‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 06Chapitre 2 sur 13 · IV):

IV):

Songez-y bien: il faut désormais que mon cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur; Je n'épargnerai rien dans ma juste colère: Le fils me répondra du mépris[73-b] de la mère.» (Voltaire.)

[73-a] Le texte de Racine est:

Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux.

[73-b] Dans Racine: «des mépris.»

[74] Var. Que cet illustre effort ne te fasse rougir. (1653-56) Var. Que cet illustre effort ne te donne à rougir. (1660-64)

[75] Var. Cet effort sans exemple est de telle nature. (1660-63)

[76] D'ordinaire, avec cette inversion, Corneille fait accorder le participe. Ainsi dans le Cid, acte III, scène III, vers 797 et 798:

Mon père est mort, Elvire, et la première épée Dont s'est armé Rodrigue a sa trame coupée.

[77] Var. Allez, sans davantage irriter mon courroux. (1653-56)

[78] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1653-60 et de 1664.

[79] Var. Voilà tous les efforts que je me suis pu faire. (1653-56)

[80] Corneille a répété ce vers dans Tite et Bérénice (acte I, scène III).

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

GARIBALDE, RODELINDE.

GARIBALDE.

Ce n'est plus seulement l'offre d'un diadème Que vous fait pour un fils un prince qui vous aime, Et de qui le refus ne puisse être imputé Qu'à fermeté de haine ou magnanimité: Il y va de sa vie, et la juste colère 755 Où jettent cet amant les mépris de la mère, Veut punir sur le sang de ce fils innocent La dureté d'un cœur si peu reconnoissant. C'est à vous d'y penser: tout le choix qu'on vous donne, C'est d'accepter pour lui la mort ou la couronne. 760 Son sort est en vos mains: aimer ou dédaigner Le va faire périr ou le faire régner[81].

RODELINDE.

S'il me faut faire un choix d'une telle importance, On me donnera bien le loisir que j'y pense.

GARIBALDE.

Pour en délibérer vous n'avez qu'un moment: 765 J'en ai l'ordre pressant; et sans retardement, Madame, il faut résoudre, et s'expliquer sur l'heure: Un mot est bientôt dit. Si vous voulez qu'il meure, Prononcez-en l'arrêt, et j'en prendrai la loi Pour faire exécuter les volontés du Roi. 770

RODELINDE.

Un mot est bientôt dit; mais dans un tel martyre On n'a pas bientôt vu quel mot c'est qu'il faut dire; Et le choix qu'on m'ordonne est pour moi si fatal, Qu'à mes yeux des deux parts le supplice est égal. Puisqu'il faut obéir, fais-moi venir ton maître[82]. 775

GARIBALDE.

Quel choix avez-vous fait?

RODELINDE.

Je lui ferai connoître Que si....

GARIBALDE.

C'est avec moi qu'il vous faut achever: Il est las désormais de s'entendre braver; Et si je ne lui porte une entière assurance Que vos desirs enfin suivent son espérance, 780 Sa vue est un honneur qui vous est défendu.

RODELINDE.

Que me dis-tu, perfide? ai-je bien entendu? Tu crains donc qu'une femme, à force de se plaindre, Ne sauve une vertu que tu tâches d'éteindre, Ne remette un héros au rang de ses pareils, 785 Dont tu veux l'arracher par tes lâches conseils? Oui, je l'épouserai, ce trop aveugle maître, Tout cruel, tout tyran que tu le forces d'être: Va, cours l'en assurer; mais penses-y deux fois. Crains-moi, crains son amour, s'il accepte mon choix. 790 Je puis beaucoup sur lui; j'y pourrai davantage, Et régnerai peut-être après cet esclavage.

GARIBALDE.

Vous régnerez, Madame, et je serai ravi De mourir glorieux pour l'avoir bien servi.

RODELINDE.

Va, je lui ferai voir que de pareils services 795 Sont dignes seulement des plus cruels supplices, Et que de tous les maux dont les rois sont auteurs, Ils s'en doivent venger sur de tels serviteurs. Tu peux en attendant lui donner cette joie, Que pour gagner mon cœur il a trouvé la voie, 800 Que ton zèle insolent et ton mauvais destin A son amour barbare en ouvrent le chemin. Dis-lui, puisqu'il le faut, qu'à l'hymen je m'apprête; Mais fuis-nous, s'il s'achève, et tremble pour ta tête.

GARIBALDE.

Je veux bien à ce prix vous donner un grand roi. 805

RODELINDE.

Qu'à ce prix donc il vienne, et m'apporte sa foi.

SCÈNE II.

RODELINDE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Votre félicité sera mal assurée Dessus un fondement de si peu de durée. Vous avez toutefois de si puissants appas....

RODELINDE.

Je sais quelques secrets que vous ne savez pas; 810 Et si j'ai moins que vous d'attraits et de mérite, J'ai des moyens plus sûrs d'empêcher qu'on me quitte.

ÉDÜIGE.

Mon exemple....

RODELINDE.

Souffrez que je n'en craigne rien, Et par votre malheur ne jugez pas du mien. Chacun à ses périls peut suivre sa fortune[83], 815 Et j'ai quelques soucis que l'exemple importune.

ÉDÜIGE.

Ce n'est pas mon dessein de vous importuner.

RODELINDE.

Ce n'est pas mon dessein aussi de vous gêner; Mais votre jalousie un peu trop inquiète Se donne malgré moi cette gêne secrète. 820

ÉDÜIGE.

Je ne suis point jalouse, et l'infidélité....

RODELINDE.

Eh bien! soit jalousie ou curiosité, Depuis quand sommes-nous en telle intelligence Que tout mon cœur vous doive entière confidence?

ÉDÜIGE.

Je n'en prétends aucune, et c'est assez pour moi 825 D'avoir bien entendu comme il accepte un roi.

RODELINDE.

On n'entend pas toujours ce qu'on croit bien entendre.

ÉDÜIGE.

De vrai, dans un discours difficile à comprendre, Je ne devine point, et n'en ai pas l'esprit; Mais l'esprit n'a que faire où l'oreille suffit. 830

RODELINDE.

Il faudroit que l'oreille entendît la pensée[84].

ÉDÜIGE.

J'entends assez la vôtre: on vous aura forcée; On vous aura fait peur, ou de la mort d'un fils, Ou de ce qu'un tyran se croit être permis, Et l'on fera courir quelque mauvaise excuse 835 Dont la cour s'éblouisse et le peuple s'abuse. Mais cependant ce cœur que vous m'abandonniez....

RODELINDE.

Il n'est pas temps encor que vous vous en plaigniez: Comme il m'a fait des lois, j'ai des lois à lui faire.

ÉDÜIGE.

Il les acceptera pour ne vous pas déplaire; 840 Prenez-en sa parole, il sait bien la garder[85].

RODELINDE.

Pour remonter au trône on peut tout hasarder. Laissez-m'en, quoi qu'il fasse, ou la gloire ou la honte, Puisque ce n'est qu'à moi que j'en dois rendre conte[86]. Si votre cœur souffroit ce que souffre le mien, 845 Vous ne vous plairiez pas en un tel entretien; Et votre âme à ce prix voyant un diadème, Voudroit en liberté se consulter soi-même.

ÉDÜIGE.

Je demande pardon si je vous fais souffrir, Et vais me retirer pour ne vous plus aigrir. 850

RODELINDE.

Allez, et demeurez dans cette erreur confuse: Vous ne méritez pas que je vous désabuse.

ÉDÜIGE.

Ce cher amant sans moi vous entretiendra mieux, Et je n'ai plus besoin de[87] rapport de mes yeux.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE[88].

RODELINDE.

Je me rends, Grimoald, mais non pas à la force: 855 Le titre que tu prends m'est une douce amorce, Et s'empare si bien de mon affection, Qu'elle ne veut de toi qu'une condition: Si je n'ai pu t'aimer et juste et magnanime, Quand tu deviens tyran je t'aime dans le crime; 860 Et pour moi ton hymen est un souverain bien, S'il rend ton nom infâme aussi bien que le mien.

GRIMOALD.

Que j'aimerai, Madame, une telle infamie Qui vous fera cesser d'être mon ennemie! Achevez, achevez, et sachons à quel prix 865 Je puis mettre une borne à de si longs mépris: Je ne veux qu'une grâce, et disposez du reste. Je crains pour Garibalde une haine funeste, Je la crains pour Unulphe: à cela près, parlez.

RODELINDE.

Va, porte cette crainte à des cœurs ravalés; 870 Je ne m'abaisse point aux foiblesses des femmes Jusques à me venger de ces petites âmes. Si leurs mauvais conseils me forcent de régner, Je les en dois haïr, et sais les dédaigner. Le ciel, qui punit tout, choisira pour leur peine 875 Quelques moyens plus bas que cette illustre haine. Qu'ils vivent cependant, et que leur lâcheté A l'ombre d'un tyran trouve sa sûreté. Ce que je veux de toi porte le caractère D'une vertu plus haute et digne de te plaire. 880 Tes offres n'ont point eu d'exemples jusqu'ici[89], Et ce que je demande est sans exemple aussi; Mais je veux qu'il te donne une marque infaillible Que l'intérêt d'un fils ne me rend point sensible, Que je veux être à toi sans le considérer, 885 Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer.

GRIMOALD.

Madame, achevez donc de m'accabler de joie. Par quels heureux moyens faut-il que je vous croie? Expliquez-vous, de grâce, et j'atteste les cieux Que tout suivra sur l'heure un bien si précieux. 890

RODELINDE.

Après un tel serment j'obéis et m'explique. Je veux donc d'un tyran un acte tyrannique: Puisqu'il en veut le nom, qu'il le soit tout à fait; Que toute sa vertu meure en un grand forfait, Qu'il renonce à jamais aux glorieuses marques 895 Qui le mettoient au rang des plus dignes monarques; Et pour le voir méchant, lâche, impie, inhumain, Je veux voir ce fils même immolé de sa main.

GRIMOALD.

Juste ciel!

RODELINDE.

Que veux-tu pour marque plus certaine Que l'intérêt d'un fils n'amollit point ma haine, 900 Que je me donne à toi sans le considérer, Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer? Tu trembles, tu pâlis, il semble que tu n'oses Toi-même exécuter ce que tu me proposes! S'il te faut du secours, je n'y recule pas, 905 Et veux bien te prêter l'exemple de mon bras. Fais, fais venir ce fils, qu'avec toi je l'immole. Dégage ton serment, je tiendrai ma parole. Il faut bien que le crime unisse à l'avenir Ce que trop de vertus empêchoit de s'unir. 910 Qui tranche du tyran[90] doit se résoudre à l'être. Pour remplir ce grand nom as-tu besoin d'un maître, Et faut-il qu'une mère, aux dépens de son sang, T'apprenne à mériter cet effroyable rang? N'en souffre pas la honte, et prends toute la gloire 915 Que cet illustre effort attache à ta mémoire. Fais voir à tes flatteurs, qui te font trop oser, Que tu sais mieux que moi l'art de tyranniser; Et par une action aux seuls tyrans permise, Deviens le vrai tyran de qui te tyrannise. 920 A ce prix je me donne, à ce prix je me rends; Ou si tu l'aimes mieux, à ce prix je me vends, Et consens à ce prix que ton amour m'obtienne, Puisqu'il souille ta gloire aussi bien que la mienne.

GRIMOALD.

Garibalde, est-ce là ce que tu m'avois dit? 925

GARIBALDE.

Avec votre jalouse elle a changé d'esprit; Et je l'avois laissée à l'hymen toute prête, Sans que son déplaisir menaçât que ma tête. Mais ces fureurs enfin ne sont qu'illusion, Pour vous donner, Seigneur, quelque confusion; 930 Ne vous étonnez point, vous l'en verrez dédire.

GRIMOALD.

Vous l'ordonnez, Madame, et je dois y souscrire: J'en ferai ma victime, et ne suis point jaloux De vous voir sur ce fils porter les premiers coups. Quelque honneur qui par là s'attache à ma mémoire, 935 Je veux bien avec vous en partager la gloire, Et que tout l'avenir ait de quoi m'accuser D'avoir appris de vous l'art de tyranniser. Vous devriez pourtant régler mieux ce courage, N'en pousser point l'effort jusqu'aux bords de la rage, Ne lui permettre rien qui sentît la fureur, Et le faire admirer sans en donner d'horreur. Faire la furieuse et la désespérée, Paroître avec éclat mère dénaturée, Sortir hors de vous-même, et montrer à grand bruit 945 A quelle extrémité mon amour vous réduit, C'est mettre avec trop d'art la douleur en parade; Qui fait le plus de bruit n'est pas le plus malade: Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants; Et l'on sait qu'un grand cœur se possède en tout temps. Vous le savez, Madame, et que les grandes âmes Ne s'abaissent jamais aux foiblesses des femmes, Ne s'aveuglent jamais ainsi hors de saison; Que leur désespoir même agit avec raison, Et que....

RODELINDE.

C'en est assez: sois-moi juge équitable[91], 955 Et dis-moi si le mien agit en raisonnable, Si je parle en aveugle, ou si j'ai de bons yeux. Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux, Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne, Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne! 960 Quand j'aurai satisfait tes vœux désespérés[92], Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés? Cet offre[93], ou, si tu veux, ce don du diadème N'est, à le bien nommer, qu'un foible stratagème. Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur, 965 C'est quitter pour ce nom celui d'usurpateur; C'est choisir pour régner un favorable titre; C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre, Et mettre sur le trône un fantôme pour roi Jusques au premier fils qui te naîtra de moi, 970 Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le temps arrive De remettre en ses mains la puissance effective. Qui veut bien l'immoler à son affection[94] L'immoleroit sans peine à son ambition. On se lasse bientôt de l'amour d'une femme; 975 Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme; Et comme la grandeur a d'éternels appas, L'Italie est sujette à de soudains trépas. Il est des moyens sourds pour lever un obstacle, Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle; 980 Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs, Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs. La porte à ma vengeance en seroit moins ouverte: Je perdrois avec lui tout le fruit de sa perte. Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard; Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime, Me demande à toute heure une grande victime; Que ce jeune monarque, immolé de ta main, Te rende abominable à tout le genre humain; 990 Qu'il t'excite partout des haines immortelles; Que de tous tes sujets il fasse des rebelles. Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger, Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger, Pour moins perdre de vœux contre ta barbarie, 995 Pour être à tous moments maîtresse de ta vie, Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le cœur[95]. Voilà, mon désespoir, voilà ses justes causes: A ces conditions prends ma main, si tu l'oses. 1000

GRIMOALD.

Oui, je la prends, Madame, et veux auparavant....

SCÈNE IV.

PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

UNULPHE.

Que faites-vous, Seigneur? Pertharite est vivant[96]: Ce n'est plus un bruit sourd, le voilà qu'on amène; Des chasseurs l'ont surpris dans la forêt prochaine, Où, caché dans un fort, il attendoit la nuit. 1005

GRIMOALD.

Je vois trop clairement quelle main le produit.

RODELINDE.

Est-ce donc vous, Seigneur? et les bruits infidèles N'ont-ils semé de vous que de fausses nouvelles?

PERTHARITE.

Oui, cet époux si cher à vos chastes desirs, Qui vous a tant coûté de pleurs et de soupirs.... 1010

GRIMOALD.

Va, fantôme insolent, retrouver qui t'envoie, Et ne te mêle point d'attenter à ma joie[97]. Il est encore ici des supplices pour toi, Si tu viens y montrer la vaine ombre d'un roi. Pertharite n'est plus.

PERTHARITE.

Pertharite respire, 1015 Il te parle, il te voit régner dans son empire. Que ton ambition ne s'effarouche pas Jusqu'à me supposer toi-même un faux trépas[98]: Il est honteux de feindre où l'on peut toutes choses. Je suis mort, si tu veux; je suis mort, si tu l'oses, 1020 Si toute ta vertu peut demeurer d'accord Que le droit de régner me rend digne de mort. Je ne viens point ici par de noirs artifices De mon cruel destin forcer les injustices, Pousser des assassins contre tant de valeur, 1025 Et t'immoler en lâche à mon trop de malheur. Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance, Jusqu'à te faire un don de ma toute-puissance, Règne sur mes États que le ciel t'a soumis; Peut-être un autre temps me rendra des amis. 1030 Use mieux cependant de la faveur céleste: Ne me dérobe pas le seul bien qui me reste, Un bien où je te suis un obstacle éternel, Et dont le seul desir est pour toi criminel. Rodelinde n'est pas du droit de ta conquête: 1035 Il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête; Puisqu'on m'a découvert, elle dépend de toi; Prends-la comme tyran, ou l'attaque en vrai roi. J'en garde hors du trône encor les caractères, Et ton bras t'a saisi de celui de mes pères. 1040 Je veux bien qu'il supplée au défaut de ton sang, Pour mettre entre nous deux égalité de rang. Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée, Pour voir qui la mérite il ne faut point d'armée. Je suis roi, je suis seul, j'en suis maître, et tu peux 1045 Par un illustre effort faire place à tes vœux.

GRIMOALD.

L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante. Édüige à fourber n'est pas assez savante; Quelque adresse qu'elle aye, elle t'a mal instruit, Et d'un si haut dessein elle a fait trop de bruit. 1050 Elle en fait avorter l'effet par la menace, Et ne te produit plus que de mauvaise grâce.

PERTHARITE.

Quoi? je passe à tes yeux pour un homme attitré[99]?

GRIMOALD.

Tu l'avoueras toi-même ou de force ou de gré. Il faut plus de secret alors qu'on veut surprendre, 1055 Et l'on ne surprend point quand on se fait attendre.

PERTHARITE.

Parlez, parlez, Madame, et faites voir à tous Que vous avez des yeux pour connoître un époux.

GRIMOALD.

Tu veux qu'en ta faveur j'écoute ta complice! Eh bien! parlez, Madame; achevez l'artifice. 1060 Est-ce là votre époux?

RODELINDE.

Toi qui veux en douter[100], Par quelle illusion m'oses-tu consulter? Si tu démens tes yeux, croiras-tu mon suffrage? Et ne peux-tu sans moi connoître son visage? Tu l'as vu tant de fois, au milieu des combats, 1065 Montrer, à tes périls, ce que pesoit son bras, Et l'épée à la main, disputer en personne, Contre tout ton bonheur, sa vie et sa couronne. Si tu cherches une aide[101] à traiter d'imposteur Un roi qui t'a fermé la porte de mon cœur, 1070 Consulte Garibalde, il tremble à voir son maître: Qui l'osa bien trahir l'osera méconnoître; Et tu peux recevoir de son mortel effroi L'assurance qu'enfin tu n'attends pas de moi. Un service si haut veut une âme plus basse; 1075 Et tu sais....

GRIMOALD.

Oui, je sais jusqu'où va votre audace. Sous l'espoir de jouir de ma perplexité, Vous cherchez à me voir l'esprit inquiété; Et ces discours en l'air que l'orgueil vous inspire Veulent persuader ce que vous n'osez dire, 1080 Brouiller la populace, et lui faire après vous En un fourbe impudent respecter votre époux. Poussez donc jusqu'au bout, devenez plus hardie: Dites-nous hautement....

RODELINDE.

Que veux-tu que je die? Il ne peut être ici que ce que tu voudras: 1085 Tes flatteurs en croiront ce que tu résoudras. Je n'ai pas pour t'instruire assez de complaisance; Et puisque son malheur l'a mis en ta puissance, Je sais ce que je dois, si tu ne me le rends. Achève de te mettre au rang des vrais tyrans. 1090

SCÈNE V.

GRIMOALD, PERTHARITE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que cet événement de nouveau m'embarrasse!

GARIBALDE.

Pour un fourbe chez vous la pitié trouve place[102]!

GRIMOALD.

Non, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. Que ton appartement lui serve de prison; Je te le donne en garde, Unulphe.

PERTHARITE.

Prince, écoute: 1095 Mille et mille témoins te mettront hors de doute; Tout Milan, tout Pavie....

GRIMOALD.

Allez, sans contester: Vous aurez tout loisir de vous faire écouter.

(A Garibalde.)

Toi, va voir Édüige, et jette dans son âme[103] Un si flatteur espoir du retour de ma flamme, 1100 Qu'elle-même, déjà s'assurant de ma foi[104], Te nomme l'imposteur qu'elle déguise en roi.

SCÈNE VI.

GARIBALDE.

Quel revers imprévu! quel éclat de tonnerre Jette en moins d'un moment tout mon espoir par terre! Ce funeste retour, malgré tout mon projet, 1105 Va rendre Grimoald à son premier objet; Et s'il traite ce prince en héros magnanime, N'ayant plus de tyran, je n'ai plus de victime: Je n'ai rien à venger, et ne puis le trahir[105], S'il m'ôte les moyens de le faire haïr. 1110 N'importe toutefois, ne perdons pas courage; Forçons notre fortune à changer de visage; Obstinons Grimoald, par maxime d'État, A le croire imposteur, ou craindre un attentat; Accablons son esprit de terreurs chimériques, 1115 Pour lui faire embrasser des conseils tyranniques; De son trop de vertu sachons le dégager, Et perdons Pertharite afin de le venger. Peut-être qu'Édüige, à regret plus sévère, N'osera l'accepter teint du sang de son frère, 1120 Et que l'effet suivra notre prétention Du côté de l'amour et de l'ambition. Tâchons, quoi qu'il en soit, d'en achever l'ouvrage; Et pour régner un jour mettons tout en usage.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[81] «Ces vers forment absolument la même situation que celle d'Andromaque.» (Voltaire.)

[82] Var. Mais il faut obéir; fais-moi venir ton maître. (1653-56)

[83] Var. Chacun à ses périls peut croire sa fortune. (1653-56)

[84] La pensée est la leçon des éditions de 1653-63. Celles de 1668-92 donnent sa, au lieu de la, ce qui pourrait bien être une faute typographique. Voltaire est revenu à la leçon primitive: la pensée.

[85] Var. Prenez-en sa parole, il la garde fort bien, Et vous promettra tout pour ne vous tenir rien. ROD. Laissez-m'en, quoi qu'il fasse, ou la gloire ou la honte. (1653-56)

[86] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[87] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille, et après lui Voltaire, ont substitué du à de.

[88] Les éditions de 1653-56 mettent de plus UNULPHE au nombre des personnages de cette scène.

[89] Var. Tes offres n'ont point eu d'exemple jusqu'ici. (1653-63)

[90] L'édition de 1682 porte seule: «Qui tranche de tyran.»

[91] Var. C'est assez dit: sois-moi juge équitable, Et me dis si le mien agit en raisonnable. (1653-56)

[92] Var. Quand j'aurai satisfait tes feux désespérés. (1653-56)

[93] Toutes les éditions données du vivant de Corneille portent: «Cet offre,» au masculin. Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, et Voltaire donnent le féminin. Nous avons vu plus haut, aux vers 369, 589 et 590, et nous retrouverons plus loin, au vers 1555, ce même mot au féminin.

[94] Var. Qui le veut immoler à son affection. (1653-56)

[95] Voyez ci-après Sertorius, vers 1784, et la note (559) de Voltaire.

[96] Var. PERTH. Arrête, Grimoald, Pertharite est vivant. Ce te doit être assez de porter ma couronne, Sans me ravir encor ce que l'hymen me donne; A quoi que ton amour te puisse disposer, Commence par ma mort, si tu veux l'épouser. [ROD. Est-ce donc vous, Seigneur? et les bruits infidèles.] (1653-56)

[97] Var. Et ne te mêle pas d'attenter à ma joie. (1653-56)

[98] Var. Et ne t'obstine pas à croire mon trépas. Je ne viens point ici, jaloux de ma couronne, Soulever mes sujets, me prendre à ta personne, Me ressaisir d'un sceptre acquis à ta valeur, Et me venger sur toi de mon trop de malheur. J'ai cherché vainement dans toutes les provinces L'appui des potentats et la pitié des princes, Et dans toutes leurs cours je me suis vu surpris De n'avoir rencontré qu'un indigne mépris. Enfin, las de traîner partout mon impuissance, Sans trouver que foiblesse ou que méconnoissance, Alarmé d'un amour qu'un faux bruit t'a permis, Je rentre en mes États, que le ciel t'a soumis; Mais j'y rencontre encor des malheurs plus étranges: Je n'y trouve pour toi qu'estime et que louanges, Et d'une voix commune on y bénit un roi Qui fait voir sous mon dais plus de vertu que moi. Oui, d'un commun accord ces courages infâmes Me laissent détrôner jusqu'au fond de leurs âmes, S'imputent à bonheur de vivre sous tes lois, Et dédaignent pour toi tout le sang de leurs rois. Je cède à leurs desirs, garde mon diadème, Comme digne rançon de cette autre moi-même; Laisse-moi racheter Rodelinde à ce prix, Et je vivrai content malgré tant de mépris. Tu sais qu'elle n'est pas du droit de ta conquête; Qu'il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête: Garde donc de mêler la fureur des tyrans Aux brillantes vertus des plus grands conquérants; Fais voir que ce grand bruit n'est point un artifice, Que ce n'est point à faux qu'on vante ta justice, Et donne-moi sujet de ne plus m'indigner Que mon peuple en ma place aime à te voir régner. [GRIM. L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante.] (1653-56)

[99] Var. Quoi? vous me prenez donc pour un homme attitré? (1653-56)

[100] Var. Non, c'est un imposteur, Il en a tous les traits, et n'en a pas le cœur; Et du moins si c'est lui quand je vois son visage, Soudain ce n'est plus lui quand j'entends son langage. Mon époux n'eut jamais le courage abattu Jusqu'à céder son trône à ta fausse vertu. S'il avoit approché si près de ta personne, Il eût déjà repris son sceptre et sa couronne; Il se fût fait connoître au bras plus qu'à la voix, Et t'eût percé le cœur déjà plus d'une fois. Ses discours à son rang font une perfidie.... GRIM. Mais dites-nous enfin.... ROD. [Que veux-tu que je die?] C'est lui, ce n'est pas lui: c'est ce que tu voudras; J'en croirai plus que moi ce que tu résoudras. Imposteur ou monarque, il est en ta puissance; Et puisque à mes yeux même il trahit sa naissance, Sa vie et son trépas me sont indifférents. [Achève de te mettre au rang des vrais tyrans.] (1653-56)

[101] Les anciennes éditions, de 1660-1692, donnent une aide, au féminin. Celle de Voltaire (1764) porte un aide.

[102] Var. Ne pensez plus, Seigneur, qu'à punir tant d'audace. GRIM. Oui, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. (1653-56)

[103] Var. Toi, va voir Édüige, et tâche à tirer d'elle Dans ces obscurités quelque clarté fidèle. (1653-64)

[104] Var. Et juge par l'espoir qu'elle aura d'être à moi, Si c'est un imposteur qu'elle déguise en roi. (1653-56) Var. Et tire de l'espoir qu'elle aura d'être à moi Si c'est un imposteur qu'elle déguise en roi. (1660-64)

[105] Var. Je n'ai rien à venger, et ne le puis trahir. (1653-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GARIBALDE.

Je ne m'en dédis point, Seigneur, ce prompt retour[106] N'est qu'une illusion qu'on fait à votre amour. Je ne l'ai vu que trop aux discours d'Édüige: Comme sensiblement votre change l'afflige, Et qu'avec le feu roi ce fourbe a du rapport, Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort 1130 Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine. L'une sert son amour et l'autre sert sa haine; Ce que l'une produit, l'autre ose l'avouer, Et leur inimitié s'accorde à vous jouer[107]. L'imposteur cependant, quoi qu'on lui donne à feindre, Le soutient d'autant mieux qu'il ne voit rien à craindre; Car soit que ses discours puissent vous émouvoir Jusqu'à rendre Édüige à son premier pouvoir; Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante, Rodelinde sur vous reste toute-puissante, 1140 A l'une ou l'autre enfin votre âme à l'abandon Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.

GRIMOALD.

Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne A qui voudra des deux partager ma couronne: Non que j'espère encore amollir ce rocher, 1145 Que ni respects ni vœux n'ont jamais su toucher. Si j'aimai Rodelinde, et si pour n'aimer qu'elle, Mon âme à qui m'aimoit s'est rendue infidèle; Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis, Les bravades, la haine et le trouble où je suis, 1150 Ont été jusqu'ici toute la récompense De cet amour parjure où mon cœur se dispense[108], Il est temps désormais que par un juste effort J'affranchisse mon cœur de cet indigne sort. Prenons l'occasion que nous fait Édüige: 1155 Aimons cette imposture où son amour l'oblige. Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts, Et lui prête la main pour le tirer des fers[109]. Aimons, encore un coup, aimons son artifice, Aimons-en le secours, et rendons-lui justice. 1160 Soit qu'elle en veuille au trône ou n'en veuille qu'à moi, Qu'elle aime Grimoald ou qu'elle aime le Roi, Qu'elle ait beaucoup d'amour ou beaucoup de courage, Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage. Toi qui ne la servois qu'afin de m'obéir, 1165 Qui tâchois par mon ordre à m'en faire haïr, Duc, ne t'y force plus, et rends-moi ma parole[110]: Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole, Et que je puisse ainsi d'une même action Récompenser sa flamme ou son ambition. 1170

GARIBALDE.

Je vous la rends, Seigneur; mais enfin prenez garde A quels nouveaux périls cet effort vous hasarde, Et si ce n'est point croire un peu trop promptement L'impétueux transport d'un premier mouvement. L'imposteur impuni passera pour monarque: 1175 Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque; Et comme il est ardent après la nouveauté, Il s'imaginera son rang seul respecté. Je sais bien qu'aussitôt votre haute vaillance De ce peuple mutin domptera l'insolence; 1180 Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez Du côté d'Édüige, à qui vous vous rendez? J'ai pénétré, Seigneur, jusqu'au fond de son âme, Où je n'ai vu pour vous aucun reste de flamme: Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter 1185 Ce que tous vos desirs s'efforcent d'emporter. Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle; Mais pour faire à son tour l'ingrate et la cruelle, Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain Parjure pour parjure et dédain pour dédain. 1190 Elle veut que votre âme, esclave de la sienne, Lui demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne: Ce sont ses mots exprès; et pour vous punir mieux, Elle me veut aimer, et m'aimer à vos yeux: Elle me l'a promis.

SCÈNE II.

GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Je te l'ai promis, traître! 1195 Oui, je te l'ai promis, et l'aurois fait peut-être, Si ton âme, attachée à mes commandements, Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments[111]. J'avois mis mes secrets en bonne confidence! Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence, Et juge, par les miens lâchement déclarés, Comme les tiens sur lui peuvent être assurés. Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître, Et que des deux côtés laissant flotter sa foi, 1205 Son cœur n'aime en effet ni son maître ni moi. Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde: Quelque dessein qu'il ait, c'est toi seul qu'il regarde. Examine ce cœur, juges-en comme il faut. Qui m'aime et me trahit aspire encor plus haut. 1210

GARIBALDE.

Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice On me fait criminel quand je vous rends service. Mais de quoi n'est capable un malheureux amant Que la peur de vous perdre agite incessamment, Madame? Vous voulez que le Roi vous adore, 1215 Et pour l'en empêcher je ferois plus encore: Je ne m'en défends point, et mon esprit jaloux Cherche tous les moyens de l'éloigner de vous. Je ne vous saurois voir entre les bras d'un autre; Mon amour, si c'est crime, a l'exemple du vôtre. 1220 Que ne faites-vous point pour obliger le Roi A quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi? Est-il rien en ces lieux que n'ait mis en usage L'excès de votre ardeur ou de votre courage? Pour être tout à vous, j'ai fait tous mes efforts; 1225 Mais je n'ai point encor fait revivre les morts. J'ai dit des vérités dont votre cœur murmure; Mais je n'ai point été jusques à l'imposture, Et je n'ai point poussé des sentiments si beaux Jusqu'à faire sortir les ombres des tombeaux[112]. 1230 Ce n'est point mon amour qui produit Pertharite: Ma flamme ignore encor cet art qui ressuscite; Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer, Sinon que je trahis, si c'est trahir qu'aimer.

ÉDÜIGE.

De quel front et de quoi cet insolent m'accuse? 1235

GRIMOALD.

D'un mauvais artifice et d'une foible ruse. Votre dessein, Madame, étoit mal concerté: On ne m'a point surpris quand on s'est présenté[113]. Vous m'aviez préparé vous-même à m'en défendre, Et me l'ayant promis, j'avois lieu de l'attendre. 1240 Consolez-vous pourtant, il a fait son effet: Je suis à vous, Madame, et j'y suis tout à fait. Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage Vous a volé longtemps un légitime hommage, Si pour un autre objet le vôtre en fut banni, 1245 Les maux que j'ai soufferts m'en ont assez puni. Je recouvre la vue, et reconnois mon crime: A mes feux rallumés ce cœur s'offre en victime; Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu'au trépas, Il demande un pardon qu'il ne mérite pas. 1250 Votre propre bonté qui vous en sollicite Obtient déjà celui de ce faux Pertharite. Un si grand attentat blesse la majesté; Mais s'il est criminel, je l'ai moi-même été. Faites grâce, et j'en fais; oubliez, et j'oublie. 1255 Il reste seulement que lui-même il publie, Par un aveu sincère, et sans rien déguiser, Que pour me rendre à vous il vouloit m'abuser, Qu'il n'empruntoit ce nom que par votre ordre même. Madame, assurez-vous par là mon diadème, 1260 Et ne permettez pas que cette illusion Aux mutins contre nous prête d'occasion. Faites donc qu'il l'avoue, et que ma grâce offerte, Tout imposteur qu'il est, le dérobe à sa perte; Et délivrez par là de ces troubles soudains 1265 Le sceptre qu'avec moi je remets en vos mains.

ÉDÜIGE.

J'avois eu jusqu'ici ce respect pour ta gloire, Qu'en te nommant tyran, j'avois peine à me croire: Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu Faisoit de ce reproche un secret désaveu; 1270 Mais tu lèves le masque, et m'ôtes de scrupule. Je ne puis plus garder ce respect ridicule; Et je vois clairement, le masque étant levé, Que jamais on n'a vu tyran plus achevé. Tu fais adroitement le doux et le sévère, 1275 Afin que la sœur t'aide à massacrer le frère: Tu fais plus, et tu veux qu'en trahissant son sort, Lui-même il se condamne et se livre à la mort, Comme s'il pouvoit être amoureux de la vie Jusqu'à la racheter par une ignominie, 1280 Ou qu'un frivole espoir de te revoir à moi Me pût rendre perfide et lâche comme toi. Aime-moi, si tu veux, déloyal; mais n'espère Aucun secours de moi pour t'immoler mon frère. Si je te menaçois tantôt de son retour, 1285 Si j'en donnois l'alarme à ton nouvel amour, C'étoient discours en l'air inventés par ma flamme, Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme. J'avois peine à te perdre, et parlois au hasard, Pour te perdre du moins quelques moments plus tard; Et quand par ce retour il a su nous surprendre, Le ciel m'a plus rendu que je n'osois attendre.

GRIMOALD.

Madame....

ÉDÜIGE.

Tu perds temps; je n'écoute plus rien, Et j'attends ton arrêt pour résoudre le mien. Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime; 1295 Agis comme tyran[114], et prends cette victime: Je suivrai ton exemple, et sur tes actions Je réglerai ma haine ou mes affections. Il suffit à présent que je te désabuse, Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse. Adieu. 1300

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que veut Unulphe?

UNULPHE.

Il est de mon devoir De vous dire, Seigneur, que chacun le vient voir. J'ai permis à fort peu de lui rendre visite; Mais tous l'ont reconnu pour le vrai Pertharite. Le peuple même parle, et déjà sourdement 1305 On entend des discours semés confusément....

GARIBALDE.

Voyez en quels périls vous jette l'imposture: Le peuple déjà parle, et sourdement murmure. Le feu va s'allumer, si vous ne l'éteignez. Pour perdre un imposteur, qu'est-ce que vous craignez? La haine d'Édüige, elle qui ne prépare A vos submissions qu'une fierté barbare? Elle que vos mépris ayant mise en fureur, Rendent opiniâtre à vous mettre en erreur? Elle qui n'a plus soif que de votre ruine? 1315 Elle dont la main seule en conduit la machine? De semblables malheurs se doivent dédaigner, Et la vertu timide est mal propre à régner. Épousez Rodelinde, et malgré son fantôme, Assurez-vous l'État, et calmez le royaume; 1320 Et livrant l'imposteur à ses mauvais destins, Otez dès aujourd'hui tout prétexte aux mutins.

GRIMOALD.

Oui, je te croirai, duc; et dès demain sa tête, Abattue à mes pieds, calmera la tempête. Qu'on le fasse venir, et qu'on mande avec lui 1325 Celle qui de sa fourbe est le second appui, La reine qui me brave et qui par grandeur d'âme[115] Semble avoir quelque gêne à se nommer sa femme.

GARIBALDE.

Ses pleurs vous toucheront.

GRIMOALD.

Je suis armé contre eux.

GARIBALDE.

L'amour vous séduira.

GRIMOALD.

Je n'en crains point les feux[116]; Ils ont peu de pouvoir quand l'âme est résolue.

GARIBALDE.

Agissez donc, Seigneur, de puissance absolue: Soutenez votre sceptre avec l'autorité Qu'imprime au front des rois leur propre majesté. Un roi doit pouvoir tout, et ne sait pas bien l'être 1335 Quand au fond de son cœur il souffre un autre maître.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Viens, fourbe, viens, méchant, éprouver ma bonté, Et ne la réduis pas à la sévérité. Je veux te faire grâce: avoue et me confesse[117] D'un si hardi dessein qui t'a fourni l'adresse, 1340 Qui des deux l'a formé, qui t'a le mieux instruit: Tu m'entends; et surtout fais cesser ce faux bruit; Détrompe mes sujets, ta prison est ouverte; Sinon, prépare-toi dès demain à ta perte; N'y force pas ton prince; et sans plus t'obstiner, 1345 Mérite le pardon qu'il cherche à te donner.

PERTHARITE.

Que tu perds lâchement de ruse et d'artifice, Pour trouver à me perdre une ombre de justice, Et sauver les dehors d'une adroite vertu[118] Dont aux yeux éblouis tu parois revêtu! 1350 Le ciel te livre exprès une grande victime, Pour voir si tu peux être et juste et magnanime; Mais il ne t'abandonne après tout que son sang: Tu ne lui peux ôter ni son nom ni son rang: Je mourrai comme roi né pour le diadème; 1355 Et bientôt mes sujets, détrompés par toi-même, Connoîtront par ma mort qu'ils n'adorent en toi[119] Que de fausses couleurs qui te peignent en roi. Hâte donc cette mort, elle t'est nécessaire; Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère[120], 1360 Tout ce qu'entre tes mains je forme de souhaits, C'est d'affranchir bientôt ces malheureux sujets. Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte, Si par ton mauvais sort la prison m'est ouverte. Mon peuple aura des yeux pour connoître son roi, 1365 Et mettra différence entre un tyran et moi: Il n'a point de fureur que soudain je n'excite. Voilà, dedans tes fers, l'espoir de Pertharite; Voilà des vérités qu'il ne peut déguiser, Et l'aveu qu'il te faut pour te désabuser. 1370

RODELINDE.

Veux-tu pour t'éclaircir de plus illustres marques[121]? Veux-tu mieux voir le sang de nos premiers monarques? Ce grand cœur....

GRIMOALD.

Oui, Madame, il est fort bien instruit A montrer de l'orgueil et fourber à grand bruit. Mais si par son aveu la fourbe reconnue 1375 Ne détrompe aujourd'hui la populace émue, Qu'il prépare sa tête, et vous-même en ce lieu Ne pensez qu'à lui dire un éternel adieu. Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte; Qu'avant que je l'ordonne aucun n'entre ni sorte. 1380

SCÈNE V.

PERTHARITE, RODELINDE.

PERTHARITE.

Madame, vous voyez où l'amour m'a conduit. J'ai su que de ma mort il couroit un faux bruit, Des desirs du tyran j'ai su la violence; J'en ai craint sur ce bruit la dernière insolence, Et n'ai pu faire moins que de tout exposer, 1385 Pour vous revoir encore et vous désabuser. J'ai laissé hasarder à cette digne envie Les restes languissants d'une importune vie, A qui l'ennui mortel d'être éloigné de vous Sembloit à tous moments porter les derniers coups; Car, je vous l'avouerai, dans l'état déplorable Où m'abîme du sort la haine impitoyable, Où tous mes alliés me refusent leurs bras[122], Mon plus cuisant chagrin est de ne vous voir pas. Je bénis mon destin, quelques maux qu'il m'envoie, Puisqu'il peut consentir à ce moment de joie; Et bien qu'il ose encor de nouveau me trahir, En un moment si doux je ne puis le haïr.

RODELINDE.

C'étoit donc peu, Seigneur, pour mon âme affligée, De toute la misère où je me vois plongée; 1400 C'étoit peu des rigueurs de ma captivité, Sans celle où votre amour vous a précipité; Et pour dernier outrage où son excès m'expose, Il faut vous voir mourir et m'en savoir la cause! Je ne vous dirai point que ce moment m'est doux. Il met à trop haut prix ce qu'il me rend de vous; Et votre souvenir m'auroit bien su défendre De tout ce qu'un tyran auroit osé prétendre. N'attendez point de moi de soupirs ni de pleurs: Ce sont amusements de légères douleurs. 1410 L'amour que j'ai pour vous hait ces molles bassesses Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses; Et contre vos malheurs j'ai trop su m'affermir, Pour ne dédaigner pas l'usage de gémir. D'un déplaisir si grand la noble violence 1415 Se résout toute entière en ardeur de vengeance, Et méprisant l'éclat, porte tout son effort A sauver votre vie, ou venger votre mort. Je ferai l'un ou l'autre, ou périrai moi-même.

PERTHARITE.

Aimez plutôt, Madame, un vainqueur qui vous aime. Vous avez assez fait pour moi, pour votre honneur; Il est temps de tourner du côté du bonheur, De ne plus embrasser des destins trop sévères, Et de laisser finir mes jours et vos misères. Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux, 1425 M'accorde au moins le bien de mourir à vos yeux. J'aime à lui voir briser une importune chaîne De qui les nœuds rompus vous font heureuse reine; Et sous votre destin je veux bien succomber, Pour remettre en vos mains ce que j'en fis tomber. 1430

RODELINDE.

Est-ce là donc, Seigneur, la digne récompense[123] De ce que pour votre ombre on m'a vu de constance? Quand je vous ai cru mort, et qu'un si grand vainqueur, Sa conquête à mes pieds, m'a demandé mon cœur, Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire De cet hommage entier de toute sa victoire....

PERTHARITE.

Je sais que vous avez dignement combattu: Le ciel va couronner aussi votre vertu; Il va vous affranchir de cette inquiétude Que pouvoit de ma mort former l'incertitude, 1440 Et vous mettre sans trouble en pleine liberté De monter au plus haut de la félicité[124].

RODELINDE.

Que dis-tu, cher époux?

PERTHARITE.

Que je vois sans murmure Naître votre bonheur de ma triste aventure. L'amour me ramenoit, sans pouvoir rien pour vous. Que vous envelopper dans l'exil d'un époux, Vous dérober sans bruit à cette ardeur infâme Où s'opposent ma vie et le nom de ma femme. Pour changer avec gloire, il vous faut mon trépas[125]; Et s'il vous faut régner, je ne le perdrai pas. 1450 Après tant de malheurs que mon amour vous cause, Il est temps que ma mort vous serve à quelque chose, Et qu'un victorieux à vos pieds abattu Cesse de renoncer à toute sa vertu. D'un conquérant si grand et d'un héros si rare 1455 Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare; Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus. Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus; Et je tiendrai ma vie heureusement perdue, Puisque....

RODELINDE.

N'achève point un discours qui me tue[126], Et ne me force point à mourir de douleur[127], Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur. Moi qui l'ai dédaigné dans son char de victoire, Couronné de vertus encor plus que de gloire, Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux, 1465 Pour m'attacher à l'ombre, au nom d'un malheureux, Je pourrois à ta vue, aux dépens de ta vie, Épouser d'un tyran l'horreur et l'infamie, Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang, Pour baiser une main fumante de ton sang[128]: 1470 Ah! tu me connois mieux, cher époux.

PERTHARITE.

Non, Madame, Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme. Quand ces devoirs communs ont d'importunes lois, La majesté du trône en dispense les rois: Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires, 1475 Et cet honneur n'est beau que pour les cœurs vulgaires. Sitôt qu'un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur, Il a trop mérité la dernière rigueur. Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime: Le soin de s'affermir lui rend tout légitime. 1480 Quand j'aurai dans ses fers cessé de respirer, Donnez-lui votre main, sans rien considérer: Épargnez les efforts d'une impuissante haine, Et permettez au ciel de vous faire encor reine.

RODELINDE.

Épargnez-moi, Seigneur, ce cruel sentiment. 1485 Vous qui savez....

SCÈNE VI.

PERTHARITE, RODELINDE, UNULPHE.

UNULPHE.

Madame, achevez promptement: Le Roi, de plus en plus se rendant intraitable, Mande vers lui ce prince, ou faux, ou véritable.

PERTHARITE.

Adieu, puisqu'il le faut; et croyez qu'un époux A tous les sentiments qu'il doit avoir de vous[129]. 1490 Il voit tout votre amour et tout votre mérite; Et mourant sans regret, à regret il vous quitte.

RODELINDE.

Adieu, puisqu'on m'y force; et recevez ma foi Que l'on me verra digne et de vous et de moi.

PERTHARITE.

Ne vous exposez point au même précipice. 1495

RODELINDE.

Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice.

PERTHARITE.

Hélas! s'il étoit juste, il vous auroit donné Un plus puissant monarque, ou moins infortuné.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[106] Var. Seigneur, ou je m'abuse en cette occasion, Ou ce retour soudain n'est qu'une illusion. (1653-56)

[107] Var. [Et leur inimitié s'accorde à vous jouer.] GRIM. Duc, je n'en doute plus; mais je ne puis comprendre De quel front l'imposteur en mes mains se vient rendre. Si sous la ressemblance et le nom de son roi Il avoit soulevé le peuple contre moi, Et qu'il eût ménagé si bien ses artifices Qu'il eût pu par la fuite éviter les supplices, Qu'il fût en mon pouvoir par un coup de malheur, Son espoir auroit eu du moins quelque couleur; Mais se livrer lui-même et sans rien entreprendre! Duc, encore une fois, je ne le puis comprendre: C'est être bien stupide ou bien désespéré, Que de chercher soi-même un trépas assuré. GARIB. Édüige, Seigneur, n'a pris soin de l'instruire Que pour vous dégager, et non pour vous détruire; C'est son ambition qui vous veut pour époux, Et ne vous veut que roi pour régner avec vous. Il lui suffit qu'il parle, et qu'il vous embarrasse; Et quant à lui, Seigneur, il est sûr de sa grâce; [Car soit que ses discours puissent vous émouvoir.] (1653-56)

[108] Où mon cœur se laisse aller, que mon cœur se permet. Voyez le Lexique, et tome I, p. 208, note 2.

[109] Var. Et lui prête la main pour se tirer des fers. (1653-56)

[110] Var. Duc, ne t'y force plus, et me rends ma parole. (1653-56)

[111] Var. Eût pu dans son amour suivre mes sentiments. (1653-56)

[112] Var. Jusqu'à faire sortir des ombres des tombeaux. (1653-56)

[113] Var. Il ne m'a point surpris quand il s'est présenté. (1653-56)

[114] Thomas Corneille (1692) et Voltaire ont ajouté un: «Agis comme un tyran.»

[115] Var. La reine qui s'en joue et qui par grandeur d'âme Veut être tout ensemble et n'être pas sa femme. (1653-56)

[116] Var. Je n'en crains plus les feux. (1653-56)

[117] Var. Je te veux faire grâce: avoue et me confesse. (1653-56)

[118] Var. Le bruit de tes vertus est ce qui m'a séduit, Et je ne connois point ici d'autre faux bruit. Partout on te publie et juste, et magnanime, Et cet abus t'amène une grande victime. (1653-56)

[119] Var. Connoîtront par ma mort qu'ils n'adoroient en toi Que de fausses couleurs qui te peignoient en roi. (1653-56)

[120] Var. [Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère,] Mon cœur désabusé n'est plus ce qu'il étoit; Il ne voit plus en toi ce qu'il y respectoit: Au lieu d'un grand héros qu'il crut voir en ma place, Il n'y voit qu'un tyran plein de rage et d'audace, Qui ne laisse à ce cœur former d'autres souhaits Que d'en pouvoir bientôt délivrer mes sujets. [Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte.] (1653-56)

[121] Var. Je connois mon époux à ces illustres marques: C'est lui, c'est le vrai sang de nos premiers monarques; C'est.... GRIM. C'est à présent lui, quand il est mieux instruit A montrer plus d'orgueil et faire plus de bruit! Dans l'inégalité qui sort de votre bouche, Quel de vos sentiments voulez-vous qui me touche? Ce n'est pas lui, c'est lui, c'est ce que vous voudrez, Mais je n'en croirai pas ce que vous résoudrez, Si par son propre aveu la fourbe reconnue Ne détrompe à mes yeux la populace émue: Pensez-y bien, Madame, et dans ce même lieu Dites-lui, s'il n'avoue, un éternel adieu. [Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte;] Qu'aucun sans mon congé n'entre ici, ni n'en sorte.

SCÈNE V.

PERTHARITE, RODELINDE.

ROD. Le coup qui te menace est sensible pour moi; Mais n'attends point de pleurs, puisque tu meurs en roi. Mon amour généreux hait ces molles bassesses [Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses.] Dedans ce cœur de femme il a su s'affermir: Je la suis pour t'aimer, et non pas pour gémir; Et ma douleur, pressée avecque violence, [Se résout toute entière en ardeur de vengeance,] Et n'arrête mes yeux sur ton funeste sort Que pour sauver ta vie, ou pour venger ta mort. (1653-56)

[122] Var. Où tous mes alliés me refusent leur bras. (1660-64)

[123] Var. Est-ce là donc le prix de cette résistance Que pour ton ombre seule a rendu ma constance? Quand je t'ai cru sans vie, et qu'un si grand vainqueur. (1653-56)

[124] Var. [De monter au plus haut de la félicité.] Je le vois sans regret, et j'y cours sans murmure. Vous m'avez la première accusé d'imposture: Votre amant vous en croit, et ce n'est qu'après vous Qu'il prononce l'arrêt d'un malheureux époux. ROD. Quoi? j'aurois pu t'aimer, j'aurois pu te connoître, Te voyant accepter mon tyran pour ton maître! Qui peut céder un trône à son usurpateur, S'il se dit encor roi, n'est qu'en lâche imposteur; Et j'en désavouerois mille fois ton visage, Si tu n'avois changé de cœur et de langage. Mais puisqu'enfin le ciel daigne t'inspirer mieux, Que d'autres sentiments me donnent d'autres yeux.... PERTH. Vous me reconnoissez quand j'achève de vivre, Et que de mes malheurs ce tyran vous délivre. ROD. Ah! Seigneur. PERTH. Ah! Madame, étoit-ce lâcheté De lui céder pour vous un droit qui m'est resté? J'aurois plus fait encore, et vous voyant captive, J'aurois même cédé la puissance effective, Et pour vous racheter je serois descendu D'un trône encor plus haut que celui qui m'est dû. Ne vous figurez plus qu'un mari qui vous aime, Vous voyant dans les fers, soit maître de soi-même, Ce généreux vainqueur, à vos pieds abattu, Renonce bien pour vous à toute sa vertu. [D'un conquérant si grand et d'un héros si rare] Vous en faites vous seule un tyran, un barbare; [Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus. Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus;] Vous lui rendrez sa gloire, et vous verrez finie Avecque vos mépris toute sa tyrannie. Ainsi de votre amour le souverain bonheur Coûte au vaincu la vie, au conquérant l'honneur; Mais je tiens cette vie heureusement perdue, Puisque.... (1653-56)

[125] Var. Pour briller avec gloire, il lui faut mon trépas. (1660-64)

[126] Var. N'achève pas un discours qui me tue. (1653-63)

[127] Var. Et ne me force pas à mourir de douleur. (1653-60)

[128] Var. Jusqu'à baiser la main fumante de ton sang! Ah! tu me connois mieux, cher époux, ou peut-être, Pour t'avoir méconnu, tu me veux méconnoître. Mais c'est trop te venger d'un premier mouvement Que ma gloire[128-a].... (1653-56)

[128-a] La scène finit là dans les éditions indiquées.

[129] Var. N'a que les sentiments qu'il doit avoir de vous. (1653-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

UNULPHE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Quoi? Grimoald s'obstine à perdre ainsi mon frère! D'imposture et de fourbe il traite sa misère[130]! 1500 Et feignant de me rendre et son cœur et sa foi, Il n'a point d'yeux pour lui ni d'oreilles pour moi!

UNULPHE.

Madame, n'accusez que le duc qui l'obsède: Le mal, s'il en est cru, deviendra sans remède; Et si le Roi suivoit ses conseils violents, 1505 Vous n'en verriez déjà que des effets sanglants.

ÉDÜIGE.

Jadis pour Grimoald il quitta Pertharite; Et s'il le laisse vivre, il craint ce qu'il mérite.

UNULPHE.

Ajoutez qu'il vous aime, et veut par tous moyens Rattacher ce vainqueur à ses derniers liens; 1510 Que Rodelinde à lui, par amour ou par force, Assure entre vous deux un éternel divorce; Et s'il peut une fois jusque-là l'irriter, Par force ou par amour il croit vous emporter. Mais vous n'avez, Madame, aucun sujet de crainte; 1515 Ce héros est à vous sans réserve et sans feinte, Et....

ÉDÜIGE.

S'il quitte sans feinte un objet si chéri, Sans doute au fond de l'âme il connoît son mari. Mais s'il le connoissoit, en dépit de ce traître, Qui pourroit l'empêcher de le faire paroître? 1520

UNULPHE.

Sur le trône conquis il craint quelque attentat, Et ne le méconnoît que par raison d'État. C'est un aveuglement qu'il a cru nécessaire; Et comme Garibalde animoit sa colère, De ses mauvais conseils sans cesse combattu, 1525 Il donnoit lieu de craindre enfin pour sa vertu. Mais, Madame, il n'est plus en état de le croire. Je n'ai pu voir longtemps ce péril pour sa gloire. Quelque fruit que le duc espère en recueillir, Je viens d'ôter au Roi les moyens de faillir. 1530 Pertharite, en un mot, n'est plus en sa puissance. Mais ne présumez pas que j'aye eu l'imprudence De laisser à sa fuite un libre et plein pouvoir De se montrer au peuple et d'oser l'émouvoir. Pour fuir en sûreté, je lui prête main-forte, 1540 Ou plutôt je lui donne une fidèle escorte, Qui sous cette couleur de lui servir d'appui, Le met hors du royaume, et me répond de lui. J'empêche ainsi le duc d'achever son ouvrage, Et j'en donne à mon roi ma tête pour otage. 1540 Votre bonté, Madame, en prendra quelque soin.

ÉDÜIGE.

Oui, je serai pour toi criminelle au besoin: Je prendrai, s'il le faut, sur moi toute la faute[131].

UNULPHE.

Ou je connois fort mal une vertu si haute, Ou s'il revient à soi, lui-même tout ravi 1545 M'avouera le premier que je l'ai bien servi.

SCÈNE II.

GRIMOALD, ÉDÜIGE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que voulez-vous enfin, Madame, que j'espère? Qu'ordonnez-vous de moi?

ÉDÜIGE.

Que fais-tu de mon frère? Qu'ordonnes-tu de lui? prononce ton arrêt.

GRIMOALD.

Toujours d'un imposteur prendrez-vous l'intérêt? 1550

ÉDÜIGE.

Veux-tu suivre toujours le conseil tyrannique D'un traître qui te livre à la haine publique?

GRIMOALD.

Qu'en faveur de ce fourbe à tort vous m'accusez! Je vous offre sa grâce, et vous la refusez.

ÉDÜIGE.

Cette offre est un supplice aux princes qu'on opprime: Il ne faut point de grâce à qui se voit sans crime; Et tes yeux, malgré toi, ne te font que trop voir Que c'est à lui d'en faire, et non d'en recevoir. Ne t'obstine donc plus à t'aveugler toi-même: Sois tel que je t'aimois, si tu veux que je t'aime; 1560 Sois tel que tu parus quand tu conquis Milan: J'aime encor son vainqueur, mais non pas son tyran. Rends-toi cette vertu pleine, haute, sincère, Qui t'affermit si bien au trône de mon frère; Rends-lui du moins son nom, si tu me rends ton cœur. Qui peut feindre pour lui peut feindre pour la sœur; Et tu ne vois en moi qu'une amante incrédule, Quand je vois qu'avec lui ton âme dissimule. Quitte, quitte en vrai roi les vertus des tyrans, Et ne me cache plus un cœur que tu me rends. 1570

GRIMOALD.

Lisez-y donc vous-même: il est à vous, Madame; Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme. Sans plus me demander ce que vous connoissez, De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez. C'est redoubler ensemble et mes maux et ma honte 1575 Que de forcer ma bouche à vous en rendre conte. Quand je n'aurois point d'yeux, chacun en a pour moi. Garibalde lui seul a méconnu son roi; Et par un intérêt qu'aisément je devine, Ce lâche, tant qu'il peut, par ma main l'assassine. 1580 Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux, Que je songe à répandre un sang si précieux! Madame, cependant mettez-vous en ma place: Si je le reconnois, que faut-il que j'en fasse? Le tenir dans les fers avec le nom de roi, 1585 C'est soulever pour lui ses peuples contre moi. Le mettre en liberté, c'est le mettre à leur tête, Et moi-même hâter l'orage qui s'apprête. Puis-je m'assurer d'eux et souffrir son retour[132]? Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour? 1590 Un roi, quoique vaincu, garde son caractère: Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère; Au moment qu'il paroît, les plus grands conquérants, Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans; Et dans le fond des cœurs sa présence fait naître 1595 Un mouvement secret qui les rend à leur maître. Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir Et de le délivrer et de le retenir. Je vois dans mes prisons sa personne enfermée Plus à craindre pour moi qu'en tête d'une armée. 1600 Là mon bras animé de toute ma valeur Chercheroit avec gloire à lui percer le cœur; Mais ici, sans défense, hélas! qu'en puis-je faire? Si je pense régner, sa mort m'est nécessaire; Mais soudain ma vertu s'arme si bien pour lui, 1605 Qu'en mille bataillons il auroit moins d'appui. Pour conserver sa vie et m'assurer l'empire, Je fais ce que je puis à le faire dédire: Des plus cruels tyrans j'emprunte le courroux, Pour tirer cet aveu de la Reine ou de vous; 1610 Mais partout je perds temps, partout même constance Rend à tous mes efforts pareille résistance. Encor s'il ne falloit qu'éteindre ou dédaigner En des troubles si grands la douceur de régner, Et que pour vous aimer et ne vous point déplaire 1615 Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire, Je me vaincrois moi-même, et lui rendant l'État, Je mettrois ma vertu dans son plus haut éclat. Mais je vous perds, Madame, en quittant la couronne; Puisqu'il vous faut un roi, c'est vous que j'abandonne; Et dans ce cœur à vous par vos yeux combattu Tout mon amour s'oppose à toute ma vertu. Vous pour qui je m'aveugle avec tant de lumières, Si vous êtes sensible encore à mes prières, Daignez servir de guide à mon aveuglement, 1625 Et faites le destin d'un frère et d'un amant. Mon amour de tous deux vous fait la souveraine: Ordonnez-en vous-même, et prononcez en reine. Je périrai content, et tout me sera doux, Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous. 1630

ÉDÜIGE.

Que tu me connois mal, si tu connois mon frère! Tu crois donc qu'à ce point la couronne m'est chère, Que j'ose mépriser un comte généreux Pour m'attacher au sort d'un tyran trop heureux? Aime-moi si tu veux, mais crois-moi magnanime: 1635 Avec tout cet amour garde-moi ton estime[133]; Crois-moi quelque tendresse encor pour mon vrai sang, Qu'une haute vertu me plaît mieux qu'un haut rang, Et que vers Gundebert je crois ton serment quitte, Quand tu n'aurois qu'un jour régné pour Pertharite. Milan, qui l'a vu fuir, et t'a nommé son roi, De la haine d'un mort a dégagé ma foi. A présent je suis libre, et comme vraie amante Je secours malgré toi ta vertu chancelante, Et dérobe mon frère à ta soif de régner, 1645 Avant que tout ton cœur s'en soit laissé gagner. Oui, j'ai brisé ses fers, j'ai corrompu ses gardes, J'ai mis en sûreté tout ce que tu hasardes. Il fuit, et tu n'as plus à traiter d'imposteur De tes troubles secrets le redoutable auteur. 1650 Il fuit, et tu n'as plus à craindre de tempête[134]. Secourant ta vertu, j'assure ta conquête; Et les soins que j'ai pris.... Mais la Reine survient.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Que tardez-vous, Madame, et quel soin vous retient? Suivez de votre époux le nom, l'image, ou l'ombre; De ceux qui m'ont trahi croissez l'indigne nombre, Et délivrez mes yeux, trop aisés à charmer, Du péril de vous voir et de vous trop aimer. Suivez: votre captif ne vous tient plus captive.

RODELINDE.

Rends-le-moi donc, tyran, afin que je le suive. 1660 A quelle indigne feinte oses-tu recourir, De m'ouvrir sa prison quand tu l'as fait mourir! Lâche, présumes-tu qu'un faux bruit de sa fuite Cache de tes fureurs la barbare conduite? Crois-tu qu'on n'ait point d'yeux pour voir ce que tu fais, Et jusque dans ton cœur découvrir tes forfaits?

ÉDÜIGE.

Madame....

RODELINDE.

Eh bien! Madame, êtes-vous sa complice? Vous chargez-vous pour lui de toute l'injustice? Et sa main qu'il vous tend vous plaît-elle à ce prix[135]?

ÉDÜIGE.

Vous la vouliez tantôt teinte du sang d'un fils, 1670 Et je puis l'accepter teinte du sang d'un frère, Si je veux être sœur comme vous étiez mère.

RODELINDE.

Ne me reprochez point une juste fureur Où des feux d'un tyran me réduisoit l'horreur; Et puisque de sa foi vous êtes ressaisie, 1675 Faites cesser l'aigreur de votre jalousie.

ÉDÜIGE.

Ne me reprochez point des sentiments jaloux, Quand je hais les tyrans autant ou plus que vous.

RODELINDE.

Vous pouvez les haïr quand Grimoald vous aime!

ÉDÜIGE.

J'aime en lui sa vertu plus que son diadème; 1680 Et voyant quels motifs le font encore agir, Je ne vois rien en lui qui me fasse rougir.

RODELINDE, à Grimoald.

Rougis-en donc toi seul, toi qui caches ton crime, Qui t'immolant un roi, dérobes ta victime, Et d'un grand ennemi déguisant tout le sort, 1685 Le fais fourbe en sa vie et fuir après sa mort. De tes fausses vertus les brillantes pratiques N'élevoient que pour toi ces tombeaux magnifiques: C'étoient de vains éclats de générosité, Pour rehausser ta gloire avec impunité. 1690 Tu n'accablois son nom de tant d'honneurs funèbres Que pour ensevelir sa mort dans les ténèbres, Et lui tendre avec pompe un piége illustre et beau, Pour le priver un jour des honneurs du tombeau. Soûle-toi de son sang; mais rends-moi ce qui reste, Attendant ma vengeance, ou le courroux céleste, Que je puisse....

GRIMOALD, à Édüige.

Ah! Madame, où me réduisez-vous Pour un fourbe qu'elle aime à nommer son époux? Votre pitié ne sert qu'à me couvrir de honte, Si quand vous me l'ôtez, il m'en faut rendre conte, 1700 Et si la cruauté de mon triste destin De ce que vous sauvez me nomme l'assassin.

UNULPHE

Seigneur, je crois savoir la route qu'il a prise; Et si Sa Majesté veut que je l'y conduise, Au péril de ma tête en moins d'une heure ou deux, Je m'offre de la rendre à l'objet de ses vœux. Allons, allons, Madame, et souffrez que je tâche.... RODELINDE, à Unulphe.

O d'un lâche tyran ministre encor plus lâche, Qui sous un faux semblant d'un peu d'humanité Penses contre mes pleurs faire sa sûreté! 1710 Que ne dis-tu plutôt que ses justes alarmes Aux yeux des bons sujets veulent cacher mes larmes, Qu'il lui faut me bannir, de crainte que mes cris Du peuple et de la cour émeuvent les esprits? Traître, si tu n'étois de son intelligence, 1715 Pourroit-il refuser ta tête à sa vengeance? Que devient, Grimoald, que devient ton courroux? Tes ordres en sa garde avoient mis mon époux. Il a brisé ses fers, il sait où va sa fuite; Si je le veux rejoindre, il s'offre à ma conduite; 1720 Et quand son sang devroit te répondre du sien, Il te voit, il te parle, et n'appréhende rien!

GRIMOALD, à Rodelinde.

Quand ce qu'il fait pour vous hasarderoit ma vie, Je ne puis le punir de vous avoir servie. Si j'avois cependant quelque peur que vos cris 1725 De la cour et du peuple émussent les esprits, Sans vous prier de fuir pour finir mes alarmes, J'aurois trop de moyens de leur cacher vos larmes. Mais vous êtes, Madame, en pleine liberté; Vous pouvez faire agir toute votre fierté[136], 1730 Porter dans tous les cœurs ce qui règne en votre âme: Le vainqueur du mari ne peut craindre la femme. Mais que veut ce soldat[137]?

SCÈNE IV.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, SOLDAT[138].

SOLDAT.

Vous avertir, Seigneur, D'un grand malheur ensemble et d'un rare bonheur. Garibalde n'est plus, et l'imposteur infâme 1735 Qui tranche ici du roi lui vient d'arracher l'âme; Mais ce même imposteur est en votre pouvoir.

GRIMOALD.

Que dis-tu, malheureux?

SOLDAT.

Ce que vous allez voir.

GRIMOALD.

O ciel! en quel état ma fortune est réduite, S'il ne m'est pas permis de jouir de sa fuite! 1740 Faut-il que de nouveau mon cœur embarrassé Ne puisse.... Mais dis-nous comment tout s'est passé.

SOLDAT.

Le duc, ayant appris quelles intelligences Déroboient un tel fourbe à vos justes vengeances, L'attendoit à main-forte, et lui fermant le pas: 1745 «A lui seul, nous dit-il; mais ne le blessons pas. Réservons tout son sang aux rigueurs des supplices, Et laissons par pitié fuir ses lâches complices.» Ceux qui le conduisoient, du grand nombre étonnés, Et par mes compagnons soudain environnés, 1750 Acceptent la plupart ce qu'on leur facilite, Et s'écartent sans bruit de ce faux Pertharite. Lui, que l'ordre reçu nous forçoit d'épargner Jusqu'à baisser l'épée et le trop dédaigner, S'ouvre en son désespoir parmi nous un passage, 1755 Jusque sur notre chef pousse toute sa rage, Et lui plonge trois fois un poignard dans le sein, Avant qu'aucun de nous ait pu voir son dessein. Nos bras étoient levés pour l'en punir sur l'heure; Mais le duc par nos mains ne consent pas qu'il meure, Et son dernier soupir est un ordre nouveau De garder tout son sang à celle d'un bourreau. Ainsi ce fugitif retombe dans sa chaîne, Et vous pouvez, Seigneur, ordonner de sa peine: Le voici.

GRIMOALD.

Quel combat pour la seconde fois! 1765

SCÈNE V.

PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, SOLDATS.

PERTHARITE.

Tu me revois, tyran qui méconnois les rois; Et j'ai payé pour toi d'un si rare service Celui qui rend ma tête à ta fausse justice. Pleure, pleure ce bras qui t'a si bien servi; Pleure ce bon sujet que le mien t'a ravi[139]. 1770 Hâte-toi de venger ce ministre fidèle: C'est toi qu'à sa vengeance en mourant il appelle. Signale ton amour, et parois aujourd'hui, S'il fut digne de toi, plus digne encor de lui. Mais cesse désormais de traiter d'imposture 1775 Les traits que sur mon front imprime la nature. Milan m'a vu passer, et partout en passant J'ai vu couler ses pleurs pour son prince impuissant; Tu lui déguiserois en vain ta tyrannie: Pousses-en jusqu'au bout l'insolente manie; 1780 Et quoi que ta fureur te prescrive pour moi, Ordonne de mes jours comme de ceux d'un roi.

GRIMOALD.

Oui, tu l'es en effet, et j'ai su te connoître, Dès le premier moment que je t'ai vu paroître. Si j'ai fermé les yeux, si j'ai voulu gauchir, 1785 Des maximes d'État j'ai voulu t'affranchir, Et ne voir pas ma gloire indignement trahie Par la nécessité de m'immoler ta vie. De cet aveuglement les soins mystérieux Empruntoient les dehors d'un tyran furieux, 1790 Et forçoient ma vertu d'en souffrir l'artifice, Pour t'arracher ton nom par l'effroi du supplice. Mais mon dessein n'étoit que de t'intimider, Ou d'obliger quelqu'un à te faire évader. Unulphe a bien compris, en serviteur fidèle, 1795 Ce que ma violence attendoit de son zèle; Mais un traître pressé par d'autres intérêts A rompu tout l'effet de mes desirs secrets. Ta main, grâces au ciel, nous en a fait justice. Cependant ton retour m'est un nouveau supplice; 1800 Car enfin que veux-tu que je fasse de toi? Puis-je porter ton sceptre et te traiter de roi[140]? Ton peuple qui t'aimoit pourra-t-il te connoître, Et souffrir à tes yeux les lois d'un autre maître? Toi-même pourras-tu, sans entreprendre rien, 1805 Me voir jusqu'au trépas possesseur de ton bien? Pourras-tu négliger l'occasion offerte, Et refuser ta main ou ton ordre à ma perte[141]? Si tu n'étois qu'un lâche, on auroit quelque espoir Qu'enfin tu pourrois vivre, et ne rien émouvoir; 1810 Mais qui me croit tyran, et hautement me brave, Quelque foible qu'il soit, n'a point le cœur d'esclave, Et montre une grande âme au-dessus du malheur, Qui manque de fortune, et non pas de valeur. Je vois donc malgré moi ma victoire asservie 1815 A te rendre le sceptre, ou prendre encor ta vie; Et plus l'ambition trouble ce grand effort, Plus ceux de ma vertu me refusent ta mort. Mais c'est trop retenir ma vertu prisonnière: Je lui dois comme à toi liberté toute entière; 1820 Et mon ambition a beau s'en indigner, Cette vertu triomphe, et tu t'en vas régner. Milan, revois ton prince, et reprends ton vrai maître, Qu'en vain pour t'aveugler j'ai voulu méconnoître; Et vous que d'imposteur à regret j'ai traité.... 1825

PERTHARITE.

Ah! c'est porter trop loin la générosité. Rendez-moi Rodelinde, et gardez ma couronne, Que pour sa liberté sans regret j'abandonne: Avec ce cher objet tout destin m'est trop doux.

GRIMOALD.

Rodelinde et Milan et mon cœur sont à vous: 1830 Et je vous remettrois toute la Lombardie, Si comme dans Milan je régnois dans Pavie. Mais vous n'ignorez pas, Seigneur, que le feu Roi En fit reine Édüige; et lui donnant ma foi, Je promis....

ÉDÜIGE, à Grimoald.

Si ta foi t'oblige à la défendre, 1835 Ton exemple m'oblige encor plus à la rendre; Et je mériterois un nouveau changement, Si mon cœur n'égaloit celui de mon amant.

PERTHARITE, à Édüige.

Son exemple, ma sœur, en vain vous y convie. Avec ce grand héros je vous laisse Pavie, 1840 Et me croirois moi-même aujourd'hui malheureux, Si je voyois sans sceptre un bras si généreux.

RODELINDE, à Grimoald.

Pardonnez si ma haine a trop cru l'apparence: Je présumois beaucoup de votre violence; Mais je n'aurois osé, Seigneur, en présumer 1845 Que vous m'eussiez forcée enfin à vous aimer.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Vous m'avez outragé sans me faire injustice.

RODELINDE.

Qu'une amitié si ferme aujourd'hui nous unisse, Que l'un et l'autre État en admire les nœuds, Et doute avec raison qui règne de vous deux. 1850

PERTHARITE.

Pour en faire admirer la chaîne fortunée, Allons mettre en éclat cette grande journée, Et montrer à ce peuple, heureusement surpris, Que des hautes vertus la gloire est le seul prix.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[130] Var. D'imposteur et de fourbe il traite sa misère! (1653-56)

[131] Var. [Je prendrai, s'il le faut, sur moi toute la faute:] Dis-lui.... UNULPHE. Je connois mal une vertu si haute. (1653-56)

[132] Var. De quels yeux puis-je voir un prince de retour, Qui me voit en son trône, et veut vivre en ma cour? (1653-56)

[133] Var. Avec tout cet amour conserve un peu d'estime. (1653-56)

[134] Var. Il fuit, et tu n'as point à craindre de tempête. (1653-56)

[135] Var. Et la main qu'il vous rend vous plaît elle à ce prix? (1653-56 rec.) Var. Et la main qu'il vous tend vous plaît-elle à ce prix? (1656 édit. sép.)

[136] Var. Vous pourrez faire agir toute votre fierté. (1656 rec.)

[137] Var. Mais que vois-je?

SCÈNE IV[137-a].

GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE; SOLDATS, conduisants Pertharite prisonnier.

SOLDAT, à Grimoald. Seigneur.... PERTH., au soldat. Je suis encor ton roi, Traître, et je te défends de parler devant moi. [GRIM. O ciel! en quel état ma fortune est réduite, S'il ne m'est pas permis de jouir de sa fuite!] SOLDAT. Seigneur.... PERTH., au soldat. Tais-toi, te dis-je une seconde fois. A Grimoald. [Tu me revois, tyran qui méconnois les rois.] (1653-56)

[137-a] Cette scène est la dernière de l'acte dans les éditions de 1653-56.

[138] Voltaire a mis ici: UN SOLDAT, et dans le courant de la scène: LE SOLDAT.

[139] Var. [Pleure ce bon sujet que le mien t'a ravi,] Garibalde n'est plus, et j'ai vu cet infâme Aux pieds de son vrai roi vomir le sang et l'âme. GRIM. Garibalde n'est plus! ah, justice des cieux! PERTH. Si tu peux en douter, qu'on l'apporte à tes yeux; Tu verras de quel coup j'ai tranché cette vie Si brillante de gloire et si digne d'envie. Je ne te dirai point qui m'a facilité Pour un moment ou deux ce peu de liberté: Il suffit que le duc, instruit par un perfide, Que mon libérateur m'avoit donné pour guide, M'attendoit à main-forte; et me fermant le pas: «A lui seul, à lui seul, mais ne le blessons pas, Dit-il, et réservons tout son sang aux supplices.» Soudain environné de ses lâches complices, Que cet ordre reçu forçoit à m'épargner Jusqu'à baisser l'épée et me trop dédaigner, A travers ces méchants je m'ouvre le passage; Et portant jusqu'à lui l'effort de mon courage, Je lui plonge trois fois un poignard dans le sein, Avant qu'on puisse voir ou rompre mon dessein. Ses gens en vouloient prendre une prompte vengeance Mais lui-même, en tombant, leur en fait la défense, [Et son dernier soupir est un ordre nouveau] De garder tout mon sang à la main d'un bourreau. C'est à toi de venger ce ministre fidèle. (1653-56)

[140] Var. Puis-je occuper ton trône et te traiter en roi? (1653-56)

[141] Var. Et refuser ton ordre et ta main à ma perte? Ton rang, ton rang illustre auroit dû t'enseigner Qu'un roi dans ses États doit périr ou régner, Et qu'après sa défaite y montrer son visage, C'est donner au vainqueur un prompt et juste ombrage. Si tu n'étois qu'un lâche, on se pourroit flatter Que tu pourrois y vivre, et ne rien attester. (1653-56)

ŒDIPE TRAGÉDIE 1659

NOTICE.

Ce fut en 1653, dans l'année qui suivit la chute de Pertharite, que Pellisson publia sa Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise, où il racontait les difficultés que Corneille avait éprouvées pour être admis dans cette compagnie. Il paraît que ce récit déplut à notre poëte, car le 21 octobre Guy Patin écrivait à Falconet: «M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, s'est fait bien des ennemis par son Histoire de l'Académie. M. Corneille, illustre faiseur de comédies, écrit contre lui[142].» Il est probable que Corneille ne donna aucune suite à ce projet d'écrire contre Pellisson, et que celui-ci l'apaisa en lui promettant de supprimer le passage qui l'avait choqué. En effet, à partir de la seconde édition, ce morceau disparaît jusqu'au moment où il est rétabli par d'Olivet. La déférence de Pellisson gagna si bien le cœur de Corneille qu'lls devinrent amis intime. Il était dès lors tout naturel que Pellisson, qui était en grand crédit auprès de Foucquet, lui présentât Corneille. M. Chéruel a pensé que ce fut vers 1657 que notre poëte fréquenta la maison du surintendant[143], et cette conjecture se trouve confirmée par une épître de Scarron écrite peu après la prise d'Hesdin, c'est-à-dire en cette année même, et où il exprime la crainte de se voir supplanté auprès du «moderne Mécène» par «le Boisrobert» et «les Corneilles[144].»

On sait comment les poëtes réglaient leurs comptes avec Foucquet. C'est en vers que la Fontaine donnait quittance de chacun des trimestres de sa pension; ce fut en vers également que Corneille remercia le surintendant des premiers bienfaits qu'il en reçut. Dans la pièce qu'il fit à cette occasion, et qui est imprimée en tête d'Œdipe, il sollicite ainsi de Foucquet l'ordre de travailler de nouveau pour la scène[145]:

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.

Corneille, parlant dans son avis Au lecteur de ces vers présentés à Foucquet, ajoute: «Il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix.»

Le premier de ces sujets était Œdipe, le second Camma, que traita Thomas Corneille et qu'il fit représenter en 1661; on ignore quel était le troisième[146].

Corneille nous apprend que son Œdipe fut «un ouvrage de deux mois[147],» ce qui fait dire à Voltaire: «Il semble que Foucquet ait commandé à Corneille une tragédie pour lui être rendue dans deux mois, comme on commande un habit à un tailleur, ou une table à un menuisier[148].» Il est probable au contraire que les ordres de Foucquet n'avaient rien de fort pressant, et que si Corneille s'est tellement hâté, c'est parce qu'il a voulu reparaître au théâtre dans les circonstances les plus favorables. Ce qui le préoccupait le plus, c'était de terminer son Œdipe «assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval[149].» C'était alors le moment de l'année où le théâtre, même tragique, était fréquenté le plus assidûment. Corneille avait eu d'abord l'intention d'abréger son travail par une heureuse imitation de l'Œdipe roi de Sophocle, et de la pièce que Sénèque a faite sur le même sujet; par malheur, changeant d'avis, il crut devoir mêler une intrigue amoureuse à cette terrible catastrophe, et il ne fut que trop fondé à dire: «Comme j'ai pris une autre route que la leur, il ne m'a pas été possible de me rencontrer avec eux[150].»

Œdipe fut joué le vendredi 24 janvier 1659, et voici le compte rendu que Loret en donnait le lendemain dans sa Muse historique:

Monsieur de Corneille l'aîné Depuis peu de temps a donné A ceux de l'hôtel de Bourgogne Son dernier ouvrage ou besogne: Ouvrage grand et signalé, Qui l'Œdipe est intitulé; Ouvrage, dis-je, dramatique, Mais si tendre et si pathétique, Que sans se sentir émouvoir On ne peut l'entendre ou le voir. Jamais pièce de cette sorte N'eut d'élocution si forte; Jamais, dit-on, dans l'univers, On n'entendit de si beaux vers. Hier donc, la troupe royale, Qui tels sujets point ne ravale, Mais qui les met en leur beau jour, Soit qu'ils soient de guerre ou d'amour, En donna le premier spectacle, Qui fit cent fois crier miracle. Je n'y fus point; mais on m'a dit Qu'incessamment on entendit Exalter cette tragédie Si merveilleuse et si hardie, Et que les gens d'entendement Lui donnoient, par un jugement Fort sincère et fort véritable, Le beau titre d'inimitable. Mais cela ne me surprend pas Qu'elle ait d'admirables appas, Ni qu'elle soit rare et parfaite: Le divin Corneille l'a faite.

La pièce eut un si grand succès que tout Paris y courut. La femme du lieutenant criminel Tardieu, dont Boileau, dans sa dixième satire[151], nous peint si énergiquement «la honteuse lésine,» se montra désireuse, elle aussi, d'aller voir l'ouvrage nouveau, à la condition toutefois que ce fût sans bourse délier. C'est Tallemant qui nous apprend de quelle manière elle en trouva l'occasion. «M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de la Mothe, alla en 1659, au mois de janvier, pour parler au lieutenant criminel. Sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire plaisir à Madame, il la mèneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, où elle vouloit voir l'Œdipe de Corneille. Il n'osa refuser, et la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien; allez donc avertir Madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais Madame ne veut-elle point venir?» Enfin elle fut contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui renvoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[152].»

Moins impatient que Mme Tardieu, le Roi n'alla voir Œdipe que le 8 février. Dans son numéro du 9, le scrupuleux Loret parle déjà en ces termes de cette représentation aux lecteurs de la Muse historique:

Durant qu'auprès de mes tisons Ma muse se fonde en raisons, Etant le jour où je besogne, On joue à l'hôtel de Bourgogne Ce poëme rare et nouveau Que tout Paris trouve si beau, Et que tout bon esprit admire, Devant le Roi, notre cher Sire, Attiré par le bruit que fait Cet ouvrage grand et parfait Et d'excellence sans pareille, Le dernier de Monsieur Corneille.

Dans la Gazette du 15, Renaudot nous donne à ce sujet des détails beaucoup plus complets: «Ce jour-là 8, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, Mademoiselle, la princesse Palatine et grand nombre d'autres personnes de qualité, se trouvèrent à la représentation qui se fit à l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, de l'Œdipe du sieur Corneille, le dernier ouvrage de ce célèbre auteur, et dans lequel, après en avoir fait tant d'autres d'une force merveilleuse, il a néanmoins si parfaitement réussi, que s'y étant surpassé lui-même, il a aussi mérité un surcroît de louange de tous ceux qui se sont trouvés à ce chef-d'œuvre, et même, pour comble de gloire, d'un monarque dont le sentiment ne doit pas être moins souverain de tous les autres qu'il l'est du plus florissant État de l'Europe. Cette troupe, qui soutient si bien son titre par la réputation qu'elle donne à tout ce qu'elle représente, y réussit pareillement d'une si belle manière, qu'elle en fut admirée de toute la cour, et le sieur Floridor complimenta le Roi sur l'honneur qu'il avoit fait à sa compagnie, avec tant de grâce, qu'il en eut aussi un applaudissement universel.»

Loret, du reste, dans sa Muse historique du 15, complète sa première relation, et, après avoir parlé d'une représentation donnée au Petit-Bourbon, en présence du frère du Roi, et où

Le premier acteur de ce lieu, L'honorant comme un demi-Dieu, Lui fit une harangue expresse,

il ajoute:

Le successeur de Bellerose, Floridor, fit la même chose A notre grand Roi, l'autre jour, A l'aspect de toute sa cour, Y compris l'auguste Philippe, Ayant récité leur Œdipe, Qui des Majestés fut trouvé Si beau, si fort, si relevé, Et si plein de grandes paroles, Qu'il en eut très-bien des pistoles. Pour Floridor, on l'applaudit: Il dit fort bien tout ce qu'il dit; Un orateur n'eût su mieux faire, Mais ce n'est que son ordinaire.

Corneille, dans son avis Au lecteur[153], remercie le Roi en ces termes de la libéralité dont il avait fait preuve en cette occasion: «Cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur.»

Nous avons encore à recueillir ici, comme pour le Cid et pour Nicomède[154], un témoignage contemporain qui constate des changements importants exécutés par l'auteur avant l'impression de l'ouvrage. «Dans les premières représentations, dit l'abbé d'Aubignac, M. Corneille s'étoit chargé de deux narrations longues, ennuyeuses et mal placées, et je les avois condamnées; mais je ne suis pas si mal content de celles qu'il a mises dans l'impression[155].»

Loret, rendant compte dans la Muse historique du 6 décembre 1659 de la première représentation des Précieuses ridicules de Molière, et rappelant à cette occasion les derniers grands succès obtenus au théâtre, s'exprime ainsi:

Jamais l'Œdipe de Corneille, Que l'on tient être une merveille, La Cassandre de Boisrobert, Le Néron de monsieur Gilbert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . N'eurent une vogue si grande, Tant la pièce sembla friande.

La pièce de Boisrobert remontait déjà un peu haut; elle est intitulée: Cassandre, comtesse de Barcelone, et fut jouée le vendredi 31 octobre 1653. Quant à la tragédie de Gilbert[156], elle est postérieure à Œdipe; son véritable titre est Arie et Pétus, ou les amours de Néron, et elle fut représentée le lundi 22 septembre 1659. Rien n'est plus propre à prémunir contre l'éclat de certains succès que de voir l'oubli où sont tombés ces rivaux, jadis redoutables, de Corneille et de Molière.

Sa pièce jouée, Corneille se hâte de terminer les affaires les plus indispensables qu'il avait à Paris, fait quelques visites, une entre autres à l'abbé d'Aubignac[157], et repart au plus vite pour Rouen. C'est de là qu'il écrit, le 12 mars 1659, à l'abbé de Pure, afin de le remercier d'une lettre qui lui racontait le succès que Mlle de Beauchâteau avait obtenu en remplissant le rôle de Jocaste à la place de l'actrice, alors malade, qui l'avait joué d'original. Nous ne savons du reste ni quelle était cette actrice malade, ni comment les autres rôles avaient été distribués primitivement. En 1663 seulement, l'Impromptu de Versailles, qui nous a déjà fourni tant d'utiles renseignements, nous apprend que Villiers jouait le rôle d'Iphicrate[158]. Il est probable que Floridor s'était réservé celui d'Œdipe; Baron le remplit plus tard avec un grand éclat[159]; c'était lui assurément qui en était chargé en 1676, lorsque Corneille écrivait à Louis XIV:

On voit Sertorius, Œdipe et Rodogune Rétablis par ton choix dans toute leur fortune.

Le 13 mai 1718, Champvallon débuta dans ce rôle[160]; mais le succès de l'Œdipe de Voltaire, qui fut joué le 18 novembre de la même année, éloigna de la scène l'ouvrage de Corneille. C'est Voltaire lui-même qui, en 1764, proclame sa propre tragédie «le seul Œdipe qui soit resté au théâtre[161].» Celui de Corneille fut cependant représenté encore quelquefois. Lemazurier remarque que Sarrasin «débuta, le 3 mars 1729, par le rôle d'Œdipe, dans la tragédie de ce nom de P. Corneille, que l'on n'avait pas jouée depuis fort longtemps, et qui fut reprise pour la dernière fois à l'occasion de son début[162].»

L'édition originale de la pièce qui nous occupe a pour titre: ŒDIPE, TRAGEDIE. Par P. Corneille, Imprimée à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LIX[163]. Avec privilege du Roy. Elle forme un volume in-12 de 6 feuillets et 89 pages. Certains exemplaires commencent par une Épitaphe sur la mort de damoiselle Élisabeth Ranquet, qu'on trouvera dans les Poésies diverses. Le privilége est du 10 février 1659, l'Achevé d'imprimer du 26 mars. L'abbé de Pure dut recevoir un des premiers exemplaires de la pièce, car Thomas lui écrit en post-scriptum au bas d'une lettre du 4 avril: «Mon frère vous assure, de ses services et a donné charge à M. Courbé de vous donner son Œdipe.»

C'est dans l'Œdipe qu'on a cherché des autorités et des exemples pour établir que le grand Corneille écrivait en style précieux. Dans son Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique, géographique..., publié en 1661, et dont le privilége est du 15 février, Somaize introduit deux précieuses, Émilie et Léosthène, c'est-à-dire Mlles Espagny et Lanquets, à peu près aussi inconnues sous leur nom réel que sous leur nom imaginaire, qui défendent leur langage contre Félix, pseudonyme d'un M. Foucaut, sur lequel on n'a guère de renseignements non plus, mais qui, d'après les recherches de M. Livet, paraît avoir été conseiller au Parlement[164]. Le seul procédé des deux précieuses pour amener leur adversaire à partager leur avis est de prouver que Cléocrite l'aîné[165], c'est-à-dire Pierre Corneille, emploie continuellement leur langage dans son Œdipe, qu'elles intitulent le Criminel innocent. Ce morceau, fort médiocre, se rattache trop étroitement à l'étude de la langue de Corneille pour qu'on s'étonne de nous le voir reproduire à la suite de cette notice.

D'Aubignac n'avait garde d'oublier aucun des reproches adressés à Corneille; dans sa troisième dissertation, publiée en 1663, il ne parle pas, il est vrai, de la critique de Somaize; mais, sans le citer, il met à profit une de ses observations[166], et à l'occasion de ce vers:

Contre une ombre chérie avec tant de fureur[167],

il s'écrie: «Voilà bien aimer à la mode des précieuses, furieusement. Est-il possible que M. Corneille renonce maintenant aux expressions nobles, et qu'il s'abandonne par négligence ou par dérèglement à celles que les honnêtes gens et la scène du Palais-Royal ont traitées de ridicules[168]?»

Il est impossible de ne pas trouver de telles critiques fort exagérées, mais il n'est peut-être pas inutile de les signaler et d'en faire ressortir le caractère. Ce qu'on reproche à notre poëte, ce ne sont plus, comme au temps du Cid, les hardiesses de son génie indépendant, mais, au contraire, les concessions nombreuses qu'il fait au goût du jour, auquel il avait jusqu'alors si peu sacrifié. Ces critiques, c'est l'envie qui les fait avec son exagération ordinaire; mais elle a touché juste, et, à partir de ce moment, ce n'est plus que par intervalles que nous retrouverons le noble et pur langage du grand Corneille[169].

[142] Lettres de Guy Patin, édition de M. Reveillé Parise, tome III, p. 13 et 14.

[143] Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, tome I, p. 428.

[144] Œuvres de Scarron, 1786, in-8º, tome I, p. 327 et 238. C'est M. Édouard Fournier qui a le premier fixé cette date importante, à l'aide de l'épître de Scarron.

[145] Voyez ci-après, p. 122, vers 37 et suivants.

[146] Vie de M. Corneille. Œuvres de Fontenelle.... édition de 1742, tome III, p. 110.

[147] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 127.

[148] Remarques sur l'avis Au lecteur, édition de 1764, p. 16.

[149] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 126.

[150] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 127. Voyez aussi, en tête de l'Œdipe de Voltaire, les Lettres à M. de Genonville, contenant la critique de l'Œdipe de Sophocle, de celui de Corneille, et de celui de l'auteur.--Jean Prevost, en 1605, et Nicolas de Sainte-Marthe, en 1614, avaient écrit chacun un Œdipe en vers français. Suivant toute apparence, Corneille n'a pas même jeté les yeux sur ces deux pièces.

[151] Vers 249-340.

[152] Historiettes, tome III, p. 485.

[153] Voyez ci-après, p. 125.

[154] Voyez tome III, p. 18, et tome V, p. 508 et 509.

[155] Troisième dissertation. Recueil.... publié par l'abbé Granet, tome II, p. 53 et 54.--Sur ces Dissertations de d'Aubignac, voyez ci-après la notice de Sophonisbe.

[156] Voyez sur Gilbert, tome IV, p. 399, note 1.

[157] Voyez la Notice d'Horace, tome III, p. 254.

[158] Scène I.

[159] Lemazurier, Galerie historique des acteurs du Théâtre français, tome I, p. 86.

[160] Ibidem, p. 185.

[161] Remarques sur l'Œdipe de Corneille, acte V, scène VII (de l'édition de Voltaire, scène V de la nôtre).--On a représenté avec un certain succès, le 18 mars 1726, l'Œdipe de la Motte, qui fut ensuite mis en prose par son auteur. Quand à l'Œdipe du P. Follard, il n'a pas paru sur le théâtre, non plus que les quatre tragédies d'Œdipe que la Tournelle a fait paraître dans un même volume en 1731. En voici les titres: Œdipe et toute sa famille; Œdipe, ou les trois fils de Jocaste; Œdipe et Polybe; Œdipe, ou l'ombre de Laïus. L'auteur, qui affectionnait ce sujet, promet encore trois autres tragédies sur Œdipe. Il n'a pas tenu parole.

[162] Tome I, p. 537.--«Cette remise, disent les frères Parfait[162-a], donna occasion à feu M. l'abbé Pellegrin de composer une espèce de parallèle de cette tragédie avec celle de M. de Voltaire. Une partie de cet ouvrage parut dans le Mercure de France 1729, mois de juin, second volume, p. 1315-1345, et la suite dans le mois d'août suivant, p. 1700-1731, sous le titre qui suit: Dissertation sur l'Œdipe de Corneille, et sur celui de M. de Voltaire, par M. le Chevalier de.... à Madame la Comtesse de.... Dans cette dissertation, M. l'abbé Pellegrin, sous le nom de M. le chevalier de...., prend le parti de Pierre Corneille[162-b].»

[162-a] Histoire du Théâtre françois, tome XV, p. 315.

[162-b] Une Dissertation critique sur l'Œdipe de Corneille, par Mlle Barbier, avait déjà paru dans le Nouveau Mercure de février et mars 1709, p. 92 et suivantes. Enfin la Jocaste de M. le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, publiée en 1781 chez Debure l'aîné, est précédée d'une Dissertation sur les Œdipes de Sophocle, de Corneille, de Voltaire, de la Motte, et sur Jocaste.

[163] Voltaire, dans la première édition de son commentaire (1764), dit par erreur que l'impression originale d'Œdipe est de 1657: voyez sa première note sur les vers à Foucquet.

[164] Le Dictionnaire des Précieuses, tome II, p. 234.

[165] Cléocrite n'est pas le seul surnom romanesque qu'ait reçu Corneille; on lui a donné aussi celui de Clitandre, qu'il avait choisi lui-même pour titre de sa seconde pièce. Dans sa Carte de la cour, Gabriel Guéret recommande de «visiter la ville de Comédie où règne l'illustre Clitandre.»

[166] Voyez ci-après, p. 116.

[167] Acte I, scène 1, vers 56, p. 137.

[168] Recueil de Dissertations.... publié par l'abbé Granet, tome II, p. 56.

[169] Ces reproches de préciosité adressés à Corneille par Somaize et d'Aubignac n'ont été recueillis par personne, pas même par l'auteur d'un article intitulé Corneille précieux[169-a], où il semblait naturel de les retrouver.

[169-a] Le Chasseur bibliographique, no 11, novembre 1862, p. 8-10. Cet article est signé V. G.

APPENDICE.

EXTRAIT

DU GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES,

ARTICLE ÉMILIE[170].

Émilie et Léosthène sont deux des plus illustres précieuses dont j'aye encore parlé; je les joins dans cette histoire, qui leur est commune, et que je ne mets ici que pour faire voir que ce n'est pas une fable de dire qu'il y a des précieuses. En effet, il est bien aisé de juger qu'elles le sont autant que l'on peut l'être par ce qui suit:

Un jour Félix, qui les voit souvent, étant chez Émilie, où Léosthène se trouva, et voyant qu'elle lui parloit d'une façon extraordinaire, il se mit à les railler dessus leur langage comme il avoit coutume. Elles se défendirent d'autant mieux qu'elles ont beaucoup d'esprit, et de celui qui est vif et propre à soutenir la conversation. La dispute fut si loin qu'il fut dit que le lendemain elles se défendroient par l'exemple des auteurs qui parloient aussi extraordinairement qu'elles, et qu'il n'auroit qu'à les attaquer de même. Félix y consentit, et les quitta là-dessus, parce qu'il se faisoit tard. Nos deux précieuses demeurèrent aussi embarrassées que vous pouvez vous l'imaginer; néanmoins il fallut faire de nécessité vertu, et à ce dessein, elles résolurent de coucher cette nuit ensemble afin de lire quelque livre pour en tirer de quoi se défendre et justifier leur langage. Le Criminel innocent, qui est le dernier ouvrage de Cléocrite l'aîné[171], fut le livre qu'elles choisirent pour cet effet, à cause de sa nouveauté et de la grande réputation de son auteur. Elles le lurent et en tirèrent les remarques que vous verrez dans la suite, et qui firent le sujet de la dispute qui continua le lendemain entre ces trois personnes. Je ne parlerai point de tout ce qu'elles dirent en lisant cette pièce; et pour passer tout d'un coup à ce qui se fit le lendemain, je dirai que Félix s'étant rendu à l'issue du dîner chez Émilie, il fut question de parler tout de bon de ce qu'ils avoient déjà agité entre eux. Chacun de son côté se tenoit le plus fort: nos deux précieuses avoient de leur part les remarques qu'elles avoient écrites, et Félix, de son côté, avoit ce Dictionnaire où sont contenus les mots des précieuses[172].

Il commença le premier à les attaquer, et à l'ouverture du livre, il leur fit voir toutes les façons de parler bizarres que vous pouvez lire dans le Dictionnaire des mots, qui se vend où tout le monde sait. Elles avouèrent qu'elles parloient ainsi, et pour lui montrer qu'elles avoient raison, elles lui firent voir ce qui les avoit occupées tout le soir précédent. Leurs remarques commençoient par ces vers:

Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une toute autre estime, Et répandre l'éclat de sa propre bonté Sur l'endurcissement de ton oisiveté[173].

Félix n'eut pas lu ces quatre lignes, qu'il connut qu'elles étoient du remercîment que Cléocrite fait à l'illustre Mécène, à la tête de son Criminel innocent; si bien qu'il s'écria: «Quoi? vous vous attaquez à ce grand homme! Ah! vous deviez mieux choisir.--Nous ne pouvions, interrompit Léosthène; et plus la réputation de cet auteur est grande, et mieux nous pourrons faire voir que nous avons raison d'enrichir la langue de façons de parler grandes et nouvelles, et surtout de ces nobles expressions qui sont inconnues au peuple, comme vous en pouvez remarquer dans ce que vous venez de lire au second vers. Témoigner une toute autre estime, pour dire une estime toute différente, ou, si vous voulez, une plus grande estime; et comme vous pouvez voir encore aux vers trois et quatre, où il y a: répandre l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de l'oisiveté. Il prend en cet endroit l'éclat de sa bonté pour dire les présents et les faveurs, et l'endurcissement de son oisiveté pour dire un homme qui ne travaille plus; si bien que l'on peut dire avec l'autorité de ce grand et fameux auteur, en parlant notre vrai langage: «Cette personne me fait de grands présents afin «que je quitte la paresse qui m'empêche de travailler. Cette personne répand l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» Et ensuite ce même auteur ajoute, s'écria-elle:

Il te seroit honteux d'affermir ton silence[174].

pour dire garder plus longtemps le silence.» Félix voulut parler à cet endroit; mais Émilie le pria de différer et de l'écouter encore quelque temps, disant qu'elle lui montreroit des façons de parler bien plus extraordinaires, comme par exemple dans les vers suivants:

Ce seroit présumer que d'une seule vue J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue[175].

«Il est aisé de voir, poursuivit Émilie, que par ces mots: d'une seule vue, il prétend dire au premier aspect je te connoîtrais entier; car il ne faut pas douter qu'en cet endroit il n'ait pris vu pour connu; ce que je dis, ajouta-elle, se montre par deux vers qui sont plus bas:

Mais pour te voir entier, il faudroit un loisir Que tes délassements daignassent me choisir[176].

Il explique par cette pensée qu'il faudroit pour le connoître entier qu'il lui donnât plus de temps à le considérer, et il faut que vous m'avouiez qu'elle ne reçoit d'éclat que de son expression extraordinaire: Un loisir que tes délassements daignassent choisir.» Ici Félix rendit justice au mérite de Cléocrite, et après avoir dit que les grands hommes pouvoient hasarder des choses que l'on condamneroit en d'autres, il avoua que ce qu'elles avoient remarqué étoit assurément extraordinaire; mais il dit que dans la prose il n'auroit pas tant donné à l'expression, et se seroit rendu plus facile à entendre que dans cette petite pièce dont elles avoient tiré ce qu'elles alléguoient. Léosthène répondit à ce que lui objectoit Félix, que dans la prose elles ne trouvoient pas moins lieu de se défendre que dans ces vers; puis elle poursuivit ainsi: «C'est ce que je vous montre dans l'endroit de la préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations, et non pour les condamner, et vous le pouvez lire vous-même.» Félix prit le papier et lut ce qui suit: «Et qui n'ait rendu les hommages que nous devons à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires, etc.[177].» Émilie prit la parole en cet endroit et dit: «Eh bien! brave Félix, qu'en dites-vous? Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires, pour dire: un homme grand ou un homme parfait. En faisons-nous de plus nouvelles? et n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des mots nouveaux? Mais si nous lisons la même préface, ne trouverons-nous pas encore qu'il ajoute: le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames[178], pour dire: le sang feroit horreur à nos dames? Félix, qui, quelques raisons qu'elles lui alléguassent, ne pouvoit digérer que le grand Cléocrite parlât précieux, voulut lire lui-même les endroits dont elles avoient tiré ces exemples; mais Léosthène l'arrêta et lui dit qu'elles n'avoient pas encore fait, et que lorsqu'elles auroient tout dit, elles lui feroient voir ce qu'elles lui disoient, et comme elles ne lui imposoient point en cette rencontre. Puis poursuivant, elle ajouta: «Vous pouvez lire les remarques que nous avons faites dans la pièce, ensuite de celles de la préface, qui ne font pas moins pour nous que les précédentes.» Félix y consentit, et trouva ensuite ces deux vers:

Et par toute la Grèce animer trop d'horreur Contre une ombre chérie avec tant de fureur[179].

Il n'eut pas fini ces deux vers qu'Émilie prit la parole, et lui dit: «Pourquoi voulez-vous que nous ne disions pas terriblement beau, pour dire extraordinairement, puisqu'il met bien une ombre chérie avec fureur, pour dire avec tendresse, ou, si vous voulez, avec emportement? Et plus bas nous trouvons encore:

J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux[180],

pour dire: que m'ont présentée les Dieux. Il se sert encore plusieurs fois de cette façon de s'énoncer; mais avant de vous en donner d'autres exemples, je vous en veux montrer un autre, que je trouve d'autant plus beau qu'il est plus extraordinaire:

A ce terrible aspect la Reine s'est troublée, La frayeur a couru dans toute l'assemblée[181].

N'est-il pas vrai que cette manière n'a rien de commun, et qu'il est nouveau de s'exprimer comme il fait par ce dernier vers: La frayeur a couru, etc., pour dire: La frayeur a saisi tous les cœurs de ceux qui étoient présents? Il ne fait pas encore difficulté de prendre dans pour parmi. Celle qui suit est comme je vous en ai déjà cité, et il se sert encore du mot faire pour dire causer, comme il a déjà fait ci-devant pour dire donner:

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort, D'avoir prêté mon crime à faire votre mort[182],

pour dire: à causer votre mort.» Félix dit alors qu'elles ne devoient pas s'étonner qu'il se servît d'une façon de parler commune à plusieurs nations, et que c'étoit ce que l'on devoit admirer en ce grand homme, de ce qu'il rendoit si naturellement toutes les pensées des étrangers. Léosthène lui repartit aussitôt: «Aussi voulons-nous nous défendre par son exemple, non pas l'attaquer; et plus nous irons avant, et plus il nous sera facile de vous prouver que nous parlons comme les grands auteurs, et je vous donnerai encore plusieurs preuves de cette vérité par les exemples qui suivent:

Je n'ose demander si de pareils avis Portent des sentiments que vous ayez suivis[183].

Vous voyez qu'il dit portent pour dire marquent, et qu'avec cela il ne fait pas difficulté, pour s'exprimer d'une façon peu commune, de mettre avis, comme s'il pouvoit servir de nominatif au verbe portent. Mais, sans m'arrêter à cela, je passe plus outre, pour vous lire ce vers, où j'ai trouvé:

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise[184].

Il dit que les ardeurs d'un frère sont remises, pour dire qu'un frère aime avec moins de chaleur, ou, pour l'expliquer autrement, pour dire qu'un frère n'aime pas une sœur avec tant de force ni de violence. Celui que voici n'est pas moins extraordinaire que les autres, et, pour vous parler comme vous nous faites souvent, n'est pas moins précieux:

Vous n'êtes point mon fils, si vous n'êtes méchant: Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant[185].

Et selon ma pensée, nous ne faillons pas quand nous disons, pour dire elle s'est mariée: elle a donné dans l'amour permis, puisqu'il ne fait pas de difficulté de dire: imprimer un penchant sur une naissance, ou: être incliné par l'astre qui préside à sa naissance. Mais voyez encore par ce qui suit qu'il nous imite ou que nous suivons de bien près ses sentiments, puisqu'après avoir mis: C'est d'amour qu'il gémit[186], etc., il ajoute plus bas dans le même sens:

De mes plus chers desirs ce partisan sincère[187].

Par cette phrase, il entend l'amour, comme nous faisons quand nous disons, pour appeler un laquais, un nécessaire; l'amour, le partisan des desirs.» Émilie, qui ne vouloit pas que Léosthène eût toute la gloire de cette conversation, prit alors la parole et dit qu'elle ne trouvoit pas cette façon de parler moins nouvelle ni moins belle que les autres: transmettre son sang, pour dire: faire des enfants. «C'est ce que Cléocrite fait quand il dit:

Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race[188],

pour dire: par les enfants de Laïus. Plus bas, ajouta la même, nous trouvons encore un exemple de la raison qu'il y a de se servir en vers et en prose de ces grandes et hardies expressions, quelque étranges qu'elles paroissent:

Osez me désunir De la nécessité d'aimer et de punir[189],

pour dire: Otez-moi la nécessité d'aimer et de punir; et néanmoins ne m'avouerez-vous pas que, sans cette hardie façon de parler, il n'eût jamais achevé ce premier vers: Osez me désunir?»--«Pour moi, dit Léosthène, je ne me suis point étonnée de voir Cléocrite s'énoncer par des paroles semblables à celles qui nous sont ordinaires; mais celles-ci m'ont donné de la surprise:

Et leur antipathie inspire à leur colère Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire[190].

Ce n'est pas que par ces mots de préludes secrets, etc., je ne présume qu'il entende quelque chose de fort énergique, et que je ne sache par moi-même que nous disons quelquefois des mots qui expliquent assez obscurément ce que nous pensons, et qu'il n'y a que nous qui les entendons: c'est ce qu'il fait en cet endroit. Il n'en va pas de même de la pensée qu'il met dans ces deux vers:

Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme L'empire que lui fit une si belle flamme[191];

car j'entends bien que par ces mots: l'empire que lui fit, etc., il veut dire que lui donna.» A peine Léosthène avoit-elle achevé de parler qu'Émilie s'écria: «Il est temps de donner trêve à Félix; et quand je lui aurai montré la dernière de nos remarques, je lui donnerai toute la liberté de nous dire que nous parlons un langage que l'on n'entend point, et tout ce qu'il nous reproche d'ordinaire:

La surprenante horreur de cet accablement Ne coûte à sa grande âme aucun égarement[192].

Il faudroit être bien obstiné, poursuivit-elle, pour dire que nous faisons des façons de parler bizarres et inouïes, après ces deux vers, qui ne signifient rien, sinon que celui dont Cléocrite parle en cet endroit ne s'effrayoit point à la vue d'un malheur: L'horreur de l'accablement ne lui coûte aucun égarement, l'horreur de ce malheur ne l'étonne point.» Alors Félix avoua que de la façon qu'elles le prenoient, elles avoient raison, et que sans doute il n'y avoit point d'auteur qui n'eût ces façons de parler particulières et extraordinaires, soit qu'il écrivît en prose ou en vers. Ils s'étendirent quelque temps sur cette matière, et ensuite la conversation prit un autre tour, et l'on changea de sujet. Mais enfin l'on en revint sur les louanges de Cléocrite, et chacun d'une même voix dit que c'étoit le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque. Enfin il fut question de se séparer, et Félix ayant dit adieu à Émilie, et Léosthène en ayant fait autant, elle sortit avec lui, qui la ramena chez elle. Ainsi finit la conversation où je finis mon histoire.

· · ·

A la fin de chacune des lettres du Grand Dictionnaire des Précieuses historique, etc., on trouve une petite série d'expressions, toutes suivies du nom de leur auteur. Plusieurs sont attribuées à Cléocrite l'aîné (Pierre Corneille); elles sont tirées du Criminel innocent (Œdipe),

· · ·

E.--Un homme qui a infiniment de l'esprit: «Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires.» (Voyez p. 115.)

Ce malheur ne l'étonne point: «La surprenante horreur de cet accablement ne coûte à sa grande âme aucun égarement.» (Voyez p. 119.)

F.--Il daigne me faire des présents et me regarder de bon œil encore que je ne travaille plus: «Il répand l'éclat de sa propre bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» (Voyez p. 114.)

H.--Le sang feroit horreur à nos dames: «Le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames.» (Voyez p. 116.)

L.--Il a bien laissé des enfants: «Il a bien transmis du sang à sa race.» (Voyez p. 118.)

L'amour: «Le partisan des desirs.» (Voyez p. 118.)

M.--Mon crime est cause de votre mort: «J'ai prêté mon crime à faire votre mort.» (Voyez p. 117.)

S.--La frayeur a saisi toute l'assemblée: «La frayeur a couru dans toute l'assemblée.» (Voyez p. 116.)

Un silence obstiné: «Un silence affermi.» (Voyez p. 115.)

[170] Voyez ci-dessus, p. 111 et 112.

[171] Pierre Corneille. Le Criminel innocent est l'Œdipe. Voyez ci-dessus, p. 111.

[172] Le Grand Dictionnaire des Précieuses, ou la clef de la langue des ruelles, entièrement différent de celui d'où ce morceau est tiré, bien que du même auteur, a eu deux éditions en 1660; l'Achevé d'imprimer de la première est du 12 avril, celui de la seconde du 20 octobre. La première édition se vendait «chez Jean Ribou, sur le quai des Augustins, à l'image Saint-Louis.» Pour la seconde édition, Jean Ribou avait associé à son privilége Estienne Loyson.

[173] Vers à Foucquet, ci-après, p. 122, vers 17-20.

[174] Vers à Foucquet, ci-après, p. 122, vers 21.

[175] Ibidem, p. 123, vers 53 et 54.

[176] Ibidem, p. 123, vers 63 et 64.

[177] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 125. Le texte exact est: «et ne luy ayent rendu les hommages que nous devons tous....»

[178] Voyez ci-après, p. 126. Ici encore le commencement de la phrase a été modifié.

[179] Acte I, scène I, vers 55 et 56, p. 137.

[180] Acte II, scène I, vers 427, p. 153.

[181] Acte II, scène III, vers 601 et 602, p. 160.

[182] Acte II, scène IV, vers 749 et 750, p. 166.

[183] Acte III, scène II, vers 871 et 872, p. 171.

[184] Acte III, scène V, vers 1109, p. 182.

[185] Ibidem, vers 1127 et 1128, p. 182.

[186] Acte IV, scène I, vers 1238, p. 187.

[187] Ibidem, vers 1241, p. 187.

[188] Acte IV, scène IV, vers 1501 et 1502, p. 197.

[189] Acte IV, scène V, vers 1575 et 1576, p. 200.

[190] Ibidem, vers 1593 et 1594, p. 200.

[191] Acte V, scène VI, vers 1873 et 1874, p. 213.

[192] Acte V, scène VII, vers 1883 et 1884, p. 214. et ne sont que des répétitions des exemples contenus dans le morceau qui précède; mais comme parfois les explications diffèrent et que les passages allégués sont très-peu nombreux, nous allons les réunir ici.

VERS[193]

PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUCQUET[194], SURINTENDANT DES FINANCES.

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie, Muse, et n'oppose plus un silence obstiné A l'ordre surprenant que sa main t'a donné[195]. De ton âge importun la timide foiblesse[196] 5 A trop et trop longtemps déguisé ta paresse, Et fourni de couleurs[197] à la raison d'État Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat. L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles, 10 Et le stérile honneur d'un éloge impuissant Terminer son accueil le plus reconnoissant[198]; Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite, Par un juste dégoût ou par ressentiment, 15 Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément; Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une toute autre estime, Et répandre l'éclat de sa propre bonté Sur l'endurcissement de ton oisiveté, 20 Il te seroit honteux d'affermir ton silence Contre une si pressante et douce violence; Et tu ferois un crime à lui dissimuler Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler. Oui, généreux appui de tout notre Parnasse, 25 Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce; Et je veux bien apprendre à tout notre avenir Que tes regards bénins ont su me rajeunir. Je m'élève sans crainte avec de si bons guides: Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides; 30 Et plein d'une plus claire et noble vision, Je prends mes cheveux gris pour cette illusion. Je sens le même feu, je sens la même audace, Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace; Et je me trouve encor la main qui crayonna 35 L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. 40 Soit qu'il faille ternir ceux d'Enée et d'Achille Par un noble attentat sur Homère et Virgile, Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort: Tu me verras le même, et je te ferai dire, 45 Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire, Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté Cet assemblage heureux de force et de clarté, Ces prestiges secrets de l'aimable imposture Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'art et la nature. 50 N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir: Ce seroit présumer que d'une seule vue J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue; Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux 55 Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux De qui l'inépuisable et perçante lumière, Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière. J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux: Je t'ai vu magnanime, affable, généreux; 60 Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses, Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses. Mais pour te voir entier, il faudrait un loisir Que tes délassements daignassent me choisir: C'est lors que je verrois la saine politique 65 Soutenir par tes soins la fortune publique, Ton zèle infatigable à servir ton grand roi, Ta force et ta prudence à régir ton emploi; C'est lors que je verrois ton courage intrépide Unir la vigilance à la vertu solide; 70 Je verrois cet illustre et haut discernement Qui te met au-dessus de tant d'accablement; Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire. Jusque-là ne crains pas que je gâte un portrait 75 Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait; Je dois être témoin de toutes ces merveilles Avant que d'en permettre une ébauche à mes veilles; Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs, Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. 80 Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime Au génie amorti que ta bonté ranime, Et dont l'impatience attend pour se borner Tout ce que tes faveurs lui voudront ORDONNER.

[193] Ces vers et l'avis Au lecteur ne se trouvent que dans l'édition de 1659.

[194] Nicolas Foucquet, né en 1615, procureur général au parlement de Paris à trente-cinq ans, surintendant des finances en 1652, disgracié en 1661, mort en 1680.

[195] Voyez plus haut, la Notice d'Œdipe, p. 104, et ci-après, l'avis Au lecteur, p. 124.

[196] Voltaire se trompe quand il dit, dans une note sur ces vers, que Corneille avait cinquante-six ans. Il était dans sa cinquante-troisième année (dix lustres et plus, dit-il lui-même un peu plus bas, au vers 47) lorsqu'il publia Œdipe.

[197] Voyez le Lexique au mot Fournir.

[198] Corneille a exprimé la même idée dans sa dédicace de Cinna, à monsieur de Montoron. Voyez tome III, p. 372.

AU LECTEUR.

Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de l'Œdipe, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'Œdipe. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à M.[199] le procureur général quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en venois de recevoir; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix[200]. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens d'affaires; et que soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les bibliothèques qu'on attend ces précieux moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent[201], pour en gratifier ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et qui étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire revivre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges: nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse[202], et ne lui ayent rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne serviroient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux: la matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma honte. Je me contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque satisfaction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans ses commandements je n'aurois jamais fait l'Œdipe, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur[203].

Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en grec et en latin me faciliteront les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval[204], je n'ai pas laissé de trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je n'avois fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés, dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux, feroit soulever la délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent[205]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part dans ce sujet, ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornements qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on le croyoit; j'ai retranché le nombre des oracles[206], qui pouvoit être importun, et donner trop de jour à Œdipe pour se connoître; j'ai rendu la réponse de Laïus[207], évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté pour faire un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raison[208], et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la fable; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun l'attribue. Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci, bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables que j'avois reçus.

[199] L'édition originale (1659), la seule, nous l'avons dit, qui contienne cet avis Au lecteur, n'a ici que l'initiale M. En tête des vers (voyez p. 121) Corneille traite le procureur général surintendant de Monseigneur.

[200] Voyez ci-dessus, p. 104.

[201] Dans l'année même où Corneille écrivait cet avis Au lecteur, la Fontaine donnait la description suivante du curieux musée de Saint-Mandé, où probablement il rencontrait parfois notre poëte:

Si je vois qu'on vous entretienne, J'attendrai fort paisiblement En ce superbe appartement, Où l'on a fait d'étrange terre, Depuis peu, venir à grand'erre (Non sans travail et quelques frais) Des rois Céphrim et Kiopès Le cercueil, la tombe ou la bière; Pour les rois, ils sont en poussière, C'est là que j'en voulois venir. Il me fallut entretenir Avec ces monuments antiques, Pendant qu'aux affaires publiques Vous donniez tout votre loisir. (Épitre à Foucquet, vers 74 et suivants.)

[202] On ne se rappelle guère aujourd'hui, parmi les livres offerts à Foucquet, que le magnifique manuscrit sur vélin du poëme d'Adonis que la Fontaine lui dédia en 1658.

[203] Voyez ci-dessus, p. 107 et 108.

[204] Voyez ci-dessus, p. 104.

[205] Dacier, traducteur d'Œdipe roi, répond au scrupule de Corneille par le début du troisième chant de l'Art poétique de Boileau:

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable. Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs D'Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs.

[206] Les oracles, les réponses fatidiques abondent dans l'Œdipe roi de Sophocle et dans l'Œdipe de Sénèque. Chez Sophocle, Créon revient de Delphes, annonçant qu'il faut bannir le meurtrier de Laïus; ensuite Tirésias, consulté par Œdipe, finit, après un long silence, par l'accuser d'être le coupable; puis Jocaste, croyant rassurer Œdipe, lui raconte qu'un des ministres d'Apollon avait prédit à Laïus qu'il périrait de la main de son fils; alors Œdipe, effrayé, lui rapporte à son tour un oracle de Delphes, qui le menace de devenir le meurtrier de son père, et l'époux de sa mère.

[207] Voyez ci-après, acte II, scène III, vers 605-610.

[208] Αλογον δε μηδεν ειναι εν τοις πραγμασιν, ει δε μη, εξω της τραγωδιας, ὁιον το εν τω Οιδιποδι τω Σοφοκλεους (Alogon de mêden einai en tois pragmasin, ei de mê, exô tês tragôdias, hoion to en tô Oidipodi tô Sophokleous.] (Poétique, chapitre XV.)

EXAMEN[209].

La mauvaise fortune de Pertharite m'avoit assez dégoûté du théâtre pour m'obliger à faire retraite, et à m'imposer un silence que je garderais encore, si M. le procureur général Foucquet[210] me l'eût permis. Comme il n'étoit pas moins surintendant des belles-lettres que des finances, je ne pus me défendre[211] des ordres qu'il daigna me donner de mettre sur notre scène[212] un des trois sujets[213] qu'il me proposa[214]. Il m'en laissa le choix, et je m'arrêtai à celui-ci, dont le bonheur me vengea bien de la déroute de l'autre, puisque le Roi s'en satisfit assez pour me faire recevoir des marques solides de son approbation par ses libéralités, que je pris pour des commandements tacites de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'avoient laissé d'esprit et de vigueur[215]. Je ne déguiserai point qu'après avoir fait le choix de ce sujet, sur cette confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui le regardent encore comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de Sophocle et de Sénèque, qui l'ont traité en leurs langues, me faciliteroient les moyens d'en venir à bout, je tremblai quand je l'envisageai de près: je reconnus[216] que ce qui avoit passé pour merveilleux en leurs siècles pourroit sembler horrible au nôtre; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, feroit soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire[217]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle étoit dénuée des principaux agréments qui sont en possession de gagner la voix publique.

Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé. J'ai retranché le nombre des oracles[218] qui pouvoit être importun, et donner à Œdipe trop de soupçon de sa naissance. J'ai rendu la réponse de Laïus, évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté apparente pour en faire une fausse application à cette princesse[219]; j'ai rectifié ce qu'Aristote y trouve sans raison[220], et qu'il n'excuse que parce qu'il arrive avant le commencement de la pièce; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, loin de se croire l'auteur de la mort du Roi son prédécesseur, s'imagine l'avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue; et ce n'est pas un petit artifice qu'il s'en convainque lui-même lorsqu'il en veut convaincre Phorbas.

Ces changements m'ont fait perdre l'avantage que je m'étois promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands génies qui m'ont précédé. La différente route que j'ai prise m'a empêché de me rencontrer avec eux, et de me parer de leur travail; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer qu'il n'est point sorti de pièce de ma main où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci. On m'y a fait deux objections: l'une que Dircé, au troisième acte[221], manque de respect envers sa mère[222], ce qui ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir; outre que cette princesse considère encore tellement ces devoirs de la nature, que bien qu'elle aye lieu de regarder cette mère comme une personne[223] qui s'est emparée d'un trône qui lui appartient, elle lui demande pardon de cette échappée, et la condamne aussi bien que les plus rigoureux de mes juges. L'autre objection regarde la guérison publique, sitôt qu'Œdipe s'est puni. La narration s'en fait par Cléante et par Dymas[224]; et l'on veut qu'il eût pu suffire de l'un des deux pour la faire: à quoi je réponds que ce miracle s'étant fait tout d'un coup, un seul homme n'en pouvoit savoir assez tôt tout l'effet, et qu'il a fallu donner à l'un le récit de ce qui s'étoit passé dans la ville, et à l'autre, de ce qu'il avoit vu dans le palais. Je trouve plus à dire à Dircé qui les écoute, et devroit avoir couru auprès de sa mère, sitôt qu'on lui en a dit la mort; mais on peut répondre que si les devoirs de la nature nous appellent auprès de nos parents quand ils meurent, nous nous retirons d'ordinaire d'auprès d'eux quand ils sont morts, afin de nous épargner ce funeste spectacle, et qu'ainsi Dircé a pu n'avoir aucun empressement de voir sa mère, à qui son secours ne pouvoit plus être utile, puisqu'elle étoit morte; outre que si elle y eût couru[225], Thésée l'auroit suivie, et il ne me seroit demeuré personne pour entendre ces récits. C'est une incommodité de la représentation qui doit faire souffrir quelque manquement à l'exacte vraisemblance. Les anciens avoient leurs chœurs qui ne sortoient point du théâtre, et étoient toujours prêts d'écouter tout ce qu'on leur vouloit apprendre; mais cette facilité étoit compensée par tant d'autres importunités de leur part, que nous ne devons point nous repentir du retranchement que nous en avons fait.

[209] Cet Examen, jusqu'à la troisième phrase du dernier paragraphe, ne fait guère que reproduire, mais avec de très-nombreuses variantes dans le style, l'avis Au lecteur qui précède.

[210] Le mot Foucquet est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.

[211] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Comme il n'est pas moins.... je n'ai pu me défendre des ordres qu'il a daigné me donner.--On peut s'étonner que ce soit encore là le texte de l'édition de 1663, puisque la disgrâce de Foucquet est de 1661: il avait été arrêté à Nantes le 5 septembre de cette année. C'est bien probablement une simple inadvertance; car on ne peut pas dire que le poëte ait voulu attendre le jugement du surintendant: l'Achevé d'imprimer de l'édition de 1664, la première où Corneille ait modifié ce passage, est du 14 août, et le jugement est des mois de novembre et décembre suivants.

[212] VAR. (édit. de 1660-1664):....me donner de le rompre (le silence), pour mettre sur notre scène.

[213] VAR. (édit. de 1660-1668): un de trois sujets.

[214] VAR. (édit. 1660 et de 1663): qu'il lui a plu me proposer;--(édit. de 1664): qu'il lui plut me proposer.

[215] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Il m'en a laissé le choix, et je me suis arrêté à celui-ci, dont le bonheur m'a bien vengé..., puisque le Roi s'en est assez satisfait.... que j'ai prises.... m'ont laissé d'esprit et de vigueur.

[216] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): j'ai tremblé quand je l'ai envisagé de près: j'ai reconnu....

[217] Voyez ci-dessus, p. 126, note 205.

[218] Voyez ci-dessus, p. 127, note 206.

[219] Dircé.

[220] Voyez ci-dessus, p. 127, note 208.

[221] Dans la scène II du IIIe acte.

[222] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): manque de respect a sa mère.

[223] VAR. (édit. de 1660-1668): de la regarder comme une personne.

[224] Dans la dernière scène du Ve acte.

[225] Ce passage, depuis: «on peut répondre,» jusqu'à: «si elle y eût couru» inclusivement, manque dans les éditions de 1660 et de 1663.

LISTES DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ŒDIPE.

ÉDITION SÉPARÉE.

1659 in-12.

RECUEILS.

1660 in-8º[226]; 1668 in-12; 1663 in-fol.; 1682 in-12. 1664 in-8º;

ACTEURS[227].

ŒDIPE, roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste. THÉSÉE, prince d'Athènes, et amant de Dircé. JOCASTE, reine de Thèbes, femme et mère d'Œdipe. DIRCÉ, princesse de Thèbes, fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'Œdipe, et amante de Thésée. CLÉANTE,} confidents d'Œdipe DYMAS, } PHORBAS, vieillard thébain. IPHICRATE, vieillard de Corinthe. NÉRINE, dame d'honneur de la Reine[228]. MÉGARE, fille d'honneur de Dircé. PAGE.

La scène est à Thèbes.

[226] La dernière pièce contenue dans les recueils de 1654 et 1656 est Pertharite.

[227] De ces divers personnages, Œdipe et Jocaste seuls sont empruntés à l'Œdipe roi de Sophocle; Thésée figure dans l'Œdipe à Colone; Phorbas, dans l'Œdipe de Sénèque; Dircé est un nom thébain, celui d'une ancienne reine de Thèbes, mentionnée par Plutarque, et dont l'époux, d'après Apollodore, s'appelait Lycus, autre nom que Corneille a employé dans sa pièce, au vers 1411.

[228] VAR. (édit. de 1659-1664): suivante de la Reine; et ci-après: suivante de Dircé.--Ces deux derniers changements paraissent être une concession faite par Corneille à l'abbé d'Aubignac, qui a dit dans sa Seconde dissertation (Recueil de Granet, tome I, p. 288 et 289): «Comment M. Corneille nomme-t-il.... Nérine...? La suivante de Jocaste, où l'on voit Nérine suivante des princesses de M. Corneille en titre d'office. Dircé, selon l'invention de M. Corneille..., étoit fille de Laïus; et comment nomme-t-il Mégare qu'il lui donne pour compagnie? La suivante de Dircé.... Je ne doute point que ce petit avis ne le réveille et ne l'oblige à qualifier les femmes de sa Sophonisbe dans la liste des acteurs qu'il fera mettre à l'impression, du titre de dames d'honneur ou de confidentes, comme il a fait en quelques pièces.»--Médée est la seule pièce où Corneille se soit servi du mot suivante, et l'ait gardé dans toutes ses éditions.

ŒDIPE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉSÉE, DIRCÉ.

THÉSÉE.

N'écoutez plus, Madame, une pitié cruelle, Qui d'un fidèle amant vous feroit un rebelle: La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, 5 L'absence aux vrais amants est encor plus funeste; Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain, Quand ce péril douteux épargne un mal certain.

DIRCÉ.

Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite Par cet affreux ravage à Phædime est réduite, 10 De qui même le front, déjà pâle et glacé, Porte empreint le trépas dont il est menacé? Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne Sont des avis pressants que de grâce il vous donne, Et tant lever le bras avant que de frapper, 15 C'est vous dire assez haut qu'il est tant d'échapper.

THÉSÉE.

Je le vois comme vous; mais alors qu'il m'assiége, Vous laisse-t-il, Madame, un plus grand privilége? Ce palais par la peste est-il plus respecté? Et l'air auprès du trône est-il moins infecté? 20

DIRCÉ.

Ah! Seigneur, quand l'amour tient une âme alarmée, Il l'attache aux périls de la personne aimée. Je vois aux pieds du Roi chaque jour des mourants; J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants[229]; Je me vois exposée à ces vastes misères; 25 J'y vois mes sœurs, la Reine, et les princes mes frères: Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous; Et mon cœur toutefois ne tremble que pour vous, Tant de cette frayeur les profondes atteintes Repoussent fortement toutes les autres craintes! 30

THÉSÉE.

Souffrez donc que l'amour me fasse même loi, Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi, Et ne m'imposez pas cette indigne foiblesse De craindre autres périls que ceux de ma princesse: J'aurois en ma faveur le courage bien bas, 35 Si je fuyois des maux que vous ne fuyez pas. Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre; Éviter vos périls, c'est vouloir vous survivre: Je n'ai que cette honte à craindre sous les cieux. Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux; 40 Et si malgré la mort de tous côtés errante, Le destin me réserve à vous y voir mourante, Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups Qu'aura son insolence élevés jusqu'à vous, Et saura me soustraire à cette ignominie 45 De souffrir après vous quelques moments de vie, Qui dans le triste état où le ciel nous réduit, Seroient de mon départ l'infâme et le seul fruit.

DIRCÉ.

Quoi? Dircé par sa mort deviendroit criminelle Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, 50 Et ce cœur, intrépide au milieu du danger, Se défendroit si mal d'un malheur si léger! M'immoler une vie à tous si précieuse, Ce seroit rendre à tous ma mémoire odieuse, Et par toute la Grèce animer trop d'horreur 55 Contre une ombre chérie avec tant de fureur. Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée, Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée, Après votre trépas à l'envi renaissants, Pilleroient sans frayeur les peuples impuissants; 60 Et chacun maudiroit, en les voyant paroître, La cause d'une mort qui les feroit renaître. Oserai-je, Seigneur, vous dire hautement Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant? S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées 65 Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées, Il faut qu'en vos pareils les belles passions Ne soient que l'ornement des grandes actions. Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire Doivent les élever, et non pas les détruire; 70 Et quelque désespoir que leur cause un trépas, Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras. Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre, Sont des dons que le ciel fait à toute la terre; Et l'univers en eux perd un trop grand secours, 75 Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours. Faites voir, si je meurs, une entière tendresse; Mais vivez après moi pour toute notre Grèce, Et laissez à l'amour conserver par pitié De ce tout désuni la plus digne moitié. 80 Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire, Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire, Et faire partout dire: «Un si vaillant héros Au malheur de Dircé donne encor des sanglots; Il en garde en son âme encor toute l'image, 85 Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage.» Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter, Et l'unique douceur que je veux emporter.

THÉSÉE.

Ah! Madame, vos yeux combattent vos maximes: Si j'en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes. Je ne vous ferai point ce reproche odieux, Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux: Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse, Et que de l'univers fût-il le seul appui, 95 Aimant un tel objet, il ne doit rien qu'à lui. Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre: L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre. Le Roi me pourroit-il en refuser l'aveu, Si vous en avouez l'audace de mon feu? 100 Pourroit-il s'opposer à cette illustre envie D'assurer sur un trône une si belle vie, Et ne point consentir que des destins meilleurs Vous exilent d'ici pour commander ailleurs?

DIRCÉ.

Le Roi, tout roi qu'il est, Seigneur, n'est pas mon maître; Et le sang de Laïus, dont j'eus l'honneur de naître, Dispense trop mon cœur de recevoir la loi D'un trône que sa mort n'a dû laisser qu'à moi. Mais comme enfin le peuple et l'hymen de ma mère Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père, 110 Et qu'en ayant ici toute l'autorité, Je ne puis rien pour vous contre sa volonté, Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyménée Au milieu d'une ville à périr condamnée, Où le courroux du ciel, changeant l'air en poison, 115 Donne lieu de trembler pour toute sa maison?

MÉGARE.

Madame.

(Elle lui parle à l'oreille.)

DIRCÉ.

Adieu, Seigneur: la Reine, qui m'appelle, M'oblige à vous quitter pour me rendre auprès d'elle; Et d'ailleurs le Roi vient.

THÉSÉE.

Que ferai-je?

DIRCÉ.

Parlez. Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez. 120

SCÈNE II.

ŒDIPE, THÉSÉE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie, Prince, nous croiriez-vous capables d'une joie, Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau, Nous pussions d'un hymen allumer le flambeau? C'est choquer la raison peut-être et la nature; 125 Mais mon âme en secret s'en forme un doux augure Que Delphes, dont j'attends réponse en ce moment, M'envoira de nos maux le plein soulagement.

THÉSÉE.

Seigneur, si j'avois cru que parmi tant de larmes La douceur d'un hymen pût avoir quelques charmes, Que vous en eussiez pu supporter le dessein, Je vous aurois fait voir un beau feu dans mon sein, Et tâché d'obtenir cet aveu favorable Qui peut faire un heureux d'un amant misérable.

ŒDIPE.

Je l'avois bien jugé, qu'un intérêt d'amour 135 Fermoit ici vos yeux aux périls de ma cour; Mais je croirois me faire à moi-même un outrage Si je vous obligeois d'y tarder davantage, Et si trop de lenteur à seconder vos feux Hasardoit plus longtemps un cœur si généreux. 140 Le mien sera ravi que de si nobles chaînes Unissent les États de Thèbes et d'Athènes. Vous n'avez qu'à parler, vos vœux sont exaucés: Nommez ce cher objet, grand prince, et c'est assez. Un gendre tel que vous m'est plus qu'un nouveau trône, Et vous pouvez choisir d'Ismène ou d'Antigone; Car je n'ose penser que le fils d'un grand roi, Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi, Et qu'il veuille en ma cour, au mépris de mes filles, Honorer de sa main de communes familles. 150

THÉSÉE.

Seigneur, il est tout vrai: j'aime en votre palais; Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits. Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène; Elle tient même rang chez vous et chez la Reine; En un mot, c'est leur sœur, la princesse Dircé, 155 Dont les yeux....

ŒDIPE.

Quoi? ses yeux, Prince, vous ont blessé? Je suis fâché pour vous que la Reine sa mère Ait su vous prévenir pour un fils de son frère[230]. Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien; Mais je crois qu'après tout ses sœurs la valent bien. 160

THÉSÉE.

Antigone est parfaite, Ismène est admirable; Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable: Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux; Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux. Si vous avez aimé, vous avez su connoître 165 Que l'amour de son choix veut être le seul maître; Que s'il ne choisit pas toujours le plus parfait, Il attache du moins les cœurs au choix qu'il fait; Et qu'entre cent beautés dignes de notre hommage, Celle qu'il nous choisit plaît toujours davantage. 170 Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs, Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs. J'avouerai, s'il le faut, que c'est un pur caprice, Un pur aveuglement qui leur fait injustice; Mais ce seroit trahir tout ce que je leur doi, 175 Que leur promettre un cœur quand il n'est plus à moi.

ŒDIPE.

Mais c'est m'offenser, moi, Prince, que de prétendre A des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre. Je veux toutefois être encor de vos amis; Mais ne demandez plus un bien que j'ai promis. 180 Je vous l'ai déjà dit que pour cet hyménée Aux vœux du prince Æmon ma parole est donnée. Vous avez attendu trop tard à m'en parler, Et je vous offre assez de quoi vous consoler. La parole des rois doit être inviolable[231]. 185

THÉSÉE.

Elle est toujours sacrée et toujours adorable; Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix[232], Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois. Retirer sa parole à leur juste prière, C'est honorer en eux son propre caractère; 190 Et si le prince Æmon ose encor vous parler, Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler.

ŒDIPE.

Quoi? Prince, quand les Dieux tiennent en main leur foudre, Qu'ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre, J'oserai violer un serment solennel, 195 Dont j'ai pris à témoin leur pouvoir éternel?

THÉSÉE.

C'est pour un grand monarque un peu bien du scrupule[233].

ŒDIPE.

C'est en votre faveur être un peu bien crédule De présumer qu'un roi, pour contenter vos yeux, Veuille pour ennemis les hommes et les Dieux. 200

THÉSÉE.

Je n'ai qu'un mot à dire après un si grand zèle: Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle?

ŒDIPE.

Elle sait son devoir.

THÉSÉE.

Savez-vous quel il est?

ŒDIPE.

L'auroit-elle réglé suivant votre intérêt? A me désobéir l'auriez-vous résolue? 205

THÉSÉE.

Non, je respecte trop la puissance absolue; Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer, N'aura-t-elle aucun droit, Seigneur, de s'excuser?

ŒDIPE.

Le temps vous fera voir ce que c'est qu'une excuse.

THÉSÉE.

Le temps me fera voir jusques où je m'abuse; 210 Et ce sera lui seul qui saura m'éclaircir De ce que pour Æmon vous ferez réussir. Je porte peu d'envie à sa bonne fortune; Mais je commence à voir que je vous importune. Adieu: faites, Seigneur, de grâce un juste choix; 215 Et si vous êtes roi, considérez les rois.

SCÈNE III.

ŒDIPE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Si je suis roi, Cléante! et que me croit-il être? Cet amant de Dircé déjà me parle en maître! Vois, vois ce qu'il feroit s'il étoit son époux.

CLÉANTE.

Seigneur, vous avez lieu d'en être un peu jaloux. 220 Cette princesse est fière; et comme sa naissance Croit avoir quelque droit à la toute-puissance, Tout est au-dessous d'elle, à moins que de régner, Et sans doute qu'Æmon s'en verra dédaigner.

ŒDIPE.

Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile[234]; 225 Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville; Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui, Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui. Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes, Peux être mal instruit de nos secrètes haines, 230 Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi Si je règne sans titre, et si j'agis en roi. On t'a parlé du Sphinx[235], dont l'énigme funeste Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste, Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion[236], 235 Se campoit fièrement sur le mont Cythéron. D'où chaque jour ici devoit fondre sa rage[237], A moins qu'on éclaircît un si sombre nuage. Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité, C'étoit de ce prodige enfler la cruauté; 240 Et les membres épars des mauvais interprètes Ne laissoient dans ces murs que des bouches muettes. Mais comme aux grands périls le salaire enhardit, Le peuple offre le sceptre, et la Reine son lit; De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie: 245 J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie. Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants[238], Je demande l'énigme et j'en cherche le sens; Et ce qu'aucun mortel n'avoit encor pu faire, J'en dévoile l'image et perce le mystère[239]. 250 Le monstre, furieux de se voir entendu, Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu, Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même. La Reine tint parole, et j'eus le diadème. Dircé fournissoit lors à peine un lustre entier, 255 Et me vit sur le trône avec un œil altier. J'en vis frémir son cœur, j'en vis couler ses larmes; J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes; Et si l'âge en secret a pu la révolter, Vois ce que mon départ n'en doit point redouter. 260 La mort du roi mon père[240] à Corinthe m'appelle; J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle, Et je hasarde tout à quitter les Thébains, Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. Æmon seroit pour moi digne de la Princesse: 265 S'il a de la naissance, il a quelque foiblesse; Et le peuple du moins pourroit se partager, Si dans quelque attentat il osoit l'engager; Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée, Feroit de ma couronne une conquête aisée, 270 Si d'un pareil hymen le dangereux lien Armoit pour lui son peuple et soulevoit le mien. Athènes est trop proche, et durant une abscence L'occasion qui flatte anime l'espérance; Et quand tous mes sujets me garderoient leur foi, 275 Désolés comme ils sont, que pourroient-ils pour moi? La Reine a pris le soin d'en parler à sa fille. Æmon est de son sang, et chef de sa famille; Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet Que n'ont.... Mais la voici; sachons ce qu'elle a fait. 280

SCÈNE IV.

ŒDIPE, JOCASTE, CLÉANTE, NÉRINE.

JOCASTE.

J'ai perdu temps, Seigneur; et cette âme embrasée Met trop de différence entre Æmon et Thésée. Aussi je l'avouerai, bien que l'un soit mon sang, Leur mérite diffère encor plus que leur rang; Et l'on a peu d'éclat auprès d'une personne 285 Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne.

ŒDIPE.

Thésée est donc, Madame, un dangereux rival?

JOCASTE.

Æmon est fort à plaindre, ou je devine mal. J'ai tout mis en usage auprès de la Princesse: Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse; 290 J'en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs, Et n'ai pu de son cœur ébranler les desirs. J'ai poussé le dépit de m'en voir séparée Jusques à la nommer fille dénaturée. «Le sang royal n'a point ces bas attachements 295 Qui font les déplaisirs de ces éloignements, Et les âmes, dit-elle, au trône destinées Ne doivent aux parents que les jeunes années.»

ŒDIPE.

Et ces mots ont soudain calmé votre courroux?

JOCASTE.

Pour les justifier elle ne veut que vous: 300 Votre exemple lui prête une preuve assez claire Que le trône est plus doux que le sein d'une mère. Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté.

ŒDIPE.

Mon exemple et sa faute ont peu d'égalité. C'est loin de ses parents qu'un homme apprend à vivre. 305 Hercule n'a donné ce grand exemple à suivre, Et c'est pour l'imiter que par tous nos climats J'ai cherché comme lui la gloire et les combats. Mais bien que la pudeur par des ordres contraires Attache de plus près les filles à leurs mères, 310 La vôtre aime une audace où vous la soutenez.

JOCASTE.

Je la condamnerai, si vous la condamnez; Mais à parler sans fard, si j'étois en sa place, J'en userois comme elle et j'aurois même audace; Et vous-même, Seigneur, après tout, dites-moi, 315 La condamneriez-vous si vous n'étiez son roi?

ŒDIPE.

Si je condamne en roi son amour ou sa haine Vous devez comme moi les condamner en reine.

JOCASTE.

Je suis reine, Seigneur, mais je suis mère aussi: Aux miens, comme à l'État, je dois quelque souci. 320 Je sépare Dircé de la cause publique; Je vois qu'ainsi que vous elle a sa politique: Comme vous agissez en monarque prudent, Elle agit de sa part en cœur indépendant, En amante à bon titre, en princesse avisée, 325 Qui mérite ce trône où l'appelle Thésée. Je ne puis vous flatter, et croirois vous trahir, Si je vous promettois qu'elle pût obéir.

ŒDIPE.

Pourroit-on mieux défendre un esprit si rebelle?

JOCASTE.

Parlons-en comme il faut: nous nous aimons plus qu'elle; Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux Qu'elle nous rend le change, et s'aime plus que nous. Un peu trop de lumière à nos desirs s'oppose. Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose; Mais n'espérons jamais qu'on change en moins d'un jour, Quand la raison soutient le parti de l'amour.

ŒDIPE.

Souscrivons donc, Madame, à tout ce qu'elle ordonne: Couronnons cet amour de ma propre couronne; Cédons de bonne grâce, et d'un esprit content[241] Remettons à Dircé tout ce qu'elle prétend. 340 A mon ambition Corinthe peut suffire, Et pour les plus grands cœurs c'est assez d'un empire. Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils[242] Que le courroux du ciel a fait naître ennemis, Et qu'il vous en faut craindre un exemple barbare, 345 A moins que pour régner leur destin les sépare?

JOCASTE.

Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux: Dircé les aime en sœur, Thésée est généreux; Et si pour un grand cœur c'est assez d'un empire, A son ambition Athènes doit suffire. 350

ŒDIPE.

Vous mettez une borne à cette ambition!

JOCASTE.

J'en prends, quoi qu'il en soit, peu d'appréhension; Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes. Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines: Dymas est de retour, et Delphes a parlé. 355

ŒDIPE.

Que son visage montre un esprit désolé!

SCÈNE V.

ŒDIPE, JOCASTE, DYMAS, CLÉANTE, NÉRINE.

ŒDIPE.

Eh bien! quand verrons-nous finir notre infortune? Qu'apportez-vous, Dymas? quelle réponse?

DYMAS.

Aucune.

ŒDIPE.

Quoi? les Dieux sont muets?

DYMAS.

Ils sont muets et sourds. Nous avons par trois fois imploré leur secours, 360 Par trois fois redoublé nos vœux et nos offrandes: Ils n'ont pas daigné même écouter nos demandes. A peine parlions-nous, qu'un murmure confus Sortant du fond de l'antre expliquoit leur refus; Et cent voix tout à coup, sans être articulées, 365 Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées, Faisoient avec horreur soudain connoître à tous Qu'ils n'avoient plus ni d'yeux ni d'oreilles pour nous.

ŒDIPE.

Ah! Madame.

JOCASTE.

Ah! Seigneur, que marque un tel silence?

ŒDIPE.

Que pourroit-il marquer qu'une juste vengeance? 370 Les Dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir, Dédaignent de répondre à qui les fait mentir. Ce fils dont ils avoient prédit les aventures, Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures[243], Et ce sang innocent, et ces Dieux irrités, 375 Se vengent maintenant de vos impiétés.

JOCASTE.

Devions-nous l'exposer à son destin funeste, Pour le voir parricide et pour le voir inceste? Et des crimes si noirs étouffés au berceau Auroient-ils su pour moi faire un crime nouveau? 380 Non, non: de tant de maux Thèbes n'est assiégée Que pour la mort du Roi, que l'on n'a pas vengée; Son ombre incessamment me frappe encor les yeux; Je l'entends murmurer à toute heure, en tous lieux, Et se plaindre en mon cœur de cette ignominie 385 Qu'imprime à son grand nom cette mort impunie.

ŒDIPE.

Pourrions-nous en punir des brigands inconnus, Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus? Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même Sur trois de ces brigands vengé le diadème; 390 Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois, J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois. Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre. Puisque le ciel se tait, consultons les enfers: 395 Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts; Sachons-en, s'il se peut, la cause et le remède: Allons tout de ce pas réclamer tous son aide. J'irai revoir Corinthe avec moins de souci, Si je laisse plein calme et pleine joie ici. 400

FIN DU PREMIER ACTE.

[239] Ceci paraît être un souvenir de Virgile, qui a dit dans la description de la peste des animaux:

Ipsis est aer avibus non æquus, et illæ Præcipites alta vitam sub nube relinquunt.

(Géorgiques, livre III, vers 546 et 547.)

[230] Æmon, fils de Créon: voyez plus bas, vers 182. C'est l'un des personnages de l'Antigone de Sophocle.

[231] Ce vers se trouve déjà, en 1641, dans l'Andromire de Scudéry (acte IV, scène IV, vers 48), et en 1643, dans son Ibrahim (acte V, scène II, vers 68). Ferrier, en 1678, l'a placé dans son Anne de Bretagne (acte II, scène II, vers 94). C'est à M. Ravenel, conservateur sous-directeur de la Bibliothèque nationale, que je dois ces curieux rapprochements.

[232] Les éditions de 1668 et de 1682 portent seules leurs voix, au pluriel.

[233] Var. C'est pour un grand monarque avoir bien du scrupule. (1659-64)

[234] Dans le sens où Tacite a dit: imbecillum.... sexum, «le sexe faible,» et imparem laboribus, «et incapable de fatigues.» (Annales, livre III, chapitre XXXIII.) La suite de ce passage des Annales exprime une idée analogue à celle que vient de rendre Cléante: sed, si licentia adsit, sævum, ambitiosum, potestatis avidum, «mais, quand on le laisse faire, cruel, ambitieux, avide de pouvoir.»

[235] Voyez l'Œdipe roi de Sophocle, vers 35 et suivants (édit. Boissonade), et l'Œdipe de Sénèque, acte I, vers 92 et suivants.

[236] «J'oubliais de dire que j'ai pris deux vers dans l'Œdipe de Corneille. L'un est au premier acte:

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion.

L'autre est au dernier acte (scène dernière, vers 1984); c'est une traduction de Sénèque:

Nec vivis mixtus, nec sepultis[236-a]; (Et le sort qui l'accable) Des morts et des vivants semble le séparer.

Je n'ai point fait scrupule de voler ces deux vers, parce qu'ayant précisément la même chose à dire que Corneille, il m'était impossible de l'exprimer mieux; et j'ai mieux aimé donner deux bons vers de lui, que d'en donner deux mauvais de moi.» (Voltaire, Lettres à M. de Genonville sur Œdipe, lettre V.)

[236-a] Quumque e superba rupe, jam prædæ imminens, Aptaret alas verbere, et caudam movens, Sævi leonis more, conciperet minas.... (Sénèque, Œdipe, acte I, vers 95-97.)

[237] Voici la copie exacte du passage de Sénèque:

. . . . . Quæratur via Qua nec sepultis mixtus, et vivis tamen Exemtus erres. (Acte V, vers 949-951.)

[238] .... Et albens ossibus sparsis solum. (Sénèque, Œdipe, acte I, vers 94.)

[239] Nodosa sortis verba, et implexos dolos, Ac triste carmen alitis solvi feræ. (Ibidem, acte I, vers 101 et 102.)

[240] De Polybe, roi de Corinthe. Voyez l'Œdipe roi de Sophocle, vers 924 et suivants; et l'Œdipe de Sénèque, acte IV, vers 784 et suivants.

[241] Var. Cédons de bonne grâce, et n'embrassons plus tant; Mon trône héréditaire à Corinthe m'attend: A mon ambition ce trône peut suffire. (1659)

[242] Étéocle et Polynice: voyez ci-après, vers 575, p. 159.

[243] Voyez l'Œdipe roi de Sophocle, vers 699 et suivants.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ŒDIPE, DIRCÉ, CLÉANTE, MÉGARE.

ŒDIPE.

Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne. Æmon a du mérite, on chérit sa personne; Il est prince, et de plus étant offert par moi....

DIRCÉ.

Je vous ai déjà dit, Seigneur, qu'il n'est pas roi.

ŒDIPE.

Son hymen toutefois ne vous fait point descendre: 405 S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre; Et comme il est sorti de même sang que vous, Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux.

DIRCÉ.

Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre: Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre; 410 Mais pour moi, vous savez qu'il est ailleurs des rois, Et même en votre cour, dont je puis faire choix.

ŒDIPE.

Vous le pouvez, Madame, et n'en voudrez pas faire Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère.

DIRCÉ.

Pour la Reine, il est vrai qu'en cette qualité 415 Le sang peut lui devoir quelque civilité: Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre, Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre.

ŒDIPE.

Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés, Lorsqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez. 420 Je pense être ici roi.

DIRCÉ.

Je sais ce que vous êtes; Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes, Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner Vous asservit un front qu'on a dû couronner. Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée; Je me suis à ce choix moi-même autorisée. J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux, Et de vous épargner cet importun ombrage Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage. 430

ŒDIPE.

Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous, Et je l'estime trop pour en être jaloux; Mais le peuple au milieu des colères célestes Aime encor de Laïus les adorables restes, Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher 435 Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher.

DIRCÉ.

De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée, Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée. S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié. Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, 440 Il n'auroit jamais eu cette lâche foiblesse De livrer en vos mains l'État et sa princesse, Et me verra toujours éloigner sans regret, Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret.

ŒDIPE.

Quel reproche secret lui fait votre présence? 445 Et quel crime a commis cette reconnoissance Qui par un sentiment et juste et relevé L'a consacré lui-même à qui l'a conservé? Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage....

DIRCÉ.

Je puis dire, Seigneur, que j'ai vu davantage: 450 J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit. Il pouvoit toutefois avec quelque justice Prendre sur lui le prix d'un si rare service; Mais quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, 455 En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien? En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre?

ŒDIPE.

Ah! c'est trop me forcer, Madame, à vous entendre. La jalouse fierté qui vous enfle le cœur Me regarde toujours comme un usurpateur: 460 Vous voulez ignorer cette juste maxime, Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime, Qu'un peuple sans défense et réduit aux abois....

DIRCÉ.

Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois[244]. Mais, Seigneur, la matière est un peu délicate; 465 Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte. Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert. Vous régnez en ma place, et les Dieux l'ont souffert: Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne; 470 J'oublierai qu'à moi seule ils devoient la garder; Mais si vous attentez jusqu'à me commander, Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître, Je me souviendrai lors de ce que je dois être, Et si je ne le suis pour vous faire la loi, 475 Je le serai du moins pour me choisir un roi. Après cela, Seigneur, je n'ai rien à vous dire: J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire.

ŒDIPE.

Et je veux à mon tour, Madame, à cœur ouvert, Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd, Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole, Qu'au prince Æmon pour vous j'ai donné ma parole, Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir. Puissent, si je la romps, tous les Dieux m'en punir! Puisse de plus de maux m'accabler leur colère 485 Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère!

DIRCÉ.

N'insultez point au sort d'un enfant malheureux, Et faites des serments qui soient plus généreux. On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde; Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde. 490

ŒDIPE.

On se hasarde à tout quand un serment est fait.

DIRCÉ.

Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet.

ŒDIPE.

Je suis roi, je puis tout.

DIRCÉ.

Je puis fort peu de chose; Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose, Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien 495 Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien.

ŒDIPE.

Il est quelques moyens de vous faire dédire.

DIRCÉ.

Il en est de braver le plus injuste empire; Et de quoi qu'on menace en de tels différends, Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans. 500 Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse; J'en ferai, si le temps m'apprend que je m'abuse. Rendez-vous cependant maître de tout mon sort; Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort.

ŒDIPE.

On pourra vous guérir de cette frénésie. 505 Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie: Nous saurons au retour encor vos volontés.

DIRCÉ.

Allez savoir de lui ce que vous méritez.

SCÈNE II.

DIRCÉ, MÉGARE.

DIRCÉ.

Mégare, que dis-tu de cette violence? Après s'être emparé des droits de ma naissance, 510 Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs. Elle empêche le ciel de m'être enfin propice, De réparer vers moi ce qu'il eut d'injustice, Et veut lier les mains au destin adouci 515 Qui m'offre en d'autres lieux ce qu'on me vole ici.

MÉGARE.

Madame, je ne sais ce que je dois vous dire: La raison vous anime, et l'amour vous inspire; Mais je crains qu'il n'éclate un peu plus qu'il ne faut, Et que cette raison ne parle un peu trop haut. 520 Je crains qu'elle n'irrite un peu trop la colère D'un roi qui jusqu'ici vous a traitée en père, Et qui vous a rendu tant de preuves d'amour, Qu'il espère de vous quelque chose à son tour.

DIRCÉ.

S'il a cru m'éblouir par de fausses caresses, 525 J'ai vu sa politique en former les tendresses; Et ces amusements de ma captivité Ne me font rien devoir à qui m'a tout ôté.

MÉGARE.

Vous voyez que d'Æmon il a pris la querelle, Qu'il l'estime, chérit.

DIRCÉ.

Politique nouvelle. 530

MÉGARE.

Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout? Il le méprise, hait.

DIRCÉ.

Politique partout. Si la flamme d'Æmon en est favorisée, Ce n'est pas qu'il l'estime, ou méprise Thésée; C'est qu'il craint dans son cœur que le droit souverain (Car enfin il m'est dû) ne tombe en bonne main. Comme il connoît le mien, sa peur de me voir reine Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine, Et traiteroit ce prince ainsi que ce héros, S'il portoit la couronne ou de Sparte ou d'Argos. 540

MÉGARE.

Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre!

DIRCÉ.

Il fera de l'éclat, il voudra me contraindre; Mais quoi qu'il me prépare à souffrir dans sa cour, Il éteindra ma vie avant que mon amour.

MÉGARE

Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse. 545 Cependant je vous trouve assez peu curieuse: Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs, Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs; Et vous ne suivez point le Roi chez Tirésie, Pour savoir ce qu'en juge une ombre si chérie? 550

DIRCÉ.

J'ai tant d'autres sujets de me plaindre de lui, Que je fermois les yeux à ce nouvel ennui. Il auroit fait trop peu de menacer la fille, Il faut qu'il soit tyran de toute la famille, Qu'il porte sa fureur jusqu'aux âmes sans corps, 555 Et trouble insolemment jusqu'aux cendres des morts. Mais ces mânes sacrés qu'il arrache au silence Se vengeront sur lui de cette violence; Et les Dieux des enfers, justement irrités, Puniront l'attentat de ses impiétés. 560

MÉGARE.

Nous ne savons pas bien comme agit l'autre monde; Il n'est point d'œil perçant dans cette nuit profonde; Et quand les Dieux vengeurs laissent tomber leur bras, Il tombe assez souvent sur qui n'y pense pas.

DIRCÉ.

Dût leur décret fatal me choisir pour victime, 565 Si j'ai part au courroux, je n'en veux point au crime: Je veux m'offrir sans tache à leur bras tout-puissant, Et n'avoir à verser que du sang innocent.

SCÈNE III.

DIRCÉ, NÉRINE, MÉGARE.

NÉRINE.

Ah! Madame, il en faut de la même innocence Pour apaiser du ciel l'implacable vengeance; 570 Il faut une victime et pure et d'un tel rang, Que chacun la voudroit racheter de son sang.

DIRCÉ.

Nérine, que dis-tu? seroit-ce bien la Reine? Le ciel feroit-il choix d'Antigone, ou d'Ismène? Voudroit-il Étéocle, ou Polynice, ou moi? 575 Car tu me dis assez que ce n'est pas le Roi; Et si le ciel demande une victime pure, Appréhender pour lui, c'est lui faire une injure. Seroit-ce enfin Thésée? Hélas! si c'étoit lui.... Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd'hui. 580

NÉRINE.

L'ombre du grand Laïus, qui lui sert d'interprète, De honte ou de dépit sur ce nom est muette; Je n'ose vous nommer ce qu'elle nous a tu; Mais, préparez, Madame, une haute vertu: Prêtez à ce récit une âme généreuse, 585 Et vous-même jugez si la chose est douteuse.

DIRCÉ.

Ah! ce sera Thésée, ou la Reine.

NÉRINE.

Écoutez, Et tâchez d'y trouver quelques obscurités. Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices Sans trouver ni les Dieux ni les ombres propices; 590 Et celle de Laïus évoqué par son nom[245] S'obstinoit au silence aussi bien qu'Apollon. Mais la Reine en la place à peine est arrivée, Qu'une épaisse vapeur s'est du temple élevée, D'où cette ombre aussitôt sortant jusqu'en plein jour 595 A surpris tous les yeux du peuple et de la cour. L'impérieux orgueil de son regard sévère Sur son visage pâle avoit peint la colère; Tout menaçoit en elle, et des restes de sang Par un prodige affreux lui dégouttoient du flanc[246]. 600 A ce terrible aspect la Reine s'est troublée, La frayeur a couru dans toute l'assemblée, Et de vos deux amants j'ai vu les cœurs glacés[247] A ces funestes mots que l'ombre a prononcés: «Un grand crime impuni cause votre misère; 605 Par le sang de ma race il se doit effacer[248]; Mais à moins que de le verser, Le ciel ne se peut satisfaire; Et la fin de vos maux ne se fera point voir Que mon sang n'ait fait son devoir.» 610 Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes; L'ombre, qui disparoît, laisse la Reine en larmes, Thésée au désespoir, Æmon tout hors de lui; Le Roi même arrivant partage leur ennui; Et d'une voix commune ils refusent une aide 615 Qui fait trouver le mal plus doux que le remède.

DIRCÉ.

Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité; Mais ma flamme à la mort m'avoit trop résolue, Pour ne pas y courir quand les Dieux l'ont voulue. 620 Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi; Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi. Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage, Que tient trop précieuse un généreux courage: Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas 625 Pour quiconque à des fers préfère le trépas. Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée, Quelle vengeance en prend ta princesse irritée, Et connois dans la fin de tes longs déplaisirs Ta véritable reine à ses derniers soupirs. 630 Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie[249]: L'un m'a coûté mon trône, et l'autre veut ma vie. Tu t'es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang; Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang. Mais après avoir vu dans la fin de ta peine 635 Que pour toi le trépas semble doux à ta reine, Fais-toi de son exemple une adorable loi: Il est encor plus doux de mourir pour son roi.

MÉGARE.

Madame, auroit-on cru que cette ombre d'un père, D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère, 640 Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt?

DIRCÉ.

N'appelle point injuste un trépas légitime: Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime?

NÉRINE.

Vous, Madame?

DIRCÉ.

Oui, Nérine; et tu l'as pu savoir. 645 L'amour qu'il me portoit eut sur lui tel pouvoir, Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle; Mais comme à ce dessein la Reine mit obstacle, De peur que cette voix des destins ennemis Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils, 650 Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite, Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite. Hélas! sur le chemin il fut assassiné. Ainsi se vit pour moi son destin terminé; Ainsi j'en fus la cause.

MÉGARE.

Oui, mais trop innocente 655 Pour vous faire un supplice où la raison consente; Et jamais des tyrans les plus barbares lois....

DIRCÉ.

Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois. Un sang si précieux ne sauroit se répandre Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre; 660 Et de quelque façon que finisse leur sort, On n'est point innocent quand on cause leur mort. C'est ce crime impuni qui demande un supplice; C'est par là que mon père a part au sacrifice; C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur 665 Assure sa vengeance et fait votre bonheur, Et que tout l'avenir chérira la mémoire D'un châtiment si juste où brille tant de gloire.

SCÈNE IV.

THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE, NÉRINE.

DIRCÉ.

Mais que vois-je? Ah! Seigneur, quels que soient vos ennuis, Que venez-vous me dire en l'état où je suis?

THÉSÉE.

Je viens prendre de vous l'ordre qu'il me faut suivre; Mourir, s'il faut mourir, et vivre, s'il faut vivre.

DIRCÉ.

Ne perdez point d'efforts à m'arrêter au jour: Laissez faire l'honneur.

THÉSÉE.

Laissez agir l'amour.

DIRCÉ.

Vivez, Prince; vivez.

THÉSÉE.

Vivez donc, ma princesse. 675

DIRCÉ.

Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse[250]. Retarder mon trépas, c'est faire tout périr: Tout meurt, si je ne meurs.

THÉSÉE.

Laissez-moi donc mourir.

DIRCÉ.

Hélas! qu'osez-vous dire?

THÉSÉE.

Hélas! qu'allez-vous faire?

DIRCÉ.

Finir les maux publics, obéir à mon père, 680 Sauver tous mes sujets.

THÉSÉE.

Par quelle injuste loi Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi? Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes[251], Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien! 685

DIRCÉ.

Leur devoir violé doit-il rompre le mien? Les exemples abjets de ces petites âmes Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames? Et quel fruit un grand cœur pourroit-il recueillir A recevoir du peuple un exemple à faillir? 690 Non, non: s'il m'en faut un, je ne veux que le vôtre; L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre. Pour le bonheur public n'avez-vous pas toujours Prodigué votre sang et hasardé vos jours? Quand vous avez défait le Minotaure en Crète, 695 Quand vous avez puni Damaste et Périphète, Sinnis, Phæa, Sciron[252], que faisiez-vous, Seigneur, Que chercher à périr pour le commun bonheur? Souffrez que pour la gloire une chaleur égale D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale. 700 Le ciel offre à mon bras par où me signaler: S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler; Et si cette chaleur ne m'a point abusée, Je deviendrai par là digne du grand Thésée. Mon sort en ce point seul du vôtre est différent, 705 Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant, Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire A chaque jour pour lui d'autres combats à faire.

THÉSÉE.

J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux; Mais celui-ci, Madame, est le plus dangereux. 710 J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble. L'amant et le héros s'accordent mal ensemble; Mais enfin après vous tous deux veulent courir: Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir; La fermeté de l'un par l'autre est épuisée; 715 Et si Dircé n'es plus, il n'est plus de Thésée.

DIRCÉ.

Hélas! c'est maintenant, c'est lorsque je vous voi Que ce même combat est dangereux pour moi. Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle: Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle; 720 Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs, N'est plus que le tyran de mes plus chers desirs. Allez, Prince; et du moins par pitié de ma gloire Gardez-vous d'achever une indigne victoire; Et si jamais l'honneur a su vous animer.... 725

THÉSÉE.

Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer.

DIRCÉ.

Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire. Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui[253]: Vivez pour le public, comme je meurs pour lui. 730

THÉSÉE.

Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive! Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive! Que m'importe la perte ou le salut de tous? Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous? Si votre amour, Madame, étoit encor le même, 735 Si vous saviez encore aimer comme on vous aime....

DIRCÉ.

Ah! faites moins d'outrage à ce cœur affligé Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé. Laissez vivre du peuple un pitoyable reste Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste, 740 Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours, Si mon sang répandu ne lui tranche le cours. Laissez-moi me flatter de cette triste joie Que si je ne mourois vous en seriez la proie, Et que ce sang aimé que répandront mes mains, 745 Sera versé pour vous plus que pour les Thébains. Des Dieux mal obéis la majesté suprême Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même; Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort, D'avoir prêté mon crime à faire votre mort. 750

THÉSÉE.

Et ce cœur généreux me condamne à la honte De voir que ma princesse en amour me surmonte, Et de n'obéir pas à cette aimable loi De mourir avec vous quand vous mourez pour moi! Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime: 755 Voyez mieux qu'il y va même de votre estime, Que le choix d'un amant si peu digne de vous Souilleroit cet honneur qui vous semble si doux, Et que de ma princesse on diroit d'âge en âge Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 760

DIRCÉ.

Mais, Seigneur, je vous sauve en courant au trépas; Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas.

THÉSÉE.

La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre; Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre: Séparer deux amants, c'est tous deux les punir; 765 Et dans le tombeau même il est doux de s'unir.

DIRCÉ.

Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme Un si honteux désordre avec des traits de flamme! Adieu, Prince: vivez, je vous l'ordonne ainsi; La gloire de ma mort est trop douteuse ici; 770 Et je hasarde trop une si noble envie A voir l'unique objet pour qui j'aime la vie.

THÉSÉE.

Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal....

DIRCÉ.

Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal. Vivez, encore un coup: c'est moi qui vous l'ordonne. 775

THÉSÉE.

Le véritable amour ne prend loi de personne; Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir, Je renonce, Madame, à vous plus obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[244] Dans Andromède (acte I, scène II, vers 304 et 305), Corneille a exprimé la même pensée d'une manière un peu différente:

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes!

[245] L'évocation de Laïus est imitée de Sénèque: voyez son Œdipe, acte III, vers 619 et suivants.

[246] .... Fari horreo: Stetit per artus sanguine effuso horridus.

(Sénèque, Œdipe, acte III, vers 623 et 624.)

[247] Var. Et de nos deux amants j'ai vu les cœurs glacés. (1659)

[248] Var. Par le sang de ma race il doit être effacé; Mais à moins qu'il ne soit versé. (1659)

[249] Var. Vois comme à tels malheurs je suis toute asservie. (1664 et 68)

[250] Ce vers se retrouve presque textuellement dans Sertorius (acte I, scène III, vers 281):

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse.

[251] Var. Du rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes. (1659-64)

[252] Noms des brigands et des monstres que Thésée immola dans son voyage de Trézène à Athènes: Périphète, surnommé le Porte-massue, sur le territoire d'Épidaure; Sinnis ou le Ployeur de pins, dans l'isthme de Corinthe; la laie Phæa, près de Crommyon, sur les frontières de la Corinthie; le brigand Sciron, sur les confins de Mégare; dans l'Attique, Damaste, surnommé Procruste, qui allongeait ou accourcissait ses hôtes à la mesure de son lit. Voyez Plutarque, Vie de Thésée, chapitres

Page 1