L'HYMÉNÉE.
Tu vas voir davantage, et les Dieux, qui m'ordonnent Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent, Lui vont donner un prix de toute autre valeur Que ceux que tu promets avec tant de chaleur. Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes 225 Que celles que tu veux assurer à ses armes; Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau, Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau. Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre[375] Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre 230 Et la paix, qui succède à ses tristes efforts, Te livre par ma main leurs plus rares trésors.
LA PAIX.
Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles; Et pour les commencer par de nouveaux miracles, Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux, Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux.
L'HYMÉNÉE, seul.
Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages; Chassez de ces débris les funestes images, Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots Le grand art de Médée en fit naître à Colchos. 240
(Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.)
FIN DU PROLOGUE.
[356] Voyez ci-dessus, p. 253, note 352.
[357] L'édition de 1692 donne ici: «à tout moment;» plus loin (vers 1534), elle a, comme toutes les autres éditions, le pluriel: «à tous moments.»
[358] Var. Et remonte aussitôt au même lieu dont il est parti. (1661-64)
[359] MARS, en l'air. (1661)
[360] L'orthographe de ce mot est colomnes dans toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692.
[361] LA PAIX, prisonnière dans le ciel; LA DISCORDE, L'ENVIE, aussi dans le ciel; LA FRANCE ET LA VICTOIRE, en terre. (1661)
[362] LA PAIX, prisonnière. (1661)
[363] Anne d'Autriche, sœur de Philippe IV, roi d'Espagne, et mère de Louis XIV, morte en 1666.
[364] Marie-Thérèse d'Autriche. Voyez ci-dessus, p. 254, note 353.
[365] Var. Que Mars sembloit plonger en d'éternels discords. (Dessein.)
[366] Mazarin, et don Louis de Haro, ministre de Philippe IV depuis l'an 1644.
[367] L'ENVIE, dans le ciel.... LA VICTOIRE, en terre. (1661)
[368] Voyez ci-dessus, p. 258, note 364.
[369] Var. Qui tombent. (1661-64)
[370] LA PAIX, libre. (1661)
[371] Thomas Corneille, selon sa coutume, et Voltaire après lui donnent «pendant qu'il chante.»
[372] Var. Et puis se séparent deux à deux. (1664)
[373] Var. A gauche. (1661-64)
[374] Philippe, frère de Louis XIV, né en 1640, qui avait pris le titre de duc d'Orléans à la mort de Gaston son oncle (2 février 1660).
[375] Ces vers doivent avoir été composés au moment de l'impression. Corneille y fait évidemment allusion au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II, lequel avait été rétabli sur le trône en 1660. Ce mariage est du 31 mars 1661, et, comme nous l'avons dit, l'Achevé d'imprimer de la première édition de la Toison d'or est du 10 mai de la même année.
ACTE I.
DÉCORATION DU PREMIER ACTE.
Ce grand jardin, qui en fait la scène, est composé de trois rangs de cyprès, à côté desquels on voit alternativement en chaque châssis des statues de marbre blanc à l'antique, qui versent de gros jets d'eau dans de grands bassins, soutenus par des Tritons, qui leur servent de piédestal, ou trois vases qui portent, l'un des orangers, et les deux autres diverses fleurs en confusion, chantournées[376] et découpées à jour. Les ornements de ces vases et de ces bassins sont rehaussés d'or, et ces statues portent sur leurs têtes des corbeilles d'or treillissées et remplies de pareilles fleurs. Le théâtre est fermé par une grande arcade de verdure, ornée de festons de fleurs avec une grande corbeille d'or sur le milieu, qui en est remplie comme les autres. Quatre autres arcades qui la suivent composent avec elle un berceau qui laisse voir plus loin un autre jardin de cyprès, entremêlés avec quantité[377] d'autres statues à l'antique; et la perspective du fond borne la vue par un parterre encore plus éloigné, au milieu duquel s'élève une fontaine avec divers autres jets d'eau, qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle.
SCÈNE PREMIÈRE.
CHALCIOPE, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Parmi ces grands sujets d'allégresse publique, Vous portez sur le front un air mélancolique: Votre humeur paroît sombre; et vous semblez, ma sœur, Murmurer en secret contre notre bonheur. La veuve de Phryxus et la fille d'Aæte 245 Plaint-elle de Persès la honte et la défaite? Vous faut-il consoler de ces illustres coups Qui partent d'un héros parent de votre époux? Et le vaillant Jason pourroit-il vous déplaire Alors que dans son trône il rétablit mon père? 250
CHALCIOPE.
Vous m'offensez, ma sœur: celles de notre rang Ne savent point trahir leur pays[378] ni leur sang; Et j'ai vu les combats de Persès et d'Aæte Toujours avec des yeux de fille et de sujette. Si mon front porte empreints quelques troubles secrets, Sachez que je n'en ai que pour vos intérêts. J'aime autant que je dois cette haute victoire: Je veux bien que Jason en ait toute la gloire; Mais à tout dire enfin, je crains que ce vainqueur N'en étende les droits jusque sur votre cœur. 260 Je sais que sa brigade, à peine descendue, Rétablit à nos yeux la bataille perdue, Que Persès triomphoit, que Styrus étoit mort, Styrus que pour époux vous envoyoit le sort[379], Jason de tant de maux borna soudain la course: 265 Il en dompta la force, il en tarit la source; Mais avouez aussi qu'un héros si charmant Vous console bientôt de la mort d'un amant. L'éclat qu'a répandu le bonheur de ses armes A vos yeux éblouis ne permet plus de larmes: 270 Il sait les détourner des horreurs d'un cerceuil; Et la peur d'être ingrate étouffe votre deuil. Non que je blâme en vous quelques soins de lui plaire, Tant que la guerre ici l'a rendu nécessaire; Mais je ne voudrois pas que cet empressement 275 D'un soin étudié fît un attachement; Car enfin, aujourd'hui que la guerre est finie, Votre facilité se trouveroit punie; Et son départ subit ne vous laisseroit plus Qu'un cœur embarrassé de soucis superflus. 280
MÉDÉE.
La remontrance est douce, obligeante, civile; Mais à parler sans feinte elle est fort inutile: Si je n'ai point d'amour, je n'y prends point de part; Et si j'aime Jason, l'avis vient un peu tard. Quoiqu'il en soit, ma sœur, nommeriez-vous un crime Un vertueux amour qui suivroit tant d'estime? Alors que ses hauts faits lui gagnent tous les cœurs, Faut-il que ses soupirs excitent mes rigueurs, Que contre ses exploits moi seule je m'irrite, Et fonde mes dédains sur son trop de mérite? 290 Nais s'il m'en doit bientôt coûter un repentir, D'où pouvez-vous savoir qu'il soit prêt à partir?
CHALCIOPE.
Je le sais de mes fils, qu'une ardeur de jeunesse Emporte malgré moi jusqu'à le suivre en Grèce, Pour voir en ces beaux lieux la source de leur sang, 295 Et de Phryxus leur père y reprendre le rang. Déjà tous ces héros au départ se disposent: Ils ont peine à souffrir que leurs bras se reposent; Comme la gloire à tous fait leur plus cher souci, N'ayant plus à combattre, ils n'en ont plus ici: 300 Ils brûlent d'en chercher dessus quelque autre rive, Tant leur valeur rougit sitôt qu'elle est oisive. Jason veut seulement une grâce du Roi.
MÉDÉE.
Cette grâce, ma sœur, n'est sans doute que moi. Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise. 305 Du chef de ces héros j'asservis la franchise; De tout ce qu'il a fait de grand, de glorieux, Il rend un plein hommage au pouvoir de mes yeux. Il a vaincu Persès, il a servi mon père, Il a sauvé l'État, sans chercher qu'à me plaire. 310 Vous l'avez vu peut-être, et vos yeux sont témoins De combien chaque jour il y donne de soins, Avec combien d'ardeur....
CHALCIOPE.
Oui, je l'ai vu moi-même, Que pour plaire à vos yeux il prend un soin extrême; Mais je n'ai pas moins vu combien il vous est doux 315 De vous montrer sensible aux soins qu'il prend pour vous. Je vous vois chaque jour avec inquiétude Chercher ou sa présence ou quelque solitude, Et dans ces grands jardins sans cesse repasser Le souvenir des traits qui vous ont su blesser. 320 En un mot, vous l'aimez, et ce que j'appréhende....
MÉDÉE.
Je suis prête à l'aimer, si le Roi le commande; Mais jusque-là, ma sœur, je ne fais que souffrir Les soupirs et les vœux qu'il prend soin de m'offrir.
CHALCIOPE.
Quittez ce faux devoir dont l'ombre vous amuse. 325 Vous irez plus avant si le Roi le refuse; Et quoi que votre erreur vous fasse présumer, Vous obéirez mal s'il vous défend d'aimer. Je sais.... Mais le voici, que le Prince accompagne.
SCÈNE II.
AÆTE, ABSYRTE, CHALCIOPE, MÉDÉE.
AÆTE.
Enfin nos ennemis nous cèdent la campagne, 330 Et des Scythes défaits le camp abandonné Nous est de leur déroute un gage fortuné, Un fidèle témoin d'une victoire entière; Mais comme la fortune est souvent journalière, Il en faut redouter de funestes retours, 335 Ou se mettre en état de triompher toujours. Vous savez de quel poids et de quelle importance De ce peu d'étrangers s'est fait voir l'assistance. Quarante, qui l'eût cru? quarante à leur abord D'une armée abattue ont relevé le sort, 340 Du côté des vaincus rappelé la victoire, Et fait d'un jour fatal un jour brillant de gloire. Depuis cet heureux jour que n'ont point fait leurs bras? Leur chef nous a paru le démon des combats; Et trois fois sa valeur, d'un noble effet suivie, 345 Au péril de son sang a dégagé ma vie. Que ne lui dois-je point? et que ne dois-je à tous? Ah! si nous les pouvions arrêter parmi nous, Que ma couronne alors se verroit assurée! Qu'il faudroit craindre peu pour la toison dorée, 350 Ce trésor où les Dieux attachent nos destins, Et que veulent ravir tant de jaloux voisins! N'y peux-tu rien, Médée, et n'as-tu point de charmes Qui fixent en ces lieux le bonheur de leurs armes? N'est-il herbes, parfums, ni chants mystérieux, 355 Qui puissent nous unir ces bras victorieux?
ABSYRTE.
Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage: Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. Jason l'aime, et je crois que l'offre de son cœur N'en seroit pas reçue avec trop de rigueur. 360 Un favorable aveu pour ce digne hyménée Rendroit ici sa course heureusement bornée; Son exemple auroit force, et feroit qu'à l'envi Tous voudroient imiter le chef qu'ils ont suivi. Tous sauroient comme lui, pour faire une maîtresse, Perdre le souvenir des beautés de leur Grèce; Et tous ainsi que lui permettroient à l'amour D'obstiner des héros à grossir votre cour.
AÆTE.
Le refus d'un tel heur auroit trop d'injustice. Puis-je d'un moindre prix payer un tel service? 370 Le ciel, qui veut pour elle un époux étranger, Sous un plus digne joug ne sauroit l'engager. Oui, j'y consens, Absyrte, et tiendrai même à grâce Que du roi d'Albanie il remplisse la place, Que la mort de Styrus permette à votre sœur 375 L'incomparable choix d'un si grand successeur. Ma fille, si jamais les droits de la naissance....
CHALCIOPE.
Seigneur, je vous réponds de son obéissance; Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs Dans la même pensée et les mêmes respects. 380 Je les connois un peu, veuve d'un de leurs princes: Ils ont aversion pour toutes nos provinces; Et leur pays natal leur imprime un amour Qui partout les rappelle et presse leur retour. Ainsi n'espérez pas qu'il soit des hyménées 385 Qui puissent à la vôtre unir leurs destinées. Ils les accepteront, si leur sort rigoureux A fait de leur patrie un lieu mal sûr pour eux; Mais le péril passé, leur soudaine retraite Vous fera bientôt voir que rien ne les arrête, 390 Et qu'il n'est point de nœud qui les puisse obliger A vivre sous les lois d'un monarque étranger. Bien que Phryxus m'aimât avec quelque tendresse, Je l'ai vu mille fois soupirer pour sa Grèce, Et quelque illustre rang qu'il tînt dans vos États, 395 S'il eût eu l'accès libre en ces heureux climats, Malgré ces beaux dehors d'une ardeur empressée, Il m'eût fallu l'y suivre, ou m'en voir délaissée. Il semble après sa mort qu'il revive en ses fils; Comme ils ont même sang, ils ont mêmes esprits: 400 La Grèce en leur idée est un séjour céleste, Un lieu seul digne d'eux. Par là jugez du reste.
AÆTE.
Faites-les-moi venir: que de leur propre voix J'apprenne les raisons de cet injuste choix. Et quant à ces guerriers que nos Dieux tutélaires 405 Au salut de l'État rendent si nécessaires, Si pour les obliger à vivre mes sujets Il n'est point dans ma cour d'assez dignes objets, Si ce nom sur leur front jette tant d'infamie Que leur gloire en devienne implacable ennemie, 410 Subornons[380] cette gloire, et voyons dès demain Ce que pourra sur eux le nom de souverain. Le trône a ses liens ainsi que l'hyménée, Et quand ce double nœud tient une âme enchaînée, Quand l'ambition marche au secours de l'amour, 415 Elle étouffe aisément tous ces soins du retour. Elle triomphera de cette idolâtrie Que tous ces grands guerriers gardent pour leur patrie. Leur Grèce a des climats et plus doux et meilleurs; Mais commander ici vaut bien servir ailleurs. 420 Partageons avec eux l'éclat d'une couronne Que la bonté du ciel par leurs mains nous redonne: D'un bien qu'ils ont sauvé je leur dois quelque part; Je le perdois sans eux, sans eux il court hasard; Et c'est toujours prudence, en un péril funeste, 425 D'offrir une moitié pour conserver le reste.
ABSYRTE.
Vous les connoissez mal: ils sont trop généreux Pour vous rendre à ce prix le besoin qu'on a d'eux. Après ce grand secours, ce seroit pour salaire Prendre une part du vol qu'on tâchoit à vous faire, 430 Vous piller un peu moins sous couleur d'amitié, Et vous laisser enfin ce reste par pitié. C'est là, Seigneur, c'est là cette haute infamie Dont vous verriez leur gloire implacable ennemie. Le trône a des splendeurs dont les yeux éblouis 435 Peuvent réduire une âme à l'oubli du pays; Mais aussi la Scythie, ouverte à nos conquêtes, Offre assez de matière à couronner leurs têtes. Qu'ils règnent, mais par nous, et sur nos ennemis: C'est là qu'il faut trouver un sceptre à nos amis; 440 Et lors d'un sacré nœud l'inviolable étreinte Tirera notre appui d'où partoit notre crainte; Et l'hymen unira par des liens plus doux Des rois sauvés par eux à des rois faits par nous.
AÆTE.
Vous regardez trop tôt comme votre héritage 445 Un trône dont en vain vous craignez le partage. J'ai d'autres yeux, Absyrte, et vois un peu plus loin. Je veux bien réserver ce remède au besoin, Ne faire point cette offre à moins que nécessaire; Mais s'il y faut venir, rien ne m'en peut distraire. 450 Les voici: parlons-leur; et pour les arrêter, Ne leur refusons rien qu'ils daignent souhaiter.
SCÈNE III.
AÆTE, ABSYRTE, MÉDÉE, JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.
AÆTE.
Guerriers par qui mon sort devient digne d'envie, Héros à qui je dois et le sceptre et la vie, Après tant de bienfaits et d'un si haut éclat, 455 Voulez-vous me laisser la honte d'être ingrat? Je ne vous fais point d'offre; et dans ces lieux sauvages Je ne découvre rien digne de vos courages: Mais si dans mes États, mais si dans mon palais Quelque chose avoit pu mériter vos souhaits, 460 Le choix qu'en auroit fait cette valeur extrême Lui donneroit un prix qu'il n'a pas de lui-même; Et je croirois devoir à ce précieux choix L'heur de vous rendre un peu de ce que je vous dois.
JASON.
Si nos bras, animés par vos destins propices, 465 Vous ont rendu, Seigneur, quelques foibles services, Et s'il en est encore, après un sort si doux, Que vos commandements puissent vouloir de nous, Vous avez en vos mains un trop digne salaire, Et pour ce qu'on a fait et pour ce qu'on peut faire; 470 Et s'il nous est permis de vous le demander....
AÆTE.
Attendez tout d'un roi qui veut tout accorder: J'en jure le dieu Mars, et le Soleil mon père; Et me puisse à vos yeux accabler leur colère, Si mes serments pour vous n'ont de si prompts effets, Que vos vœux dès ce jour se verront satisfaits!
JASON.
Seigneur, j'ose vous dire, après cette promesse, Que vous voyez la fleur des princes de la Grèce, Qui vous demandent tous d'une commune voix Un trésor qui jadis fut celui de ses rois: 480 La toison d'or, Seigneur, que Phryxus, votre gendre, Phryxus, notre parent....
AÆTE.
Ah! que viens-je d'entendre!
MÉDÉE.
Ah! perfide.
JASON.
A ce mot vous paroissez surpris! Notre peu de secours se met à trop haut prix; Mais enfin, je l'avoue, un si précieux gage 485 Est l'unique motif de tout notre voyage. Telle est la dure loi que nous font nos tyrans, Que lui seul nous peut rendre au sein de nos parents; Et telle est leur rigueur, que, dans cette conquête Le retour au pays nous coûteroit la tête. 490
AÆTE.
Ah! si vous ne pouvez y rentrer autrement, Dure, dure à jamais votre bannissement! Princes[381] tel est mon sort, que la toison ravie Me doit coûter le sceptre, et peut-être la vie. De sa perte dépend celle de tout l'État; 495 En former un desir, c'est faire un attentat; Et si jusqu'à l'effet vous pouvez le réduire, Vous ne m'avez sauvé[382] que pour mieux me détruire.
JASON.
Qui vous l'a dit, Seigneur? quel tyrannique effroi Fait cette illusion aux destins d'un grand roi? 500
AÆTE.
Votre Phryxus lui-même a servi d'interprète A ces ordres des Dieux dont l'effet m'inquiète: Son ombre en mots exprès nous les a fait savoir.
JASON.
A des fantômes vains donnez moins de pouvoir. Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles. Ce n'est point à l'enfer à disposer des rois, Et les ordres du ciel n'empruntent point sa voix. Mais vos bontés par là cherchent à faire grâce Au trop d'ambition dont vous voyez l'audace; 510 Et c'est pour colorer un trop juste refus Que vous faites parler cette ombre de Phryxus.
AÆTE.
Quoi? de mon noir destin la triste certitude Ne seroit qu'un prétexte à mon ingratitude? Et quand je vous dois tout, je voudrois essayer 515 Un mauvais artifice à ne vous rien payer? Quoi que vous en croyiez, quoi que vous puissiez dire, Pour vous désabuser partageons mon empire. Cette offre peut-elle être un refus coloré, Et répond-elle mal à ce que j'ai juré? 520
JASON.
D'autres l'accepteroient avec pleine allégresse; Mais elle n'ouvre pas les chemins de la Grèce; Et ces héros, sortis ou des Dieux ou des rois, Ne sont pas mes sujets pour vivre sous mes lois. C'est à l'heur du retour que leur courage aspire, 525 Et non pas à l'honneur de me faire un empire.
AÆTE.
Rien ne peut donc changer ce rigoureux desir?
JASON.
Seigneur, nous n'avons pas le pouvoir de choisir. Ce n'est que perdre temps qu'en parler davantage; Et vous savez à quoi le serment vous engage. 530
AÆTE.
Téméraire serment qui me fait une loi Dangereuse pour vous, ou funeste pour moi! La toison est à vous si vous pouvez la prendre, Car ce n'est pas de moi qu'il vous la faut attendre. Comme votre Phryxus l'a consacrée à Mars, 535 Ce dieu même lui fait d'effroyables remparts, Contre qui tout l'effort de la valeur humaine Ne peut être suivi que d'une mort certaine: Il faut pour l'emporter quelque chose au-dessus J'ouvrirai la carrière, et ne puis rien de plus: 540 Il y va de ma vie ou de mon diadème; Mais je tremble pour vous autant que pour moi-même. Je croirais faire un crime à vous le déguiser; Il est en votre choix d'en bien ou mal user. Ma parole est donnée, il faut que je la tienne; 545 Mais votre perte est sûre à moins que de la mienne. Adieu: pensez-y bien. Toi, ma fille, dis-lui A quels affreux périls il se livre aujourd'hui.
SCÈNE IV.
MÉDÉE, JASON, ARGONAUTES.
MÉDÉE.
Ces périls sont légers.
JASON.
Ah! divine princesse!
MÉDÉE.
Il n'y faut que du cœur, des forces, de l'adresse. 550 Vous en avez Jason; mais peut-être, après tout, Ce que vous en avez n'en viendra pas à bout.
JASON.
Madame, si jamais....
MÉDÉE.
Ne dis rien, téméraire. Tu ne savois que trop quel choix pouvoit me plaire. Celui de la toison m'a fait voir tes mépris: 555 Tu la veux, tu l'auras; mais apprends à quel prix. Pour voir cette dépouille au dieu Mars consacrée, A tous dans sa forêt il permet libre entrée; Mais pour la conquérir qui s'ose hasarder Trouve un affreux dragon commis à la garder. 560 Rien n'échappe à sa vue, et le sommeil sans force Fait avec sa paupière un éternel divorce. Le combat contre lui ne te sera permis Qu'après deux fiers taureaux par ta valeur soumis; Leurs yeux sont tout de flamme, et leur brûlante haleine[383] D'un long embrasement couvre toute la plaine. Va leur faire souffrir le joug et l'aiguillon, Ouvrir du champ de Mars le funeste sillon: C'est ce qu'il te faut faire, et dans ce champ horrible Jeter une semence encore plus terrible, 570 Qui soudain produira des escadrons armés Contre la même main qui les aura semés. Tous, sitôt qu'ils naîtront, en voudront à ta vie: Je vais moi-même à tous redoubler leur furie. Juge par là, Jason, de la gloire où tu cours, 575 Et cherche où tu pourras des bras et du secours.
SCÈNE V.
JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.
JASON.
Amis, voilà l'effet de votre impatience. Si j'avois eu sur vous un peu plus de croyance, L'amour m'auroit livré ce précieux dépôt, Et vous l'avez perdu pour le vouloir trop tôt. 580
PÉLÉE.
L'amour vous est bien doux, et votre espoir tranquille, Qui vous fit consumer deux ans chez Hypsipyle, En consumeroit quatre avec plus de raison A cajoler Médée et gagner la toison. Après que nos exploits l'ont si bien méritée, 585 Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée; Mais puisqu'on la refuse au service rendu, Il faut avoir de force un bien qui nous est dû.
JASON.
De Médée en courroux dissipez donc les charmes; Combattez ce dragon, ces taureaux, ces gensdarmes[384].
IPHITE.
Les Dieux nous ont sauvés de mille autres dangers, Et sont les mêmes dieux en ces bords étrangers. Pallas nous a conduits, et Junon de nos têtes A parmi tant de mers écarté les tempêtes. Ces grands secours unis auront leur plein effet, 595 Et ne laisseront point leur ouvrage imparfait. Voyez si je m'abuse, amis, quand je l'espère: Regardez de Junon briller la messagère; Iris nous vient du ciel dire ses volontés. En attendant son ordre, adorons ses bontés. 600 Prends ton luth, cher Orphée, et montre à la Déesse Combien ce doux espoir charme notre tristesse.
SCÈNE VI.
IRIS est sur l'arc-en-ciel[385]; JUNON et PALLAS, chacune dans son char; JASON, ORPHÉE, ARGONAUTES[386].
ORPHÉE chante.
Femme et sœur du maître des Dieux, De qui le seul regard fait nos destins propices, Nous as-tu jusqu'ici guidés sous tes auspices, 605 Pour nous voir périr en ces lieux? Contre des bras mortels tout ce qu'ont pu nos armes, Nous l'avons fait dans les combats: Contre les monstres et les charmes C'est à toi maintenant de nous prêter ton bras. 610
IRIS.
Princes, ne perdez pas courage; Les deux mêmes divinités Qui vous ont garantis sur les flots irrités Prennent votre défense en ce climat sauvage.
(Ici Junon et Pallas se montrent dans leurs chars.)
Les voici toutes deux, qui de leur propre voix[387] 615 Vous apprendront sous quelles lois Le destin vous promet cette illustre conquête; Elles sauront vous la faciliter: Écoutez leurs conseils, et tenez l'âme prête A les exécuter. 620
JUNON.
Tous vos bras et toutes vos armes Ne peuvent rien contre les charmes Que Médée en fureur verse sur la toison: L'amour seul aujourd'hui peut faire ce miracle; Et dragon ni taureaux ne vous feront obstacle, 625 Pourvu qu'elle s'apaise en faveur de Jason. Prête à descendre en terre afin de l'y réduire, J'ai pris et le visage et l'habit de sa sœur. Rien ne vous peut servir si vous n'avez son cœur; Et si vous le gagnez, rien ne vous[388] sauroit nuire. 630
PALLAS.
Pour vous secourir en ces lieux, Junon change de forme et va descendre en terre; Et pour vous protéger Pallas remonte aux cieux, Où Mars et quelques autres dieux Vont presser contre vous le maître du tonnerre. 635 Le soleil, de son fils embrassant l'intérêt, Voudra faire changer l'arrêt Qui vous laisse espérer la toison demandée; Mais quoi qu'il puisse faire, assurez-vous qu'enfin L'amour fera votre destin, 640 Et vous donnera tout, s'il vous donne Médée.
(Ici, tout d'un temps, Iris disparoît, Pallas remonte au ciel, et Junon descend en terre, en traversant toutes deux le théâtre, et faisant croiser leurs chars.)
JASON.
Eh bien! si mes conseils....
PÉLÉE.
N'en parlons plus, Jason: Cet oracle l'emporte, et vous aviez raison. Aimez, le ciel l'ordonne, et c'est l'unique voie Qu'après tant de travaux il ouvre à notre joie. 645 N'y perdons point de temps, et sans plus de séjour Allons sacrifier au tout-puissant Amour.
FIN DU PREMIER ACTE.
[376] Ce mot est écrit champtournées dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, dans celle de 1692, et même encore dans celle de Voltaire (1764).
[377] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): mêlés de quantité.
[378] Par une faute singulière, l'édition de 1682 donne: «les pays,» pour: «leur pays.»
[379] Voyez ci-dessus l'Examen, p. 247.
[380] Subornons, séduisons. Voyez le Lexique.
[381] Il y a Prince, au singulier, dans l'édition de Voltaire. (1764)
[382] Dans l'édition de 1692: «Vous ne m'aurez sauvé.»
[383] Var. Leurs yeux sont tous de flamme, et leur brûlante haleine. (1661 et 63)
[384] Telle est l'orthographe du mot dans les anciennes éditions, y compris celle de 1692. Il est imprimé de même dans les Desseins et dans l'Examen; voyez plus haut, p. 234 et p. 246.
[385] Var. IRIS, sur l'arc-en-ciel. (1661).
[386] Le mot ARGONAUTES est omis dans les éditions de 1663 et de 1664; celle de 1661 y supplée par un etc.
[387] L'édition de Voltaire (1764) donne: «de leurs propres voix,» au pluriel.
[388] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent ici nous. Nous n'avons pas hésité à y substituer, d'après l'impression de 1692, vous, qui est évidemment la bonne leçon.
ACTE II.
DÉCORATION DU SECOND ACTE.
La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse succèdent à ce grand jardin, qui disparoît tout d'un coup. On voit tomber de gros torrents des rochers qui servent de rivage à ce fleuve; et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est fermée[389].
SCÈNE PREMIÈRE.
JASON, JUNON, sous le visage de Chalciope.
JUNON.
Nous pouvons à l'écart, sur ces rives du Phase, Parler en sûreté du feu qui vous embrase. Souvent votre Médée y vient prendre le frais, 650 Et pour y mieux rêver s'échappe du palais. Il faut venir à bout de cette humeur altière: De sa sœur tout exprès j'ai pris l'image entière, Mon visage a même air, ma voix a même ton; Vous m'en voyez la taille, et l'habit, et le nom; 655 Et je la cache à tous sous un épais nuage, De peur que son abord ne trouble mon ouvrage. Sous ces déguisements j'ai déjà rétabli Presque en toute sa force un amour affoibli. L'horreur de vos périls, que redoublent les charmes, Dans cette âme inquiète excite mille alarmes: Elle blâme déjà son trop d'emportement. C'est à vous d'achever un si doux changement. Un soupir poussé juste, en suite d'une excuse, Perce un cœur bien avant quand lui-même il s'accuse, Et qu'un secret retour le force à ressentir De sa fureur trop prompte un tendre repentir.
JASON.
Déesse, quels encens[390]....
JUNON.
Traitez-moi de princesse, Jason, et laissez là l'encens et la Déesse. Quand vous serez en Grèce il y faudra penser; 670 Mais ici vos devoirs s'en doivent dispenser: Par ce respect suprême ils m'y feroient connaître. Laissez-y-moi passer pour ce que je feins d'être, Jusqu'à ce que le cœur de Médée adouci....
JASON.
Madame, puisqu'il faut ne vous nommer qu'ainsi, 675 Vos ordres me seront des lois inviolables: J'aurai pour les remplir des soins infatigables; Et mon amour plus fort....
JUNON.
Je sais que vous aimez, Que Médée a des traits dont vos sens sont charmés. Mais cette passion est-elle en vous si forte 680 Qu'à tous autres objets elle ferme la porte? Ne souffre-t-elle plus l'image du passé? Le portrait d'Hypsipyle est-il tout effacé?
JASON.
Ah!
JUNON.
Vous en soupirez!
JASON.
Un reste de tendresse M'échappe encore au nom d'une belle princesse; 685 Mais comme assez souvent la distance des lieux Affoiblit dans le cœur ce qu'elle cache aux yeux, Les charmes de Médée ont aisément la gloire D'abattre dans le mien l'effet de sa mémoire.
JUNON.
Peut-être elle n'est pas si loin que vous pensez. 690 Ses vœux de vous attendre enfin se sont lassés, Et n'ont pu résister à cette impatience Dont tous les vrais amants ont trop d'expérience. L'ardeur de vous revoir l'a hasardée aux flots; Elle a pris après vous la route de Colchos; 695 Et moi, pour empêcher que sa flamme importune Ne rompît sur ces bords toute votre fortune, J'ai soulevé les vents, qui brisant son vaisseau, Dans les flots mutinés ont ouvert son tombeau.
JASON.
Hélas!
JUNON.
N'en craignez point une funeste issue: 700 Dans son propre palais Neptune l'a reçue. Comme il craint pour Pélie, à qui votre retour Doit coûter la couronne, et peut-être le jour, Il va tâcher d'y mettre un obstacle par elle, Et vous la renvoira, plus pompeuse et plus belle, 705 Rattacher votre cœur à des liens si doux, Ou du moins exciter des sentiments jaloux Qui vous rendent Médée à tel point inflexible, Que le pouvoir du charme en demeure invincible, Et que vous périssiez en le voulant forcer, 710 Ou qu'à votre conquête il faille renoncer. Dès son premier abord une soudaine flamme D'Absyrte à ses beautés livrera toute l'âme; L'Amour me l'a promis: vous l'en verrez charmé[391]; Mais vous serez sans doute encor le plus aimé. 715 Il faut donc prévenir ce dieu qui l'a sauvée, Emporter la toison avant son arrivée. Votre amante paroît: agissez en amant Qui veut en effet vaincre, et vaincre promptement.
SCÈNE II.
JASON, JUNON, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Que faites-vous, ma sœur, avec ce téméraire? 720 Quand son orgueil m'outrage, a-t-il de quoi vous plaire? Et vous a-t-il réduite à lui servir d'appui, Vous qui parliez tantôt, et si haut, contre lui?
JUNON.
Je suis toujours sincère; et dans l'idolâtrie Qu'en tous ces héros grecs je vois pour leur patrie, 725 Si votre cœur étoit encore à se donner, Je ferois mes efforts à vous en détourner: Je vous dirois encor ce que j'ai su vous dire; Mais l'amour sur tous deux a déjà trop d'empire: Il vous aime, et je vois qu'avec les mêmes traits.... 730
MÉDÉE.
Que dites-vous, ma sœur? il ne m'aima jamais. A quelque complaisance il a pu se contraindre; Mais s'il feignit d'aimer, il a cessé de feindre, Et me l'a bien fait voir en demandant au Roi, En ma présence même, un autre prix que moi. 735
JUNON.
Ne condamnons personne avant que de l'entendre. Savez-vous les raisons dont il se peut défendre? Il m'en a dit quelqu'une, et je ne puis nier, Non pas qu'elle suffise à le justifier, Il est trop criminel, mais que du moins son crime 740 N'est pas du tout si noir qu'il l'est dans votre estime; Et si vous la saviez, peut-être à votre tour Vous trouveriez moins lieu d'accuser son amour.
MÉDÉE.
Quoi? ce lâche tantôt ne m'a pas regardée; Il n'a montré qu'orgueil, que mépris pour Médée, 745 Et je pourrois encor l'entendre discourir!
JASON.
Le discours siéroit mal à qui cherche à mourir. J'ai mérité la mort si j'ai pu vous déplaire; Mais cessez contre moi d'armer votre colère: Vos taureaux, vos dragons sont ici superflus; 750 Dites-moi seulement que vous ne m'aimez plus: Ces deux mots suffiront[392] pour réduire en poussière....
MÉDÉE.
Va, quand il me plaira, j'en sais bien la manière; Et si ma bouche encor n'en fulmine l'arrêt, Rends grâces à ma sœur qui prend ton intérêt. 755 Par quel art, par quel charme as-tu pu la séduire, Elle qui ne cherchoit tantôt qu'à te détruire? D'où vient que mon cœur même à demi révolté Semble vouloir s'entendre avec ta lâcheté, Et de tes actions favorable interprète, 760 Ne te peint à mes yeux que tel qu'il te souhaite? Par quelle illusion lui fais-tu cette loi? Serois-tu dans mon art plus grand maître que moi? Tu mets dans tous mes sens le trouble et le divorce: Je veux ne t'aimer plus, et n'en ai pas la force. 765 Achève d'éblouir un si juste courroux, Qu'offusquent malgré moi des sentiments trop doux; Car enfin, et ma sœur l'a bien pu reconnoître, Tout violent qu'il est, l'amour seul l'a fait naître; Il va jusqu'à la haine, et toutefois, hélas! 770 Je te haïrois peu, si je ne t'aimois pas. Mais parle, et si tu peux, montre quelque innocence.
JASON.
Je renonce, Madame, à toute autre défense. Si vous m'aimez encore, et si l'amour en vous Fait naître cette haine, anime ce courroux, 775 Puisque de tous les deux sa flamme est triomphante, Le courroux est propice et la haine obligeante. Oui, puisque cet amour vous parle encor pour moi, Il ne vous permet pas de douter de ma foi; Et pour vous faire voir mon innocence entière, 780 Il éclaire vos yeux de toute sa lumière: De ses rayons divins le vif discernement Du chef de ces héros sépare votre amant. Ces princes, qui pour vous ont exposé leur vie, Sans qui votre province alloit être asservie, 785 Eux qui de vos destins rompant le cours fatal, Tous mes égaux qu'ils sont, m'ont fait leur général; Eux qui de leurs exploits, eux qui de leur victoire Ont répandu sur moi la plus brillante gloire; Eux tous ont par ma voix demandé la toison: 790 C'étoient eux qui parloient, ce n'étoit pas Jason. Il ne vouloit que vous; mais pouvoit-il dédire Ces guerriers dont le bras a sauvé votre empire, Et par une bassesse indigne de son rang, Demander pour lui seul tout le prix de leur sang? 795 Pouvois-je les trahir, moi qui de leurs suffrages De ce rang où je suis tiens tous les avantages? Pouvois-je avec honneur à ce qu'il a d'éclat Joindre le nom de lâche et le titre d'ingrat? Auriez-vous pu m'aimer couvert de cette honte? 800
JUNON.
Ma sœur, dites le vrai, n'étiez-vous point trop prompte? Qu'a-t-il fait qu'un cœur noble et vraiment généreux....
MÉDÉE.
Ma sœur, je le voulois seulement amoureux. En qui sauroit aimer seroit-ce donc un crime, Pour montrer plus d'amour, de perdre un peu d'estime? Et malgré les douceurs d'un espoir si charmant, Faut-il que le héros fasse taire l'amant? Quel que soit ce devoir, ou ce noble caprice, Tu me devois, Jason, en faire un sacrifice. Peut-être j'aurois pu t'en entendre blâmer, 810 Mais non pas t'en haïr, non pas t'en moins aimer. Tout oblige en amour, quand l'amour en est cause.
JUNON.
Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose. N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur, Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur; 815 Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie, Chercher cette toison si chère à leur envie.
JASON.
Quoi? les abandonner en ce pas dangereux!
MÉDÉE.
N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux?
JASON.
Je suis leur chef, Madame; et pour cette conquête 820 Mon honneur me condamne à marcher à leur tête: J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr; Et bientôt à leur tête on m'y verroit courir, Si j'aimois assez mal pour essayer mes armes A forcer des périls qu'ont préparés vos charmes, 825 Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous N'étoit un attentat contre votre courroux. Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne, Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne. Si ce trésor par vous ne m'est point accordé, 830 Mon bras me punira d'avoir trop demandé; Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage, De vos justes refus étalera l'ouvrage. Vous m'en verrez, Madame, accepter la rigueur, Votre nom en la bouche et votre image au cœur, 835 Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice, Sauver toute ma gloire et vous rendre justice. Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort: «Un respect amoureux a seul causé ma mort!» Quel heur de voir ma mort charger la renommée 840 De tout ce digne excès dont vous êtes aimée, Et dans tout l'avenir....
MÉDÉE.
Va, ne me dis plus rien; Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien. L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère: Je ne trahirai point mon pays et mon père; 845 Le destin de l'État dépend de la toison, Et je commence enfin à connoître Jason. Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie; L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat 850 Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat; Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée, Va traîner ton exil de contrée en contrée; Et ne présume pas, pour le voir trop aimé, Abuser en tyran de mon cœur enflammé. 855 Puisque le tien s'obstine à braver ma colère, Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire, Je reprends cette foi que tu crains d'accepter, Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter.
JASON.
Moi, vous quitter, Madame! ah! que c'est mal connoître Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître! Que nos héros en Grèce emportent leur butin, Jason auprès de vous attache son destin. Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée; Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée, 865 Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur. Que si le souvenir de vous avoir servie Me réserve pour vous quelque reste de vie, Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour, 870 Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour, Sous les climats brûlants, sous les zones glacées, Les routes me plairont que vous m'aurez tracées: J'y baiserai partout les marques de vos pas. Point pour moi de patrie où vous ne serez pas; 875 Point pour moi....
MÉDÉE.
Quoi? Jason, tu pourrois pour Médée Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée?
JASON.
Je le pourrai, Madame, et de plus....
SCÈNE III.
ABSYRTE, JUNON, JASON, MÉDÉE.
ABSYRTE.
Ah! mes sœurs, Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs! Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche 880 Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche. Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau; Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau; Et découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. 885 Sur cet amas brillant de nacre et de coral[393], Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal, L'opale étincelante à la perle mêlée Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée. Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour, 890 Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour; Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie, Par mille bonds divers ils lui tracent la voie. Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux, Par un commun accord, ces moites demi-dieux[394]. 895 Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle! Admirez avec moi ce merveilleux spectacle. Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer.
JASON, à Junon.
Ah! Madame.
JUNON.
Voyez sans vous embarrasser.
(Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une[395] grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône[396]; et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même ou fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé; en suite de quoi Absyrte donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve.)
SCÈNE IV.
ABSYRTE, JUNON, MÉDÉE, JASON, GLAUQUE, SIRÈNES, TRITONS, HYPSIPYLE.
CHANT DES SIRÈNES[397].
Telle Vénus sortit du sein de l'onde, 900 Pour faire régner dans le monde Les Jeux et les Plaisirs, les Grâces et l'Amour; Telle tous les matins l'Aurore Sur le sein émaillé de Flore Verse la rosée et le jour. 905 Objet divin, qui vas de ce rivage Bannir ce qu'il y a de sauvage, Pour y faire régner les grâces et l'Amour, Telle et plus adorable encore Que n'est Vénus, que n'est l'Aurore, 910 Tu vas y faire un nouveau jour.
ABSYRTE.
Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée, De son premier coup d'œil a mon âme charmée? Quel cœur pourroit tenir contre de tels appas?
HYPSIPYLE.
Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas! 915
GLAUQUE.
Allez, tritons, allez, sirènes; Allez, vents, et rompez vos chaînes; Neptune est satisfait, Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet. Jason, vois les bontés de ce même Neptune, 920 Qui pour achever ta fortune, A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux La princesse qui seule est digne de ta flamme. A son aspect rallume tous tes feux; Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme. Et toi, qui jusques à Colchos Dois à tant de beautés un assuré passage, Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots, Et laisse approcher ton rivage.
ABSYRTE[398].
Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts 930 Se sont plu[399] d'animer ses plus rares trésors, Souffrez qu'au nom du Roi dont je tiens la naissance, Je vous offre en ces lieux une entière puissance: Régnez dans ses États, régnez dans son palais; Et pour premier hommage à vos divins attraits.... 935
HYPSIPYLE.
Faites moins d'honneur, Prince, à mon peu de mérite: Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite. Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez! Dites-moi pour le moins si vous me connoissez.
JASON.
Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle; 940 Mais ici....
HYPSIPYLE.
Qui vous rend de la sorte immobile? Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos?
JASON.
Oui; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos.
HYPSIPYLE.
Dieux! que viens-je d'ouïr?
JASON.
J'ai d'autres yeux, Madame: Voyez cette princesse, elle a toute mon âme; 945 Et pour vous épargner les discours superflus, Ici je ne connois et ne vois rien de plus.
HYPSIPYLE.
O faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite? Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite?
MÉDÉE.
Non, non, Madame, non, je ne veux rien d'autrui: 950 Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui[400]. Ne m'offre plus un cœur dont une autre[401] est maîtresse, Volage, et reçois mieux cette grande princesse. Adieu: des yeux si beaux valent bien la toison.
JASON, à Junon.
Ah! Madame, voyez qu'avec peu de raison.... 955
JUNON.
Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre. Madame, on vous trahit; mais votre heur n'est pas moindre. Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au Roi, N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi. Si je le connois bien, vous avez qui vous venge; 960 Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change. Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments Pour rétablir le calme entre ces deux amants.
SCÈNE V.
ABSYRTE, HYPSIPYLE.
ABSYRTE.
Madame, si j'osois, dans le trouble où vous êtes, Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes, 965 Si j'osois faire voir à ces divins tyrans Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants, Je mettrois à vos pieds le trône et la couronne Où le ciel me destine et que le sang me donne. Mais puisque vos douleurs font taire mes desirs, 970 Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs; Et tant que le respect m'imposera silence, Expliquez-vous pour eux toute leur violence.
HYPSIPYLE.
Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé? 975 Si c'est à mon amour une peine cruelle Où je cherche un amant de voir un infidèle, C'est un nouveau supplice à mes tristes appas De faire une conquête où je n'en cherche pas. Non que je vous méprise, et que votre personne 980 N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne: Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux, Et de tous vos États je ne voudrais que vous. Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime: Quand l'univers entier vous connoîtroit pour roi, Que pourrois-je pour vous, si je ne suis à moi?
ABSYRTE.
Vous y serez, Madame, et pourrez toute chose: Le change de Jason déjà vous y dispose; Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur, 990 Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur. D'un si volage amant que pourriez-vous attendre?
HYPSIPYLE.
L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre.
ABSYRTE.
Quoi? vous pourriez l'aimer, s'il rentroit sous vos lois En devenant perfide une seconde fois? 995
HYPSIPYLE.
Prince, vous savez mal combien charme un courage Le plus frivole espoir de reprendre un volage, De le voir malgré lui dans nos fers retombé, Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé, Et sur une rivale et confuse et trompée 1000 Ressaisir avec gloire une place usurpée. Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur, Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur. Cependant éteignez une flamme inutile: Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle; 1005 Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi, Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du Roi.
ABSYRTE.
Votre plainte, Madame, auroit pour toute issue Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue. Le Roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux.
HYPSIPYLE.
Il me rendra justice, un roi la doit à tous; Et qui la sacrifie aux tendresses de père Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire.
ABSYRTE.
A quelle rude épreuve engagez-vous ma foi, De me forcer d'agir contre ma sœur et moi! 1015 Mais n'importe, le temps et quelque heureux service Pourront à mon amour vous rendre plus propice. Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir Ce prince malheureux cherche à vous obéir.
FIN DU SECOND ACTE.
[389] VAR. (édit. de 1661-1668): dont cette campagne est enfermée.
[390] Quels encens, au pluriel, est la leçon de toutes les anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).
[391] Var. L'amour me l'a promis: il en sera charmé. (1661 et 63)
[392] L'édition de 1692 donne, mais c'est sans doute une faute, serviront, au lieu de suffiront.
[393] Coral, corail: voyez le Lexique, et ci-dessus les Desseins, p. 236.
[394] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent ici Demidieux, en un seul mot, sans trait d'union; plus loin, au vers 1205, avec un trait d'union, Demi-dieux.
[395] Dans l'édition de 1692 il y a, comme plus haut, pendant que, pour cependant que.
[396] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1674) donnent: «comme dans son trône.»
[397] Au lieu de CHANT DES SIRÈNES, on lit dans l'édition de 1663 (en tenant compte de la correction marquée dans l'Errata de cette édition): SIRÈNES, et à la marge: Elles chantent.
[398] Dans l'édition de Voltaire (1764): ABSYRTE, à Hypsipyle.
[399] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire, donnent le pluriel du participe: «se sont plus.»
[400] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de Voltaire: à Jason.
[401] L'édition de 1682 porte seule un autre, pour une autre.
ACTE III.
DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.
Nos théâtres n'ont encore rien fait paroître de si brillant que le palais du roi Aæte, qui sert de décoration à cet acte. On y voit de chaque côté deux rangs de colonnes de jaspe torses, et environnées de pampres d'or à grands feuillages, chantournées, et découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent pour finissements des vases de porcelaine d'où sortent de gros bouquets de fleurs aussi au naturel[402]. Les bases et les piédestaux sont enrichis de basses-tailles[403], où sont peintes diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière, qui forment, par le moyen de ces colonnes, comme cinq galeries, où la vue s'enfonçant, découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au premier acte.
IIe DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE[404].
Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature y sert de Termes. L'éléphant, le rhinocéros[405], le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds, y lancent des regards menaçants. Une grotte obscure borne la vue, au travers de laquelle l'œil ne laisse pas de découvrir un éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à la dévorer.
SCÈNE PREMIÈRE.
AÆTE, JASON.
AÆTE.
Je vous devois assez pour vous donner Médée, 1020 Jason; et si tantôt vous l'aviez demandée, Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez, Vous auriez obtenu le bien que vous voulez. Mais en est-il saison au jour d'une conquête Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête? 1025 Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir, S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr? Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille, C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille; Et si vous abusez de ce que j'ai promis, 1030 Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis. Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie. Mais si tant de périls vous laissent quelque vie, Après avoir perdu ce roi que vous bravez, Allez porter vos vœux à qui vous les devez: 1035 Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle; Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle.
JASON.
Quoi? parler de vengeance, et d'un œil de courroux Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous! Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule 1040 Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule, Comme si sur la peau d'un chétif animal Le ciel avoit écrit tout votre sort fatal! Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre, Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre. 1045 Me donner la Princesse, et pour dot la toison, Ce n'est que l'assurer dedans votre maison, Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême Je deviendrai soudain une part de vous-même, Et que ce même bras qui vous a pu sauver 1050 Sera toujours armé pour vous la conserver.
AÆTE.
Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse: Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce; Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi, Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi. 1055 Je sais que l'union d'un époux à ma fille De mon sang et du sien forme une autre famille, Et que si de moi-même elle fait quelque part, Cette part de moi-même a ses destins à part. Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre. 1060 Cessez de vous forcer à devenir mon gendre; Ce seroit un honneur qui ne vous plairoit pas, Puisque la toison seule a pour vous des appas, Et que si mon malheur vous l'avoit accordée, Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée.
JASON.
C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé. Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai; Et mon amour n'est pas un amour politique Que le besoin colore, et que la crainte explique. Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi, Je n'osois espérer d'être écouté d'un roi, Ni que sur ma parole il me crût de naissance A porter mes desirs jusqu'à son alliance. Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang, 1075 Qu'un refus de son sceptre après votre victoire Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire, J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi, Ce que veut une reine à la fille d'un roi.
AÆTE.
Et cette même reine est un exemple illustre 1080 Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre. L'état où la réduit votre fidélité Nous instruit hautement de cette vérité, Que ma fille avec vous seroit fort assurée Sur les gages douteux d'une foi parjurée. 1085 Ce trône refusé, dont vous faites le vain, Nous doit donner à tous horreur de votre main. Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes: On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes. Mépriser cette reine en présence d'un roi, 1090 C'est manquer de prudence aussi bien que de foi. Le ciel nous unit tous en ce grand caractère: Je ne puis être roi sans être aussi son frère; Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils, J'aurois déjà puni l'orgueil d'un tel mépris; 1095 Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre, C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre. La voilà: pensez bien que tel est votre sort, Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort; Car à vous en parler avec pleine franchise, 1100 Ma perte dépend bien de la toison conquise; Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux.
SCÈNE II.
AÆTE, HYPSIPYLE, JASON.
AÆTE.
Madame, j'ai parlé; mais toutes mes paroles Ne sont auprès de lui que des discours frivoles. 1105 C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux: Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux. Arrachez-lui du sein cette funeste envie Qui dans ce même jour lui va coûter la vie. Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur 1110 Jusques à le sauver de sa propre fureur: Devant ce que je dois au secours de ses armes, Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes.
SCÈNE III.
HYPSIPYLE, JASON.
HYPSIPYLE.
Eh bien! Jason, la mort a-t-elle de tels biens Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens? 1115 Et sa douceur pour vous seroit-elle moins pure Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure? Oui, ce glorieux titre est si doux à porter, Que de tout votre sang il le faut acheter. Le mépris qui succède à l'amitié passée 1120 D'une seule douleur m'auroit trop peu blessée: Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir, Il faut vous voir ensemble et changer et périr; Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée; 1125 Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié, Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié; Et que ce même feu, que je devrois éteindre, M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre. Je ne t'empêche pas, volage, de changer; 1130 Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger. C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance. Le supplice où tu cours la va trop tôt finir. Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir; 1135 Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage, S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage. Hélas! si tu pouvois le laisser à mon choix, Ton supplice, il seroit de rentrer sous mes lois, De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, 1140 Et de prendre en ta main le sceptre que je porte. Tu n'as qu'a dire un mot, ton crime est effacé: J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé. Mais qu'inutilement je me montre si bonne Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne! Quoi? tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler?
JASON.
Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die? Je ne connois que trop quelle est ma perfidie; Et l'état où je suis ne sauroit consentir 1150 Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir: Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe, Tout ce que je dirois auroit mauvaise grâce. Laissez dans le silence un coupable obstiné, Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné. 1155
HYPSIPYLE.
Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire, Mais pour rendre la force à ma juste colère; Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments Que l'amour enracine au cœur des vrais amants; Repasse mes bontés et tes ingratitudes; 1160 Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes: Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir. Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr, Et si de tes forfaits la peinture étendue Ne laisse plus flotter ma haine suspendue. 1165
JASON.
Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez? Madame, rendez-vous ce que vous vous devez. Il n'est pas glorieux pour une grande reine De montrer de l'amour, et de voir de la haine; Et le sexe et le rang se doivent souvenir 1170 Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir; Et que c'est profaner la dignité suprême Que de lui laisser dire: «On me trahit, et j'aime.»
HYPSIPYLE.
Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir: C'est mon époux, en toi que le ciel me fait voir, 1175 Du moins si la parole et reçue et donnée A des nœuds assez forts pour faire un hyménée. Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs. Je te laissai partir afin que ta conquête 1180 Remît sous mon empire une plus digne tête, Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix Un héros que son bras eût fait égal aux rois. J'attendois ton retour pour pouvoir avec gloire Récompenser ta flamme et payer ta victoire; 1185 Et quand jusques ici je t'apporte ma foi, Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi! Hélas! je ne craignois que tes beautés de Grèce; Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse, Et qu'un climat barbare a des traits assez doux 1190 Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux! Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite? Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette? Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux. Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux: 1195 Ce soupir échappé me dit bien quelque chose; Toute autre l'entendroit; mais sans toi je ne l'ose. Parle donc et sans feinte: où porte-t-il ta foi? Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi[406]?
JASON.
Osez autant qu'une autre; entendez-le, Madame, 1200 Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme[407]; Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs, De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs. Il me faut la toison: il y va de la vie De tous ces demi-dieux que brûle même envie; 1205 Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer, Sous cette tyrannie il me faut expirer. J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie; Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie; Et le même intérêt qui vous fit consentir, 1210 Malgré tout votre amour, à me laisser partir, Le même me dérobe ici votre couronne. Pour faire ma conquête, il faut que je me donne, Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris, Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix: 1215 Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire. Ne me condamnez plus, Madame, à le redire: Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens; Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache 1220 Grossit l'indignité des remords que je cache. Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux. L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle; Chaque moment allume une flamme nouvelle; Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers desirs, De mon change forcé fait tous les déplaisirs; Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue, Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue. Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux: Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux; Plus vous me faites voir d'amour et de mérite, Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte; Et l'excès de ma perte allume une fureur Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. 1235 Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage D'être en dépit de moi déloyal et volage; Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous, Ne vous obstinez point à gêner une vie 1240 Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie. Oubliez un ingrat qui jusques au trépas, Tout ingrat qu'il paroît, ne vous oubliera pas: Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.
HYPSIPYLE.
Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite; 1245 Et quand tu fais effort pour te justifier, Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier! Je vois ton artifice et ce que tu médites; Tu veux me conserver alors que tu me quittes; Et par les attentats d'un flatteur entretien 1250 Me dérober ton cœur, et retenir le mien: Tu veux que je te perde, et que je te regrette, Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite, Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté, Et me prenne de tout à la fatalité. 1255 Le ciel l'ordonne ainsi: ton change est légitime; Ton innocence est sûre au milieu de ton crime; Et quand tes trahisons pressent leur noir effet, Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait. Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses: Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses; Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs: Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs. D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare, Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare; Et c'est faire un hommage et ridicule et vain De présenter le cœur et retirer la main.
JASON.
L'un et l'autre est à vous, si....
HYPSIPYLE.
N'achève pas, traître; Ce que tu veux cacher se feroit trop paroître: Un véritable amour ne parle point ainsi. 1270
JASON.
Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici. La toison emportée, il agira, Madame, Ce véritable amour qui vous donne mon âme; Sinon.... Mais Dieux! que vois-je? O ciel! je suis perdu, Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu. 1275
SCÈNE IV.
MÉDÉE, HYPSIPYLE.
MÉDÉE.
Vous l'avez vu, Madame, êtes-vous satisfaite?
HYPSIPYLE.
Vous en pouvez juger par sa prompte retraite.
MÉDÉE.
Elle marque le trouble où son cœur est réduit; Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit.
HYPSIPYLE.
Vous pouvez donc, Madame, ignorer quelque chose?
MÉDÉE.
Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause.
HYPSIPYLE.
Moi, je n'en sais pas tant; mai j'avoue entre nous Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous.
MÉDÉE.
Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes.
HYPSIPYLE.
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes. 1285
MÉDÉE.
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer[408].
HYPSIPYLE.
Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer.
MÉDÉE.
Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre.
HYPSIPYLE.
A faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
MÉDÉE.
Il vous aima jadis?
HYPSIPYLE.
Peut-être il m'aime encor, 1290 Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or.
MÉDÉE.
Du moins, quand je voudrai flatter son espérance, Il saura de nous deux faire la différence.
HYPSIPYLE.
J'en vois la différence assez grande à Colchos; Mais elle seroit autre et plus grande à Lemnos. 1295 Les lieux aident au choix; et peut-être qu'en Grèce Quelque troisième objet surprendroit sa tendresse.
MÉDÉE.
J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi.
HYPSIPYLE.
Vous êtes plus adroite et plus belle que moi: Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre.
MÉDÉE.
J'allume peu de feux qu'un autre[409] puisse éteindre; Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant...
HYPSIPYLE.
Autrefois à Lemnos il m'en promit autant.
MÉDÉE.
D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole?
HYPSIPYLE.
A montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole. 1305 Ces beaux feux qu'en mon île il n'osoit démentir....
MÉDÉE.
Eurent un peu de tort de le laisser partir.
HYPSIPYLE.
Comme vous en aurez, si jamais ce volage Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage.
MÉDÉE.
Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter. 1310
HYPSIPYLE.
J'avois quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter.
MÉDÉE.
J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre?
HYPSIPYLE.
Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre[410]; Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé: Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé. 1315
MÉDÉE.
Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures.
HYPSIPYLE.
On peut sur le passé former ses conjectures.
MÉDÉE.
Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur, Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur.
HYPSIPYLE.
Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées.... 1320
MÉDÉE.
Laissons faire Jason, et gardons nos idées.
HYPSIPYLE.
Avec sincérité je dois vous avouer Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer.
MÉDÉE.
Avec sincérité je dois aussi vous dire Qu'assez malaisément on sort de mon empire, 1325 Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer, On ne s'abaisse plus à vous considérer. Profitez des avis que ma pitié vous donne.
HYPSIPYLE.
A vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne. Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés.... 1330
MÉDÉE.
Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.
HYPSIPYLE.
Cet indigne mépris que de mon rang vous faites....
MÉDÉE.
Connoissez-moi, Madame, et voyez où vous êtes. Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer, Il peut chercher des bras à vous en retirer. 1335 Adieu: souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre, Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
(Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers[411].)
SCÈNE V.
HYPSIPYLE.
Que vois-je? où suis-je? ô Dieux! quels abîmes ouverts Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers! Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières 1340 Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières! O toi, qui crois par là te faire redouter, Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter. Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture, A t'armer contre moi de toute la nature. 1345 L'amour au désespoir ne peut craindre la mort: Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port. Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale. Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale! Cette honte est pour moi pire que le trépas. 1350 Je ne veux plus mourir; monstres, n'avancez pas.
UNE VOIX, derrière le théâtre.
Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne; Respectez ses appas; Suivez les lois qu'elle vous donne: Monstres, n'avancez pas. 1355
(Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.)
HYPSIPYLE.
Quel favorable écho, pendant que je soupire, Répète mes frayeurs avec un tel empire? Et d'où vient que frappés par ces divins accents, Ces monstres tout à coup deviennent impuissants?
LA VOIX.
C'est l'amour qui fait ce miracle, 1360 Et veut plus faire en ta faveur. N'y mets donc point d'obstacle: Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur.
HYPSIPYLE.
Quel prodige nouveau! cet amas de nuages Vient-il dessus ma tête éclater en orages? 1365 Vous qui nous gouvernez, Dieux, quel est votre but? M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut? Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre; Et je vois.... Mais, ô Dieux, qu'est-ce que j'y découvre? Seroit-ce bien le Prince?
(Un nuage descend jusqu'à terre, et s'y séparant en deux moitiés, qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le prince Absyrte.)
SCÈNE VI.
ABSYRTE, HYPSIPYLE.
ABSYRTE.
Oui, Madame, c'est lui 1370 Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui: Le même qui pour vous courant à son supplice, Contre un ingrat trop cher a demandé justice, Le même vient encor dissiper votre peur. J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur; 1375 Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire, Je ne me connois plus, je cesse d'être frère. Monstres, disparoissez; fuyez de ces beaux yeux Que vous avez en vain obsédés en ces lieux.
(Tous les monstres s'envolent ou fondent sous terre, et Absyrte continue.)
Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes. 1380 Pour détruire le reste, il faudroit d'autres charmes. Contre ceux qu'on pressoit de vous faire périr, Je n'avois que les airs par où vous secourir; Et d'un art tout-puissant les forces inconnues Ne me laissoient ouvert que le milieu des nues; 1385 Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité De nous faire sortir d'un séjour enchanté. Allons, Madame.
HYPSIPYLE.
Allons, prince trop magnanime, Prince digne en effet de toute mon estime.
ABSYRTE.
N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants? Et ne pourrai-je....
HYPSIPYLE.
Allons, et laissez faire au temps.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[402] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): de gros bouquets de fleurs au naturel.
[403] Basses-tailles, bas-reliefs.
[404] Dans les éditions de 1661 et de 1663, et aussi dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire, la description de cette seconde décoration du troisième acte a été transportée plus loin, après le vers 1337, où les éditions de 1664-1682 en répètent les premiers mots. Dans l'édition de 1663, un erratum signale comme un oubli l'absence de cette seconde décoration en tête de l'acte. Malgré le déplacement de cette description, quelques exemplaires de 1692 portent au bas de la première décoration, qui tient toute une page, la réclame: IIe DÉCORATION.
[405] Cette orthographe, conforme au radical grec de ce mot, est celle de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.
[406] Var. Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il à moi? (1661)
[407] Var. Ce soupir que vers vous pousse toute mon âme[407-a]. (1661)
[407-a] Comparez à ce vers le vers 1641, où toutes les éditions portent qui.
[408] Voltaire, dans sa Préface de la Toison d'or, après avoir cité les vers du deuxième chant de l'Art poétique, où Boileau reproche à la tragédie d'avoir fait des pointes «ses plus chères délices,» ajoute: «Il y a.... quelques jeux de mots dans Corneille, mais ils sont rares. Le plus remarquable est celui d'Hypsipyle, qui, dans la IVe scène du IIIe acte, dit à Médée, sa rivale, en faisant allusion à sa magie:
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Médée lui répond:
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer.»
[409] Telle est la leçon des éditions de 1664-1682. Les deux premières (1661 et 1663) donnent, ainsi que celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «une autre.»
[410] Var. Vous aurez lieu de croire en valoir bien une autre[410-a]. (1661) Var. Vous aurez lieu de croire en valoir bien un autre. (1663-68)
[410-a] Cette leçon a été reproduite dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[411] Les éditions antérieures à 1664 et celles qui sont postérieures à 1682 continuent: «et qu'elle a donné un coup de baguette..., etc.,» en transportant ici la description de la «deuxième décoration du troisième acte.» Voyez ci-dessus, p. 299, et la note 404.
ACTE IV.
DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.
Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable: c'est le désert où Médée a de coutume[412] de se retirer pour faire ses enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs: ces rochers sont d'une pierre blanche et luisante, de sorte que comme l'autre théâtre étoit fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un à l'autre fait qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.
SCÈNE PREMIÈRE.
ABSYRTE, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Qui donne cette audace à votre inquiétude, Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude? Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux Je ne souffre que moi, les ombres et les Dieux, 1395 Et qu'étant par mon art consacrés au silence, Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence?
ABSYRTE.
De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser; Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser. C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires, 1400 Où votre art fait agir ses plus secrets mystères, Vous demander un charme à détacher un cœur, A dérober une âme à son premier vainqueur.
MÉDÉE.
Hélas! cet art, mon frère, impuissant sur les âmes, Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir, Loin de charmer les cœurs, il n'y sauroit rien voir. Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle? Son péril, son effroi, vous est-il inutile? Après ce stratagème entre nous concerté, 1410 Elle vous croit devoir et vie et liberté; Et son ingratitude au dernier point éclate, Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte.
ABSYRTE.
Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous, Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups; 1415 Et sans rien soupçonner de tout notre artifice, Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service; Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir, Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir.
MÉDÉE.
L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée, 1420 Puisque Jason en veut à la toison dorée, Et qu'à la conquérir faire le moindre effort, C'est se livrer soi-même et courir à la mort. Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille, Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle; 1425 Et croyez....
ABSYRTE.
Ah! ma sœur, ce seroit me trahir Que de perdre Jason sans le faire haïr. L'âme de cette reine, à la douleur ouverte, A toute la famille imputeroit sa perte, Et m'envelopperoit dans le juste courroux 1430 Qu'elle auroit pour le Roi, qu'elle prendroit pour vous. Faites donc qu'il vous aime, afin qu'on le haïsse; Qu'on regarde sa mort comme un digne supplice. Non que je la souhaite: il s'est vu trop aimé Pour n'en présumer pas votre esprit alarmé; 1435 Je ne veux pas non plus chercher jusqu'en votre âme Les sentiments qu'y laisse une si belle flamme: Arrêtez seulement ce héros sous vos lois, Et disposez sans moi du reste, à votre choix. S'il doit mourir, qu'il meure en amant infidèle; 1440 S'il doit vivre, qu'il vive en esclave rebelle, Et qu'on n'aye aucun lieu, dans l'un ni l'autre sort, Ni de l'aimer vivant, ni de le plaindre mort. C'est ce que je demande à cette amitié pure Qu'avec le jour pour moi vous donna la nature. 1445
MÉDÉE.
Puis-je m'en faire aimer sans l'aimer à mon tour, Et pour un cœur sans foi me souffrir de l'amour? Puis-je l'aimer, mon frère, au moment qu'il n'aspire Qu'à ce trésor fatal dont dépend votre empire? Ou si par nos taureaux il se fait déchirer, 1450 Voulez-vous que je l'aime, afin de le pleurer?
ABSYRTE.
Aimez, ou n'aimez pas, il suffit qu'il vous aime; Et quant à ces périls pour notre diadème, Je ne suis pas de ceux dont le crédule esprit S'attache avec scrupule à ce qu'on leur prédit. 1455 Je sais qu'on n'entend point de telles prophéties Qu'après que par l'effet elles sont éclaircies; Et que quoi qu'il en soit, le sceptre de Lemnos A de quoi réparer la perte de Colchos. Ces climats désolés où même la nature 1460 Ne tient que de votre art ce qu'elle a de verdure, Où nos plus beaux jardins n'ont ni roses ni lis Dont par votre savoir ils ne soient embellis, Sont-ils à comparer à ces charmantes îles Où nos maux trouveroient de glorieux asiles? 1465 Tomber à bas d'un trône est un sort rigoureux; Mais quitter l'un pour l'autre est un échange heureux.
MÉDÉE.
Un amant tel que vous, pour gagner ce qu'il aime, Changeroit sans remords d'air et de diadème.... Comme j'ai d'autres yeux, j'ai d'autres sentiments, 1470 Et ne me règle pas sur vos attachements. Envoyez-moi ma sœur, que je puisse avec elle Pourvoir au doux succès d'une flamme si belle. Ménagez cependant un si cher intérêt: Faites effort à plaire autant comme on vous plaît. 1475 Pour Jason, je saurai de sorte m'y conduire, Que soit qu'il vive ou meure, il ne pourra vous nuire. Allez sans perdre temps, et laissez-moi rêver Aux beaux commencements que je veux achever.
SCÈNE II.
MÉDÉE.
Tranquille et vaste solitude, 1480 Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir! Et que la rêverie est mal propre à guérir D'une peine qui plaît la flatteuse habitude! J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers; Et j'y porte avec moi dans mes vœux les plus chers 1485 Mes ennemis les plus à craindre: Plus je crois les dompter, plus je leur obéis; Ma flamme s'en redouble; et plus je veux l'éteindre, Plus moi-même je m'y trahis.
C'est en vain que toute alarmée 1490 J'envisage à quels maux expose[413] un inconstant: L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant; Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée. Ainsi j'adore et crains son manquement de foi; Je m'offre et me refuse à ce que je prévoi: 1495 Son change me plaît et m'étonne. Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner; Et bien que tout mon cœur obstinément se donne, Ma raison n'ose me donner.
Silence, raison importune; 1500 Est-il temps de parler quand mon cœur s'est donné? Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné, Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune. Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins Anime leur révolte et le livre aux destins, 1505 Contre qui tu prends sa défense: Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter; Et ton cruel secours lui porte par avance Tous les maux qu'il doit redouter.
Parle toutefois pour sa gloire; 1510 Donne encor quelques lois à qui te fait la loi: Tyrannise un tyran qui triomphe de toi, Et par un faux trophée usurpe sa victoire. S'il est vrai que l'amour te vole tout mon cœur, Exile de mes yeux cet insolent vainqueur, 1515 Dérobe-lui tout mon visage; Et si mon âme cède à mes feux trop ardents[414], Sauve tout le dehors du honteux esclavage Qui t'enlève tout le dedans[415].
SCÈNE III.
JUNON, MÉDÉE.
MÉDÉE.
L'avez-vous vu, ma sœur, cet amant infidèle? 1520 Que répond-il aux pleurs d'une reine si belle? Souffre-t-il par pitié qu'ils en fassent un roi? A-t-il encor le front de vous parler de moi? Croit-il qu'un tel exemple ait su si peu m'instruire, Qu'il lui laisse encor lieu de me pouvoir séduire? 1525
JUNON.
Modérez ces chaleurs de votre esprit jaloux: Prenez des sentiments plus justes et plus doux; Et sans vous emporter souffrez que je vous die....
MÉDÉE.
Qu'il pense m'acquérir par cette perfidie? Et que ce qu'il fait voir de tendresse et d'amour, 1530 Si j'ose l'accepter, m'en garde une à mon tour? Un volage, ma sœur, a beau faire et beau dire, On peut toujours douter pour qui son cœur soupire: Sa flamme à tous moments peut prendre un autre cours, Et qui change une fois peut changer tous les jours. 1535 Vous, qui vous préparez à prendre sa défense, Savez-vous, après tout, s'il m'aime ou s'il m'offense? Lisez-vous dans son cœur pour voir ce qui s'y fait, Et si j'ai de ces feux l'apparence ou l'effet[416]?
JUNON.
Quoi? vous vous offensez d'Hypsipyle quittée! 1540 D'Hypsipyle pour vous à vos yeux maltraitée! Vous, son plus cher objet! vous de qui hautement En sa présence même il s'est nommé l'amant! C'est mal vous acquitter de la reconnoissance Qu'une autre croiroit due à cette préférence. 1545 Voyez mieux qu'un héros si grand, si renommé, Auroit peu fait pour vous, s'il n'avoit rien aimé. En ces tristes climats qui n'ont que vous d'aimable, Où rien ne s'offre aux yeux qui vous soit comparable, Un cœur qu'un autre objet ne peut vous disputer 1550 Vous porte peu de gloire à se laisser dompter. Mais Hypsipyle est belle, et joint au diadème Un amour assez fort pour mériter qu'on l'aime[417]; Et quand, malgré son trône, et malgré sa beauté, Et malgré son amour, vous l'avez emporté, 1555 Que ne devez-vous point à l'illustre victoire Dont ce choix obligeant vous assure la gloire? Peut-il de vos attraits faire mieux voir le prix, Que par le don d'un cœur qu'Hypsipyle avoit pris? Pouvez-vous sans chagrin refuser un hommage 1560 Qu'une autre lui demande avec tant d'avantage? Pouvez-vous d'un tel don faire si peu d'état, Sans vouloir être ingrate, et l'être avec éclat? Si c'est votre dessein, en faisant la cruelle, D'obliger ce héros à retourner vers elle, 1565 Vous en pourrez avoir un succès assez prompt; Sinon....
MÉDÉE.
Plutôt la mort qu'un si honteux affront. Je ne souffrirai point qu'Hypsipyle me brave, Et m'enlève ce cœur que j'ai vu mon esclave. Je voudrois avec vous en vain le déguiser; 1570 Quand je l'ai vu pour moi tantôt la mépriser, Qu'à ses yeux, sans nous mettre un moment en balance, Il m'a si hautement donné la préférence, J'ai senti des transports que mon esprit discret Par un soudain adieu n'a cachés qu'à regret. 1575 Je ne croirai jamais qu'il soit douceur égale A celle de se voir immoler sa rivale, Qu'il soit pareille joie; et je mourrois, ma sœur, S'il falloit qu'à son tour elle eût même douceur.
JUNON.
Quoi? pour vous cette honte est un malheur extrême? Ah! vous l'aimez encor.
MÉDÉE.
Non; mais je veux qu'il m'aime. Je veux, pour éviter un si mortel ennui, Le conserver à moi, sans me donner à lui, L'arrêter sous mes lois, jusqu'à ce qu'Hypsipyle Lui rende de son cœur la conquête inutile, 1585 Et que le prince Absyrte, ayant reçu sa foi, L'ait mise hors d'état de triompher de moi. Lors, par un juste exil punissant l'infidèle, Je n'aurai plus de peur qu'il me traite comme elle; Et je saurai sur lui nous venger toutes deux, 1590 Sitôt qu'il n'aura plus à qui porter ses vœux.
JUNON.
Vous vous promettez plus que vous ne voudrez faire, Et vous n'en croirez pas toute cette colère[418].
MÉDÉE.
Je ferai plus encor que je ne me promets, Si vous pouvez, ma sœur, quitter ses intérêts. 1595
JUNON.
Quelques[419] chers qu'ils me soient, je veux bien m'y contraindre, Et pour mieux vous ôter tout sujet de me craindre, Le voilà qui paroît, je vous laisse avec lui. Vous me rappellerez, s'il a besoin d'appui.
SCÈNE IV.
JASON, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Êtes-vous prêt, Jason, d'entrer dans la carrière? 1600 Faut-il du champ de Mars vous ouvrir la barrière, Vous donner nos taureaux pour tracer des sillons D'où naîtront contre vous de soudains bataillons? Pour dompter ces taureaux et vaincre ces gensdarmes, Avez-vous d'Hypsipyle emprunté quelques charmes? Je ne demande point quel est votre souci; Mais si vous la cherchez, elle n'est pas ici; Et tandis qu'en ces lieux, vous perdez votre peine, Mon frère vous pourroit enlever cette reine. Jason, prenez-y garde, il faut moins s'éloigner 1610 D'un objet qu'un rival s'efforce de gagner, Et prêter un peu moins les faveurs de l'absence A ce qui peut entre eux naître d'intelligence. Mais j'ai tort, je l'avoue, et je raisonne mal: Vous êtes trop aimé pour craindre un tel rival; 1615 Vous n'avez qu'à paroître, et sans autre artifice, Un coup d'œil détruira ce qu'il rend de service.
JASON.
Qu'un si cruel reproche à mon cœur seroit doux S'il avoit pu partir d'un sentiment jaloux, Et si par cette injuste et douteuse colère 1620 Je pouvois m'assurer de ne vous pas déplaire! Sans raison toutefois j'ose m'en défier; Il ne me faut que vous pour me justifier. Vous avez trop bien vu l'effet de vos mérites Pour garder un soupçon de ce que vous me dites; 1625 Et du change nouveau que vous me supposez Vous me défendez mieux que vous ne m'accusez. Si vous avez pour moi vu l'amour d'Hypsipyle, Vous n'avez pas moins vu sa constance inutile: Que ses plus doux attraits, pour qui j'avois brûlé, 1630 N'ont rien que mon amour ne vous aye immolé; Que toute sa beauté rehausse votre gloire, Et que son sceptre même enfle votre victoire: Ce sont des vérités que vous vous dites mieux, Et j'ai tort de parler où vous avez des yeux. 1635
MÉDÉE.
Oui, j'ai des yeux, ingrat, meilleurs que tu ne penses, Et vois jusqu'en ton cœur tes fausses préférences. Hypsipyle à ma vue a reçu des mépris; Mais quand je n'y suis plus, qu'est-ce que tu lui dis? Explique, explique encor ce soupir tout de flamme 1640 Qui vers ce cher objet poussoit toute ton âme[420], Et fais-moi concevoir jusqu'où vont tes malheurs De soupirer pour elle et de prétendre ailleurs. Redis-moi les raisons dont tu l'as apaisée, Dont jusqu'à me braver tu l'as autorisée: 1645 Qu'il te faut la toison pour revoir tes parents, Qu'à ce prix je te plais, qu'à ce prix tu te vends. Je tenois cher le don d'une amour si parfaite; Mais puisque tu te vends, va chercher qui t'achète, Perfide, et porte ailleurs cette vénale foi 1650 Qu'obtiendroit ma rivale à même prix que moi. Il est, il est encor des âmes toutes prêtes A recevoir mes lois et grossir mes conquêtes; Il est encor des rois dont je fais le désir; Et si parmi tes Grecs il me plaît de choisir, 1655 Il en est d'attachés à ma seule personne, Qui n'ont jamais su l'art d'être à qui plus leur donne, Qui trop contents d'un cœur dont tu fais peu de cas, Méritent la toison qu'ils ne demandent pas, Et que pour toi mon âme, hélas! trop enflammée, 1660 Auroit pu te donner, si tu m'avois aimée.
JASON.
Ah! si le pur amour peut mériter ce don, A qui peut-il, Madame, être dû qu'à Jason? Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire, D'une vénale ardeur n'est pas le caractère. 1665 Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris En seroit pour tout autre un assez digne prix; Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème, Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime. Je ne me défends point d'une civilité 1670 Que du bandeau royal vouloit la majesté. Abandonnant pour vous une reine si belle, J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle: J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret Que je change par force et la quitte à regret; 1675 Que satisfaite ainsi de mon propre mérite, Elle se consolât de tout ce qui l'irrite; Et que l'appas flatteur de cette illusion La vengeât un moment de sa confusion. Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles? Des paroles enfin ne sont que des paroles; Et quiconque possède un cœur comme le mien Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien Je n'examine point, après votre menace, Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place. 1685 Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs vœux; Je le crois; mais aussi je suis roi si je veux; Et je n'avance rien touchant le diadème Dont il faille chercher de témoins que vous-même. Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir, 1690 Je puis vous imiter, je puis vous prévenir; Et si je me bannis par là de ma patrie, Un exil couronné peut faire aimer la vie. Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer....
MÉDÉE.
Eh bien! je t'aimerai, s'il ne faut que t'aimer: 1695 Malgré tous ces héros, malgré tous ces monarques, Qui m'ont de leur amour donné d'illustres marques, Malgré tout ce qu'ils ont et de cœur et de foi, Je te préfère à tous, si tu ne veux que moi. Fais voir, en renonçant à ta chère patrie, 1700 Qu'un exil avec moi peut faire aimer la vie, Ose prendre à ce prix le nom de mon époux.
JASON.
Oui, Madame, à ce prix tout exil m'est trop doux; Mais je veux être aimé, je veux pouvoir le croire; Et vous ne m'aimez pas, si vous n'aimez ma gloire. 1705 L'ordre de mon destin l'attache à la toison: C'est d'elle que dépend tout l'honneur de Jason. Ah! si le ciel l'eût mise au pouvoir d'Hypsipyle, Que j'en aurois trouvé la conquête facile! Ma passion pour vous a beau l'abandonner, 1710 Elle m'offre encor tout ce qu'elle peut donner; Malgré mon inconstance, elle aime sans réserve.
MÉDÉE.
Et moi, je n'aime point, à moins que je te serve? Cherche un autre prétexte à lui rendre ta foi; J'aurai soin de ta gloire aussi bien que de toi. 1715 Si ce noble intérêt te donne tant d'alarmes, Tiens, voilà de quoi vaincre et taureaux et gensdarmes; Laisse à tes compagnons combattre le dragon: Ils veulent comme toi leur part à la toison; Et comme ainsi qu'à toi la gloire leur est chère, 1720 Ils ne sont pas ici pour te regarder faire. Zéthès et Calaïs, ces héros emplumés, Qu'aux routes des oiseaux leur naissance a formés, Y préparent déjà leurs ailes enhardies D'avoir pour coup d'essai triomphé des Harpies; 1725 Orphée avec ses chants se promet le bonheur D'assoupir....
JASON.
Ah! Madame, ils auront tout l'honneur, Ou du moins j'aurai part moi-même à leur défaite, Si je laisse comme eux la conquête imparfaite: Il me la faut entière; et je veux vous devoir.... 1730
MÉDÉE.
Va, laisse quelque chose, ingrat, en mon pouvoir; J'en ai déjà trop fait pour une âme infidèle. Adieu. Je vois ma sœur: délibère avec elle; Et songe qu'après tout ce cœur que je te rends, S'il accepte un vainqueur, ne veut point de tyrans; 1735 Que s'il aime ses fers, il hait tout esclavage; Qu'on perd souvent l'acquis à vouloir d'avantage; Qu'il faut subir la loi de qui peut obliger; Et que qui veut un don ne doit pas l'exiger. Je ne te dis plus rien: va rejoindre Hypsipyle, 1740 Va reprendre auprès d'elle un destin plus tranquille; Ou si tu peux, volage, encor la dédaigner, Choisis en d'autres lieux qui te fasse régner. Je n'ai pour t'acheter sceptres ni diadèmes; Mais telle que je suis, crains-moi, si tu ne m'aimes. 1745
SCÈNE V.
JUNON, JASON, L'AMOUR.
(L'Amour est dans le ciel de Vénus[421].)
JUNON.
A bien examiner l'éclat de ce grand bruit, Hypsipyle vous sert plus qu'elle ne vous nuit. Ce n'est pas qu'après tout ce courroux ne m'étonne: Médée à sa fureur un peu trop s'abandonne. L'Amour tient assez mal ce qu'il m'avoit promis, 1750 Et peut-être avez-vous trop de dieux ennemis. Tous veulent à l'envi faire la destinée Dont se doit signaler cette grande journée: Tous se sont assemblés exprès chez Jupiter, Pour en résoudre l'ordre, ou pour le contester; 1755 Et je vous plains, si ceux qui daignoient vous défendre Au plus nombreux parti sont forcés de se rendre. Le ciel s'ouvre, et pourra nous donner quelque jour: C'est celui de Vénus, j'y vois encor l'Amour; Et puisqu'il n'en est pas, toute cette assemblée 1760 Par sa rébellion pourra se voir troublée. Il veut parler à nous: écoutez quel appui Le trouble où je vous vois peut espérer de lui.
(Le ciel s'ouvre, et fait voir le palais de Vénus, composé de Termes à face humaine et revêtus de gaze d'or, qui lui servent de colonnes; le lambris n'en n'est pas moins riche. L'Amour y paroît seul; et sitôt qu'il a parlé, il s'élance en l'air, et traverse le théâtre en volant, non pas d'un côté à l'autre, comme se font les vols ordinaires, mais d'un bout à l'autre, en tirant vers les spectateurs; ce qui n'a point encore été pratiqué en France de cette manière[422].)