XXVI.
[759] Voyez ci-dessus, tome III, p. 254 et 465.
[760] Historiettes, tome VII, p. 253 et 254.
[761] Acte II, scène IV, vers 617 et suivants.
[762] Acte I, scène IV, vers 309 et suivants.
[763] In-12, p. 132 et 134.
[764] Chant III, vers 21-24.
[765] Avertissement de l'édition du Théâtre de P. Corneille, de 1738, p. LXIII.
AU LECTEUR[766].
Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle; et si j'ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite[767], qui commence ses Histoires par celle-ci; et je n'en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j'aye gardé plus de fidélité, et prêté plus d'invention. Les caractères de ceux que j'y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j'ai traduit tant qu'il m'a été possible. J'ai tâché de faire paroître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices, non plus que lui; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n'est qu'à ce prix[768], il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu'on soupçonna dès lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié étoit forte et déclarée[769]! Othon avoit promis à ce consul d'épouser sa fille, s'il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l'épousa point. Je n'ai pas voulu aller plus loin que l'histoire; et je puis dire qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J'en dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu'ils ont faits[770] de celles de ma façon qui l'ont précédée[771].
[766] Ce titre n'est que dans l'édition originale. Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.
[767] Outre le Ier livre des Histoires de Tacite, voyez encore Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.
[768] Tel est le texte de l'édition originale; c'est aussi celui de Voltaire. Les impressions de 1666-1682 et celle de 1692 portent: «n'est qu'à prix.»
[769] Voyez acte V, scène VI, p. 654, et la note 909.
[770] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) ont fait, sans accord.
[771] Par malheur Corneille n'a pas donne suite à cette promesse, et, comme nous l'avons dit ci-dessus (p. 357, note 1), à partir de Sertorius inclusivement il n'a plus fait d'examens pour ses pièces. C'est pour cela que Thomas Corneille a omis, dans l'édition de 1692, cette dernière phrase de l'avis Au lecteur, qu'il intitule Préface.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'OTHON.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1665 in-12;
RECUEILS.
1666 in-12; 1668 in-12; 1682 in-8º;
ACTEURS.
GALBA, empereur de Rome[772]. VINIUS, consul[773]. OTHON, sénateur romain, amant de Plautine[774]. LACUS, préfet du prétoire. CAMILLE, nièce de Galba[775]. PLAUTINE, fille de Vinius, amante d'Othon[776]. MARTIAN, affranchi de Galba. ALBIN, ami d'Othon[777]. ALBIANE, sœur d'Albin, et dame d'honneur de Camille. FLAVIE, amie de Plautine. ATTICUS[778], } RUTILE, } soldats romains.
La scène est à Rome dans le palais impérial.
[772] Servius Sulpicius Galba, né quatre ans avant Jésus-Christ, a régné sept mois, pendant les années 68 et 69.
[773] Tacite nous a fait connaître en peu de mots la position de Vinius, de Laco (dont Corneille a fait Lacus), et de Martian à l'égard de Galba: Potentia principatus divisa in T. Vinium, consulem, et Cornelium Laconem, prætorii præfectum. Nec minor gratia Icelo, Galbæ liberto, quem annulis donatum, equestri nomine Martianum vocitabant. (Histoires, livre I, chapitre XIII.) Voyez aussi Suétone, Vie de Galba, chapitre XIV.
[774] Marcus Salvius Othon succéda à Galba, et après un règne de trois mois, il se donna la mort, à l'âge de trente-sept ans, pour échapper aux suites de la victoire remportée sur ses troupes par celles de Vitellius, à Bédriac.
[775] Camille, Albiane, Flavie et Rutile sont des personnage d'invention.
[776] La fille de Vinius n'est pas nommée par Tacite, qui nous apprend seulement qu'elle était veuve: quia Vinio vidua filia cælebs Otho, gener ac socer destinabantur (Otho et Vinius). (Histoires, livre I, chapitre XIII.)
[777] Tacite parle d'un Luceius Albinus qui prit le parti d'Othon après la mort de Galba, mais qui était absent de Rome au moment de cette mort. (Histoires, livre II, chapitre LVIII.)
[778] Ce soldat figure dans le récit de Tacite (livre I, chapitre XXXV), sous le nom de Julius Atticus.
OTHON.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
OTHON, ALBIN.
ALBIN.
Votre amitié, Seigneur, me rendra téméraire: J'en abuse, et je sais que je vais vous déplaire, Que vous condamnerez ma curiosité; Mais je croirois vous faire une infidélité, Si je vous cachois rien de ce que j'entends dire 5 De votre amour nouveau sous ce nouvel empire. On s'étonne de voir qu'un homme tel qu'Othon, Othon, dont les hauts faits soutiennent le grand nom[779], Daigne d'un Vinius se réduire à la fille, S'attache à ce consul[780], qui ravage, qui pille, 10 Qui peut tout, je l'avoue, auprès de l'empereur, Mais dont tout le pouvoir ne sert qu'à faire horreur, Et détruit, d'autant plus que plus on le voit croître, Ce que l'on doit d'amour aux vertus de son maître.
OTHON.
Ceux qu'on voit s'étonner de ce nouvel amour 15 N'ont jamais bien conçu ce que c'est que la cour. Un homme tel que moi jamais ne s'en détache; Il n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache; Et si du souverain la faveur n'est pour lui, Il faut, ou qu'il périsse, ou qu'il prenne un appui. 20 Quand le monarque agit par sa propre conduite, Mes pareils sans péril se rangent à sa suite: Le mérite et le sang nous y font discerner; Mais quand le potentat se laisse gouverner[781], Et que de son pouvoir les grands dépositaires 25 N'ont pour raison d'État que leurs propres affaires[782], Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, A moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. 30 Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix, Dans mon gouvernement j'en établis les lois, Et je fus le premier qu'on vit au nouveau prince Donner toute une armée et toute une province[783]: Ainsi je me comptois de ses premiers suivants. 35 Mais déjà Vinius avoit pris les devants; Martian l'affranchi, dont tu vois les pillages, Avoit avec Lacus fermé tous les passages: On n'approchoit de lui que sous leur bon plaisir. J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. 40 Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, charge d'un long âge, a peu de temps à l'être[784], Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d'un moment. J'eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre, 45 J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre; Mais quand Nymphidius, dans Rome assassiné[785], Fit place au favori qui l'avoit condamné, Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, Que pour couronnement d'une action si noire 50 Les mêmes assassins furent encor percer Varron, Turpilian[786], Capiton, et Macer[787], Je vis qu'il étoit temps de prendre mes mesures, Qu'on perdoit de Néron toutes les créatures, Et que demeuré seul de toute cette cour, 55 A moins d'un protecteur j'aurois bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance[788]; Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance[789]. Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner; Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner. 60
ALBIN.
Vos vœux furent reçus?
OTHON.
Oui: déjà l'hyménée Auroit avec Plautine uni ma destinée, Si ces rivaux d'État n'en savoient divertir[790] Un maître qui sans eux n'ose rien consentir.
ALBIN.
Ainsi tout votre amour n'est qu'une politique, 65 Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique?
OTHON.
Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour; Mais cette politique est devenue amour: Tout m'en plaît, tout m'en charme, et mes premiers scrupules Près d'un si cher objet passent pour ridicules. Vinius est consul, Vinius est puissant; Il a de la naissance; et s'il est agissant, S'il suit des favoris la pente trop commune, Plautine hait en lui ces soins de sa fortune: Son cœur est noble et grand.
ALBIN.
Quoi qu'elle ait de vertu, 75 Vous devriez dans l'âme être un peu combattu. La nièce de Galba pour dot aura l'empire, Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire: Son oncle doit bientôt lui choisir un époux. Le mérite et le sang font un éclat en vous, 80 Qui pour y joindre encor celui du diadème....
OTHON.
Quand mon cœur se pourroit soustraire à ce que j'aime Et que pour moi Camille auroit tant de bonté Que je dusse espérer de m'en voir écouté, Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître, 85 Aucun de nos tyrans n'est encor las de l'être; Et ce seroit tous trois les attirer sur moi, Qu'aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi. Surtout de Vinius le sensible courage Feroit tout pour me perdre après un tel outrage, 90 Et se vengeroit même à la face des Dieux, Si j'avois sur Camille osé tourner les yeux.
ALBIN.
Pensez-y toutefois: ma sœur est auprès d'elle; Je puis vous y servir; l'occasion est belle; Tout autre amant que vous s'en laisseroit charmer; 95 Et je vous dirois plus, si vous osiez l'aimer.
OTHON.
Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile; Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. La beauté de l'objet, la honte de changer, Le succès incertain, l'infaillible danger, 100 Tout fait à tes projets d'invincibles obstacles.
ALBIN.
Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles: A ces deux grands rivaux peut-être il seroit doux D'ôter à Vinius un gendre tel que vous; Et si l'un par bonheur à Galba vous propose.... 105 Ce n'est pas qu'après tout j'en sache aucune chose: Je leur suis trop suspect pour s'en ouvrir[791] à moi; Mais si je vous puis dire enfin ce que j'en croi, Je vous proposerois, si j'étois en leur place.
OTHON.
Aucun d'eux ne fera ce que tu veux qu'il fasse; 110 Et s'ils peuvent jamais trouver quelque douceur A faire que Galba choisisse un successeur, Ils voudront par ce choix[792] se mettre en assurance, Et n'en proposeront que de leur dépendance. Je sais.... Mais Vinius que j'aperçois venir.... 115
SCÈNE II.
VINIUS, OTHON
VINIUS.
Laissez-nous seuls, Albin: je veux l'entretenir[793]. Je crois que vous m'aimez, Seigneur, et que ma fille Vous fait prendre intérêt en toute la famille[794]. Il en faut une preuve, et non pas seulement Qui consiste aux devoirs dont s'empresse un amant[795]: 120 Il la faut plus solide, il la faut d'un grand homme, D'un cœur digne en effet de commander à Rome. Il faut ne plus l'aimer.
OTHON.
Quoi? pour preuve d'amour....
VINIUS.
Il faut faire encor plus, Seigneur, en ce grand jour: Il faut aimer ailleurs.
OTHON.
Ah! que m'osez-vous dire? 125
VINIUS.
Je sais qu'à son hymen tout votre cœur aspire; Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr; Et votre change seul nous peut tous secourir. Vous me devez, Seigneur, peut-être quelque chose: Sans moi, sans mon crédit qu'à leurs desseins j'oppose, Lacus et Martian vous auroient peu souffert; Il faut à votre tour rompre un coup qui me perd[796], Et qui[797], si votre cœur ne s'arrache à Plautine, Vous enveloppera tous deux en ma ruine.
OTHON.
Dans le plus doux espoir de mes vœux acceptés, 135 M'ordonner que je change! et vous-même!
VINIUS.
Écoutez. L'honneur que nous feroit votre illustre hyménée Des deux que j'ai nommés tient l'âme si gênée, Que jusqu'ici Galba, qu'ils obsèdent tous deux, A refusé son ordre à l'effet de nos vœux. 140 L'obstacle qu'ils y font vous peut montrer sans peine Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont nous nous regardons[798], Ils nous perdront bientôt si nous ne les perdons. C'est une vérité qu'on voit trop manifeste; 145 Et sur ce fondement, Seigneur, je passe au reste. Galba, vieil et cassé, qui se voit sans enfants, Croit qu'on méprise en lui la foiblesse des ans, Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître Qui n'aura pas loisir de le bien reconnoître. 150 Il voit de toutes parts du tumulte excité: Le soldat en Syrie est presque révolté; Vitellius avance avec la force unie Des troupes de la Gaule et de la Germanie; Ce qu'il a de vieux corps le souffre avec ennui; 155 Tous les prétoriens murmurent contre lui. De leur Nymphidius l'indigne sacrifice De qui se l'immola leur demande justice: Il le sait, et prétend par un jeune empereur Ramener les esprits, et calmer leur fureur. 160 Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, S'il nomme pour César un époux de Camille; Mais il balance encor sur ce choix d'un époux, Et je ne puis, Seigneur, m'assurer que sur vous. J'ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, 165 Et Lacus à Pison a donné son suffrage. Martian n'a parlé qu'en termes ambigus, Mais sans doute il ira du côté de Lacus, Et l'unique remède est de gagner Camille: Si sa voix est pour nous, la leur est inutile. 170 Nous serons pareil nombre, et dans l'égalité Galba pour cette nièce aura de la bonté. Il a remis exprès à tantôt d'en résoudre. De nos têtes sur eux détournez cette foudre: Je vous le dis encor, contre ces grands jaloux 175 Je ne me puis, Seigneur, assurer que sur vous. De votre premier choix quoi que je doive attendre, Je vous aime encor mieux pour maître que pour gendre; Et je ne vois pour nous qu'un naufrage certain, S'il nous faut recevoir un prince de leur main[799]. 180
OTHON.
Ah! Seigneur, sur ce point c'est trop de confiance; C'est vous tenir trop sûr de mon obéissance. Je ne prends plus de lois que de ma passion: Plautine est l'objet seul de mon ambition; Et si votre amitié me veut détacher d'elle, 185 La haine de Lacus me seroit moins cruelle. Que m'importe après tout, si tel est mon malheur, De mourir par son ordre, ou mourir de douleur?
VINIUS.
Seigneur, un grand courage, à quelque point qu'il aime, Sait toujours au besoin se posséder soi-même. 190 Poppée avoit pour vous du moins autant d'appas[800]; Et quand on vous l'ôta vous n'en mourûtes pas.
OTHON.
Non, Seigneur; mais Poppée étoit une infidèle, Qui n'en vouloit qu'au trône, et qui m'aimoit moins qu'elle. Ce peu qu'elle eut d'amour ne fit du lit d'Othon 195 Qu'un degré pour monter à celui de Néron: Elle ne m'épousa qu'afin de s'y produire, D'y ménager sa place au hasard de me nuire: Aussi j'en fus banni sous un titre d'honneur; Et pour ne me plus voir on me fit gouverneur[801]. 200 Mais j'adore Plautine, et je règne en son âme: Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, C'est.... je ne l'ose dire[802]. Il est d'autres Romains, Seigneur, qui sauront mieux appuyer vos desseins; Il en est dont le cœur pour Camille soupire, 205 Et qui seront ravis de vous devoir l'empire.
VINIUS.
Je veux que cet espoir à d'autres soit permis, Mais êtes-vous fort sûr qu'ils soient de nos amis? Savez-vous mieux que moi s'ils plairont à Camille?
OTHON.
Et croyez-vous pour moi qu'elle soit plus facile? 210 Pour moi, que d'autres vœux....
VINIUS.
A ne vous rien celer, Sortant d'avec Galba, j'ai voulu lui parler: J'ai voulu sur ce point pressentir sa pensée; J'en ai nommé plusieurs pour qui je l'ai pressée. A leurs noms, un grand froid, un front triste, un œil bas, M'ont fait voir aussitôt qu'ils ne lui plaisoient pas; Au vôtre elle a rougi, puis s'est mise à sourire, Et m'a soudain quitté sans me vouloir rien dire. C'est à vous, qui savez ce que c'est que d'aimer, A juger de son cœur ce qu'on doit présumer. 220
OTHON.
Je n'en veux rien juger[803], Seigneur; et sans Plautine L'amour m'est un poison, le bonheur m'assassine; Et toutes les douceurs du pouvoir souverain Me sont d'affreux tourments, s'il m'en coûte sa main.
VINIUS.
De tant de fermeté j'aurois l'âme ravie, 225 Si cet excès d'amour nous assuroit la vie; Mais il nous faut le trône, ou renoncer au jour; Et quand nous périrons, que servira l'amour?
OTHON.
A de vaines frayeurs un noir soupçon vous livre: Pison n'est point cruel et nous laissera vivre. 230
VINIUS.
Il nous laissera vivre, et je vous ai nommé! Si de nous voir dans Rome il n'est point alarmé, Nos communs ennemis, qui prendront sa conduite, En préviendront pour lui la dangereuse suite. Seigneur, quand pour l'empire on s'est vu désigner, 235 Il faut, quoi qu'il arrive, ou périr ou régner. Le posthume Agrippa[804] vécut peu sous Tibère; Néron n'épargna point le sang de son beau-frère[805]; Et Pison vous perdra par la même raison, Si vous ne vous hâtez de prévenir Pison. 240 Il n'est point de milieu qu'en saine politique....
OTHON.
Et l'amour est la seule où tout mon cœur s'applique. Rien ne vous a servi, Seigneur, de me nommer: Vous voulez que je règne, et je ne sais qu'aimer. Je pourrois savoir plus, si l'astre qui domine 245 Me vouloit faire un jour régner avec Plautine; Mais dérober son âme à de si doux appas, Pour attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas!
VINIUS.
Eh bien! si cet amour a sur vous tant de force, Régnez: qui fait des lois peut bien faire un divorce. 250 Du trône on considère enfin ses vrais amis, Et quand vous pourrez tout, tout vous sera permis.
SCÈNE III.
VINIUS, OTHON, PLAUTINE.
PLAUTINE.
Non pas, Seigneur, non pas: quoi que le ciel m'envoie, Je ne veux rien tenir d'une honteuse voie; Et cette lâcheté qui me rendroit son cœur, 255 Sentiroit le tyran, et non pas l'empereur. A votre sûreté, puisque le péril presse, J'immolerai ma flamme et toute ma tendresse; Et je vaincrai l'horreur d'un si cruel devoir Pour conserver le jour à qui me l'a fait voir; 260 Mais ce qu'à mes desirs je fais de violence Fuit les honteux appas d'une indigne espérance; Et la vertu qui dompte et bannit mon amour N'en souffrira jamais qu'un vertueux retour.
OTHON.
Ah! que cette vertu m'apprête un dur supplice, 265 Seigneur! et le moyen que je vous obéisse? Voyez, et s'il se peut, pour voir tout mon tourment, Quittez vos yeux de père, et prenez-en d'amant.
VINIUS.
L'estime de mon sang ne m'est pas interdite: Je lui vois des attraits, je lui vois du mérite; 270 Je crois qu'elle en a même assez pour engager, Si quelqu'un nous perdoit, quelque autre à nous venger. Par là nos ennemis la tiendront redoutable; Et sa perte par là devient inévitable. Je vois de plus, Seigneur, que je n'obtiendrai rien, 275 Tant que votre œil blessé rencontrera le sien, Que le temps se va perdre en répliques frivoles; Et pour les éviter, j'achève en trois paroles: Si vous manquez le trône, il faut périr tous trois. Prévenez, attendez cet ordre à votre choix: 280 Je me remets à vous de ce qui vous regarde; Mais en ma fille et moi ma gloire se hasarde, De ses jours et des miens je suis maître absolu, Et j'en disposerai comme j'ai résolu. Je ne crains point la mort, mais je hais l'infamie 285 D'en recevoir la loi d'une main ennemie; Et je saurai verser tout mon sang en Romain, Si le choix que j'attends ne me retient la main. C'est dans une heure ou deux que Galba se déclare. Vous savez l'un et l'autre à quoi je me prépare: 290 Résolvez-en ensemble.
SCÈNE IV.
OTHON, PLAUTINE.
OTHON.
Arrêtez donc, Seigneur; Et s'il faut prévenir ce mortel déshonneur[806], Recevez-en l'exemple, et jugez si la honte....
PLAUTINE.
Quoi? Seigneur, à mes yeux une fureur si prompte! Ce noble désespoir, si digne des Romains, 295 Tant qu'ils ont du courage est toujours en leurs mains; Et pour vous et pour moi, fût-il digne d'un temple, Il n'est pas encor temps de m'en donner l'exemple. Il faut vivre, et l'amour nous y doit obliger, Pour me sauver un père, et pour me protéger. 300 Quand vous voyez ma vie à la vôtre attachée, Faut-il que malgré moi votre âme effarouchée, Pour m'ouvrir le tombeau, hâte votre trépas, Et m'avance un destin où je ne consens pas?
OTHON.
Quand il faut m'arracher tout cet amour de l'âme, 305 Puis-je que dans mon sang en éteindre la flamme? Puis-je sans le trépas....
PLAUTINE.
Et vous ai-je ordonné D'éteindre tout l'amour que je vous ai donné? Si l'injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, 310 Il est un autre amour dont les vœux innocents S'élèvent au-dessus du commerce des sens[807]. Plus la flamme en est pure et plus elle est durable; Il rend de son objet le cœur inséparable; Il a de vrais plaisirs dont ce cœur[808] est charmé, 315 Et n'aspire qu'au bien d'aimer et d'être aimé.
OTHON.
Qu'un tel épurement demande un grand courage! Qu'il est même aux plus grands d'un difficile usage! Madame, permettez que je dise à mon tour Que tout ce que l'honneur peut souffrir à l'amour, 320 Un amant le souhaite, il en veut l'espérance, Et se croit mal aimé s'il n'en a l'assurance.
PLAUTINE.
Aimez-moi toutefois sans l'attendre de moi, Et ne m'enviez point l'honneur que j'en reçoi. Quelle gloire à Plautine, ô ciel, de pouvoir dire 325 Que le choix de son cœur fut digne de l'empire; Qu'un héros destiné pour maître à l'univers Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers; Et qu'à moins que d'un ordre absolu d'elle-même Il auroit renoncé pour elle au diadème! 330
OTHON.
Ah! qu'il faut aimer peu pour faire son bonheur, Pour tirer vanité d'un si fatal honneur! Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit sensible De voir qu'à d'autres vœux mon cœur fût accessible, Et la nécessité de le porter ailleurs 335 Vous auroit fait déjà partager mes douleurs. Mais tout mon désespoir n'a rien qui vous alarme: Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme; Vous en témoignez joie, et vous-même aspirez A tout l'excès des maux qui me sont préparés. 340
PLAUTINE.
Que votre aveuglement a pour moi d'injustice! Pour épargner vos maux j'augmente mon supplice, Je souffre, et c'est pour vous que j'ose m'imposer La gêne de souffrir et de le déguiser. Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon âme; 345 J'ai mêmes déplaisirs, comme j'ai même flamme; J'ai mêmes désespoirs[809]; mais je sais les cacher, Et paroître insensible afin de moins toucher. Faites à vos desirs pareille violence, Retenez-en l'éclat, sauvez-en l'apparence: 350 Au péril qui nous presse immolez le dehors, Et pour vous faire aimer montrez d'autres transports. Je ne vous défends point une douleur muette, Pourvu que votre front[810] n'en soit point l'interprète, Et que de votre cœur vos yeux indépendants 355 Triomphent comme moi des troubles du dedans. Suivez, passez l'exemple, et portez à Camille Un visage content, un visage tranquille, Qui lui laisse accepter ce que vous offrirez, Et ne démente rien de ce que vous direz. 360
OTHON.
Hélas! Madame, hélas! que pourrai-je lui dire?
PLAUTINE.
Il y va de ma vie, il y va de l'empire; Réglez-vous là-dessus. Le temps se perd, Seigneur. Adieu: donnez la main, mais gardez-moi le cœur; Ou si c'est trop pour moi, donnez et l'un et l'autre, 365 Emportez mon amour et retirez le vôtre; Mais dans ce triste état si je vous fais pitié, Conservez-moi toujours l'estime et l'amitié; Et n'oubliez jamais, quand vous serez le maître, Que c'est moi qui vous force et qui vous aide à l'être[811]. 370
OTHON, seul[812].
Que ne m'est-il permis d'éviter par ma mort Les barbares rigueurs d'un si cruel effort!
FIN DU PREMIER ACTE.
[779] Le père d'Othon avait été consul, son aïeul préteur. Voyez Tacite, Histoires, livre II, chapitre L.
[780] Vinius fut consul avec Galba, du 1er an 15 janvier de l'an 69 avant Jésus-Christ. Il y eut cette année quinze consuls.
[781] Var. Mais quand ce potentat se laisse gouverner. (1665)
[782] Var. N'ont pour raisons d'État que leurs propres affaires. (1665-68)
[783] La Lusitanie, dont Othon était alors gouverneur. Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIII, et Plutarque, Vie de Galba, chapitre XX.
[784] «D'avides esclaves dévoraient à l'envi une fortune soudaine, et se hâtaient comme ayant pour maître un vieillard.» Servorum manus subitis avidæ, et tanquam apud senem festinantes. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre VII.)
[785] Nymphidius Sabinus, préfet de Rome sous Néron, tenta de se faire proclamer empereur et fut tué par les prétoriens l'an 68 de Jésus-Christ. Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre V, et surtout Plutarque, Vie de Galba, chapitre XIV.
[786] Les éditions de 1665 et de 1666 portent Tarquilian, pour Turpilian. Dans Plutarque (Vie de Galba, chapitre XV), le nom est Tertulianus.
[787] Tous ces meurtres, et d'autres encore, sont vivement énumérés chez Tacite, dans le discours qu'Othon adresse aux troupes pour se faire proclamer empereur: His auspiciis urbem ingressus, quam gloriam ad principatum attulit, nisi occisi Obultronii Sabini et Cornelii Marcelli in Hispania, Betui Chilonis in Gallia, Fonteii Capitonis in Germania, Clodii Macri in Africa, Cingonii[787-a] in via, Turpiliani in urbe, Nymphidii in castris? (Histoires, livre I, chapitre XXXVII.)
[787-a] Var. Et choisis Vinius dans cette défiance. (1666)
[788] Voyez ci-dessus, p. 574, note 776.
[789] Cingonius Varro.
[790] Divertir, détourner.
[791] L'édition de 1692 a remplacé s'en ouvrir par s'en fier, et au vers suivant, ce que j'en croi par ce que je croi.
[792] On lit: «sur ce choix,» dans l'édition de 1692, et au vers suivant: n'en proposeroient, pour n'en proposeront.
[793] Voltaire met ce vers dans la bouche d'Othon et le rattache à la scène précédente, sans considérer qu'Othon dit tu et non vous, à Albin.
[794] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur; c'est aussi celui de Voltaire (1764). Thomas Corneille (1692) a remplacé «la famille» par «ma famille.»
[795] Var. Qui consiste en devoirs dont s'empresse un amant. (1666)
[796] Dans l'édition de 1692: «Rompre ce qui me perd.» Ici encore Voltaire a gardé le vrai texte de Corneille.
[797] Par une singulière erreur, toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, excepté celle de 1666, donnent Et que, pour Et qui. Quatre vers plus loin, les impressions de 1668 et de 1682 portent: «que vous feroit,» pour «que nous feroit.»
[798] L'édition de 1692 a changé dont nous nous regardons en que nous nous regardons; et sept vers plus loin, Qui n'aura pas loisir en Qui n'aura pas le temps. Voltaire a adopté cette dernière correction. L'édition de 1682 avait aussi ajouté l'article, mais en laissant loisir, ce qui fait un vers faux: «Qui n'aura pas le loisir.»
[799] Vinius, Laco (Lacus) et Icélus (Martian) «s'étaient séparés, pour le choix d'un héritier de l'empire, en deux factions rivales. Vinius agissait pour Othon; Laco et Icélus d'intelligence le repoussaient plutôt qu'ils n'en soutenaient un autre.» (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIII.) «Quelques-uns ont cru, ajoute Tacite au chapitre suivant, que le choix de Pison fut arraché à Galba par Laco.»
[800] Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIII.
[801] Mox suspectum in eadem Poppæa, in provinciam Lusitaniam, specie legationis seposuit. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIII.)
[802] Var. C'est.... je n'ose le dire. Il est d'autres Romains[802-a]. (1665-68)
[802-a] Voltaire a adopté cette variante.
[803] On lit dans l'édition de 1692: «Je n'en veux point juger.
[804] Fils d'Agrippa et de Julie, fille d'Auguste. Celui-ci l'avait relégué dans l'île de Planasie, où Tibère le fit égorger. «Ce fut, dit Tacite (Annales, livre I, chapitre VI), le coup d'essai du monarque.»
[805] Britannicus.
[806] L'édition de 1692 porte: «un mortel déshonneur;» et un peu plus bas, au vers 319: «que je dise à mon tour.» Voltaire a changé aussi die en dise.
[807] Voyez ci-dessus, p. 568.
[808] Voltaire (1764) a substitué «son cœur» à «ce cœur.»
[809] Voltaire (1764) a mis «même désespoir,» au singulier. Thomas Corneille (1692) l'avait mis sur la voie par une faute typographique; son texte est: «même désespoirs.» Dans l'impression de 1666 il y a une autre faute qui invitait aussi à ce changement du pluriel en singulier:
J'ai mêmes désespoirs, mais je sais le cacher.
[810] L'impression de 1665 donne par erreur: «notre front,» pour «votre front.»
[811] «Je remarque que Plautine conseille ici à Othon précisément la même chose qu'Atalide à Bajazet; mais quelle différence de situation, de sentiments et de style!» (Voltaire.)--Voyez Bajazet, acte II, scène V.
[812] Le mot seul manque dans les éditions de 1665 et de 1666.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
PLAUTINE, FLAVIE.
PLAUTINE.
Dis-moi donc, lorsque Othon s'est offert à Camille, A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile? Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet? 375 Comment l'a-t-elle pris, et comment l'a-t-il fait[813]?
FLAVIE.
J'ai tout vu; mais enfin votre humeur curieuse A vous faire un supplice est trop ingénieuse. Quelque reste d'amour qui vous parle d'Othon, Madame, oubliez-en, s'il se peut, jusqu'au nom. 380 Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire, Goûtez un plein triomphe après votre victoire: Le dangereux récit que vous me commandez Est un nouveau combat où vous vous hasardez. Votre âme n'en est pas encor si détachée 385 Qu'il puisse aimer ailleurs sans qu'elle en soit touchée. Prenez moins d'intérêt à l'y voir réussir, Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir.
PLAUTINE.
Je le force moi-même à se montrer volage; Et regardant son change ainsi que mon ouvrage, 390 J'y prends un intérêt qui n'a rien de jaloux: Qu'on l'accepte, qu'il règne, et tout m'en sera doux.
FLAVIE.
J'en doute; et rarement une flamme si forte Souffre qu'à notre gré ses ardeurs....
PLAUTINE.
Que t'importe? Laisse-m'en le hasard; et sans dissimuler, 395 Dis de quelle manière il a su lui parler.
FLAVIE.
N'imputez donc qu'à vous si votre âme inquiète En ressent malgré moi quelque gêne secrète. Othon à la Princesse a fait un compliment, Plus en homme de cour qu'en véritable amant. 400 Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce L'excuse du silence à celle de l'audace, En termes trop choisis accusoit le respect D'avoir tant retardé cet hommage suspect. Ses gestes concertés, ses regards de mesure 405 N'y laissoient aucun mot aller à l'aventure: On ne voyoit que pompe en tout ce qu'il peignoit; Jusque dans ses soupirs la justesse régnoit, Et suivoit pas à pas un effort de mémoire Qu'il étoit plus aisé d'admirer que de croire. 410 Camille sembloit même assez de cet avis; Elle auroit mieux goûté des discours moins suivis: Je l'ai vu dans ses yeux; mais cette défiance Avoit avec son cœur trop peu d'intelligence. De ses justes soupçons ses souhaits indignés 415 Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés: Elle a voulu tout croire; et quelque retenue Qu'ait su garder l'amour dont elle est prévenue, On a vu, par ce peu qu'il laissoit échapper, Qu'elle prenoit plaisir à se laisser tromper; 420 Et que si quelquefois l'horreur de la contrainte Forçoit le triste Othon à soupirer sans feinte, Soudain l'avidité de régner sur son cœur Imputoit à l'amour ces soupirs de douleur.
PLAUTINE.
Et sa réponse enfin?
FLAVIE.
Elle a paru civile; 425 Mais la civilité n'est qu'amour en Camille, Comme en Othon l'amour n'est que civilité.
PLAUTINE.
Et n'a-t-elle rien dit de sa légèreté, Rien de la foi qu'il semble avoir si mal gardée?
FLAVIE.
Elle a su rejeter cette fâcheuse idée, 430 Et n'a pas témoigné qu'elle sût seulement Qu'on l'eût vu pour vos yeux soupirer un moment.
PLAUTINE.
Mais qu'a-t-elle promis?
FLAVIE.
Que son devoir fidèle Suivroit ce que Galba voudroit ordonner d'elle; Et de peur d'en trop dire et d'ouvrir trop son cœur, 435 Elle l'a renvoyé soudain vers l'Empereur. Il lui parle à présent. Qu'en dites-vous, Madame, Et de cet entretien que souhaite votre âme? Voulez-vous qu'on l'accepte ou qu'il n'obtienne rien?
PLAUTINE.
Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien. 440 Comme des deux côtés le coup me sera rude, J'aimerois à jouir de cette inquiétude, Et tiendrais à bonheur le reste de mes jours De n'en sortir jamais et de douter toujours.
FLAVIE.
Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose. 445
PLAUTINE.
Souffre sans m'alarmer que le ciel en dispose: Quand son ordre une fois en aura résolu, Il nous faudra vouloir ce qu'il aura voulu. Ma raison cependant cède Othon à l'empire: Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire; 450 Et soit ce grand souhait volontaire ou forcé, Il est beau d'achever comme on a commencé. Mais je vois Martian.
SCÈNE II.
MARTIAN, FLAVIE, PLAUTINE.
PLAUTINE.
Que venez-vous m'apprendre?
MARTIAN.
Que de votre seul choix l'empire va dépendre, Madame.
PLAUTINE.
Quoi? Galba voudroit suivre mon choix! 455
MARTIAN.
Non; mais de son conseil nous ne sommes que trois, Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage, Je vous le viens offrir avec un humble hommage.
PLAUTINE.
Avec...?
MARTIAN.
Avec des vœux sincères et soumis, Qui feront encor plus si l'espoir m'est permis. 460
PLAUTINE.
Quels vœux et quel espoir?
MARTIAN.
Cet important service, Qu'un si profond respect vous offre en sacrifice....
PLAUTINE.
Eh bien! il remplira mes desirs les plus doux; Mais pour reconnoissance enfin que voulez-vous?
MARTIAN.
La gloire d'être aimé.
PLAUTINE.
De qui?
MARTIAN.
De vous, Madame. 465
PLAUTINE.
De moi-même?
MARTIAN.
De vous: j'ai des yeux, et mon âme....
PLAUTINE.
Votre âme, en me faisant cette civilité, Devroit l'accompagner de plus de vérité: On n'a pas grande foi pour tant de déférence, Lorsqu'on voit que la suite a si peu d'apparence. 470 L'offre sans doute est belle, et bien digne d'un prix, Mais en le choisissant vous vous êtes mépris: Si vous me connoissiez, vous feriez mieux paroître....
MARTIAN.
Hélas! mon mal ne vient que de vous trop connoître. Mais vous-même, après tout, ne vous connoissez pas, Quand vous croyez si peu l'effet de vos appas. Si vous daigniez[814] savoir quel est votre mérite, Vous ne douteriez point de l'amour qu'il excite. Othon m'en sert de preuve: il n'avoit rien aimé, Depuis que de Poppée il s'étoit vu charmé; 480 Bien que d'entre ses bras Néron l'eût enlevée, L'image dans son cœur s'en étoit conservée; La mort même, la mort n'avoit pu l'en chasser: A vous seule étoit dû l'honneur de l'effacer. Vous seule d'un coup d'œil emportâtes la gloire 485 D'en faire évanouir la plus douce mémoire, Et d'avoir su réduire à de[815] nouveaux souhaits Ce cœur impénétrable aux plus charmants objets; Et vous vous étonnez que pour vous je soupire!
PLAUTINE.
Je m'étonne bien plus que vous me l'osiez dire; 490 Je m'étonne de voir qu'il ne vous souvient plus Que l'heureux Martian fut l'esclave Icélus[816], Qu'il a changé de nom sans changer de visage.
MARTIAN.
C'est ce crime du sort qui m'enfle le courage; Lorsqu'en dépit de lui je suis ce que je suis, 495 On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis. Un pur hasard sans nous règle notre naissance; Mais comme le mérite est en notre puissance, La honte d'un destin qu'on vit mal assorti[817] Fait d'autant plus d'honneur quand on en est sorti. 500 Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres. Depuis que nos Romains[818] ont accepté des maîtres, Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils Pour les premiers emplois et les secrets conseils: Ils ont mis en nos mains la fortune publique; 505 Ils ont soumis la terre à notre politique; Patrobe, Polyclète, et Narcisse, et Pallas[819], Ont déposé des rois et donné des États. On nous enlève au trône au sortir de nos chaînes; Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines[820]; 510 Et quand l'amour en moi vous présente un époux, Vous me traitez d'esclave, et d'indigne de vous! Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître, C'est beaucoup que d'avoir l'oreille du grand maître. Vinius est consul, et Lacus est préfet; 515 Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet; Et de ces consulats, et de ces préfectures, Je puis, quand il me plaît, faire des créatures: Galba m'écoute enfin; et c'est être aujourd'hui, Quoique sans ces grands noms, le premier d'après lui.
PLAUTINE.
Pardonnez donc, Seigneur, si je me suis méprise: Mon orgueil dans vos fers n'a rien qui l'autorise. Je viens de me connoître, et me vois à mon tour Indigne des honneurs qui suivent votre amour. Avoir brisé ces fers fait un degré de gloire 525 Au-dessus des consuls, des préfets du prétoire; Et si de cet amour je n'ose être le prix, Le respect m'en empêche et non plus le mépris. On m'avoit dit pourtant que souvent la nature Gardoit en vos pareils sa première teinture, 530 Que ceux de nos Césars qui les ont écoutés Ont tous souillé leurs noms par quelques lâchetés, Et que pour dérober l'empire à cette honte L'univers a besoin qu'un vrai héros y monte. C'est ce qui me faisoit y souhaiter Othon; 535 Mais à ce que j'apprends ce souhait n'est pas bon. Laissons-en faire aux Dieux, et faites-vous justice; D'un cœur vraiment romain dédaignez le caprice. Cent reines à l'envi vous prendront pour époux: Félix en eut bien trois, et valoit moins que vous. 540
MARTIAN.
Madame, encore un coup, souffrez que je vous aime. Songez que dans ma main j'ai le pouvoir suprême, Qu'entre Othon et Pison mon suffrage incertain, Suivant qu'il penchera, va faire un souverain. Je n'ai fait jusqu'ici qu'empêcher l'hyménée 545 Qui d'Othon avec vous eût joint la destinée: J'aurois pu hasarder quelque chose de plus; Ne m'y contraignez point à force de refus. Quand vous cédez Othon, me souffrir en sa place, Peut-être ce sera faire plus d'une grâce; 550 Car de vous voir à lui ne l'espérez jamais.
SCÈNE III.
PLAUTINE, LACUS, MARTIAN, FLAVIE.
LACUS.
Madame, enfin Galba s'accorde à vos souhaits; Et j'ai tant fait sur lui, que dès cette journée, De vous avec Othon il consent l'hyménée.
PLAUTINE[821].
Qu'en dites-vous, Seigneur? Pourrez-vous bien souffrir Cet hymen que Lacus de sa part vient m'offrir? Le grand maître a parlé, voudrez-vous l'en dédire, Vous qu'on voit après lui le premier de l'empire? Dois-je me ravaler jusques à cet époux? Ou dois-je par votre ordre aspirer jusqu'à vous? 560
LACUS.
Quel énigme[822] est-ce-ci, Madame?
PLAUTINE.
Sa grande âme Me faisoit tout à l'heure un présent de sa flamme; Il m'assuroit qu'Othon jamais ne m'obtiendroit, Et disoit à demi qu'un refus nous perdroit. Vous m'osez cependant assurer du contraire; 565 Et je ne sais pas bien quelle réponse y faire. Comme en de certains temps il fait bon s'expliquer, En d'autres il vaut mieux ne s'y point embarquer. Grands ministres d'État, accordez-vous ensemble, Et je pourrai vous dire après ce qui m'en semble. 570
SCÈNE IV.
LACUS, MARTIAN.
LACUS.
Vous aimez donc Plautine, et c'est là cette foi Qui contre Vinius vous attachoit à moi?
MARTIAN.
Si les yeux de Plautine ont pour moi quelque charme, Y trouvez-vous, Seigneur, quelque sujet d'alarme? Le moment bienheureux qui m'en feroit l'époux 575 Réuniroit par moi Vinius avec vous. Par là de nos trois cœurs l'amitié ressaisie, En déracineroit et haine et jalousie. Le pouvoir de tous trois, par tous trois affermi, Auroit pour nœud commun son gendre en votre ami: Et quoi que contre vous il osât entreprendre....
LACUS.
Vous seriez mon ami, mais vous seriez son gendre; Et c'est un foible appui des intérêts de cour Qu'une vieille amitié contre un nouvel amour. Quoi que veuille exiger une femme adorée, 585 La résistance est vaine ou de peu de durée; Elle choisit ses temps, et les choisit si bien, Qu'on se voit hors d'état de lui refuser rien. Vous-même êtes-vous sûr que ce nœud la retienne D'ajouter, s'il le faut, votre perte à la mienne? 590 Apprenez que des cœurs séparés à regret Trouvent de se rejoindre aisément le secret, Othon n'a pas pour elle éteint toutes ses flammes[823]; Il sait comme aux maris on arrache les femmes; Cet art sur son exemple est commun aujourd'hui, 595 Et son maître Néron l'avoit appris de lui. Après tout, je me trompe, ou près de cette belle....
MARTIAN.
J'espère en Vinius, si je n'espère en elle; Et l'offre pour Othon de lui donner ma voix Soudain en ma faveur emportera son choix. 600
LACUS.
Quoi? vous nous donneriez vous-même Othon pour maître?
MARTIAN.
Et quel autre dans Rome est plus digne de l'être?
LACUS.
Ah! pour en être digne, il l'est, et plus que tous; Mais aussi, pour tout dire, il en sait trop pour nous. Il sait trop ménager ses vertus et ses vices. 605 Il étoit sous Néron de toutes ses délices; Et la Lusitanie a vu ce même Othon Gouverner en César et juger en Caton[824]. Tout favori dans Rome, et tout maître en province, De lâche courtisan il s'y montra grand prince; 610 Et son âme ployant[825], attendant l'avenir, Sait faire également sa cour, et la tenir. Sous un tel souverain nous sommes peu de chose; Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose: Sa main seule départ ses libéralités; 615 Son choix seul distribue États et dignités. Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide[826], Consulte et résout seul, écoute et seul décide, Et quoique nos emplois puissent faire du bruit[827], Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit. Voyez d'ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse, En quel poste sous lui nous a mis sa foiblesse, Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons; Rien n'est exécuté dès que nous l'empêchons: Comme par un de nous il faut que tout s'obtienne, 625 Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne; Et notre indépendance iroit au dernier point, Si l'heureux Vinius ne la partageoit point: Notre unique chagrin est qu'il nous la dispute. L'âge met cependant Galba près de sa chute; 630 De peur qu'il nous entraîne, il faut un autre appui; Mais il le faut pour nous aussi foible que lui. Il nous en faut prendre un qui satisfait des titres, Nous laisse du pouvoir les suprêmes arbitres. Pison a l'âme simple et l'esprit abattu; 635 S'il a grande naissance, il a peu de vertu: Non de cette vertu qui déteste le crime; Sa probité sévère est digne qu'on l'estime[828]; Elle a tout ce qui fait un grand homme de bien; Mais en un souverain c'est peu de chose, ou rien. 640 Il faut de la prudence, il faut de la lumière, Il faut de la vigueur adroite autant que fière[829], Qui pénètre, éblouisse, et sème des appas.... Il faut mille vertus enfin qu'il n'aura pas. Lui-même il nous priera d'avoir soin de l'empire, 645 En saura seulement ce qu'il nous plaira[830] dire: Plus nous l'y tiendrons bas, plus il nous mettra haut; Et c'est là justement le maître qu'il nous faut.
MARTIAN.
Mais, Seigneur, sur le trône élever un tel homme, C'est mal servir l'État, et faire opprobre à Rome. 650
LACUS.
Et qu'importe à tous deux de Rome et de l'État? Qu'importe qu'on leur voie ou plus ou moins d'éclat? Faisons nos sûretés, et moquons-nous du reste. Point, point de bien public[831] s'il nous devient funeste. De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux; 655 Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu'à nous. Je vous le dis encor: mettre Othon sur nos têtes, C'est nous livrer tous deux à d'horribles tempêtes. Si nous l'en voulons croire, il nous devra le tout; Mais de ce grand projet s'il vient par nous à bout, 660 Vinius en aura lui seul tout l'avantage: Comme il l'a proposé, ce sera son ouvrage; Et la mort, ou l'exil, ou les abaissements, Seront pour vous et moi ses vrais remercîments.
MARTIAN.
Oui, notre sûreté veut que Pison domine: 665 Obtenez-en pour moi qu'il m'assure Plautine; Je vous promets pour lui mon suffrage à ce prix. La violence est juste après de tels mépris. Commençons à jouir par là de son empire, Et voyons s'il est homme à nous oser dédire. 670
LACUS.
Quoi? votre amour toujours fera son capital Des attraits de Plautine et du nœud conjugal! Eh bien! il faudra voir qui sera plus utile D'en croire.... Mais voici la princesse Camille.
SCÈNE V.
CAMILLE, LACUS, MARTIAN, ALBIANE.
CAMILLE.
Je vous rencontre ensemble ici fort à propos, 675 Et voulois à tous deux vous dire quatre mots. Si j'en crois certain bruit que je ne puis vous taire, Vous poussez un peu loin l'orgueil du ministère: On dit que sur mon rang vous étendez sa loi, Et que vous vous mêlez de disposer de moi. 680
MARTIAN.
Nous, Madame?
CAMILLE.
Faut-il que je vous obéisse, Moi, dont Galba prétend faire une impératrice?
LACUS.
L'un et l'autre sait trop quel respect vous est dû.
CAMILLE.
Le crime en est plus grand, si vous l'avez perdu. Parlez, qu'avez-vous dit à Galba l'un et l'autre? 685
MARTIAN.
Sa pensée a voulu s'assurer sur la nôtre; Et s'étant proposé le choix d'un successeur, Pour laisser à l'empire un digne possesseur, Sur ce don imprévu qu'il fait du diadème, Vinius a parlé, Lacus a fait de même. 690
CAMILLE.
Et ne savez-vous point, et Vinius, et vous, Que ce grand successeur doit être mon époux? Que le don de ma main suit ce don de l'empire? Galba, par vos conseils, voudroit-il s'en dédire?
LACUS.
Il est toujours le même, et nous avons parlé 695 Suivant ce qu'à tous deux le ciel a révélé: En ces occasions, lui qui tient les couronnes Inspire les avis sur le choix des personnes. Nous avons cru d'ailleurs pouvoir sans attentat Faire vos intérêts de ceux de tout l'État: 700 Vous ne voudriez pas en avoir de contraires.
CAMILLE.
Vous n'avez, vous ni lui, pensé qu'à vos affaires; Et nous offrir Pison, c'est assez témoigner....
LACUS.
Le trouvez-vous, Madame, indigne de régner? Il a de la vertu, de l'esprit, du courage; 705 Il a de plus....
CAMILLE.
De plus, il a votre suffrage, Et c'est assez de quoi mériter mes refus. Par respect de son sang[832], je ne dis rien de plus.
MARTIAN.
Aimeriez-vous Othon, que Vinius propose, Othon, dont vous savez que Plautine dispose, 710 Et qui n'aspire ici qu'à lui donner sa foi?
CAMILLE.
Qu'il brûle encor pour elle, ou la quitte pour moi, Ce n'est pas votre affaire; et votre exactitude Se charge en ma faveur de trop d'inquiétude.
LACUS.
Mais l'Empereur consent qu'il l'épouse aujourd'hui; 715 Et moi-même je viens de l'obtenir pour lui.
CAMILLE.
Vous en a-t-il prié? dites, ou si l'envie....
LACUS.
Un véritable ami n'attend point qu'on le prie.
CAMILLE.
Cette amitié me charme, et je dois avouer Qu'Othon a jusqu'ici tout lieu de s'en louer, 720 Que l'heureux contre-temps d'un si rare service....
LACUS.
Madame....
CAMILLE.
Croyez-moi, mettez bas l'artifice. Ne vous hasardez point à faire un empereur. Galba connoît l'empire, et je connois mon cœur: Je sais ce qui m'est propre; il voit ce qu'il doit faire, 725 Et quel prince à l'État est le plus salutaire. Si le ciel vous inspire, il aura soin de nous, Et saura sur ce point nous accorder sans vous.
LACUS.
Si Pison vous déplaît, il en est quelques autres....
CAMILLE.
N'attachez point ici mes intérêts aux vôtres. 730 Vous avez de l'esprit, mais j'ai des yeux perçants: Je vois qu'il vous est doux d'être les tout-puissants; Et je n'empêche point qu'on ne vous continue Votre toute-puissance au point qu'elle est venue; Mais quant à cet époux, vous me ferez plaisir 735 De trouver bon qu'enfin je puisse le choisir. Je m'aime un peu moi-même, et n'ai pas grande envie De vous sacrifier le repos de ma vie.
MARTIAN.
Puisqu'il doit avec vous régir tout l'univers....
CAMILLE.
Faut-il vous dire encor que j'ai des yeux ouverts? 740 Je vois jusqu'en vos cœurs, et m'obstine à me taire; Mais je pourrois enfin dévoiler le mystère.
MARTIAN.
Si l'Empereur nous croit....
CAMILLE.
Sans doute il vous croira; Sans doute je prendrai l'époux qu'il m'offrira: Soit qu'il plaise à mes yeux, soit qu'il me choque en l'âme, Il sera votre maître, et je serai sa femme; Le temps me donnera sur lui quelque pouvoir, Et vous pourrez alors vous en apercevoir. Voilà les quatre mots que j'avois à vous dire: Pensez-y.
SCÈNE VI.
LACUS, MARTIAN.
MARTIAN.
Ce courroux, que Pison nous attire.... 750
LACUS.
Vous vous en alarmez? Laissons-la discourir, Et ne nous perdons pas de crainte de périr.
MARTIAN.
Vous voyez quel orgueil contre nous l'intéresse.
LACUS.
Plus elle m'en fait voir, plus je vois sa foiblesse. Faisons régner Pison; et malgré ce courroux, 755 Vous verrez qu'elle-même aura besoin de nous.
FIN DU SECOND ACTE
[813] «Racine a encore pris entièrement cette situation dans sa tragédie de Bajazet (acte III, scène I). Atalide a envoyé son amant à Roxane; elle s'informe en tremblant du succès de cette entrevue, qu'elle a ordonnée elle-même, et qui doit causer sa mort.» (Voltaire.)
[814] L'édition de 1682 porte seule daignez, pour daigniez.
[815] L'édition de 1682 a seule des, pour de. Voyez plus loin le vers 1189 et la note (865) qui s'y rapporte.
[816] Voyez ci-dessus, p. 574, note 773.
[817] Var. La honte d'un destin qu'on voit mal assorti. (1666)
[818] L'édition de 1692 a corrigé nos Romains en les Romains; et un peu plus bas, au Vers 509, enlève en élève; Voltaire a adopté ce dernier changement.
[819] Patrobe (Patrobius) et Polyclète, affranchis de Néron (voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre XLIX, et Annales, livre XIV, chapitre XXXIX); Narcisse et Pallas, affranchis de Claude.
[820] L'affranchi Antonius Félix, que d'autres nomment Claudius Félix, fut procurateur de Judée sous les empereurs Claude et Néron. Suétone (Vie de Claude, chapitre XXVIII) l'appelle trium reginarum maritum. Il épousa successivement Drusilla, petite-fille d'Antoine et de Cléopâtre, et une autre Drusilla, fille du roi Hérode Agrippa. Sa troisième femme est inconnue.
[821] Dans l'édition de Voltaire (1764): PLAUTINE, à Martian.
[822] Voyez Œdipe, vers 1059, ci-dessus, p. 179.--Thomas Corneille et Voltaire ont mis le féminin: «Quelle énigme.» Voltaire a de plus changé est-ce-ci en est ceci.
[823] L'édition de 1682 porte les flammes, pour ses flammes.
[824] «Le portrait d'Othon est très-beau dans cette scène. Il est permis à un auteur dramatique d'ajouter des traits aux caractères qu'il dépeint et d'aller plus loin que l'histoire. Tacite dit d'Othon: Pueritiam incuriose, adolescentiam petulanter egerat, gratus Neroni æmultitione luxus.... In provinciam.... specie legationis seposuit.... Comiter administrata provincia[824-a]. Son enfance fut paresseuse, sa jeunesse débauchée; il plut à Néron en imitant ses vices et son luxe.» (Voltaire.)»
[824-a] Histoires, livre I, chapitre XIII.
[825] On lit ainsi ployant, sans accord, dans les éditions de 1668, de 1682 et de 1692. L'édition originale, que Voltaire a suivie, donne ployante.
[826] Voyez ci-dessus, p. 567 et 568.
[827] Tel est le texte de toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692. Voltaire a ainsi donné ce vers:
Et quoi que nos emplois puissent faire de bruit.
[828] «A bien juger Pison, son humeur était sévère; elle semblait dure à des yeux prévenus.» Piso.... æstimatione recta severus, deterius interpretantibus tristior habebatur. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIV.)
[829] Var. Il faut une vigueur adroite autant que fière. (1665-68)
[830] Les éditions de 1666, de 1668 et de 1682 portent: «ce qu'il vous plaira,» pour «ce qu'il nous plaira.»
[831] Dans l'édition de 1682, par erreur sans doute: «Point, point du bien public.»
[832] «Pison, né de M. Crassus et de Scribonie, appartenait à deux familles illustres.» Piso, M. Crasso et Scribonia genitus, nobilis utrinque. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIV.)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
CAMILLE, ALBIANE.
CAMILLE.
Ton frère te l'a dit, Albiane?
ALBIANE.
Oui, Madame: Galba choisit Pison, et vous êtes sa femme, Ou pour en mieux parler, l'esclave de Lacus, A moins d'un éclatant et généreux refus. 760
CAMILLE.
Et que devient Othon?
ALBIANE.
Vous allez voir sa tête De vos trois ennemis affermir la conquête: Je veux dire assurer votre main à Pison, Et l'empire aux tyrans qui font régner son nom. Car comme il n'a pour lui qu'une suite d'ancêtres, 765 Lacus et Martian vont être nos vrais maîtres; Et Pison ne sera qu'un idole sacré[833] Qu'ils tiendront sur l'autel pour répondre à leur gré. Sa probité stupide autant comme farouche A prononcer leurs lois asservira sa bouche; 770 Et le premier arrêt qu'ils lui feront donner Les défera d'Othon, qui les peut détrôner.
CAMILLE.
O Dieux! que je le plains!
ALBIANE.
Il est sans doute à plaindre, Si vous l'abandonnez à tout ce qu'il doit craindre; Mais comme enfin la mort finira son ennui, 775 Je crains fort de vous voir plus à plaindre que lui.
CAMILLE.
L'hymen sur un époux donne quelque puissance.
ALBIANE.
Octavie a péri sur cette confiance. Son sang qui fume encor vous montre à quel destin Peut exposer vos jours[834] un nouveau Tigellin[835]. 780 Ce grand choix vous en donne à craindre deux ensemble; Et pour moi, plus j'y songe, et plus pour vous je tremble.
CAMILLE.
Quel remède, Albiane?
ALBIANE.
Aimer, et faire voir....
CAMILLE.
Que l'amour est sur moi plus fort que le devoir?
ALBIANE.
Songez moins à Galba qu'à Lacus, qui vous brave, 785 Et qui vous fait encor braver par un esclave. Songez à vos périls, et peut-être à son tour Ce devoir passera du côté de l'amour. Bien que nous devions tout aux puissances suprêmes, Madame, nous devons quelque chose à nous-mêmes; 790 Surtout quand nous voyons des ordres dangereux, Sous ces grands souverains, partir d'autres que d'eux.
CAMILLE.
Mais Othon m'aime-t-il?
ALBIANE.
S'il vous aime? ah! Madame.
CAMILLE.
On a cru que Plautine avoit toute son âme.
ALBIANE.
On l'a dû croire aussi, mais on s'est abusé: 795 Autrement Vinius l'auroit-il proposé? Auroit-il pu trahir l'espoir d'en faire un gendre?
CAMILLE.
En feignant de l'aimer que pouvoit-il prétendre?
ALBIANE.
De s'approcher de vous, et se faire en la cour Un accès libre et sûr pour un plus digne amour. 800 De Vinius par là gagnant la bienveillance, Il a su le jeter dans une autre espérance, Et le flatter d'un rang plus haut et plus certain, S'il devenoit par vous empereur de sa main. Vous voyez à ces soins que Vinius s'applique, 805 En même temps qu'Othon auprès de vous s'explique.
CAMILLE.
Mais à se déclarer il a bien attendu.
ALBIANE.
Mon frère jusque-là vous en a répondu.
CAMILLE.
Tandis, tu m'as réduite à faire un peu d'avance, A consentir qu'Albin combattît son silence, 810 Et même Vinius, dès qu'il me l'a nommé, A pu voir aisément qu'il pourroit être aimé.
ALBIANE.
C'est la gêne où réduit celles de votre sorte La scrupuleuse loi du respect qu'on leur porte: Il arrête les vœux, captive les desirs, 815 Abaisse les regards, étouffe les soupirs, Dans le milieu du cœur enchaîne la tendresse[836]; Et tel est en aimant le sort d'une princesse, Que quelque amour qu'elle ait et qu'elle ait pu donner[837], Il faut qu'elle devine, et force à deviner; 820 Quelque peu qu'on lui die[838], on craint de lui trop dire: A peine on se hasarde à jurer qu'on l'admire; Et pour apprivoiser ce respect ennemi, Il faut qu'en dépit d'elle elle s'offre à demi. Voyez-vous comme Othon sauroit encor se taire, 825 Si je ne l'avois fait enhardir par mon frère?
CAMILLE.
Tu le crois donc, qu'il m'aime?
ALBIANE.
Et qu'il lui seroit doux Que vous eussiez pour lui l'amour qu'il a pour vous.
CAMILLE.
Hélas! que cet amour croit tôt ce qu'il souhaite! En vain la raison parle, en vain elle inquiète, 830 En vain la défiance ose ce qu'elle peut, Il veut croire, et ne croit que parce qu'il le veut. Pour Plautine ou pour moi je vois du stratagème, Et m'obstine avec joie à m'aveugler moi-même. Je plains cette abusée, et c'est moi qui la[839] suis 835 Peut-être, et qui me livre à d'éternels ennuis; Peut-être, en ce moment qu'il m'est doux de te croire, De ses vœux à Plautine il assure la gloire: Peut-être....
SCÈNE II.
CAMILLE, ALBIN, ALBIANE.
ALBIN.
L'Empereur vient ici vous trouver, Pour vous dire son choix, et le faire approuver. 840 S'il vous déplaît, Madame, il faut de la constance; Il faut une fidèle et noble résistance; Il faut....
CAMILLE.
De mon devoir je saurai prendre soin. Allez chercher Othon pour en être témoin.
SCÈNE III.
GALBA, CAMILLE, ALBIANE.
GALBA.
Quand la mort de mes fils[840] désola ma famille, 845 Ma nièce, mon amour vous prit dès lors pour fille; Et regardant en vous les restes de mon sang, Je flattai ma douleur en vous donnant leur rang. Rome, qui m'a depuis chargé de son empire, Quand sous le poids de l'âge à peine je respire, 850 A vu ce même amour me le faire accepter, Moins pour me seoir si haut que pour vous y porter. Non que si jusque-là Rome pouvoit renaître, Qu'elle fût en état de se passer de maître, Je ne me crusse digne, en cet heureux moment, 855 De commencer par moi son rétablissement[841]; Mais cet empire immense est trop vaste pour elle: A moins que d'une tête un si grand corps chancelle; Et pour le nom des rois son invincible horreur S'est d'ailleurs si bien faite aux lois d'un empereur, 860 Qu'elle ne peut souffrir, après cette habitude, Ni pleine liberté, ni pleine servitude[842]. Elle veut donc un maître, et Néron condamné Fait voir ce qu'elle veut en un front couronné. Vindex, Rufus[843], ni moi, n'avons causé sa perte; 865 Ses crimes seuls l'ont faite[844], et le ciel l'a soufferte, Pour marque aux souverains, qu'ils doivent par l'effet Répondre dignement au grand choix qu'il en fait. Jusques à ce grand coup, un honteux esclavage D'une seule maison nous faisoit l'héritage. 870 Rome n'en a repris, au lieu de liberté, Qu'un droit de mettre ailleurs la souveraineté; Et laisser après moi dans le trône un grand homme, C'est tout ce qu'aujourd'hui je puis faire pour Rome[845]. Prendre un si noble soin, c'est en prendre de vous: 875 Ce maître qu'il lui faut vous est dû pour époux; Et mon zèle s'unit à l'amour paternelle Pour vous en donner un digne de vous et d'elle. Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang, Ou dans leur alliance, à qui laisser ce rang. 880 Moi, sans considérer aucun nœud domestique, J'ai fait[846] ce choix comme eux, mais dans la République[847]: Je l'ai fait de Pison; c'est le sang de Crassus, C'est celui de Pompée, il en a les vertus, Et ces[848] fameux héros dont il suivra la trace 885 Joindront de si grands noms aux grands noms de ma race, Qu'il n'est point d'hyménée en qui l'égalité Puisse élever l'empire à plus de dignité.
CAMILLE.
J'ai tâché de répondre à cet amour de père Par un tendre respect qui chérit et révère, 890 Seigneur; et je vois mieux encor par ce grand choix, Et combien vous m'aimez, et combien je vous dois. Je sais ce qu'est Pison et quelle est sa noblesse; Mais si j'ose à vos yeux montrer quelque foiblesse, Quelque digne qu'il soit et de Rome et de moi, 895 Je tremble à lui promettre et mon cœur et ma foi; Et j'avouerai, Seigneur, que pour mon hyménée Je crois tenir un peu de Rome où je suis née. Je ne demande point la pleine liberté, Puisqu'elle en a mis bas l'intrépide fierté; 900 Mais si vous m'imposez la pleine servitude, J'y trouverai, comme elle, un joug un peu bien rude. Je suis trop ignorante en matière d'État Pour savoir quel doit être un si grand potentat; Mais Rome dans ses murs n'a-t-elle qu'un seul homme, N'a-t-elle que Pison qui soit digne de Rome? Et dans tous ses États n'en sauroit-on voir deux Que puissent vos bontés hasarder à mes vœux? Néron fit aux vertus une cruelle guerre, S'il en a dépeuplé les trois parts de la terre, 910 Et si, pour nous donner de dignes empereurs, Pison seul avec vous échappe à ses fureurs. Il est d'autres héros dans un si vaste empire; Il en est qu'après vous on se plairoit d'élire, Et qui sauroient mêler, sans vous faire rougir, 915 L'art de gagner les cœurs au grand art de régir. D'une vertu sauvage on craint un dur empire, Souvent on s'en dégoûte au moment qu'on l'admire; Et puisque ce grand choix me doit faire un époux, Il seroit bon qu'il eût quelque chose de doux, 920 Qu'on vît en sa personne également paroître Les grâces d'un amant et les hauteurs d'un maître, Et qu'il fût aussi propre à donner de l'amour Qu'à faire ici trembler sous lui toute sa cour[849]. Souvent un peu d'amour dans les cœurs des monarques[850] Accompagne assez bien leurs plus illustres marques. Ce n'est pas qu'après tout je pense à résister: J'aime à vous obéir, Seigneur, sans contester. Pour prix d'un sacrifice où mon cœur se dispose, Permettez qu'un époux me doive quelque chose. 930 Dans cette servitude où se plaît mon desir, C'est quelque liberté qu'un ou deux à choisir. Votre Pison peut-être aura de quoi me plaire, Quand il ne sera plus un mari nécessaire; Et son amour pour moi sera plus assuré, 935 S'il voit à quels rivaux je l'aurai préféré.
GALBA.
Ce long raisonnement dans sa délicatesse A vos tendres respects mêle beaucoup d'adresse. Si le refus n'est juste, il est doux et civil. Parlez donc, et sans feinte, Othon vous plairoit-il? 940 On me l'a proposé, qu'y trouvez-vous à dire?
CAMILLE.
L'avez-vous cru d'abord indigne de l'empire, Seigneur?
GALBA.
Non; mais depuis, consultant ma raison, J'ai trouvé qu'il falloit lui préférer Pison. Sa vertu, plus solide et toute inébranlable. 945 Nous fera, comme Auguste, un siècle incomparable, Où l'autre, par Néron dans le vice abîmé, Ramènera ce luxe[851] où sa main l'a formé[852], Et tous les attentats de l'infâme licence Dont il osa souiller la suprême puissance. 950
CAMILLE.
Othon près d'un tel maître a su se ménager, Jusqu'à ce que le temps ait pu l'en dégager. Qui sait faire sa cour se fait aux mœurs du prince; Mais il fut tout à soi quand il fut en province; Et sa haute vertu par d'illustres effets 955 Y dissipa soudain ces vices contrefaits. Chaque jour a sous vous grossi sa renommée; Mais Pison n'eut jamais de charge ni d'armée; Et comme il a vécu jusqu'ici sans emploi[853], On ne sait ce qu'il vaut que sur sa bonne foi. 960 Je veux croire, en faveur des héros de sa race, Qu'il en a les vertus, qu'il en suivra la trace, Qu'il en égalera les plus illustres noms; Mais j'en croirois bien mieux de grandes actions. Si dans un long exil il a paru sans vice, 965 La vertu des bannis souvent n'est qu'artifice. Sans vous avoir servi, vous l'avez ramené; Mais l'autre est le premier qui vous ait couronné; Dès qu'il vit deux partis, il se rangea du vôtre[854]: Ainsi l'un vous doit tout, et vous devez à l'autre. 970
GALBA.
Vous prendrez donc le soin de m'acquitter vers lui; Et comme pour l'empire il faut un autre appui, Vous croirez que Pison est plus digne de Rome: Pour ne plus en douter suffit que je le nomme.
CAMILLE.
Pour Rome et son empire, après vous je le croi; 975 Mais je doute si l'autre est moins digne de moi.
GALBA.
Doutez-en: un tel doute est bien digne d'une âme Qui voudroit de Néron revoir le siècle infâme, Et qui voyant qu'Othon lui ressemble le mieux....
CAMILLE.
Choisissez de vous-même, et je ferme les yeux. 980 Que vos seules bontés de tout mon sort ordonnent: Je me donne en aveugle à qui qu'elles me donnent. Mais quand vous consultez Lacus et Martian, Un époux de leur main me paroît un tyran; Et si j'ose tout dire en cette conjoncture[855], 985 Je regarde Pison comme leur créature, Qui régnant par leur ordre et leur prêtant sa voix, Me forcera moi-même à recevoir leurs lois. Je ne veux point d'un trône où je sois leur captive, Où leur pouvoir m'enchaîne, et quoi qu'il en arrive, 990 J'aime mieux un mari qui sache être empereur, Qu'un mari qui le soit et souffre un gouverneur.
GALBA.
Ce n'est pas mon dessein de contraindre les âmes. N'en parlons plus: dans Rome il sera d'autres femmes[856] A qui Pison en vain n'offrira pas sa foi. 995 Votre main est à vous, mais l'empire est à moi.
SCÈNE IV.
GALBA, OTHON, CAMILLE, ALBIN, ALBIANE.
GALBA.
Othon, est-il bien vrai que vous aimiez Camille?
OTHON.
Cette témérité m'est sans doute inutile; Mais si j'osois, Seigneur, dans mon sort adouci....
GALBA.
Non, non: si vous l'aimez, elle vous aime aussi. 1000 Son amour près de moi vous rend de tels offices, Que je vous en fais don pour prix de vos services. Ainsi, bien qu'à Lacus j'aye accordé pour vous Qu'aujourd'hui de Plautine on vous verra l'époux[857], L'illustre et digne ardeur d'une flamme si belle 1005 M'en fait révoquer l'ordre, et vous obtient pour elle.
OTHON.
Vous m'en voyez de joie interdit et confus. Quand je me prononçois moi-même un prompt refus, Que j'attendois l'effet d'une juste colère, Je suis assez heureux pour ne vous pas déplaire! 1010 Et loin de condamner des vœux trop élevés....
GALBA.
Vous savez mal encor combien vous lui devez: Son cœur de telle force à votre hymen aspire, Que pour mieux être à vous, il renonce à l'empire. Choisissez donc ensemble, à communs sentiments, 1015 Des charges dans ma cour, ou des gouvernements; Vous n'avez qu'à parler.
OTHON.
Seigneur, si la Princesse....
GALBA.
Pison n'en voudra pas dédire ma promesse. Je l'ai nommé César, pour le faire empereur: Vous savez ses vertus, je réponds de son cœur. 1020 Adieu. Pour observer la forme accoutumée, Je le vais de ma main présenter à l'armée. Pour Camille, en faveur de cet heureux lien, Tenez-vous assuré qu'elle aura tout mon bien: Je la fais dès ce jour mon unique héritière[858]. 1025
SCÈNE V.
OTHON, CAMILLE, ALBIN, ALBIANE.
CAMILLE.
Vous pouvez voir par là mon âme toute entière, Seigneur; et je voudrois en vain la déguiser, Après ce que pour vous l'amour me fait oser. Ce que Galba pour moi prend le soin de vous dire....
OTHON.
Quoi donc, Madame? Othon vous coûteroit l'empire? Il sait mieux ce qu'il vaut, et n'est pas d'un tel prix Qu'il le faille acheter par ce noble mépris. Il se doit opposer à cet effort d'estime Où s'abaisse pour lui ce cœur trop magnanime, Et par un même effort de magnanimité, 1035 Rendre une âme si haute au trône mérité. D'un si parfait amour quelles que soient les causes....
CAMILLE.
Je ne sais point, Seigneur, faire valoir les choses: Et dans ce prompt succès dont nos cœurs sont charmés. Vous me devez bien moins que vous ne présumez. 1040 Il semble que pour vous je renonce à l'empire, Et qu'un amour aveugle ait su me le prescrire. Je vous aime, il est vrai; mais si l'empire est doux, Je crois m'en assurer quand je me donne à vous. Tant que vivra Galba, le respect de son âge, 1045 Du moins apparemment, soutiendra son suffrage: Pison croira régner; mais peut-être qu'un jour Rome se permettra de choisir à son tour. A faire un empereur alors quoi qui l'excite, Qu'elle en veuille la race, ou cherche le mérite, 1050 Notre union aura des voix de tous côtés, Puisque j'en ai le sang, et vous les qualités. Sous un nom si fameux qui vous rend préférable, L'héritier de Galba sera considérable: On aimera ce titre en un si digne époux, 1055 Et l'empire est à moi, si l'on me voit à vous.
OTHON.
Ah! Madame, quittez cette vaine espérance De nous voir quelque jour remettre en la balance: S'il faut que de Pison on accepte la loi, Rome, tant qu'il vivra, n'aura plus d'yeux pour moi; Elle a beau murmurer contre un indigne maître, Elle en souffre, pour lâche ou méchant qu'il puisse être. Tibère étoit cruel, Caligule brutal, Claude foible, Néron en forfaits sans égal: Il se perdit lui-même à force de grands crimes; 1065 Mais le reste a passé pour princes légitimes. Claude même, ce Claude et sans cœur et sans yeux, A peine les ouvrit qu'il devint furieux; Et Narcisse et Pallas, l'ayant mis en furie, Firent sous son aveu régner la barbarie. 1070 Il régna toutefois, bien qu'il se fît haïr, Jusqu'à ce que Néron se fâchât d'obéir; Et ce monstre ennemi de la vertu romaine N'a succombé que tard sous la commune haine. Par ce qu'ils ont osé, jugez sur vos refus 1075 Ce qu'osera Pison gouverné par Lacus. Il aura peine à voir, lui qui pour vous soupire, Que votre hymen chez moi laisse un droit à l'empire. Chacun sur ce penchant voudra faire sa cour; Et le pouvoir suprême enhardit bien l'amour. 1080 Si Néron, qui m'aimoit, osa m'ôter Poppée[859], Jugez, pour ressaisir votre main usurpée, Quel scrupule on aura du plus noir attentat Contre un rival ensemble et d'amour et d'État. Il n'est point ni d'exil, ni de Lusitanie[860], 1085 Qui dérobe à Pison le reste de ma vie; Et je sais trop la cour pour douter un moment, Ou des soins de sa haine, ou de l'événement.
CAMILLE.
Et c'est là ce grand cœur qu'on croyoit intrépide! Le péril, comme un autre, à mes yeux l'intimide! 1090 Et pour monter au trône, et pour me posséder, Son espoir le plus beau n'ose rien hasarder! Il redoute Pison! Dites-moi donc, de grâce, Si d'aimer en lieu même[861] on vous a vu l'audace, Si pour vous et pour lui le trône eut même appas, 1095 Êtes-vous moins rivaux pour ne m'épouser pas? A quel droit voulez-vous que cette haine cesse Pour qui lui disputa ce trône et sa maîtresse, Et qu'il veuille oublier, se voyant souverain, Que vous pouvez dans l'âme en garder le dessein? 1100 Ne vous y trompez plus: il a vu dans cette âme Et votre ambition et toute votre flamme, Et peut tout contre vous, à moins que contre lui Mon hymen chez Galba vous assuré un appui.
OTHON.
Eh bien! il me perdra pour vous avoir aimée; 1105 Sa haine sera douce à mon âme enflammée; Et tout mon sang n'a rien que je veuille épargner, Si ce n'est que par là que vous pouvez régner. Permettez cependant à cet amour sincère De vous redire encor ce qu'il n'ose vous taire: 1110 En l'état qu'est Pison, il vous faut aujourd'hui Renoncer à l'empire, ou le prendre avec lui. Avant qu'en décider, pensez-y bien, Madame; C'est votre intérêt seul qui fait parler ma flamme. Il est mille douceurs dans un grade si haut 1115 Où peut-être avez-vous moins pensé qu'il ne faut. Peut-être en un moment serez-vous détrompée; Et si j'osois encor vous parler de Poppée, Je dirois que sans doute elle m'aimoit un peu, Et qu'un trône alluma bientôt un autre feu. 1120 Le ciel vous a fait l'âme et plus grande et plus belle; Mais vous êtes princesse, et femme enfin comme elle. L'horreur de voir une autre au rang qui vous est dû, Et le juste chagrin d'avoir trop descendu, Presseront en secret cette âme de se rendre 1125 Même au plus foible espoir de le pouvoir reprendre. Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer; Mais l'empire en tout temps a de quoi les charmer. L'amour passe, ou languit; et pour fort qu'il puisse être, De la soif de régner, il n'est pas toujours maître. 1130
CAMILLE.
Je ne sais quel amour je vous ai pu donner, Seigneur; mais sur l'empire il aime à raisonner: Je l'y trouve assez fort, et même d'une force A montrer qu'il connoît tout ce qu'il a d'amorce, Et qu'à ce qu'il me dit touchant un si grand choix, 1135 Il a daigné penser un peu plus d'une fois. Je veux croire avec vous qu'il est ferme et sincère, Qu'il me dit seulement ce qu'il n'ose me taire; Mais à parler sans feinte....
OTHON.
Ah! Madame, croyez....
CAMILLE.
Oui, j'en croirai Pison à qui vous m'envoyez; 1140 Et vous, pour vous donner quelque peu plus[862] de joie, Vous en croirez Plautine à qui je vous renvoie. Je n'en suis point jalouse, et le dis sans courroux: Vous n'aimez que l'empire, et je n'aimois que vous. N'en appréhendez rien, je suis femme, et princesse, 1145 Sans en avoir pourtant l'orgueil ni la foiblesse; Et votre aveuglement me fait trop de pitié Pour l'accabler encor de mon inimité[863].
OTHON.
Que je vois d'appareils, Albin, pour ma ruine!
ALBIN.
Seigneur, tout est perdu, si vous voyez Plautine. 1150
OTHON.
Allons-y toutefois: le trouble où je me voi Ne peut souffrir d'avis que d'un cœur tout à moi.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[833] Au temps de Corneille le genre du mot idole était douteux. Voyez le Lexique.
[834] L'édition de 1666 porte un jour, pour vos jours.
[835] Sophonius Tigellinus, favori de Néron. Nous le voyons dans les Annales de Tacite (livre XIV, chapitre LX) presser les femmes d'Octavie, que Poppée veut perdre, de calomnier leur maîtresse. Othon, devenu empereur, lui envoya l'ordre de mourir, et il se coupa la gorge.
[836] Var. Dans le milieu du cœur enchaîne sa tendresse. (1665 et 66)
[837] Ce vers est imprimé ainsi dans l'édition originale (1665):
Que quelque amour qu'elle aye et qu'elle ait pu donner;
comme si l'orthographe de l'auxiliaire à ce temps était aye devant une voyelle et ait devant une consonne. De nombreux exemples paraissent confirmer cette règle dans les anciennes éditions, mais elles en offrent beaucoup aussi qui les contredisent. Ici, toutes les éditions postérieures à 1665 ont ait aux deux endroits.
[838] Ici encore Thomas Corneille a changé die en dise.
[839] Voltaire a changé la en le.
[840] Suétone (chapitre V) nous apprend que Galba avait perdu deux fils.
[841] Si immensum imperii corpus stare ac librari sine rectore posset, dignus eram a quo respublica inciperet. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XVI, Discours de Galba à Pison.)
[842] Imperaturus es hominibus qui nec totam servitutem pati possunt, nec totam libertatem. (Ibidem.)
[843] Julius Vindex s'était révolté contre Néron dans les Gaules; Virginius Rufus, qui commandait en Germanie, avait battu Vindex, mais ses soldats lui avaient offert l'empire à lui-même.
[844] Sit ante oculos Nero, quem longa Cæsarum serie tumentem, non Vindex cum inermi provincia, aut ego cum una legione, sed sua immanitas, sua luxuria cervicibus publicis depulere. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XVI.)
[845] Nunc eo necessitatis jampridem ventum est, ut nec mea senectus conferre plus populo romano possit quam bonum successorem, nec tua plus juventa quam bonum principem. Sub Tiberio et Caio et Claudio, unius familia quasi hereditas fuimus: loco libertatis erit, quod eligi cœpimus. (Ibidem.)
[846] Par une singulière erreur, les éditions de 1665, de 1666 et de 1668 portent: Fut fait; et l'édition de 1682: Eut fait, pour J'ai fait.
[847] Augustus in domo successorem quæsivit; ego in republica. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XV.) Pour les vers suivants, voyez le commencement de ce même chapitre XV.
[848] L'édition de 1682, encore par erreur évidemment, donne ce, au lieu de ces.
[849] Var. Qu'à faire ici trembler sous lui toute la cour. (1665 et 66)
[850] Var. Souvent un peu d'amour dans le cœur des monarques. (1665-68)
[851] On lit le luxe, et non ce luxe, dans l'édition de 1692.
[852] Voyez plus haut, vers 606, p. 601, et la note 824.
[853] Galba dit à Pison dans le discours plusieurs fois cité (chapitre XV), qu'il l'appelle du sein du repos à ce rang suprême qu'il a lui-même obtenu par la guerre.... Ut principatum.... bello adeptus, quiescenti offeram. Plus loin, au chapitre XLVIII du livre Ier des Histoires, Tacite nous apprend que Pison avait été longtemps exilé: diu exsul.
[854] Voyez plus haut, p. 576, vers 31 et suivants.
[855] L'édition de 1682 porte conjecture, pour conjoncture.
[856] Voyez tome III, p. 162, vers 1058 et note 4.
[857] Var. Qu'aujourd'hui de Plautine on vous verroit l'époux. (1665-68)
[858] Var. Je la fais de ce jour mon unique héritière. (1665)
[859] Tacite, dans le portrait déjà cité plus haut, au vers 620 (p. 601, note 1), s'exprime ainsi au sujet de Poppée: Gratus Neroni, æmulatione luxus; eoque jam Poppæam Sabinam, principale scortum, ut apud conscium libidinum, deposuerat, donec Octaviam uxorem amoliretur: mox suspectum in eadem Poppæa, in provinciam Lusitaniam, specie legationis, seposuit. (Histoires, livre I, chapitre XIII.)
[860] Prægravem se Neroni fuisse; nec Lusitaniam rursus et alterius exsilii honorem exspectandum. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXI.)
[861] Aimer en lieu même, aimer en même lieu, aimer la même femme que Pison.
[862] Le mot plus est omis dans l'édition de 1682, aussi bien que dans celle de 1692.
[863] Thomas Corneille (1692) ajoute ici les mots: Elle sort. Voltaire (1764) fait de ce qui suit une scène à part, la VIe.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
OTHON, PLAUTINE.
PLAUTINE.
Que voulez-vous, Seigneur, qu'enfin je vous conseille? Je sens un trouble égal d'une douleur pareille; Et mon cœur tout à vous n'est pas assez à soi 1155 Pour trouver un remède aux maux que je prévoi: Je ne sais que pleurer, je ne sais que vous plaindre. Le seul choix de Pison nous donne tout à craindre: Mon père vous a dit qu'il ne laisse à tous trois Que l'espoir de mourir ensemble à notre choix; 1160 Et nous craignons de plus une amante irritée D'une offre en moins d'un jour reçue et rétractée, D'un hommage où la suite a si peu répondu, Et d'un trône qu'en vain pour vous elle a perdu. Pour vous avec ce trône elle étoit adorable, 1165 Pour vous elle y renonce, et n'a plus rien d'aimable. Où ne portera point un si juste courroux La honte de se voir sans l'empire et sans vous? Honte d'autant plus grande et d'autant plus sensible, Qu'elle s'y promettoit un retour infaillible, 1170 Et que sa main par vous croyoit tôt regagner[864] Ce que son cœur pour vous paroissoit dédaigner.
OTHON.
Je n'ai donc qu'à mourir. Je l'ai voulu, Madame, Quand je l'ai pu sans crime, en faveur de ma flamme; Et je le dois vouloir, quand votre arrêt cruel 1175 Pour mourir justement m'a rendu criminel. Vous m'avez commandé de m'offrir à Camille; Grâces à nos malheurs ce crime est inutile. Je mourrai tout à vous; et si pour obéir J'ai paru mal aimer, j'ai semblé vous trahir, 1180 Ma main, par ce même ordre à vos yeux enhardie, Lavera dans mon sang ma fausse perfidie. N'enviez pas, Madame, à mon sort inhumain La gloire de finir du moins en vrai Romain, Après qu'il vous a plu de me rendre incapable 1185 Des douceurs de mourir en amant véritable.
PLAUTINE.
Bien loin d'en condamner la noble passion, J'y veux borner ma joie et mon ambition. Pour de moindres malheurs[865] on renonce à la vie. Soyez sûr de ma part de l'exemple d'Arrie[866]: 1190 J'ai la main aussi ferme et le cœur aussi grand, Et quand il le faudra, je sais comme on s'y prend. Si vous daigniez, Seigneur, jusque-là vous contraindre, Peut-être espérerois-je en voyant tout à craindre. Camille est irritée et se peut apaiser. 1195
OTHON.
Me condamneriez-vous, Madame, à l'épouser?
PLAUTINE.
Que n'y puis-je moi-même opposer ma défense! Mais si vos jours enfin n'ont point d'autre assurance, S'il n'est point d'autre asile....
OTHON.
Ah! courons à la mort; Ou si pour l'éviter il faut nous faire effort, 1200 Subissons de Lacus toute la tyrannie, Avant que me soumettre à cette ignominie. J'en saurai préférer les plus barbares coups A l'affront de me voir sans l'empire et sans vous, Aux hontes d'un hymen, qui me rendrait infâme, 1205 Puisqu'on fait pour Camille un crime de sa flamme, Et qu'on lui vole un trône en haine d'une foi Qu'a voulu son amour ne promettre qu'à moi. Non que pour moi sans vous ce trône eût aucuns charmes: Pour vous je le cherchois, mais non pas sans alarmes; Et si tantôt Galba ne m'eût point dédaigné, J'aurois porté le sceptre, et vous auriez régné; Vos seules volontés, mes dignes souveraines, D'un empire si vaste auroient tenu les rênes. Vos lois....
PLAUTINE.
C'est donc à moi de vous faire empereur. Je l'ai pu: les moyens d'abord m'ont fait horreur; Mais je saurai la vaincre, et me donnant moi-même, Vous assurer ensemble et vie et diadème, Et réparer par là le crime d'un orgueil Qui vous dérobe un trône, et vous ouvre un cercueil. De Martian pour vous j'aurois eu le suffrage, Si j'avois pu souffrir son insolent hommage. Son amour....
OTHON.
Martian se connoîtroit si peu Que d'oser....
PLAUTINE.
Il n'a pas encore éteint son feu; Et du choix de Pison quelles que soient les causes, 1225 Je n'ai qu'à dire un mot pour brouiller bien des choses.
OTHON.
Vous vous ravaleriez jusques à l'écouter?
PLAUTINE.
Pour vous j'irai, Seigneur, jusques à l'accepter.
OTHON.
Consultez votre gloire, elle saura vous dire....
PLAUTINE.
Qu'il est de mon devoir de vous rendre l'empire. 1230
OTHON.
Qu'un front encor marqué des fers qu'il a portés....
PLAUTINE.
A droit de me charmer, s'il fait vos sûretés.
OTHON.
En concevez-vous bien toute l'ignominie?
PLAUTINE.
Je n'en puis voir, Seigneur, à vous sauver la vie.
OTHON.
L'épouser à ma vue! et pour comble d'ennui.... 1235
PLAUTINE.
Donnez-vous à Camille, ou je me donne à lui.
OTHON.
Périssons, périssons, Madame, l'un pour l'autre, Avec toute ma gloire, avec toute la vôtre. Pour nous faire un trépas dont les Dieux soient jaloux, Rendez-vous toute à moi, comme moi tout à vous; 1240 Ou si pour conserver en vous tout ce que j'aime, Mon malheur vous obstine à vous donner vous-même, Du moins de votre gloire ayez un soin égal, Et ne me préférez qu'un illustre rival. J'en mourrai de douleur, mais je mourrois de rage[867], 1245 Si vous me préfériez un reste d'esclavage.
SCÈNE II.
VINIUS, OTHON, PLAUTINE.
OTHON.
Ah! Seigneur, empêchez que Plautine....
VINIUS.
Seigneur, Vous empêcherez tout, si vous avez du cœur. Malgré de nos destins la rigueur importune, Le ciel met en vos mains toute notre fortune. 1250
PLAUTINE.
Seigneur, que dites-vous?
VINIUS.
Ce que je viens de voir, Que pour être empereur il n'a qu'à le vouloir.
OTHON.
Ah! Seigneur, plus d'empire, à moins qu'avec Plautine.
VINIUS.
Saisissez-vous d'un trône où le ciel vous destine; Et pour choisir vous-même avec qui le remplir, 1255 A vos heureux destins aidez à s'accomplir. L'armée a vu Pison, mais avec un murmure Qui sembloit mal goûter ce qu'on vous fait d'injure[868]. Galba ne l'a produit qu'avec sévérité, Sans faire aucun espoir de libéralité. 1260 Il pouvoit, sous l'appas[869] d'une feinte promesse, Jeter dans les soldats un moment d'allégresse[870]; Mais il a mieux aimé hautement protester Qu'il savoit les choisir, et non les acheter[871]. Ces hautes duretés, à contre-temps poussées, 1265 Ont rappelé l'horreur des cruautés passées, Lorsque d'Espagne à Rome il sema son chemin De Romains immolés à son nouveau destin, Et qu'ayant de leur sang souillé chaque contrée[872], Par un nouveau carnage il y fit son entrée. 1270 Aussi, durant le temps qu'a harangué Pison, Ils ont de rang en rang fait courir votre nom. Quatre des plus zélés sont venus me le dire, Et m'ont promis pour vous les troupes et l'empire. Courez donc à la place, où vous les trouverez; 1275 Suivez-les dans leur camp, et vous en assurez: Un temps bien pris peu tout.
OTHON.
Si cet astre contraire Qui m'a....
VINIUS.
Sans discourir faites ce qu'il faut faire; Un moment de séjour peut tout déconcerter, Et le moindre soupçon vous va faire arrêter. 1280
OTHON.
Avant que de partir souffrez que je proteste....
VINIUS.
Partez; en empereur vous nous direz le reste.
SCÈNE III.
VINIUS, PLAUTINE.
VINIUS.
Ce n'est pas tout, ma fille, un bonheur plus certain, Quoi qu'il puisse arriver, met l'empire en ta main.
PLAUTINE.
Flatteriez-vous Othon d'une vaine chimère? 1285
VINIUS.
Non: tout ce que j'ai dit n'est qu'un rapport sincère. Je crois te voir régner avec ce cher Othon; Mais n'espère pas moins du côté de Pison: Galba te donne à lui. Piqué contre Camille, Dont l'amour a rendu son projet inutile, 1290 Il veut que cet hymen, punissant ses refus, Réunisse avec moi Martian et Lacus, Et trompe heureusement les présages sinistres De la division qu'il voit en ses ministres. Ainsi des deux côtés on combattra pour toi. 1295 Le plus heureux des chefs t'apportera sa foi. Sans part à ses périls, tu l'auras à sa gloire, Et verras à tes pieds l'une ou l'autre victoire.
PLAUTINE.
Quoi? mon cœur, par vous-même à ce héros donné, Pourroit ne l'aimer plus s'il n'est point couronné? 1300 Et s'il faut qu'à Pison son mauvais sort nous livre, Pour ce même Pison je pourrois vouloir vivre?
VINIUS.
Si nos communs souhaits ont un contraire effet, Tu te peux faire encor l'effort que tu t'es fait; Et qui vient de donner Othon au diadème, 1305 Pour régner à son tour peut se donner soi-même.
PLAUTINE.
Si pour le couronner j'ai fait un noble effort, Dois-je en faire un honteux pour jouir de sa mort? Je me privois de lui sans me vendre à personne, Et vous voulez, Seigneur, que son trépas me donne, Que mon cœur, entraîné par la splendeur du rang, Vole après une main fumante de son sang; Et que de ses malheurs triomphante et ravie, Je sois l'infâme prix d'avoir tranché sa vie! Non, Seigneur: nous aurons même sort aujourd'hui; Vous me verrez régner ou périr avec lui: Ce n'est qu'à l'un des deux que tout ce cœur aspire.
VINIUS.
Que tu vois mal encor ce que c'est que l'empire! Si deux jours seulement tu pouvois l'essayer, Tu ne croirois jamais le pouvoir trop payer; 1320 Et tu verrois périr mille amants avec joie, S'il falloit tout leur sang pour t'y faire une voie. Aime Othon, si tu peux t'en faire un sûr appui; Mais s'il en est besoin, aime-toi plus que lui, Et sans t'inquiéter où fondra la tempête 1325 Laisse aux Dieux à leur choix écraser une tête: Prends le sceptre aux dépens de qui succombera, Et règne sans scrupule avec qui régnera.
PLAUTINE.
Que votre politique a d'étranges maximes! Mon amour, s'il l'osoit, y trouveroit des crimes. 1330 Je sais aimer, Seigneur, je sais garder ma foi, Je sais pour un amant faire ce que je doi, Je sais à son bonheur m'offrir en sacrifice, Et je saurai mourir si je vois qu'il périsse; Mais je ne sais point l'art de forcer ma douleur 1335 A pouvoir recueillir les fruits de son malheur.
VINIUS.
Tiens pourtant l'âme prête à le mettre en usage; Change de sentiments, ou du moins de langage; Et pour mettre d'accord ta fortune et ton cœur, Souhaite pour l'amant, et te garde au vainqueur. 1340 Adieu: je vois entrer la princesse Camille. Quelque trouble où tu sois, montre une âme tranquille, Profite de sa faute, et tiens l'œil mieux ouvert Au vif et doux éclat du trône qu'elle perd.
SCÈNE IV.
CAMILLE, PLAUTINE, ALBIANE.
CAMILLE.
Agréerez-vous, Madame, un fidèle service 1345 Dont je viens faire hommage à mon impératrice?
PLAUTINE.
Je crois n'avoir pas droit de vous en empêcher; Mais ce n'est pas ici qu'il vous la faut chercher.
CAMILLE.
Lorsque Galba vous donne à Pison pour épouse....
PLAUTINE.
Il n'est pas encor temps de vous en voir jalouse. 1350
CAMILLE.
Si j'aimois toutefois ou l'empire ou Pison, Je pourrois déjà l'être avec quelque raison.
PLAUTINE.
Et si j'aimois, Madame, ou Pison ou l'empire, J'aurois quelque raison de ne m'en pas dédire; Mais votre exemple apprend aux cœurs comme le mien Qu'un généreux mépris quelquefois leur sied bien.
CAMILLE.
Quoi? l'empire et Pison n'ont rien pour vous d'aimable?
PLAUTINE.
Ce que vous dédaignez, je le tiens méprisable; Ce qui plaît à vos yeux aux miens semble aussi doux: Tant je trouve de gloire à me régler sur vous! 1360
CAMILLE.
Donc si j'aimois Othon....
PLAUTINE.
Je l'aimerois de même, Si ma main avec moi donnoit le diadème.
CAMILLE.
Ne peut-on sans le trône[873] être digne de lui?
PLAUTINE.
Je m'en rapporte à vous, qu'il aime d'aujourd'hui.
CAMILLE.
Vous pouvez mieux qu'une autre[874] en dire des nouvelles, Et comme vos ardeurs ont été mutuelles, Votre exemple ne laisse à personne à douter Qu'à moins de la couronne on peut le mériter.
PLAUTINE.
Mon exemple ne laisse à douter à personne Qu'il pourra vous quitter à moins de la couronne. 1370
CAMILLE.
Il a trouvé sans elle en vos yeux[875] tant d'appas....
PLAUTINE.
Toutes les passions ne se ressemblent pas.
CAMILLE.
En effet, vous avez un mérite si rare....
PLAUTINE.
Mérite à part, l'amour est quelquefois bizarre; Selon l'objet divers le goût est différent: 1375 Aux unes on se donne, aux autres on se vend.
CAMILLE.
Qui connoissoit Othon pouvoit à la pareille M'en donner en amie un avis à l'oreille.
PLAUTINE.
Et qui l'estime assez pour l'élever si haut Peut, quand il lui plaira, m'apprendre ce qu'il vaut; Afin que si mes feux ont ordre de renaître....
CAMILLE.
J'en ai fait quelque estime avant que le connoître, Et vous l'ai renvoyé dès que je l'ai connu.
PLAUTINE.
Qui vient de votre part est toujours bienvenu: J'accepte le présent, et crois pouvoir sans honte, 1385 L'ayant de votre main, en tenir quelque conte[876].
CAMILLE.
Pour vous rendre son âme il vous est venu voir?
PLAUTINE.
Pour négliger votre ordre il sait trop son devoir.
CAMILLE.
Il vous a tôt quittée, et son ingratitude....
PLAUTINE.
Vous met-elle, Madame, en quelque inquiétude? 1390
CAMILLE.
Non; mais j'aime à savoir comment on m'obéit.
PLAUTINE.
La curiosité quelquefois nous trahit; Et par un demi-mot que du cœur elle tire, Souvent elle dit plus qu'elle ne pense dire.
CAMILLE.
La mienne ne dit pas tout ce que vous pensez. 1395
PLAUTINE.
Sur tout ce que je pense elle s'explique assez.
CAMILLE.
Souvent trop d'intérêt que l'amour force à prendre Entend plus qu'on ne dit et qu'on ne doit entendre. Si vous saviez quel est mon plus ardent désir....
PLAUTINE.
D'Othon et de Pison je vous donne à choisir: 1400 Mon peu d'ambition vous rend l'un avec joie; Et pour l'autre, s'il faut que je vous le renvoie, Mon amour, je l'avoue, en pourra murmurer; Mais vous savez qu'au vôtre il aime à déférer.
CAMILLE.
Je pourrai me passer de cette déférence. 1405
PLAUTINE.
Sans doute; et toutefois, si j'en crois l'apparence....
CAMILLE.
Brisons là: ce discours deviendroit ennuyeux.
PLAUTINE.
Martian, que je vois, vous entretiendra mieux. Agréez ma retraite, et souffrez que j'évite Un esclave insolent de qui l'amour m'irrite. 1410
SCÈNE V.
CAMILLE, MARTIAN, ALBIANE
CAMILLE.
A ce qu'elle me dit, Martian, vous l'aimez?
MARTIAN.
Malgré ses fiers mépris mes yeux en sont charmés. Cependant pour l'empire, il est à vous encore: Galba s'est laissé vaincre, et Pison vous adore.
CAMILLE.
De votre haut crédit, c'est donc un pur effet? 1415
MARTIAN.
Ne désavouez point ce que mon zèle a fait. Mes soins de l'Empereur ont fléchi la colère, Et renvoyé Plautine obéir chez son père. Notre nouveau César la vouloit épouser; Mais j'ai su le résoudre à s'en désabuser; 1420 Et Galba, que le sang presse pour sa famille, Permet à Vinius de mettre ailleurs sa fille. L'un vous rend la couronne, et l'autre tout son cœur. Voyez mieux quelle en est la gloire et la douceur, Quelle félicité vous vous étiez ôtée 1425 Par une aversion un peu précipitée; Et pour vos intérêts daignez considérer....
CAMILLE.
Je vois quelle est ma faute, et puis la réparer; Mais je veux, car jamais on ne m'a vue ingrate, Que ma reconnoissance auparavant éclate, 1430 Et n'accorderai rien qu'on ne vous fasse heureux. Vous aimez, dites-vous, cet objet rigoureux, Et Pison dans sa main ne verra point la mienne Qu'il n'ait réduit Plautine à vous donner la sienne, Si pourtant le mépris qu'elle fait de vos feux 1435 Ne vous a pu contraindre à former d'autres vœux.
MARTIAN.
Ah! Madame, l'hymen a de si douces chaînes, Qu'il lui faut peu de temps pour calmer bien des haines; Et du moins mon bonheur sauroit avec éclat Vous venger de Plautine et punir un ingrat. 1440
CAMILLE.
Je l'avois préféré, cet ingrat, à l'empire; Je l'ai dit, et trop haut pour m'en pouvoir dédire; Et l'amour, qui m'apprend le foible des amants, Unit vos plus doux vœux[877] à mes ressentiments, Pour me faire ébaucher ma vengeance en Plautine, 1445 Et l'achever bientôt par sa propre ruine.
MARTIAN.
Ah! si vous la voulez, je sais des bras tous prêts[878]; Et j'ai tant de chaleur pour tous vos intérêts....
CAMILLE.
Ah! que c'est me donner une sensible joie! Ces bras que vous m'offrez, faites que je les voie, 1450 Que je leur donne l'ordre et prescrive le temps. Je veux qu'aux yeux d'Othon vos desirs soient contents, Que lui-même il ait vu l'hymen de sa maîtresse Livrer entre vos bras l'objet de sa tendresse, Qu'il ait ce désespoir avant que de mourir: 1455 Après, à son trépas vous me verrez courir. Jusque-là gardez-vous de rien faire entreprendre. Du pouvoir qu'on me rend vous devez tout attendre. Allez vous préparer à ces heureux moments; Mais n'exécutez rien sans mes commandements. 1460
SCÈNE VI.
CAMILLE, ALBIANE.
ALBIANE.
Vous voulez perdre Othon! vous le pouvez, Madame!
CAMILLE.
Que tu pénètres mal dans le fond de mon âme! De son lâche rival voyant le noir projet, J'ai su par cette adresse en arrêter l'effet, M'en rendre la maîtresse; et je serai ravie 1465 S'il peut savoir les soins que je prends de sa vie. Va me chercher ton frère, et fais que de ma part Il apprenne par lui ce qu'il court de hasard, A quoi va l'exposer son aveugle conduite, Et qu'il n'est plus pour lui de salut qu'en la fuite. 1470 C'est tout ce qu'à l'amour peut souffrir mon courroux.
ALBIANE.
Du courroux à l'amour le retour seroit doux.
SCÈNE VII.
CAMILLE, RUTILE, ALBIANE.
RUTILE.
Ah! Madame, apprenez quel malheur nous menace. Quinze ou vingt révoltés au milieu de la place Viennent de proclamer Othon pour empereur. 1475
CAMILLE.
Et de leur insolence Othon n'a point d'horreur, Lui qui sait qu'aussitôt ces tumultes avortent?
RUTILE.
Ils le mènent au camp, ou plutôt ils l'y portent[879]: Et ce qu'on voit de peuple autour d'eux s'amasser Frémit de leur audace, et les laisse passer. 1480
CAMILLE.
L'Empereur le sait-il?
RUTILE.
Oui, Madame: il vous mande; Et pour un prompt remède à ce qu'on appréhende, Pison de ces mutins va courir sur les pas, Avec ce qu'on pourra lui trouver de soldats.
CAMILLE.
Puisque Othon veut périr, consentons qu'il périsse; 1485 Allons presser Galba pour son juste supplice. Du courroux à l'amour si le retour est doux, On repasse aisément de l'amour au courroux[880].
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[864] Var. Et que sa main par vous croyoit trop regagner. (1665 et 66)
[865] L'édition de 1682 donne seule: «Pour des moindres malheurs.» Voyez plus haut le vers 487 et la note (815) qui s'y rapporte.
[866] On sait qu'Arrie, femme de Cécina Pétus, complice de Scribonius qui avait conspiré contre Claude, se frappa d'un poignard, et le tendit ensuite à son mari, en lui disant: «Pétus, cela ne fait point de mal.» Voyez Pline le jeune, livre III, lettre XVI.
[867] On lit: «mais j'en mourrois de rage,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[868] Var. Qui sembloit mal goûter ce qu'on nous fait d'injure. (1665 et 66)
[869] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[870] Nec ullum orationi aut lenocinium addit, aut pretium. Tribuni tamen, centurionesque, et proximi militum, grata auditu respondent; per cæteros mœstitia ac silentium.... Constat potuisse conciliari animos quantulacumque parci senis liberalitate; nocuit antiquus rigor, et nimia severitas, cui jam pares non sumus. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XVIII.) Ces derniers mots: nimia severitas, cui jam pares non sumus, sont traduits par le vers 1265:
Ces hautes duretés, à contre-temps poussées.
[871] Accessit Galbæ vox pro republica honesta, ipsi anceps: «legi a se militem, non emi.» (Tacite, Histoires, livre I, chapitre V.)
[872] Voyez ci-dessus, p. 577, note 787; et pour le vers suivant, Tacite, Histoires, livre I, chapitre VI.
[873] L'édition de 1692 a changé sans le trône en sans un trône.
[874] On lit: «mieux qu'un autre,» dans l'édition de 1682. Voyez tome I, p. 228, note 3-a.
[875] L'édition de 1682 donne seule: «à vos yeux,» pour «en vos yeux.»
[876] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[877] On lit: «mes plus doux vœux,» dans l'édition de 1692.
[878] Thomas Corneille (1692) a mis tout prêts; Voltaire (1764) a gardé l'orthographe des anciennes éditions: «tous prêts.»
[879] Per tiberianam domum in Velabrum, inde ad miliarium aureum, sub ædem Saturni, pergit (Otho). Ibi tres et viginti speculatores consalutatum imperatorem, ac paucitate salutantium trepidum, et sellæ festinanter impositum, strictis mucronibus rapiunt. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXVII.)
[880] L'édition de 1682 donne, par une faute évidente, en courroux, pour au courroux.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
GALBA, CAMILLE, RUTILE, ALBIANE.
GALBA.
Je vous le dis encor, redoutez ma vengeance, Pour peu que vous soyez de son intelligence. 1490 On ne pardonne point en matière d'État: Plus on chérit la main, plus on hait l'attentat; Et lorsque la fureur va jusqu'au sacrilége, Le sexe ni le sang n'ont point de privilége.
CAMILLE.
Cet indigne soupçon seroit bientôt détruit, 1495 Si vous voyiez du crime où doit aller le fruit. Othon, qui pour Plautine au fond du cœur soupire, Othon, qui me dédaigne à moins que de l'empire, S'il en fait sa conquête, et vous peut détrôner, Laquelle de nous deux voudra-t-il couronner? 1500 Pourrois-je de Pison conspirer la ruine, Qui m'arrachant du trône y porteroit Plautine? Croyez mes intérêts, si vous doutez de moi; Et sur de tels garants, assuré de ma foi, Tournez sur Vinius toute la défiance 1505 Dont veut ternir ma gloire une injuste croyance.
GALBA.
Vinius par son zèle est trop justifié. Voyez ce qu'en un jour il m'a sacrifié: Il m'offre Othon pour vous, qu'il souhaitoit pour gendre; Je le rends à sa fille, il aime à le reprendre; 1510 Je la veux pour Pison, mon vouloir est suivi; Je vous mets en sa place, et l'en trouve ravi; Son ami se révolte, il presse ma colère; Il donne à Martian Plautine à ma prière: Et je soupçonnerois un crime dans les vœux 1515 D'un homme qui s'attache à tout ce que je veux?
CAMILLE.
Qui veut également tout ce qu'on lui propose, Dans le secret du cœur souvent veut autre chose; Et maître de son âme, il n'a point d'autre foi Que celle qu'en soi-même il ne donne qu'à soi. 1520
GALBA.
Cet hymen toutefois est l'épreuve dernière D'une foi toujours pure, inviolable, entière.
CAMILLE.
Vous verrez à l'effet comment elle agira, Seigneur, et comme enfin Plautine obéira. Sûr de sa résistance, et se flattant peut-être 1525 De voir bientôt ici son cher Othon le maître, Dans l'état où pour vous il a mis l'avenir, Il promet aisément plus qu'il ne veut tenir.
GALBA.
Le devoir désunit l'amitié la plus forte, Mais l'amour aisément sur ce devoir l'emporte; 1530 Et son feu, qui jamais ne s'éteint qu'à demi, Intéresse une amante[881] autrement qu'un ami. J'aperçois Vinius. Qu'on m'amène sa fille: J'en punirai le crime en toute la famille, Si jamais je puis voir par où n'en point douter; 1535 Mais aussi jusque-là j'aurois tort d'éclater.
SCÈNE II.
GALBA, CAMILLE, VINIUS, LACUS, ALBIANE.
GALBA.
Je vois d'ailleurs Lacus[882]. Eh bien! quelles nouvelles? Qu'apprenez-vous tous deux du camp de nos rebelles?
VINIUS.
Que ceux de la marine et les Illyriens Se sont avec chaleur joints aux prétoriens, 1540 Et que des bords du Nil les troupes rappelées Seules par leurs fureurs ne sont point ébranlées[883].
LACUS.
Tous ces mutins ne sont que de simples soldats; Aucun des chefs ne trempe en leurs vains attentats[884]: Ainsi ne craignez rien d'une masse d'armée 1545 Où déjà la discorde est peut-être allumée. Sitôt qu'on y saura que le peuple à grands cris Veut que de ces complots[885] les auteurs soient proscrits, Que du perfide Othon il demande la tête[886], La consternation calmera la tempête; 1550 Et vous n'avez, Seigneur, qu'à vous y faire voir Pour rendre d'un coup d'œil chacun à son devoir[887].
GALBA.
Irons-nous, Vinius, hâter par ma présence L'effet d'une si douce et si juste espérance?
VINIUS.
Ne hasardez, Seigneur, que dans l'extrémité, 1555 Le redoutable effet de votre autorité. Alors qu'il réussit, tout fait jour, tout lui cède; Mais aussi quand il manque, il n'est plus de remède. Il faut, pour déployer le souverain pouvoir, Sûreté toute entière, ou profond désespoir; 1560 Et nous ne sommes pas, Seigneur, à ne rien feindre, En état d'oser tout, non plus que de tout craindre. Si l'on court au grand crime avec avidité, Laissez-en ralentir l'impétuosité: D'elle-même elle avorte, et la peur des supplices 1565 Arme contre le chef ses[888] plus zélés complices. Un salutaire avis agit avec lenteur[889].
LACUS.
Un véritable prince agit avec hauteur: Et je ne conçois point cet avis salutaire, Quand on couronne Othon, de le regarder faire. 1570 Si l'on court au grand crime avec avidité, Il en faut réprimer l'impétuosité Avant que les esprits, qu'un juste effroi balance, S'y puissent enhardir sur notre nonchalance, Et prennent le dessus de ces conseils prudents, 1575 Dont on cherche l'effet quand il n'en est plus temps.
VINIUS.
Vous détruirez toujours mes conseils par les vôtres: Le seul ton de ma voix vous en inspire d'autres; Et tant que vous aurez ce rare et haut crédit, Je n'aurai qu'à parler pour être contredit. 1580 Pison, dont l'heureux choix est votre digne ouvrage, Ne seroit que Pison s'il eût eu mon suffrage. Vous n'avez soulevé Martian contre Othon Que parce que ma bouche a proféré son nom; Et verriez comme un autre une preuve assez claire 1585 De combien votre avis est le plus salutaire, Si vous n'aviez fait vœu d'être jusqu'au trépas L'ennemi des conseils que vous ne donnez pas.
LACUS.
Et vous l'ami d'Othon, c'est tout dire; et peut-être Qui le vouloit pour gendre et l'a choisi pour maître, Ne fait encor de vœux[890] qu'en faveur de ce choix, Pour l'avoir et pour maître et pour gendre à la fois[891].
VINIUS.
J'étois l'ami d'Othon, et le tenois à gloire Jusqu'à l'indignité d'une action si noire, Que d'autres nommeront l'effet du désespoir 1595 Où l'a, malgré mes soins, plongé votre pouvoir. Je l'ai voulu pour gendre, et choisi pour l'empire; A l'un ni l'autre choix vous n'avez pu souscrire. Par là de tout l'État le bonheur s'agrandit; Et vous voyez aussi comme il vous applaudit. 1600
GALBA.
Qu'un prince est malheureux quand de ceux qu'il écoute Le zèle cherche à prendre une diverse route, Et que l'attachement qu'ils ont au propre sens Pousse jusqu'à l'aigreur des conseils différents! Ne me trompé-je point? et puis-je nommer zèle 1605 Cette haine à tous deux obstinément fidèle, Qui peut-être, en dépit des maux qu'elle prévoit, Seule en mes intérêts se consulte et se croit? Faites mieux; et croyez, en ce péril extrême, Vous, que Lacus me sert, vous, que Vinius m'aime: Ne haïssez qu'Othon, et songez qu'aujourd'hui Vous n'avez à parler tous deux que contre lui.
VINIUS.
J'ose donc vous redire, en serviteur sincère, Qu'il fait mauvais pousser tant de gens en colère, Qu'il faut donner aux bons, pour s'entre-soutenir, 1615 Le temps de se remettre et de se réunir, Et laisser aux méchants celui de reconnoître Quelle est l'impiété de se prendre à son maître[892]. Pison peut cependant amuser leur fureur, De vos ressentiments leur donner la terreur, 1620 Y joindre avec adresse un espoir de clémence Au moindre repentir d'une telle insolence[893]; Et s'il vous faut enfin aller à son secours, Ce qu'on veut à présent on le pourra toujours.
LACUS.
J'en doute, et crois parler en serviteur sincère, 1625 Moi qui n'ai point d'amis dans le parti contraire. Attendrons-nous, Seigneur, que Pison repoussé Nous vienne ensevelir sous l'État renversé, Qu'on descende en la place en bataille rangée, Qu'on tienne en ce palais votre cour assiégée, 1630 Que jusqu'au Capitole Othon aille à vos yeux De l'empire usurpé rendre grâces aux Dieux[894], Et que le front paré de votre diadème, Ce traître trop heureux ordonne de vous-même? Allons, allons, Seigneur, les armes à la main, 1635 Soutenir le sénat et le peuple romain; Cherchons aux yeux d'Othon un trépas à leur tête, Pour lui plus odieux, et pour nous plus honnête[895]; Et par un noble effort allons lui témoigner....
GALBA.
Eh bien! ma nièce, eh bien! est-il doux de régner? 1640 Est-il doux te tenir le timon d'un empire, Pour en voir les soutiens toujours se contredire?
CAMILLE.
Plus on voit aux avis de contrariétés, Plus à faire un bon choix on reçoit de clartés. C'est ce que je dirois si je n'étois suspecte; 1645 Mais je suis à Pison, Seigneur, et vous respecte, Et ne puis toutefois retenir ces deux mots, Que si l'on m'avoit crue on seroit en repos. Plautine qu'on amène aura même pensée: D'une vive douleur elle paroît blessée.... 1650
SCÈNE III.
GALBA, CAMILLE, VINIUS, LACUS, PLAUTINE, RUTILE, ALBIANE.
PLAUTINE.
Je ne m'en défends point, Madame, Othon est mort; De quiconque entre ici c'est le commun rapport; Et son trépas pour vous n'aura pas tant de charmes, Qu'à vos yeux comme aux miens il n'en coûte des larmes.
GALBA.
Dit-elle vrai, Rutile, ou m'en flatté-je en vain? 1655
RUTILE.
Seigneur, le bruit est grand, et l'auteur incertain. Tous veulent qu'il soit mort, et c'est la voix publique; Mais comment et par qui, c'est ce qu'aucun n'explique[896].
GALBA.
Allez, allez, Lacus, vous-même prendre soin De nous en faire voir un assuré témoin, 1660 Et si de ce grand coup l'auteur se peut connoître....
SCÈNE IV.
GALBA, VINIUS, LACUS, CAMILLE, PLAUTINE, MARTIAN, ATTICUS, RUTILE, ALBIANE.
MARTIAN.
Qu'on ne le cherche plus, vous le voyez paroître, Seigneur, c'est par sa main qu'un rebelle puni....
GALBA.
Par celle d'Atticus ce grand trouble a fini[897]!
ATTICUS.
Mon zèle l'a poussée, et les Dieux l'ont conduite; 1665 Et c'est à vous, Seigneur, d'en arrêter la suite, D'empêcher le désordre, et borner les rigueurs Où contre des vaincus s'emportent des vainqueurs.
GALBA.
Courons-y. Cependant consolez-vous, Plautine; Ne pensez qu'à l'époux que mon choix vous destine: 1670 Vinius vous le donne, et vous l'accepterez, Quand vos premiers soupirs seront évaporés. C'est à vous, Martian, que je la laisse en garde. Comme c'est votre main que son hymen regarde, Ménagez son esprit, et ne l'aigrissez pas. 1675 Vous pouvez, Vinius, ne suivre point mes pas; Et la vieille amitié, pour peu qu'il vous en reste....
VINIUS.
Ah! c'est une amitié, seigneur, que je déteste. Mon cœur est tout à vous, et n'a point eu d'amis Qu'autant qu'on les a vus à vos ordres soumis. 1680
GALBA.
Suivez; mais gardez-vous de trop de complaisance.
CAMILLE.
L'entretien des amants hait toute autre présence, Madame; et je retourne en mon appartement Rendre grâces aux dieux d'un tel événement.
SCÈNE V.
MARTIAN, PLAUTINE, ATTICUS, SOLDATS[898].
PLAUTINE.
Allez-y renfermer des pleurs[899] qui vous échappent: 1685 Les désastres d'Othon ainsi que moi vous frappent; Et si l'on avoit cru vos souhaits les plus doux, Ce grand jour le verroit couronner avec vous. Voilà, voilà le fruit de m'avoir trop aimée; Voilà quel est l'effet....
MARTIAN.
Si votre âme enflammée.... 1690
PLAUTINE.
Vil esclave, est-ce à toi de troubler ma douleur? Est-ce à toi de vouloir adoucir mon malheur, A toi, de qui l'amour m'ose en offrir un pire?
MARTIAN.
Il est juste d'abord qu'un si grand cœur soupire; Mais il est juste aussi de ne pas trop pleurer 1695 Une perte facile et prête à réparer. Il est temps qu'un sujet à son prince fidèle Remplisse heureusement la place d'un rebelle: Un monarque le veut; un père en est d'accord. Vous devez pour tous deux vous faire un peu d'effort, Et bannir de ce cœur la honteuse mémoire D'un amour criminel qui souille votre gloire.
PLAUTINE.
Lâche! tu ne vaux pas que pour te démentir Je daigne m'abaisser jusqu'à te repartir. Tais-toi, laisse en repos une âme possédée 1705 D'une plus agréable encor que triste idée: N'interromps plus mes pleurs.
MARTIAN.
Tournez vers moi les yeux: Après la mort d'Othon, que pouvez-vous de mieux[900]?
PLAUTINE, cependant que deux soldats entrent et parlent à Atticus à l'oreille[901].
Quelque insolent espoir qu'ait ta folle arrogance, Apprends que j'en saurai punir l'extravagance, 1710 Et percer de ma main ou ton cœur ou le mien, Plutôt que de souffrir cet infâme lien. Connois-toi, si tu peux, ou connois-moi[902].
ATTICUS.
De grâce, Souffrez....
PLAUTINE.
De me parler tu prends aussi l'audace, Assassin d'un héros que je verrois sans toi 1715 Donner des lois au monde, et les prendre de moi? Toi, dont la main sanglante au désespoir me livre?
ATTICUS.
Si vous aimez Othon, Madame, il va revivre; Et vous verrez longtemps sa vie en sûreté, S'il ne meurt que des coups dont je me suis vanté. 1720
PLAUTINE.
Othon vivroit encore?
ATTICUS.
Il triomphe, Madame; Et maître de l'État, comme vous de son âme, Vous l'allez bientôt voir lui-même à vos genoux Vous faire offre d'un sort qu'il n'aime que pour vous, Et dont sa passion dédaigneroit la gloire, 1725 Si vous ne vous faisiez le prix de sa victoire. L'armée à son mérite enfin a fait raison; On porte devant lui la tête de Pison[903]; Et Camille tient mal ce qu'elle vient de dire, Ou[904] rend grâces pour vous aux Dieux d'un autre empire, Et fatigue le ciel par des vœux superflus En faveur d'un parti qu'il ne regarde plus.
MARTIAN.
Exécrable! ainsi donc ta promesse frivole....
ATTICUS.
Qui promet de trahir peut manquer de parole. Si je n'eusse promis ce lâche assassinat, 1735 Un autre par ton ordre eût commis l'attentat; Et tout ce que j'ai dit n'étoit qu'un stratagème Pour livrer en ses mains Lacus et Galba même[905]. Galba n'a rien à craindre: on respecte son nom, Et ce n'est que sous lui que veut régner Othon. 1740 Quant à Lacus et toi, je vois peu d'apparence Que vos jours à tous deux soient en même assurance, Si ce n'est que Madame ait assez de bonté Pour fléchir un vainqueur justement irrité. Autour de ce palais nous avions deux cohortes, 1745 Qui déjà pour Othon en ont saisi les portes; J'y commande, Madame; et mon ordre aujourd'hui Est de vous obéir, et m'assurer de lui. Qu'on l'emmène, soldats! il blesse ici la vue.
MARTIAN.
Fut-il jamais disgrâce, ô Dieux! plus imprévue? 1750
PLAUTINE, seule[906].
Je me trouble, et ne sais par quel pressentiment Mon cœur n'ose goûter ce bonheur pleinement: Il semble avec chagrin se livrer à la joie; Et bien qu'en ses douceurs mon déplaisir se noie, Je ne passe de l'une à l'autre extrémité 1755 Qu'avec un reste obscur d'esprit inquiété. Je sens[907].... Mais que me veut Flavie épouvantée?
SCÈNE VI.
PLAUTINE, FLAVIE.
FLAVIE.
Vous dire que du ciel la colère irritée, Ou plutôt du destin la jalouse fureur....
PLAUTINE.
Auroient-ils mis Othon aux fers de l'Empereur? 1760 Et dans ce grand succès la fortune inconstante Auroit-elle trompé notre plus douce attente?
FLAVIE.
Othon est libre, il règne; et toutefois, hélas!...
PLAUTINE.
Seroit-il si blessé qu'on craignît son trépas?
FLAVIE.
Non, partout à sa vue on a mis bas les armes; 1765 Mais enfin son bonheur vous va coûter des larmes.
PLAUTINE.
Explique, explique donc ce que je dois pleurer.
FLAVIE.
Vous voyez que je tremble à vous le déclarer.
PLAUTINE.
Le mal est-il si grand?
FLAVIE.
D'un balcon, chez mon frère, J'ai vu.... Que ne peut-on, Madame, vous le taire? 1770 Ou qu'à voir ma douleur n'avez-vous deviné Que Vinius....
PLAUTINE.
Eh bien?
FLAVIE.
Vient d'être assassiné?
PLAUTINE.
Juste ciel!
FLAVIE.
De Lacus l'inimitié cruelle....
PLAUTINE.
O d'un trouble inconnu présage trop fidèle! Lacus....
FLAVIE.
C'est de sa main que part ce coup fatal. 1775 Tous deux près de Galba marchoient d'un pas égal, Lorsque tournant ensemble à la première rue, Ils découvrent Othon maître de l'avenue. Cet effroi ne les fait reculer quelques pas Que pour voir ce palais saisi par vos soldats; 1780 Et Lacus aussitôt étincelant de rage De voir qu'Othon partout leur ferme le passage[908], Lance sur Vinius un furieux regard, L'approche sans parler, et tirant un poignard[909]....
PLAUTINE.
Le traître! Hélas! Flavie, où me vois-je réduite! 1785
FLAVIE.
Vous m'entendez, Madame; et je passe à la suite. Ce lâche sur Galba portant même fureur: «Mourez, Seigneur, dit-il, mais mourez empereur; Et recevez ce coup comme un dernier hommage Que doit à votre gloire un généreux courage.» 1790 Galba tombe[910]; et ce monstre, enfin s'ouvrant le flanc, Mêle un sang détestable à leur illustre sang[911]. En vain le triste Othon, à cet affreux spectacle, Précipite ses pas pour y mettre un obstacle: Tout ce que peut l'effort de ce cher conquérant, 1795 C'est de verser des pleurs sur Vinius mourant, De l'embrasser tout mort. Mais le voilà, Madame, Qui vous fera mieux voir les troubles de son âme.
SCÈNE VII.
OTHON, PLAUTINE, FLAVIE.
OTHON.
Madame, savez-vous les crimes de Lacus?
PLAUTINE.
J'apprends en ce moment que mon père n'est plus. 1800 Fuyez, Seigneur, fuyez un objet de tristesse; D'un jour si beau pour vous goûtez mieux l'allégresse. Vous êtes empereur, épargnez-vous l'ennui De voir qu'un père....
OTHON.
Hélas! je suis plus mort que lui; Et si votre bonté ne me rend une vie 1805 Qu'en lui perçant le cœur un traître m'a ravie, Je ne reviens ici qu'en malheureux amant, Faire hommage à vos yeux de mon dernier moment. Mon amour pour vous seule a cherché la victoire; Ce même amour sans vous n'en peut souffrir la gloire, Et n'accepte le nom de maître des Romains,[912] Que pour mettre avec moi l'univers en vos mains. C'est à vous d'ordonner ce qui lui reste à faire.
PLAUTINE.
C'est à moi de gémir, et de pleurer mon père: Non que je vous impute, en ma vive douleur, 1815 Les crimes de Lacus et de notre malheur; Mais enfin....
OTHON.
Achevez, s'il se peut, en amante: Nos feux....
PLAUTINE.
Ne pressez point un trouble qui s'augmente. Tous voyez mon devoir, et connoissez ma foi: En ce funeste état répondez-vous pour moi. 1820 Adieu, Seigneur.
OTHON.
De grâce, encore une parole, Madame.
SCÈNE VIII.
OTHON, ALBIN.
ALBIN.
On vous attend, Seigneur, au Capitole; Et le sénat en corps vient exprès d'y monter Pour jurer sur vos lois aux yeux[913] de Jupiter.
OTHON.
J'y cours; mais quelque honneur, Albin, qu'on m'y destine, Comme il n'auroit pour moi rien de doux sans Plautine, Souffre[914] du moins que j'aille, en faveur de mon feu, Prendre pour y courir son ordre ou son aveu, Afin qu'à mon retour, l'âme un peu plus tranquille, Je puisse faire effort à consoler Camille, 1830 Et lui jurer moi-même, en ce malheureux jour. Une amitié fidèle au défaut de l'amour.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[881] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé «une amante» par «un amant.»
[882] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764) ce premier hémistiche fait encore partie de la scène I.
[883] Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXI.
[884] Voyez ibidem, chapitres XXVII et XXVIII.
[885] Les éditions de 1682 et de 1692 portent: «ses complots,» pour «ces complots.»
[886] Universa jam plebs palatium implebat, mixtis servitiis, et dissono clamore cædem Othonis.... poscentium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXXII.)
[887] Voyez ibidem, chapitre XXXIII.
[888] L'impression de 1692 a corrigé ses en les: «les plus zélés complices.»
[889] T. Vinius manendum intra domum.... censebat;... scelera impetu, bona consilia mora valescere. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXII.)
[890] Dans l'édition de Voltaire (1764): «des vœux.»
[891] Repugnantem huic sententiæ Vinium Laco minaciter invasit, stimulante Icelo, privati odii pertinacia, in publicum exitium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXIII.)
[892] Non eundum ad iratos...; daret malorum pœnitentiæ, daret bonorum consensui spatium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXII.)
[893] Voyez le discours de Pison aux soldats, dans les chapitres XXIX et XXX du livre I des Histoires de Tacite.
[894] Non exspectandum ut, compositis castris, forum invadat, et prospectante Galba Capitolium adeat. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXIII.)
[895] Intuta quæ indecora; vel, si cadere necesse sit, occurrendum discrimini. Id Othoni invidiosius, et ipsis honestum. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XXXIII.)
[896] Vix dum egresso Pisone, occisum in castris Othonem, vagus primum et incertus rumor; mox, ut in magnis mendaciis, interfuisse se quidam, et vidisse affirmabant, credula fama inter gaudentes et incuriosos. Multi arbitrabantur compositum auctumque rumorem, mixtis jam Othonianis, qui ad evocandum Galbam læta falso vulgaverint. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre