II
LISTE DES TRAGÉDIES
COMPOSÉES SUR LE SUJET DE SOPHONISBE
ET ANALYSES DES PLUS IMPORTANTES D'ENTRE ELLES.
1º La Sophonisbe du Trissin.
Cette pièce, publiée seulement en 1524, a été représentée plus de dix ans auparavant dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vicence, aux frais du sénat de cette ville. Louis Riccoboni, qui la trouvait parfaite, la remit au théâtre «sans que personne se soit plaint qu'elle sentît l'antiquité[741].» L'auteur suit Tite Live d'assez près, en ajoutant à la donnée historique certains développements dont Corneille a presque toujours profité.
Au commencement de l'ouvrage, Sophonisbe entreprend de raconter à Herminie, sa confidente, tous ses malheurs un à un[742]; et remontant d'abord résolûment à l'origine même de Carthage, elle rappelle la fondation de la ville, les amours de Didon, les longues guerres contre Rome; puis, arrivant enfin à ce qui la concerne, elle lui parle de son mariage avec Syphax, conclu par l'entremise de Scipion, malgré la promesse que son père avait faite à Massinissa, promesse dont Tite Live ne parle point, mais que le Trissin et, comme nous l'avons dit, Corneille après lui ont empruntée à Appien. Sophonisbe termine son récit en déplorant le combat qui se livre sous les murs de Cirta; elle en redoute l'issue funeste, et un songe qu'elle raconte à Herminie augmente encore ses terreurs; dans l'espoir de s'y soustraire elle rentre pour ordonner un sacrifice, et le chœur, composé de femmes de Cirta (donne Cirtensi), se livre alors à de longues réflexions sur l'inconvénient des grandeurs.
Un homme de la maison de Syphax arrive hors d'haleine, demandant où est la Reine; elle survient, et il lui raconte que Cirta est prise et que Syphax est prisonnier. Bientôt les ennemis envahissent le théâtre, Massinissa est à leur tête; Sophonisbe se jette à ses pieds, lui adresse une supplique imitée de Tite Live, et que Corneille a reproduite à son tour; touché de ses larmes, il finit par lui jurer qu'elle ne tombera pas vivante au pouvoir des Romains. Ils entrent ensemble dans le palais, tandis que le chœur déplore les malheurs passés et souhaite des jours plus heureux. Lélius arrive, demande au chœur où est Massinissa, et au moment où il se prépare à l'aller trouver, il rencontre un messager qui le cherche pour lui apprendre que Massinissa a épousé Sophonisbe, à qui il a persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de la garantir de l'esclavage. On aperçoit Massinissa qui revient, et Scipion congédie en toute hâte le messager, afin de faire croire à Massinissa qu'il ignore encore tout. Ici a lieu entre Lélius et Massinissa une contestation fort vive, que Tite Live n'a pas indiquée, et dont Corneille a tiré la scène III de son quatrième acte. Nous avons donné en note au bas des pages quelques-uns des vers italiens qu'il a imités; nous nous contentons ici d'y renvoyer[743]. Caton, dont il n'est question ni dans l'histoire à propos de Sophonisbe, ni dans la tragédie de Corneille, survient, et conseille de s'en rapporter à la décision de Scipion. Lélius et Massinissa y consentent, et se retirent; le chœur fait des vœux pour la fille d'Asdrubal.
Scipion entre, suivi des chefs de l'armée et des prisonniers, parmi lesquels se trouve Syphax; ici vient un discours imité de Tite Live, où ce roi attribue tous ses malheurs à Sophonisbe, et se console en pensant qu'elle causera aussi la perte de Massinissa. Dans la pièce de Corneille, où Scipion ne paraît point, cette scène se passe entre Lélius et Syphax. Après le départ de Syphax, Caton instruit Scipion du mariage de Massinissa, des reproches que lui a faits Lélius, et du parti qu'ils ont pris de s'en rapporter à sa décision.
Massinissa entre; Scipion vante son courage, les services qu'il a rendus à la République; puis il fait retirer tout le monde, lui reproche de se laisser entraîner à la volupté, plus dangereuse que les ennemis armés, lui déclare que Sophonisbe doit être envoyée à Rome, et l'adjure de ne point souiller sa gloire par une désobéissance coupable. Massinissa cède enfin aux remontrances de Scipion. Il demande seulement le temps de réfléchir à la manière dont il pourra tenir la parole qu'il a donnée à son épouse, de ne la point livrer aux Romains tant qu'elle serait en vie; à peine a-t-il quitté le théâtre que le chœur invoque l'amour en faveur de Sophonisbe. Après une scène de remplissage entre le chœur et un serviteur de Sophonisbe, qui ne sait rien de ce qui vient de se passer, une des femmes de la Reine sort, et annonce au chœur que Massinissa lui a envoyé une coupe de poison; le discours de l'envoyé de Massinissa et la réponse de Sophonisbe qu'elle rapporte sont une traduction élégante, mais fort littérale, des deux petits discours de Tite Live. Ce que le Trissin ajoute d'assez touchant, c'est que Sophonisbe, avant de boire le poison, achève avec tranquillité une offrande à Junon qu'elle avait commencée, pour prier la déesse de bénir sa nouvelle union, et qu'elle termine en la priant pour l'enfant, à peine âgé de deux ans, qu'elle avait eu de Syphax. La fin est des plus froides. Sophonisbe arrive accompagnée de son fils, qu'elle recommande à Herminie; bientôt elle expire, et on l'emporte. Massinissa survient; il a réfléchi un peu tardivement qu'il pourrait envoyer de nuit Sophonisbe à Carthage à l'insu de Scipion; la trouvant morte, il fait ses offres de services à Herminie, qui demande à être reconduite dans sa patrie; ensuite il donne ses ordres pour les funérailles de la Reine, et le chœur termine la pièce par quelques réflexions sur l'inconstance des choses humaines.
2º La Sophonisbe de Mellin de Saint-Gelais, représentée devant Henri II, à Blois, en 1559.
Il suffira de transcrire le titre de cette pièce, qui a été publiée par Gilles Corrozet, comme le prouve l'avis Au lecteur qu'il a placé à la page II II:
SOPHONISBA.
Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graues sentences dont elle est ornée: représentée et prononcée deuant le Roy en sa ville de Bloys. A Paris.... M. V{c} LIX.
A la fin de Sophonisba: «Sois aduerti, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous auons esté faictz certains que feu Mellin de Sainct Gellais en a esté le principal Auteur, duquel n'est besoin escrire les louanges. Au reste, que toute la Tragedie est en prose, excepté le chorus ou assemblée de dames, qui parle en vers de plusieurs genres[744].
«Voilà, disent les frères Parfait, la première tragédie en prose; c'est à quoi beaucoup de personnes n'ont pas pensé, pendant la dispute de M. de la Motte et de ses adversaires[745].»
Cette pièce n'est qu'une simple traduction de la Sophonisbe du Trissin; Corneille ne mentionne ni cet ouvrage ni le suivant, il ne les a probablement pas connus, et à coup sûr il ne les a pas eus sous les yeux.
3º La Sophonisbe de Claude Mermet, imprimée en 1583.
Claude Mermet, notaire ducal et écrivain de Saint-Rambert en Savoie, vint s'établir à Lyon, où il fit imprimer sa pièce sous ce titre, qui tiendra lieu d'une notice plus étendue:
«La tragedie de Sophonisbe, reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est aduenu, pour auoir esté promise à vn mary, et espousée par vn autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort que de se voir entre les mains de ses ennemis. Traduite d'Italien en François par Claude Mermet.»
4º La Sophonisbe d'Antoine de Montchrestien, imprimée en 1596.
Cette pièce est la première de l'auteur. Elle figure dans le recueil de ses principaux ouvrages, sous ce nouveau titre: La Carthaginoise ou la Liberté. C'est encore une paraphrase de l'ouvrage du Trissin. Corneille connaissait cette tragédie. C'est la seule qu'il cite comme ayant précédé en France celle de Mairet[746].
5º La Sophonisbe de Nicolas de Montreux, imprimée en 1601.
Nicolas de Montreux, né au Mans vers 1560, signait d'ordinaire ses ouvrages du nom d'Olenix de Mont-Sacré, assez ambitieux anagramme qu'il avait choisi. Après s'être fait connaître à Paris, vers 1576, par ses romans, il fit jouer plusieurs pièces de théâtre. Sa Sophonisbe est, comme toutes les tragédies françaises dont nous avons parlé jusqu'ici, une imitation de celle du Trissin. Corneille n'a pas cité cet ouvrage; il le connaissait cependant, car il a profité d'un assez beau mouvement qui s'y trouve, et que ne lui avaient fourni ni les auteurs de l'antiquité ni le Trissin[747].
6º La Sophonisbe de Mairet, représentée en 1629.
La part que Mairet prit à la critique du Cid nous l'a déjà fait connaître, et nous avons même eu occasion de publier un pamphlet en faveur de Corneille, où l'on trouve une critique assez vive de l'ouvrage dont nous avons à parler ici[748]. Mairet, tout en profitant parfois de la pièce du Trissin, avait cru devoir s'éloigner bien davantage de la vérité historique, et n'avait pas hésité à transformer ses personnages en héros de roman. Il s'en explique en ces termes dans son avis Au lecteur: «Le sujet de cette tragédie est dans Tite Live, Polybe, et plus au long dans Apian Alexandrin[749]. Il est vrai que j'y ai voulu ajouter pour l'embellissement de la pièce, et que j'ai même changé deux incidents de l'histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax, que j'ai fait mourir à la bataille, afin que le peuple ne trouvât point étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants; et celle de Massinisse, qui vécut jusques à l'extrême vieillesse.»
On doit du reste tenir un fort grand compte des qualités incontestables de cet ouvrage, lorsqu'on songe que son auteur l'a écrit en 1629[752], c'est-à-dire avant tous les chefs-d'œuvre de notre scène, au moment où Corneille faisait représenter Mélite.
En analysant ici avec quelque étendue l'ouvrage de Mairet, nous aurons soin de rapporter un assez grand nombre de vers tirés de cette tragédie, pour donner au lecteur une idée, sinon complète, du moins fidèle et impartiale, du singulier mélange de basse familiarité et de noblesse qu'on y rencontre à chaque instant.
Au lever du rideau, Syphax reproche à Sophonisbe d'avoir écrit à Massinisse, qu'elle avait dû épouser jadis, et dont elle est éprise; il ne se montre pas d'ailleurs d'une grande sévérité conjugale, et se contente de dire à sa femme:
Ne pouvois-tu treuver où prendre tes plaisirs Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide?
La justification de Sophonisbe n'est pas très-satisfaisante pour son époux:
J'ai cru qu'il seroit bon de m'acquérir de loin Un bras qui conservât ma franchise au besoin: C'est pourquoi j'écrivois au prince Massinisse, Sous une feinte amour couvrant mon artifice; Et pour vous mieux prouver la chose comme elle est, Que Votre Majesté regarde, s'il lui plaît, Que méprisant la fleur des princes d'Italie, Et le grand Scipion, et le sage Lélie, J'ai voulu m'assurer de l'assistance d'un A qui le nom lybique avec nous fût commun.
Après cette belle défense, Sophonisbe se retire, et est bientôt remplacée par Philon, général de Syphax, qui vient dire à ce prince:
Sire, l'on n'attend plus que Votre Majesté Pour charger Massinisse au combat apprêté.
Mais en ce moment le Roi est peu disposé à combattre, il préfère confier ses chagrins à son général et lui lire la «lettre de Sophonisbe à Massinisse.» Philon, après lui avoir prodigué quelques consolations banales, après lui avoir fait remarquer par exemple
.... Que c'est aux grandes âmes A souffrir de grands maux, et que femmes sont femmes,
ajoute non sans raison:
Courons remédier d'un courage constant Au danger le plus proche et le plus important.
Ils partent enfin pour combattre; Sophonisbe rentre, suivie de Phénice, sa nourrice et l'une de ses confidentes; elle se désole en songeant que son billet ayant été intercepté, Massinisse n'a pu connaître ses sentiments; elle craint surtout qu'il n'aime ailleurs:
.... Que je souffrirois, si mon amour trompé Treuvoit en Massinisse un cœur préoccupé!
s'écrie-t-elle; quant à Phénice, elle a d'autres inquiétudes: elle redoute avant tout pour elle et pour sa maîtresse le courroux de Syphax; mais Sophonisbe la rassure en lui disant:
Il a puni ma faute en me la reprochant, Et s'il m'eût voulu perdre, il l'eût fait sur-le-champ. C'est en quoi mon offense est plus blâmable encore, De tromper lâchement un mari qui m'adore; Mais un secret destin que je ne puis forcer Contre ma volonté m'oblige à l'offenser.
Le style, on le voit, est déjà un peu plus soutenu, un peu moins indigne de la tragédie, et le premier acte se termine assez vivement par ces deux beaux vers:
.... De peur de prier contre mon propre bien, En adorant les Dieux ne leur demandons rien.
Au commencement du second acte, Sophonisbe charge ses deux confidentes, Corisbe et Phénice, de lui donner des nouvelles du combat:
Rendez-vous au sommet de la plus haute tour, D'où l'œil découvre à plein tous les champs d'alentour, Et que de temps en temps l'une ou l'autre descende, Pour m'assurer toujours des maux que j'appréhende.
Pendant qu'elles sont en haut, Sophonisbe déplore ses malheurs dans un long monologue, et se plaint ainsi du zèle de ceux qui combattent pour elle:
A quoi tant de combats, si grands et si connus, Avec tant de valeur donnés et soutenus, Si, bien loin d'obliger, votre courage offense Celle dont votre zèle entreprend la défense? Puisque son intéret en amour converti Lui fait aimer le chef du contraire parti.
Les deux confidentes reviennent tout effrayées sans pouvoir cependant donner aucune nouvelle positive. Comme «ma sœur Anne,» elles n'ont vu qu'
.... Un nuage épais de poudre et de fumée.
Mais le messager Caliodore vient annoncer que la bataille est perdue, que c'est en vain que Syphax a fait des prodiges de vaillance, et qu'
.... En montrant sa valeur infinie, Ce prince malheureux a sa trame finie.
Pendant que Caliodore fait ce récit, on entend un grand bruit; il sort pour en avoir la cause, et revient dire à la Reine:
Massinisse en personne est devant nos remparts.
Sophonisbe veut mourir, mais Phénice lui propose un tout autre parti:
Pour moi je suis d'avis qu'oubliant le trépas, Vous tiriez du secours de vos propres appas.
Elle compte d'ailleurs sur l'ardeur du sang numide:
.... Il est jeune et d'une nation Qui par toute l'Afrique est la plus renommée Pour aimer aussitôt et vouloir être aimée[751].
Tout en répondant à sa confidente:
Ce remède, Phénice, est ridicule et vain,
Sophonisbe se décide à l'essayer, et dit à ses femmes:
.... Pour vous contenter je me force et veux bien Faire une lâcheté qui ne serve de rien.
Au commencement du troisième acte, Massinisse est entouré des soldats romains qui l'ont secondé dans le combat, et qui lui offrent encore leur aide; il les en remercie par ces beaux vers:
Je ne refuse pas, invincibles Romains, Ni ces cœurs généreux, ni ces puissantes mains Qui par tout l'univers, quand les causes sont bonnes, Otent comme il leur plaît et donnent les couronnes;
et il leur demande ensuite de s'emparer du palais où Sophonisbe s'est retirée.
La scène suivante nous transporte auprès de la Reine, toujours entourée de ses deux confidentes, qui ne l'ont pas encore complétement convaincue, et qui emploient auprès d'elle leurs plus irrésistibles arguments:
Au reste la douleur ne vous a point éteint Ni la clarté des yeux ni la beauté du teint: Vos pleurs vous ont lavée, et vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles. Vos regards languissants font naître la pitié Que l'amour suit parfois et toujours l'amitié, N'étant rien de pareil aux effets admirables Que font dans les beaux cœurs des beautés misérables. Croyez que Massinisse est un vivant rocher, Si vos perfections ne le peuvent toucher.
Caliodore entre et dit à la Reine:
Madame, Massinisse est dans la grande cour.
Alors elle prononce une invocation intitulée: «Vœu de Sophonisbe à l'Amour.» Elle demande à ce dieu de triompher du cœur de Massinisse, et termine ainsi:
.... Je te voue un temple magnifique, Comme au restaurateur des affaires d'Afrique.
L'entrevue, si préparée et si attendue depuis le commencement de la pièce, arrive enfin. Elle s'ouvre par une «Harangue de Massinisse,» qui promet que Sophonisbe sera traitée «en reine et non pas en captive.» Ensuite vient la «Réponse de Sophonisbe;» elle se montre très-digne et très-réservée dans les vœux qu'elle forme:
Donnez-moi l'un des deux: ou que jamais le Tibre Me me reçoive esclave, ou que je meure libre.
Non-seulement Massinisse le lui assure, mais, emporté par sa passion, il s'écrie:
Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous D'avoir en Massinisse un légitime époux;
et immédiatement tout se prépare pour le mariage.
Le quatrième acte commence par un entretien noble et passionné entre Massinisse et Sophonisbe. Celle-ci proclame ainsi en fort beaux termes la pureté de ses sentiments:
.... J'atteste le ciel que ma foi non commune Regarde Massinisse, et non pas sa fortune, Et qu'en pareil degré de fortune et d'ennui, Ce qu'il a fait pour moi, je l'aurois fait pour lui.
Cette tendre conversation est brusquement interrompue:
Mais que veut ce soldat couvert à la Romaine?
dit Massinisse; et ce vers est bon à noter en passant, car il marque, même pour un personnage tout à fait secondaire, une certaine exactitude de costume assurément bien rare à cette époque. Ce soldat annonce à Massinisse l'arrivée de Scipion, qui le fait demander aussitôt. Massinisse part fort inquiet, mais avant de se séparer de la Reine, il renouvelle en ces termes la promesse qu'il lui a faite:
Je vous donne ma foi que quoi qu'il en arrive, Rome ne verra point Sophonisbe captive.
Scipion consulte Lélie pour savoir si envers Massinisse il doit employer la douceur ou la violence, et malgré les conseils de Lélie, il se décide après quelque hésitation à agir tout de suite avec énergie. Après cette scène, vient ce fameux «démêlé de Scipion avec Massinisse[752],» inspiré par Tite Live, que Corneille mettait au nombre des «endroits inimitables» de la Sophonisbe de Mairet, et qu'il eût jugé dangereux de «retâter après lui.» Scipion prend tous les tons dans cette belle scène. Il se montre tour à tour amical, sévère, ironique. Certains passages de cet entretien s'étaient fixés dans toutes les mémoires; celui-ci entre autres:
Massinisse en un jour, voit, aime et se marie, A-t-on jamais parlé d'une telle furie? Bien plus l'aveuglement de sa raison est tel, Qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel, D'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée A sur son père mort la couronne usurpée.
Mais Massinisse accueille mal ces rigoureux conseils; les récompenses dont on veut le combler ne l'apaisent nullement:
.... A quoi tant d'honneurs et de biens superflus Si l'on m'ôte celui que j'estime le plus?
lui fait dire Mairet, se rappelant un passage du Trissin, que Corneille à son tour a imité[753], et que dans sa tragédie Massinisse adresse non à Scipion, qui ne paraît point, mais à Lélie. Effrayé du désespoir et surtout de l'emportement de Massinisse, Scipion se retire en disant à Lélie:
Tâchez de m'adoucir ce courage insensible.
Mais les efforts de Lélie n'ont aucun succès.
Au commencement du cinquième acte, Massinisse, que rien n'a pu calmer, exhale sa rage impuissante dans un long monologue, où il se prouve à lui-même qu'il est impossible d'échapper à la toute-puissance et au despotisme de Rome. Survient Lélie, qui demande Sophonisbe pour le triomphe; il déclare qu'elle ne pourrait y échapper que par la mort, et termine en disant:
Votre ami lui fait grâce en la laissant mourir.
Tandis que Massinisse se répand en invectives, un messager arrive apportant une
«LETTRE DE SOPHONISBE.»
Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée De ceux que mon courage a fait (sic) mes ennemis, Plutôt qu'être captive en triomphe menée, Donnez-moi le présent que vous m'avez promis.
Massinisse se prépare à porter à Sophonisbe le poison qu'elle lui demande, mais Lélie lui interdit cette triste consolation, et il est contraint de le remettre au messager qui lui a donné la lettre de la Reine. La scène suivante nous montre Sophonisbe et ses deux confidentes attendant le retour du messager envoyé près de Massinisse; il revient bientôt avec la réponse du prince:
Jure-lui, m'a-t-il dit, que la main de la Parque M'eût poussé le premier dans la fatale barque, N'étoit qu'après ma mort nos communs ennemis Perdroient le souvenir de ce qu'ils m'ont promis Qu'elle s'assure donc qu'un trépas digne d'elle Lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle.
Cette promesse comble Sophonisbe de joie: elle avale le poison avec calme, et lorsqu'elle commence à en ressentir les premières atteintes, elle dit à ses confidentes:
Mes filles, aidez-moi, portez-moi sur ma couche, Et que je meure au moins dessus le même lit Où mon funeste hymen hier au soir s'accomplit.
Lorsqu'elles ont disparu, Scipion entre avec Massinisse et Lélie; il vante la constance du Roi, lui promet l'appui et les récompenses du sénat, et l'invite à se livrer aux soins qu'exige son nouveau royaume. Bientôt Caliodore vient raconter la mort de la Reine. Massinisse lui dit:
Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté: Mon ami, que sur l'heure il nous soit apporté.
Caliodore répond:
Si Votre Majesté desire qu'on lui montre Ce pitoyable objet, il est ici tout contre: La porte de sa chambre est à deux pas d'ici Et vous le pourrez voir de l'endroit que voici, En levant seulement cette tapisserie.
A la vue du cadavre de Sophonisbe, Massinisse se livre à un tel emportement que Scipion et Lélie le quittent pour ne point l'irriter davantage. La pièce se termine par une scène intitulée: «Plainte de Massinisse sur le corps de Sophonisbe.» Ce morceau est encore de ceux que Corneille a déclarés inimitables[754]. On se convaincra toutefois en lisant l'extrait suivant, qu'il en avait déjà imité une partie dans sa tragédie d'Horace[755]:
Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, J'appellerai sur toi la colère des cieux. Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre! Que le Tage et le Pô contre toi rebellés Te reprennent les biens que tu leur as volés! Que Mars faisant de Rome une seconde Troie, Bonne aux Carthaginois tes richesses en proie, Et que dans peu de temps le dernier des Romains En finisse la race avec ses propres mains!
Après cette imprécation, «il tire un poignard caché sous sa robe, et se tue.»
Voilà, je pense, à partir de la Sophonisbe de Saint-Gelais, l'énumération complète des pièces de ce nom qui précédèrent en France la tragédie de Corneille. Il n'entre pas dans notre plan de parler avec détail de celles qui la suivirent. Rappelons cependant une Sophonisbe de Lagrange Chancel; elle n'a été jouée que quatre fois, au mois de novembre 1716, et n'a point été imprimée, de sorte que le Mercure de janvier 1717 peut seul en donner une idée. Signalons surtout la nouvelle traduction de la Sophonisbe de Mairet, imprimée en 1769, sous le nom de Lantin, bien qu'elle soit réellement de Voltaire, et qu'elle ait, à bon droit, pris un rang définitif dans ses œuvres. Cette pièce n'est point demeurée à l'état de simple curiosité littéraire, elle a été représentée en 1764, mais avec un succès fort médiocre; bien qu'elle ne contienne pas un seul vers de Mairet, elle suit d'assez près le plan que s'était tracé cet auteur. Quant à la Sophonisbe de Thomson, jouée en 1729, elle ne touche que fort indirectement à nos études, et nous nous contentons de l'indiquer en terminant aux amateurs de parallèles littéraires.
[740] Polybe et Appien ont aussi raconté l'histoire de Syphax, de Massinissa et de Sophonisbe, le premier dans les fragments du livre XIV, le second dans son Histoire punique (chapitres X et suivants). En outre Appien, dans son Histoire espagnole, mentionne, au chapitre XXXVII (de même qu'au chapitre X de l'Histoire punique), une circonstance importante que Corneille lui a empruntée, et que Tite Live avait omise. Voyez ci-dessus, p. 465, note 621. Silius Italicus, dans son poëme de la Guerre punique, ne consacre à Sophonisbe que quelques vers assez insignifiants (au livre XVII, vers 71 et suivants).
[741] Histoire du Théâtre italien, tome II, p. 10.
[742] I quali ad un ad un voglio narrarti.
[743] Voyez ci-dessus, p. 525, note 705.
[744] Histoire du Théâtre françois, tome III, p. 318, note a.
[745] Ibidem, p. 319.
[746] Voyez ci-dessus, p. 463.
[747] Voyez ci-dessus, p. 549, note 738.
[748] Voyez tome III, p. 61.
[749] Voyez ci-dessus, p. 550-553, et p. 553, note 740.
[750] Cette date est établie par le témoignage de Mairet, qui, né le 4 janvier 1604[750-a], nous apprend lui-même qu'il a fait Sophonisbe à ving-cinq ans. Voyez notre tome III, p. 60, note 1.
[750-a] Histoire du Théâtre françois, tome IV, p. 338.
[751] Voyez ci-dessus, p. 538, note 720.
[752] Voyez ci-dessus, p. 460.
[753] Voyez ci-dessus, acte IV, scène III, vers 1309-1312, p. 527 et note 709.
[754] Voyez ci-dessus, p. 460.
[755] Voyez tome III, p. 339, vers 1301-1318.
OTHON TRAGÉDIE 1664
NOTICE.
Corneille cite les Histoires de Tacite comme la source où il a puisé le sujet d'Othon; mais peut-être est-ce à la littérature italienne qu'il en a dû la première idée. En effet, en 1652, Ghirardelli, dont notre poëte connaissait fort bien les ouvrages[756], a fait représenter un Ottone.
Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent que Corneille s'est très-sérieusement appliqué à sa tragédie d'Othon: «Quant aux vers, dit-il lui-même dans sa préface[757], on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin.» Il passait pour avoir refait jusqu'à trois fois le cinquième acte, et assurait que cet acte lui avait coûté plus de douze cents vers[758]. Il avait fait longtemps à l'avance, comme c'était sa coutume[759], des lectures de son ouvrage. Tallemant des Réaux nous l'apprend en ces termes dans un morceau curieux à recueillir: «Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas encore fait jouer. C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit; car il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu'à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même et qu'il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon; d'ailleurs ce dévot y coule quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il va vous mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain[760].» Dans ce passage Tallemant fait allusion à ce vers:
Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,
et au reste du discours de Lacus[761]. Quant au passage où il est tenté de voir une allusion à l'amour de Mlle de la Vallière pour le Roi, c'est celui que Corneille a mis dans la bouche de Plautine et qui commence ainsi:
Si l'injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, Il est un autre amour dont les vœux innocents S'élèvent au-dessus du commerce des sens[762].
La pièce renferme encore une allusion qui a été signalée dans le Bolæana[763]: «Il (Boileau) n'étoit point du tout content de la tragédie d'Othon, qui se passoit tout en raisonnements et où il n'y avoit point d'action tragique. Corneille avoit affecté d'y faire parler trois ministres d'État dans le temps où Louis XIV n'en avoit pas moins que Galba, c'est-à-dire MM. le Tellier, Colbert et de Lionne. M. Despréaux ne se cachoit point d'avoir attaqué directement Othon dans ces quatre vers de son Art poétique[764]:
Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir, Et qui, des vains efforts de votre rhétorique Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.»
Les beaux discours politiques que l'on rencontre dans cet ouvrage n'ont pas été jugés si sévèrement par tous les contemporains. «On peut, dit Joly[765], appliquer à cette tragédie ces paroles de M. le maréchal de Gramont, grand-père du dernier maréchal de ce nom: «Corneille est le bréviaire des rois.»
Cette pièce fut jouée pour la première fois à Fontainebleau le 3 août 1664. Loiret l'annonce en ces termes dans sa Muse historique du 2 du même mois:
Ce qu'illec je sus davantage, C'est qu'Othon, excellent ouvrage, Que Corneille plein d'un beau feu A produit au jour depuis peu De sa plume docte et dorée, Devoit, la suivante soirée, Ravir et charmer à son tour Le légat et toute la cour. Je l'appris de son auteur même, Et j'eus un déplaisir extrême, Qui me fit bien des fois pester, De ne pouvoir encor rester Pour voir dudit sieur Corneille La fraîche et dernière merveille, Que je verrai, s'il plaît à Dieu, Quelque jour en quelqu'autre lieu.
Dans la Muse historique du 8 novembre on trouve le compte rendu suivant de la première représentation donnée à Paris:
A l'hôtel de Bourgogne on joue, Depuis un jour ou deux, dit-on, Un sujet que l'on nomme Othon, Sujet romain, sujet sublime, Et digne d'éternelle estime; Jamais de plus hauts sentiments, Ni de plus rares ornements Pièce ne fut si bien pourvue, Je ne l'ai point encore vue, Et je ne suis que le rapport Que m'en fit hier maint esprit fort Qui dit qu'elle est incomparable Et que sa conduite admirable, Dans Fontainebleau, l'autre jour, Charma tous les grands de la cour. Mais d'où lui vient cet avantage, Et d'où vient que de cet ouvrage Tout le monde est adorateur? C'est que Corneille en est l'auteur, Cet inimitable génie; Et que l'illustre compagnie, Ou troupe royale autrement, Qui la récite excellemment, Lui donne toute l'efficace, Tout l'éclat, et toute la grâce Qu'on doit prétendre en bonne foi Des grands comédiens du Roi.
L'édition originale de cette pièce forme un volume in-12 de 2 feuillets, 78 pages, plus un feuillet à la fin. Elle est intitulée: OTHON, tragédie. Par P. Corneille. A Paris, chez Guillaume de Luyne, M.DC.LXV. L'Achevé d'imprimer est du 3 février. M. de Salo, qui rend compte de cet ouvrage d'une façon assez ironique dans le Journal des savants du 16 février, constate cependant le grand succès qu'il avait obtenu à la représentation: «Il y a, dit-il, peu de personnes curieuses à Paris, qui n'ayent vu jouer cette pièce; aussi n'est-ce que pour les étrangers, et ceux qui sont dans les provinces, qu'on en parle, afin que n'ayant pu la voir représenter, ils ayent au moins le plaisir de la lire, apprenant qu'elle est imprimée.»
[756] Voyez tome I, p. 71.
[757] Ci-après, p. 571.
[758] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 322, note a, et notes manuscrites de Tralage à la bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau, Œuvres de Corneille, tome I, p.