAGON, comédie héroïque 397

Notice 399

A Monsieur de Zuylichem 404

Argument 411

Examen 414

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes de Don Sanche d'Aragon 417

DON SANCHE D'ARAGON 419

NICOMÈDE, tragédie 495

Notice 497

Au lecteur 501

Examen 505

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes de Nicomède 509

NICOMÈDE 511

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9.

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