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Chapitre 1

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les numéros omis dans l'original sont également omis dans cette version.

[Illustration:

ASSOCIATION des anciens élèves du Lycée LOUIS-LE-GRAND]

LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

TOME VI

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME SIXIÈME

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862

PERTHARITE ROI DES LOMBARDS TRAGÉDIE 1652

NOTICE.

Par suite d'une erreur bien surprenante, Voltaire donne cette pièce comme jouée en 1659[1], quoique l'Achevé d'imprimer de l'édition originale soit du 30 avril 1653 et le privilége du 24 décembre 1651[2], quoique Voltaire lui-même, au titre de l'avis Au lecteur, ajoute ces mots: «imprimé en 1653,» et que les premières lignes de cet avis nous apprennent que la représentation a précédé l'impression. Les frères Parfait, qui analysent huit ouvrages représentés en cette même année 1653, placent Pertharite à l'avant-dernier rang. La date de l'Achevé d'imprimer et l'avis Au lecteur suffisaient encore à prouver que ce classement était défectueux, car ces deux pièces établissaient que Pertharite ne pouvait appartenir qu'au premier quart de l'année. Quoi qu'il en soit, cette date de 1653, adoptée par tous les historiens de notre théâtre[3], paraissait vraisemblable, et nous avions même pensé qu'elle se trouvait confirmée par un témoignage de Chapelain, qu'on ne connaît malheureusement que d'une manière incomplète et détournée[4]: mais toutes les hypothèses disparaissent devant un passage formel de Tallemant des Réaux, dont on n'avait pas encore tiré parti pour l'histoire des ouvrages de Corneille, et qui recule de plus d'un an la date de la première représentation de Pertharite.

«Au carnaval de 1652, dit Tallemant[5], Mme de Montglas fit une plaisante extravagance chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer Pertharite, roi des Lombards, pièce de Corneille, qui n'a pas réussi. Mlle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit qui est à cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point vu l'Amour à la mode, et qu'elle l'aimeroit bien mieux: «Dites-le à la comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte: c'est le fils du président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux comédiens que, quoi qu'il en coûtât, il falloit absolument jouer l'Amour à la mode[6], et les envoya changer d'habits.» L'Historiette, qui ne contient plus rien d'intéressant pour nous, se termine par le récit des réclamations et de la brusque retraite de Mme de Montglas.

Malgré le peu de succès de Pertharite, il y avait, on le voit, des personnes curieuses d'assister à des représentations particulières de cet ouvrage, qui avait si vite disparu de la scène de l'hôtel de Bourgogne[7]: il ne s'y était montré qu'une fois d'après Voltaire[8], que deux suivant la plus commune opinion.

Cette pièce forme un volume in-12 de 6 feuillets et 71 pages, qui a pour titre: PERTHARITE, ROY DES LOMBARDS, tragédie. A Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais. Auec priuilege du Roy. M.DC.LIII. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, au Palais.

Dans l'avis Au lecteur, Corneille se montre tout prêt à renoncer au théâtre; nous verrons dans la Notice d'Œdipe quelles furent les circonstances qui changèrent ses dispositions.

[1] Ce n'est pas là une faute d'impression qui se serait glissée dans le titre de l'édition de Voltaire. Il nous dit à la fin de sa Préface: «L'excellent Racine donna son Andromaque en 1668 (plus exactement: à la fin de 1667), neuf ans après Pertharite.»

[2] Voici la teneur de ce privilége: «Il est permis au Sieur Corneille, Aduocat en nostre Cour de Parlement de Roüen, de faire imprimer par tel Imprimeur qu'il voudra choisir, trois Pieces de Theatre, intitulées, Pertharite, Roy des Lombards, D. Bertran de Cigarral et l'Amour à la mode, pendant le temps et espace de neuf ans, à compter du iour qu'elles seront acheuées d'imprimer.» Ces deux dernières pièces sont des comédies en cinq actes et en vers, composées par Thomas Corneille et représentées, la première en 1650, la deuxième en 1651.

[3] Histoire du Théâtre françois, tome VII, p. 413; Dictionnaire portatif des théâtres, p. 257; Journal du Théâtre françois, tome II, fol. 1003 recto; Bibliothèque du Théâtre françois, tome III, p. 3; Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par M. J. Taschereau, seconde édition, p. 148.

[4] Voyez tome IV, p. 277 et 278.

[5] Tome V, p. 370 et 371.

[6] Voyez ci-dessus, p. 3, note 2.

[7] Tout porte à croire que ce fut à ce théâtre que Pertharite fut représenté; du reste les historiens du théâtre ne se prononcent pas, à l'exception toutefois de l'auteur du Journal du Théâtre françois, qui dit: «La troupe royale de l'hôtel de Bourgogne donna une tragédie nouvelle intitulée Pertharite.» (Folio 1003 recto.)

[8] Voyez le commencement de sa préface de Pertharite.

AU LECTEUR[9].

LA mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit qu'il est temps que je sonne la retraite, et que des préceptes de mon Horace je ne songe plus à pratiquer que celui-ci:

Solve senescentem mature sanus equum, ne Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[10].

Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d'attendre qu'on me le donne tout à fait; et il est juste qu'après vingt années de travail, je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. J'en remporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre françois en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des mœurs: les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles de mon temps y ont beaucoup contribué; et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont pas nui: il en viendra de plus heureux après nous qui le mettront à sa perfection, et achèveront de l'épurer; je le souhaite de tout mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poëme aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière importunité que je vous ferai de cette nature: non que j'en fasse une résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre; mais il y a grande apparence que j'en demeurerai là. Je ne vous dirai rien pour la justification de Pertharite: ce n'est pas ma coutume de m'opposer au jugement du public; mais vous ne serez pas fâché que je vous fasse voir à mon ordinaire les originaux dont j'ai tiré cet événement, afin que vous puissiez séparer le faux d'avec le vrai, et les embellissements de nos feintes d'avec la pureté de l'histoire. Celui qui l'a écrite[11] le premier a été Paul Diacre[12], à la fin de son quatrième livre, et au commencement du cinquième, des Gestes des Lombards; et pour n'y mêler rien du mien, je vous en donne la traduction fidèle[13] qu'en a faite Antoine du Verdier dans ses Diverses leçons[14]; j'y ajoute un mot d'Erycus Puteanus[15], pour quelques circonstances en quoi ils diffèrent, et je le laisse en latin de peur de corrompre la beauté de son langage par la foiblesse de mes expressions. Flavius Blondus, dans son Histoire de la décadence de l'empire romain[16], parle encore de Pertharite; mais comme il le fait chasser de son royaume étant encore enfant, sans nommer Rodelinde[17] qu'à la fin de sa vie, je n'ai pas cru qu'il fût à propos de vous produire un témoin qui ne dit rien de ce que je traite[18].

[9] Cet avis Au lecteur, ainsi que les deux extraits qui le suivent, n'est que dans les éditions antérieures à 1660.

[10] Épitres, livre I, épitre I, vers 8 et 9.--«Sois sage et dételle à temps ton coursier qui vieillit, de peur qu'à la fin il ne fasse une chute ridicule et ne batte piteusement du flanc.»

[11] Dans le recueil de 1656, il y a écrit, sans accord.

[12] Paul, diacre de l'Église d'Aquilée, notaire ou chancelier de Didier, roi des Lombards, naquit, dit-on, vers 740 et mourut vers 790. Son histoire des Lombards, dont parle ici Corneille (de Gestis Longobardorum libri sex), commence à leur sortie de la Scandinavie et finit à la mort de Luitprand en 744.

[13] Il serait plus juste de dire: «la traduction très-libre,» mais au temps de Corneille on ne se faisait pas la même idée qu'aujourd'hui de la fidélité d'une traduction.

[14] Voyez ci-après, p. 8, note 19.

[15] Voyez p. 14, note 37.

[16] Flavio Biondo, né en 1388, mourut à Rome en 1463, laissant plusieurs savants ouvrages qui ont été publiés ensemble à Bâle en 1531. L'ouvrage ici mentionné a pour titre: Historiarum ab inclinatione romani imperii ad annum 1440, decades III, libri XXXI. Il devait embrasser l'histoire générale depuis la chute de l'empire romain jusqu'au temps de l'auteur; mais quand il mourut, il n'en avait écrit que trois décades et le premier livre de la quatrième. C'est au livre ix de la Ire décade qu'il est parlé de Pertharite.

[17] Ce nom est écrit ainsi dans toutes les impressions antérieures à 1668. Les éditions de 1668, 1682 et 1692 ont de même Rodelinde dans l'Examen; mais dans le texte de la pièce, elles donnent généralement, là où le nom n'est pas imprimé en capitales, Rodélinde, avec un accent[17-a].

[17-a] Dans l'examen d'Horace, les éditions de 1668 et de 1862 portent Rodélinde, comme dans le texte de Pertharite.

[18] Voici le passage que Corneille a ici en vue: «Ariperthus moriens duos filios Pertharitum et Gundibertum reliquit successores. Quorum temporibus Longobardi pacem cum Romanis Ravennatibusque et aliis Italiae populis imperio subjectis ubique servaverunt. Sed variis ipsi inter se motibus agitati sunt. Grimoaldus namque beneventanus, Longobardorum dux, ipsos fratres in regni administratione discordes esse intelligens, Romoaldum filium Beneventi ducem instituit, et magnas ducens copias, Papiam venit; qua ex urbe quum Pertharitum puerum regem fugasset, Gundibertum fratrem expulit Mediolano, apud quam urbem ipse a fratre divisus se cœperat continere.» (Blondi Flavii Forliviensis Historiarum ab inclinatione Romanorum imperii decas I, liber IX; édition de Venise, 1483, folio I, III vo.)

ANTOINE DU VERDIER[19],

Livre IV de ses Diverses leçons, chapitre XII.

Pertharite fut fils d'Aripert[20], roy des Lombards, lequel, apres la mort du pere, regna à Milan; et Gondebert, son frere, à Pauie; et estant suruenuë quelque noise et querelle entre les deux freres, Gondebert enuoya Garibalde, duc de Thurin, par deuers Grimoald, comte[21] de Beneuent, capitaine genereux, le priant de le vouloir secourir contre Pertharite, auec promesses de luy donner vne sienne sœur en mariage. Mais Garibalde, vsant de trahison enuers son seigneur, persuada à Grimoald d'y venir pour occuper le royaume, qui par la discorde des freres estoit en fort mauuais estat, et prochain de sa ruïne. Ce qu'entendant Grimoald se despoüilla[22] de sa comté de Beneuent, de laquelle il fit comte son fils, et auec le plus de forces qu'il peust assembler, se mit en chemin pour aller à Pauie; et par toutes les citez où il passa s'acquit plusieurs amis, pour s'en aider à prendre le royaume. Estant arriué à Pauie, et parlé qu'il eut à Gondebert, il le tua par l'intelligence et moyen de Garibalde, et occupa le royaume. Pertharite entendant ces nouuelles, abandonna Rodelinde sa Femme et vn sien petit fils, lesquels Grimoald confina à Beneuent, et s'enfuit et retira vers Cacan, roi des Auariens ou Huns. Grimoald ayant confirmé et establi son royaume à Pauie, entendant que Pertharite s'estoit sauvé vers Cacan, luy enuoya ambassadeurs pour luy faire entendre que s'il gardoit Pertharite en son royaume, il ne iouïroit plus de la paix qu'il auoit eue auec les Lombards, et qu'il auroit un roy pour ennemi. Suiuant laquelle ambassade, le roy des Auariens appela en secret Pertharite, luy disant qu'il allast la part où il voudroit, afin que par luy les Auariens ne tombassent en l'inimitié des Lombards: ce qu'ayant entendu Pertharite, s'en retournant en Italie, vint trouuer Grimoald, soy fiant en sa clemence, et comme il fut pres de la ville de Lodi, il enuoya devant vn sien gentil homme nommé Vnulphe, auquel il se fioit grandement, pour aduertir Grimoald de sa venuë. Vnulphe se presentant au nouueau roy, luy donna aduis comme Pertharite auoit recours à sa bonté, à laquelle il se venoit librement soumettre, s'il lui plaisoit l'accepter. Quoy entendant Grimoald, luy promit et iura de ne faire aucun desplaisir à son maistre, lequel pouuoit venir seurement, quand il voudroit, sur sa foy. Vnulphe ayant rapporté telle response à son seigneur Pertharite, iceluy vint se presenter deuant Grimoald, et se prosterner à ses pieds, lequel le[23] receut gracieusement et le baisa. Quoy fait, Pertharite luy dit: «Ie vous suis seruiteur; et sçachant que vous estes tres-chrestien et ami de pieté, bien que je peusse viure entre les payens, neantmoins, me confiant en vostre douceur et debonnaireté, me suis venu rendre à vos pieds.» Lors Grimoald, vsant de ses sermens accoustumez, luy promit, disant: «Par celuy qui m'a fait naistre, puis que vous auez recours à ma foy, vous ne souffrirez mal aucun en chose qui soit, et donneray ordre que vous pourrez honnestement viure.» Ce dit, luy ayant fait donner vn bon logis, commanda qu'il fust entretenu selon sa qualité, et que toutes choses à luy necessaires lui fussent abondamment baillées. Or comme Pertharite eut prins congé du Roy, et se fut retiré en son logis, aduint que soudain les citoyens de Pauie à grandes trouppes accoururent pour le voir et saluer, comme l'ayans auparauant cognu et honoré. Mais voicy de combien peut nuire vne mauvaise langue. Quelques flateurs et malins, ayans prins garde aux caresses faites par le peuple à Pertharite, vindrent trouver Grimoald, et luy firent entendre que si bien-tost il ne faisoit tuer Pertharite, il estoit en bransle de perdre le royaume et la vie, luy asseurans qu'à cette fin tous ceux de la ville luy faisoyent la cour. Grimoald, homme facile à croire, et bien souuent trop de leger[24], s'estonna aucunement, et atteint de deffiance, ayant mis en oubly sa promesse, s'enflamma[25] subitement de colere, et deslors iura la mort de l'innocent Pertharite, commençant à prendre aduis en soy par quel moyen et en quelle sorte il luy pourroit le lendemain oster la vie, pource que lors estoit trop tard; et à ce soir luy enuoya diuerses sortes de viandes et vins des plus friands en grande abondance pour le faire enyurer, afin que par trop boire et manger, et estant enseueli en vin et à dormir, il ne peust penser aucunement à son salut. Mais vn gentil homme qui auoit iadis esté seruiteur du pere de Pertharite, qui luy portoit de la viande de la part du Roy, baissant la teste sous la table, comme s'il luy eust voulu faire la reuerence et embrasser le genoüil, luy fit sçavoir secrettement que Grimoald auoit deliberé de le faire mourir: dont Pertharite commanda à l'instant à son eschanson qu'il ne luy versast autre breuuage durant le repas qu'vn peu d'eau dans sa couppe d'argent. Tellement qu'estant Pertharite inuité par les courtisans, qui luy presentoient les viandes[26] de diuerses sortes, de faire brindes[27], et ne laisser rien dans sa couppe pour l'amour du Roy; luy, pour l'honneur et reuerence de Grimoald, promettoit de la vuider du tout, et toutesfois ce n'estoit qu'eau qu'il beuuoit. Les gentils hommes et seruiteurs rapporterent à Grimoald comme Pertharite haussoit le gobelet, et beuuoit à sa bonne grace desmesurement; de quoy se resiouyssant Grimoald, dit en riant: «Cet yurongne boiue son saoul seulement, car demain il rendra le vin meslé auec son sang.» Le soir mesme il enuoya ses gardes entourner la maison de Pertharite, afin qu'il ne s'en peust fuyr: lequel, apres qu'il eut souppé, et que tous furent sortis de la chambre, luy demeuré seul auec Vnulphe et le page qui auoit accoustumé le vestir[28], lesquels estoient les deux plus fideles seruiteurs qu'il eust, leur[29] descouurit comme Grimoald auoit entrepris de le faire mourir: pour à quoy obuier, Vnulphe luy chargea[30] sur les espaules les couuertes d'vn lit, vne coutre[31], et vne peau d'ours qui luy couuroit le dos et le visage; et comme si c'eust esté quelque rustique ou faquin[32], commença de grande affection à le chasser à grands coups de baston hors de la chambre, et à luy faire plusieurs outrages et vilenies, tellement que chassé et ainsi battu il se laissoit choir souuent en terre: ce que voyant les gardes de Grimoald qui estoient en sentinelle à l'entour de la maison, demanderent à Vnulphe que c'estoit: «C'est, respondit-il, vn maraud de valet que i'ay, qui, outre mon commandement, m'auoit dressé mon lit en la chambre de cet yurongne Pertharite, lequel est tellement remply de vin qu'il dort comme mort; et partant ie le frappe.» Eux entendans ces paroles, les croyant veritables, se résioüirent tous, et pensans que Pertharite fust vn valet, luy firent place et à Vnulphe, et les laisserent aller. La mesme nuict Pertharite arriua en la ville d'Ast, et de là passa les monts, et vint en France. Or comme il fut sorty, et Vnulphe apres, le fidele page auoit diligemment fermé la porte apres luy, et demeura seul dedans la chambre, là où le lendemain les messagers du Roy vindrent pour mener Pertharite au palais; et ayans frappé à l'huis, le page prioit d'attendre[33], disant: «Pour Dieu ayez pitié de luy, et laissez-le acheuer de dormir; car estant encores lassé du chemin, il dort de profond sommeil.» Ce que luy ayans accordé, le rapporterent à Grimoald, lequel dit que tant mieux, et commanda que quoy que ce fust, on y retournas, et qu'ils l'amenassent: auquel commandement les soldats revindrent heurter de plus fort à l'huis de la chambre, et le page les pria de permettre qu'il reposast encores un peu; mais ils crioyent et tempestoyent de tant plus, disans: «N'aura meshuy dormi assez cet yurongne?» et en vn mesme temps rompirent à coups de pied la porte, et entrez dedans chercherent Pertharite dans le lict; mais ne le trouuans point, demanderent au page où il estoit, lequel leur dit qu'il s'en estoit fuï. Lors ils prindrent le page par les cheueux, et le menerent en grande furie au palais; et comme ils furent deuant le Roy, dirent que Pertharite auoit fait vie[34], à quoy le page auoit tenu la main, dont il meritoit la mort. Grimoald demanda par ordre par quel moyen Pertharite s'estoit sauvé; et le page luy conta le faict de la sorte qu'il estoit aduenu. Grimoald cognoissant la fidelité de ce ieune homme, voulut qu'il fust[35] vn de ses pages, l'exhortant à luy garder celle foy qu'il auoit à Pertharite, luy promettant en outre de luy faire beaucoup de bien. Il fit venir en après Vnulphe deuant luy, auquel il pardonna de mesme, luy recommandant sa foy et sa prudence. Quelques iours apres, il luy demanda s'il ne vouloit pas estre bien-tost auec Pertharite: à quoy Vnulphe auec serment respondit que plustost il auroit voulu mourir auec Pertharite que viure en tout autre lieu en tout plaisir et delices. Le Roy fit pareille demande au page, à sçauoir-mon[36] s'il trouuoit meilleur de demeurer auec soy au palais que de viure auec Pertharite en exil; mais le page luy ayant respondu comme Vnulphe auoit fait, le Roy prenant en bonne part leurs paroles, et loüant la foy de tous deux, commanda à Vnulphe demander tout ce qu'il voudroit de sa maison, et qu'il s'en allast en toute seureté trouuer Pertharite. Il licentia et donna congé de mesme au page, lequel auec Vnulphe, portans auec eux, par la courtoisie et liberalité du Roy, ce qui leur estoit de besoin pour leur voyage, s'en allèrent en France trouuer leur desiré seigneur Pertharite.

[19] Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas, né à Montbrison en 1544, mort en 1600. Celui de ses ouvrages dont Corneille a tiré ce morceau d'histoire traduit de Paul Diacre, parut d'abord à Lyon en 1576, sous ce titre: les Diverses leçons d'Antoine Duverdier suivant celles de P. Messie; puis il fut réimprimé avec des additions successives en 1584, 1592, 1605. Il contient le fruit des lectures de l'auteur et les extraits qu'il a faits des divers historiens grecs, latins et italiens, à l'imitation de Pierre Mexia, écrivain espagnol, qui avait publié en 1542 une compilation du même genre, traduite en français par Cl. Gruget, sous le même titre de Diverses leçons.

[20] L'édition de 1580 des Diverses leçons de du Verdier donne Partharite et Albert, pour Pertharite et Aripert.

[21] Corneille, ayant employé dans ses vers le titre de comte, au lieu de celui de duc, pour Grimoald, a changé dans le texte de du Verdier les mots duc, et plus loin duché, en ceux de comte et comté.

[22] VAR. (recueil de 1656): Ce qu'entendant Grimoald, il se despoüilla.--Ici, comme aux autres variantes de ce morceau, le texte de l'édition originale, que nous avons suivie, est conforme à celui de du Verdier.

[23] Le est omis dans le recueil de 1656.

[24] De léger, légèrement, facilement.

[25] Il y a s'enflamba dans du Verdier (1580).

[26] VAR. (recueil de 1656): des viandes.

[27] «Brinde, terme bachique qui veut dire santé.» (Dictionnaire de Richelet, 1680.)

[28] VAR. (recueil de 1656): qui auoit accoustumé de le vestir.

[29] Lors, au lieu de leur, dans du Verdier.

[30] VAR. (recueil de 1656): luy charge.

[31] Ce mot traduit le latin culcitra; voyez le Dictionnaire de Roquefort, aux articles Couete, Coute et Coulte, Coultre.

[32] VAR. (recueil de 1656): quelque rustique ou quelque faquin.

[33] Dans du Verdier: «le page les prioit d'attendre.»

[34] Vie comme voie, de via chemin. Faire vie, faire du chemin, partir.

[35] Dans du Verdier: «qu'il fusse;» et deux lignes plus loin: «beaucoup du bien.»

[36] Nous avons vu un emploi analogue de mon dans le texte même de Corneille: voyez la Galerie du Palais, tome II, p. 92, note 4. Voyez aussi les Dictionnaires de Nicot et de Furetière, et notre Lexique à l'article Mon.

ERYCUS PUTEANUS[37],

Historiæ barbaricæ, libro II, numero 15.

Tam[38] tragico nuncio obstupefactus Pertharitus, ampliusque tyrannum quam fratrem timens, fugam ad Cacanum, Hunnorum regem, arripuit, Rodelinda uxore et filio Cuniperto Mediolani relictis. Sed jam magna sui parte miser, et in carissimis pignoribus captus, quum a rege nospite rejiceretur, ad hostem redire statuit, et cujus sævitiam timuerat, clementiam experiri. Quid votis obesset? non regnum, sed incolumitas quærebatur. Etenim Pertharitus, quasi pati jam fortunæ contumeliam posset, fratre occiso, supplex esse sustinuit; et quia amplius putavit Grimoaldus reddere vitam quam regnum eripere, facilis fuit. Longe tamen aliud fata ordiebantur: ut nec securus esset, qui parcere voluit; nec liber a discrimine, qui salutem duntaxat pactus erat. Atque interea rex novus, destinatis nuptiis potentiam firmaturus, desponsam[39] sibi virginem tori sceptrique sociam assumit. Et sic in familia Ariperti regium permanere nomen videbatur; quippe post filios gener diadema sumpserat. Venit igitur Ticinum Pertharitus, et suæ oblitus appellationis, sororem reginam salutavit. Plenus mutuæ benevolentiæ hic congressus fuit, ac plane redire ad felicitatem profugus videbatur, nisi quod non imperaret. Domus et familia quasi proximam nupero splendori vitam acturo datur. Quid fit? visendi et salutandi causa quum frequentes confluerent, partim Longobardi, partim Insubres, humanitatis Regem pœnituit. Sic officia nocuere; et quia in exemplum benignitas miserantis valuit, exstincta est. A populo coli, et regnum moliri, juxta habitum. Itaque ut Rex metu solveretur, secundum parricidium non exhorruit. Nuper manu, nunc imperio cruentus, morti Pertharitum destinat. Sed nihil insidiæ, nihil percussores immissi potuere: elapsus est. Amica et ingeniosa Unulphi fraude beneficium salutis stetit, qui inclusum et obsessum ursina pelle circumtegens, et tanquam pro mancipio pellens, cubiculo ejecit. Dolum ingesta quoque verbera vestiebant; et quia nox erat, falli satellites potuere. Facinus quemadmodum regi displicuit, ita fidei exemplum laudatum est.

[37] Henri Dupuis, professeur de belles-lettres à Louvain, plus connu sous le nom d'Erycius Puteanus que sous son nom flamand Van de Putte, naquit à Venlo, dans la Gueldre, en 1574, et mourut à Louvain, en 1646. Le titre exact de celui de ses nombreux ouvrages d'où est tiré l'extrait que donne ici Corneille est: ERYCI PUTEANI Historiæ insubricæ, ab origine gentis ad Othonem magnum imperatorem, libri VI, qui irruptiones Barbarorum in Italiam continent (ab anno CLVII ad annum DCCCCLXXIII). Fax barbarici temporis.--Corneille écrit Erycus, au lieu d'Erycius; c'est sans doute qu'il a pris pour un i simple l'I majuscule qui dans plusieurs éditions, dans celle de 1630, par exemple, dont nous venons de copier le titre, termine le génitif ERYCI (pour Erycii). On voit que la fin de ce titre contient aussi l'adjectif barbaricus, qui a été substitué par Corneille à insubricus.

[38] Épouvanté d'une nouvelle si tragique, Pertharite, craignant plus le tyran que son frère, s'enfuit à la hâte chez Cacan, roi des Huns, laissant à Milan sa femme Rodelinde et Cunipert son fils. Mais, malheureux dans une grande partie de lui-même, prisonnier dans la personne de ce qu'il avait de plus cher, repoussé d'ailleurs par le roi dont il était l'hôte, il résolut de retourner vers son ennemi, et d'éprouver la clémence de celui dont il avait redouté la cruauté. Rien pouvait-il s'opposer à ses vœux, quand ce n'était plus un royaume, mais la vie qu'il demandait? En effet, croyant pouvoir désormais, après le meurtre de son frère, subir les outrages de la fortune, Pertharite ne rougit pas de se rendre suppliant, et Grimoald se montra facile, jugeant qu'il lui donnait plus en lui accordant la vie, qu'il ne lui avait ôté en lui arrachant son royaume. Toutefois les destins disposaient les choses bien autrement: il ne devait y avoir ni sécurité pour celui qui voulait faire grâce, ni salut pour celui qui ne stipulait d'autre condition que d'avoir la vie sauve. Cependant le nouveau roi, voulant consolider sa puissance par le mariage projeté, prend pour compagne de son lit et de son trône la jeune princesse qui lui était fiancée[38-a], de manière que la dignité royale semblait demeurer dans la famille d'Aripert, le diadème ayant passé de la tête de ses fils sur celle de son gendre. Pertharite s'en vint donc à Pavie, et, oubliant le nom qu'il avait porté, salua reine sa sœur. Une bienveillance mutuelle régna dans cette entrevue, et, au commandement près, le proscrit semblait retrouver son ancienne prospérité. On lui donne une maison et des gens, pour que sa vie ne s'éloigne pas trop de sa récente splendeur. Mais qu'arrive-t-il? Lombards et Insubres accourent en foule pour le visiter et lui faire leur cour. Le Roi se repentit de son humanité; ces hommes devinrent funestes à Pertharite, et la bonté de Grimoald, qui n'était que pitié, s'éteignit quand il vit qu'on s'autorisait de son exemple: être honoré du peuple, c'était aspirer au trône. En conséquence, pour s'affranchir de ses craintes, le Roi ne recula pas devant un second parricide. Naguère c'était sa main qui avait frappé; cette fois un ordre lui suffit, et il voua Pertharite à la mort. Mais les piéges, les assassins furent mis en défaut; il leur échappa; il dut son salut à l'ingénieux stratagème d'Unulphe, son ami. Celui-ci le revêtit d'une peau d'ours, et, le chassant comme un esclave, le fit sortir de la chambre où il était enfermé et gardé: il alla même jusqu'à le frapper pour mieux colorer sa ruse, et, comme il était nuit, les soldats se laissèrent tromper. Le fait déplut au Roi, mais il loua cet exemple de fidélité.

[38-a] La fille d'Aripert, sœur de Pertharite et de Gondebert; voyez plus haut, p. 8. Corneille la nomme Édüige.

[39] VAR. (recueil de 1656): desponsatam. Le texte de Puteanus est desponsam.

EXAMEN[40].

Le succès de cette tragédie a été si malheureux, que pour m'épargner le chagrin de m'en souvenir, je n'en dirai presque rien. Le sujet est écrit par Paul Diacre, au 4. et 5. livre des Gestes des Lombards[41], et depuis lui par Erycus Puteanus, au second livre de son Histoire des invasions de l'Italie par les Barbares[42]. Ce qui l'a fait avorter au théâtre a été l'événement extraordinaire qui me l'avoit fait choisir. On n'y a pu supporter qu'un roi dépouillé de son royaume, après avoir fait tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces et sans amis, en cède à son vainqueur les droits inutiles, afin de retirer sa femme prisonnière de ses mains: tant les vertus de bon mari sont peu à la mode! On n'y a pas aimé la surprise avec laquelle Pertharite se présente au troisième acte, quoique le bruit de son retour soit épandu dès le premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Édüige, sitôt qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avoit cru mort jusque-là, le mettoit dans l'impossibilité de réussir auprès de Rodelinde. J'ai parlé ailleurs de l'inégalité de l'emploi des personnages, qui donne à Rodelinde le premier rang dans les trois premiers actes, et la réduit au second ou au troisième dans les deux derniers[43]. J'ajoute ici, malgré sa disgrâce, que les sentiments en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon dont le sujet s'explique dans la première scène ne manque pas d'artifice.

[40] C'est en 1663 que fut imprimé pour la première fois l'Examen de Pertharite et non en 1660, comme Voltaire le dit par erreur dans le titre de cet examen.

[41] Voyez ci-dessus, p. 8-14, la traduction du récit de Paul Diacre par Antoine du Verdier.

[42] Voyez ci-dessus, p. 14-16, le texte latin et la traduction de l'extrait de Puteanus.

[43] Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causes du mauvais succès de Pertharite, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un très-méchant effet. (Examen d'Horace; voyez tome III, p. 276.)

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE PERTHARITE.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1653 in-12; 1656 in-12.

RECUEILS.

1654 in-12[44]; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

ACTEURS.

PERTHARITE, roi des Lombards[45]. GRIMOALD, comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards sur Pertharite. GARIBALDE, duc de Turin[46]. UNULPHE, seigneur lombard. RODELINDE, femme de Pertharite. ÉDÜIGE, sœur de Pertharite. SOLDATS.

La scène est à Milan.

[44] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de Pertharite porte la date du 30 avril 1653.--Au tome V, p. 417, note 1, il faut lire: «l'Achevé d'imprimer de Don Sanche porte la date du 14 mai (et non du 13 août) 1650.»

[45] Pertharite ou Bertaride succéda en 661, conjointement avec son frère Gondebert ou Godebert, à son père Aribert, roi des Lombards, qui avait donné Milan pour capitale au premier, et Pavie au second. On peut voir dans les extraits historiques cités par Corneille à la suite de l'avis Au lecteur, que le nom de Grimoald, comte, ou plutôt duc, de Bénévent (voyez p. 8, note 3), et ceux des autres personnages, excepté peut-être celui d'Édüige ou d'Edvige, sont également empruntés à l'histoire.

[46] L'orthographe de ce nom est Thurin dans toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692.

PERTHARITE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

RODELINDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Oui, l'honneur qu'il me rend ne fait que m'outrager; Je vous le dis encor, rien ne peut me changer[47]: Ses conquêtes pour moi sont des objets de haine; L'hommage qu'il m'en fait renouvelle ma peine, Et comme son amour redouble mon tourment, 5 Si je le hais vainqueur, je le déteste amant. Voilà quelle je suis, et quelle je veux être[48], Et ce que vous direz au comte votre maître.

UNULPHE.

Dites au Roi, Madame[49].

RODELINDE.

Ah! je ne pense pas Que de moi Grimoald exige un cœur si bas: 10 S'il m'aime, il doit aimer cette digne arrogance Qui brave ma fortune et remplit ma naissance. Si d'un roi malheureux et la fuite et la mort L'assurent dans son trône à titre du plus fort, Ce n'est point à sa veuve à traiter de monarque 15 Un prince qui ne l'est qu'à cette triste marque. Qu'il ne se flatte point d'un espoir décevant: Il est toujours pour moi comte de Bénévent, Toujours l'usurpateur du sceptre de nos pères, Et toujours, en un mot, l'auteur de mes misères. 20

UNULPHE.

C'est ne connoître pas la source de vos maux, Que de les imputer à ses nobles travaux. Laissez à sa vertu le prix qu'elle mérite, Et n'en accusez plus que votre Pertharite: Son ambition seule....

RODELINDE.

Unulphe, oubliez-vous 25 Que vous parlez à moi, qu'il étoit mon époux?

UNULPHE.

Non; mais vous oubliez que bien que la naissance Donnât à son aîné la suprême puissance, Il osa toutefois partager avec lui Un sceptre dont son bras devoit être l'appui; 30 Qu'on vit alors deux rois en votre Lombardie, Pertharite à Milan, Gundebert à Pavie, Dont[50] ce dernier, piqué par un tel attentat, Voulut entre ses mains réunir son État, Et ne put voir longtemps en celles de son frère.... 35

RODELINDE.

Dites qu'il fut rebelle aux ordres de son père. Le Roi, qui connoissoit ce qu'ils valoient tous deux, Mourant entre leurs bras, fit ce partage entre eux: Il vit en Pertharite une âme trop royale Pour ne lui pas laisser une fortune égale; 40 Et vit en Gundebert un cœur assez abjet[51] Pour ne mériter pas son frère pour sujet. Ce n'est pas attenter aux droits d'une couronne Qu'en conserver la part qu'un père nous en donne; De son dernier vouloir c'est se faire des lois, 45 Honorer sa mémoire, et défendre son choix.

UNULPHE.

Puisque vous le voulez, j'excuse son courage; Mais condamnez du moins l'auteur de ce partage, Dont l'amour indiscret pour des fils généreux, Les faisant tous deux rois, les a perdus tous deux. 50 Ce mauvais politique avoit dû reconnoître Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître, Que les rois n'ont qu'un trône et qu'une majesté, Que leurs enfants entre eux n'ont point d'égalité, Et qu'enfin la naissance a son ordre infaillible 55 Qui fait de leur couronne un point indivisible.

RODELINDE.

Et toutefois le ciel par les événements Fit voir qu'il approuvoit ses justes sentiments. Du jaloux Gundebert l'ambitieuse haine Fondant sur Pertharite, y trouva tôt sa peine. 60 Une bataille entre eux vidoit leur différend; Il en sortit défait, il en sortit mourant: Son trépas nous laissoit toute la Lombardie, Dont il nous envioit une foible partie; Et j'ai versé des pleurs qui n'auroient pas coulé, 65 Si votre Grimoald ne s'en fût point mêlé. Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante Rendit après sa mort sa haine triomphante: Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi, Nous changeâmes de sort en changeant d'ennemi; 70 Et le voyant régner où régnoient les deux frères, Jugez à qui je puis imputer nos misères.

UNULPHE.

Excusez un amour que vos yeux ont éteint: Son cœur pour Édüige en étoit lors atteint; Et pour gagner la sœur à ses désirs trop chère, 75 Il fallut épouser les passions du frère. Il arma ses sujets, plus pour la conquérir Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir. Alors qu'il arriva, Gundebert rendoit l'âme, Et sut en ce moment abuser de sa flamme. 80 «Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours, Vous n'avez pas en vain amené du secours; Ma mort vous va laisser ma sœur et ma querelle: Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle.» Il la proclame reine; et sans retardement 85 Les chefs et les soldats ayant prêté serment, Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même: «Pour montrer à tous deux à quel point je vous aime, Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux, Mais à condition qu'il soit digne de vous; 90 Et vous ne croirez point, ma sœur, qu'il vous mérite, Qu'il n'ait vengé ma mort et détruit Pertharite, Qu'il n'ait conquis Milan, qu'il n'y donne la loi. A la main d'une reine il faut celle d'un roi.» Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent, 95 Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent. Non que souvent mon prince, impatient amant, N'ait voulu prévenir l'effet de son serment; Mais contre son amour la Princesse obstinée A toujours opposé la parole donnée; 100 Si bien que ne voyant autre espoir de guérir, Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir. Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête Lui donnoit Édüige en couronnant sa tête, Si ce même Milan dont elle étoit le prix 105 N'eût fait perdre à ses yeux ce qu'ils avoient conquis. Avec un autre sort il prit un cœur tout autre. Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre; Et la princesse alors par un bizarre effet, Pour l'avoir voulu roi, le perdit tout à fait. 110 Nous le vîmes quitter ses premières pensées, N'avoir plus pour l'hymen ces ardeurs empressées, Éviter Édüige, à peine lui parler, Et sous divers prétexte à son tour reculer. Ce n'est pas que longtemps il n'ait tâché d'éteindre 115 Un feu dont vos vertus avoient lieu de se plaindre; Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux, N'étant plus à sa sœur, il n'osoit être à vous; Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime Cette ardeur qui n'étoit jusque-là qu'un doux crime.... 120

SCÈNE II.

RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE

ÉDÜIGE.

Madame, si j'étois d'un naturel jaloux, Je m'inquiéterois de le voir avec vous, Je m'imaginerois, ce qui pourroit bien être, Que ce fidèle agent vous parle pour son maître; Mais comme mon esprit n'est pas si peu discret 125 Qu'il vous veuille envier la douceur du secret, De cette opinion j'aime mieux me défendre, Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre, La régler par votre ordre, et croire avec respect Tout ce qu'il vous plaira d'un entretien suspect. 130

RODELINDE.

Le secret n'est pas grand qu'aisément on devine, Et l'on peut croire alors tout ce qu'on s'imagine. Oui, Madame, son maître a de fort mauvais yeux; Et s'il m'en pouvoit croire, il en useroit mieux.

ÉDÜIGE.

Il a beau s'éblouir alors qu'il vous regarde, 135 Il vous échappera si vous n'y prenez garde. Il lui faut obéir, tout amoureux qu'il est, Et vouloir ce qu'il veut, quand et comme il lui plaît.

RODELINDE.

Avez-vous reconnu par votre expérience Qu'il faille déférer à son impatience? 140

ÉDÜIGE.

Vous ne savez que trop ce que c'est que sa foi.

RODELINDE.

Autre est celle d'un comte, autre celle d'un roi; Et comme un nouveau rang forme une âme nouvelle, D'un comte déloyal il fait un roi fidèle.

ÉDÜIGE.

Mais quelquefois, Madame, avec facilité 145 On croit des maris morts qui sont pleins de santé; Et lorsqu'on se prépare aux seconds hyménées, On voit par leur retour des veuves étonnées.

RODELINDE.

Qu'avez-vous vu, Madame, ou que vous a-t-on dit?

ÉDÜIGE.

Ce mot un peu trop tôt vous alarme l'esprit. 150 Je ne vous parle pas de votre Pertharite; Mais il se pourra faire enfin qu'il ressuscite, Qu'il rende à vos désirs leur juste possesseur; Et c'est dont je vous donne avis en bonne sœur.

RODELINDE.

N'abusez point d'un nom que votre orgueil rejette. 155 Si vous étiez ma sœur, vous seriez ma sujette; Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang, Et la nature cède à la splendeur du rang.

ÉDÜIGE.

La nouvelle vous fâche, et du moins importune L'espoir déjà formé d'une bonne fortune. 160 Consolez-vous, Madame: il peut n'en être rien; Et souvent on nous dit ce qu'on ne sait pas bien.

RODELINDE.

Il sait mal ce qu'il dit, quiconque vous fait croire Qu'aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire. Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner; 165 Mais toutes ses vertus me le font dédaigner. Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé; 170 Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tête; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

ÉDÜIGE.

Cette haine qu'en vous sa vertu même excite 175 Est fort ingénieuse à voir tout son mérite; Et qui nous parle ainsi d'un objet odieux En diroit bien du mal s'il plaisoit à ses yeux.

RODELINDE.

Qui hait brutalement permet tout à sa haine: Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne, 180 Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits; Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais: C'est sa raison qui hait, qui toujours équitable, Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable, Et verroit en l'aimé ce qu'il y faut blâmer, 185 Si ce même devoir lui commandoit d'aimer.

ÉDÜIGE.

Vous en savez beaucoup.

RODELINDE.

Je sais comme il faut vivre.

ÉDÜIGE.

Vous êtes donc, Madame, un grand exemple à suivre.

RODELINDE.

Pour vivre l'âme saine, on n'a qu'à m'imiter[52].

ÉDÜIGE.

Et qui veut vivre aimé n'a qu'à vous en conter? 190

RODELINDE.

J'aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice: S'il me fait quelque outrage, il m'en fait bien justice.

ÉDÜIGE.

Quoi? vous refuseriez Grimoald pour époux?

RODELINDE.

Si je veux l'accepter, m'en empêcherez-vous? Ce qui jusqu'à présent vous donne tant d'alarmes, 195 Sitôt qu'il me plaira, vous coûtera des larmes; Et quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi, Je n'ai qu'à dire un mot pour vous faire la loi. N'aspirez point, Madame, où je voudrai prétendre: Tout son cœur est à moi, si je daigne le prendre. 200 Consolez-vous pourtant: il m'en fait l'offre en vain; Je veux bien sa couronne, et ne veut point sa main. Faites, si vous pouvez, revivre Pertharite, Pour l'opposer aux feux dont votre amour s'irrite. Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit, 205 Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit; J'aiderai votre feinte, et ferai mon possible Pour tromper avec vous ce monarque invincible, Pour renvoyer chez vous les vœux qu'on vient m'offrir, Et n'avoir plus chez moi d'importuns à souffrir. 210

ÉDÜIGE.

Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse, De son effet sans doute auroit peu d'allégresse, Et loin d'aider la feinte avec sincérité, Pourroit fermer les yeux même à la vérité.

RODELINDE.

Après m'avoir fait perdre époux et diadème, 215 C'est trop que d'attenter jusqu'à ma gloire même, Qu'ajouter l'infamie à de si rudes coups. Connoissez-moi, Madame, et désabusez-vous. Je ne vous cèle point qu'ayant l'âme royale, L'amour du sceptre encor me fait votre rivale, 220 Et que je ne puis voir d'un cœur lâche et soumis La sœur de mon époux déshériter mon fils; Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose A les vouloir finir m'unissant à leur cause, A remonter au trône, où vont tous mes desirs, 225 En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs! Non, non, vous présumez en vain que je m'apprête A faire de ma main sa dernière conquête: Unulphe peut vous dire en fidèle témoin Combien à me gagner il perd d'art et de soin. 230 Si malgré la parole et donnée et reçue, Il cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue, Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés Lui rendent les mépris que vous en recevez.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Approche, Grimoald, et dis à ta jalouse, 235 A qui du moins ta foi doit le titre d'épouse, Si depuis que pour moi je t'ai vu soupirer, Jamais d'un seul coup d'œil je t'ai fait espérer; Ou si tu veux laisser pour éternelle gêne A cette ambitieuse une frayeur si vaine, 240 Dis-moi de mon époux le déplorable sort: Il vit, il vit encor, si j'en crois son rapport; De ses derniers honneurs les magnifiques pompes[53] Ne sont qu'illusions avec quoi tu me trompes; Et ce riche tombeau que lui fait son vainqueur 245 N'est qu'un appas[54] superbe à surprendre mon cœur.

GRIMOALD.

Madame, vous savez ce qu'on m'est venu dire, Qu'allant de ville en ville et d'empire en empire Contre Édüige et moi mendier du secours, Auprès du roi des Huns il a fini ses jours; 250 Et si depuis sa mort j'ai tâché de vous rendre....

RODELINDE.

Qu'elle soit vraie ou non, tu n'en dois rien attendre. Je dois à sa mémoire, à moi-même, à son fils, Ce que je dus aux nœuds qui nous avoient unis. Ce n'est qu'à le venger que tout mon cœur s'applique; 255 Et puisqu'il faut enfin que tout ce cœur s'explique, Si je puis une fois échapper de tes mains, J'irai porter partout de si justes desseins: J'irai dessus ses pas aux deux bouts de la terre Chercher des ennemis à te faire la guerre; 260 Ou s'il me faut languir prisonnière en ces lieux, Mes vœux demanderont cette vengeance aux cieux, Et ne cesseront point jusqu'à ce que leur foudre Sur mon trône usurpé brise ta tête en poudre. Madame, vous voyez avec quels sentiments 265 Je mets ce grand obstacle à vos contentements. Adieu: si vous pouvez, conservez ma couronne, Et regagnez un cœur que je vous abandonne.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Qu'avez-vous dit, Madame, et que supposez-vous Pour la faire douter du sort de son époux? 270 Depuis quand et de qui savez-vous qu'il respire?

ÉDÜIGE.

Ce confident si cher pourra vous le redire.

GRIMOALD.

M'auriez-vous accusé d'avoir feint son trépas?

ÉDÜIGE.

Ne vous alarmez point, elle ne m'en croit pas. Son destin est plus doux veuve que mariée, 275 Et de croire sa mort vous l'avez trop priée[55].

GRIMOALD.

Mais enfin?

ÉDÜIGE.

Mais enfin, chacun sait ce qu'il sait; Et quand il sera temps nous en verrons l'effet. Épouse-la, parjure, et fais-en une infâme: Qui ravit un État peut ravir une femme; 280 L'adultère et le rapt sont du droit des tyrans.

GRIMOALD.

Vous me donniez jadis des titres différents. Quand pour vous acquérir je gagnois des batailles, Que mon bras de Milan foudroyoit les murailles, Que je semois partout la terreur et l'effroi, 285 J'étois un grand héros, j'étais un digne roi; Mais depuis que je règne en prince magnanime, Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime, Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs, Je ne suis qu'un tyran, parce que j'aime ailleurs. 290 Ce n'est plus la valeur, ce n'est plus la naissance Qui donne quelque droit à la toute-puissance: C'est votre amour lui seul qui fait des conquérants, Suivant qu'ils sont à vous, des rois ou des tyrans. Si ce titre odieux s'acquiert à vous déplaire, 295 Je n'ai qu'à vous aimer, si je veux m'en défaire; Et ce même moment, de lâche usurpateur, Me fera vrai monarque en vous rendant mon cœur.

ÉDÜIGE.

Ne prétends plus au mien après ta perfidie. J'ai mis entre tes mains toute la Lombardie; 300 Mais ne t'aveugle point dans ton nouveau souci[56]: Ce n'est que sous mon nom que tu règnes ici, Et le peuple bientôt montrera par sa haine Qu'il n'adoroit en toi que l'amant de sa reine, Qu'il ne respectoit qu'elle, et ne veut point d'un roi 305 Qui commence par elle à violer sa foi.

GRIMOALD.

Si vous étiez, Madame, au milieu de Pavie, Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie, Ce discours, quoique même un peu hors de saison, Pourroit avoir du moins quelque ombre de raison. 310 Mais ici, dans Milan, dont j'ai fait ma conquête, Où ma seule valeur a couronné ma tête, Au milieu d'un État où tout le peuple à moi Ne sauroit craindre en vous que l'amour de son roi, La menace impuissante est de mauvaise grâce: 315 Avec tant de foiblesse il faut la voix plus basse. J'y règne, et régnerai malgré votre courroux; J'y fais à tous justice, et commence par vous.

ÉDÜIGE.

Par moi?

GRIMOALD.

Par vous, Madame.

ÉDÜIGE.

Après la foi reçue! Après deux ans d'amour si lâchement déçue! 320

GRIMOALD.

Dites après deux ans de haine et de mépris, Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.

ÉDÜIGE.

Appelles-tu mépris une amitié sincère?

GRIMOALD.

Une amitié fidèle à la haine d'un frère, Un long orgueil armé d'un frivole serment, 325 Pour s'opposer sans cesse au bonheur d'un amant. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte D'attacher votre sort à la valeur d'un comte. Jusqu'à ce qu'il fût roi vous plaire à le gêner, C'étoit vouloir vous vendre, et non pas vous donner. 330 Je me suis donc fait roi pour plaire à votre envie: J'ai conquis votre cœur au péril de ma vie; Mais alors qu'il m'est dû, je suis en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté, Et votre ambition est justement punie 335 Quand j'affranchis un roi de votre tyrannie. Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis de disposer de moi. C'est quitter, c'est trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même; 340 Et dans ce même trône où vous m'avez voulu, Sur moi comme sur tous je dois être absolu: C'est le prix de mon sang; souffrez que j'en dispose, Et n'accusez que vous du mal que je vous cause.

ÉDÜIGE.

Pour un grand conquérant que tu te défends mal! 345 Et quel étrange roi tu fais de Grimoald! Ne dis plus que ce rang veut que tu m'abandonnes, Et que la trahison est un droit des couronnes; Mais si tu veux trahir, trouve du moins, ingrat, De plus belles couleurs dans les raisons d'État. 350 Dis qu'un usurpateur doit amuser la haine Des peuples mal domptés, en épousant leur reine; Leur faire présumer qu'il veut rendre à son fils Un sceptre sur le père injustement conquis; Qu'il ne veut gouverner que durant son enfance, 355 Qu'il ne veut qu'en dépôt la suprême puissance, Qu'il ne veut autre titre en leur donnant la loi, Que d'époux de la Reine et de tuteur du Roi; Dis que sans cet hymen ta puissance t'échappe, Qu'un vieil amour des rois la détruit et la sape; 360 Dis qu'un tyran qui règne en pays ennemi N'y sauroit voir son trône autrement affermi. De cette illusion l'apparence plausible Rendroit ta lâcheté peut-être moins visible; Et l'on pourroit donner à la nécessité 365 Ce qui n'est qu'un effet de ta légèreté.

GRIMOALD.

J'embrasse un bon avis, de quelque part qu'il vienne. Unulphe, allez trouver la Reine, de la mienne, Et tâchez par cette offre à vaincre sa rigueur. Madame, c'est à vous que je devrai son cœur; 370 Et pour m'en revancher, je prendrai soin moi-même De faire choix pour vous d'un mari qui vous aime, Qui soit digne de vous, et puisse mériter L'amour que, malgré moi, vous voulez me porter.

ÉDÜIGE.

Traître, je n'en veux point que ta mort ne me donne, 375 Point qui n'ait par ton sang affermi ma couronne.

GRIMOALD.

Vous pourrez à ce prix en trouver aisément. Remettez la Princesse à son appartement, Duc; et tâchez à rompre un dessein sur ma vie Qui me feroit trembler si j'étois à Pavie. 380

ÉDÜIGE.

Crains-moi, crains-moi partout: et Pavie, et Milan, Tout lieu, tout bras est propre à punir un tyran; Et tu n'as point de forts où vivre en assurance, Si de ton sang versé je suis la récompense.

GRIMOALD.

Dissimulez du moins ce violent courroux: 385 Je deviendrois tyran, mais ce seroit pour vous.

ÉDÜIGE.

Va, je n'ai point le cœur assez lâche pour feindre.

GRIMOALD.

Allez donc; et craignez, si vous me faites craindre.

FIN DU PREMIER ACTE.

[47] Var. Je vous le dis encor, rien ne me peut changer. (1653-56)

[48] Var. Voilà quelle je suis, et quelle je dois être. (1653-56 et 63)

[49] Var. Nommez-le roi, Madame. (1653-56)

[50] Dont, «par suite de quoi,» dans le sens du latin unde. Voyez le Lexique. Il y a un emploi semblable de dont dans l'extrait de du Verdier: voyez plus haut, p. 11.

[51] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[52] Var. Qui veut vivre en repos, il n'a qu'à m'imiter. (1653-56)

[53] Var. De ces derniers devoirs les magnifiques pompes. (1653-56)

[54] Voyez tome I, p. 148, note 3.

[55] Var. Et de le croire mort vous l'avez trop priée. (1653-56)

[56] Var. Mais ne t'aveugle point dans ton ambition: Si tu règnes ici, ce n'est que sous mon nom. (1653-56)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE[57].

ÉDÜIGE, GARIBALDE.

ÉDÜIGE.

Je l'ai dit à mon maître, et je vous le redis: Je me dois cette joie après de tels mépris; 390 Et mes ardents souhaits de voir punir son change Assurent ma conquête à quiconque me venge[58]. Suivez le mouvement d'un si juste courroux, Et sans perdre de vœux obtenez-moi de vous. Pour gagner mon amour il faut servir ma haine: 395 A ce prix est le sceptre, à ce prix une reine; Et Grimoald puni rendra digne de moi Quiconque ose m'aimer, ou se veut faire roi.

GARIBALDE.

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème, C'est ne connoître pas votre haine et vous-même; 400 Et qui, sous cet espoir, voudroit vous obéir, Chercheroit les moyens de se faire haïr. Grimoald inconstant n'a plus pour vous de charmes, Mais Grimoald puni vous coûteroit des larmes. A cet objet sanglant, l'effort de la pitié 405 Reprendroit tous les droits d'une vieille amitié Et son crime en son sang éteint avec sa vie Passeroit en celui qui vous auroit servie. Quels que soient ses mépris, peignez-vous bien sa mort, Madame, et votre cœur n'en sera pas d'accord. 410 Quoi qu'un amant volage excite de colère, Son change est odieux, mais sa personne est chère; Et ce qu'a joint l'amour a beau se désunir, Pour le rejoindre mieux il ne faut qu'un soupir. Ainsi n'espérez pas que jamais on s'assure 415 Sur les bouillants transports qu'arrache son parjure. Si le ressentiment de sa légèreté Aspire à la vengeance avec sincérité, En quelques dignes mains qu'il veuille la remettre, Il vous faut vous donner, et non pas vous promettre, 420 Attacher votre sort, avec le nom d'époux, A la valeur du bras qui s'armera pour vous. Tant qu'on verra ce prix en quelque incertitude, L'oseroit-on punir de son ingratitude? Votre haine tremblante est un mauvais appui 425 A quiconque pour vous entreprendroit sur lui; Et quelque doux espoir qu'offre cette colère[59], Une plus forte haine en seroit le salaire. Donnez-vous donc, Madame, et faites qu'un vengeur N'ait plus à redouter le désaveu du cœur. 430

ÉDÜIGE.

Que vous m'êtes cruel en faveur d'un infâme, De vouloir, malgré moi, lire au fond de mon âme, Où mon amour trahi, que j'éteins à regret, Lui fait contre ma haine un partisan secret! Quelques justes arrêts que ma bouche prononce, 435 Ce sont de vains efforts où tout mon cœur renonce. Ce lâche malgré moi l'ose encor protéger[60], Et veut mourir du coup qui m'en pourroit venger. Vengez-moi toutefois, mais d'une autre manière: Pour conserver mes jours, laissez-lui la lumière. 440 Quelque mort que je doive à son manque de foi, Otez-lui Rodelinde, et c'est assez pour moi; Faites qu'elle aime ailleurs, et punissez son crime[61] Par ce désespoir même où son change m'abîme. Faites plus: s'il est vrai que je puis tout sur vous, 445 Ramenez cet ingrat tremblant à mes genoux, Le repentir au cœur, les pleurs sur le visage, De tant de lâchetés me faire un plein hommage, Implorer le pardon qu'il ne mérite pas, Et remettre en mes mains sa vie et son trépas. 450

GARIBALDE.

Ajoutez-y, Madame, encor qu'à vos yeux même Cette odieuse main perce un cœur qui vous aime, Et que l'amant fidèle, au volage immolé, Expie au lieu de lui ce qu'il a violé. L'ordre en sera moins rude, et moindre le supplice, 455 Que celui qu'à mes feux prescrit votre injustice: Et le trépas en soi n'a rien de rigoureux A l'égal de vous rendre un rival plus heureux.

ÉDÜIGE.

Duc, vous vous alarmez faute de me connoître: Mon cœur n'est pas si bas qu'il puisse aimer un traître. Je veux qu'il se repente, et se repente en vain, Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain; Je veux qu'en vain son âme, esclave de la mienne, Me demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne, Qu'il soupire sans fruit; et pour le punir mieux, 465 Je veux même à mon tour vous aimer à ses yeux.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, Madame, et savez-vous vos forces? Savez-vous de l'amour quelles sont les amorces? Savez-vous ce qu'il peut, et qu'un visage aimé Est toujours trop aimable à ce qu'il a charmé? 470 Si vous ne m'abusez, votre cœur vous abuse. L'inconstance jamais n'a de mauvaise excuse; Et comme l'amour seul fait le ressentiment, Le moindre repentir obtient grâce à l'amant.

ÉDÜIGE.

Quoi qu'il puisse arriver, donnez-vous cette gloire 475 D'avoir sur cet ingrat rétabli ma victoire; Sans songer qu'à me plaire exécutez mes lois, Et pour l'événement laissez tout à mon choix: Souffrez qu'en liberté je l'aime ou le néglige. L'amant est trop payé quand son service oblige; 480 Et quiconque en aimant aspire à d'autres prix N'a qu'un amour servile et digne de mépris. Le véritable amour jamais n'est mercenaire, Il n'est jamais souillé de l'espoir du salaire, Il ne veut que servir, et n'a point d'intérêt 485 Qu'il n'immole à celui de l'objet qui lui plaît. Voyez donc Grimoald, tâchez à le réduire: Faites-moi triompher au hasard de vous nuire; Et si je prends pour lui des sentiments plus doux, Vous m'aurez faite heureuse, et c'est assez pour vous. 490 Je verrai par l'effort de votre obéissance Où doit aller celui de ma reconnoissance. Cependant, s'il est vrai que j'ai pu vous charmer, Aimez-moi plus que vous, ou cessez de m'aimer: C'est par là seulement qu'on mérite Édüige. 495 Je veux bien qu'on espère, et non pas qu'on exige. Je ne veux rien devoir; mais lorsqu'on me sert bien, On peut attendre tout de qui ne promet rien.

SCÈNE II.

GARIBALDE.

Quelle confusion! et quelle tyrannie M'ordonne d'espérer ce qu'elle me dénie! 500 Et de quelle façon est-ce écouter des vœux, Qu'obliger un amant à travailler contre eux? Simple, ne prétends pas, sur cet espoir frivole, Que je tâche à te rendre un cœur que je te vole. Je t'aime, mais enfin je m'aime plus que toi. 505 C'est moi seul qui le porte à ce manque de foi; Auprès d'un autre objet c'est moi seul qui l'engage: Je ne détruirai pas moi-même mon ouvrage. Il m'a choisi pour toi, de peur qu'un autre époux Avec trop de chaleur n'embrasse ton courroux; 510 Mais lui-même il se trompe en l'amant qu'il te donne. Je t'aime, et puissamment, mais moins que la couronne; Et mon ambition, qui tâche à te gagner, Ne cherche en ton hymen que le droit de régner. De tes ressentiments s'il faut que je l'obtienne, 515 Je saurai joindre encor cent haines à la tienne, L'ériger en tyran par mes propres conseils, De sa perte par lui dresser les appareils, Mêler si bien l'adresse avec un peu d'audace, Qu'il ne faille qu'oser pour me mettre en sa place; 520 Et comme en t'épousant j'en aurai droit de toi, Je t'épouserai, lors, mais pour me faire roi. Mais voici Grimoald.

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GRIMOALD.

Eh bien! quelle espérance, Duc? et qu'obtiendrons-nous de ta persévérance?

GARIBALDE.

Ne me commandez plus, Seigneur, de l'adorer, 525 Ou ne lui laissez plus aucun lieu d'espérer.

GRIMOALD.

Quoi? de tout mon pouvoir je l'avois irritée Pour faire que ta flamme en fût mieux écoutée, Qu'un dépit redoublé, la pressant contre moi, La rendît plus facile à recevoir ta foi, 530 Et fît tomber ainsi par ses ardeurs nouvelles Le dépôt de sa haine en des mains si fidèles[62]: Cependant son espoir à mon trône attaché Par aucun de nos soins n'en peut être arraché! Mais as-tu bien promis ma tête à sa vengeance? 535 Ne l'as-tu point offerte avecque négligence, Avec quelque froideur qui l'ait fait soupçonner Que tu la promettois sans la vouloir donner?

GARIBALDE.

Je n'ai rien oublié de ce qui peut séduire Un vrai ressentiment qui voudroit vous détruire; 540 Mais son feu mal éteint ne se peut déguiser: Son plus ardent courroux brûle de s'apaiser; Et je n'obtiendrai point, Seigneur, qu'elle m'écoute, Jusqu'à ce qu'elle ait vu votre hymen hors de doute, Et que de Rodelinde étant l'illustre époux, 545 Vous chassiez de son cœur tout espoir d'être à vous.

GRIMOALD.

Hélas! je mets en vain toute chose en usage: Ni prières ni vœux n'ébranlent son courage. Malgré tous mes respects, je vois de jour en jour Croître sa résistance autant que mon amour; 550 Et si l'offre d'Unulphe à présent ne la touche, Si l'intérêt d'un fils ne la rend moins farouche, Désormais je renonce à l'espoir d'amollir Un cœur que tant d'efforts ne font qu'enorgueillir.

GARIBALDE.

Non, non, Seigneur, il faut que cet orgueil vous cède; 555 Mais un mal violent veut un pareil remède. Montrez-vous tout ensemble amant et souverain, Et sachez commander, si vous priez en vain. Que sert ce grand pouvoir qui suit le diadème, Si l'amant couronné n'en use pour soi-même? 560 Un roi n'est pas moins roi pour se laisser charmer, Et doit faire obéir qui ne veut pas aimer.

GRIMOALD.

Porte, porte aux tyrans tes damnables maximes: Je hais l'art de régner qui se permet des crimes. De quel front donnerois-je un exemple aujourd'hui 565 Que mes lois dès demain puniroient en autrui? Le pouvoir absolu n'a rien de redoutable Dont à sa conscience un roi ne soit comptable. L'amour l'excuse mal, s'il règne injustement, Et l'amant couronné doit n'agir qu'en amant. 570

GARIBALDE.

Si vous n'osez forcer, du moins faites-vous craindre: Daignez, pour être heureux, un moment vous contraindre; Et si l'offre d'Unulphe en reçoit des mépris, Menacez hautement de la mort de son fils[63].

GRIMOALD.

Que par ces lâchetés j'ose me satisfaire! 575

GARIBALDE.

Si vous n'osez parler, du moins laissez-nous faire: Nous saurons vous servir, Seigneur, et malgré vous. Prêtez-nous seulement un moment de courroux, Et permettez après qu'on l'explique et qu'on feigne Ce que vous n'osez dire, et qu'il faut qu'elle craigne. 580 Vous désavouerez tout. Après de tels projets, Les rois impunément dédisent leurs sujets.

GRIMOALD.

Sachons ce qu'il a fait avant que de résoudre[64] Si je dois en tes mains laisser gronder ce foudre.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que faut-il faire, Unulphe? est-il temps de mourir[65]? 585 N'as-tu vu pour ton roi nul espoir de guérir?

UNULPHE.

Rodelinde, Seigneur, enfin plus raisonnable, Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable: Elle a reçu votre offre avec tant de douceur....

GRIMOALD.

Mais l'a-t-elle acceptée? as-tu touché son cœur? 590 A-t-elle montré joie? en paroît-elle émue? Peut-elle s'abaisser jusqu'à souffrir ma vue? Qu'a-t-elle dit enfin?

UNULPHE.

Beaucoup, sans dire rien: Elle a paisiblement souffert mon entretien; Son âme à mes discours surprise, mais tranquille.... 595

GRIMOALD.

Ah! c'est m'assassiner d'un discours inutile: Je ne veux rien savoir de sa tranquillité; Dis seulement un mot de sa facilité. Quand veut-elle à son fils donner mon diadème?

UNULPHE.

Elle en veut apporter la réponse elle-même. 600

GRIMOALD.

Quoi? tu n'as su pour moi plus avant l'engager?

UNULPHE.

Seigneur, c'est assez dire à qui veut bien juger: Vous n'en sauriez avoir une preuve plus claire. Qui demande à vous voir ne veut pas vous déplaire; Ses refus se seroient expliqués avec moi, 605 Sans chercher la présence et le courroux d'un roi.

GRIMOALD.

Mais touchant cette époux qu'Édüige ranime?...

UNULPHE.

De ce discours en l'air elle fait peu d'estime: L'artifice est si lourd, qu'il ne peut l'émouvoir, Et d'une main suspecte il n'a point de pouvoir. 610

GARIBALDE.

Édüige elle-même est mal persuadée D'un retour dont elle aime à vous donner l'idée; Et ce n'est qu'un faux jour qu'elle a voulu jeter Pour lui troubler la vue et vous inquiéter. Mais déjà Rodelinde apporte sa réponse. 615

GRIMOALD.

Ah! j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce: Je vais mourir, Unulphe, et ton zèle pour moi T'abuse le premier, et m'abuse après toi.

UNULPHE.

Espérez mieux, Seigneur.

GRIMOALD.

Tu le veux, et j'espère. Mais que cette douceur va devenir amère! 620 Et que ce peu d'espoir où tu me viens forcer Rendra rudes les coups dont on va me percer[66]!

SCÈNE V[67].

GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Madame, il est donc vrai que votre âme sensible[68] A la compassion s'est rendue accessible; Qu'elle fait succéder dans ce cœur plus humain 625 La douceur à la haine et l'estime au dédain, Et que laissant agir une bonté cachée, A de si longs mépris elle s'est arrachée[69]?

RODELINDE.

Ce cœur dont tu te plains, de ta plainte est surpris: Comte, je n'eus pour toi jamais aucun mépris; 630 Et ma haine elle-même auroit cru faire un crime De t'avoir dérobé ce qu'on te doit d'estime. Quand je vois ta conduite en mes propres États Achever sur les cœurs l'ouvrage de ton bras, Avec ces mêmes cœurs qu'un si grand art te donne 635 Je dis que la vertu règne dans ta personne; Avec eux je te loue, et je doute avec eux Si sous leur vrai monarque ils seroient plus heureux: Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance Réparent ce qui manque à l'heur de ta naissance! 640 Mais quoi qu'on en ait vu d'admirable et de grand, Ce que m'en dit Unulphe aujourd'hui me surprend. Un vainqueur dans le trône, un conquérant qu'on aime, Faisant justice à tous, se la fait à soi-même! Se croit usurpateur sur ce trône conquis! 645 Et ce qu'il ôte au père, il veut le rendre au fils[70]! Comte, c'est un effort à dissiper la gloire Des noms les plus fameux dont se pare l'histoire, Et que le grand Auguste ayant osé tenter[71], N'osa prendre du cœur jusqu'à l'exécuter. 650 Je viens donc y répondre, et de toute mon âme Te rendre pour mon fils....

GRIMOALD.

Ah! c'en est trop, Madame; Ne vous abaissez point à des remercîments: C'est moi qui vous dois tout; et si mes sentiments....

RODELINDE.

Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette 655 Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite[72], Et que ma propre main tâche d'en arracher Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher; Car enfin cet effort est de telle nature, Que la source en doit être à nos yeux toute pure: 660 La vertu doit régner dans un si grand projet[73], En être seule cause, et l'honneur seul objet; Et depuis qu'on le souille ou d'espoir de salaire, Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire, Il part indignement d'un courage abattu 665 Où la passion règne, et non pas la vertu. Comte, penses-y bien; et pour m'avoir aimée, N'imprime point de tache à tant de renommée; Ne crois que ta vertu: laisse-la seule agir, De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir[74]. 670 On publieroit de toi que les yeux d'une femme Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme, On diroit qu'un héros si grand, si renommé, Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoit point aimé.

GRIMOALD.

Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire: 675 Faites de vos mépris ma dernière victoire, Et souffrez qu'on impute à ce bras trop heureux Que votre seul amour l'a rendu généreux. Souffrez que cet amour, par un effort si juste, Ternisse le grand nom et les hauts faits d'Auguste, 680 Qu'il ait plus de pouvoir que ses vertus n'ont eu. Qui n'adore que vous n'aime que la vertu. Cet effort merveilleux est de telle nature[75], Qu'il ne sauroit partir d'une source plus pure; Et la plus noble enfin des belles passions 685 Ne peut faire de tache aux grandes actions.

RODELINDE.

Comte, ce qu'elle jette à tes yeux de poussière Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière. A ces conditions rendre un sceptre conquis, C'est asservir la mère en couronnant le fils; 690 Et pour en bien parler, ce n'est pas tant le rendre, Qu'au prix de mon honneur indignement le vendre. Ta gloire en pourroit croître, et tu le veux ainsi; Mais l'éclat de la mienne en seroit obscurci. Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite, 695 La défaite et la mort de mon cher Pertharite, D'un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits, Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits; Et ne pouvant les voir que d'un œil d'ennemie, Je n'y puis prendre part sans entière infamie. 700 Ce sont des sentiments que je ne puis trahir: Je te dois estimer, mais je te dois haïr; Je dois agir en veuve autant qu'en magnanime, Et porter cette haine aussi loin que l'estime.

GRIMOALD.

Ah! forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux 705 Pour des crimes qui seuls m'ont fait digne de vous: Par eux seuls ma valeur en tête d'une armée A des plus grands héros atteint la renommée; Par eux seuls j'ai vaincu, par eux seuls j'ai régné, Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné[76], 710 Par eux seuls j'ai paru digne du diadème, Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime, Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait Ose faire pour vous ce qu'on n'a jamais fait.

RODELINDE.

Tu ne fais que pour toi, s'il t'en faut récompense; 715 Et je te dis encor que toute ta vaillance, T'ayant fait vers moi seule à jamais criminel, A mis entre nous deux un obstacle éternel. Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire; Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire: 720 Tu l'as chassé du trône et non pas de mon cœur.

GRIMOALD.

Unulphe, c'est donc là toute cette douceur! C'est là comme son âme, enfin plus raisonnable, Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable!

GARIBALDE.

Seigneur, souvenez-vous qu'il est temps de parler. 725

GRIMOALD.

Oui, l'affront est trop grand pour le dissimuler: Elle en sera punie, et puisqu'on me méprise, Je deviendrai tyran de qui me tyrannise, Et ne souffrirai plus qu'une indigne fierté Se joue impunément de mon trop de bonté. 730

RODELINDE.

Eh bien! deviens tyran: renonce à ton estime; Renonce au nom de juste, au nom de magnanime....

GRIMOALD.

La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms; S'ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons? Je me ferai justice en domptant qui me brave. 735 Qui ne veut point régner mérite d'être esclave. Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux[77], Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.

RODELINDE.

Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il ordonne.

GRIMOALD.

Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne. 740

RODELINDE.

Quoi? tu voudrois....

GRIMOALD.

Allez, et ne me pressez point; On vous pourra trop tôt éclaircir sur ce point;

(Rodelinde rentre[78].)

Voilà tous les efforts qu'enfin j'ai pu me faire[79]. Toute ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire[80]; Et ce peu que j'ai fait, suivi d'un désaveu, 745 Gêne autant ma vertu comme il trahit mon feu. Achève, Garibalde: Unulphe est trop crédule, Il prend trop aisément un espoir ridicule; Menace, puisqu'enfin c'est perdre temps qu'offrir. Toi qui m'as trop flatté, viens m'aider à souffrir. 750

FIN DU SECOND ACTE.

[57] «Il me paraît prouvé que Racine a puisé toute l'ordonnance de sa tragédie d'Andromaque dans ce second acte de Pertharite. Dès la première scène, vous voyez Édüige, qui est avec son Garibalde précisément dans la même situation qu'Hermione avec Oreste. Elle est abandonnée par un Grimoald, comme Hermione par Pyrrhus; et si Grimoald aime sa prisonnière Rodelinde, Pyrrhus aime Andromaque, sa captive. Vous voyez qu'Édüige dit à Garibalde les mêmes choses qu'Hermione dit à Oreste: elle a des ardents souhaits de voir punir le change de Grimoald, elle assure sa conquête à son vengeur, il faut servir sa haine pour venger son amour. C'est ainsi qu'Hermione dit à Oreste (Andromaque, acte IV, scène III):

Vengez-moi, je crois tout.... Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé, Que je le hais; enfin.... que je l'aimai?

Oreste, en un autre endroit, dit à Hermione tout ce que dit ici Garibalde à Édüige (acte II, scène II):

Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.... Et vous le haïssez! Avouez-le, Madame, L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en son âme[57-a]; Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux; Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

Hermione parle absolument comme Édüige, quand elle dit (acte II, scène II):

Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque[57-b].... Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue Répand sur mes discours le poison qui la tue[57-c].

Enfin l'intention d'Édüige est que Garibalde la serve en détachant le parjure Grimoald de sa rivale Rodelinde; et Hermione veut qu'Oreste, en demandant Astyanax, dégage Pyrrhus de son amour pour Andromaque. Voyez avec attention la scène cinquième du second acte, vous trouverez une ressemblance non moins marquée entre Andromaque et Rodelinde.» (Voltaire, 1764.)

[57-a] Le texte de Racine est: «en une âme.»

[57-b] Dans la scène II de l'acte II, il y a:

Mais, Seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque.

Le vers cité par Voltaire est dans la scène III de l'acte IV.

[57-c] Dans Racine: «le venin qui la tue.»

[58] Var. Je n'en fais point secret après tant de mépris, Je l'ai dit à ce traître, et je vous le redis: Je ne suis plus à moi, je suis à qui me venge, Et ma conquête est libre au bras le plus étrange. (1653-56)

[59] Var. Et cet espoir douteux qu'offre votre conquête A vos feux rallumés exposeroit sa tête. (1653-56)

[60] Var. Ce lâche en ses périls s'obstine à s'engager. (1653-56 recueil) Var. Ce lâche en ces périls s'obstine à s'engager. (1656 édition séparée)

[61] Var. Faites qu'elle aime un autre, et qu'un rival me venge, Qu'il tombe au désespoir que me donne son change. (1653-56)

[62] Var. Le dépôt de sa haine entre des mains fidèles. (1653-56)

[63] Var. Menacez-la, Seigneur, de la mort de son fils. (1653-56)

[64] Var. Sachons qu'a fait Unulphe, avant que de résoudre. (1653-56)

[65] Var. Eh bien! que faut-il faire? est-il temps de mourir? Ou si tu vois pour moi quelque espoir de guérir? (1653-56)

[66] Var. Rendra rudes les coups dont on me va percer! (1653-56)

[67] Voyez ci-dessus la fin de la note 57 de la p. 36.

[68] Var. Madame, est-il donc vrai que votre âme sensible. (1653-56)

[69] L'édition de 1682 donne attachée, pour arrachée; c'est une faute évidente, et nous ne la mentionnons que parce qu'elle a été reproduite dans l'impression de 1692.

[70] Var. Et ce qu'il ôte au père, il veut le rendre au fils! (1653-64)

[71] Var. Et que le seul Auguste ayant osé tenter. (1653-56)

[72] Var. Cet effort sans exemple en sa gloire parfaite. (1653-63)

[73] «Andromaque dit à Pyrrhus (acte I, scène IV):

Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse, Et qu'un dessein si beau, si grand, si généreux[73-a], Passe pour le transport d'un esprit amoureux?... Non, non; d'un ennemi respecter la misère, Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon cœur; Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile: Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.

On reconnaît dans Racine la même idée, les mêmes nuances que dans Corneille; mais avec cette douceur, cette mollesse, cette sensibilité, et cet heureux choix de mots qui porte l'attendrissement dans l'âme.

Grimoald dit à Rodelinde (vers 740):

Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.

Grimoald entend par là le fils de Rodelinde, et il veut punir par la mort du fils les mépris de la mère; c'est ce qui se développe au troisième acte. Ainsi Pyrrhus menace toujours Andromaque d'immoler Astyanax, si elle ne se rend à ses désirs (acte I, scène

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