L'AMOUR.
Cessez de m'accuser, soupçonneuse déesse; Je sais tenir promesse: 1765 C'est en vain que les Dieux s'assemblent chez leur roi; Je vais bien leur faire connoître Que je suis, quand je veux, leur véritable maître, Et que de ce grand jour le destin est à moi. Toi, si tu sais aimer, ne crains rien de funeste; 1770 Obéis à Médée, et j'aurai soin du reste.
JUNON.
Ces favorables mots vous ont rendu le cœur.
JASON.
Mon espoir abattu reprend d'eux sa vigueur. Allons, Déesse, allons, et sûrs de l'entreprise, Reportons à Médée une âme plus soumise. 1775
JUNON.
Allons, je veux encor seconder vos projets, Sans remonter au ciel qu'après leurs pleins effets.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[412] Voltaire a supprimé de devant coutume.
[413] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Thomas Corneille (1692) a mis: «s'expose;» et Voltaire (1764): «j'expose.»
[414] Var. Et si mon âme cède à des feux trop ardents. (1661-64) Voltaire a adopté cette variante.
[415] Voyez, au sujet de cette dernière strophe, la fin de la Préface que Voltaire a placée en tête de la Toison d'or.
[416] Var. Et si j'ai de ses feux l'apparence ou l'effet? (1661) Voltaire a adopté cette variante.
[417] Var. Un amour assez fort pour mériter qu'il l'aime. (1661)
[417] Var. Et vous ne croirez pas toute cette colère. (1661-64)
[419] Voyez tome I, p. 205, note 3.
[420] Voyez plus haut, p. 306, vers 1201.
[421] Var. JUNON, JASON, L'AMOUR dans le ciel. (1661)
[422] Voyez ci-dessus, p. 231 et 241.
ACTE V.
DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.
Ce dernier spectacle présente à la vue une forêt épaisse, composée de divers arbres entrelacés ensemble, et si touffus, qu'il est aisé de juger que le respect qu'on porte au dieu Mars, à qui elle est consacrée, fait qu'on n'ose en couper aucunes branches, ni même brosser[423] au travers: les trophées d'armes appendus au haut de la plupart de ces arbres marquent encore plus particulièrement qu'elle appartient à ce dieu. La toison d'or est sur le plus élevé, qu'on voit seul de son rang au milieu de cette forêt; et la perspective du fond fait paroître en éloignement la rivière du Phase, avec le navire Argo, qui semble n'attendre plus que Jason et sa conquête pour partir.
SCÈNE PREMIÈRE.
ABSYRTE, HYPSIPYLE.
ABSYRTE.
Voilà ce prix fameux où votre ingrat aspire, Ce gage où les destins attachent notre empire, Cette toison enfin, dont Mars est si jaloux: 1780 Chacun impunément la peut voir comme nous; Ce monstrueux dragon, dont les fureurs la gardent, Semble exprès se cacher aux yeux qui la regardent; Il laisse agir sans crainte un curieux desir, Et ne fond que sur ceux qui s'en veulent saisir. 1785 Lors, d'un cri qui suffit à punir tout leur crime, Sous leur pied téméraire il ouvre un noir abîme, A moins qu'on n'ait déjà mis au joug nos taureaux, Et fait mordre la terre aux escadrons nouveaux Que des dents d'un serpent la semence animée 1790 Doit opposer sur l'heure à qui l'aura semée: Sa voix perdant alors cet effroyable éclat, Contre les ravisseurs le réduit au combat. Telles furent les lois que Circé par ses charmes Sut faire à ce dragon, aux taureaux, aux gensdarmes. Circé, sœur de mon père, et fille du Soleil, Circé, de qui ma sœur tient cet art sans pareil Dont tantôt à vous perdre eût abusé sa rage, Si ce peu que du ciel j'en eus pour mon partage, Et que je vous consacre aussi bien que mes jours, 1800 Par le milieu des airs n'eût porté du secours.
HYPSIPYLE.
Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie; Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux, Que si j'étois à moi, je voudrois être à vous. 1805 Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance Ces sentiments d'estime et de reconnoissance. J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner; Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner. Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage 1810 N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage; Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui, Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui. Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite, 1815 Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter. Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne, Que sa foi violée ait dégagé la mienne, Et que l'hymen ait joint au mépris qu'il en fait 1820 D'un entier changement l'irrévocable effet. Alors par son parjure à moi-même rendue, Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue; Et dans la liberté de faire un second choix, Je saurai mieux penser à ce que je vous dois. 1825
ABSYRTE.
Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance; Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort, Ce que feroit l'hymen vous l'aurez par sa mort. Il combat nos taureaux, et telle est leur furie, 1830 Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie.
HYPSIPYLE.
Il combat vos taureaux! Ah! que me dites-vous?
ABSYRTE.
Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux.
HYPSIPYLE.
Ah! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime, Et sur ce faux soupçon se venger elle-même. 1835 Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant, Peut-être que son art n'est pas assez puissant: De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre; Et si....
ABSYRTE.
Quoi? vous voulez qu'il vive pour un autre[424]?
HYPSIPYLE.
Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard. 1840
ABSYRTE.
Ah! Reine, en votre cœur il garde trop de part; Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte, Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte. Votre rivale et moi nous en sommes d'accord: A moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort. 1845 Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre, Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre; Et je ne suis pas homme à servir mon rival, Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal. Je ne le vois que trop, pour prix de mes services 1850 Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices. C'est m'immoler à lui que de le secourir; Et lui sauver le jour, c'est me faire périr. Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre, Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre: 1855 Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux; Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous.
HYPSIPYLE.
Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie Donne trop d'aigreur, Prince, à votre jalousie. Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr[425] 1860 Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir. Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance N'emporte pas toujours jusques à la vengeance; Et quand même on la cherche, il arrive souvent Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestoit vivant. 1865 Quand je me défendois sur la foi qui m'engage, Je voulois à vos feux épargner cet ombrage; Mais puisque le péril a fait parler l'amour, Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour. Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute 1870 Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute. Je regarde son cœur encor comme mon bien. Et donnerois encor tout mon sang pour le sien. Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée; 1875 Mais si par jalousie ou par raison d'État, Vous le laissez tous deux périr dans ce combat, N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage Quand elle est une fois maîtresse d'un courage, Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour. 1880 Vous me faites trembler, tremblez à votre tour: Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine; Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine.
SCÈNE II.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE.
AÆTE.
Ah! Madame, est-ce là cette fidélité Que vous gardez aux droits de l'hospitalité? 1885 Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille, A l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille, Quand je presse un héros de vous rendre sa foi, Vous prêtez à son bras des charmes contre moi; De sa témérité vous vous faites complice 1890 Pour renverser un trône où je vous fais justice: Comme si c'étoit peu de posséder Jason, Si pour don nuptial il n'avoit la toison; Et que sa foi vous fût indignement offerte, A moins que son destin éclatât par ma perte! 1895
HYPSIPYLE.
Je ne sais pas, Seigneur, à quel point vous réduit Cette témérité de l'ingrat qui me fuit; Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie Qu'un timide souhait en faveur de sa vie; Et que si je savois ce grand art de charmer, 1900 Je ne m'en servirois que pour m'en faire aimer.
AÆTE.
Ah! je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées A des illusions entre vous concertées; Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé. 1905 Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière. Ce pompeux appareil que soutenoient les vents, Ces tritons tout autour rangés comme suivants, Montroient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée Que par un art plus fort que celui de Médée. D'un naufrage affecté l'histoire sans raison Déguisoit le secours amené pour Jason; Et vos pleurs ne sembloient m'en demander vengeance Que pour mieux faire place à votre intelligence. 1915
HYPSIPYLE.
Que ne sont vos soupçons autant de vérités, Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez!
ABSYRTE.
Qu'a fait Jason, Seigneur, et quel mal vous menace, Quand nous voyons encor la toison en sa place?
AÆTE.
Nos taureaux sont domptés, nos gendarmes défaits, 1920 Absyrte: après cela crains les derniers effets.
ABSYRTE.
Quoi? son bras....
AÆTE.
Oui, son bras, secondé par ses charmes, A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes: Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux! Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux; 1925 Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée, Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée; Mais après ce nuage en l'air évaporé, On les a vus au joug et le champ labouré: Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, 1930 Jetoit dans les sillons cette semence horrible, D'où s'élève aussitôt un escadron armé, Par qui de tous côtés il se trouve enfermé. Tous n'en veulent qu'à lui; mais son âme plus fière Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière. A peine il la répand, qu'une commune erreur D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur; Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire: Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère; Leur sang partout regorge, et Jason au milieu 1940 Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu; Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire, Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire[426]. On va bientôt, Madame, achever à vos yeux Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux. 1945 Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée, Ou par eux ou par lui ma perte est assurée; Et l'on va faire hommage à votre heureux secours Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours.
HYPSIPYLE.
Connoissez mieux, Seigneur, la main qui vous offense; Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence. L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs. Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs, Chez vous en est la source; et Médée elle-même Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime.
ABSYRTE.
Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason. De sa haine, Seigneur, vous savez la raison: La toison préférée aigrit trop son courage Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage; Et si contre son art ce prince a réussi, 1960 C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici.
AÆTE.
Ah! que tu connois mal jusqu'à quelle manie D'un amour déréglé passe la tyrannie! Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur, Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur. 1965 Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire; Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père, Et consens que ta sœur, par ce présent fatal, S'assure d'un amant qui seroit ton rival. Tout mon sang révolté trahit mon espérance: 1970 Je trouve ma ruine où fut mon assurance; Le destin ne me perd que par l'ordre des miens, Et mon trône est brisé par ses propres soutiens.
ABSYRTE.
Quoi? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire....
AÆTE.
Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire. Dans cette obscurité tout me devient suspect: L'amour aux droits du sang garde peu de respect. Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine A répondre à nos soins par des effets de haine; Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art 1980 Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part. Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable, Tout peut être innocent, tout peut être coupable: Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer; Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter. 1985
HYPSIPYLE.
La vérité, Seigneur, se va faire connoître: A travers ces rameaux je vois venir mon traître.
SCÈNE III.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.
HYPSIPYLE.
Parlez, parlez, Jason; dites sans feinte au Roi Qui vous seconde ici de Médée ou de moi: Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire? 1990 Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire?
JASON.
La demande est, Madame, un peu hors de saison: Je vous y répondrai quand j'aurai la toison. Seigneur, sans différer permettez que j'achève; La gloire où je prétends ne souffre point de trêve: 1995 Elle veut que du ciel je presse le secours, Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours.
AÆTE.
Hâtez à votre gré ce secours de descendre; Mais encore une fois gardez de vous méprendre.
JASON.
Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis: 2000 Tout me paroît facile en l'état où je suis; Et si la force enfin répond mal au courage, Il en est parmi nous qui peuvent davantage. Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler....
SCÈNE IV.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.
MÉDÉE, sur le dragon, élevée en l'air à la hauteur d'un homme.
Arrête, déloyal, et laisse-moi parler: 2005 Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie Par l'outrageux éclat que fait la calomnie. Qui vous l'a dit, Madame, et sur quoi fondez-vous Ces dignes visions de votre esprit jaloux? Si Jason entre nous met quelque différence 2010 Qui flatte malgré moi sa crédule espérance, Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer[427]? Connoissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne. Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi, Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi; Et j'aurai soutenu des revers bien funestes Avant que je me daigne enrichir de vos restes.
HYPSIPYLE.
Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments! 2020
MÉDÉE.
N'en croyez plus, Seigneur, que les événements. Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes Contre qui son audace a pu trouver des charmes: Ce n'est point le dragon dont il est menacé; C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé. 2025 Fidèle gardien des destins de ton maître, Arbre, que tout exprès mon charme avoit fait naître, Tu nous défendrois mal contre ceux de Jason; Retourne en ton néant, et rends-moi la toison.
(Elle prend la toison en sa main, et la met sur le col du dragon. L'arbre où elle étoit suspendue disparoît, et se retire derrière le théâtre, après quoi Médée continue en parlant à Jason.)
Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée. 2030 Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée; Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher, Qu'à travers tant de mers on te force à chercher. Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne: Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne; 2035 Et sans perdre un moment en de vains entretiens, Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens.
AÆTE.
A ce digne courroux je reconnois ma fille: C'est mon sang[428] dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille[429]; C'est le Soleil mon père. Avancez donc, Jason, 2040 Et sur cette ennemie emportez la toison.
JASON.
Seigneur, contre ses yeux qui voudroit se défendre? Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre. Oui, Madame, à vos pieds je mets les armes bas, J'en fais un prompt hommage à vos divins appas, 2045 Et renonce avec joie à ma plus haute gloire. S'il faut par ce combat acheter la victoire, Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix, Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois: Assoupis le dragon, enchante la Princesse. 2050 Et vous, héros ailés[430], ménagez votre adresse: Si pour cette conquête il vous reste du cœur, Tournez sur le dragon toute votre vigueur. Je vais dans le navire attendre une défaite, Qui vous fera bientôt imiter ma retraite. 2055
ZÉTHÈS.
Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux Que nous avons dompté des monstres à vos yeux.
SCÈNE V.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS, ORPHÉE.
CALAÏS.
Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages: Du sang dont nous sortons prenons les avantages; Surtout obéissons aux ordres de Jason: 2060 Respectons la Princesse, et donnons au dragon.
(Ici Zéthès et Calaïs s'élèvent au plus haut des nuages en croisant leur vol.)
MÉDÉE, en s'élevant aussi.
Donnez où vous pourrez; ce vain respect m'outrage: Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage. Je vais voler moi-même au-devant de vos coups, Et n'avois que Jason à craindre parmi vous. 2065 Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres, Enchaîne les lions, et déplace les marbres, D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi: N'en détruis point la force à l'essayer sur moi. Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes. Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion De partager leur gloire ou leur confusion.
ORPHÉE chante.
Hâtez-vous, enfants de Borée, Demi-dieux, hâtez-vous, 2075 Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous, A vos exploits la victoire assurée Suit l'effort de vos moindres coups.
MÉDÉE, voyant qu'aucun des deux ne descend pour la combattre.
Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre: Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre; 2080 De ce nuage épais sachez les dégager, Et pratiquez mieux l'art de les encourager.
ORPHÉE.
(Il chante ce second couplet, cependant que Zéthès et Calaïs fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent au milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent.)
Combattez, race d'Orithye, Demi-dieux, combattez, Et faites voir que vos bras indomptés 2085 Se font partout une heureuse sortie Des périls les plus redoutés.
ZÉTHÈS.
Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale Que ce dragon affreux de son gosier exhale: La valeur ne peut rien contre un air empesté. 2090 Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté.
(Zéthès, Calaïs et Orphée s'enfuient[431].)
MÉDÉE.
Allez, vaillants guerriers, envoyez-moi Pélée, Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée[432], Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason Avec tant de chaleur demandoit la toison. 2095 Aucun d'eux ne paroît! ces âmes intrépides Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides; Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau, Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau. Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite: 2100 Par le milieu des airs, courons à leur défaite; Et nous-mêmes portons à leur témérité Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité.
(Médée s'élève encore plus haut sur le dragon.)
AÆTE.
Que fais-tu? la toison ainsi que toi s'envole! Ah! perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole, 2105 Toi qui me permettois, même aux yeux de Jason, Qu'on t'ôteroit le jour avant que la toison?
MÉDÉE, en s'envolant.
Encor tout de nouveau je vous en fais promesse, Et vais vous la garder au milieu de la Grèce. Du pays et du sang l'amour rompt les liens, 2110 Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens. Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire; Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire; De toutes deux Madame ici vous tiendra lieu. Consolez-vous, Seigneur, et pour jamais adieu. 2115
(Elle s'envole avec la toison[433].)
SCÈNE VI.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JUNON.
AÆTE.
Ah! Madame; ah! mon fils; ah! sort inexorable. Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable? Mes filles toutes deux contre moi se ranger! Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager!
JUNON, dans son char.
On vous abuse, Aæte; et Médée elle-même, 2120 Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime, S'abuse comme vous. Chalciope n'a point de part en cet ouvrage: Dans un coin du jardin, sous un épais nuage, Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux, 2125 Cependant qu'en sa place ayant pris son visage, Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups[434] Qui donnent à Jason ce dernier avantage. Junon a tout fait seule; et je remonte aux cieux Presser le souverain des Dieux 2130 D'approuver ce qu'il m'a plu faire. Mettez votre esprit en repos; Si le destin vous est contraire Lemnos peut réparer la perte de Colchos.
(Junon remonte au ciel dans ce même char.)
AÆTE.
Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse 2135 Jusqu'à faire descendre en terre une déesse?
ABSYRTE.
La désavouerez-vous, Madame, et votre cœur Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur?
AÆTE.
Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme. Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme? 2140 Et que lui peut offrir ton ridicule espoir, Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir? Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice. Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice; Et déjà le Soleil, pour nous prêter secours, 2145 Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.
(Le ciel s'ouvre, et fait paroître le palais du Soleil, où l'ont le voit[435] dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments après. Ce maître des Dieux y paroît sur son trône, avec Junon à son côté. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. Le palais du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes d'oripeau[436], et son lambris doré, avec divers grands feuillages à l'arabesque. Le rejaillissement[437] des lumières qui portent sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornements. Ses marches[438] ont aux deux bouts et au milieu des aigles d'or, entre lesquelles[439] on voit peintes en basse-taille[440] toutes les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées chacune d'un cercle ou d'un carré d'or. Au haut de ces piliers sont d'autres grands aigles d'or qui soutiennent de leur bec le plat fond[441] de ce palais, composé de riches étoffes de diverses couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles laissent pendre les bouts en forme d'écharpes[442]. Jupiter a un autre grand aigle[443] à ses pieds, qui porte son foudre; et Junon est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de couleur naturelle[444].)
SCÈNE VII.
LE SOLEIL, JUPITER, JUNON, AÆTE, HYPSIPYLE, ABSYRTE.
AÆTE.
Ame de l'univers, auteur de ma naissance, Dont nous voyons partout éclater la puissance, Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour Soit lâchement trahi par un indigne amour? 2150 A ces Grecs vagabonds refuse ta lumière, De leurs climats chéris détourne ta carrière, N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit[445], Et répands sur leur route une éternelle nuit. Fais plus, montre-toi père; et pour venger ta race, 2155 Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant, Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant; Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre, Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre; 2160 Et que par mon courroux leurs pays désolé Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé. Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse. Parle donc, et fais voir aux destins ennemis 2165 De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils.
LE SOLEIL.
Je plains ton infortune, et ne puis davantage: Un noir destin s'oppose à tes justes desseins, Et depuis Phaéton, ce brillant attelage Ne peut passer en d'autres mains: 2170 Sous un ordre éternel qui gouverne ma route, Je dispense en esclave et les nuits et les jours. Mais enfin ton père t'écoute, Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours.
(Ici s'ouvre le ciel de Jupiter, et le Soleil continue en lui adressant sa parole.)
Maître absolu des destinées, 2175 Change leurs dures lois en faveur de mon sang, Et laisse-lui garder son rang Parmi les têtes couronnées. C'est toi qui règles les États, C'est toi qui départs les couronnes; 2180 Et quand le sort jaloux met un monarque à bas, Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats Qui dérobent ce que tu donnes.
JUNON.
Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux; Mais laissez ma puissance entière; 2185 Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière, D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds. Comme je ne veux point détruire son Aæte, Ne détruisez pas mes héros: Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos; 2190 Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite; Mais de la même main assurez à Jason Médée et la toison.
JUPITER.
Des arrêts du destin l'ordre est invariable, Rien ne sauroit le rompre en faveur de ton fils, 2195 Soleil; et ce trésor surpris Lui rend de ses États la perte inévitable. Mais la même légèreté Qui donne Jason à Médée Servira de supplice à l'infidélité 2200 Où pour lui contre un père elle s'est hasardée. Persès dans la Scythie arme un bras souverain; Sitôt qu'il paroîtra, quittez ces lieux, Aæte, Et par une prompte retraite, Épargnez tout le sang qui couleroit en vain. 2205 De Lemnos faites votre asile; Le ciel veut qu'Hypsipyle Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal. Car enfin de votre perfide 2210 Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir; A rentrer dans Colchos il sera votre guide; Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir, Feront de tous vos maux les assurés remèdes, Et donneront naissance à l'empire des Mèdes. 2215
(Le palais de Jupiter et celui du Soleil se referment.)
LE SOLEIL.
Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs, Puisque le ciel répare et venge votre perte, Et qu'une autre couronne offerte Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs. Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière, 2220 Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments Qui devoient ailleurs ma lumière. Allez, heureux amants, Pour qui Jupiter montre une faveur entière; Hâtez-vous d'obéir à ses commandements. 2225
(Il disparoît en baissant, comme pour fondre dans la mer.)
HYPSIPYLE.
J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne: Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne. Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu, Et ma foi pour Jason nuisoit seule à son feu; Mais à présent, Seigneur, cette foi dégagée.... 2230
AÆTE.
Ah! Madame, ma perte est déjà trop vengée, Et vous faites trop voir comme un cœur généreux Se plaît à relever un destin malheureux. Allons ensemble, allons sous de si doux auspices Préparer à demain de pompeux sacrifices, 2235 Et par nos vœux unis répondre au doux espoir Que daigne un Dieu si grand nous faire concevoir.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[423] Brosser signifie «courir à travers les bois et les pays de bruyères et de brossailles.» (Dictionnaire universel.... par Furetière, 1690.)--Voyez tome I, p. 310, note 1, le seizième vers de la variante.
[424] Tel est le texte de toutes les éditions, si l'on en excepte celle de 1661, dont la leçon: «une autre,» a été adoptée par Thomas Corneille et par Voltaire. Voyez ci-dessus, p. 310, note 409.
[425] Var. Ce qu'on a bien aimé, l'on ne le peut haïr. (1661-63)
[426] On peut comparer à ce court récit les narrations semblables qui sont au VIIe livre des Argonautiques de Valérius Flaccus, au VIIe livre aussi des Métamorphoses d'Ovide, dans la XIIe épître de ses Héroïdes, et au IIIe acte de la Médée de Sénèque. On verra que Corneille s'est inspiré de ces poëtes plutôt qu'il ne les a imités, et qu'il a rendu librement à sa manière les circonstances qu'il leur a empruntées. Celui dont il se rapproche le plus est Valérius Flaccus, chez qui nous lisons par exemple:
Uterque Taurus.... immani proflavit turbine flammas Arduus, atque atro volvens incendia fluctu
(vers 570-572);
Bis fulmineis se flatibus infert, Obnubitque virum
(vers 583 et 584);
Ille velut campos Libyes ac pinguia Nili Fertilis arva secet, plena sic semina dextra Spargere gaudet agris, oneratque novalia bello
(vers 607-609);
Armarique phalanx totisque insurgere campis
(vers 613);
et cette fin du récit:
Atque hausit subito sua funera tellus
(vers 643).
[427] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de Corneille et de celle de 1692. Dans la première de Voltaire (1764) il s'est glissé une faute, qui a passé de là dans les impressions modernes, et qui dénature entièrement la pensée: «Qu'on en peut être aimée, etc.»
[428] Dans ce passage, Aæte nous rappelle un instant don Diègue:
Je reconnois mon sang à ce noble courroux. (Le Cid, acte I, scène V, vers 264.)
[429] Nous avons ponctué ce vers comme il l'est dans toutes les anciennes impressions, y compris la première de Voltaire (1764). Dans l'édition de Lefèvre, il est coupé ainsi:
C'est mon sang: dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille.
[430] Zéthès et Calaïs.
[431] Var. Zéthès et Calaïs et Orphée s'enfuient. (1661)
[432] Pélée père d'Achille, Mopse le poëte, Iphite le Phocéen, Échion fils de Mercure, Eurydamas le Thessalien, Oilée père d'Ajax. Tous ces Argonautes sont dans Valérius Flaccus, à l'exception d'Eurydamas, mentionné par Apollonius et dans les Argonautiques qui portent le nom d'Orphée.
[433] Var. Elle s'envole avec la toison, et disparoît. (1661)
[434] Dans l'édition de 1692: «de grands coups.»
[435] Dans Voltaire (1764): «où on le voit.»
[436] Var. Toutes de clincant. (Dessein.)
[437] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent rejallissement. Voyez tome IV, p. 433, note 2. Dans l'impression de 1682, on lit, mais c'est sans doute une faute: rejalissement.
[438] Var. Les marches. (Dessein.)
[439] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire (1764), font ici aigles du féminin, et, quelques lignes plus loin, deux fois du masculin.
[440] Voyez plus haut, p. 299, note 403.
[441] Les éditions publiées du vivant de Corneille ont toutes plat fond, en deux mots; celles de 1692 et de Voltaire (1764), platfond, en un seul.
[442] Thomas Corneille et Voltaire donnent écharpe, au singulier.
[443] Var. Jupiter, assis en son trône, a un autre grand aigle. (Dessein.)
[444] Toutes nos éditions, même celles de 1692 et de 1764, ont ainsi naturelle, au singulier.
[445] Var. N'éclaire pas leur fuite après qu'ils m'ont détruit. (1661 et 63)
SERTORIUS TRAGÉDIE 1662
NOTICE.
Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes espérances sur son Sertorius, écrivait à l'abbé de Pure: Je vous prie «de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d'en juger vous-même et m'en mander votre sentiment, tandis qu'il y a encore lieu à la correction. J'ai prié Mlle des Œillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez; et cependant je veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux.... J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte.»
Nous manquons après cela de renseignements jusqu'à la première représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la Muse historique du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait[446] à fixer au 25 février:
Depuis huit jours les beaux esprits Ne s'entretiennent dans Paris Que de la dernière merveille Qu'a produite le grand Corneille, Qui selon le commun récit, A plus de beautés que son Cid, A plus de forces et de grâces Que Pompée et que les Horaces, A plus de charmes que n'en a Son inimitable Cinna, Que l'Œdipe, ni Rodogune Dont la gloire est si peu commune, Ni mêmement qu'Héraclius: Savoir le grand Sertorius Qu'au Marais du Temple l'on joue. . . . . . . . . . . . . . . . . . Les comédiens du Marais, Poussés de leur propre intérêt, Et qui dans des choses pareilles Ne font leur métier qu'à merveilles, S'efforcent à si bien jouer Qu'on ne les en peut trop louer; Et pour ne pas paroître chiches, On leur voit des habits si riches, Si brillants de loin et de près, Et pour le sujet faits exprès, Que chaque spectateur proteste Qu'on ne peut rien voir de plus leste.
Loret se montre en général très-favorable à Corneille; mais il n'a exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort admirée. La foule ne s'attachait qu'à l'intérêt de certaines situations; mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l'exactitude avec laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être le moins connues. «M. de Turenne, dit l'auteur du Parnasse françois[447], s'étant un jour trouvé à une représentation de Sertorius, il s'écria à deux ou trois endroits de la pièce: «Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»--«Ce conte est ridicule, objecte Voltaire[448]; Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les détails de cet art.» Sans aucun doute; mais ce qui est remarquable et ce qui frappait Turenne, c'est la justesse des expressions, c'est l'adresse avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession. Jamais il n'y a manqué, et dans notre Lexique nous aurons plus d'une fois à insister sur ce point.
Jusqu'ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur Sertorius en nous contentant de les classer suivant leurs dates; mais avant d'aller plus loin nous devons faire remarquer une difficulté qui nous a tout d'abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertorius, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon tour à l'Hôtel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la reine Viriate, à qui j'ai tant d'obligation, le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre.» Certes ce passage prouve bien que Sertorius avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des Œillets. Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec la relation si explicite de Loret? J'avoue que je l'ignore, car prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres, serait peut-être bien hasardé: non-seulement les historiens de la scène française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre prouve qu'ils pensaient que jusqu'alors elle n'avait été représentée qu'au Marais: «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression. Sertorius ayant été imprimé sur la fin de l'année 1662, Molière le fit représenter sur son théâtre au mois d'avril de l'année suivante[449].»
En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l'Impromptu de Versailles, qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans Sertorius[450]:
L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur, etc.;
mais rien dans le dialogue n'indique la nature des défauts qu'il lui reproche. Ce personnage est un de ceux que Baron, le célèbre élève de Molière, remplit plus tard avec distinction[451].
Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs brillantes qualités. A la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans le rôle de Sertorius[452]; et celui de Viriate, après avoir été le triomphe de Mlle Clairon, fut encore joué avec succès par Mme Vestris[453].
L'édition originale de Sertorius forme un volume in-12, dont voici la description bibliographique: SERTORIVS, TRAGEDIE. Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne, M.DC.LXII, 6 feuillets et 82 pages. Le privilége est du 16 mai, l'Achevé d'imprimer du 8 juillet 1662.
Sertorius fut critiqué de la manière la plus injuste par d'Aubignac, dans une Dissertation dont nous aurons à parler un peu plus longuement à propos de Sophonisbe, car c'est à l'occasion de cette dernière pièce qu'elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d'Aubignac par d'autres invectives; et ce n'est qu'à grand'peine que nous avons recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent notre texte.
[446] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 96.
[447] Titon du Tillet, article CORNEILLE.
[448] Remarque sur le vers 800.
[449] Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 105.
[450] Acte III, scène I, vers 759 et suivants.
[451] Lemazurier, Galerie historique, tome I, p. 86.
[452] Ibidem, tome I, p. 272.
[453] Ibidem, tome I, p. 350.
AU LECTEUR[454].
Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature: vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions[455], ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché[456]. L'une a vécu de ce temps-là; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla par le mariage d'Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol, évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie[457], que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avoient outragée: cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que celui de Viriatus[458], dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le[459] combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite[460]; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.
Il fut défait par le consul Q. Servilius[461], et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle, et qu'il faut rétablir ainsi:
Et de Servilius l'astre prédominant[462].
Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort[463] six ans avant Sertorius; mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et pourvu qu'il n'y aye point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature[464]: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avoit l'impudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y osbtinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu'il avoit fait revivre dans Rome, n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son[465] Aristie, avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie[466].
Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont ce chef[467] du parti contraire est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence, que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée[468] autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre[469], quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera[470] pourront mériter cette grâce.
[454] Le titre «AU LECTEUR» n'est que dans l'édition de 1662.--A partir de Sertorius, Corneille n'a plus composé d'examens. Voyez au tome I la fin de la note 1 de la p. 137. Dans l'avant-dernière phrase de cette note, il faut substituer Sertorius à Othon. Ce qui nous a induit en erreur, c'est que Thomas Corneille, qui a compris Sertorius et Sophonisbe dans le tome IV de l'édition de 1692, a donné le titre d'Examens aux avertissements de ces deux pièces; c'est seulement à partir du tome V, qui commence par Othon, qu'il a placé, au lieu d'examens à la fin des pièces, des avertissements, avec le titre de Préfaces ou d'avis Au lecteur, en tête de chacune[454-a]; mais dans les recueils de 1668 et de 1682, où le tome IVe et dernier commence par Sertorius, c'est dès cette pièce que les avis Au lecteur remplacent les examens en tête du volume, avec le titre courant de PRÉFACES. Ces avis manquent dans le recueil de 1666, qui complète, comme supplément, celui de 1664. Le tome IV de 1668 donne après la feuille de titre l'explication que voici:
LE LIBRAIRE AU LECTEUR. «Je n'ai pu tirer de l'auteur pour ce quatrième volume un discours pareil à ceux qu'il a mis au devant des trois qui l'ont précédé, ni sa critique sur les pièces qui le composent; mais il m'a promis l'un et l'autre quand ce volume sera complet et qu'il en aura huit comme les précédents[454-b]. En attendant l'effet de cette promesse, je vous donne ici les Préfaces dont il a accompagné chacune de celles-ci, quand il les a fait imprimer.»
[454-a] Tite et Bérénice n'a ni préface ni avis Au lecteur, mais est seulement précédé de deux extraits latins. Les avertissements des deux pièces suivantes (Pulchérie et Suréna) ne sont pas, dans l'impression de 1682, au commencement du volume, mais, comme dans celle de 1692, en tête de chacune de ces tragédies.
[454-b] Le dernier volume de 1682 contient les huit pièces annoncées, mais Corneille n'a pas pour cela tenu sa promesse; il n'y a mis ni discours ni examens, non plus que dans celui de 1668, qui finit à Attila et ne se compose par conséquent que de cinq tragédies.
[455] VAR. (édit. de 1662 et de 1668): ni emportements de passion.
[456] Dans l'édition de 1692: «auxquelles je me suis attaché.»
[457] Voyez Plutarque dans la Vie de Pompée, chapitres IV et IX, et dans la Vie de Sylla, chapitre XXXIII. Pompée répudia la première de ses cinq femmes[457-a], Antistia (c'est là son vrai nom), quatre ans après l'avoir épousée.--Au sujet des deux noms Antistie et Aristie, Corneille s'exprime ainsi dans la lettre à l'abbé de Pure, que nous avons citée plus haut (voyez la Notice, p. 353): «Je vous ai déjà parlé de l'une qui étoit femme de Pompée. Sylla le força de la répudier pour épouser Emilia, fille de sa femme et d'Émilius Scaurus, son premier mari. Plutarque et Appian la nomment Antistie, fille du préteur Antistius. Un évêque espagnol, nommé Joannes Gerundensis, la nomme Aristie, et son père Aristius[457-b]. Je ne doute pas qu'il ne se méprenne; mais à cause que le mot est plus doux, je m'en suis servi, et vous en demande votre avis et celui de vos savants amis. Aristie a plus de douceur, mais il sent plus le roman; Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire et a plus de majesté.»
[457-a] Au tome IV, dans la note 1 de la p. 61, on a imprimé par erreur: «sa seconde femme (il faut lire: sa quatrième femme), Julie, fille de César.»
[457-b] On lit dans l'ouvrage intitulé Joannis episcopi Gerundensis Paralipomenon Hispaniæ libri decem, et dédié à Ferdinand et à Isabelle (Fernando et Elisabæ) de Castille: «Aristiam, Aristii filiam, accepit uxorem.» (Rerum hispanicarum scriptores.... ex bibliotheca Roberti Beli, 1579, tome I, p. 98.)
[458] Dans l'édition de 1692: «que de celui de Viriatus.»
[459] Au lieu de le, l'édition de 1682 donne seule les, qui est évidemment une faute d'impression.
[460] La mort de Viriate (Viriathe) est de l'an 140 avant Jésus-Christ; celle de Sertorius de l'an 72.
[461] Quintus Servilius Cæpio, qui fut consul avec Lælius, l'an 140 avant Jésus-Christ.
[462] Ce vers est ainsi conçu dans l'édition de 1662:
Et du consul Brutus l'astre prédominant (acte II, scène I, vers 439);
et malgré l'indication si précise de Corneille dans cette préface, l'impression de 1668 est la seule de toutes les éditions publiées de son vivant où l'on ait introduit le changement qu'il marque ici. Les recueils de 1666, 1682, et même celui de 1692, ont conservé la leçon fautive. Voltaire a adopté la bonne: «Et de Servilius, etc.»
[463] L'an 78 avant Jésus-Christ.
[464] Voyez ci-après, acte V, scène II.
[465] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a omis son, et donne: «pour Aristie.»
[466] Voici ce que Corneille dit à ce sujet dans sa lettre à l'abbé de Pure que nous avons déjà citée deux fois (p. 353, et p. 358, note 2): «J'ai plus besoin de grâce pour Sylla qui mourut et se démit de sa puissance avant la mort de Sertorius; mais sa vie est d'un tel ornement à mon ouvrage pour justifier les armes de Sertorius, que je ne puis m'empêcher de la ressusciter. Mon auteur moderne, Joannes Gerundensis, le fait vivre après Sertorius[466-a]; mais il se trompe aussi bien qu'au nom d'Aristie. Je ne demande point votre avis sur ce dernier point; car quand ce seroit une faute, je me la pardonne.»
[466-a] Voyez les pages 102 et 103 du Recueil cité plus haut (p. 358, note b).
[467] Dans l'édition de 1692: «le chef.»
[468] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent estimé, sans accord, comme s'il y avait: «ont estimé être autant, valoir autant qu'une pièce entière.»
[469] Nous ne trouvons rien dans la Poétique qui réponde bien exactement à ce qui est dit en cet endroit. Corneille a-t-il peut-être en vue la fin du chapitre XXIV, où la pensée d'Aristote a, sinon un rapport bien frappant, au moins quelque analogie avec l'idée exprimée ici? Le passage du chapitre XV que nous avons cité plus haut, p. 127, note 3, a un sens différent et beaucoup plus restreint.
[470] Thomas Corneille et Voltaire (1764) ont remplacé «en tirera» par «en retirera.»
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SERTORIUS.
ÉDITION SÉPARÉE.
1662 in-12.
RECUEILS.
1666 in-8º[471]; 1668 in-12; 1662 in-12.
[471] Les recueils de 1663 in-fol. et de 1664 in-8º finissent à la Toison d'or; celui de 1666 a été publié comme supplément à ce dernier. Il contient Sertorius, Sophonisbe et Othon.
ACTEURS.
SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne. PERPENNA, lieutenant de Sertorius. AUFIDE[472], tribun de l'armée de Sertorius. POMPÉE, général du parti de Sylla. ARISTIE, femme de Pompée. VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal. THAMIRE, dame d'honneur de Viriate. CELSUS, tribun du parti de Pompée. ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.
La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayud[473].
[472] Outre Sertorius, Perpenna et Pompée, Corneille a emprunté à l'histoire le nom d'Aufide (Aufidius), qui est mentionné par Plutarque, au chapitre XXVI de la Vie de Sertorius, parmi les complices de Perpenna. Nous avons vu plus haut (p. 358 et note 2) que le vrai nom de la première femme de Pompée était Antistie. Pour Viriate, voyez ci-dessus, p. 359.
[473] Ce nom est imprimé ainsi dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). Cette faute était, à ce qu'il paraît, assez commune, car, dans son Grand Dictionnaire géographique (1726), Bruzen de la Martinière dit à l'article CALATAIUD: «C'est ainsi qu'il faut écrire, et non pas comme font quelques-uns qui en transposant les lettres disent Catalaiud.» Nous ne savons d'après quelle autorité Corneille a identifié Calatayud avec Nertobrige; on pense communément que Calatayud (à quatorze lieues de Saragosse) répond à la Bilbilis des anciens, ou du moins se trouve à un mille des ruines de cette antique cité; et c'est, selon les uns Almuña, selon d'autres Ricla, qui occupe l'emplacement de Nertobrige.--De Visé répond aux objections faites par d'Aubignac au sujet du lieu de la scène: «A cause que tous les personnages de cette tragédie ont de grands intérêts, vous ne voulez pas qu'elle se puisse toute passer dans un même lieu; et néanmoins il est vrai qu'elle s'y peut passer, et se passe en effet toute entière dans le cabinet de Viriate; et je vous apprends, si vous ne le savez pas, que ce que l'on appelle cabinets chez les grands, sont des antichambres, où plusieurs personnes se peuvent, en divers endroits, entretenir ensemble de leurs affaires les plus secrètes.» (Défense du Sertorius de M. de Corneille, dans le Recueil de dissertations.... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 332.)
SERTORIUS. TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
PERPENNA, AUFIDE.
PERPENNA.
D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire? L'horreur que malgré moi me fait la trahison Contre tout mon espoir révolte ma raison; Et de cette grandeur sur le crime fondée, 5 Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée, L'image toute affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l'ambition qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; 10 En vain pour me soumettre à ses lâches efforts, Mon âme a secoué le joug de cent remords: Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée, Reprend de ces remords la chaîne mal brisée; Et de Sertorius le surprenant bonheur 15 Arrête une main prête à lui percer le cœur.
AUFIDE.
Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? 20 Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime; Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner, L'innocence timide est seule à dédaigner? L'honneur et la vertu sont des noms ridicules: 25 Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais....
PERPENNA.
Sylla ni Marius N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus: Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie; 30 Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions; Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres: Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti 35 Qu'aucun versât le sang de son propre parti; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.
AUFIDE.
Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? 40 Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre: Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras[474]. C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme; Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.
PERPENNA.
Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. Du moins la liberté respire encore ici: De notre république à Rome anéantie, On y voit refleurir la plus noble partie; 50 Et cet asile ouvert aux illustres proscrits, Réunit du sénat le précieux débris[475]. Par lui Sertorius gouverne ces provinces, Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes, Maintient de nos Romains le reste indépendant; 55 Mais comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne....
AUFIDE.
Ah! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur[476]: 60 Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne[477], Lors....
PERPENNA.
N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devoit m'appartenir. Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse; 65 Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse: Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; 70 Et pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux. L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion 75 Qui tyrannise encor plus que l'ambition: J'adore Viriate; et cette grande reine, Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourroit par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. 80 Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée, Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, 85 Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense, Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme, Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; 90 Et s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes desirs contents; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, Qui formé par nos soins, instruit de notre main, 95 Sous notre discipline est devenu romain.
AUFIDE.
Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, Les intérêts d'amour entrent-ils en balance? Et si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous? 100
PERPENNA.
Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui? Et pour venger sa trame indignement coupée, 105 N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?
AUFIDE.
C'est trop craindre, et trop tard: c'est dans votre festin[478] Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne. 110 L'occasion nous rit dans un si grand dessein; Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain: Si vous rompez le coup, prévenez les indices[479]; Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu'il faut craindre: il en est parmi nous 115 Qui pourroient bien avoir même remords que vous[480]; Et si vous différez.... Mais le tyran arrive. Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive; Et je prierai les dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien. 120
SCÈNE II.
SERTORIUS, PERPENNA.
SERTORIUS.
Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre: Il veut sur nos débats conférer avec moi, Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.
PERPENNA.
La parole suffit entre les grands courages; 125 D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages: Je n'en suis point surpris; mais ce qui me surprend, C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand[481], Pour faire encore au vôtre entière déférence, Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. 130 C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.
SERTORIUS.
S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne, Où nous forçons les siens de quitter la campagne, Et de se retrancher dans l'empire douteux 135 Que lui souffre à regret une province ou deux, Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève, Sitôt que le printemps aura fini la trêve. C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens; 140 C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance: Attendez tout aussi de ma reconnoissance. Je reviens à Pompée, et pense deviner Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener. Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre, Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre, Il voudroit qu'un accord avantageux ou non L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom; Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte, De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, 150 Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.
PERPENNA.
J'aurois cru qu'Aristie ici réfugiée, Que forcé par ce maître il a répudiée[482], Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux 155 Sous une autre couleur lui faire ses adieux; Car de son cher tyran l'injustice fut telle, Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.
SERTORIUS.
Cela peut être encor: ils s'aimoient chèrement[483]; Mais il pourroit ici trouver du changement. 160 L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie, Que sa première flamme en haine convertie, Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance 165 De ce que Rome encore a de gens d'importance, Dont les uns ses parents, les autres ses amis, Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre. Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre: 170 Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.
PERPENNA.
Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment, A moins d'une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie? Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, 175 Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.
SERTORIUS.
Il faut donc Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense. J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer; 180 Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire, La reine Viriate à mon hymen aspire: Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l'union, Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées 185 De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance 190 Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets: Non qu'elle me l'ai dit, ou quelque autre pour elle; Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle; Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, 195 Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux. Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. 200 Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable; Et sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourroit nous affoiblir. Voilà ce qui retient mon esprit en balance. 205 Je n'ai pour Aristie aucune répugnance; Et la Reine à tel point n'asservit pas mon cœur, Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.
PERPENNA.
Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée, Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée. 210 Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir; Mais que sert la colère où manque le pouvoir? Malgré sa jalousie et ses vaines menaces, N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places? Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, 215 Ont-ils dans votre armée aucun commandement? Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages N'avez-vous pas les fils dans Osca[484] pour otages? Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, 220 Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres. Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser...?
SERTORIUS.
Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser? Je vois ce qu'on m'a dit: vous aimez Viriate; 225 Et votre amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus; Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus. Parlez: je vous dois tant, que ma reconnoissance Ne peut être sans honte un moment en balance. 230
PERPENNA.
L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, Que j'ose....
SERTORIUS.
C'est assez: je parlerai pour vous.
PERPENNA.
Ah! Seigneur, c'en est trop; et....
SERTORIUS.
Point de repartie: Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie; Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour 235 La Reine se résolve à payer votre amour; Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, Et fuirois à ce prix cette illustre Romaine. La voici: laissez-moi ménager son esprit; Et voyez cependant de quel air on m'écrit. 240
SCÈNE III.
SERTORIUS, ARISTIE.
ARISTIE.
Ne vous offensez pas si dans mon infortune Ma foiblesse me force à vous être importune: Non pas pour mon hymen: les suites d'un tel choix Méritent qu'on y pense un peu plus d'une fois; Mais vous pouvez, Seigneur, joindre à mes espérances 245 Contre un péril nouveau nouvelles assurances. J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux, Vient jusque dans ces murs conférer avec vous. L'ordre de son tyran et sa flamme inquiète Me pourront envier l'honneur de ma retraite: 250 L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat; Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d'État[485]. Je vous demande donc sûreté tout entière Contre la violence et contre la prière, Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir 255 De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.
SERTORIUS.
Il en a lieu, Madame: un si rare mérite Semble croître de prix quand par force on le quitte; Mais vous avez ici sûreté contre tous, Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous, Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre, Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre. On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé, Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.
ARISTIE.
L'ingrat, par son divorce en faveur d'Émilie, 265 M'a livrée aux mépris[486] de toute l'Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé; Mais s'il se dédisoit d'un outrage forcé, S'il chassoit Émilie et me rendoit ma place, J'aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce; 270 Et tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.
SERTORIUS.
En vain donc je me flatte; en vain j'ose, Madame, Promettre à mon esprit quelque part en votre âme: Pompée en est encor l'unique souverain. 275 Tous vos ressentiments n'offrent que votre main; Et quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.
ARISTIE.
Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir, Et si mon hyménée enfle votre pouvoir? 280 Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse[487] D'exiger de ce cœur des marques de tendresse, Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons, Seigneur, laissons pour les petites âmes 285 Ce commerce rampant de soupirs et de flammes; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir. Unissons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la République: 290 L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends; Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose, Le rebut de Pompée est encor quelque chose; Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains 295 Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.
SERTORIUS.
Ce nom ne m'est pas dû, je suis....
ARISTIE.
Ce que vous faites Montre à tout l'univers, Seigneur, ce que vous êtes; Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous, Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous: 300 Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre[488]; Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi, L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime, 305 Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. Mais, Seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude: Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude; 310 Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu, Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu. Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.
SERTORIUS.
Mais, Madame, après tout, que puis-je vous répondre? De quoi vous assurer, si vous-même parlez 315 Sans être sûre encor de ce que vous voulez? De votre illustre hymen je sais les avantages; J'adore les grands noms que j'en ai pour otages, Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, Auroit bientôt jeté la tyrannie à bas; 320 Mais cette attente aussi pourroit se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien Que pour me tout promettre et ne me donner rien.
ARISTIE.
Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, 325 Je vous dirois, Seigneur: «Prenez, je vous la donne; Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard.» Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part, Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, Souffrez que je vous die[489], afin que je m'explique, 330 Que quand j'aurois pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas. Si je réduis Pompée à chasser Émilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie? Ira-t-il se livrer à son juste courroux? 335 Non, non: si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance[490] Que mille vrais Romains prendront votre défense; Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux, Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux; 340 Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. 345 Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme[491], Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme; 350 Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur, Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur: Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes, Et nous t'accablerons sous[492] nos communes haines. J'abuse trop, Seigneur, d'un précieux loisir; 355 Voilà vos intérêts: c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser: surtout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux; 360 Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range En captive de guerre, au péril d'un échange, Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, Et que....
SERTORIUS.
Vous le verrez, et saurez sa pensée. 365
ARISTIE.
Adieu, Seigneur: j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.
SERTORIUS.
Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir[493]. Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique. Que c'est un sort cruel d'aimer par politique! 370 Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs!
FIN DU PREMIER ACTE.
[474] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXV.
[475] Voyez ci-après, p. 401, note 520.
[476] Var. Qui rompt votre fortune et nous ravit l'honneur. (1662)
[477] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XV.
[478] Var. C'est trop craindre, et trop tard: ce soir, dans le festin, Vous avez donné l'heure à trancher son destin. (1662 et 66)
[479] Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXVI.
[480] Var. Qui pourroient bien avoir mêmes remords que vous. (1662)--Voltaire a adopté cette leçon; il donne mêmes au pluriel.
[481] Ce fut Sylla qui le premier salua Pompée du nom de Magnus (grand); mais Pompée ne le prit officiellement qu'à partir de la guerre contre Sertorius: voyez Plutarque, Vie de Pompée, chapitre XIII, et Vie de Sertorius, chapitre XVIII. Au reste, le surnom de Magnus, qu'adoptèrent les Pompeii, appartenait aussi à d'autres familles romaines, aux Fonteii, aux Postumii, etc.
[482] Voyez plus haut, p. 358, note 457.
[483] Pauline dit dans Polyeucte, en parlant de Sévère (acte I, scène IV, vers 323):
Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.
[484] Ville de l'Espagne tarraconaise, aujourd'hui Husca, dans l'Aragon. Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XIV. Il paraît bien probable que Sertorius fut tué à Osca, plutôt qu'à Nertobridge, où Corneille place la scène de sa pièce et du meurtre.
[485] Var. Et tous les deux contre elle ont leur raison d'État. (1662 et 66)
[486] Voltaire a mis le singulier: «au mépris.»
[487] On lit dans Œdipe (acte II, scène IV, vers 676):
Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse.
[488] Var. Vous êtes chef de l'un, il est sujet dans l'autre. (1666)
[489] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé die par dise.
[490] Var. Ainsi par mon hymen vous aurez assurance. (1662)
[491] Voyez plus haut, p. 358.
[492] L'édition de 1682, par erreur évidemment, donne sur, au lieu de sous.
[493] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a placé l'indication: Seul.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
VIRIATE, THAMIRE.
VIRIATE.
Thamire, il faut parler, l'occasion nous presse: Rome jusqu'en ces murs m'envoie une maîtresse; Et l'exil d'Aristie, enveloppé d'ennuis, 375 Est prêt à l'emporter sur tout ce que je suis. En vain de mes regards l'ingénieux langage Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage; En vain par le mépris des vœux de tous nos rois J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix: 380 Le seul pour qui je tâche à le rendre visible, Ou n'ose en rien connoître, ou demeure insensible, Et laisse à ma pudeur des sentiments confus, Que l'amour-propre obstine à douter du refus. Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire, 385 A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire; Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui? Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui? Sertorius, lui seul digne de Viriate, Mérite que pour lui tout mon amour éclate. 390 Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein De m'affermir au trône en lui donnant la main: Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse, Moi qui connois ton zèle à servir ta princesse.
THAMIRE.
Madame, en ce héros tout est illustre et grand; 395 Mais à parler sans fard, votre amour me surprend. Il est assez nouveau qu'un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens. 400
VIRIATE.
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte: Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre 405 Qui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui ces cheveux tous couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge: 410 Le mérite a toujours des charmes éclatants; Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.
THAMIRE.
Mais, Madame, nos rois, dont l'amour vous irrite, N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux 415 N'ait signalé son nom par des exploits fameux? Celui des Turdétans, celui des Celtibères[494], Soutiendroient-ils si mal le sceptre de vos pères?
VIRIATE.
Contre des rois comme eux j'aimerois leur soutien; Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien. Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome: Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang en faveur de ces lieux Balance les destins et partage les Dieux. Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces, 425 Et de son amitié faire honneur à leurs princes, Sous un si haut appui nos rois humiliés N'ont été que sujets sous le nom d'alliés; Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude. 430 Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis, Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Brisé contre l'écueil d'une seule victoire[495]? Le grand Viriatus[496], de qui je tiens le jour, 435 D'un sort plus favorable eut un pareil retour. Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles, Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, Et de Servilius l'astre prédominant[497] Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. 440 Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, Et laissoit sa couronne à jamais asservie, Si pour briser les fers de son peuple captif, Rome n'eût envoyé ce noble fugitif. Depuis que son courage à nos destins préside, 445 Un bonheur si constant de nos armes décide, Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats, Et leur laissent à peine, au bout de dix années[498], Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. 450 Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, Du plus heureux sans cesse auroient rompu les coups; Jamais ils n'auroient pu choisir entre eux un maître.
THAMIRE.
Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?
VIRIATE.
Il n'en prend pas le titre, et les traite d'égal; 455 Mais, Thamire, après tout, il est leur général: Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent; Et tous ces rois de nom en effet obéissent, Tandis que de leur rang l'inutile fierté S'applaudit d'une vaine et fausse égalité. 460
THAMIRE.
Je n'ose vous rien dire après cet avantage, Et voudrois comme vous faire grâce à son âge; Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans, A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps, Et sa mort....
VIRIATE.
Jouissons, en dépit de l'envie, 465 Des restes glorieux de son illustre vie: Sa mort me laissera pour ma protection La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom. Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie Ne redoutera point de puissance ennemie: 470 Ils feront plus pour moi que ne feroient cent rois. Mais nous en parlerons encor quelque autre fois: Je l'aperçois qui vient.
SCÈNE II.
SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.
SERTORIUS.
Que direz-vous, Madame, Du dessein téméraire où s'échappe mon âme? N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur, 475 Que demander à voir le fond de votre cœur?
VIRIATE.
Il est si peu fermé, que chacun y peut lire, Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire: Pour voir ce qui s'y passe, il ne faut que des yeux.
SERTORIUS.
J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux. 480 Tous vos rois à l'envi briguent votre hyménée, Et comme vos bontés font notre destinée, Par ces mêmes bontés j'ose vous conjurer, En faisant ce grand choix, de nous considérer. Si vous prenez un prince inconstant, infidèle, 485 Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle, Jugez en quel état nous nous verrons réduits, Si je pourrai longtemps encor ce que je puis, Si mon bras....
VIRIATE.
Vous formez des craintes que j'admire. J'ai mis tous mes États si bien sous votre empire, 490 Que quand il me plaira faire choix d'un époux, Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous. Mais pour vous mieux ôter cette frivole crainte, Choisissez-le vous-même, et parlez-moi sans feinte: Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon? 495 A qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom?
SERTORIUS.
Je voudrois faire un choix qui pût aussi vous plaire; Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire, Il semble que pour tous sans aucun intérêt....
VIRIATE.
C'est peut-être, Seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît, Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine S'efface au seul aspect de la grandeur romaine.
SERTORIUS.
Si donc je vous offrois pour époux un Romain...?
VIRIATE.
Pourrois-je refuser un don de votre main?
SERTORIUS.
J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme 505 Digne d'être avoué de l'ancienne Rome. Il en a la naissance, il en a le grand cœur, Il est couvert de gloire, il est plein de valeur; De toute votre Espagne il a gagné l'estime, Libéral, intrépide, affable, magnanime, 510 Enfin c'est Perpenna sur qui vous emportez....
VIRIATE.
J'attendois votre nom après ces qualités[499]: Les éloges brillants que vous daignez y joindre[500] Ne me permettoient pas d'espérer rien de moindre; Mais certes le détour est un peu surprenant. 515 Vous donnez une reine à votre lieutenant! Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses, A vos derniers tribuns il faudra des princesses.
SERTORIUS.
Madame....
VIRIATE.
Parlons net sur ce choix d'un époux. Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous? C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles; Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles; Et je veux bien, Seigneur, qu'on sache désormais Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais. Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende: 525 Je veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande; Et ne trouverois pas vos rois à dédaigner[501], N'étoit qu'ils savent mieux obéir que régner. Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, Leur foiblesse du moins en conserve le titre: 530 Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous En préfère le moindre à tout autre qu'à vous; Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance, Il me faudroit un roi de titre et de puissance; Mais comme il n'en est plus, je pense m'en devoir[502] 535 Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir.
SERTORIUS.
J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rendre Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre. A de moindres pensers son orgueil abaissé Ne soutiendroit pas bien ce qu'ils vous ont laissé. 540 Mais puisque pour remplir la dignité royale Votre haute naissance en demande une égale, Perpenna parmi nous est le seul dont le sang Ne mêleroit point d'ombre à la splendeur du rang: Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie[503]. 545
Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie, Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux. Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure; Je ne veux que le nom de votre créature: 550 Un si glorieux titre a de quoi me ravir; Il m'a fait triompher en voulant vous servir; Et malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître....
VIRIATE.
Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, Ou m'apprenez du moins, Seigneur, par quelle loi 555 Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. Accordez le respect que mon trône vous donne Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user, C'en est un qu'aucun art ne sauroit déguiser. 560 Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure: Puisque vous le voulez, soyez ma créature; Et me laissant en reine ordonner de vos vœux, Portez-les jusqu'à moi, parce que je le veux. Pour votre Perpenna, que sa haute naissance 565 N'affranchit point encor de votre obéissance, Fût-il du sang des Dieux aussi bien que des rois, Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. Rome n'attache point le grade[504] à la noblesse. Votre grand Marius naquit dans la bassesse; 570 Et c'est pourtant le seul que le peuple romain Ait jusques à sept fois choisi pour souverain[505]. Ainsi pour estimer chacun à sa manière, Au sang d'un Espagnol je ferois grâce entière; Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang, Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang. Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine, Regardez-moi, Seigneur, comme dame romaine: Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné Ne perd rien de son prix sur un front couronné. 580 Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes, Je pense bien valoir une de mes sujettes; Et si quelque Romaine a causé vos refus, Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus. Peut-être la pitié d'une illustre misère.... 585
SERTORIUS.
Je vous entends, Madame, et pour ne vous rien taire, J'avouerai qu'Aristie....
VIRIATE.
Elle nous a tout dit: Je sais ce qu'elle espère et ce qu'on vous écrit. Sans y perdre de temps, ouvrez votre pensée.
SERTORIUS.
Au seul bien de la cause elle est intéressée; 590 Mais puisque pour ôter l'Espagne à nos tyrans, Nous prenons, vous et moi, des chemins différents, De grâce, examinez le commun avantage, Et jugez ce que doit un généreux courage. Je trahirois, Madame, et vous et vos États, 595 De voir un tel secours, et ne l'accepter pas; Mais ce même secours deviendroit notre perte S'il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte, Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains. 600 Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie. Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux; Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous. Voyez ce qu'il a fait: je lui dois tant, Madame, 605 Qu'une juste prière en faveur de sa flamme....
VIRIATE.
Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien? Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien? Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part en vos conquêtes? 610 Ne vous ai-je servi que pour servir toujours, Et m'assurer des fers par mon propre secours? Ne vous y trompez pas: si Perpenna m'épouse, Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, Et le rendrai moi-même assez entreprenant 615 Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. Je vous avouerai plus: à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. 620 Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes[506]; Mais ce que je propose en est le seul moyen; Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen, S'il vous a secouru contre la tyrannie, 625 Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie. Les malheurs du parti l'accabloient à tel point, Qu'il se voyoit perdu, s'il ne vous eût pas joint; Et même, si j'en veux croire la renommée, Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. 630 Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit; Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire? Encore une campagne, et nos seuls escadrons 635 Aux aigles de Sylla font repasser les monts. Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire! Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux; Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous....
SERTORIUS.
L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces; Le plus heureux destin surprend par les divorces[507]: Du trop de confiance il aime à se venger; Et dans ce grand dessein rien n'est à négliger. Devons-nous exposer à tant d'incertitude 645 L'esclavage de Rome et notre servitude, De peur de partager avec d'autres Romains Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains? Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde, Si nous faisons sans eux la liberté du monde; 650 Mais si quelque malheur suit tant d'heureux combats, Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas! D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime, Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadème, Qu'il peut ici beaucoup, qu'il s'est vu de tout temps 655 Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents, Que piqué du mépris, il osera peut-être....
VIRIATE.
Tranchez le mot, Seigneur: je vous ai fait mon maître. Et je dois obéir malgré mon sentiment; C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement. 660 Faites, faites entrer ce héros d'importance, Que je fasse un essai de mon obéissance; Et si vous le craignez, craignez autant du moins Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.
SERTORIUS.
Madame, croiriez-vous....
VIRIATE.
Ce mot vous doit suffire. 665 J'entends ce qu'on me dit, et ce qu'on me veut dire. Allez, faites-lui place, et ne présumez pas....
SERTORIUS.
Je parle pour un autre, et toutefois, hélas! Si vous saviez....
VIRIATE.
Seigneur, que faut-il que je sache? Et quel est le secret que ce soupir me cache? 670
SERTORIUS.
Ce soupir redoublé....
VIRIATE.
N'achevez point; allez: Je vous obéirai plus que vous ne voulez.
SCÈNE III.
VIRIATE, THAMIRE.
THAMIRE.
Sa dureté m'étonne, et je ne puis, Madame....
VIRIATE.
L'apparence t'abuse: il m'aime au fond de l'âme.
THAMIRE.
Quoi? quand pour un rival il s'obstine au refus.... 675
VIRIATE.
Il veut que je l'amuse, et ne veut rien de plus.
THAMIRE.
Vous avez des clartés que mon insuffisance....
VIRIATE.
Parlons à ce rival: le voilà qui s'avance.
SCÈNE IV.
VIRIATE, PERPENNA, AUFIDE, THAMIRE.
VIRIATE.
Vous m'aimez, Perpenna; Sertorius le dit: Je crois sur sa parole, et lui dois tout crédit. 680 Je sais donc votre amour; mais tirez-moi de peine: Par où prétendez-vous mériter une reine? A quel titre lui plaire, et par quel charme un jour Obliger sa couronne à payer votre amour?
PERPENNA.
Par de sincères vœux, par d'assidus services, 685 Par de profonds respects, par d'humbles sacrifices; Et si quelques effets peuvent justifier....
VIRIATE.
Eh bien! qu'êtes-vous prêt de lui sacrifier?
PERPENNA.
Tous mes soins, tout mon sang, mon courage, ma vie.
VIRIATE.
Pourriez-vous la servir dans une jalousie? 690
PERPENNA.
Ah! Madame....
VIRIATE.
A ce mot en vain le cœur vous bat: Elle n'est pas d'amour, elle n'est que d'État. J'ai de l'ambition, et mon orgueil de reine Ne peut voir sans chagrin une autre souveraine, Qui sur mon propre trône à mes yeux s'élevant, 695 Jusque dans mes États prenne le pas devant[508]. Sertorius y règne, et dans tout notre empire Il dispense des lois où j'ai voulu souscrire: Je ne m'en repens point, il en a bien usé; Je rends grâces au ciel qui l'a favorisé. 700 Mais pour vous dire enfin de quoi je suis jalouse, Quel rang puis-je garder auprès de son épouse? Aristie y prétend, et l'offre qu'elle fait, Ou que l'on fait pour elle, en assure l'effet. Délivrez nos climats de cette vagabonde, 705 Qui vient par son exil troubler un autre monde; Et forcez-la sans bruit d'honorer d'autres lieux De cet illustre objet qui me blesse les yeux. Assez d'autres États lui prêteront asile.
PERPENNA.
Quoi que vous m'ordonniez, tout me sera facile; 710 Mais quand Sertorius ne l'épousera pas, Un autre hymen vous met dans le même embarras, Et qu'importe, après tout, d'une autre ou d'Aristie, Si....
VIRIATE.
Rompons, Perpenna, rompons cette partie; Donnons ordre au présent; et quant à l'avenir, 715 Suivant l'occasion nous saurons y fournir. Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Enfin je suis jalouse, et vous en dis les causes. Voulez-vous me servir?
PERPENNA.
Si je le veux? j'y cours, Madame, et meurs déjà d'y consacrer mes jours. 720 Mais pourrai-je espérer que ce foible service Attirera sur moi quelque regard propice, Que le cœur attendri fera suivre?...
VIRIATE.
Arrêtez! Vous porteriez trop loin des veux précipités. Sans doute un tel service aura droit de me plaire; 725 Mais laissez-moi, de grâce, arbitre du salaire: Je ne suis point ingrate, et sais ce que je dois; Et c'est vous dire assez pour la première fois. Adieu.
SCÈNE V.
PERPENNA, AUFIDE.
AUFIDE.
Vous le voyez, Seigeur, comme on vous joue. Tout son cœur est ailleurs; Sertorius l'avoue, 730 Et fait auprès de vous l'officieux rival, Cependant que la Reine[509]....
PERPENNA.
Ah! n'en juge point mal. A lui rendre service elle m'ouvre une voie Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie.
AUFIDE.
Vous ne voyez donc pas que son esprit jaloux 735 Ne cherche à se servir de vous que contre vous, Et que rompant le cours d'une flamme nouvelle, Vous forcez ce rival à retourner vers elle?
PERPENNA.
N'importe, servons-la, méritons son amour: La force et la vengeance agiront à leur tour. 740 Hasardons quelques jours sur l'espoir qui nous flatte, Dussions-nous pour tout fruit ne faire qu'une ingrate.
AUFIDE.
Mais, Seigneur....
PERPENNA.
Épargnons les discours superflus, Songeons à la servir, et ne contestons plus: Cet unique souci tient mon âme occupée. 745 Cependant de nos murs on découvre Pompée; Tu sais qu'on me l'a dit: allons le recevoir, Puisque Sertorius m'impose ce devoir.
FIN DU SECOND ACTE.
[494] Les Turdétans sont un peuple de la Bétique; les Celtibères, un peuple de l'Espagne tarraconaise.
[495] Indibilis, prince des Ilergètes, en Espagne, et son frère Mandonius, furent tour à tour alliés et ennemis des Scipions. Indibilis, dans une dernière révolte, fut tué les armes à la main l'an 205 avant Jésus-Christ.
[496] Voyez l'avis Au lecteur, p. 359.
[497] Var. Et du consul Brutus l'astre prédominant. (1662, 66 et 82)--Voyez ibidem, p. 360, note 462.
[498] Var. Et leur laissent à peine, au bout des dix années. (1662)
[499] «A ce vers le parterre éclate, et sans plus rien considérer on s'écrie partout que cette pièce est admirable. On devoit néanmoins se contenter de dire: «Voilà un bel endroit.» (D'aubignac, Seconde dissertation.... en forme de remarques sur Sertorius. Recueil.... publié par Granet, tome I, p. 263.)
[500] Var. Les éloges brillants que vous daignez y joindre. (1666)
[501] Var. Et ne trouverois pas nos rois à dédaigner. (1662-68)
[502] Var. Et comme il n'en est plus, je pense m'en devoir. (1662 et 66)
[503] Plutarque dit au chapitre XV de la Vie de Sertorius que Perpenna était fier de sa noblesse et de sa richesse. Valère-Maxime, livre III, chapitre IV, 7, nous apprend qu'il n'était pas d'origine romaine; et d'après la forme même de son nom (Perpenna ou Perperna), il paraît assez probable, comme le dit ici Corneille, que sa famille était originaire d'Étrurie.
[504] Les éditions de 1666, de 1668 et de 1682 portent la grade, pour le grade.
[505] Marius fut sept fois consul.
[506] Var. Sous un même étendard puisse unir les Espagnes. (1662 et 66)
[507] Var. Le plus heureux destin surprend par ses divorces. (1662)
[508] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, les deux derniers mots de ce vers sont joints par un trait d'union, comme une sorte de composé: «le pas-devant.» Plus loin, au vers 1700, la première édition seule a le trait d'union; les autres donnent, comme nous, «le pas devant.»
[509] Cet hémistiche est remplacé par le suivant dans l'édition de 1692:
Tandis que Viriate....
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE[510].
SERTORIUS, POMPÉE, SUITE.
SERTORIUS.
Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire; 750 Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir? Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée; Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur 755 Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.
POMPÉE.
Deux raisons; mais, Seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire[511]. L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. 760 Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, 765 Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. 770 Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur; Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages) J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aye emportés, 775 Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites: Les siéges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. 780 Ah! si je vous pouvois rendre à la République. Que je croirois lui faire un présent magnifique! Et que j'irois, Seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvois porter quelque foible espérance 785 D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, Seigneur, ne puis-je rien pour tous?
SERTORIUS.
Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine[512]; 790 Mais avant que d'entrer en ces difficultés, Souffrez que je réponde à vos civilités. Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. La victoire attachée à vos premiers exploits, 795 Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois, Avant la dignité qui permet d'y prétendre[513], Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre. Si dans l'occasion je ménage un peu mieux L'assiette du pays et la faveur des lieux, 800 Si mon expérience en prend quelque avantage, Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge, Le temps y fait beaucoup; et de mes actions S'il vous a plu tirer quelques instructions, Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, 805 Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres; Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi, S'instruiront contre vous, comme vous contre moi. Quand à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai montré l'art d'affoiblir son empire; 810 Et si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète, Et sur les bords du Tibre, une pique à la main[514], 815 Lui demander raison pour le peuple romain.
POMPÉE.
De si hautes leçons, Seigneur, sont difficiles, Et pourroient vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer. 820
SERTORIUS.
Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine: Je vous l'ai déjà dit.
POMPÉE.
Ce discours rebattu Lasseroit une austère et farouche vertu. Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ses obscurités[515].
SERTORIUS.
Je sais qu'on n'aime point de telles vérités; Mais, Seigneur, étant seuls, je parle avec franchise: Bannissant les témoins, vous me l'avez permise; 830 Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'avoit jamais été. Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre? Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encor dû: 835 C'est par lui, c'est par vous que nous l'avons perdu. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves: Ils étoient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves; Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux: 840 Leur misère est le fruit de votre illustre peine; Et vous pensez avoir l'âme toute romaine! Vous avez hérité ce nom de vos aïeux; Mais s'il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux[516].
POMPÉE.
Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique Aux soins de rétablir un jour la République; Mais vous jugez, Seigneur, de l'âme par le bras; Et souvent l'un paroît ce que l'autre n'est pas. Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, 850 Suivant l'occasion ou la nécessité Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté. Le plus juste parti, difficile à connoître, Nous laisse en liberté de nous choisir un maître; Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus. 855 J'ai servi sous Sylla du temps de Marius, Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste. Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur, J'ignore quels projets peut former son bonheur[517]: 860 S'il les pousse trop loin, moi-même je l'en blâme; Je lui prête mon bras sans engager mon âme; Je m'abandonne au cours de sa félicité, Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté; Et c'est ce qui me force à garder une place 865 Qu'usurperoient sans moi l'injustice et l'audace, Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.
SERTORIUS.
Mais cependant, Seigneur, vous servez comme un autre; Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, Et laissons le dedans à pénétrer aux Dieux, Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme; Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui, 875 Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui. Comme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux; Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, 880 Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître[518], Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. La main qui les opprime, et que vous soutenez, Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, 885 Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.
POMPÉE.
Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici? Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise: 890 Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux Dieux. Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général, 895 Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal? Les titres différents ne font rien à la chose: Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose; Et s'il est périlleux de s'en faire haïr, Il ne seroit pas sûr de vous désobéir[519]. 900 Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme vous faites: Jusque-là....
SERTORIUS.
Vous pourriez en douter jusque-là, Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne 905 Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime. 910
POMPÉE.
Et votre empire en est d'autant plus dangereux, Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour 915 A détruire un pouvoir que fait régner l'amour. Ainsi parlent, Seigneur, les âmes soupçonneuses; Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis[520]. 920 Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie? Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens. Il est doux de revoir les murs de la patrie: 925 C'est elle par ma voix, Seigneur, qui vous en prie; C'est Rome....
SERTORIUS.
Le séjour de votre potentat, Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'État? Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles[521] Que ses proscriptions comblent de funérailles: 930 Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau; Mais pour revivre ailleurs dans sa première force[522], Avec les faux Romains elle a fait plein divorce; Et comme autour de moi j'ai tous ces vrais appuis, 935 Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie Qui puisse avec honneur nous donner cette joie. Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas: Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras. 940 Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie, Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie; Et nous épargnerons ces flots de sang romain Que versent tous les ans votre bras et ma main.
POMPÉE.
Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire, 945 N'auroit-il rien pour moi d'une action trop noire? Moi qui commande ailleurs, puis-je servir sous vous?
SERTORIUS.
Du droit de commander je ne suis point jaloux; Je ne l'ai qu'en dépôt, et je vous l'abandonne, Non jusqu'à vous servir de ma seule personne: 950 Je prétends un peu plus; mais dans cette union De votre lieutenant m'envieriez-vous le nom?
POMPÉE.
De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée: Leur nom retient pour eux l'autorité cédée; Ils n'en quittent que l'ombre; et l'on ne sait que c'est De suivre ou d'obéir que suivant qu'il leur plaît[523]. Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre. Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature; Et déjà de lui-même il s'en seroit démis, S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût plus d'ennemis[524]. 960 Mettez les armes bas, je réponds de l'issue: J'en donne ma parole après l'avoir reçue. Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.
SERTORIUS.
Je ne m'éblouis point de cette illusion. Je connois le tyran, j'en vois le stratagème: 965 Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même. Vous qu'à sa défiance il a sacrifié, Jusques à vous forcer d'être son allié....
POMPÉE.
Hélas! ce mot me tue, et je le dis sans feinte, C'est l'unique sujet qu'il m'a donné de plainte. 970 J'aimois mon Aristie, il m'en vient d'arracher; Mon cœur frémit encore à me le reprocher; Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle; Et je vous rends, Seigneur, mille grâces pour elle, A vous, à ce grand cœur dont la compassion 975 Daigne ici l'honorer de sa protection.
SERTORIUS.
Protéger hautement les vertus malheureuses, C'est le moindre devoir des âmes généreuses: Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux.
POMPÉE.
Un époux! Dieux! qu'entends-je? Et qui, Seigneur?
SERTORIUS.
Moi.
POMPÉE.
Vous! Seigneur, toute son âme est à moi dès l'enfance: N'imitez point Sylla par cette violence; Mes maux sont assez grands, sans y joindre celui De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.
SERTORIUS.
Tout est encore à vous[525]. Venez, venez, Madame, 985 Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur votre âme, Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain La force qu'on vous fait pour me donner la main.
POMPÉE.
C'est elle-même, ô ciel!
SERTORIUS.
Je vous laisse avec elle, Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle. 990 Reprenez votre bien, ou ne vous plaignez plus Si j'ose m'enrichir, Seigneur, de vos refus.
SCÈNE II.
POMPÉE, ARISTIE.
POMPÉE.
Me dit-on vrai, Madame, et seroit-il possible....
ARISTIE.
Oui, Seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible: Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tour, Et ma gloire soutient ma haine et mon amour. Mais si de mon amour elle est la souveraine, Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine; Je ne la suis pas même, et je hais quelquefois Et moins que je ne veux et moins que je ne dois. 1000
POMPÉE.
Cette haine a pour moi toute son étendue, Madame, et la pitié ne l'a point suspendue; La générosité n'a pu la modérer.
ARISTIE.
Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être, 1005 Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez-vous encor, Seigneur?
POMPÉE.
Si je vous aime! Demandez si je vis, ou si je suis moi-même: 1010 Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous.
ARISTIE.
Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux; Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire, Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient plus. Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius; Je suis au grand Pompée; et puisqu'il m'aime encore, Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore: Plus de Sertorius. Mais, Seigneur, répondez; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. 1020 Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die, Vous ne me dites point, Seigneur: «Plus d'Émilie.» Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments, Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements; C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle 1025 Ne sauroit plus souffrir que ma haine chancelle: Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius; Il me rend toute à vous[526] par ce muet refus. Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée; Son âme, toute ailleurs, n'en sera point gênée: 1030 Il le verra sans peine, et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.
POMPÉE.
Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage; Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage. Vous, si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas, Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas: Demeurez en état d'être toujours ma femme, Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé: Son règne passera, s'il n'est déjà passé; 1040 Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. Ne vous jetez donc point, Madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas. Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre. 1045
ARISTIE.
Mais quoi? n'êtes-vous pas entre les bras d'un autre[527]?
POMPÉE.
Non: puisqu'il vous en faut confier[528] le secret, Émilie à Sylla n'obéit qu'à regret. Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'attache: Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour, Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour; Et dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée, Tandis que toute entière à son cher Glabrion, 1055 Elle paroît ma femme, et n'en a que le nom[529].
ARISTIE.
Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte: Rendez-le-moi, Seigneur, ce grand nom qu'elle porte. J'aimai votre tendresse et vos empressements; Mais je suis au-dessus de ces attachements; 1060 Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux[530] en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; 1065 Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui, Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui; Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale; Qu'il me relève autant que Sylla me ravale: 1070 Non que je puisse aimer aucun autre que vous; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux: Il m'en faut un illustre, et dont la renommée....[531]
POMPÉE.
Ah! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée. Peut-être touchons-nous au moment désiré 1075 Qui saura réunir ce qu'on a séparé. Ayez plus de courage et moins d'impatience: Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance....
ARISTIE.
J'attendrai de sa mort ou de son repentir Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir? 1080 Et je verrai toujours votre cœur plein de glace, Mon tyran impuni, ma rivale en ma place, Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu, Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?
POMPÉE.
Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, Madame?
ARISTIE.
Suivre en tous lieux, Seigneur, l'exil de votre femme, La ramener chez vous avec vos légions, Et rendre un heureux calme à nos divisions. Que ne pourrez-vous point en tête d'une armée, Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée? 1090 Et quand Sertorius sera joint avec vous, Que pourra le tyran? qu'osera son courroux?
POMPÉE.
Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paroître, Ni secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui; 1095 Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui; Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire. Je sers; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin; 1100 Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment; Et quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome, 1105 Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme; Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non: si vous m'aimez comme j'aime à le croire, Vous saurez accorder votre amour et ma gloire, 1110 Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.
ARISTIE.
Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne, Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne; Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. 1115 Me voulez-vous, Seigneur? ne me voulez-vous pas? Parlez: que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on ma donnée? Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté: Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté.... 1120
POMPÉE.
Je le vois bien, Madame, il faut rompre la trêve, Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir, Que pour vous en instruire, il faut vous conquérir.
ARISTIE.
Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes. 1125
POMPÉE.
La vôtre, à la garder, coûtera bien des têtes[532]. Comme elle fermera la porte à tout accord, Rien ne la peut jamais assurer que ma mort[533]. Oui, j'en jure les Dieux, s'il faut qu'il vous obtienne, Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne; 1130 Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés, Nous vous ferons connoître à quoi vous nous forcez.
ARISTIE.
Je ne suis pas, Seigneur, d'une telle importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance; Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs, 1135 Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs; Ceux de servir Sylla, d'aimer son Émilie, D'imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté, Sauront tourner vos pas de quelque autre côté. 1140 Surtout ce privilége acquis aux grandes âmes, De changer à leur gré de maris et de femmes, Mérite qu'on l'étale aux bouts de l'univers, Pour en donner l'exemple à cent climats divers.
POMPÉE.
Ah! c'en est trop, Madame, et de nouveau je jure....
ARISTIE.
Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?
POMPÉE.
Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.
ARISTIE.
Ah! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous: Voilà ma main, Seigneur.
POMPÉE.
Gardez-la-moi, Madame.
ARISTIE.
Tandis que vous avez à Rome une autre femme? 1150 Que par un autre hymen vous me déshonorez? Me punissent les Dieux que vous avez jurés, Si, passé ce moment, et hors de votre vue, Je vous garde une foi que vous avez rompue!
POMPÉE.
Qu'allez-vous faire? hélas!
ARISTIE.
Ce que vous m'enseignez. 1155
POMPÉE.
Éteindre un tel amour!
ARISTIE.
Vous-même l'éteignez.
POMPÉE.
La victoire aura droit de le faire renaître.
ARISTIE.
Si ma haine est trop foible, elle la fera croître.
POMPÉE.
Pourrez-vous me haïr?
ARISTIE.
J'en fais tous mes souhaits.
POMPÉE.
Adieu donc pour deux jours.
ARISTIE.
Adieu pour tout jamais.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[510] Corneille s'effrayait un peu de l'étendue de cette belle scène; il dit dans la lettre à l'abbé de Pure que nous avons citée plusieurs fois (voyez p. 353, et p. 358, note 2): «J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte. J'y fais un entretien de Pompée avec Sertorius que les deux premiers préparent assez, mais je ne sais si on en pourra souffrir la longueur. Il est de deux cent cinquante-deux vers. Il me semble que deux hommes tels qu'eux, généraux de deux armées ennemies, ne peuvent achever en deux mots une conférence si attendue durant une trêve. On a souffert Cinna et Maxime, qui en ont consumé davantage à consulter avec Auguste. Les vers de ceux-ci me semblent bien aussi forts et plus pointilleux, ce qui aide souvent au théâtre, où les picoteries soutiennent et réveillent l'attention de l'auditeur.» Malgré ses appréhensions, Corneille n'a retranché que huit vers de cet entretien, qui, dans l'édition originale, n'en a plus que deux cent quarante-quatre.
[511] Voltaire coupe ici la scène, et fait commencer au vers suivant la scène II, avec ces mots en tête: SERTORIUS ET POMPÉE, assis.
[512] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition de 1682.
[513] Pompée avait triomphé n'étant encore que simple chevalier, et «avant que la barbe luy fust venuë.» Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XVIII, traduction d'Amyot.
[514] «On se servait encore de piques en France lorsqu'on représenta Sertorius, et cette expression était plus noble qu'aujourd'hui.» (Voltaire.)
[515] Tel est le texte de toutes les éditions antérieures à 1692. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont substitué ces à ses.
[516] «Si vous aviez lu la vie de Sertorius, vous auriez connu que celui qui le fait revivre sur la scène soutient son caractère d'une façon bien ingénieuse et bien délicate. Ce héros, dans l'histoire, fait des leçons à Pompée, et le traite de petit garçon, dit qu'il le renvoyera à Rome à coups de verges. (Voyez la Vie de Sertorius par Plutarque, chapitre XIX.) M. de Corneille, qui a voulu adoucir cet endroit et conserver néanmoins la fierté de Sertorius, dans les compliments qu'il lui fait faire à Pompée, lui fait mêler des leçons parmi ses civilités.» (Défense du Sertorius.... par Dauneau de Visé. Recueil... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 341.)
[517] On sait que Sylla attribuait ses succès, sa grandeur, à sa fortune, et qu'il prit lui-même le surnom de Felix (l'Heureux).
[518] Dans l'édition de 1692: «à faire choix d'un maître.»
[519] Var. Il ne feroit pas sûr de vous désobéir. (1662 et 68)
[520] «Il (Sertorius) appelloit les bannis qui s'estoyent sauuez de Rome et retirez deuers luy, senateurs, et les tenant riere soy[520-a], les nommoit le senat, et en faisoit les vns questeurs, les autres præteurs, ordonnant toutes choses selon les coustumes et à la guise de son païs.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXII, traduction d'Amyot.)
[520-a] Derrière soi, à sa suite.
[521] On lit dans la Dissertation sur les caractères de Corneille et de Racine contre le sentiment de la Bruyère, par M. Tafignon (Recueil.... publié par Granet, tome I, p. 83): «Revenons aux héros de l'ancienne Rome. Corneille, pour les mieux peindre, avoit, si l'on peut le dire, fondu dans sa tête les plus belles pensées des historiens qui en ont parlé le plus noblement. J'ose hasarder cette conjecture que les paroles magnifiques qu'il met dans la bouche de Sertorius, touchant son parti, étoient une trace de l'impression que lui avoit laissée un beau trait de Tacite touchant le sénat: «Quid? vos pulcherrimam hanc urbem, domibus et tectis et congestu lapidum stare creditis? muta ista et inanima intercidere ac reparari promiscue possunt: æternitas rerum.... incolumitate senatus firmatur.» (Histoires, livre I, chapitre LXXXIV.)
[522] Var. Mais pour revivre ailleurs dans sa plus vive force. (1666)
[523] Var. On lit qui leur plaît, pour qu'il leur plaît, dans l'édition de 1666.
[524] Dans l'édition de 1692:
S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût point d'ennemis.
[525] Voltaire coupe encore ici la scène, et de ce qui suit, à partir de: «Venez, venez, Madame,» jusqu'au vers 992, il fait la scène III, ayant pour personnages: ARISTIE, SERTORIUS, POMPÉE.
[526] Dans l'édition de 1682 et dans celle de 1692: «Il me rend tout à vous.»
[527] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de l'auteur. Voyez tome I, p. 228, note 3-a. Thomas Corneille et Voltaire après lui donnent: «d'une autre.»
[528] L'édition de 1682 porte seule confirmer, pour confier.
[529] «Voulant, comment que ce fust, s'allier de Pompeius Magnus, il (Sylla) luy commanda de répudier la femme qu'il auoit espousee, et osta à Magnus (Manius) Glabrio Æmylia fille d'Æmylius Scaurus et de Metella sa femme, et la luy feit espouser, toute grosse qu'elle estoit de son premier mary; mais elle mourut en trauail d'enfant au logis de Pompeius. » (Plutarque, Vie de Sylla, chapitre XXXIII, traduction d'Amyot.)
[530] On lit dans l'édition de 1666: «Me rend en mes ayeux.»
[531] L'édition de 1682 porte, probablement par erreur: «et pour la renommée....»
[532] «La vôtre, etc., est un vers de Nicomède[532-a], qui est bien plus à sa place dans Nicomède qu'ici, parce qu'il sied mieux à Nicomède de braver son frère, qu'à Pompée de braver sa femme.» (Voltaire.)
[532-a] Nicomède dit à Attale (acte I, scène II, vers 139):
La place, à l'emporter, coûteroit bien des têtes.
[533] Var. Rien ne l'en peut jamais assurer que ma mort. (1662-68)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SERTORIUS, THAMIRE.
SERTORIUS.
Pourrai-je voir la Reine?
THAMIRE.
Attendant qu'elle vienne, Elle m'a commandé que je vous entretienne, Et veut demeurer seule encor quelques moments.
SERTORIUS.
Ne m'apprendrez-vous point où vont ses sentiments, Ce que doit Perpenna concevoir d'espérance? 1165
THAMIRE.
Elle ne m'en fait pas beaucoup de confidence; Mais j'ose présumer qu'offert de votre main Il aura peu de peine à fléchir son dédain: Vous pouvez tout sur elle.
SERTORIUS.
Ah! j'y puis peu de chose, Si jusqu'à l'accepter mon malheur la dispose; 1170 Ou pour en parler mieux, j'y puis trop, et trop peu.
THAMIRE.
Elle croit fort vous plaire en secondant son feu.
SERTORIUS.
Me plaire?
THAMIRE.
Oui; mais, Seigneur, d'où vient cette surprise? Et de quoi s'inquiète un cœur qui la méprise?
SERTORIUS.
N'appelez point mépris un violent respect 1175 Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect.
THAMIRE.
Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre, S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre; Et je préférerois un peu d'emportement Aux plus humbles devoirs d'un tel accablement. 1180
SERTORIUS.
Il n'en est rien parti capable de me nuire, Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire; Mais la Reine, sensible à de nouveaux désirs, Entendoit mes raisons, et non pas mes soupirs.
THAMIRE.
Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire; Et je vous servirois de meilleur truchement, Si vous vous expliquiez un peu plus clairement. Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare, L'amour, par un soupir quelquefois se déclare; 1190 Mais la gloire, qui fait toutes vos passions, Vous met trop au-dessus de ces impressions; De tels desirs trop bas pour les grands cœurs de Rome....
SERTORIUS.
Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme[534]: J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé; 1195 Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé. J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma foiblesse. Ceux de la politique et ceux de l'amitié M'ont mis en un état à me faire pitié. 1200 Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la Reine, Si toutefois....
THAMIRE.
Seigneur, elle a de la bonté; Mais je vois son esprit fortement irrité; Et si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre, 1205 Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre. N'y perdez point de temps, et ne négligez rien; C'est peut-être un dessein mal ferme que le sien. La voici. Profitez des avis qu'on vous donne, Et gardez bien surtout qu'elle ne m'en soupçonne. 1210
SCÈNE II.
SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.
VIRIATE.
On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet, Et que Pompée échappe à cet illustre objet. Seroit-il vrai, Seigneur?
SERTORIUS.
Il est trop vrai, Madame; Mais bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme, Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain, 1215 S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.
VIRIATE.
Vous vous alarmez peu d'une telle menace?
SERTORIUS.
Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu?
VIRIATE.
D'obéir sans remise au pouvoir absolu; 1220 Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds, Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie 1225 Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.
SERTORIUS.
Vous pourrez dès demain.....
VIRIATE.
Dès ce même moment. Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement; Et quand l'obéissance a de l'exactitude, Elle voit que sa gloire est dans la promptitude. 1230
SERTORIUS.
Mes prières pouvoient souffrir quelques refus.
VIRIATE.
Je les prendrai toujours pour ordres absolus: Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie. D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie; Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu[535] 1235 Le pouvoir souverain dont il est soutenu, Valent bien tous[536] ensemble un trône imaginaire Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire.
SERTORIUS.
Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix. J'en ai reçu la loi de votre propre voix; 1240 C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende. Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande; Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort, Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. Lui donner votre main, c'est m'ordonner, Madame, De lui céder ma place au camp et dans votre âme. Il est, il est trop juste, après un tel bonheur, Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur: J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie....
VIRIATE.
Avant que par cet ordre elle vous soit ravie, 1250 Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal[537] Qui tient[538] moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival? Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine! L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez! 1255
SERTORIUS.
Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre; Mais je ne vous puis voir entre les bras d'un autre. Et c'est assez vous dire à quelle extrémité Me réduit mon amour, que j'ai mal écouté[539]. 1260 Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable: J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris, Et me suis répondu longtemps de vos mépris; Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée, 1265 Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée; Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois, Quand j'ai vu que l'amour n'en feroit point le choix. J'allois me déclarer sans l'offre d'Aristie: Non que ma passion s'en soit vue alentie; 1270 Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur. L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées; Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées. Je m'étois figuré que de tels déplaisirs 1275 Pourroient ne me coûter que deux ou trois soupirs; Et pour m'en consoler[540] j'envisageois l'estime[541] Et d'ami généreux et de chef magnanime; Mais près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis[542] Que je me promettois bien plus que je ne puis. 1280 Je me rends donc, Madame; ordonnez de ma vie: Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. Aimez-vous Perpenna?
VIRIATE.
Je sais vous obéir, Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme 1285 Fut un don de ma gloire[543], et non pas de ma flamme. Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous: Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux; Mais je veux un héros, qui par son hyménée Sache élever si haut le trône où je suis née, 1290 Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien, Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien. Je le trouvois en vous, n'eût été la bassesse Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse, Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois, 1295 Une répudiée a mérité le choix. Je l'oublierai pourtant, et veux vous faire grâce. M'aimez-vous?
SERTORIUS.
Oserois-je en prendre encor l'audace?
VIRIATE.
Prenez-la, j'y consens, Seigneur; et dès demain, Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main. 1300
SERTORIUS.
Que se tiendroit heureux un amour moins sincère Qui n'auroit autre but que de se satisfaire, Et qui se rempliroit de sa félicité Sans prendre aucun souci de votre dignité! Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire, 1305 Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire; Que votre grand projet est celui de régner?
VIRIATE.
Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?
SERTORIUS.
Ah! Madame, est-il temps que cette grâce éclate?
VIRIATE.
C'est cet éclat, Seigneur, que cherche Viriate. 1310
SERTORIUS.
Nous perdons tout, Madame, à le précipiter: L'amour de Perpenna le fera révolter. Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage. Des amis d'Aristie assurons le secours 1315 A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir[544]. 1320 Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon....
VIRIATE.
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, 1325 J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner vos vœux[545], ainsi que nos Espagnes: 1330 Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre; Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers 1335 Soupirer sous le joug et gémir dans les fers; Il est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive; Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus. 1340 Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable, Remettez-moi le soin de le rendre traitable: Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.
SERTORIUS.
Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes 1345 Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. Ne cherchons point, Madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. Rome nous donnera sans eux assez de peine, Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine; 1350 Et nous n'en fléchirons jamais la dureté, A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.
VIRIATE.
Je vous avouerai plus, Seigneur: loin d'y souscrire, Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, Un courroux implacable, un orgueil endurci; 1355 Et c'est par où je veux vous arrêter ici. Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie....
SERTORIUS.
Mais nos Romains, Madame, aiment tous leur patrie; Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir. 1360
VIRIATE.
Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage, Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage: Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi, Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi.
SERTORIUS.
Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, 1365 Et n'obéiront point au mari d'une reine.
VIRIATE.
Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. Nos Espagnols, formés à votre art militaire, Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire. 1370 La perte de Sylla n'est pas ce que je veux; Rome attire encor moins la fierté de mes vœux: L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces Au milieu d'une ville où règnent les divorces, Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits 1375 Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. Enfin pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle: Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle; Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. Prenez le diadème, et laissez-la servir. 1380 Il est beau de tenter des choses inouïes, Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi; Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi: C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime. 1385
SERTORIUS.
Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême, Madame, et sans besoin faire des mécontents! Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps. Une victoire ou deux jointes à quelque adresse....
VIRIATE.
Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse, 1390 Seigneur; mais après tout, il faut le confesser, Tant de précaution commence à me lasser. Je suis reine; et qui sait porter une couronne, Quand il a prononcé, n'aime point qu'on raisonne. Je vais penser à moi, vous penserez à vous. 1395
SERTORIUS.
Ah! si vous écoutez cet injuste courroux....
VIRIATE.
Je n'en ai point, Seigneur; mais mon inquiétude Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude: Vous me direz demain où je dois l'arrêter. Cependant je vous laisse avec qui consulter. 1400
SCÈNE III.
SERTORIUS, PERPENNA, AUFIDE.
PERPENNA, à Aufide.
Dieux! qui peut faire ainsi disparoître la Reine?
AUFIDE, à Perpenna.
Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne, Seigneur; et notre abord le rend tout interdit.
SERTORIUS.
De Pompée en ces lieux savez-vous ce qu'on dit? L'avez-vous mis fort loin au delà de la porte? 1405
PERPENNA.
Comme assez près des murs il avoit son escorte, Je me suis dispensé de le mettre plus loin. Mais de votre secours, Seigneur, j'ai grand besoin. Tout son visage montre une fierté si haute....
SERTORIUS.
Nous n'avons rien conclu, mais ce n'est pas ma faute; Et vous savez....
PERPENNA.
Je sais qu'en de pareils débats....
SERTORIUS
Je n'ai point cru devoir mettre les armes bas: Il n'est pas encor temps.
PERPENNA
Continuez, de grâce; Il n'est pas encor temps que l'amitié se lasse.
SERTORIUS.
Votre intérêt m'arrête autant comme le mien: 1415 Si je m'en trouvois mal, vous ne seriez pas bien.
PERPENNA.
De vrai, sans votre appui je serois fort à plaindre; Mais je ne vois pour vous aucun sujet de craindre.
SERTORIUS.
Je serois le premier dont on seroit jaloux; Mais ensuite le sort pourroit tomber sur vous. 1420 Le tyran après moi vous craint plus qu'aucun autre, Et ma tête abattue ébranleroit la vôtre. Nous ferons bien tous deux d'attendre plus d'un an.
PERPENNA.
Que parlez-vous, Seigneur, de tête et de tyran?
SERTORIUS.
Je parle de Sylla, vous le devez connoître. 1425
PERPENNA.
Et je parlois des feux que la Reine a fait naître.
SERTORIUS.
Nos esprits étoient donc également distraits. Tout le mien s'attachoit aux périls de la paix; Et je vous demandois quel bruit fait par la ville De Pompée et de moi l'entretien inutile[546]. 1430 Vous le saurez, Aufide?
AUFIDE.
A ne rien déguiser, Seigneur, ceux de sa suite en ont su mal user; J'en crains parmi le peuple un insolent murmure. Ils ont dit que Sylla quitte sa dictature, Que vous seul refusez les douceurs de la paix, 1435 Et voulez une guerre à ne finir jamais. Déjà de nos soldats l'âme préoccupée Montre un peu trop de joie à parler de Pompée, Et si l'erreur s'épand jusqu'en nos garnisons, Elle y pourra semer de dangereux poisons. 1440
SERTORIUS.
Nous en romprons le coup avant qu'elle grossisse, Et ferons par nos soins avorter l'artifice. D'autres plus grands périls le ciel m'a garanti.
PERPENNA.
Ne ferions-nous point mieux d'accepter le parti, Seigneur? Trouvez-vous l'offre ou honteuse ou mal sûre?
SERTORIUS.
Sylla peut en effet quitter sa dictature; Mais il peut faire aussi des consuls à son choix, De qui la pourpre esclave agira sous ses lois; Et quand nous n'en craindrons aucuns ordres sinistres, Nous périrons par ceux de ses lâches ministres. 1450 Croyez-moi, pour des gens comme vous deux et moi, Rien n'est si dangereux que trop de bonne foi. Sylla par politique a pris cette mesure De montrer aux soldats l'impunité fort sûre: Mais pour Cinna, Carbon, le jeune Marius, 1455 Il a voulu leur tête, et les a tous perdus[547]. Pour moi, que tout mon camp sur ce bruit m'abandonne, Qu'il ne reste pour moi que ma seule personne, Je me perdrai plutôt dans quelque affreux climat, Qu'aller, tant qu'il vivra, briguer le consulat. 1460 Vous....
PERPENNA.
Ce n'est pas, Seigneur, ce qui me tient en peine. Exclu du consulat par l'hymen d'une reine, Du moins si vos bontés m'obtiennent ce bonheur, Je n'attends plus de Rome aucun degré d'honneur; Et banni pour jamais dans la Lusitanie, 1465 J'y crois en sûreté les restes de ma vie.
SERTORIUS.
Oui; mais je ne vois pas encor de sûreté A ce que vous et moi nous avions concerté. Vous savez que la Reine est d'une humeur si fière.... Mais peut-être le temps la rendra moins altière. 1470 Adieu: dispensez-moi de parler là-dessus.
PERPENNA.
Parlez, Seigneur: mes vœux sont-ils si mal reçus? Est-ce en vain que je l'aime, en vain que je soupire?
SERTORIUS.
Sa retraite a plus dit que je ne puis vous dire.
PERPENNA.
Elle m'a dit beaucoup; mais, Seigneur, achevez, 1475 Et ne me cachez point ce que vous en savez. Ne m'auriez-vous rempli que d'un espoir frivole?
SERTORIUS.
Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole. Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu; Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu, 1480 Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines. Que vous dirai-je enfin? L'Espagne a d'autres reines; Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux, Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous. Celle des Vacéens, celle des Ilergètes[548], 1485 Rendroient vos volontés bien plus tôt satisfaites; La Reine avec chaleur sauroit vous y servir.
PERPENNA.
Vous me l'avez promise, et me l'allez ravir!
SERTORIUS.
Que sert que je promette et que je vous la donne, Quand son ambition l'attache à ma personne? 1490 Vous savez les raisons de cet attachement, Je vous en ai tantôt parlé confidemment; Je vous en fais encor la même confidence. Faites à votre amour un peu de violence; J'ai triomphé du mien: j'y suis encor tout prêt; 1495 Mais s'il faut du parti ménager l'intérêt, Faut-il pousser à bout une reine obstinée, Qui veut faire à son choix toute sa destinée, Et de qui le secours, depuis plus de dix ans, Nous a mieux soutenus que tous nos partisans? 1500
PERPENNA.
La trouvez-vous, Seigneur, en état de vous nuire?
SERTORIUS.
Non, elle ne peut pas tout à fait nous détruire; Mais si vous m'enchaînez à ce que j'ai promis, Dès demain, elle traite avec nos ennemis. Leur camp n'est que trop proche; ici chacun murmure: Jugez ce qu'il faut craindre en cette conjoncture. Voyez quel prompt remède on y peut apporter, Et quel fruit nous aurons de la violenter.
PERPENNA.
C'est à moi de me vaincre, et la raison l'ordonne; Mais d'un si grand dessein tout mon cœur qui frissonne....
SERTORIUS.
Ne vous contraignez point: dût m'en coûter le jour, Je tiendrai ma promesse en dépit de l'amour.
PERPENNA.
Si vos promesses n'ont l'aveu de Viriate....
SERTORIUS.
Je ne puis de sa part rien dire qui vous flatte.
PERPENNA.
Je dois donc me contraindre, et j'y suis résolu. 1515 Oui, sur tous mes desirs je me rends absolu: J'en veux, à votre exemple, être aujourd'hui le maître; Et malgré cet amour que j'ai laissé trop croître, Vous direz à la Reine....
SERTORIUS.
Eh bien! je lui dirai?
PERPENNA.
Rien, Seigneur, rien encor; demain j'y penserai. 1520 Toutefois la colère où s'emporte son âme Pourroit dès cette nuit commencer quelque trame. Vous lui direz, Seigneur, tout ce que vous voudrez; Et je suivrai l'avis que pour moi vous prendrez.
SERTORIUS.
Je vous admire et plains.
PERPENNA.
Que j'ai l'âme accablée! 1525
SERTORIUS.
Je partage les maux dont je la vois comblée. Adieu: j'entre un moment pour calmer son chagrin, Et me rendrai chez vous à l'heure du festin.
SCÈNE IV.
PERPENNA, AUFIDE.
AUFIDE.
Ce maître si chéri fait pour vous des merveilles: Votre flamme en reçoit des faveurs sans pareilles! 1530 Son nom seul, malgré lui, vous avoit tout volé, Et la Reine se rend sitôt qu'il a parlé. Quels services faut-il que votre espoir hasarde, Afin de mériter l'amour qu'elle vous garde? Et dans quel temps, Seigneur, purgerez-vous ces lieux De cet illustre objet qui lui blesse les yeux? Elle n'est point ingrate; et les lois qu'elle impose, Pour se faire obéir, promettent peu de chose; Mais on n'a qu'à laisser le salaire à son choix, Et courir sans scrupule exécuter ses lois[549]. 1540 Vous ne me dites rien? Apprenez-moi, de grâce, Comment vous résolvez que le festin se passe? Dissimulerez-vous ce manquement de foi? Et voulez-vous....
PERPENNA.
Allons en résoudre chez moi.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[534] Ce vers a évidemment donné lieu à celui de Tartuffe, qui dit à Elmire (acte III, scène III):
Ah! pour être dévôt, je n'en suis pas moins homme.
On l'a contesté; on a cité ce passage d'un conte de Boccace[534-a]: Come che io sia abbate, io son uomo come gli altri. Que notre grand comique se soit rappelé ces mots de Boccace, cela est possible; mais il est difficile de croire que le vers de Corneille ne fût pas présent aussi à sa pensée; ce vers devait être remarqué, il devait produire un grand effet au théâtre, et ce n'est sans doute point par un pur hasard que Molière l'a répété à cinq ans de distance.
[534-a] Décaméron, huitième nouvelle de la troisième journée.
[535] Voyez, plus haut, p. 385, note 503.
[536] L'édition de 1666 donne seule tout, invariable.
[537] Inégal paraît être employé ici dans le sens du latin iniquus, «inique, injuste.»
[538] L'édition de 1666 porte tint, pour tient.
[539] Var. Me réduit un amour que j'ai mal écouté. (1662-68)
[540] Dans l'édition de 1692, et dans celle de Voltaire, on lit: «Et pour me consoler.»
[541] Estime, réputation.
[542] Var. Mais près du coup fatal, je sens par mes ennuis. (1662)
[543] Ma gloire, ma fierté.
[544] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «qui doit nous l'acquérir.»
[545] Voltaire a substitué nos vœux à vos vœux.
[546] Voltaire, en deux endroits, veut confirmer par ce vers son jugement sur l'entretien de Sertorius et de Pompée, qui, dit-il, «n'a rien produit dans la pièce.» Voyez ses remarques sur les vers 749 et 1430.
[547] Carbon, vaincu par Pompée, fut mis à mort par son ordre, l'an 82 avant Jésus-Christ; et la même année, le fils de Marius, dit le jeune Marius, battu par Sylla, se tua de désespoir. Deux ans auparavant, Cinna avait péri dans une sédition de son armée.
[548] Les Vacéens (Vaccéens) et les Ilergètes étaient deux peuples de l'Espagne tarraconaise.
[549] Var. Et courir sans scrupule exécuter ces lois. (1662-68)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARISTIE, VIRIATE.
ARISTIE.
Oui, Madame, j'en suis comme vous ennemie. 1545 Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie. Je cherche à me venger, vous à vous établir; Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affoiblir, Si le cœur mieux ouvert ne met d'intelligence Votre établissement avecque ma vengeance. 1550 On m'a volé Pompée; et moi pour le braver, Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver, Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale; Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale, Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain 1555 Une reine jamais daignât pencher sa main, Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine, Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine. J'ai cru dans sa naissance et votre dignité Pareille aversion et contraire fierté. 1560 Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée, Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée, Puisque si dès demain il n'a tout son éclat, Vous allez du parti séparer votre État. Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, 1565 J'aurois grand déplaisir d'y causer des divorces, Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, Quand je lui veux partout faire des ennemis. Parlez donc: quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. 1570 Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux, Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée Tous les ressentiments de ma place usurpée; Et comme son amour eut peine à me trahir, 1575 J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr. Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.
VIRIATE.
Viriate à son tour vous doit même franchise, Madame; et d'ailleurs même on vous en a trop dit, Pour vous dissimuler ce que j'ai dans l'esprit. 1580 J'ai fait venir exprès Sertorius d'Afrique Pour sauver mes États d'un pouvoir tyrannique[550]; Et mes voisins domptés m'apprenoient que sans lui Nos rois contre Sylla n'étoient qu'un vain appui. Avec un seul vaisseau ce grand héros prit terre; 1585 Avec mes sujets seuls il commença la guerre: Je mis entre ses mains mes places et mes ports, Et je lui confiai mon sceptre et mes trésors. Dès l'abord il sut vaincre, et j'ai vu la victoire Enfler de jour en jour sa puissance et sa gloire. 1590 Nos rois, lassés du joug, et vos persécutés Avec tant de chaleur l'ont joint de tous côtés, Qu'enfin il a poussé nos armes fortunées Jusques à vous réduire au pied des Pyrénées. Mais après l'avoir mis au point où je le voi, 1595 Je ne puis voir que lui qui soit digne de moi; Et regardant sa gloire ainsi que mon ouvrage, Je périrai plutôt qu'une autre la partage. Mes sujets valent bien que j'aime à leur donner Des monarques d'un sang qui sache gouverner, 1600 Qui sache faire tête à vos tyrans du monde, Et rendre notre Espagne en lauriers si féconde, Qu'on voie un jour le Pô redouter ses efforts, Et le Tibre lui-même en trembler pour ses bords.
ARISTIE.
Votre dessein est grand; mais à quoi qu'il aspire.... 1605
VIRIATE.
Il m'a dit les raisons que vous me voulez dire. Je sais qu'il seroit bon de taire et différer Ce glorieux hymen qu'il me fait espérer: Mais la paix qu'aujourd'hui l'on offre à ce grand homme Ouvre trop les chemins et les portes de Rome. 1610 Je vois que s'il y rentre il est perdu pour moi, Et je l'en veux bannir par le don de ma foi. Si je hasarde trop de m'être déclarée, J'aime mieux ce péril que ma perte assurée; Et si tous vos proscrits osent s'en désunir, 1615 Nos bons destins sans eux pourront nous soutenir. Mes peuples aguerris sous votre discipline N'auront jamais au cœur de Rome qui domine; Et ce sont des Romains dont l'unique souci Est de combattre, vaincre, et triompher ici. 1620 Tant qu'ils verront marcher ce héros à leur tête, Ils iront sans frayeur de conquête en conquête. Un exemple si grand dignement soutenu Saura.... Mais que nous veut ce Romain inconnu?
SCÈNE II.
ARISTIE, VIRIATE, ARCAS.
ARISTIE.
Madame, c'est Arcas, l'affranchi de mon frère; 1625 Sa venue en ces lieux cache quelque mystère. Parle, Arcas, et dis-nous....
ARCAS.
Ces lettres mieux que moi Vous diront un succès qu'à peine encor je croi.
ARISTIE lit.
Chère sœur, pour ta joie il est temps que tu saches Que nos maux et les tiens vont finir en effet. 1630 Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches, Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait. Il s'est en plein sénat démis de sa puissance; Et si vers toi Pompée a le moindre penchant, Le ciel vient de briser sa nouvelle alliance, 1635 Et la triste Émilie est morte en accouchant. Sylla même consent, pour calmer tant de haines, Qu'un feu qui fut si beau rentre en sa dignité, Et que l'hymen te rende à tes premières chaînes, En même temps qu'à Rome il rend sa liberté. 1640 QUINTUS ARISTIUS.
Le ciel s'est donc lassé de m'être impitoyable! Ce bonheur, comme à toi, me paroît incroyable. Cours au camp de Pompée, et dis-lui, cher Arcas....
ARCAS.
Il a cette nouvelle, et revient sur ses pas. De la part de Sylla chargé de lui remettre 1645 Sur ce grand changement une pareille lettre, A deux milles d'ici j'ai su le rencontrer.
ARISTIE.
Quel amour, quelle joie a-t-il daigné montrer? Que dit-il? que fait-il?
ARCAS.
Par votre expérience Vous pouvez bien juger de son impatience; 1650 Mais rappelé vers vous par un transport d'amour Qui ne lui permet pas d'achever son retour, L'ordre que pour son camp ce grand effet demande L'arrête à le donner, attendant qu'il s'y rende. Il me suivra de près, et m'a fait avancer 1655 Pour vous dire un miracle où vous n'osiez penser.
ARISTIE.
Vous avez lieu d'en prendre une allégresse égale. Madame, vous voilà sans crainte et sans rivale.
VIRIATE.
Je n'en ai plus en vous, et je n'en puis douter; Mais il m'en reste une autre et plus à redouter: 1660 Rome, que ce héros aime plus que lui-même, Et qu'il préféreroit sans doute au diadème, Si contre cet amour....
SCÈNE III.
VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.
THAMIRE.
Ah! Madame.
VIRIATE.
Qu'as-tu, Thamire? et d'où te vient ce visage abattu? Que nous disent tes pleurs?
THAMIRE.
Que vous êtes perdue, 1665 Que cet illustre bras qui vous a défendue....
VIRIATE.
Sertorius?
THAMIRE.
Hélas! ce grand Sertorius....
VIRIATE.
N'achèveras-tu point?
THAMIRE.
Madame, il ne vit plus.
VIRIATE.
Il ne vit plus? ô ciel! Qui te l'a dit, Thamire?
THAMIRE.
Ses assassins font gloire eux-mêmes de le dire. 1670 Ces tigres, dont la rage, au milieu du festin, Par l'ordre d'un perfide a tranché son destin, Tous couverts de son sang, courent parmi la ville Émouvoir les soldats et le peuple imbécile; Et Perpenna par eux proclamé général 1675 Ne vous fait que trop voir d'où part ce coup fatal.
VIRIATE.
Il m'en fait voir ensemble et l'auteur et la cause. Par cet assassinat, c'est de moi qu'on dispose: C'est mon trône, c'est moi qu'on prétend conquérir, Et c'est mon juste choix qui seul l'a fait périr. 1680 Madame, après sa perte, et parmi ces alarmes, N'attendez point de moi de soupirs ni de larmes[551]; Ce sont amusements que dédaigne aisément Le prompt et noble orgueil d'un vif ressentiment: Qui pleure l'affoiblit, qui soupire l'exhale. 1685 Il faut plus de fierté dans une âme royale; Et ma douleur, soumise aux soins de le venger....
ARISTIE.
Mais vous vous aveuglez au milieu du danger: Songez à fuir, Madame.
THAMIRE.
Il n'est plus temps: Aufide, Des portes du palais saisi pour ce perfide, 1690 En fait votre prison, et lui répond de vous. Il vient; dissimulez un si juste courroux; Et jusqu'à ce qu'un temps plus favorable arrive, Daignez vous souvenir que vous êtes captive.
VIRIATE.
Je sais ce que je suis, et le serai toujours, 1695 N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.
SCÈNE IV.
PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, THAMIRE, ARCAS.
PERPENNA[552].
Sertorius est mort; cessez d'être jalouse, Madame, du haut rang qu'auroit pris son épouse, Et n'appréhendez plus, comme de son vivant, Qu'en vos propres États elle ait le pas devant[553]. 1700 Si l'espoir d'Aristie[554] a fait ombrage au vôtre, Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre, Et que ce coup heureux saura vous maintenir Et contre le présent et contre l'avenir. C'étoit un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge Ne pouvoient avec vous faire un digne assemblage; Et malgré ces défauts, ce qui vous en plaisoit, C'étoit sa dignité, qui vous tyrannisoit. Le nom de général vous le rendoit aimable; A vos rois, à moi-même il étoit préférable; 1710 Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi; Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi, Avec des qualités où votre âme hautaine Trouvera mieux de quoi mériter une reine. Un Romain qui commande et sort du sang des rois 1715 (Je laisse l'âge à part) peut espérer son choix, Surtout quand d'un affront son amour l'a vengée, Et que d'un choix abjet[555] son bras l'a dégagée.
ARISTIE.
Après t'être immolé chez toi ton général, Toi, que faisoit trembler l'ombre d'un tel rival, 1720 Lâche, tu viens ici braver encor des femmes, Vanter insolemment tes détestables flammes, T'emparer d'une reine en son propre palais, Et demander sa main pour prix de tes forfaits! Crains les Dieux, scélérat; crains les Dieux, ou Pompée; Crains leur haine, ou son bras, leur foudre, ou son épée; Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler, Apprends qu'il m'aime encore, et commence à trembler. Tu le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses: Attends, attends de lui tes dignes récompenses. 1730
PERPENNA.
S'il en croit votre ardeur, je suis sûr du trépas; Mais peut-être, Madame, il ne l'en croira pas; Et quand il me verra commander une armée, Contre lui tant de fois à vaincre accoutumée, Il se rendra facile à conclure une paix 1735 Qui faisoit dès tantôt ses plus ardents souhaits. J'ai même entre mes mains un assez bon otage, Pour faire mes traités avec quelque avantage. Cependant vous pourriez, pour votre heur et le mien, Ne parler pas si haut à qui ne vous dit rien. 1740 Ces menaces en l'air vous donnent trop de peine. Après ce que j'ai fait, laissez faire la Reine; Et sans blâmer des vœux qui ne vont point à vous, Songez à regagner le cœur de votre époux.
VIRIATE.
Oui, Madame, en effet c'est à moi de répondre, 1745 Et mon silence ingrat a droit de me confondre. Ce généreux exploit, ces nobles sentiments Méritent de ma part de hauts remercîments: Les différer encor, c'est lui faire injustice. Il m'a rendu sans doute un signalé service; 1750 Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi: Le grand Sertorius fut son parfait ami. Apprenez-le, Seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade[556]; Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, 1755 Il me coûtera peu de vous le déférer): Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, Ce héros; qu'il osa mériter ma colère; Que malgré son amour, que malgré mon courroux[557], Il a fait tous efforts pour me donner à vous; 1760 Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, Tout mon dessein n'étoit qu'une atteinte[558] frivole; Qu'il s'obstinoit pour vous au refus de ma main.
ARISTIE.
Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein! Et ton bras....
VIRIATE.
Permettez, Madame, que j'estime 1765 La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin, Et de son général se faire un sacrifice, Lorsque son amitié lui rend un tel service; 1770 Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense: Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi 1775 A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi; Tout cela montre une âme au dernier point charmée. Il seroit moins coupable à m'avoir moins aimée; Et comme je n'ai point les sentiments ingrats, Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas. 1780 Ce seroit en son lit mettre son ennemie, Pour être à tous moments maîtresse de sa vie; Et je me résoudrois à cet excès d'honneur, Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur[559]. Seigneur, voilà l'effet de ma reconnoissance. 1785 Du reste, ma personne est en votre puissance: Vous êtes maître ici; commandez, disposez, Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.
PERPENNA.
Moi! si je l'oserai? Vos conseils magnanimes Pouvoient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes: J'en connois mieux que vous toute l'énormité, Et pour la bien connoître ils m'ont assez coûté. On ne s'attache point, sans un remords bien rude, A tant de perfidie et tant d'ingratitude: Pour vous je l'ai dompté, pour vous je l'ai détruit; 1795 J'en ai l'ignominie, et j'en aurai le fruit. Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête: De ces mêmes forfaits vous serez la conquête; Et n'eût tout mon bonheur que deux jours à durer, Vous n'avez dès demain qu'à vous y préparer. 1800 J'accepte votre haine, et l'ai bien méritée; J'en ai prévu la suite, et j'en sais la portée. Mon triomphe....
SCÈNE V.
PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, AUFIDE, ARCAS, THAMIRE.
AUFIDE.
Seigneur, Pompée est arrivé, Nos soldats mutinés, le peuple soulevé. La porte s'est ouverte à son nom, à son ombre. 1805 Nous n'avons point d'amis qui ne cèdent au nombre: Antoine et Manlius[560], déchirés par morceaux, Tous morts et tous sanglants ont encor des bourreaux. On cherche avec chaleur le reste des complices, Que lui-même il destine à de pareils supplices, 1810 Je défendois mon poste: il l'a soudain forcé, Et de sa propre main vous me voyez percé; Maître absolu de tout, il change ici la garde. Pensez à vous, je meurs[561]; la suite vous regarde.
ARISTIE.
Pour quelle heure, Seigneur, faut-il se préparer 1815 A ce rare bonheur qu'il vient vous assurer? Avez-vous en vos mains un assez bon otage Pour faire vos traités avec grand avantage?
PERPENNA.
C'est prendre en ma faveur un peu trop de souci, Madame; et j'ai de quoi le satisfaire ici. 1820
SCÈNE VI.
POMPÉE, PERPENNA, VIRIATE, ARISTIE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.
PERPENNA.
Seigneur, vous aurez su ce que je viens de faire. Je vous ai de la paix immolé l'adversaire, L'amant de votre femme, et ce rival fameux Qui s'opposoit partout au succès de vos vœux. Je vous rends Aristie, et finis cette crainte 1825 Dont votre âme tantôt se montroit trop atteinte; Et je vous affranchis de ce jaloux ennui Qui ne pouvoit la voir entre les bras d'autrui. Je fais plus: je vous livre une fière ennemie, Avec tout son orgueil et sa Lusitanie; 1830 Je vous en ai fait maître, et de tous ces Romains Que déjà leur bonheur a remis en vos mains. Comme en un grand dessein, et qui veut promptitude, On ne s'explique pas avec la multitude, Je n'ai point cru, Seigneur, devoir apprendre à tous 1835 Celui d'aller demain me rendre auprès de vous; Mais j'en porte sur moi d'assurés témoignages. Ces lettres de ma foi vous seront de bons gages; Et vous reconnoîtrez, par leurs perfides traits, Combien Rome pour vous a d'ennemis secrets, 1840 Qui tous, pour Aristie enflammés de vengeance, Avec Sertorius étoient d'intelligence. Lisez....
(Il lui donne les lettres qu'Aristie avoit apportées de Rome à Sertorius.)
ARISTIE.
Quoi? scélérat! quoi? lâche! oses-tu bien....
PERPENNA.
Madame, il est ici votre maître et le mien; Il faut en sa présence un peu de modestie, 1845 Et si je vous oblige à quelque repartie, La faire sans aigreur, sans outrages mêlés, Et ne point oublier devant qui vous parlez. Vous voyez là, Seigneur, deux illustres rivales, Que cette perte anime à des haines égales. 1850 Jusques au dernier point elles m'ont outragé; Mais puisque je vous vois, je suis assez vengé[562]. Je vous regarde aussi comme un dieu tutélaire; Et ne puis.... Mais, ô Dieux! Seigneur, qu'allez-vous faire?
POMPÉE, après avoir brûlé les lettres sans les lire[563].
Montrer d'un tel secret ce que je veux savoir. 1855 Si vous m'aviez connu, vous l'auriez su prévoir. Rome en deux factions trop longtemps partagée N'y sera point pour moi de nouveau replongée; Et quand Sylla lui rend sa gloire et son bonheur, Je n'y remettrai point le carnage et l'horreur[564]. 1860 Oyez, Celsus.
(Il lui parle à l'oreille).
Surtout empêchez qu'il ne nomme Aucun des ennemis qu'elle m'a faits à Rome. Vous, suivez ce tribun: j'ai quelques intérêts
(A Perpenna.)
Qui demandent ici des entretiens secrets.
PERPENNA.
Seigneur, se pourroit-il qu'après un tel service.... 1865
POMPÉE.
J'en connois l'importance, et lui rendrai justice, Allez.
PERPENNA.
Mais cependant leur haine....
POMPÉE.
C'est assez. Je suis maître; je parle; allez, obéissez.
SCÈNE VII.
POMPÉE, VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.
POMPÉE.
Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître, Grande reine; ce n'est que pour punir un traître. 1870 Criminel envers vous d'avoir trop écouté L'insolence où montoit sa noire lâcheté, J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire, Pour me justifier avant que vous rien dire; Mais je n'abuse point d'un si facile accès 1875 Et je n'ai jamais su dérober mes succès. Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève, Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve; Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux. 1880 Si de quelque péril je vous ai garantie, Je ne veux pour tout prix enlever qu'Aristie, A qui devant vos yeux, enfin maître de moi, Je rapporte avec joie et ma main et ma foi. Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle. 1885
ARISTIE.
Le mien savoit vous rendre une ardeur mutuelle; Et pour mieux recevoir ce don renouvelé, Il oubliera, Seigneur, qu'on me l'avoit volé.
VIRIATE.
Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte; C'est tout ce que je puis, Seigneur, après ma perte: Elle est irréparable; et comme je ne voi Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi, Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée; Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née. D'une juste amitié je sais garder les lois, 1895 Et ne sais point régner comme règnent nos rois. S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine, Je m'ensevelirai sous ma propre ruine; Mais si je puis régner sans honte et sans époux, Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous. 1900 Vous choisirez, Seigneur; ou si votre alliance Ne peut voir mes États sous ma seule puissance, Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains, Et je m'y tiens déjà captive des Romains.
POMPÉE.
Madame, vous avez l'âme trop généreuse 1905 Pour n'en pas obtenir une paix glorieuse, Et l'on verra chez eux mon pouvoir abattu, Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.
SCÈNE VIII.
POMPÉE, ARISTIE, VIRIATE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.
POMPÉE.
En est-ce fait, Celsus?
CELSUS.
Oui, Seigneur: le perfide A vu plus de cent bras punir son parricide; 1910
Et livré par votre ordre à ce peuple irrité, Sans rien dire....
POMPÉE.
Il suffit: Rome est en sûreté; Et ceux qu'à me haïr j'avois trop su contraindre, N'y craignant rien de moi, n'y donnent rien à craindre[565]. Vous, Madame, agréez pour notre grand héros 1915 Que ses mânes vengés goûtent un plein repos. Allons donner votre ordre à des pompes funèbres, A l'égal de son nom illustres et célèbres, Et dresser un tombeau, témoin de son malheur, Qui le soit de sa gloire et de notre douleur.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[550] «Sertorius se partit d'Afrique à la semonce des Lusitaniens, qui le choisirent pour leur capitaine general, auec plein pouuoir et authorité souueraine.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XI, traduction d'Amyot.)
[551] «Il semble que l'auteur, refroidi lui-même dans cette scène, fait répéter à Viriate le même vers et les mêmes choses que dit Cornélie en tenant l'urne de Pompée, à cela près que les vers de Cornélie sont très-touchants et que ceux de Viriate languissent.» (Voltaire.)--Voyez au tome IV, Pompée, acte V, scène 1, vers 1461 et suivants.
[552]Dans l'édition de Voltaire (1764): «PERPENNA, à Viriate.»
[553] Voyez ci-dessus, p. 391, note 508.
[554] La première édition donne: «Et l'espoir d'Aristie,» ce qui est évidemment une faute.
[555] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[556] Dans l'édition de 1662: «à notre nouveau grade,» mais c'est certainement encore une faute.
[557] Les éditions de 1682 et de 1692, que Voltaire a suivies, portent, par erreur, son courroux, pour mon courroux. Au vers suivant, Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «tous efforts» en «ses efforts.»
[558] Atteinte est le texte de 1682, de 1692, de Voltaire dans sa première édition (1764), aussi bien que dans la seconde (1774). L'impression originale (1662) et celle de 1668 donnent attente. Il nous semble que les deux leçons peuvent se défendre.
[559] «Rodelinde dit dans Pertharite (acte III, scène III, vers 998 et 1000):
Pour mieux choisir la place à te percer le cœur[559-a] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A ces conditions prends ma main, si tu l'oses.» (Voltaire.)
[559-a] Dans Pertharite (voyez ci-dessus, p. 62), le texte de ce vers et du précédent est:
Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le cœur.
[560] Corneille a emprunté à Plutarque les noms d'Antoine et de Manlius, aussi bien que celui d'Aufide (ci-dessus, p. 364, note 1). Ce fut Antoine qui porta le premier coup à Sertorius. Voyez la Vie de Sertorius, chapitre XXVI.
[561] Plutarque, tout à la fin de son dernier chapitre, raconte que, de tous les complices de Perpenna, Aufidius fut le seul qui échappa. Il «vieillit en vne meschante bourgade de Barbares, pauure, miserable, et hay de tout le monde.»
[562] Var. Mais puisque je vous vois, j'en suis assez vengé. (1662)
[563] «En la scène sixième, M. Corneille nous apprend de son chef et par entreligne, dans l'impression de sa pièce, que Pompée brûle des lettres d'Aristie, au moins il semble que ce soit d'elle, que Perpenna lui venoit de mettre entre les mains; mais il veut qu'on l'en croie sur sa parole, car il ne paroît point qu'il y eût du feu dans le cabinet de Viriate.» (Seconde dissertation.... par l'abbé d'Aubignac. Recueil.... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 275.)--«Cette action de brûler des lettres est belle dans l'histoire (voyez la note suivante), et fait un mauvais effet dans une tragédie. On apporte une bougie, autrefois on apportait une chandelle.» (Voltaire, 2e édition, 1774.)
[564] «Pour cuider sauuer sa vie, s'estant saisi des papiers de Sertorius, il (Perpenna) fit offre à Pompeius de luy bailler entre ses mains les lettres missiues de plusieurs des principaux senateurs de Rome, escrites de leurs propres mains, par lesquelles ilz mandoient à Sertorius qu'il menast son armée en Italie, et qu'il y trouueroit beaucoup de gens qui desiroient sa venuë, et ne demandoient autre chose que la mutation du gouuernement. Là ne fit point Pompeius vn acte de ieune homme, ains d'vn cerueau meur, rassis et bien composé, deliurant par ce moyen la ville de Rome de grande peur et du danger de grandes nouuelletez; car il amassa ces lettres et papiers de Sertorius en vn monceau, et les brusla toutes sans en lire vne seule, ne permettre qu'autre en leust. Dauantage fit incontinent mourir Perpenna pour doute qu'il n'en nommast quelques vns, craignant que s'il en nommoit, cela ne fust derechef occasion de nouveaux troubles et nouuelles seditions.» (Plutarque, Vie de Sertorius, chapitre XXVII, traduction d'Amyot.)
[565] Voltaire (1764) a placé entre ce vers et le suivant l'indication: A Viriate.
SOPHONISBE TRAGÉDIE. 1663
NOTICE.
Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à traiter à leur tour le même sujet[566], mais aucun ne réussit aussi bien que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au Cid, a toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le Segraisiana[567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée.»
Jusqu'au succès du Cid, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents libelles contre le nouvel ouvrage[568]. Plus tard un rapprochement eut lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de traiter à son tour le sujet de Sophonisbe, Mairet en conçut un chagrin que les bons procédés de Corneille[569] ne purent calmer. «Ah! vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a de ce qu'on a refait sa Sophonisbe, qui lui cause cette maladie; celui qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils n'en auront que la peur[570].» Il faudrait se garder du reste de prendre à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la nouvelle Sophonisbe.
Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa Muse historique du 20 de ce mois:
Cette pièce de conséquence, Qu'avec extrême impatience On attendoit de jour en jour Dans tout Paris et dans la cour, Pièce qui peut être appelée Sophonisbe renouvelée, Maintenant se joue à l'Hôtel (de Bourgogne[571]), Avec applaudissement tel, Et si grand concours de personnes, De hautes dames, de mignonnes, D'esprit beaux en perfection, Et de gens de condition, Que de longtemps pièce nouvelle Ne reçut tant d'éloges qu'elle. Je ne m'embarrasserai point A déduire de point en point Ses plus importantes matières Ni ses plus brillantes lumières. Pour dignement les concevoir, Il faut les ouïr et les voir. Je veux pourtant dans notre histoire Prouver son mérite et sa gloire Par un invincible argument; Car en disant tant seulement Que cette pièce nompareille Est l'ouvrage du grand Corneille, C'est pousser la louange à bout, Et qui dit Corneille dit tout.
Quelques jours après on lisait dans la Gazette[572]: «Le 27, Leurs Majestés eurent dans l'appartement de la Reine la représentation de la Sophonisbe du sieur Corneille par la troupe royale, Monsieur et Madame s'y étant trouvés avec toute la cour.»
Nous sommes obligé d'avouer que tout le monde ne parle pas avec autant d'enthousiasme que Loret de l'effet produit par cette pièce: «Durant tout ce spectacle, dit l'abbé d'Aubignac[573], le théâtre n'éclata que quatre ou cinq fois au plus.» Mais de Visé lui répond[574]: «Vous devriez faire connoître de quoi vous entendez parler, et si c'est des vers ou du sujet; car pour me servir de vos termes, il est constant que les vers en sont si forts et si beaux, qu'ils font éclater plus de cent fois; c'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, qu'ils obligent les spectateurs à donner de visibles marques de leur admiration.» Un autre défenseur de Corneille, sans contester les assertions de d'Aubignac, donne du fait qu'il avance une explication des plus naïves: «Les spectateurs, dit-il, sont sans cesse dans l'admiration et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond silence[575].»
Une critique de Sophonisbe, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure[576], a le rare mérite de nous nommer tous les acteurs qui ont joué d'original dans cette tragédie, et de nous faire connaître leur genre de talent. «Je vais vous dire un mot de chaque personnage, et commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce, est joué par Mlle des Œillets[577], qui est une des premières actrices du monde, et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en pourrois assez donner; je me contenterai seulement de dire qu'elle joue divinement ce rôle et au delà de tout ce que l'on se peut imaginer; que M. de Corneille lui en doit être obligé, et que quand vous n'iriez voir cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en sortiriez le plus satisfait du monde....» Le rôle de Syphax, ajoute l'auteur de cette critique, «est joué par M. de Montfleury[578], qui fait beaucoup paroître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui pousse tout à fait bien les grandes passions, et qui ne manque jamais de faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles.... Je passe à celui d'Erixe, que représente Mlle de Beauchâteau[579]. Sa réputation est assez établie, et je ne puis rien dire à son avantage que tout le monde ne sache. Je vous entretiendrois de son esprit, si je ne craignois de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendois que la quantité de choses que j'aurois à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière.... Après l'inutile rôle d'Erixe, voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y apporte quelques beautés. Oui; mais elles ne viennent pas de l'auteur, mais de celui qui le représente, puisque c'est M. de Floridor[580], qui a un air si dégagé, et qui joue de si bonne grâce que les personnes d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il paroît véritablement ce qu'il représente, dans toutes les pièces qu'il joue. Tous les auditeurs souhaiteroient de le voir sans cesse, et sa démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel, qu'il n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le monde. Pour lui donner enfin beaucoup de louanges, il suffit de le nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui pourroit donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession: il y a longtemps qu'il est au-dessus de l'envie et que tout le monde avoue que c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et de la plus agréable conversation.... Le dernier rôle considérable dont je vous parlerai, et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est celui de Lélius, que joue M. de la Fleur, qui peut passer pour un grand comédien, et qui s'est fait admirer de tout le monde dans Commode et dans Stilicon[581].»
Notre critique ne pousse pas plus avant sa revue des acteurs de Sophonisbe: «Je ne parlerai point, dit-il, des suivantes, et de plusieurs autres personnages de peu de conséquence....» Mais il ne donne pas à entendre que ces rôles aient été mal remplis. On pourrait le conclure, ce semble, de ce qu'en a dit d'Aubignac, s'il était possible d'ajouter quelque foi aux remarques d'un observateur aussi partial. Voici du reste de quelle manière ce dernier s'exprime à ce sujet: «Les femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices, qui déplaisent aussitôt qu'elles ouvrent la bouche: de sorte que soit par le peu d'intérêt qu'elles ont au théâtre, par la froideur de leurs sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point; c'est le temps que les spectateurs prennent pour s'entretenir de ce qui s'est passé, ou pour manger leurs confitures....» Mais Donneau de Visé, devenu un peu tardivement le défenseur de Corneille, ne laisse pas ces objections sans réponse: «Vous ne vous contentez pas, dit-il, de condamner celles que vous nommez suivantes[582], votre critique s'attache encore aux personnes qui les représentent, et vous en faites un portrait aussi désavantageux qu'il est peu ressemblant; mais quand elles seroient de méchantes actrices, quand elles ne seroient point belles, et que ce que vous dites seroit aussi véritable qu'il se trouve faux dans la pièce que vous reprenez, dites-moi, je vous prie, à quoi sert cette remarque[583]?»
Nous avons vu Corneille déclarer que la prison où il avait placé Ægée dans sa Médée produisait un effet désagréable, et qu'il est préférable de donner aux principaux acteurs, lorsque la situation l'exige, «des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius[584].» Mais dans Sophonisbe il a fait paraître Syphax enchaîné, et un de ses critiques le lui a reproché en ces termes: «Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne peut plus les souffrir, si ce n'est aux tragédies de collége[585].» Lélius dit toutefois:
Détachez-lui ces fers, il suffit qu'on le garde[586];
mais il ne le dit que lorsque Syphax a porté ces fers pendant trois scènes; encore peut-être cet ordre de Lélius n'est-il qu'une concession, car dans cet ouvrage, comme dans plusieurs autres[587], des changements ont eu lieu entre la première représentation et l'impression. En effet, l'auteur des Nouvelles nouvelles dit en parlant du personnage de Lélius: «Il ne paroît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il se doit divertir avec Sophonisbe, et non la prendre pour femme. Il veut autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les Dieux n'ont jamais eu de femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi[588].» Dans l'édition de 1663 et dans les suivantes, Lélius parle bien encore des Dieux à Massinisse, qui lui en a parlé le premier (voyez acte IV, scène III); mais il ne lui dit pas, ce qui avait choqué le critique, que les Dieux n'ont jamais eu de femmes.
Pour ces changements antérieurs à l'impression, la déclaration de l'abbé d'Aubignac est encore plus formelle; il dit à la fin de la deuxième édition de sa critique[589]: «Voilà ce que l'on pouvoit dire de Sophonisbe, selon ce qu'elle étoit dans les premières représentations, et quiconque approuvera les changements qu'elle a soufferts dans l'impression, autorisera le jugement que j'en ai fait. Je n'envie point à ceux qui la liront sans l'avoir vue le plaisir de n'y pas rencontrer les fautes que j'ai condamnées; et j'estime M. Corneille d'avoir fait, en la mettant sous la presse, ce qu'il devoit faire auparavant que de la mettre sur le théâtre[590].»
D'Aubignac, il est vrai, est un témoin que les admirateurs de notre poëte seraient bien fondés à récuser; mais, tout en reconnaissant que le partial critique exagère sans doute l'importance des modifications, nous pensons que très-probablement Corneille en a fait au moins quelques-unes. Le soin qu'il a mis à corriger les diverses éditions de ses œuvres suffirait pour nous convaincre qu'avant l'impression de ses pièces il devait profiter des observations utiles que la représentation lui suggérait, quand même la confidence qu'il a faite sur ce point à ses lecteurs dans l'examen de Nicomède[591] ne dissiperait pas tous les doutes à ce sujet.
L'édition originale de Sophonisbe forme un volume in-12, de 6 feuillets et 76 pages, intitulé: SOPHONISBE, TRAGEDIE. Par P. Corneille. Imprimée à Rouen. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais.... M.DC.LXIII. Auec priuilege du Roy.
Le privilége, donné à Paris le 4 mars 1663, est commun à Sophonisbe et à Persée et Démétrius, tragédie de Thomas Corneille, représentée à la fin de 1662. L'Achevé d'imprimer est du 10 avril 1663.
Dans cette même année 1663, Montfleury, fils de l'acteur qui jouait Syphax dans Sophonisbe, plaçait dans Impromptu de l'hôtel de Condé une scène[592] entre un marquis et une libraire du Palais, où il était question de la nouvelle pièce de Corneille[593]:
ALIS.
Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre?
LE MARQUIS.
Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.
ALIS.
Voilà la Sophonisbe.
LE MARQUIS.
Avez-vous du bon sens?
ALIS.
Si j'en ai? Je le crois: c'est de Monsieur Corneille, C'est du siècle présent l'honneur et la merveille; Et les œuvres, Monsieur, d'un homme si vanté, Le feront adorer de la postérité. Nous n'avons point d'auteurs dont la veine pareille....
LE MARQUIS.
Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.
Les écrits qui parurent à l'occasion de Sophonisbe sont assez nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des Nouvelles nouvelles, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet, en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été réimprimé par Granet dans son Recueil (tome I, p. 118), sous le titre de Critique de la Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la Sophonisbe soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa Sophonisbe. Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois, et je n'ai cité Rodogune et Cinna que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu. Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que, quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de tout le monde[594].»
Une seconde critique, intitulée: Remarques sur la tragédie de Sophonisbe de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par Monsieur L. D. (l'abbé d'Aubignac)[595], est écrite d'un tout autre style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse suivante: Défense de la Sophonisbe de Monsieur de Corneille[596]. Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui avait, comme on le voit, changé d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre Sophonisbe dans mes Nouvelles nouvelles, je viens de prendre son parti; mais vous devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois alors été voir Sophonisbe que pour y trouver des défauts, mais l'ayant depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M. de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»
Dans cette Défense, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M. de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.» D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans la Critique de l'École des femmes[597], esquisse le portrait quelques mois après la première représentation de Sophonisbe: «Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.»
Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer plus au long[598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois.»
Outre la Défense de Donneau de Visé, il y eut encore comme réponse au pamphlet de d'Aubignac une lettre A Monsieur D. P. P. S. sur les remarques qu'on a faites sur la Sophonisbe de Mr de Corneille[599]. Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.
Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille, il joignit à la seconde édition de ses Remarques sur Sophonisbe une critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies de M. Corneille intitulées Sophonisbe et Sertorius. Envoyées à Madame la duchesse de R*. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII, in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: Troisième et quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée Œdipe, et de Response à ses calomnies. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663. Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans son Recueil; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans les notices d'Œdipe et de Sertorius. Quant à la quatrième, elle est remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun ouvrage en particulier.
Il faut reconnaître que la vogue de la Sophonisbe de Corneille ne dura pas. Elle «n'eut, dit Voltaire, qu'un médiocre succès, et la Sophonisbe de Mairet continua à être représentée[600].» L'examen comparatif de ces deux pièces, qui fournissait un piquant sujet de discussion littéraire, fut repris assez fréquemment. Le Mercure de mars et d'avril 1708 avait proposé d'indiquer «d'où est venu le mauvais succès de la Sophonisbe de Mairet.» Dans le numéro de janvier 1709 on répondit à cette question par une dissertation très-favorable à Corneille, mais trop peu sérieuse. Enfin, en 1801 un Examen des Sophonisbes de Mairet, de Corneille et de Voltaire, par Clément, paraissait dans le Tableau annuel de la littérature. La Sophonisbe de Voltaire, dont il s'agit dans cette dernière dissertation, est un remaniement assez malheureux de la Sophonisbe de Mairet, comme nous l'expliquerons plus au long dans notre Appendice.
[566] Pour l'histoire des diverses Sophonisbes, voyez ci-après l'Appendice II, p. 553 et suivantes.
[567] Édition de la Haye, 1722, p. 144.
[568] Voyez tome III, p. 41-43.
[569] Voyez ci-après l'avis Au lecteur, p. 460 et suivantes.
[570] Donneau de Visé, Nouvelles nouvelles, 3e partie, p. 166.
[571] Ces deux mots sont imprimés en petit texte au bout du vers.
[572] 3 février 1663, no 15, p. 119.
[573] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 135.
[574] Ibidem, p. 160 et 161.
[575] Ibidem, p. 196.
[576] Voyez p. 453.
[577] Voyez ci-dessus la Notice de Sertorius, p. 353 et 355.
[578] Voyez tome III, p. 13, note 1.
[579] Voyez tome III, p. 15, note 2.
[580] Voyez tome II, p. 427, notes 2 et 3, et tome IV, p. 126.
[581] Ce sont deux tragédies de Thomas Corneille, représentées la première en 1658, la seconde en 1660.
[582] Les deux suivantes, Herminie et Barcée, ont le titre de dames d'honneur, même dans la première édition. Voyez ci-dessus, p. 134, note 228.
[583] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 171.
[584] Voyez tome II, p. 337.
[585] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 124.
[586] Acte IV, scène II, vers 1146.
[587] Voyez tome III, p. 18, et ci-dessus, p. 229.
[588] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 128.
[589] Voyez ci-après, p. 459.
[590] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome I, p. 153.
[591] Voyez tome V, p. 508 et 509.
[592] Scène II.
[593] Comparez tome II, p. 8 et 9.
[594] Recueil de l'abbé Granet, tome I, p. 132 et 133.
[595] Réimprimées dans le Recueil de Granet, tome I, p. 134 et suivantes.
[596] Paris, Barbin, 1663. Réimprimée dans le Recueil de Granet, tome I, p. 154 et suivantes.
[597] Scène V.
[598] Voyez tome III, p. 254.
[599] Sans lieu ni date, in-12. Cette lettre est réimprimée dans le Recueil de l'abbé Granet, tome I, p. 195 et suivantes.
[600] Remarques en tête de l'acte II de la Sophonisbe de Corneille.--A la Sophonisbe de Corneille succédèrent d'autres ouvrages sur le même sujet; aucun d'eux ne s'est maintenu au théâtre. Voyez ci-après l'Appendice II, p. 564.
AU LECTEUR[601].
Cette pièce m'a fait connoître qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe[602] sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu'elle assure à son illustre auteur; et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs[603] de ce prince[604], sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention: je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne[605], par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que tendu m'élever au-dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir d'exemple; nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste[606]; mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à cet événement, qu'aucun[607] des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fût; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte[608]. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristan a renouvelé Mariane[609] et Panthée[610] sur les pas du défunt sieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après[611], sur une disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il disoit, par M. l'abbé d'Aubignac. A peine la Cléopatre de M. de Benserade a paru, qu'elle a été suivie du Marc Antoine de M. Mairet[612], qui n'est que le même sujet sous un autre titre. Sa Sophonisbe même n'a pas été la première qui aye ennobli les théâtres des derniers temps: celle du Tricin[613] l'avoit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrestien en France[614]; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid ou les Horaces[615], avec autant de retenue pour ma conduite et mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.
Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite Live[616]; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et la même haine pour Rome qu'il lui attribue. Je lui prête un peu d'amour; mais elle règne sur lui, et ne daigne l'écouter qu'autant qu'il peut servir à ces passions dominantes qui règnent sur elle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son cœur, Massinisse, Syphax, sa propre vie[617]. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Lélius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritoit d'être née Romaine. Elle n'avoit point abandonné Syphax après deux défaites; elle étoit prête de[618] s'ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s'il y fût revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille; mais elle vouloit qu'il mourût plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe où le réservoient les Romains; et elle avoit d'autant plus de droit d'attendre de lui cet effort de magnanimité, qu'elle s'étoit résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'étoit la coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très-violent, pour s'épargner la honte de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis[619]. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce ont assez conçu la mortelle horreur qu'a dû exciter en cette grande âme la vue de ces fers qu'il lui apporte à partager; mais du moins ceux qui ont eu peine à souffrir qu'elle eût deux maris vivants ne se sont pas souvenus que les lois de Rome vouloient que le mariage se rompît par la captivité[620]. Celles de Carthage nous sont fort peu connues; mais il y a lieu de présumer, par l'exemple même de Sophonisbe, qu'elles étoient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal, son père, l'avoit mariée à Massinisse avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne, où il commandoit les armées de cette république; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité ni envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avoient fait à sa fille et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse[621], et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici pour se ressaisir de Sophonisbe sans l'autorité des Romains, comme d'une femme qui étoit déjà à lui, et qu'il avoit épousée avant qu'elle fût à Syphax.
On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris; et je m'en suis étonné d'autant plus que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir, dans le Sertorius, Pompée mari de deux femmes vivantes, dont l'une venoit chercher un second mari aux yeux même de ce premier[622]. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peut avoir oublié en moins d'un an cette facilité que les anciens avoient donnée aux divorces, dont il étoit si bien instruit alors; mais il y auroit quelque lieu de s'en prendre à ceux qui sachant mieux la Sophonisbe de M. Mairet que celle de Tite Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n'étoit pas de leur connoissance, et n'ont pu faire cette réflexion, que la mort de Syphax étoit une fiction de M. Mairet, dont je ne pouvois me servir sans faire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire[623]. Sa Sophonisbe est à lui: c'est son bien, qu'il ne faut pas lui envier; mais celle de Tite Live est à tout le monde. Le Tricin et Mont-Chrestien, qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois: j'ai cru qu'il m'étoit permis de n'être pas plus cruel, et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quelque teinture des livres, pour nous convier à ne la démentir pas[624].
J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devoit soulever les troupes qu'il commandoit dans l'armée, s'attaquer à la personne de Scipion, se faire blesser par ses gardes, et tout percé de leurs coups, venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse: c'eût été un amant parfait, mais ce n'eût pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avoit point donné de si bons ordres qu'aucun de ces emportements ne fût en son pouvoir? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de l'auditeur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aime les héros fabuleux, il croira que Lélius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun doute qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément que l'histoire nous en assure[625]. Ce que je fais dire de son désespoir à Mézétule[626] s'accommode avec l'une et l'autre de ces idées; et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre, que de tirer le rideau sur des déplaisirs qui devoient être si grands, et eurent si peu de durée.
Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les règles d'Aristote et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiers en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi; et j'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats[627], qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.
Éryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance qui fait la principale perfection des portraits: c'est une reine de ma façon, de qui ce poëme reçoit un grand ornement, et qui pourroit toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n'étoit qu'elle ajoute des motifs vraisemblables aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage, et de prétexte aux Romains pour n'y point consentir. Les protestations d'amour que semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien[628] ne sont qu'un équivoque[629], dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première; et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir.
Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres[630]; cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public, avec une attention sincère qui vous empêche d'y voir ce qui n'y est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.
[601] Cet avertissement n'a le titre: Au lecteur, que dans l'édition originale (1663). Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.
[602] Voyez ci-dessus, la Notice, p. 449, et ci-après l'Appendice II, p. 557 et suivantes.
[603] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent «le désespoir,» pour «les désespoirs.»
[604] Voyez la Sophonisbe de Mairet, acte IV, scène V, et acte V, scènes II et III, VIII et IX. Voyez ci-après, dans la seconde partie de l'Appendice, l'analyse de la Sophonisbe de Mairet, et particulièrement les p. 562 et 564.
[605] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et de ménager la mienne.»
[606] Dans les Choéphores d'Eschyle, l'Électre de Sophocle, et l'Électre d'Euripide.--Les deux éditions de 1668 et de 1682 ont étrangement défiguré le nom de ce dernier poëte: elles en ont fait Euripidie.
[607] Les éditions de 1668 et 1682 ne font pas l'élision, et donnent: «que aucun.»
[608] Voyez tome I, p. 77 et 78.
[609] La Mariane de Hardy, imprimée en 1625, paraît avoir été jouée dès 1610; celle de Tristan a été représentée avec un grand succès en 1636. Voyez tome I, p. 48 et 49.
[610] Corneille aurait pu citer un nombre beaucoup plus grand d'ouvrages sur ce même sujet de Panthée, mais il a voulu se borner à rappeler ceux qui avaient une certaine importance. Les frères Parfait, forcés à plus d'exactitude, parlent de six pièces sous ce titre:
1º Panthée, tragedie prise du grec de Xenophon, mise en ordre par Caye Jules de Guersens. A Poitiers, par les Bouchetz, 1571. Dans l'Epître dédicatoire, cet ouvrage est attribué par de Guersens à Mme et à Mlle des Roches.
2º Panthée, tragédie d'Alexandre Hardy, jouée en 1604 et imprimée en 1624.
3º Panthée ou l'Amour conjugal, tragédie de Guérin de la Dorouvière, avocat d'Angers, représentée en 1608.
4º Panthée, tragédie de Claude Billard de Courgenay.
5º Panthée, tragédie par M. Tristan, représentée en 1637. Dans l'avis intitulé: A qui lit, qui figure en tête de cette pièce, l'auteur reconnaît qu'elle est inférieure à Mariane, parce qu'il l'a écrite étant malade. «Elle s'est sentie, ajoute-t-il, du funeste coup dont le théâtre du Marais saigne encore, et prit part en la disgrâce d'un personnage dont elle attendoit un merveilleux ornement. Il est aisé de deviner que c'est de l'accident du célèbre Mondory qu'elle a reçu ce préjudice.... Sans cette espèce d'apoplexie dont il n'est pas encore guéri parfaitement, il auroit fait valoir Araspe aussi bien qu'Hérode[610-a]....»
6º Panthée, tragédie de M. d'Urval, représentée en 1638.
[610-a] Suivant les frères Parfait, il y a eu six ans d'intervalle entre ces deux pièces, traitées d'ailleurs, comme le titre de la dernière suffit à l'indiquer, d'une manière fort différente. La Didon de Scudéry paraît avoir été jouée en 1636; l'auteur de la Voix publique à M. de Scudéry sur les Observations du Cid fait allusion au peu de succès de cet ouvrage. La tragédie de Boisrobert intitulée: La vraie Didon, ou Didon la chaste, n'est que de 1642. Avant ces deux pièces, quatre autres avaient déjà été composées sur le même sujet: Didon se sacrifiant, tragédie d'Étienne Jodelle en 1552; une tragédie non imprimée de Gabriel le Breton; une autre de Guillaume de la Grange, jouée et imprimée à Lyon en 1582; enfin, en 1603, Didon se sacrifiant, de Hardy.
[611] Voyez tome I, p. 49, note 2.
[612] Corneille se méprend ici et intervertit l'ordre dans lequel ces deux ouvrages ont paru. Dans l'Épître dédicatoire des Galanteries du duc d'Ossonne, Mairet, né le 4 janvier 1604, nous dit lui-même qu'il fit son Marc Antoine à vingt-six ans, c'est-à-dire en 1630, et il y parle de Benserade comme d'un jeune auteur «de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'œuvre» (voyez tome III, p. 74, note 3). Corneille, ou du moins un de ses partisans, blâmant ce ton dégagé, a dit dans l'Avertissement au Besançonnois Mairet: «Cette Cléopatre a enseveli la vôtre» (voyez tome III, p. 75); ce qui prouve suffisamment que la pièce de Mairet est antérieure. Suivant les Frères Parfait, celle de Benserade est de 1635. Ce sujet avait déjà été traité plusieurs fois avant de l'être par ces deux auteurs. On peut citer la Cléopatre captive de Jodelle, jouée en 1552; le Marc Antoine de Robert Garnier, en 1568; Les délicieux amours de Marc Antoine et de Cléopatre par Beliard, imprimés en 1578; enfin la Cléopatre que Nicolas Montreux fit jouer et imprimer à Lyon en 1595.
[613] Telle est l'orthographe de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692. Voltaire donne: «du Trissin.»
[614] Antoine Montchrestien, sieur de Vasteville, auteur de tragédies et d'un Traicté de l'économie politique, mort en 1621. Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome III, p. 556 et suivantes; et sur sa Sophonisbe, ci-après l'Appendice II, p. 556.
[615] C'est la première fois que Corneille désigne cette pièce, intitulée Horace, par le pluriel les Horaces, mais il ne fait en cela que suivre une coutume qui, ce semble, était devenue assez générale. Voyez la lettre de Chapelain citée tome II, p. 255, et le passage de Loret rapporté ci-dessus, p. 353.
[616] Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550-553.
[617] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et sa propre vie.»
[618] Voltaire a remplacé de par à.
[619] Tite Live, au livre XXX, chapitre XV, nous apprend, à l'occasion de la mort de Sophonisbe, qu'un esclave de Massinisse «avoit sous sa garde le poison tenu en réserve contre les incertitudes de la fortune.» Voyez l'Appendice I, p. 552.
[620] «Le mariage est rompu par le divorce, la mort, la captivité....» (Digeste, livre XXIV, titre II, I.)
[621] C'est Appien qui raconte, au chapitre X de son Histoire punique, qu'Asdrubal «avait choisi Massinissa pour gendre,» et qu'ensuite les Carthaginois avaient marié à Syphax la fiancée de Massinissa, à l'insu de celui-ci et d'Asdrubal, qui étaient tous deux en Espagne.
[622] Voyez ci-dessus, Sertorius, acte III, scène II, p. 405 et suivantes.
[623] Donneau de Visé s'exprime ainsi dans les Nouvelles nouvelles: «L'on peut dire, si l'on compare la Sophonisbe de M. de Mairet avec cette dernière, qu'il a mieux fait que M. de Corneille, d'avoir, par les droits que donne la poésie, fait mourir Syphax, pour n'y pas faire voir Sophonisbe avec deux maris vivants et d'avoir par la même autorité fait mourir Massinisse, qui, après la mort de Sophonisbe, ne peut vivre ni avec plaisir, ni avec honneur.» (Recueil de Granet, tome I, p. 130.) D'Aubignac ne manque pas de répéter cette critique dans ses Remarques sur Sophonisbe (Recueil de Granet, tome I, p. 150): «Mairet avoit bien mieux sauvé cette fâcheuse aventure en faisant mourir Syphax dans la bataille, car par ce moyen il laissoit Sophonisbe libre, en état de se marier quand et de quelle manière il lui plaisoit, et le spectateur ne se mettoit point en peine des secrets de ce mariage. Et voilà comme sur la scène il est plus à propos quelquefois de tuer un homme qui se porte bien dans l'histoire, que de conserver l'histoire contre les règles de la scène.»
[624] La fidélité à l'histoire, l'exactitude dans la peinture des mœurs et des caractères, qui sont un des mérites de Corneille, étaient peut-être ce qui déplaisait le plus à une bonne partie de son public. Dans sa Dissertation sur l'Alexandre de Racine, Saint-Évremont attribue à cette cause les critiques qu'a soulevées la Sophonisbe de Corneille. «Un des grands défauts de notre nation, dit-il, c'est de ramener tout à elle, jusqu'à nommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n'ont pas bien ou son air ou ses manières; de là vient qu'on nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par le rapport qu'elles ont avec nous; dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience dans sa Sophonisbe. Mairet, qui avoit dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de cour; mais Corneille, qui fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parloient eux-mêmes; Corneille, qui, presque seul, a le bon goût de l'antiquité, a eu le malheur de ne pas plaire à notre siècle pour être entré dans le génie de ces nations et avoir conservé à la fille d'Asdrubal son véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui a surpassé tous nos auteurs, et qui s'est peut-être surpassé lui-même à rendre à ces grands noms tout ce qui leur étoit dû, n'a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions, asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage, et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des sentiments qui ne s'accordent pas aux nôtres.»
Il faut voir la lettre que Corneille adressa à l'auteur de cette appréciation pour l'en remercier; elle contient sur Sophonisbe quelques lignes intéressantes.
Les partisans de Corneille adoptèrent presque tous, au sujet de Sophonisbe, l'opinion que Saint-Évremont avait si bien développée. Chapuzeau la reproduit ainsi, en l'abrégeant, dans son Théâtre François (p. 41 et 42):
«On veut de l'amour.... La Sophonisbe qui a de la tendresse pour Massinisse jusqu'à la mort a été plus goûtée que celle qui sacrifie cette tendresse à la gloire de sa patrie, quoique le fameux auteur du dernier de ces deux ouvrages (Corneille) l'ait traitée avec toute la science qui lui est particulière, et qui lui a si bien appris à faire parler et les Carthaginois et les Grecs et les Romains, comme ils devoient parler, et mieux qu'ils ne parloient en effet.»
[625] Tite Live raconte, au livre XXX, chapitre XV, que Scipion fit venir sur-le-champ Massinisse pour le consoler, et que les honneurs dont il le combla dès le lendemain de la mort de Sophonisbe, calmèrent et adoucirent son cœur (mollitus regis animus), et lui donnèrent l'espoir de commander à toute la Numidie.
[626] Voyez plus loin, p. 472, note 631, et acte V, scène II, p. 538 et 539.
[627] «C'est de Quinault dont il est ici question. Le jeune Quinault venait de donner successivement Stratonice (2 janvier 1660), Amalasonte (novembre 1657), (Agrippa, roi d'Albe, ou) le Faux Tibérinus (1661), Astrate (décembre 1664). Cet Astrate surtout, joué dans le même temps que Sophonisbe, avait attiré tout Paris, tandis que Sophonisbe était négligée.» (Voltaire, 1764.)
[628] Voyez ci-après, acte II, scène II, p. 493 et suivantes.
[629] Il y a «un équivoque,» au masculin, dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692; Voltaire a mis: «une équivoque.»
[630] Corneille, nous l'avons dit, ne tint pas cette promesse de rédiger plus tard un examen de Sophonisbe. Le premier recueil où il ait donné cette pièce est le supplément de l'édition de 1664, publié en 1666.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SOPHONISBE.
ÉDITION SÉPARÉE.
1663 in-12;
RECUEILS.
1666 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
ACTEURS[631].
SYPHAX, roi de Numidie. MASSINISSE, autre roi de Numidie. LÉLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome. LÉPIDE, tribun romain. BOCCHAR, lieutenant de Syphax. MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse. ALBIN, centenier romain. SOPHONISBE, fille d'Asdrubal, général des Carthaginois, et reine de Numidie. ÉRYXE, reine de Gétulie. HERMINIE, dame d'honneur de Sophonisbe. BARCÉE, dame d'honneur d'Éryxe. PAGE de Sophonisbe.--GARDES.
La scène est à Cyrthe[632], capitale du royaume de Syphax, dans le palais du Roi.
[631] Outre les noms des principaux personnages, Syphax, Massinisse, Lélius, Sophonisbe[631-a], qui sont historiques et se trouvent dans Tite Live (voyez l'Appendice I, p. 550-553), Corneille a emprunté à cet auteur les noms de Mézétulle (ou mieux Mézétule [631-b]) et de Bocchar, qui désignent (au livre XXIX, chapitres XXIX et XXX), le premier un noble Numide, issu du sang royal, le second un roi de Mauritanie. Herminie appartient au Trissin (voyez l'Appendice II, p. 553-555). Quand à Lépide, Albin, Éryxe (voyez plus haut, p. 469) et Barcée, ce sont des personnages de l'invention de Corneille.
[631-a] Dans Appien Σοφονιβα, (Sophoniba).
[631-b] C'est ainsi que ce nom est écrit dans Tite Live. Toutes les éditions anciennes de Sophonisbe, hormis la première, le donnent de même, par une seule l, dans l'avis Au lecteur; mais dans la pièce toutes ont la double l.
[632] Ou plutôt Cirte, Cirta, à la place où est aujourd'hui Constantine. «Cirta, dit Tite Live, livre XXX, chapitre XII, était la capitale du royaume de Syphax.»--L'action se passe en l'an 203 avant Jésus-Christ.
SOPHONISBE. TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, BOCCHAR, HERMINIE.
BOCCHAR.
Madame, il étoit temps qu'il vous vînt du secours: Le siége étoit formé, s'il eût tardé deux jours; Les travaux commencés alloient à force ouverte Tracer autour des murs l'ordre de votre perte[633]; Et l'orgueil des Romains se promettoit l'éclat 5 D'asservir par leur prise et vous et tout l'État. Syphax a dissipé, par sa seule présence, De leur ambition la plus fière espérance. Ses troupes, se montrant au lever du soleil, Ont de votre ruine arrêté l'appareil. 10 A peine une heure ou deux elles ont pris haleine, Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine. L'ennemi fait le même, et l'on voit des deux parts Nos sillons hérissés de piques et de dards, Et l'une et l'autre armée étaler même audace, 15 Égale ardeur de vaincre, et pareille menace. L'avantage du nombre est dans notre parti: Ce grand feu des Romains en paroît ralenti; Du moins de Lélius la prudence inquiète Sur le point du combat nous envoie un trompette. 20 On le mène à Syphax, à qui sans différer De sa part il demande une heure à conférer. Les otages reçus pour cette conférence, Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance; Et si le ciel répond à nos communs souhaits, 25 Le champ de la bataille enfantera la paix. Voilà ce que le Roi m'a chargé de vous dire, Et que de tout son cœur[634] à la paix il aspire, Pour ne plus perdre aucun de ces moments si doux Que la guerre lui vole en l'éloignant de vous. 30
SOPHONISBE.
Le Roi m'honore trop d'une amour si parfaite. Dites-lui que j'aspire à la paix qu'il souhaite, Mais que je le conjure, en cet illustre jour, De penser à sa gloire encor plus qu'à l'amour.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, HERMINIE.
HERMINIE.
Madame, ou j'entends mal une telle prière, 35 Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre âme entière; Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité.
SOPHONISBE.
J'ai fait à Massinisse une infidélité. Accepté par mon père, et nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge. 40 Il porta dans l'Espagne et mon cœur et ma foi; Mais durant cette absence on disposa de moi[635]. J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie: Pour lui gagner Syphax, j'eusse immolé ma vie. Il étoit aux Romains, et je l'en détachai; 45 J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai. J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne; Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine; Car afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les États, 50 Et mettoit à mes pieds l'une et l'autre couronne, Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne[636]. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur.
HERMINIE.
Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge, 55 S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range?
SOPHONISBE.
Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux Voudront faire à leur tour quelque chose pour nous; Mais si de ce héros je tombe en la puissance, Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance, 60 Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir Ne se trahira pas jusques à me haïr. Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense: Quelque doux souvenir prend toujours sa défense. L'amant excuse, oublie; et son ressentiment 65 A toujours, malgré lui, quelque chose d'amant. Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite; Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris, Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris; 70 Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique N'a rien que ne pardonne un courage héroïque: Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur A croire que la main n'a point donné le cœur. J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse; 75 J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse; J'espère en la victoire, ou du moins en l'appui Que son reste d'amour me saura faire en lui; Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume, Trouvera dans la paix une prompte amertume; 80 Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi.
HERMINIE.
J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie Des sujets de chagrin dans la commune joie, Et par quel intérêt un tel reste d'amour 85 Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour.
SOPHONISBE.
Ce reste ne va point à regretter sa perte[637], Dont je prendrois encor l'occasion offerte; Mais il est assez fort pour devenir jaloux De celle dont la paix le doit faire l'époux. 90 Éryxe, ma captive, Éryxe, cette reine Qui des Gétuliens naquit la souveraine, Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus, Et trouva de la gloire à choisir mon refus. Ce fut pour empêcher ce fâcheux[638] hyménée 95 Que Syphax fit la guerre à cette infortunée, La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur Ce qu'il n'entreprenoit que pour venger sa sœur; Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince, Et lui voulut pour dot remettre sa province. 100
HERMINIE.
Je comprends encor moins que vous peut importer A laquelle des deux il daigne s'arrêter. Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse; Et je ne puis trouver matière à vos douleurs 105 Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs.
SOPHONISBE.
Je le donnois[639], ce cœur où ma rivale aspire: Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire, Eût montré qu'un amant si maltraité par moi Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi. 110 Après m'avoir perdue, il auroit fait connoître Qu'il vouloit m'être encor tout ce qu'il pouvoit m'être, Se rattacher à moi par les liens du sang, Et tenir de ma main la splendeur de son rang; Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle 115 Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle, Qui brise tous mes fers, et brave hautement L'éclat de sa disgrâce et de mon changement.
HERMINIE.
Certes, si je l'osois, je nommerois caprice Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice, 120 Et l'obstination des soucis superflus Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus.
SOPHONISBE.
Ah! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse, Quand tu veux que son choix n'ait rien qui m'intéresse! Des cœurs que la vertu renonce à posséder, 125 La conquête toujours semble douce à garder: Sa rigueur n'a jamais le dehors si sévère[640], Que leur perte au dedans ne lui devienne amère; Et de quelque façon qu'elle nous fasse agir, Un esclave échappé nous fait toujours rougir. 130 Qui rejette un beau feu n'aime point qu'on l'éteigne: On se plaît à régner sur ce que l'on dédaigne; Et l'on ne s'applaudit d'un illustre refus Qu'alors qu'on est aimée après qu'on n'aime plus. Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice, Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté N'ose le consoler de ma déloyauté; Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne, Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne. Je veux penser encor que j'en puis disposer, Et c'est de quoi la paix me va désabuser. Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite, Et par ce que je crains vois ce que je souhaite. Mais Éryxe déjà commence mon malheur, 145 Et me vient par sa joie avancer ma douleur.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Madame, une captive oseroit-elle prendre Quelque part au bonheur que l'on nous vient d'apprendre?
SOPHONISBE.
Le bonheur n'est pas grand, tant qu'il est incertain.
ÉRYXE.
On me dit que le Roi tient la paix en sa main; 150 Et je n'ose douter qu'il ne l'ait résolue.
SOPHONISBE.
Pour être proposée, elle n'est pas conclue; Et les grands intérêts qu'il y faut ajuster Demandent plus d'une heure à les bien concerter.
ÉRYXE.
Alors que des deux chefs la volonté conspire.... 155
SOPHONISBE.
Que sert la volonté d'un chef qu'on peut dédire! Il faut l'aveu de Rome, et que d'autre côté Le sénat de Carthage accepte le traité.
ÉRYXE.
Lélius le propose; et l'on ne doit pas croire Qu'au désaveu de Rome il hasarde sa gloire. 160 Quant à votre sénat, le Roi n'en dépend point.
SOPHONISBE.
Le Roi n'a pas une âme infidèle à ce point: Il sait à quoi l'honneur, à quoi sa foi l'engage; Et je l'en dédirois, s'il traitoit sans Carthage.
ÉRYXE.
On ne m'avoit pas dit qu'il fallût votre aveu. 165
SOPHONISBE.
Qu'on vous l'ait dit ou non, il m'importe assez peu.
ÉRYXE.
Je le crois; mais enfin donnez votre suffrage, Et je vous répondrai de celui de Carthage[641].
SOPHONISBE.
Avez-vous en ces lieux quelque commerce?
ÉRYXE.
Aucun.
SOPHONISBE.
D'où le savez-vous donc?
ÉRYXE.
D'un peu de sens commun: On y doit être las de perdre des batailles, Et d'avoir à trembler pour ses propres murailles.
SOPHONISBE.
Rome nous auroit donc appris l'art de trembler. Annibal....
ÉRYXE.
Annibal a pensé l'accabler; Mais ce temps-là n'est plus, et la valeur d'un homme....
SOPHONISBE.
On ne voit point d'ici ce qui se passe à Rome. En ce même moment peut-être qu'Annibal Lui fait tout de nouveau craindre un assaut fatal, Et que c'est pour sortir enfin de ces alarmes Qu'elle nous fait parler de mettre bas les armes. 180
ÉRYXE.
Ce seroit pour Carthage un bonheur signalé; Mais, Madame, les Dieux vous l'ont-ils révélé? A moins que de leur voix, l'âme la plus crédule D'un miracle pareil feroit quelque scrupule.
SOPHONISBE.
Des miracles pareils arrivent quelquefois: 185 J'ai vu Rome en état de tomber sous nos lois; La guerre est journalière, et sa vicissitude Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude.
ÉRYXE.
Le passé le prépare, et le soldat vainqueur Porte aux nouveaux combats plus de force et de cœur.
SOPHONISBE.
Et si j'en étois crue, on auroit le courage De ne rien écouter sur ce désavantage, Et d'attendre un succès hautement emporté Qui remît notre gloire en plus d'égalité.
ÉRYXE.
On pourroit fort attendre.
SOPHONISBE.
Et durant cette attente 195 Vous pourriez n'avoir pas l'âme la plus contente.
ÉRYXE.
J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains Mon sceptre a su passer en celles des Romains; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont s'y prend Massinisse, Le vôtre a grand besoin que la paix l'affermisse. 200
SOPHONISBE.
Quand de pareils chagrins voudront paroître au jour, Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour; Et voyez à quel point votre gloire est flétrie D'aimer un ennemi de sa propre patrie, Qui sert des étrangers dont par un juste accord 205 Il pouvoit nous aider à repousser l'effort.
ÉRYXE.
Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice, Il sert vos ennemis pour s'en faire justice; Mais si de les servir il doit être honteux, Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux. 210 Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique, Il faudroit commencer par votre république, Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis, Ceux par qui nos climats sont presque assujettis. Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie 215 Des peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie; Ou si le temps a pu vous naturaliser[642], Le même cours du temps les peut favoriser. J'ose vous dire plus: si le destin s'obstine A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine, 220 Comme vos Tyriens passent pour Africains, Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains; Et si de ce qu'on voit nous croyons le présage, Il en pourra bien naître au milieu de Carthage Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux, 225 Et qui sauront passer pour Africains comme eux.
SOPHONISBE.
Vous parlez un peu haut.
ÉRYXE.
Je suis amante et reine.
SOPHONISBE.
Et captive, de plus.
ÉRYXE.
On va briser ma chaîne; Et la captivité ne peut abattre un cœur Qui se voit assuré de celui du vainqueur: 230 Il est tel dans vos fers que sous mon diadème. N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime; J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt. Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît, Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause: 235 La bataille et la paix sont pour moi même chose. L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis; Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.
SOPHONISBE.
Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage, Qui peut avec raison vous aigrir le courage, 240 Et voudrois vous servir malgré ce grand courroux.
ÉRYXE.
Craignez que je ne puisse en dire autant de vous. Mais le Roi vient: adieu; je n'ai pas l'imprudence De m'offrir pour troisième à votre conférence; Et d'ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu, 245 Soit qu'il l'obtienne ou non, il importe fort peu.
SCÈNE IV.
SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE, BOCCHAR.
SOPHONISBE.
Eh bien! Seigneur, la paix, l'avez-vous résolue?
SYPHAX.
Vous en êtes encor la maîtresse absolue, Madame; et je n'ai pris trêve pour un moment, Qu'afin de tout remettre à votre sentiment. 250 On m'offre le plein calme, on m'offre de me rendre Ce que dans mes États la guerre a fait surprendre, L'amitié des Romains, que pour vous j'ai trahis.
SOPHONISBE.
Et que vous offre-t-on, Seigneur, pour mon pays?
SYPHAX.
Loin d'exiger de moi que j'y porte mes armes, 255 On me laisse aujourd'hui tout entier à vos charmes: On demande que neutre en ces dissensions, Je laisse aller le sort de vos deux nations.
SOPHONISBE.
Et ne pourroit-on point vous en faire l'arbitre?
SYPHAX.
Le ciel sembloit m'offrir un si glorieux titre, 260 Alors qu'on vit dans Cyrthe entrer d'un pas égal, D'un côté Scipion, et de l'autre Asdrubal. Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage, Le briguer, l'un pour Rome, et l'autre pour Carthage; Je les vis à ma table, et sur un même lit[643]; 265 Et comme ami commun, j'aurois[644] eu tout crédit. Votre beauté, Madame, emporta la balance: De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance; Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé, C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé. 270 En l'état où je suis, deux batailles perdues, Mes villes, la plupart surprises ou rendues, Mon royaume d'argent et d'hommes affoibli, C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. Je reçois sans combat le prix de la victoire; 275 Je rentre sans péril en ma première gloire; Et ce qui plus que tout a lieu de m'être doux, Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous.
SOPHONISBE.
Quoi que vous résolviez, c'est à moi d'y souscrire; J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire 280 Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité, Si j'y voyois pour vous ou gloire ou sûreté. Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor?
SYPHAX.
Si je vous aime?
SOPHONISBE.
Oui, m'aimez-vous encor, Seigneur?
SYPHAX.
Plus que moi-même.
SOPHONISBE.
Si mon amour égal rend vos jours fortunés, 285 Vous souvient-il encor de qui vous le[645] tenez?
SYPHAX.
De vos bontés, Madame.
SOPHONISBE.
Ah! cessez, je vous prie, De faire en ma faveur outrage à ma patrie. Un autre avoit le choix de mon père et le mien; Elle seule pour vous rompit ce doux lien. 290 Je brûlois d'un beau feu, je promis de l'éteindre; J'ai tenu ma parole, et j'ai su m'y contraindre. Mais vous ne tenez pas, Seigneur, à vos amis Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis; Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude, 295 Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude. Quoi? vous qui lui devez ce bonheur de vos jours, Vous que mon hyménée engage à son secours, Vous que votre serment attache à sa défense[646], Vous manquez de parole et de reconnoissance, 300 Et pour remercîment de me voir en vos mains. Vous la livrez vous-même en celles des Romains[647]! Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue, Et je serai le prix d'une amitié rompue, Moi qui pour en étreindre[648] à jamais les grands nœuds, Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux! Moi que vous protestez d'aimer plus que vous-même! Ah! Seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime?
SYPHAX.
Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit bien doux De voir comme je veux ne vous devoir qu'à vous: 310 Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme Les restes odieux d'une première flamme, D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir Devroit avoir éteint jusques au souvenir. Vantez-moi vos appas, montrez avec courage 315 Ce prix impérieux dont m'achète Carthage; Avec tant de hauteur prenez son intérêt, Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît; Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle, Et ne me permettez de régner que sous elle; 320 Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains, D'entendre aussi vanter ces beau feux mal éteints, Et de vous en voir l'âme encor toute obsédée En ma présence même en caresser l'idée.
SOPHONISBE.
Je m'en souviens, Seigneur, lorsque vous oubliez 325 Quels vœux mon changement vous a sacrifiés, Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous, Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux; 330 Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre Je crains également et pour l'un et pour l'autre, Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher. Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte, 335 Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte: J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement; Mais Carthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance? 340 Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui, Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui, Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer vos forces[649], Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux, 345 Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait. 350 Pensez-y: votre armée est la plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipion[650]; Un temps bien pris peut tout: pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune 355 Peut-être à sa personne attache leur fortune; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite; 360 Hannon a de l'Espagne amené du secours; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours[651]. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, Seigneur, me perdre avec Carthage: J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi. 365 Vous préserve le ciel de ce que je prévoi, Et daigne son courroux, me prenant seul en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute!
SYPHAX.
A des charmes si forts joindre celui des pleurs! Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs! 370 C'est trop, c'est trop, Madame; il faut vous satisfaire: Le plus grand des malheurs seroit de vous déplaire, Et tous mes sentiments veulent bien se trahir A la douceur de vaincre ou de vous obéir. La paix eût sur ma tête assuré ma couronne; 375 Il faut la refuser, Sophonisbe l'ordonne: Il faut servir Carthage, et hasarder l'État. Mais que deviendrez-vous, si je meurs au combat? Qui sera votre appui, si le sort des batailles Vous rend un corps sans vie au pied de nos murailles? 380
SOPHONISBE.
Je vous répondrois bien qu'après votre trépas Ce que je deviendrai ne vous regarde pas; Mais j'aime mieux, Seigneur, pour vous tirer de peine, Vous dire que je sais vivre et mourir en reine.
SYPHAX.
N'en parlons plus, Madame. Adieu: pensez à moi; 385 Et je saurai, pour vous, vaincre ou mourir en roi[652].
FIN DU PREMIER ACTE.
[633] Voltaire a dit dans le IVe chant de la Henriade:
Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles.
[634] Dans l'édition de 1682 on lit, par erreur évidemment: «tout de son cœur,» pour: «de tout son cœur.»
[635] Voyez ci-dessus, p. 465 et la note 621.
[636] «Telle avait été la puissance de Syphax, que Massinissa, chassé de son royaume, avait été réduit à semer le bruit de sa mort, et à se cacher pour sauver ses jours, vivant, comme les bêtes, du fruit de ses rapines.» (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.)
[637] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «ma perte,» pour: «sa perte.»
[638] Dans Voltaire (1764) on lit fameux, au lieu de fâcheux.
[639] L'édition de 1666 porte, par erreur, connois, pour donnois.
[640] Var. Sa rigueur n'a jamais de dehors si sévère. (1663)
[641] Var. Et je vous répondrai sur celui de Carthage. (1666)
[642] Thomas Corneille (1692) et après lui Voltaire (1764) donnent ici: «nous naturaliser,» et au vers 221: «nos Tyriens.» Notre texte est celui de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, et c'est bien celui que le sens demande.
[643] Scipion et Asdrubal vinrent le même jour réclamer l'alliance et l'amitié de Syphax. Le hasard les ayant réunis sous son toit, il les invita tous deux à s'asseoir à sa table. Scipion et Asdrubal, parce que tel était le désir du roi, se placèrent sur le même lit. Eodem lecto Scipio atque Asdrubal (quia ita cordi erat regi) accubuerunt. (Tite Live, livre XXVIII, chapitre XVIII.)
[644] Les éditions de 1663 et de 1666 donnent j'avois (j'auois), pour j'aurois.
[645] L'édition de 1692 a changé le en les.
[646] Quand Syphax épousa Sophonisbe, les Carthaginois et lui se lièrent par des engagements réciproques et se promirent, sous la foi du serment, d'avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis: data ultro citroque fide, eosdem amicos inimicosque habituros. (Tite Live, livre XXIX, chapitre XXXIII.)
[647] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire, il y a celle, au singulier: «en celle des Romains.»
[648] Les impressions de 1668 et de 1682 ont ici l'une et l'autre la même faute typographique: éteindre, pour étreindre.
[649] On lit vos forces dans l'édition de 1663, mes forces dans celles de 1666 et de 1668, et nos forces dans celles de 1682, de 1692 et de Voltaire (1764).
[650] Voyez Tite Live, livre XXX, chapitre III.
[651] A peu de distance du récit d'où Corneille a tiré sa pièce, Tite Live nous montre Annibal revenu d'Italie en Afrique: voyez livre XXX, chapitres XXVIII et XXIX.
[652] Toute cette scène entre Sophonisbe et Syphax est le développement de ce passage de Tite Live (livre XXX, chapitre VII): «Syphax faisait les plus actives dispositions pour recommencer la guerre. Sa femme l'avait gagné, non plus seulement comme autrefois, par des caresses, armes déjà si puissantes sur le cœur d'un époux qui l'aimait, mais par les prières et la compassion, le conjurant, les yeux pleins de larmes, de ne pas trahir son père et sa patrie.» Syphacem.... summa ope... reparantem bellum: quum uxor, non jam, ut ante, blanditiis, satis potentibus ad animum amantis, sed precibus et misericordia valuisset, plena lacrimarum obtestans ne patrem suum patriamque proderet.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉRYXE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice, M'apprêtoit la victoire à revoir Massinisse! Et que de mon destin l'obscure trahison Sur mes souhaits remplis a versé de poison! 390 Syphax est prisonnier; Cyrthe toute éperdue A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue. Sophonisbe, en dépit de toute sa fierté, Va gémir à son tour dans la captivité: Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes 395 Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines; Et lorsqu'aux mêmes fers je crois voir mon vainqueur, Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur. En vain l'impatience à le chercher m'emporte, En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte, 400 Et m'ose figurer, en cet heureux moment, Sa flamme impatiente et forte également: Je l'ai vu, mais surpris, mais troublé de ma vue; Il n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue, Et ses yeux égarés marquoient un embarras 405 A faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas. J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée; Mais quand pour me répondre il s'est fait un effort, Son compliment au mien n'a point eu de rapport; 410 Et j'ai trop vu par là qu'un si profond silence Attachoit sa pensée ailleurs qu'à ma présence, Et que l'emportement d'un entretien secret Sous un front attentif cachoit l'esprit distrait.
BARCÉE.
Les soins d'un conquérant vous donnent trop d'alarmes. C'est peu que devant lui Cyrthe ait mis bas les armes, Qu'elle se soit rendue, et qu'un commun effroi L'ait fait à tout son peuple accepter pour son roi; Il lui faut s'assurer des places et des portes, Pour en demeurer maître y poster[653] ses cohortes: 420 Ce devoir se préfère aux soucis les plus doux; Et s'il en étoit quitte, il seroit tout à vous.
ÉRYXE.
Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée; Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée; Et de quelque couleur que tu couvres ses soins, 425 Sa nouvelle conquête en occupe le moins. Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante, L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante; Et si je m'en rapporte à l'accueil différent, Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend. 430 Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue, Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue: Ces charmes à Carthage autrefois adorés Ont soudain réuni ses regards égarés. Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière, 435 Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière, Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains Éviter le triomphe et les fers des Romains[654]. Son orgueil, que ses pleurs sembloient vouloir dédire, Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire; 440 Et sûre du succès, dont cet art répondoit, Elle prioit bien moins qu'elle ne commandoit. Aussi sans balancer il a donné parole Qu'elle ne seroit point traînée au Capitole, Qu'il en sauroit trouver un moyen assuré; 445 En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré, Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante, Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étois présente; Et les ordres qu'aux siens il avoit à donner Ont servi de prétexte à nous abandonner. 450 Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite, Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite; Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné Que cet amour jamais[655] ne fut déraciné, Chez moi, dans Hyarbée[656], où le mien trop facile 455 Prêtoit à sa déroute un favorable asile, Détrôné, vagabond, et sans appui que moi, Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère, 460 Jamais son feu secret n'a manqué de détours Pour me forcer moi-même à changer de discours; Ou si je m'obstinois à le faire répondre, J'en tirois pour tout fruit de quoi mieux me confondre, Et je n'en arrachois que de profonds hélas, 465 Et qu'enfin son amour ne la méritoit pas. Juge, par ces soupirs[657] que produisoit l'absence, Ce qu'à leur entrevue a produit la présence.
BARCÉE.
Elle a produit sans doute un effet de pitié, Où se mêle peut-être une ombre d'amitié. 470 Vous savez qu'un cœur noble et vraiment magnanime, Quand il bannit l'amour, aime à garder l'estime; Et que bien qu'offensé par le choix d'un mari, Il n'insulte jamais à ce qu'il a chéri. Mais quand bien vous auriez tout lieu de vous en plaindre, Sophonisbe, après tout, n'est point pour vous à craindre: Eût-elle tout son cœur, elle l'auroit en vain, Puisqu'elle est hors d'état de recevoir sa main. Il vous la doit, Madame.
ÉRYXE.
Il me la doit, Barcée; Mais que sert une main par le devoir forcée? 480 Et qu'en auroit le don pour moi de précieux, S'il faut que son esclave ait son cœur à mes yeux? Je sais bien que des rois la fière destinée Souffre peu que l'amour règle leur hyménée, Et que leur union souvent, pour leur malheur, 485 N'est que du sceptre au sceptre, et non du cœur au cœur; Mais je suis au-dessus de cette erreur commune: J'aime en lui sa personne autant que sa fortune; Et je n'en exigeai qu'il reprît ses États Que de peur que mon peuple en fît trop peu de cas. 490 Des actions des rois ce téméraire arbitre Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre. Jamais d'un roi sans trône il n'eût souffert la loi, Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi. Il falloit qu'il lui vît sa couronne à la tête, 495 Et que ma main devînt sa dernière conquête, Si nous voulions régner avec l'autorité Que le juste respect doit à la dignité. J'aime donc Massinisse, et je prétends qu'il m'aime: Je l'adore, et je veux qu'il m'adore de même; 500 Et pour moi son hymen seroit un long ennui, S'il n'étoit tout à moi, comme moi toute à lui. Ne t'étonne donc point de cette jalousie Dont, à ce froid abord, mon âme s'est saisie; Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher; 505 Sers-la, si tu le peux, et m'aide à la cacher. Pour juste aux yeux de tous qu'en puisse être la cause, Une femme jalouse à cent mépris s'expose; Plus elle fait de bruit, moins on en fait d'état, Et jamais ses soupçons n'ont qu'un honteux éclat. 510 Je veux donner aux miens une route diverse, A ces amants suspects laisser libre commerce, D'un œil indifférent en regarder le cours, Fuir toute occasion de troubler leur discours[658], Et d'un hymen douteux éviter le supplice, 515 Tant que je douterai du cœur de Massinisse. Le voici: nous verrons, par son empressement, Si je me suis trompée en ce pressentiment.
SCÈNE II.
MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE, MÉZÉTULLE.
MASSINISSE.
Enfin, maître absolu des murs et de la ville, Je puis vous rapporter un esprit plus tranquille, 520 Madame, et voir céder en ce reste du jour Les soins de la victoire aux douceurs de l'amour. Je n'aurois plus de lieu d'aucune inquiétude[659], N'étoit que je ne puis sortir d'ingratitude, Et que dans mon bonheur il n'est pas bien en moi 525 De m'acquitter jamais de ce que je vous doi. Les forces qu'en mes mains vos bontés ont remises Vous ont laissée en proie à de lâches surprises, Et me rendoient ailleurs ce qu'on m'avoit ôté, Tandis qu'on vous ôtoit et sceptre et liberté. 530 Ma première victoire a fait votre esclavage; Celle-ci, qui le brise, est encor votre ouvrage; Mes bons destins par vous ont eu tout leur effet, Et je suis seulement ce que vous m'avez fait. Que peut donc tout l'effort de ma reconnoissance, 535 Lorsque je tiens de vous ma gloire et ma puissance? Et que vous puis-je offrir que votre propre bien, Quand je vous offrirai votre sceptre et le mien[660]?
ÉRYXE.
Quoi qu'on puisse devoir, aisément on s'acquitte, Seigneur, quand on se donne avec tant de mérite: 540 C'est un rare présent qu'un véritable roi, Qu'a rendu sa victoire enfin digne de moi. Si dans quelques malheurs pour vous je suis tombée, Nous pourrons en parler un jour dans Hyarbée, Lorsqu'on nous y verra dans un rang souverain, 545 La couronne à la tête, et le sceptre à la main. Ici nous ne savons encor ce que nous sommes: Je tiens tout fort douteux tant qu'il dépend des hommes, Et n'ose m'assurer que nos amis jaloux[661] Consentent l'union des deux trônes en nous. 550 Ce qu'avec leurs héros vous avez de pratique Vous a dû mieux qu'à moi montrer leur politique. Je ne vous en dis rien: un souci plus pressant, Et si je l'ose dire, assez embarrassant, Où même ainsi que vous la pitié m'intéresse, 555 Vous doit inquiéter touchant votre promesse: Dérober Sophonisbe au pouvoir des Romains, C'est un pénible ouvrage, et digne de vos mains; Vous devez y penser.
MASSINISSE.
Un peu trop téméraire, Peut-être ai-je promis plus que je ne puis faire. 560 Les pleurs de Sophonisbe ont surpris ma raison[662]. L'opprobre du triomphe est pour elle un poison; Et j'ai cru que le ciel l'avoit assez punie, Sans la livrer moi-même à tant d'ignominie. Madame, il est bien dur de voir déshonorer 565 L'autel où tant de fois on s'est plu d'adorer, Et l'âme ouverte aux biens que le ciel lui renvoie Ne peut rien refuser dans ce comble de joie. Mais quoi que ma promesse ait de difficultés, L'effet en est aisé, si vous y consentez. 570
ÉRYXE.
Si j'y consens! bien plus, Seigneur, je vous en prie. Voyez s'il faut agir de force ou d'industrie; Et concertez ensemble en toute liberté Ce que dans votre esprit vous avez projeté. Elle vous cherche exprès.
SCÈNE III.
MASSINISSE, ÉRYXE, SOPHONISBE, BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE[663].
ÉRYXE.
Tout a changé de face, 575 Madame, et les destins vous ont mise en ma place. Vous me deviez servir malgré tout mon courroux, Et je fais à présent même chose pour vous: Je vous l'avois promis, et je vous tiens parole.
SOPHONISBE.
Je vous suis obligée; et ce qui m'en console, 580 C'est que, tout peut changer une seconde fois; Et je vous rendrai lors tout ce que je vous dois.
ÉRYXE.
Si le ciel jusque-là vous en laisse incapable, Vous pourrez quelque temps être ma redevable, Non tant d'avoir parlé, d'avoir prié pour vous, 585 Comme de vous céder un entretien si doux. Voyez si c'est vous rendre un fort méchant office Que vous abandonner le prince Massinisse.
SOPHONISBE.
Ce n'est pas mon dessein de vous le dérober.
ÉRYXE.
Peut-être en ce dessein pourriez-vous succomber; Mais, Seigneur, quel qu'il soit, je n'y mets point d'obstacles Un héros, comme un dieu, peut faire des miracles; Et s'il faut mon aveu pour en venir à bout, Soyez sûr de nouveau que je consens à tout. Adieu.
SCÈNE IV[664].
MASSINISSE, SOPHONISBE, HERMINIE, MÉZÉTULLE.
SOPHONISBE.
Pardonnez-vous à cette inquiétude 595 Que fait de mon destin la triste incertitude, Seigneur? et cet espoir que vous m'avez donné Vous fera-t-il aimer d'en être importuné? Je suis Carthaginoise, et d'un sang que vous-même N'avez que trop jugé digne du diadème: 600 Jugez par là l'excès de ma confusion A me voir attachée au char de Scipion; Et si ce qu'entre nous on vit d'intelligence Ne vous convaincra point d'une indigne vengeance, Si vous écoutez plus de vieux ressentiments 605 Que le sacré respect de vos derniers serments. Je fus ambitieuse, inconstante et parjure[665]: Plus votre amour fut grand, plus grande en est l'injure: Mais plus il a paru, plus il vous fait de lois Pour défendre l'honneur de votre premier choix; 610 Et plus l'injure est grande, et d'autant mieux éclate La générosité de servir une ingrate Que votre bras lui-même a mise hors d'état D'en pouvoir dignement reconnoître l'éclat.
MASSINISSE.
Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance, 615 Cessez de vous en faire une fausse impuissance: De quelque dur revers que vous sentiez les coups, Vous pouvez plus pour moi que je ne puis pour vous. Je dis plus: je ne puis pour vous aucune chose, A moins qu'à m'y servir ce revers vous dispose. 620 J'ai promis, mais sans vous j'aurai promis en vain; J'ai juré, mais l'effet dépend de votre main; Autre qu'elle en ces lieux ne peut briser vos chaînes: En un mot le triomphe est un supplice aux reines; La femme du vaincu ne le peut éviter, 625 Mais celle du vainqueur n'a rien à redouter. De l'une il est aisé que vous deveniez l'autre; Votre main par mon sort peut relever le vôtre; Mais vous n'avez qu'une heure, ou plutôt qu'un moment, Pour résoudre votre âme à ce grand changement. 630 Demain Lélius entre, et je ne suis plus[666] maître; Et quelque amour en moi que vous voyiez renaître, Quelques charmes en vous qui puissent me ravir, Je ne puis que vous plaindre, et non pas vous servir. C'est vous parler sans doute avec trop de franchise; 635 Mais le péril....
SOPHONISBE.
De grâce, excusez ma surprise. Syphax encor vivant, voulez-vous qu'aujourd'hui....
MASSINISSE.
Vous me fûtes promise auparavant qu'à lui; Et cette foi donnée et reçue à Carthage, Quand vous voudrez m'aimer, d'avec lui vous dégage. 640 Si de votre personne il s'est vu possesseur, Il en fut moins l'époux que l'heureux ravisseur; Et sa captivité qui rompt cet hyménée[667] Laisse votre main libre et la sienne enchaînée. Rendez-vous à vous-même; et s'il vous peut venir 645 De notre amour passé quelque doux souvenir, Si ce doux souvenir peut avoir quelque force....
SOPHONISBE.
Quoi? vous pourriez m'aimer après un tel divorce, Seigneur, et recevoir de ma légèreté Ce que vous déroba tant d'infidélité? 650
MASSINISSE.
N'attendez point, Madame, ici que je vous die Que je ne vous impute aucune perfidie; Que mon peu de mérite et mon trop de malheur Ont seuls forcé Carthage à forcer votre cœur; Que votre changement n'éteignit point ma flamme, 655 Qu'il ne vous ôta point l'empire de mon âme; Et que si j'ai porté la guerre en vos États, Vous étiez la conquête où prétendoit mon bras. Quand le temps est trop cher pour le perdre en paroles, Toutes ces vérités sont des discours frivoles: 660 Il faut ménager mieux ce moment de pouvoir. Demain Lélius entre; il le peut dès ce soir: Avant son arrivée assurez votre empire. Je vous aime, Madame, et c'est assez vous dire. Je n'examine point quels sentiments pour moi 665 Me rendront les effets d'une première foi: Que votre ambition, que votre amour choisisse; L'opprobre est d'un côté, de l'autre Massinisse. Il faut aller à Rome ou me donner la main: Ce grand choix ne se peut différer à demain, 670 Le péril presse autant que mon impatience; Et quoi que mes succès m'offrent de confiance, Avec tout mon amour, je ne puis rien pour vous, Si demain Rome en moi ne trouve votre époux[668].
SOPHONISBE.
Il faut donc qu'à mon tour je parle avec franchise, 675 Puisqu'un péril si grand ne veut point de remise. L'hymen que vous m'offrez peut rallumer mes feux, Et pour briser mes fers rompre tous autres nœuds; Mais avant qu'il vous rende à votre prisonnière, Je veux que vous voyiez[669] son âme toute entière, 680 Et ne puissiez un jour vous plaindre avec sujet De n'avoir pas bien vu ce que vous aurez fait. Quand j'épousai Syphax, je n'y fus point forcée: De quelques traits pour vous que l'amour m'eût blessée, Je vous quittai sans peine, et tous mes vœux trahis 685 Cédèrent avec joie au bien de mon pays. En un mot, j'ai reçu du ciel pour mon partage L'aversion de Rome et l'amour de Carthage. Vous aimez Lélius, vous aimez Scipion, Vous avez lieu d'aimer toute leur nation; 690 Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi ma haine[670]. Tant que vous serez roi, souffrez que je sois reine, Avec la liberté d'aimer et de haïr, Et sans nécessité de craindre ou d'obéir. Voilà quelle je suis, et quelle je veux être. 695 J'accepte votre hymen, mais pour vivre sans maître, Et ne quitterois point l'époux que j'avois pris, Si Rome se pouvoit éviter qu'à ce prix. A ces conditions me voulez-vous pour femme?
MASSINISSE.
A ces conditions prenez toute mon âme; 700 Et s'il vous faut encor quelques nouveaux serments....
SOPHONISBE.
Ne perdez point, Seigneur, ces précieux moments; Et puisque sans contrainte il m'est permis de vivre, Faites tout préparer; je m'apprête à vous suivre.
MASSINISSE.
J'y vais; mais de nouveau gardez que Lélius.... 705
SOPHONISBE.
Cessez de vous gêner par des soins superflus; J'en connois l'importance, et vous rejoins au temple.
SCÈNE V.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Tu vois, mon bonheur passe et l'espoir et l'exemple; Et c'est, pour peu qu'on aime, une extrême douceur De pouvoir accorder sa gloire avec son cœur; 710 Mais c'en est une ici bien autre, et sans égale, D'enlever, et sitôt, ce prince à ma rivale, De lui faire tomber le triomphe des mains[671], Et prendre sa conquête aux yeux de ses Romains. Peut-être avec le temps j'en aurai l'avantage 715 De l'arracher à Rome, et le rendre à Carthage; Je m'en réponds déjà sur le don de sa foi: Il est à mon pays puisqu'il est tout à moi. A ce nouvel hymen c'est ce qui me convie, Non l'amour, non la peur de me voir asservie: 720 L'esclavage aux grands cœurs n'est point à redouter; Alors qu'on sait mourir, on sait tout éviter; Mais comme enfin la vie est bonne à quelque chose, Ma patrie elle-même à ce trépas s'oppose, Et m'en désavoueroit, si j'osois me ravir 725 Les moyens que l'amour m'offre de la servir. Le bonheur surprenant de cette préférence M'en donne une assez juste et flatteuse espérance. Que ne pourrai-je point si, dès qu'il m'a pu voir, Mes yeux d'une autre reine ont détruit le pouvoir! 730 Tu l'as vu comme moi, qu'aucun retour vers elle N'a montré qu'avec peine il lui fût infidèle: Il ne l'a point nommée, et pas même un soupir N'en a fait soupçonner le moindre souvenir.
HERMINIE.
Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie; 735 Mais il manque le comble à cet excès de joie, Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir, Si vous voyiez qu'Éryxe en eût du déplaisir. Elle est indifférente, ou plutôt insensible: A vous servir contre elle elle fait son possible, 740 Quand vous prenez plaisir à troubler son discours, Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours; Et ce héros enfin que votre soin obsède Semble ne vous offrir que ce qu'elle vous cède. Je voudrois qu'elle vît un peu plus son malheur, 745 Qu'elle en fît hautement éclater la douleur; Que l'espoir inquiet de se voir son épouse Jetât un plein désordre en son âme jalouse; Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous.
SOPHONISBE.
Que tu te connois mal en sentiments jaloux! 750 Alors qu'on l'est si peu qu'on ne pense pas l'être, On n'y réfléchit point, on laisse tout paroître; Mais quand on l'est assez pour s'en apercevoir, On met tout son possible à n'en laisser rien voir. Éryxe, qui connoît et qui hait sa foiblesse, 755 La renferme au dedans, et s'en rend la maîtresse; Mais cette indifférence où tant d'orgueil se joint Ne part que d'un dépit jaloux au dernier point; Et sa fausse bonté se trahit elle-même Par l'effort qu'elle fait à se montrer extrême: 760 Elle est étudiée, et ne l'est pas assez Pour échapper entière aux yeux intéressés. Allons, sans perdre temps, l'empêcher de nous nuire, Et prévenir l'effet qu'elle pourroit produire.
FIN DU SECOND ACTE.
[653] L'édition de 1692 a changé poster en porter.
[654] Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550 et 551.
[655] Dans l'édition de 1692 il y a jadis, au lieu de jamais.
[656] Hyarbée (Iarbée), capitale de la Gétulie, nom de ville forgé, comme le nom de la reine Éryxe, et tiré apparemment de celui de l'ancien roi de Gétulie Iarbas.
[657] L'édition de 1692 donne «ses soupirs,» pour «ces soupirs.»
[658] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille et Voltaire ont mis le pluriel: «leurs discours.»
[659] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont corrigé ainsi ce vers:
Je n'aurois plus sujet d'aucune inquiétude.
[660] Voyez ci-dessus, p. 469 et 470, l'observation que Corneille fait sur ce couplet.
[661] Les Romains.
[662] «L'âme du vainqueur ne s'abandonna pas seulement à la compassion; il s'éprit d'amour pour sa captive.» Non in misericordiam modo prolapsus est animus victoris, sed.... amore captivæ victor captus.... (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.
[663] Les éditeurs modernes ont ajouté avec raison aux noms des personnages celui de Mézétulle, qui figure en tête de la scène précédente et dans la suivante. Ce nom ne se trouve ici dans aucune des éditions anciennes, pas même dans celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).
[664] Pour toute cette scène, voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.
[665] Var. Je fus ambitieuse, inconstante, parjure. (1663)
[666] L'édition de 1666 donne seule pas, au lieu de plus.
[667] Les impressions de 1666, de 1668 et de 1682 donnent ce mot au féminin: «cette hyménée;» le masculin, qui est la leçon de la première édition, a été rétabli par Thomas Corneille.
[668] «Massinissa n'écouta que son amour et prit une résolution téméraire. Il ordonna sur-le-champ de faire les préparatifs de son mariage pour le jour même, afin de ne laisser ni à Lélius ni à Scipion le droit de traiter comme captive celle qui serait déjà l'épouse de Massinissa.» Ab amore temerarium.... mutuatur consilium. Nuptias in eum ipsum diem repente parari jubet, ne quid relinqueret integri aut Lælio, aut ipsi Scipioni, consulendi velut in captivam, quæ Massinissæ jam nupta foret. (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551.
[669] L'édition de 1682 donne seule, voyez, sans i.
[670] Var. Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi la haine. (1666)
[671] Var. De lui faire tomber son triomphe des mains. (1663-68)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
MASSINISSE, MÉZÉTULLE.
MÉZÉTULLE.
Oui, Seigneur, j'ai donné vos ordres à la porte, 765 Que jusques à demain aucun n'entre, ne sorte[672], A moins que Lélius vous dépêche quelqu'un. Au reste, votre hymen fait le bonheur commun: Cette illustre conquête est une autre victoire, Que prennent les vainqueurs pour un surcroît de gloire, Et qui fait aux vaincus bannir tout leur effroi, Voyant régner leur reine avec leur nouveau roi. Cette union à tous promet des biens solides, Et réunit sous vous tous les cœurs des Numides.
MASSINISSE.
Mais Éryxe...?
MÉZÉTULLE.
J'ai mis des gens à l'observer, 775 Et suis allé moi-même après eux la trouver, De peur qu'un contre-temps de jalouse colère Allât jusqu'aux autels en troubler le mystère. D'abord qu'elle a tout su, son visage étonné Aux troubles du dedans sans doute a trop donné: 780 Du moins à ce grand coup elle a paru surprise; Mais un moment après, entièrement remise, Elle a voulu sourire, et m'a dit froidement: «Le Roi n'use pas mal de mon consentement; Allez, et dites-lui que pour reconnoissance....» 785 Mais, Seigneur, devers vous elle-même s'avance, Et vous expliquera mieux que je n'aurois fait Ce qu'elle ne m'a pas expliqué tout à fait.
MASSINISSE.
Cependant cours au temple, et presse un peu la Reine D'y terminer des vœux dont la longueur me gêne; 790 Et dis-lui que c'est trop importuner les Dieux, En un temps où sa vue est si chère à mes yeux.
SCÈNE II.
MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Comme avec vous, Seigneur, je ne sus jamais feindre, Souffrez pour un moment que j'ose ici m'en plaindre[673], Non d'un amour éteint, ni d'un espoir déçu, 795 L'un fut mal allumé, l'autre fut mal conçu; Mais d'avoir cru mon âme et si foible et si basse, Qu'elle pût m'imputer votre hymen à disgrâce, Et d'avoir envié cette joie à mes yeux D'en être les témoins, aussi bien que les Dieux. 800 Ce plein aveu promis avec tant de franchise Me préparoit assez à voir tout sans surprise; Et sûr que vous étiez de mon consentement, Vous me deviez ma part en cet heureux moment. J'aurois un peu plus tôt été désabusée; 805 Et près du précipice où j'étois exposée, Il m'eût été, Seigneur, et m'est encor bien doux D'avoir pu vous connoître avant que d'être à vous. Aussi n'attendez point de reproche ou d'injure: Je ne vous nommerai ni lâche, ni parjure. 810 Quel outrage m'a fait votre manque de foi, De me voler un cœur qui n'étoit pas à moi[674]? J'en connois le haut prix, j'en vois tout le mérite; Mais jamais un tel vol n'aura rien qui m'irrite, Et vous vivrez sans trouble en vos contentements, 815 S'ils n'ont à redouter que mes ressentiments.
MASSINISSE.
J'avois assez prévu qu'il vous seroit facile De garder dans ma perte un esprit si tranquille: Le peu d'ardeur pour moi que vos desirs ont eu Doit s'accorder sans peine avec cette vertu. 820 Vous avez feint d'aimer, et permis l'espérance; Mais cet amour traînant n'avoit que l'apparence; Et quand par votre hymen vous pouviez m'acquérir, Vous m'avez renvoyé pour vaincre ou pour périr. J'ai vaincu par votre ordre, et vois avec surprise 825 Que je n'en ai pour fruit qu'une froide remise, Et quelque espoir douteux d'obtenir votre choix Quand nous serons chez vous l'un et l'autre en vrais rois. Dites-moi donc, Madame, aimiez-vous[675] ma personne Ou le pompeux éclat d'une double couronne? 830 Et lorsque vous prêtiez des forces à mon bras, Étoit-ce pour unir nos mains ou nos États? Je vous l'ai déjà dit, que toute ma vaillance Tient d'un si grand secours sa gloire et sa puissance. Je saurai m'acquitter de ce qui vous est dû, 835 Et je vous rendrai plus que vous n'avez perdu; Mais comme en mon malheur ce favorable office En vouloit à mon sceptre, et non à Massinisse, Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs, Voir mon sceptre en vos mains, et Massinisse ailleurs. Prenez ce sceptre aimé pour l'attacher au vôtre; Ma main tant refusée est bonne pour une autre; Et son ambition a de quoi s'arrêter En celui de Syphax[676] qu'elle vient d'emporter. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte 845 D'en montrer une estime et plus haute et plus prompte, Ni craint de ravaler l'honneur de votre rang Pour trop considérer le mérite et le sang. La naissance suffit quand la personne est chère: Un prince détrôné garde son caractère; 850 Mais à vos yeux charmés par de plus forts appas, Ce n'est point être roi que de ne régner pas. Vous en vouliez en moi l'effet comme le titre; Et quand de votre amour la fortune est l'arbitre, Le mien, au-dessus d'elle et de tous ses revers, 855 Reconnoît son objet dans les pleurs, dans les fers. Après m'être fait roi pour plaire à votre envie, Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie, Mon sceptre reconquis me met en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté; 860 Et ce seroit trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même. Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis[677] de disposer de moi.
ÉRYXE.
Il est beau de trancher du roi comme vous faites; 865 Mais n'a-t-on aucun lieu de douter si vous l'êtes? Et n'est-ce point, Seigneur, vous y prendre un peu mal, Que d'en faire l'épreuve en gendre d'Asdrubal[678]? Je sais que les Romains vous rendront la couronne, Vous en avez parole, et leur parole est bonne: 870 Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir; Et que sous leur appui ce plein droit de tout faire N'est que pour qui ne veut que ce qui doit leur plaire. Vous verrez qu'ils auront pour vous trop d'amitié 875 Pour vous laisser méprendre au choix d'une moitié. Ils ont pris trop de part en votre destinée Pour ne pas l'affranchir d'un pareil hyménée; Et ne se croiroient pas assez de vos amis, S'ils n'en désavouoient les Dieux qui l'ont permis. 880
MASSINISSE.
Je m'en dédis, Madame; et s'il vous est facile De garder dans ma perte un cœur vraiment tranquille, Du moins votre grande âme avec tous ses efforts N'en conserve pas bien les fastueux dehors. Lorsque vous étouffez l'injure et la menace, 885 Vos illustres froideurs laissent rompre leur glace; Et cette fermeté de sentiments contraints S'échappe adroitement du côté des Romains. Si tant de retenue a pour vous quelque gêne, Allez jusqu'en leur camp solliciter leur haine; 890 Traitez-y mon hymen de lâche et noir forfait; N'épargnez point les pleurs pour en rompre l'effet; Nommez-y moi cent fois ingrat, parjure, traître: J'ai mes raisons pour eux, et je les dois connoître.
ÉRYXE.
Je les connois, Seigneur, sans doute moins que vous, 895 Et les connois assez pour craindre leur courroux. Ce grand titre de roi, que seul je considère, Étend sur moi l'affront qu'en vous ils vont lui faire; Et rien ici n'échappe à ma tranquillité Que par les intérêts de notre dignité: 900 Dans votre peu de foi c'est tout ce qui me blesse. Vous allez hautement montrer notre foiblesse, Dévoiler notre honte, et faire voir à tous Quels fantômes d'État on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peuples de connoître 905 Qu'ils n'ont que le sénat pour véritable maître, Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner. C'est là mon déplaisir. Si je n'étois pas reine, Ce que je perds en vous me feroit peu de peine; 910 Mais je ne puis souffrir qu'un si dangereux choix Détruise en un moment ce peu qui reste aux rois, Et qu'en un si grand cœur l'impuissance de l'être Ait ménagé si mal l'honneur de le paroître. Mais voici cet objet si charmant à vos yeux, 915 Dont le cher entretien vous divertira mieux.
SCÈNE III.
MASSINISSE, SOPHONISBE, ÉRYXE, MÉZÉTULLE, HERMINIE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Une seconde fois tout a changé de face, Madame, et c'est à moi de vous quitter la place. Vous n'aviez pas dessein de me le dérober[679]?
SOPHONISBE.
L'occasion qui plaît souvent fait succomber. 920 Vous puis-je en cet état rendre quelque service?
ÉRYXE.
L'occasion qui plaît semble toujours propice; Mais ce qui vous et moi nous doit mettre en souci, C'est que ni vous ni moi ne commandons ici.
SOPHONISBE.
Si vous y commandiez, je pourrois être à plaindre. 925
ÉRYXE.
Peut-être en auriez-vous quelque peu moins à craindre. Ceux dont avant deux jours nous y prendrons des lois Regardent d'un autre œil la majesté des rois. Étant ce que je suis, je redoute un exemple; Et reine, c'est mon sort en vous que je contemple. 930
SOPHONISBE.
Vous avez du crédit, le Roi n'en manque point; Et si chez les Romains l'un à l'autre se joint....
ÉRYXE.
Votre félicité sera longtemps parfaite, S'ils la laissent durer autant que je souhaite. Seigneur, en cet adieu recevez-en ma foi, 935 Ou me donnez quelqu'un qui réponde de moi. La gloire de mon rang, qu'en vous deux je respecte, Ne sauroit consentir que je vous sois suspecte. Faites-moi donc justice, et ne m'imputez rien Si le ciel à mes vœux ne s'accorde pas bien. 940
SCÈNE IV.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
MASSINISSE.
Comme elle voit ma perte aisément réparable, Sa jalousie est foible, et son dépit traitable. Aucun ressentiment n'éclate en ses discours.
SOPHONISBE.
Non; mais le fond du cœur n'éclate pas toujours. Qui n'est point irritée, ayant trop de quoi l'être, 945 L'est souvent d'autant plus qu'on le voit moins paroître, Et cachant son dessein pour le mieux assurer, Cherche à prendre ce temps qu'on perd à murmurer. Ce grand calme prépare un dangereux orage. Prévenez les effets de sa secrète rage; 950 Prévenez de Syphax l'emportement jaloux, Avant qu'il ait aigri vos Romains contre vous; Et portez dans leur camp la première nouvelle De ce que vient de faire un amour si fidèle. Vous n'y hasardez rien, s'ils respectent en vous, 955 Comme nous l'espérons, le nom de mon époux; Mais je m'attirerois la dernière infamie, S'ils brisoient malgré vous le saint nœud qui nous lie, Et qu'ils pussent noircir de quelque indignité Mon trop de confiance en votre autorité. 960 Si dès qu'ils paroîtront, vous n'êtes plus le maître, C'est d'eux qu'il faut savoir ce que je vous puis être; Et puisque Lélius doit entrer dès demain....
MASSINISSE.
Ah! je n'ai pas reçu le cœur avec la main. Si votre amour....
SOPHONISBE.
Seigneur, je parle avec franchise. 965 Vous m'avez épousée, et je vous suis acquise: Voyons si vous pourrez me garder plus d'un jour. Je me rends au pouvoir, et non pas à l'amour; Et de quelque façon qu'à présent je vous nomme, Je ne suis point à vous, s'il faut aller à Rome. 970
MASSINISSE.
A qui donc? à Syphax, Madame?
SOPHONISBE.
D'aujourd'hui, Puisqu'il porte des fers, je ne suis plus à lui. En dépit des Romains on voit que je vous aime; Mais jusqu'à leur aveu je suis toute à moi-même[680]; Et pour obtenir plus que mon cœur et ma foi, 975 Il faut m'obtenir d'eux aussi bien que de moi. Le nom d'époux suffit pour me tenir parole, Pour me faire éviter l'aspect du Capitole. N'exigez rien de plus; perdez quelques moments Pour mettre en sûreté l'effet de vos serments; 980 Afin que vos lauriers me sauvent du tonnerre, Allez aux dieux du ciel joindre ceux de la terre. Mais que nous veut Syphax que ce Romain conduit?
SCÈNE V.
SYPHAX, MASSINISSE, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, MÉZÉTULLE, GARDES.
LÉPIDE.
Touché de cet excès du malheur qui le suit, Madame, par pitié Lélius vous l'envoie, 985 Et donne à ses douleurs ce mélange de joie Avant qu'on le conduise au camp de Scipion[681].
MASSINISSE.
J'aurai pour ses malheurs même compassion. Adieu: cet entretien ne veut point ma présence; J'en attendrai l'issue avec impatience; 990 Et j'ose en espérer quelques plus douces lois Quand vous aurez[682] mieux vu le destin des deux rois.
SOPHONISBE.
Je sais ce que je suis et ce que je dois faire, Et prends pour seul objet ma gloire à satisfaire.
SCÈNE VI.
SYPHAX, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, GARDES.
SYPHAX.
Madame, à cet excès de générosité, 995 Je n'ai presque plus d'yeux pour ma captivité; Et malgré de mon sort la disgrâce éclatante, Je suis encore heureux quand je vous vois constante. Un rival triomphant veut place en votre cœur, Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur! 1000 Vous préférez mes fers à toute sa victoire, Et savez hautement soutenir votre gloire! Je ne vous dirai point aussi que vos conseils M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils, Ni que pour les Romains votre haine implacable 1005 A rendu ma déroute à jamais déplorable: Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi, Je règne dans votre âme, et c'est assez pour moi.
SOPHONISBE.
Qui vous dit qu'à ses yeux vous y régniez encore? Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore? Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger, Lorsque vous m'apportez des fers à partager?
SYPHAX.
Ce soin de votre gloire, et de lui satisfaire....
SOPHONISBE.
Quand vous l'entendrez bien, vous dira le contraire[683]. Ma gloire est d'éviter les fers que vous portez, 1015 D'éviter le triomphe où vous vous soumettez: Ma naissance ne voit que cette honte à craindre. Enfin détrompez-vous, il siéroit mal de feindre: Je suis à Massinisse, et le peuple en ces lieux Vient de voir notre hymen à la face des Dieux; 1020 Nous sortons de leur temple.
SYPHAX.
Ah! que m'osez-vous dire?
SOPHONISBE.
Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire. J'ai su m'en affranchir par une autre union; Et vous suivrez sans moi le char de Scipion.
SYPHAX.
Le croirai-je, grands Dieux! et le voudra-t-on croire, Alors que l'avenir en apprendra l'histoire? Sophonisbe servie avec tant de respect, Elle que j'adorai dès le premier aspect, Qui s'est vue à toute heure et partout obéie, Insulte lâchement à ma gloire trahie, 1030 Met le comble à mes maux par sa déloyauté, Et d'un crime si noir fait encor vanité!
SOPHONISBE.
Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute Pour conserver un rang que le destin vous ôte: Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours; Et qui règne un moment aime à régner toujours: Mais si l'essai du trône en fait durer l'envie Dans l'âme la plus haute à l'égal de la vie, Un roi né pour la gloire, et digne de son sort, A la honte des fers sait préférer la mort; 1040 Et vous m'aviez promis en partant....
SYPHAX.
Ah! Madame, Qu'une telle promesse étoit douce à votre âme! Ma mort faisoit dès lors vos plus ardents souhaits[684].
SOPHONISBE.
Non; mais je vous tiens mieux ce que je vous promets: Je vis encore en reine, et je mourrai de même. 1045
SYPHAX.
Dites que votre foi tient toute au diadème, Que les plus saintes lois ne peuvent rien sur vous.
SOPHONISBE.
Ne m'attachez point tant au destin d'un époux, Seigneur; les lois de Rome et celles de Carthage Vous diront que l'hymen se rompt par l'esclavage[685], 1050 Que vos chaînes du nôtre ont brisé le lien, Et qu'étant dans les fers, vous ne m'êtes plus rien. Ainsi par les lois même en mon pouvoir remise, Je me donne au monarque à qui je fus promise, Et m'acquitte envers lui d'une première foi 1055 Qu'il reçut avant vous de mon père et de moi. Ainsi mon changement n'a point de perfidie: J'étois et suis encore au roi de Numidie, Et laisse à votre sort son flux et son reflux[686], Pour régner malgré lui quand vous ne régnez plus. 1060
SYPHAX.
Ah! s'il est quelques lois qui souffrent qu'on étale Cet illustre mépris de la foi conjugale, Cette hauteur, Madame, a d'étranges effets, Après m'avoir forcé de refuser la paix. Me les[687] promettiez-vous, alors qu'à ma défaite 1065 Vous montriez dans Cyrthe une sûre retraite, Et qu'outre le secours de votre général Vous me vantiez celui d'Hannon et d'Annibal[688]? Pour vous avoir trop crue, hélas! et trop aimée, Je me vois sans États, je me vois sans armée; 1070 Et par l'indignité d'un soudain changement, La cause de ma chute en fait l'accablement.
SOPHONISBE.
Puisque je vous montrois dans Cyrthe une retraite, Vous deviez vous y rendre après votre défaite: S'il eût fallu périr sous un fameux débris, 1075 Je l'eusse appris de vous, ou je vous l'eusse appris, Moi qui, sans m'ébranler du sort de deux batailles[689], Venois de m'enfermer exprès dans ces murailles, Prête à souffrir un siége, et soutenir pour vous Quoi que du ciel injuste eût osé le courroux. 1080 Pour mettre en sûreté quelques restes de vie, Vous avez du triomphe accepté l'infamie; Et ce peuple déçu qui vous tendoit les mains N'a revu dans son roi qu'un captif des Romains. Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes, Ont abattu les cœurs[690], ont fait ouvrir les portes, Et réduit votre femme à la nécessité De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité, Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtres Ils pouvoient après vous se livrer à vos maîtres. 1090 Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vi; Et si vous fussiez mort, je vous aurois suivi. Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre: Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre; Je vis peut-être encor pour quelque autre raison 1095 Qui se justifiera dans une autre saison. Un Romain nous écoute; et quoi qu'on veuille en croire, Quand il en sera temps je mourrai pour ma gloire. Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux, Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous; 1100 Et je croirai régner malgré votre esclavage, Si vous pouvez m'ouvrir les chemins de Carthage. Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi, Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi. Je l'aimai; mais ce feu, dont je fus la maîtresse, 1105 Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse: Toute ma passion est pour ma liberté[691] Et toute mon horreur pour la captivité. Seigneur, après cela je n'ai rien à vous dire: Par ce nouvel hymen vous voyez où j'aspire; 1110 Vous savez les moyens d'en rompre le lien: Réglez-vous là-dessus, sans vous plaindre de rien.
SCÈNE VII.
SYPHAX, LÉPIDE, GARDES.
SYPHAX.
A-t-on vu sous le ciel plus infâme injustice? Ma déroute la jette au lit de Massinisse; Et pour justifier ses lâches trahisons, 1115 Les maux qu'elle a causés lui servent de raisons!
LÉPIDE.
Si c'est avec chagrin que vous souffrez sa perte, Seigneur, quelque espérance encor vous est offerte: Si je l'ai bien compris, cet hymen imparfait N'est encor qu'en parole, et n'a point eu d'effet; 1120 Et comme nos Romains le verront avec peine, Ils pourront mal répondre aux souhaits de la Reine. Je vais m'assurer d'elle, et vous dirai de plus Que j'en viens d'envoyer avis à Lélius: J'en attends nouvel ordre, et dans peu je l'espère. 1125
SYPHAX.
Quoi? prendre tant de soin d'adoucir ma misère! Lépide, il n'appartient qu'à de vrais généreux D'avoir cette pitié des princes malheureux; Autres que les Romains n'en chercheroient la gloire.
LÉPIDE.
Lélius fera voir ce qu'il vous en faut croire. 1130 Vous autres, attendant quel est son sentiment, Allez garder le Roi dans cet appartement.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[672] L'édition de 1692 et Voltaire d'après elle ont changé ne en ni.
[673] Voltaire (1764) a substitué «me plaindre» à «m'en plaindre,» qui est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.
[674] Var. De me voler un cœur qui n'étoit point à moi. (1663-68)
[675] L'édition de 1666 porte aimez-vous, au présent.
[676] L'édition de 1682 porte du Syphax, pour de Syphax.
[677] L'édition de 1666 donne promis, pour permis.
[678] Voyez ci-dessus, p. 465, et la note 621.
[679] Voyez plus haut, acte II, scène III, vers 575 et suivants.
[680] Les éditions de 1682 et de 1692 donnent: «tout à moi-même.»
[681] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 551, le commencement du chapitre XIII.
[682] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur: «Quand vous auriez.»
[683] Tel est le texte de la première édition et de celle de 1692. Les impressions de 1666, 1668, 1682, et Voltaire (1764) donnent: «vous direz le contraire.»
[684] Il y a ici dans l'édition de 1682 une faute étrange qui a été reproduite par celle de 1692: «vos pleurs ardents souhaits.»
[685] Voyez plus haut, p. 465, note 620.
[686] L'orthographe de ces mots dans l'édition originale (1663) est flux et reflus; dans les suivantes, y compris celle de 1692: flus et reflus.
[687] L'édition de 1682 porte le, pour les.
[688] Voyez ci-dessus, acte I, scène IV, vers 358 et suivants.
[689] On lit: «des deux batailles,» dans les éditions de 1666 et de 1668.
[690] «Le récit de ce qui s'étoit passé, les menaces, la persuasion, tout fut sans effet (sur les habitants de Cirte), jusqu'au moment où on amena devant eux le roi chargé de chaînes. A ce honteux spectacle, des lamentations s'élevèrent; les uns, dans leur frayeur, désertoient les murs; les autres, avec cet accord soudain de gens qui cherchent à fléchir le vainqueur, se hâtèrent d'ouvrir les portes.» .... Rex vinctus in conspectum datus est. Tum ad spectaculum tam fœdum comploratio orta; et partim pavore mœnia sunt deserta, partim repentino consensu gratiam apud victorem quærentium patefactæ portæ. (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 550.
[691] Var. Toute ma passion est pour la liberté[691-a]. (1663)
[691-a] Cette leçon, préférable peut-être, a été reproduite par l'édition de 1692 et par Voltaire.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SYPHAX, LÉPIDE.
LÉPIDE.
Lélius est dans Cyrthe, et s'en est rendu maître: Bientôt dans ce palais vous le verrez paroître; Et si vous espérez que parmi vos malheurs 1135 Sa présence ait de quoi soulager vos douleurs, Vous n'avez avec moi qu'à l'attendre au passage.
SYPHAX.
Lépide, que dit-il touchant ce mariage? En rompra-t-il les nœuds? en sera-t-il d'accord? Fera-t-il mon rival arbitre de mon sort? 1140
LÉPIDE.
Je ne vous réponds point que sur cette matière Il veuille vous ouvrir son âme toute entière; Mais vous pouvez juger que puisqu'il vient ici, Cet hymen comme à vous lui donne du souci. Sachez-le de lui-même: il entre, et vous regarde. 1145
SCÈNE II.
LÉLIUS, SYPHAX, LÉPIDE.
LÉLIUS.
Détachez-lui ces fers[692], il suffit qu'on le garde. Prince, je vous ai vu tantôt comme ennemi, Et vous vois maintenant comme ancien[693] ami[694]. Le fameux Scipion, de qui vous fûtes l'hôte, Ne s'offensera point des fers que je vous ôte, 1150 Et feroit encor plus, s'il nous étoit permis De vous remettre au rang de nos plus chers amis.
SYPHAX.
Ah! ne rejetez point dans ma triste mémoire Le cuisant souvenir de l'excès de ma gloire; Et ne reprochez point à mon cœur désolé, 1155 A force de bontés, ce qu'il a violé. Je fus l'ami de Rome, et de ce grand courage Qu'opposent nos destins aux destins de Carthage: Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours, Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours[695]. J'eus des yeux assez bons pour remplir votre attente; Mais que sert un bon choix dans une âme inconstante? Et que peuvent les droits de l'hospitalité Sur un cœur si facile à l'infidélité? J'en suis assez puni par un revers si rude, 1165 Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude. Il suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi, Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi, Et me faire avouer que le sort qui m'opprime, Pour cruel qu'il me soit, rend justice à mon crime[696]. 1170
LÉLIUS.
Je ne vous parle aussi qu'avec cette pitié Que nous laisse pour vous un reste d'amitié: Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes. Nous ne saurions voir même aujourd'hui qu'à regret Ce gouffre de[697] malheurs que vous vous êtes fait. Le ciel m'en est témoin, et vos propres murailles, Qui nous voyoient enflés du gain de deux batailles, Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits A regagner la vôtre, et vous rendre la paix. 1180 Par quel motif de haine obstinée à vous nuire Nous avez-vous forcés vous-même à vous détruire? Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux, Vous a précipité jusqu'à rompre avec nous[698]?
SYPHAX.
Pourrez-vous pardonner, Seigneur, à ma vieillesse, 1185 Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse? Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi; Et tant que je le fus, je vous gardai ma foi; Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon âme et de ma destinée, 1190 Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu, Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu. Que c'est un imbécile et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr 1195 Il croit se faire aimer à force d'obéir! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis. 1200 Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine, M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. Sous ces dehors charmants qui paroient son visage, 1205 C'étoit une Alecton[699] que déchaînoit Carthage: Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien; Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien; Et malgré cette paix que vous m'avez offerte, Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte. 1210 Vous voyez son ouvrage[700] en ma captivité, Voyez-en un plus rare en sa déloyauté. Vous trouverez, Seigneur, cette même furie Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie; Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi, 1215 Qu'elle saura séduire et perdre comme moi. Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse, Qui croit par cet hymen se bien faire justice, Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié; 1220 Mais pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage, Ce vainqueur avec elle épousera Carthage; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer: Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console. 1225 Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole[701], Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter[702].
LÉLIUS.
Je connois Massinisse, et ne vois rien à craindre D'un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre: Il en sait l'importance; et quoi qu'il ait osé, Si l'hymen fut trop prompt, le divorce est aisé. Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage, Le recevra de lui sans changer de visage, Et ne se promet pas de ce nouvel époux 1235 Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous. Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine, De ce qui le suivra ne soyez point en peine, Et sans en augurer pour nous ni bien ni mal, Attendez sans souci la perte d'un rival, 1240 Et laissez-nous celui de voir quel avantage Pourroit avec le temps en recevoir Carthage.
SYPHAX.
Seigneur, s'il est permis de parler aux vaincus, Souffrez encore un mot, et je ne parle plus. Massinisse de soi pourroit fort peu de chose: 1245 Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose; Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois, Il met dans la balance un redoutable poids, Et par ma chute enfin sa fortune enhardie Va traîner après lui toute la Numidie. 1250 Je le hais fortement, mais non pas à l'égal Des murs que ma perfide eut pour séjour natal. Le déplaisir de voir que ma ruine en vienne, Craint qu'ils ne durent trop, s'il faut qu'il les soutienne. Puisse-t-il, ce rival, périr, dès aujourd'hui! 1255 Mais puissé-je les voir trébucher avant lui! Prévenez donc, Seigneur, l'appui qu'on leur prépare; Vengez-moi de Carthage avant qu'il se déclare; Pressez en ma faveur votre propre courroux, Et gardez jusque-là Massinisse pour vous. 1260 Je n'ai plus rien à dire, et vous en laisse faire.
LÉLIUS.
Nous saurons profiter d'un avis salutaire[703]. Allez m'attendre au camp: je vous suivrai de près. Je dois ici l'oreille à d'autres intérêts; Et ceux de Massinisse....
SYPHAX.
Il osera vous dire.... 1265
LÉLIUS.
Ce que vous m'avez dit, Seigneur, vous doit suffire. Encore un coup, allez, sans vous inquiéter; Ce n'est pas devant vous que je dois l'écouter.
SCÈNE III.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE.
MASSINISSE.
L'avez-vous commandé, Seigneur, qu'en ma présence Vos tribuns vers la Reine usent de violence[704]? 1270
LÉLIUS.
Leur ordre est d'emmener au camp les prisonniers; Et comme elle et Syphax s'en trouvent les premiers, Ils ont suivi cet ordre en commençant par elle. Mais par quel intérêt prenez-vous sa querelle[705]?
MASSINISSE.
Syphax vous l'aura dit, puisqu'il sort d'avec vous. 1275 Seigneur, elle a reçu son véritable époux; Et j'ai repris sa foi par force violée Sur un usurpateur qui me l'avoit volée. Son père et son amour m'en avoient fait le don.
LÉLIUS.
Ce don pour tout effet n'eut qu'un lâche abandon. 1280 Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance....
MASSINISSE.
J'étois lors en Espagne, et durant mon absence Carthage la força d'accepter ce parti[706]; Mais à présent Carthage en a le démenti. En reprenant mon bien j'ai détruit son ouvrage, 1285 Et vous fais dès ici triompher de Carthage.
LÉLIUS.
Commencer avant nous un triomphe si haut, Seigneur, c'est la braver un peu plus qu'il ne faut, Et mettre entre elle et Rome une étrange balance, Que de confondre ainsi l'une et l'autre alliance, 1290 Notre ami tout ensemble et gendre d'Asdrubal. Croyez-moi, ces deux noms s'accordent assez mal; Et quelque grand dessein que puisse être le vôtre, Vous ne pourrez longtemps conserver l'un et l'autre. Ne vous figurez point qu'une telle moitié 1295 Soit jamais compatible avec notre amitié, Ni que nous attendions que le même artifice Qui nous ôta Syphax nous vole Massinisse. Nous aimons nos amis, et même en dépit d'eux Nous savons les tirer de ces pas dangereux. 1300 Ne nous[707] forcez à rien qui vous puisse déplaire.
MASSINISSE.
Ne m'ordonnez donc rien que je ne puisse faire; Et montrez cette ardeur de servir vos amis, A tenir hautement ce qu'on leur a promis. Du consul et de vous j'ai la parole expresse; 1305 Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse. Tout ce qui m'appartint[708] me doit être rendu.
LÉLIUS.
Et par où cet espoir vous est-il défendu?
MASSINISSE.
Quel ridicule espoir en garderoit mon âme, Si votre dureté me refuse ma femme? 1310 Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer? Et du reste par là que me faut-il penser[709]? Puis-je faire aucun fond sur la foi qu'on me donne, Et traité comme esclave, attendre ma couronne?
LÉLIUS.
Nous en avons ici les ordres du sénat, 1315 Et même de Syphax il y joint tout l'État; Mais nous n'en avons point touchant cette captive: Syphax est son époux, il faut qu'elle le suive.
MASSINISSE.
Syphax est son époux! et que suis-je, Seigneur?
LÉLIUS.
Consultez la raison plutôt que votre cœur; 1320 Et voyant mon devoir, souffrez que je le fasse.
MASSINISSE.
Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place: Au lieu d'un conquérant par vos mains couronné, Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné. Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèle 1325 Dédaigne et diadème et liberté sans elle; Je ne veux ni régner, ni vivre qu'en ses bras: Non, je ne veux....
LÉLIUS.
Seigneur, ne vous emportez pas.
MASSINISSE.
Résolus à ma perte, hélas! que vous importe Si ma juste douleur se retient ou s'emporte? 1330 Mes pleurs et mes soupirs vous fléchiront-ils mieux? Et faut-il à genoux vous parler comme aux Dieux? Que j'ai mal employé mon sang et mes services, Quand je les ai prêtés à vos astres propices, Si j'ai pu tant de fois hâter votre destin, 1335 Sans pouvoir mériter cette part au butin!
LÉLIUS.
Si vous avez, Seigneur, hâté notre fortune, Je veux bien que la proie entre nous soit commune; Mais pour la partager, est-ce à vous de choisir? Est-ce avant notre aveu qu'il vous en faut saisir? 1340
MASSINISSE.
Ah! si vous aviez fait la moindre expérience De ce qu'un digne amour donne d'impatience, Vous sauriez.... Mais pourquoi n'en auriez-vous pas fait? Pour aimer à notre âge en est-on moins parfait? Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes[710]? 1345 Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes, Et le maître des Dieux, des rois et des amants, En ma place auroit eu mêmes empressements. J'aimois, on l'agréoit, j'étois ici le maître; Vous m'aimiez, ou du moins vous le faisiez paroître. L'amour en cet état daigne-t-il hésiter, Faute d'un mot d'aveu dont il n'ose douter? Voir son bien en sa main et ne le point reprendre, Seigneur, c'est un respect bien difficile à rendre. Un roi se souvient-il en des moments si doux 1355 Qu'il a dans votre camp des maîtres parmi vous? Je l'ai dû toutefois, et je m'en tiens coupable. Ce crime est-il si grand qu'il soit irréparable? Et sans considérer mes services passés, Sans excuser l'amour par qui nos cœurs forcés.... 1360
LÉLIUS.
Vous parlez tant d'amour, qu'il faut que je confesse Que j'ai honte pour vous de voir tant de foiblesse. N'alléguez point les Dieux: si l'on voit quelquefois Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix, Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples; 1365 Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples: Comme ils sont dans leur ciel[711] au-dessus du danger, Ils n'ont là rien à craindre et rien à ménager[712]. Du reste je sais bien que souvent il arrive Qu'un vainqueur s'adoucit auprès de sa captive, 1370 Les droits de la victoire ont quelque liberté Qui ne sauroit déplaire à notre âge indompté; Mais quand à cette ardeur un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire; Il repousse l'amour comme un lâche attentat, 1375 Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État; Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces, Laisse à cette raison toujours toutes ses forces. Quand l'amour avec elle a de quoi s'accorder, Tout est beau, tout succède, on n'a qu'à demander; 1380 Mais pour peu qu'elle en soit ou doive être alarmée, Son feu qu'elle dédit doit tourner en fumée. Je vous en parle en vain: cet amour décevant Dans votre cœur surpris a passé trop avant; Vos feux vous plaisent trop pour les vouloir éteindre; 1385 Et tout ce que je puis, Seigneur, c'est de vous plaindre.
MASSINISSE.
Me plaindre tout ensemble et me tyranniser!
LÉLIUS.
Vous l'avouerez un jour, c'est vous favoriser.
MASSINISSE.
Quelle faveur, grands Dieux! qui tient lieu de supplice!
LÉLIUS.
Quand vous serez à vous, vous lui ferez justice. 1390
MASSINISSE.
Ah! que cette justice est dure à concevoir!
LÉLIUS.
Je la conçois[713] assez pour suivre mon devoir.
SCÈNE IV.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE, ALBIN.
ALBIN.
Scipion vient, Seigneur, d'arriver dans vos tentes, Ravi du grand succès qui prévient ses attentes; Et ne vous croyant pas maître en si peu de jours, 1395 Il vous venoit lui-même amener du secours, Tandis que le blocus laissé devant Utique Répond de cette place à notre république[714]. Il me donne ordre exprès de vous en avertir.
LÉLIUS[715].
Allez à votre hymen le faire consentir; 1400 Allez le voir sans moi: je l'en laisse seul juge.
MASSINISSE.
Oui, contre vos rigueurs il sera mon refuge, Et j'en rapporterai d'autres ordres pour vous.
LÉLIUS.
Je les suivrai, Seigneur, sans en être jaloux.
MASSINISSE.
Mais avant mon retour si l'on saisit la Reine.... 1405
LÉLIUS.
J'en réponds jusque-là, n'en soyez point en peine. Qu'on la fasse venir. Vous pouvez lui parler, Pour prendre ses conseils, et pour la consoler[716]. Gardes, que sans témoins on le laisse avec elle. Vous, pour dernier avis d'une amitié fidèle, 1410 Perdez fort peu de temps en ce doux entretien, Et jusques au retour ne vous vantez de rien.
SCÈNE V.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
MASSINISSE.
Voyez-la donc, Seigneur, voyez tout son mérite, Voyez s'il est aisé qu'un héros.... Il me quitte, Et d'un premier éclat le barbare alarmé 1415 N'ose exposer son cœur aux yeux qui m'ont charmé. Il veut être inflexible, et craint de ne plus l'être, Pour peu qu'il se permit de voir et de connoître. Allons, allons, Madame, essayer aujourd'hui Sur le grand Scipion ce qu'il a craint pour lui. 1420 Il vient d'entrer au camp; venez-y par vos charmes Appuyer mes soupirs et secourir mes larmes; Et que ces mêmes yeux qui m'ont fait tout oser, Si j'en suis criminel, servent à m'excuser. Puissent-ils, et sur l'heure, avoir là tant de force, 1425 Que pour prendre ma place il m'ordonne un divorce, Qu'il veuille conserver mon bien en me l'ôtant! J'en mourrai[717] de douleur, mais je mourrai content. Mon amour, pour vous faire un destin si propice, Se prépare avec joie à ce grand sacrifice. 1430 Si c'est vous bien servir, l'honneur m'en suffira; Et si c'est mal aimer, mon bras m'en punira.
SOPHONISBE.
Le trouble de vos sens, dont vous n'êtes plus maître, Vous a fait oublier, Seigneur, à me connoître. Quoi? j'irois mendier jusqu'au camp des Romains 1435 La pitié de leur chef qui m'auroit en ses mains? J'irois déshonorer, par un honteux hommage, Le trône où j'ai pris place, et le sang de Carthage; Et l'on verroit gémir la fille d'Asdrubal Aux pieds de l'ennemi pour eux le plus fatal? 1440 Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force, Qu'en sa faveur sur l'heure il pressât un divorce; Mais je ne me vois pas en état d'obéir, S'il osoit jusque-là cesser de me haïr. La vieille antipathie entre Rome et Carthage 1445 N'est pas prête à finir par un tel assemblage. Ne vous préparez point à rien sacrifier A l'honneur qu'il auroit de vous justifier. Pour effet de vos feux et de votre parole, Je ne veux qu'éviter l'aspect du Capitole; 1450 Que ce soit par l'hymen ou par d'autres moyens, Que je vive avec vous ou chez nos citoyens[718], La chose m'est égale, et je vous tiendrai quitte, Qu'on nous sépare ou non, pourvu que je l'évite. Mon amour voudroit plus; mais je règne sur lui, 1455 Et n'ai changé d'époux que pour prendre un appui. Vous m'avez demandé la faveur de ce titre Pour soustraire mon sort à son injuste arbitre; Et puisqu'à m'affranchir il faut que j'aide un roi, C'est là tout le secours que vous aurez de moi. 1460 Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses, Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos foiblesses; Et si vous souhaitez que l'effet m'en soit doux, Ne me donnez point lieu d'en rougir après vous. Je ne vous cèle point que je serois ravie 1465 D'unir à vos destins les restes de ma vie; Mais si Rome en vous-même ose braver les rois, S'il faut d'autres secours, laissez-les à mon choix: J'en trouverai, Seigneur, et j'en sais qui peut-être N'auront à redouter ni maîtresse ni maître; 1470 Mais mon amour préfère à cette sûreté Le bien de vous devoir toute ma liberté.
MASSINISSE.
Ah! si je vous pouvois offrir même assurance, Que je serois heureux de cette préférence!
SOPHONISBE.
Syphax et Lélius pourront vous prévenir, 1475 Si vous perdez ici le temps de l'obtenir. Partez.
MASSINISSE.
M'enviez-vous le seul bien qu'à ma flamme A souffert jusqu'ici la grandeur de votre âme? Madame, je vous laisse aux mains de Lélius. Vous avez pu vous-même entendre ses refus; 1480 Et mon amour ne sait ce qu'il peut se promettre De celles du consul, où je vais me remettre. L'un et l'autre est Romain; et peut-être en ce lieu Ce peu que je vous dis est le dernier adieu. Je ne vois rien de sûr que cette triste joie; 1485 Ne me l'enviez plus, souffrez que je vous voie; Souffrez que je vous parle, et vous puisse exprimer Quelque part des malheurs où l'on peut m'abîmer, Quelques informes traits de la secrète rage Que déjà dans mon cœur forme leur sombre image; 1490 Non que je désespère: on m'aime; mais, hélas! On m'estime, on m'honore, et l'on ne me craint pas. M'éloigner de vos yeux en cette incertitude, Pour un cœur tout à vous c'est un tourment bien rude; Et si j'en ose croire un noir pressentiment, 1495 C'est vous perdre à jamais que vous perdre un moment. Madame, au nom des Dieux, rassurez mon courage: Dites que vous m'aimez, j'en pourrai davantage; J'en deviendrai plus fort auprès de Scipion. Montrez pour mon bonheur un peu de passion, 1500 Montrez que votre flamme au même bien aspire: Ne régnez plus sur elle, et laissez-lui me dire....
SOPHONISBE.
Allez, Seigneur, allez; je vous aime en époux, Et serois à mon tour aussi foible que vous.
MASSINISSE.
Faites, faites-moi voir cette illustre foiblesse: 1505 Que ses douceurs....
SOPHONISBE.
Ma gloire en est encor maîtresse. Adieu. Ce qui m'échappe en faveur de vos feux Est moins que je ne sens, et plus que je ne veux.
(Elle rentre.)
MÉZÉTULLE.
Douterez-vous encor, Seigneur, qu'elle vous aime?
MASSINISSE.
Mézétulle, il est vrai, son amour est extrême; 1510 Mais cet extrême amour, au lieu de me flatter, Ne sauroit me servir qu'à mieux me tourmenter. Ce qu'elle m'en fait voir redouble ma souffrance. Reprenons toutefois un moment de constance; En faveur de sa flamme espérons jusqu'au bout, 1515 Et pour tout obtenir allons hasarder tout.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[692] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «ces fers» en «ses fers.»
[693] Voltaire, afin de ne compter ancien que pour un mot de deux syllabes, a ainsi corrigé ce vers dans son édition de 1764:
Et vous vois maintenant comme un ancien ami.
[694] Dans la pièce du Trissin, c'est Scipion qui s'exprime ainsi:
Levateli dattorno le catene, E menatelo al nostro alloggiamento, Nè stia come prigion, ma come amico.
--Voyez l'Appendice II, p. 555.
[695] «Si les deux partis avoient, en immolant des victimes, cherché à obtenir la protection des dieux immortels, tous deux avoient également recherché l'amitié de Syphax.» Sicut ab diis immortalibus pars utraque hostiis mactandis pacem petisset, ita ab eo utrinque pariter amicitiam petitam. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.)
[696] Syphax «avouoit qu'il avoit failli et commis un acte de démence.» Peccasse quidem sese atque insanisse fatebatur. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 552.
[697] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Ce gouffre des malheurs.»
[698] «Scipion lui demandoit quels motifs l'avoient déterminé à repousser l'alliance de Rome et même à lui déclarer la guerre sans avoir été provoqué.» Quid sibi voluisset.... qui non societatem solum abnuisset romanam, sed ultro bellum intulisset. (Tite Live, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 551 et 552.
[699] Dans Tite Live, à l'endroit cité dans la note précédente, Syphax nomme Sophonisbe «furie et fléau,» furiam pestemque.
[700] On lit courage, pour ouvrage, dans l'édition de 1682.
[701] Nous lisons un vers à peu près semblable dans l'Adelaïde du Guesclin de Voltaire (acte III, scène III):
Je lui cède avec joie un poison qu'il m'arrache.
[702] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 552, la fin du chapitre XIII du livre XXX de Tite Live.
[703] Var. Nous savons profiter d'un avis salutaire. (1663 et 66)
[704] «Lélius voulut d'abord arracher Sophonisbe du lit nuptial, pour l'envoyer à Scipion avec Syphax et les autres prisonniers.» (Tite Live, livre XXX, chapitre XII.) Voyez l'Appendice I, p. 551.
[705] Toute l'ordonnance de cette scène est imitée, mais fort librement, du Trissin. Voyez ci-après l'Appendice II, p. 554. Les vers qui précèdent sont ceux où Corneille s'est le plus rapproché de son modèle italien; on en jugera par le passage suivant:
MASS. Non accade mandarvi la Regina. LEL. Perche non deve anch'ella andar con loro? MASS. Perch'ella è donna; e non è cosa honesta, Che vada mescolata infra soldati. LEL. Sarebbe vano aver questo rispetto Andando, come andrà, con suo marito. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . LEL. Che ingiuria vi facc'io, facendo quello Che si costuma far di gente presa? MASS. Costei non si dee porre infra i prigioni Per modo alcun, però ch'ella è mia moglie. LEL. Com'esser può, ch'è moglie di Siface? MASS. Voi dovete saper come fu prima Mia sposa, poi Siface me la tolse; Hor col vostro favor l'haggio ritolta.
[706] Voyez ci-dessus, p. 465, et note 621.
[707] L'édition de 1682 donne, par erreur, ici vous pour nous, et deux vers plus loin mes pour vos.
[708] L'édition de 1682 et celles de 1692 et de Voltaire (1764) donnent appartient, au lieu de appartint.
[709] Dans la pièce du Trissin, Massinissa s'exprime ainsi:
Ma dico ben ch'essendo vostro amico, Si com'io son, che non è ben negarmi La moglie, havendo a me donato un regno; Che chi concede un beneficio grande E poi niega un minore, ei non s'accorge Che la primiera gratia offende, e guasta.
Du reste, dans le démêlé de Scipion et de Massinisse, il exprime la même idée d'une façon qui se rapproche davantage du tour adopté par Corneille.
M'havevate promesso di ridarmi Tutto quel che Siface m'occupava; Ma se la moglie non mi sia rendata, Che più debb'io sperar che mi si renda?
--Voyez encore ci-après l'Appendice II, p. 555.
[710] Corneille se rappelle ici le fameux vers de son Sertorius (acte IV, scène I, vers 1194):
Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.
[711] L'édition de 1692 a changé leur ciel en le ciel, et Voltaire a adopté ce changement.
[712] Voyez ci-dessus la Notice, p. 454.
[713] Les éditions de 1682 et de 1692 partent, par erreur, connois, pour conçois.
[714] «Il (Scipion) laissa quelques troupes (devant Utique), pour continuer seulement les apparences d'un siége par terre et par mer, et marcha lui-même contre les ennemis avec l'élite de son armée.» (Tite Live, livre XXX, chapitre VIII.)
[715] Voltaire (1764) met ici: LÉLIUS, à Massinisse.
[716] Var. Pour prendre ses conseils, ou pour la consoler. (1665-68)
[717] On lit: «Je mourrai,» dans l'édition de 1692.
[718] Dans les éditions de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «chez vos citoyens.»
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Cesse de me flatter d'une espérance vaine: Auprès de Scipion ce prince perd sa peine. S'il l'avoit pu toucher, il seroit revenu; Et puisqu'il tarde tant, il n'a rien obtenu. 1520
HERMINIE.
Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace, Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce: Moins on la rend facile, et plus elle a de poids. Scipion s'en fera prier plus d'une fois; Et peut-être son âme encore irrésolue.... 1525
SOPHONISBE.
Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue; Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt, Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt. Cependant de mon feu l'importune tendresse Aussi bien que ma gloire en mon sort s'intéresse, 1530 Veut régner en mon cœur comme[719] ma liberté, Et n'ose l'avouer de toute sa fierté. Quelle bassesse d'âme! ô ma gloire! ô Carthage! Faut-il qu'avec vous deux un homme la partage? Et l'amour de la vie en faveur d'un époux 1535 Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous? Ce héros a trop fait de m'avoir épousée; De sa seule pitié s'il m'eût favorisée, Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour Auroit plus fait pour moi que cet excès d'amour. 1540 Il devoit voir que Rome en juste défiance....
HERMINIE.
Mais vous lui témoigniez pareille impatience; Et vos feux rallumés montroient de leur côté Pour ce nouvel hymen égale avidité.
SOPHONISBE.
Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale: 1545 C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale; J'en faisois mon suprême et mon unique bien. Tous les cœurs ont leur foible, et c'étoit là le mien. La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue; Je me serois sans elle un peu mieux défendue; 1550 J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux. Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux: Tout mon orgueil disoit à mon âme jalouse Qu'une heure de remise en eût fait son épouse, Et que pour me braver à son tour hautement, 1555 Son feu se fût saisi de ce retardement. Cet orgueil dure encore, et c'est lui qui l'invite Par un message exprès à me rendre visite, Pour reprendre à ses yeux un si cher conquérant, Ou, s'il me faut mourir, la braver en mourant. 1560 Mais je vois Mézétulle; en cette conjoncture, Son retour sans ce prince est d'un mauvais augure. Raffermis-toi, mon âme, et prends des sentiments A te mettre au-dessus de tous événements.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Quand reviendra le Roi?
MÉZÉTULLE.
Pourrai-je bien vous dire 1565 A quelle extrémité le porte un dur empire? Et si je vous le dis, pourrez-vous concevoir Quel est son déplaisir, quel est son désespoir? Scipion ne veut pas même qu'il vous revoie.
SOPHONISBE.
J'ai donc peu de raison d'attendre cette joie; 1570 Quand son maître a parlé, c'est à lui d'obéir. Il lui commandera bientôt de me haïr; Et dès qu'il recevra cette loi souveraine, Je ne dois pas douter un moment de sa haine.
MÉZÉTULLE.
Si vous pouviez douter encor de son ardeur, 1575 Si vous n'aviez pas vu jusqu'au fond de son cœur, Je vous dirois....
SOPHONISBE.
Que Rome à présent l'intimide?
MÉZÉTULLE.
Madame, vous savez....
SOPHONISBE.
Je sais qu'il est Numide. Toute sa nation est sujette à l'amour[720]; Mais cet amour s'allume et s'éteint en un jour: 1580 J'aurois tort de vouloir qu'il en eût davantage.
MÉZÉTULLE.
Que peut en cet état le plus ferme courage? Scipion ou l'obsède ou le fait observer; Dès demain vers Utique il le veut enlever....
SOPHONISBE.
N'avez-vous de sa part autre chose à me dire? 1585
MÉZÉTULLE.
Par grâce on a souffert qu'il ait pu vous écrire, Qu'il l'ait fait sans témoins; et par ce peu de mots, Qu'ont arrosé ses pleurs, qu'ont suivi[721] ses sanglots, Il vous fera juger....
SOPHONISBE.
Donnez.
MÉZÉTULLE.
Avec sa lettre, Voilà ce qu'en vos mains j'ai charge de remettre. 1590
BILLET DE MASSINISSE A SOPHONISBE.
SOPHONISBE lit.
Il ne m'est pas permis de vivre votre époux; Mais enfin je vous tiens parole, Et vous éviterez l'aspect du Capitole, Si vous êtes digne de vous. Ce poison que je vous envoie 1595 En est la seule et triste voie; Et c'est tout ce que peut un déplorable roi Pour dégager sa foi[722].
Voilà de son amour une preuve assez ample; Mais s'il m'aimoit encore, il me devoit l'exemple: 1600 Plus esclave en son camp que je ne suis ici, Il devoit de son sort prendre même souci. Quel présent nuptial[723] d'un époux à sa femme! Qu'au jour d'un hyménée il lui marque de flamme! Reportez, Mézétulle, à votre illustre roi 1605 Un secours dont lui-même a plus besoin que moi: Il ne manquera pas d'en faire un digne usage, Dès qu'il aura des yeux à voir son esclavage. Si tous les rois d'Afrique en sont toujours pourvus Pour dérober leur gloire aux malheurs imprévus[724], 1610 Comme eux et comme lui j'en dois être munie; Et quand il me plaira de sortir de la vie, De montrer qu'une femme a plus de cœur que lui, On ne me verra point emprunter rien d'autrui.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, PAGE, HERMINIE, BARCÉE, MÉZÉTULLE[725].
SOPHONISBE[726].
Éryxe viendra-t-elle? As-tu vu cette reine? 1615
LE PAGE.
Madame, elle est déjà dans la chambre prochaine, Surprise d'avoir su que vous la vouliez voir. Vous la voyez, elle entre.
SOPHONISBE.
Elle va plus savoir[727]. Si vous avez connu le prince Massinisse....
ÉRYXE.
N'en parlons point[728], Madame; il vous a fait justice. 1620
SOPHONISBE.
Vous n'avez pas connu tout à fait son esprit; Pour le connoître mieux, lisez ce qu'il m'écrit.
ÉRYXE.
(Elle lit bas.)
Du côté des Romains je ne suis point surprise; Mais ce qui me surprend, c'est qu'il les autorise, Qu'il passe plus avant qu'ils ne voudroient aller. 1625
SOPHONISBE.
Que voulez-vous, Madame? il faut s'en consoler[729]. Allez, et dites-lui que je m'apprête à vivre, En faveur du triomphe, en dessein de le suivre; Que puisque son amour ne sait pas mieux agir, Je m'y réserve exprès pour l'en faire rougir. 1630 Je lui dois cette honte; et Rome, son amie, En verra sur son front rejaillir[730] l'infamie: Elle y verra marcher, ce qu'on n'a jamais vu, La femme du vainqueur à côté du vaincu, Et mes pas chancelants sous ces pompes cruelles 1635 Couvrir ses plus hauts faits de taches éternelles. Portez-lui ma réponse; allez.
MÉZÉTULLE.
Dans ses ennuis....
SOPHONISBE.
C'est trop m'importuner en l'état où je suis. Ne vous a-t-il chargé de rien dire à la Reine?
MÉZÉTULLE.
Non, Madame.
SOPHONISBE.
Allez donc; et sans vous mettre en peine De ce qu'il me plaira croire ou ne croire pas, Laissez en mon pouvoir ma vie et mon trépas.
SCÈNE IV.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
SOPHONISBE.
Une troisième fois mon sort change de face, Madame, et c'est mon tour de vous quitter la place. Je ne m'en défends point, et quel que soit le prix 1645 De ce rare trésor que je vous avois pris, Quelques marques d'amour que ce héros m'envoie, Ce que j'en eus pour lui vous le rend avec joie. Vous le conserverez plus dignement que moi.
ÉRYXE.
Madame, pour le moins j'ai su garder ma foi; 1650 Et ce que mon espoir en a reçu d'outrage N'a pu jusqu'à la plainte emporter mon courage[731]. Aucun de nos Romains sur mes ressentiments....
SOPHONISBE.
Je ne demande point ces éclaircissements, Et m'en rapporte aux Dieux qui savent toutes choses. Quand l'effet est certain, il n'importe des causes: Que ce soit mon malheur, que ce soient nos tyrans, Que ce soit vous, ou lui, je l'ai pris, je le rends. Il est vrai que l'état où j'ai su vous le prendre N'est pas du tout le même où je vais vous le rendre: Je vous l'ai pris vaillant, généreux, plein d'honneur, Et je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur; Je l'ai pris magnanime, et vous le rends perfide; Je vous le rends sans cœur, et l'ai pris intrépide; Je l'ai pris le plus grand des princes africains, 1665 Et le rends, pour tout dire, esclave des Romains.
ÉRYXE.
Qui me le rend ainsi n'a pas beaucoup d'envie Que j'attache à l'aimer le bonheur de ma vie.
SOPHONISBE.
Ce n'est pas là, Madame, où je prends intérêt. Acceptez, refusez, aimez-le tel qu'il est, 1670 Dédaignez son mérite, estimez sa foiblesse; De tout votre destin vous êtes la maîtresse: Je la serai du mien, et j'ai cru vous devoir Ce mot d'avis sincère avant que d'y pourvoir. S'il part d'un sentiment qui flatte mal les vôtres, 1675 Lélius, que je vois, vous en peut donner d'autres; Souffrez que je l'évite, et que dans mon malheur Je m'ose de sa vue épargner la douleur.
SCÈNE V.
LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.
LÉLIUS.
Lépide, ma présence est pour elle un supplice.
ÉRYXE.
Vous a-t-on dit, Seigneur ce qu'a fait Massinisse? 1680
LÉLIUS.
J'ai su que pour sortir d'une témérité Dans une autre plus grande il s'est précipité[732]. Au bas de l'escalier j'ai trouvé Mézétulle; Sur ce qu'a dit la Reine il est un peu crédule; Pour braver Massinisse, elle a quelque raison 1685 De refuser de lui le secours du poison; Mais ce refus pourroit n'être qu'un stratagème, Pour faire, malgré nous, son destin elle-même. Allez l'en empêcher, Lépide; et dites-lui Que le grand Scipion veut lui servir d'appui, 1690 Que Rome en sa faveur voudra lui faire grâce, Qu'un si prompt désespoir sentiroit l'âme basse, Que le temps fait souvent plus qu'on ne s'est promis, Que nous ferons pour elle agir tous nos amis: Enfin avec douceur tâchez de la réduire 1695 A venir dans le camp, à s'y laisser conduire, A se rendre à Syphax, qui même en ce moment L'aime et l'adore encor malgré son changement. Nous attendrons ici l'effet de votre adresse; N'y perdez point de temps.
SCÈNE VI.
LÉLIUS, ÉRYXE, BARCÉE.
LÉLIUS.
Et vous, grande princesse, Si des restes d'amour ont surpris un vainqueur, Quand il devoit au vôtre et son trône et son cœur, Nous vous en avons fait assez prompte justice, Pour obtenir de vous que ce trouble finisse, Et que vous fassiez grâce à ce prince inconstant, 1705 Qui se vouloit trahir lui-même en vous quittant.
ÉRYXE.
Vous auroit-il prié, Seigneur, de me le dire?
LÉLIUS.
De l'effort qu'il s'est fait il gémit, il soupire; Et je crois que son cœur, encore outré d'ennui, Pour retourner à vous n'est pas assez à lui. 1710 Mais si cette bonté qu'eut pour lui votre flamme Aidoit à sa raison à rentrer dans son âme. Nous aurions peu de peine à rallumer des feux Que n'a pas bien éteints cette erreur de ses vœux.
ÉRYXE.
Quand d'une telle erreur vous punissez l'audace, 1715 Il vous sied mal pour lui de me demander grâce: Non que je la refuse à ce perfide tour: L'hymen des rois doit être au-dessus de l'amour; Et je sais qu'en un prince heureux et magnanime Mille infidélités ne sauroient faire un crime; 1720 Mais si tout inconstant il est digne de moi, Il a cessé de l'être en cessant d'être roi.
LÉLIUS.
Ne l'est-il plus, Madame? et si la Gétulie Par votre illustre hymen à son trône s'allie, Si celui de Syphax s'y joint dès aujourd'hui, 1725 En est-il sur la terre un plus puissant que lui?
ÉRYXE.
Et de quel front, Seigneur, prend-il une couronne, S'il ne peut disposer de sa propre personne, S'il lui faut pour aimer attendre votre choix, Et que jusqu'en son lit vous lui fassiez des lois? 1730 Un sceptre compatible avec un joug si rude N'a rien à me donner que de la servitude; Et si votre prudence ose en faire un vrai roi, Il est à Sophonisbe, et ne peut être à moi. Jalouse seulement de la grandeur royale, 1735 Je la regarde en reine, et non pas en rivale; Je vois dans son destin le mien enveloppé, Et du coup qui la perd tout mon cœur est frappé. Par votre ordre on la quitte; et cet ami fidèle Me pourroit, au même ordre, abandonner comme elle. Disposez de mon sceptre, il est entre vos mains: Je veux bien le porter au gré de vos Romains. Je suis femme; et mon sexe accablé d'impuissance Ne reçoit point d'affront par cette dépendance; Mais je n'aurai jamais à rougir d'un époux 1745 Qu'on voie ainsi que moi ne régner que sous vous.
LÉLIUS.
Détrompez-vous, Madame; et voyez dans l'Asie Nos dignes alliés régner sans jalousie, Avec l'indépendance, avec l'autorité Qu'exigé de leur rang toute la majesté. 1750 Regardez Prusias, considérez Attale[733], Et ce que souffre en eux la dignité royale. Massinisse avec vous, et toute autre moitié, Recevra même honneur et pareille amitié. Mais quant à Sophonisbe, il m'est permis de dire 1755 Qu'elle est Carthaginoise; et ce mot doit suffire. Je dirois qu'à la prendre ainsi sans notre aveu, Tout notre ami qu'il est, il nous bravoit un peu; Mais comme je lui veux conserver notre estime[734], Autant que je le puis je déguise son crime, 1760 Et nomme seulement imprudence d'État Ce que nous aurions droit de nommer attentat.
SCÈNE VII.
LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.
LÉLIUS.
Mais Lépide déjà revient de chez la Reine[735]. Qu'avez-vous obtenu de cette âme hautaine?
LÉPIDE.
Elle avoit trop d'orgueil pour en rien obtenir: 1765 De sa haine pour nous elle a su se punir.
LÉLIUS.
Je l'avois bien prévu, je vous l'ai dit moi-même, Que ce dessein de vivre étoit un stratagème, Qu'elle voudroit mourir; mais ne pouviez-vous pas....
LÉPIDE.
Ma présence n'a fait que hâter son trépas. 1770 A peine elle m'a vu, que d'un regard farouche, Portant je ne sais quoi de sa main à sa bouche: «Parlez, m'a-t-elle dit, je suis en sûreté, Et recevrai votre ordre avec tranquillité.» Surpris d'un tel discours, je l'ai pourtant flattée: 1775 J'ai dit qu'en grande reine elle seroit traitée, Que Scipion et vous en prendriez souci; Et j'en voyois déjà son regard adouci, Quand d'un souris amer me coupant la parole: «Qu'aisément, reprend-elle, une âme se console! 1780 Je sens vers cet espoir tout mon cœur s'échapper; Mais il est hors d'état de se laisser tromper, Et d'un poison ami le secourable office Vient de fermer la porte à tout votre artifice. Dites à Scipion qu'il peut dès ce moment 1785 Chercher à son triomphe un plus rare ornement. Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie, J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie: C'est ce que méritoit leur amour conjugal; Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal. 1790 Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage; Et n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage, Digne sang d'un tel père, et digne de régner, Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner!» A ces mots, la sueur lui montant au visage, 1795 Les sanglots de sa voix saisissent le passage; Une morte pâleur s'empare de son front; Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt: De sa haine aux abois la fierté se redouble; Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble[736], Et soutient en mourant la pompe d'un courroux Qui semble moins mourir que triompher de nous[737].
ÉRYXE.
Le dirai-je, Seigneur? je la plains et l'admire: Une telle fierté méritoit un empire; Et j'aurois en sa place eu même aversion 1805 De me voir attachée au char de Scipion. La fortune jalouse et l'amour infidèle Ne lui laissoient ici que son grand cœur pour elle: Il a pris le dessus de toutes leurs rigueurs, Et son dernier soupir fait honte à ses vainqueurs. 1810
LÉLIUS.
Je dirai plus, Madame, en dépit de sa haine, Une telle fierté devoit naître romaine[738]. Mais allons consoler un prince généreux, Que sa seule imprudence a rendu malheureux. Allons voir Scipion, allons voir Massinisse; 1815 Souffrez qu'en sa faveur le temps vous adoucisse; Et préparez votre âme à le moins dédaigner, Lorsque vous aurez vu comme il saura régner.
ÉRYXE.
En l'état où je suis, je fais ce qu'on m'ordonne; Mais ne disposez point, Seigneur, de ma personne; Et si de ce héros les désirs inconstants....
LÉLIUS.
Madame, encore un coup, laissons-en faire au temps[739].
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[719] Comme est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692; Voltaire (1764) y a substitué contre.
[720] Tite Live dit au livre XXX, chapitre XII (voyez l'Appendice I, p. 551): Ut est genus Numidarum in venerem præceps; et au livre XXIX, chapitre XXIII: Et sunt ante omnes Numidæ barbaros effusi in venerem.
[721] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de 1692 et de 1764, donnent arrosé et suivi, au singulier, faisant accorder ces participes avec peu et non avec mots.
[722] Voyez ci-après, dans l'Appendice I, p. 552, le chapitre XV du livre XXX de Tite Live.
[723] Accipio, inquit, nuptiale munus. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez l'Appendice I, p. 553.
[724] Voyez plus haut, p. 465, note 619.
[725] Dans les premières éditions jusqu'à celle de 1692 inclusivement, le nom de Mézétulle a été omis en tête de cette scène, que Voltaire coupe en deux. Chez lui la scène III finit au vers 1618 et a pour personnages: SOPHONISBE, UN PAGE (sic), BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE; la scène IV, qui commence au vers 1619, a de moins le PAGE et de plus ÉRYXE.
[726] Dans l'édition de Voltaire (1764): SOPHONISBE, au page.
[727] Les éditions de 1692 et de 1764 ont ajouté après ce vers: «A Érixe.»
[728] Thomas Corneille et Voltaire ont changé: «N'en parlons point,» en «N'en parlons plus.»
[729] Entre ce vers et le suivant Thomas Corneille et Voltaire ajoutent encore: «A Mézétulle.»
[730] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692: rejallir.
[731] Var. N'a pu jusqu'à sa plainte emporter mon courage. (1663 et 66)
[732] Scipion reprocha à Massinisse «d'avoir réparé une témérité par une autre témérité, et d'avoir rendu l'événement plus triste qu'il n'était nécessaire.».... Quod temeritatem temeritate alia luerit, tristioremque rem, quam necesse fuerit, fecerit. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez ci-après l'Appendice I, p. 553.
[733] Prusias, roi de Bithynie; Attale, roi de Pergame.
[734] Ce vers et le suivant manquent dans l'édition de 1682; il en est de même, un peu plus loin, des vers 1819 et 1820.
[735] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764), ce vers est le dernier de la scène précédente, au lieu d'être le premier de celle-ci.
[736] «La fierté de son langage ne fut pas démentie par la fermeté avec laquelle elle prit la coupe et la vida sans donner aucun signe d'effroi.» Non locuta est ferocius, quam acceptum poculum, nullo trepidationis signo dato, impavide hausit. (Tite Live, livre XXX, chapitre XV.) Voyez l'Appendice I, p. 553.
[737] Dans la pièce de Mairet (acte V, scène V), Sophonisbe mourante triomphe en ces termes:
Nos vainqueurs sont vaincus, si nous leur témoignons Qu'ils nous craignent bien plus que nous ne les craignons.
[738] Dans la Sophonisbe de Nicolas de Montreux, Scipion, apprenant la courageuse mort de Sophonisbe, s'écrie:
J'approuve cette mort en assurance unique Et envie l'honneur de la parjure Afrique D'avoir jadis nourri un esprit si hautain Qui méritoit de naître et de mourir Romain.
[739] Le premier hémistiche du dernier vers du Cid est:
Laisse faire le temps....
et il s'agit comme ici d'une union probable, mais la situation est bien différente.
APPENDICE.