XLIX.)
[94] On a prétendu que Corneille avait ici uniquement en vue le traité de la Comédie de Nicole, publié en 1659, et réimprimé plus tard dans ses Essais de morale. Cela n'est pas exact. Bien que les diverses situations du Cid et les imprécations de Camille dans Horace fussent vivement blâmées dans cet ouvrage (voyez chapitres VI et VII), Corneille n'avait pas jugé à propos de répondre; il aurait eu, depuis 1659, de fréquentes occasions de le faire. Il résulte de l'examen que nous avons fait des ouvrages dirigés contre le théâtre que notre poëte veut surtout parler ici d'un Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'Église, tirée des conciles et des Saints-Pères, publié en 1667. Ce qui l'émut, ce fut moins à coup sûr la force des raisonnements, que le nom de l'auteur, qui ne figure point sur le titre, mais qu'on trouve mentionné en toutes lettres dans l'approbation des docteurs, et qui n'est autre que «Mgr le prince de Conty.» Lorsqu'on sait à qui s'adressent les paroles de Corneille, que jusqu'ici on pouvait croire dirigées contre quelque obscur controversiste, on est frappé de l'énergique indépendance du poëte. Il faut remarquer du reste qu'il avait été attaqué avec une grande violence: Cinna, Pompée, Polyeucte même n'avaient pas été épargnés; enfin le prince portait sur le Cid cet étrange jugement, qui paraît avoir surtout blessé Corneille: «Rodrigue n'obtiendroit pas le rang qu'il a dans la comédie, s'il ne l'eût mérité par deux duels, en tuant le Comte et en désarmant don Sanche; et si l'histoire le considère davantage par le nom de Cid et par ses exploits contre les Mores, la comédie l'estime beaucoup plus par sa compassion pour Chimène et par ses deux combats particuliers. Le récit même de la défaite des Mores y est fort ennuyeux et peu nécessaire à l'ouvrage, étant certain qu'il n'y avoit nulle rigueur en ce temps-là contre les duels, et n'y ayant pas d'apparence que la sévérité du roi de Castille fût si grande en cette matière, contre la coutume de son siècle, qu'il n'en pût bien pardonner deux par jour, même sans le prétexte d'une victoire aussi importante.»
[95] Tel est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692. L'un est employé ici neutralement; Voltaire y a substitué le féminin: l'une.
[96] Dans l'édition de 1692: «ce qu'elles n'auroient jamais fait.» Voltaire (1764) a gardé l'ancienne leçon.
[97] La traduction de Port-Royal, attribuée à le Maistre de Saci, qui est désigné dans le privilége par le pseudonyme du: «sieur de S. Aubin.» (Voyez le Port-Royal de M. Sainte-Beuve, tome II, p. 372 et note 2.) Voici le titre de ce volume: Comédies de Terence traduites en françois avec le latin à costé et rendues tres-honnestes en y changeant fort peu de chose.... A Paris, chez la veuve Martin Durand.... M.DC.XXXXVII, in-12. Il ne comprend que trois pièces: l'Andrienne, les Adelphes et le Phormion.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ATTILA.
ÉDITION SÉPARÉE.
1668 in-12.
RECUEILS.
1668 in-12; | 1682 in-12.
[98] Corneille a déjà défendu son Menteur par des arguments tout à fait semblables. Voyez tome IV, p. 284.
ACTEURS[99].
ATTILA, roi des Huns. ARDARIC, roi des Gépides. VALAMIR, roi des Ostrogoths. HONORIE, sœur de l'empereur Valentinian. ILDIONE, sœur de Mérouée[100], roi de France. OCTAR, capitaine des gardes d'Attila. FLAVIE, dame d'honneur d'Honorie.
La scène est au camp d'Attila, dans la Norique[101].
[99] Presque tous les personnages de cette pièce sont historiques. Voyez ci-dessus pour Attila, p. 103, note 82; pour Honorie, p. 104, note 88; pour Ildione, p. 102, et p. 104, notes 91 et 92. Le capitaine des gardes d'Attila et la dame d'honneur d'Honorie sont les seuls rôles d'invention, encore faut-il remarquer que le nom d'Octar n'est pas imaginaire; c'est celui de l'oncle d'Attila: voyez Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XXXV. Le même historien dit au sujet d'Ardaric et Valamir, qu'Attila les aimait plus que tous les autres petits rois: super cæteros regulos diligebat. (Chapitre XXXVIII.)
[100] C'est ainsi que ce nom est imprimé dans toutes les éditions (avec un tréma de plus: Meroüée, pour marquer que l'u ne doit pas se prononcer comme un v).--Mérovée est nommé dans Grégoire de Tours. «Quelques-uns affirment que de la race de Chlogion[100-a] était le roi Mérovech, dont Childéric fut fils.» De hujus (Chlogionis) stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt, cujus fuit filius Childericus. (Livre II, fin du chapitre IX.)
[100-a] Il nomme un peu plus haut Chlogion (Clodion) «roi des Francs.»
[101] Province de l'empire romain, bornée au nord par le Danube, comprise dans le diocèse d'Illyrie.
ATTILA.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
ATTILA, OCTAR, SUITE.
ATTILA.
Ils ne sont pas venus, nos deux rois? qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie; Qu'alors que je les mande ils doivent se hâter.
OCTAR.
Mais, Seigneur, quel besoin de les en consulter? Pourquoi de votre hymen les prendre pour arbitres, 5 Eux qui n'ont de leur trône ici que de vains titres, Et que vous ne laissez au nombre des vivants Que pour traîner partout deux rois pour vos suivants?
ATTILA.
J'en puis résoudre seul, Octar, et les appelle, Non sous aucun espoir de lumière nouvelle: 10 Je crois voir avant eux ce qu'ils m'éclairciront, Et m'être déjà dit tout ce qu'ils me diront; Mais de ces deux partis lequel que je préfère, Sa gloire est un affront pour l'autre, et pour son frère; Et je veux attirer d'un si juste courroux 15 Sur l'auteur du conseil les plus dangereux coups, Assurer une excuse à ce manque d'estime, Pouvoir, s'il est besoin, livrer une victime; Et c'est ce qui m'oblige à consulter ces rois, Pour faire à leurs périls éclater ce grand choix; 20 Car enfin j'aimerois un prétexte à leur perte: J'en prendrois hautement l'occasion offerte. Ce titre en eux me choque, et je ne sais pourquoi Un roi que je commande ose se nommer roi. Un nom si glorieux marque une indépendance 25 Que souille, que détruit la moindre obéissance; Et je suis las de voir que du bandeau royal Ils prennent droit tous deux de me traiter d'égal.
OCTAR.
Mais, Seigneur, se peut-il que pour ces deux princesses Vous ayez mêmes yeux et pareilles tendresses, 30 Que leur mérite égal dispose sans ennui Votre âme irrésolue aux sentiments d'autrui? Ou si vers l'une ou l'autre elle a pris quelque pente, Dont prennent ces deux rois la route différente, Voudra-t-elle, aux dépens de ses vœux les plus doux, 35 Préparer une excuse à ce juste courroux? Et pour juste qu'il soit, est-il si fort à craindre Que le grand Attila s'abaisse à se contraindre?
ATTILA.
Non; mais la noble ardeur d'envahir tant d'États Doit combattre de tête encor plus que de bras, 40 Entre ses ennemis rompre l'intelligence, Y jeter du désordre et de la défiance, Et ne rien hasarder qu'on n'ait de toutes parts, Autant qu'il est possible, enchaîné les hasards. Nous étions aussi forts qu'à présent nous le sommes, 45 Quand je fondis en Gaule avec cinq cent mille hommes[102]. Dès lors, s'il t'en souvient, je voulus, mais en vain, D'avec le Visigoth détacher le Romain. J'y perdis auprès d'eux des soins qui me perdirent: Loin de se diviser, d'autant mieux ils s'unirent. 50 La terreur de mon nom pour nouveaux compagnons Leur donna les Alains, les Francs, les Bourguignons; Et n'ayant pu semer entre eux aucuns divorces, Je me vis en déroute avec toutes mes forces[103]. J'ai su les rétablir, et cherche à me venger; 55 Mais je cherche à le faire avec moins de danger. De ces cinq nations contre moi trop heureuses, J'envoie offrir la paix aux deux plus belliqueuses; Je traite avec chacune, et comme toutes deux De mon hymen offert ont accepté les nœuds, 60 Des princesses qu'ensuite elles en font le gage L'une sera ma femme et l'autre mon otage. Si j'offense par là l'un des deux souverains, Il craindra pour sa sœur qui reste entre mes mains. Ainsi je les tiendrai l'un et l'autre en contrainte, 65 L'un par mon alliance, et l'autre par la crainte; Ou si le malheureux s'obstine à s'irriter, L'heureux en ma faveur saura lui résister, Tant que de nos vainqueurs terrassés l'un par l'autre Les trônes ébranlés tombent aux pieds du nôtre. 70 Quant à l'amour, apprends que mon plus doux souci N'est.... Mais Ardaric entre, et Valamir aussi.
SCÈNE II.
ATTILA, ARDARIC, VALAMIR, OCTAR.
ATTILA.
Rois, amis d'Attila, soutiens de ma puissance, Qui rangez tant d'États sous mon obéissance, Et de qui les conseils, le grand cœur et la main, 75 Me rendent formidable à tout le genre humain, Vous voyez en mon camp les éclatantes marques Que de ce vaste effroi nous donnent[104] deux monarques. En Gaule Mérouée, à Rome l'Empereur, Ont cru par mon hymen éviter ma fureur. 80 La paix avec tous deux en même temps traitée Se trouve avec tous deux à ce prix arrêtée; Et presque sur les pas de mes ambassadeurs Les leurs m'ont amené deux princesses leurs sœurs. Le choix m'en embarrasse, il est temps de le faire; 85 Depuis leur arrivée en vain je le diffère: Il faut enfin résoudre; et quel que soit ce choix, J'offense un empereur, ou le plus grand des rois. Je le dis le plus grand, non qu'encor la victoire Ait porté Mérouée à ce comble de gloire; 90 Mais si de nos devins l'oracle n'est point faux, Sa grandeur doit atteindre aux degrés les plus hauts; Et de ses successeurs l'empire inébranlable Sera de siècle en siècle enfin si redoutable, Qu'un jour toute la terre en recevra des lois, 95 Ou tremblera du moins au nom de leurs François. Vous donc, qui connoissez de combien d'importance Est pour nos grands projets l'une et l'autre alliance, Prêtez-moi des clartés pour bien voir aujourd'hui De laquelle ils auront ou plus ou moins d'appui, 100 Qui des deux, honoré par ces nœuds domestiques, Nous vengera le mieux des Champs catalauniques[105]; Et qui des deux enfin, déchu d'un tel espoir, Sera le plus à craindre à qui veut tout pouvoir.
ARDARIC.
En l'état où le ciel a mis votre puissance, 105 Nous mettrions en vain les forces[106] en balance: Tout ce qu'on y peut voir ou de plus ou de moins Ne vaut pas amuser le moindre de vos soins. L'un et l'autre traité suffit pour nous instruire Qu'ils vous craignent tous deux et n'osent plus vous nuire. 110 Ainsi, sans perdre temps à vous inquiéter, Vous n'avez que vos yeux, Seigneur, à consulter. Laissez aller ce choix du côté du mérite Pour qui, sur[107] leur rapport, l'amour vous sollicite: Croyez ce qu'avec eux votre cœur résoudra: 115 Et de ces potentats s'offense qui voudra.
ATTILA.
L'amour chez Attila n'est pas un bon suffrage; Ce qu'on m'en donneroit me tiendroit lieu d'outrage, Et tout exprès ailleurs je porterois ma foi, De peur qu'on n'eût par là trop de pouvoir sur moi. 120 Les femmes qu'on adore usurpent un empire Que jamais un mari n'ose ou ne peut dédire. C'est au commun des rois à se plaire en leurs fers, Non à ceux dont le nom fait trembler l'univers. Que chacun de leurs yeux aime à se faire esclave; 125 Moi, je ne veux les voir qu'en tyrans que je brave: Et par quelques attraits qu'ils captivent un cœur, Le mien en dépit d'eux est tout à ma grandeur. Parlez donc seulement du choix le plus utile, Du courroux à dompter ou plus ou moins facile; 130 Et ne me dites point que de chaque côté Vous voyez comme lui peu d'inégalité. En matière d'État ne fût-ce qu'un atome, Sa perte quelquefois importe d'un royaume; Il n'est scrupule exact qu'il n'y faille garder, 135 Et le moindre avantage a droit de décider.
VALAMIR.
Seigneur, dans le penchant que prennent les affaires, Les grands discours ici ne sont pas nécessaires: Il ne faut que des yeux; et pour tout découvrir, Pour décider de tout, on n'a qu'à les ouvrir. 140 Un grand destin commence, un grand destin s'achève: L'empire est prêt à choir, et la France s'élève; L'une peut avec elle affermir son appui, Et l'autre en trébuchant l'ensevelir sous lui. Vos devins vous l'ont dit; n'y mettez point d'obstacles, 145 Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles: Soutenir un État chancelant et brisé, C'est chercher par sa chute à se voir écrasé. Appuyez donc la France, et laissez tomber Rome; Aux grands ordres du ciel prêtez ceux d'un grand homme: 150 D'un si bel avenir avouez vos devins, Avancez les succès, et hâtez les destins.
ARDARIC.
Oui, le ciel, par le choix de ces grands hyménées, A mis entre vos mains le cours des destinées; Mais s'il est glorieux, Seigneur, de le hâter, 155 Il l'est, et plus encor, de si bien l'arrêter, Que la France, en dépit d'un infaillible augure, N'aille qu'à pas traînants vers sa grandeur future. Et que l'aigle, accablé par ce destin nouveau, Ne puisse trébucher que sur votre tombeau. 160 Seroit-il gloire égale à celle de suspendre Ce que ces deux États du ciel doivent attendre, Et de vous faire voir aux plus savants devins Arbitre des succès et maître des destins? J'ose vous dire plus. Tout ce qu'ils vous prédisent, 165 Avec pleine clarté dans le ciel ils le lisent; Mais vous assurent-ils que quelque astre jaloux N'ait point mis plus d'un siècle entre l'effet et vous? Ces éclatants retours que font les destinées Sont assez rarement l'œuvre de peu d'années; 170 Et ce qu'on vous prédit touchant ces deux États Peut être un avenir qui ne vous touche pas. Cependant regardez ce qu'est encor l'empire: Il chancelle, il se brise, et chacun le déchire; De ses entrailles même il produit des[108] tyrans; 175 Mais il peut encor plus que tous ses conquérants. Le moindre souvenir des Champs catalauniques En peut mettre à vos yeux des preuves trop publiques: Singibar, Gondebaut, Mérouée et Thierri[109], Là, sans Aétius, tous quatre auroient péri. 180 Les Romains firent seuls cette grande journée: Unissez-les à vous par un digne hyménée. Puisque déjà sans eux vous pouvez presque tout, Il n'est rien dont par eux vous ne veniez à bout. Quand de ces nouveaux rois ils vous auront fait maître, 185 Vous verrez à loisir de qui vous voudrez l'être, Et résoudrez vous seul avec tranquillité Si vous leur souffrirez encor l'égalité.
VALAMIR.
L'empire, je l'avoue, est encor quelque chose; Mais nous ne sommes plus au temps de Théodose; 190 Et comme dans sa race il ne revit pas bien, L'empire est quelque chose, et l'Empereur n'est rien. Ses deux fils[110] n'ont rempli les trônes des deux Romes Que d'idoles pompeux[111], que d'ombres au lieu d'hommes. L'imbécile fierté de ces faux souverains, 195 Qui n'osoit à son aide appeler des Romains[112], Parmi des nations qu'ils traitoient de barbares Empruntoit pour régner des personnes plus rares; Et d'un côté Gainas, de l'autre Stilicon, A ces deux majestés ne laissant que le nom, 200 On voyoit dominer d'une hauteur égale Un Goth dans un empire, et dans l'autre un Vandale[113]. Comme de tous côtés on s'en est indigné, De tous côtés aussi pour eux on a régné. Le second Théodose[114] avoit pris leur modèle: 205 Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle, Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps, Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts. Pour Valentinian[115], tant qu'a vécu sa mère, Il a semblé répondre à ce grand caractère: 210 Il a paru régner; mais on voit aujourd'hui Qu'il régnoit par sa mère, ou sa mère pour lui; Et depuis son trépas il a trop fait connoître Que s'il est empereur, Aétius est maître; Et c'en seroit la sœur qu'il faudroit obtenir, 215 Si jamais aux Romains vous vouliez vous unir: Au reste, un prince foible, envieux, mol, stupide, Qu'un heureux succès enfle, un douteux intimide, Qui pour unique emploi s'attache à son plaisir, Et laisse le pouvoir à qui s'en peut saisir. 220 Mais le grand Mérouée est un roi magnanime, Amoureux de la gloire, ardent après l'estime, Qui ne permet aux siens d'emploi ni de pouvoir, Qu'autant que par son ordre ils en doivent avoir. Il sait vaincre et régner; et depuis sa victoire, 225 S'il a déjà soumis et la Seine et la Loire, Quand vous voudrez aux siens joindre vos combattants, La Garomne et l'Arar[116] ne tiendront pas longtemps. Alors ces mêmes champs, témoins de notre honte, En verront la vengeance et plus haute et plus prompte; 230 Et pour glorieux prix d'avoir su nous venger, Vous aurez avec lui la Gaule à partager, D'où vous ferez savoir à toute l'Italie Qu'alors que[117] la prudence à la valeur s'allie, Il n'est rien à l'épreuve, et qu'il est temps qu'enfin 235 Et du Tibre et du Pô vous fassiez le destin.
ARDARIC.
Prenez-en donc le droit des mains d'une princesse Qui l'apporte pour dot à l'ardeur qui vous presse; Et paroissez plutôt vous saisir de son bien, Qu'usurper des États sur qui ne vous doit rien. 240 Sa mère eut tant de part à la toute-puissance, Qu'elle fit à l'empire associer Constance[118]; Et si ce même empire a quelque attrait pour vous, La fille a même droit en faveur d'un époux. Allez, la force en main, demander ce partage 245 Que d'un père mourant lui laissa le suffrage[119]: Sous ce prétexte heureux vous verrez des Romains Se détacher de Rome, et vous tendre les mains. Aétius n'est pas si maître qu'on veut croire: Il a jusque chez lui des jaloux de sa gloire; 250 Et vous aurez pour vous tous ceux qui dans le cœur Sont mécontents du prince, ou las du gouverneur. Le débris[120] de l'empire a de belles ruines: S'il n'a plus de héros, il a des héroïnes. Rome vous en offre une, et part à ce débris: 255 Pourriez-vous refuser votre main à ce prix? Ildione n'apporte ici que sa personne: Sa dot ne peut s'étendre aux droits d'une couronne, Ses Francs n'admettent point de femme à dominer; Mais les droits d'Honorie ont de quoi tout donner. 260 Attachez-les, Seigneur, à vous, à votre race; Du fameux Théodose assurez-vous la place: Rome adore la sœur, le frère est sans pouvoir; On hait Aétius: vous n'avez qu'à vouloir.
ATTILA.
Est-ce comme il me faut tirer d'inquiétude, 265 Que de plonger mon âme en plus d'incertitude? Et pour vous prévaloir de mes perplexités, Choisissez-vous exprès ces contrariétés? Plus j'entends raisonner, et moins on détermine: Chacun dans sa pensée également s'obstine; 270 Et quand par vous[121] je cherche à ne plus balancer, Vous cherchez l'un et l'autre à mieux m'embarrasser! Je ne demande point de si diverses routes: Il me faut des clartés, et non de nouveaux doutes; Et quand je vous confie un sort tel que le mien, 275 C'est m'offenser tous deux que ne résoudre rien[122].
VALAMIR.
Seigneur, chacun de nous vous parle comme il pense, Chacun de ce grand choix vous fait voir l'importance; Mais nous ne sommes point jaloux de nos avis. Croyez-le, croyez-moi, nous en serons ravis; 280 Ils sont les purs effets d'une amitié fidèle, De qui le zèle ardent....
ATTILA.
Unissez donc ce zèle, Et ne me forcez point à voir dans vos débats Plus que je ne veux voir, et.... Je n'achève pas. Dites-moi seulement ce qui vous intéresse 285 A protéger ici l'une et l'autre princesse. Leurs frères vous ont-ils, à force de présents, Chacun de son côté rendus leurs partisans? Est-ce amitié pour l'une, est-ce haine pour l'autre, Qui forme auprès de moi son avis et le vôtre? 290 Par quel dessein de plaire ou de vous agrandir.... Mais derechef je veux ne rien approfondir, Et croire qu'où je suis on n'a pas tant d'audace. Vous, si vous vous aimez, faites-vous une grâce: Accordez-vous ensemble, et ne contestez plus, 295 Ou de l'une des deux ménagez un refus, Afin que nous puissions en cette conjoncture A son aversion imputer la rupture. Employez-y tous deux ce zèle et cette ardeur Que vous dites avoir tous deux pour ma grandeur: 300 J'en croirai les efforts qu'on fera pour me plaire, Et veux bien jusque-là suspendre ma colère.
SCÈNE III.
ARDARIC, VALAMIR.
ARDARIC.
En serons-nous toujours les malheureux objets? Et verrons-nous toujours qu'il nous traite en sujets?
VALAMIR.
Fermons les yeux, Seigneur, sur de telles disgrâces: 305 Le ciel en doit un jour effacer jusqu'aux traces; Mes devins me l'ont dit; et s'il en est besoin, Je dirai que ce jour peut-être n'est pas loin: Ils en ont, disent-ils, un assuré présage. Je vous confierai plus: ils m'ont dit davantage, 310 Et qu'un Théodoric qui doit sortir de moi Commandera dans Rome, et s'en fera le roi[123]; Et c'est ce qui m'oblige à parler pour la France, A presser Attila d'en choisir l'alliance, D'épouser Ildione, afin que par ce choix 315 Il laisse à mon hymen Honorie et ses droits. Ne vous opposez plus aux grandeurs d'Ildione, Souffrez en ma faveur qu'elle monte à ce trône; Et si jamais pour vous je puis en faire autant....
ARDARIC.
Vous le pouvez, Seigneur, et dès ce même instant. 320 Souffrez qu'à votre exemple en deux mots je m'explique. Vous aimez; mais ce n'est qu'un amour politique; Et puisque je vous dois confidence à mon tour, J'ai pour l'autre princesse un véritable amour; Et c'est ce qui m'oblige à parler pour l'empire, 325 Afin qu'on m'abandonne un objet où j'aspire. Une étroite amitié l'un à l'autre nous joint; Mais enfin nos désirs ne compatissent point. Voyons qui se doit vaincre, et s'il faut que mon âme A votre ambition immole cette flamme; 330 Ou s'il n'est point plus beau que votre ambition Elle-même s'immole à cette passion.
VALAMIR.
Ce seroit pour mon cœur un cruel sacrifice.
ARDARIC.
Et l'autre pour le mien seroit un dur supplice. Vous aime-t-on?
VALAMIR.
Du moins j'ai lieu de m'en flatter. 335 Et vous, Seigneur?
ARDARIC.
Du moins on me daigne écouter.
VALAMIR.
Qu'un mutuel amour est un triste avantage, Quand ce que nous aimons d'un autre est le partage!
ARDARIC.
Cependant le tyran prendra pour attentat Cet amour qui fait seul tant de raisons d'État. 340 Nous n'avons que trop vu jusqu'où va sa colère, Qui n'a pas épargné le sang même d'un frère[124], Et combien après lui de rois ses alliés A son orgueil barbare il a sacrifiés.
VALAMIR.
Les peuples qui suivoient ces illustres victimes 345 Suivent encor sous lui l'impunité des crimes; Et ce ravage affreux qu'il permet aux soldats Lui gagne tant de cœurs, lui donne tant de bras, Que nos propres sujets sortis de nos provinces Sont en dépit de nous plus à lui qu'à leurs princes. 350
ARDARIC.
Il semble à ses discours déjà nous soupçonner, Et ce sont des soupçons qu'il nous faut détourner. A ce refus qu'il veut disposons ma princesse.
VALAMIR.
Pour y porter la mienne il faudra peu d'adresse.
ARDARIC.
Si vous persuadez, quel malheur est le mien! 355
VALAMIR.
Et si l'on vous en croit, puis-je espérer plus rien?
ARDARIC.
Ah! que ne pouvons-nous être heureux l'un et l'autre!
VALAMIR.
Ah! que n'est mon bonheur plus compatible au vôtre!
ARDARIC.
Allons des deux côtés chacun faire un effort.
VALAMIR.
Allons, et du succès laissons-en faire au sort. 360
FIN DU PREMIER ACTE.
[102] «On portait à cinq cent mille hommes le nombre des troupes d'Attila.» Cujus exercitus quingentorum millium esse numero ferebantur. (Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XXXV.)
[103] Voyez plus loin, p. 113, le vers 102 et la note 105 qui s'y rapporte.
[104] On lit vous donnent dans l'édition de 1692.
[105] On désigne sous ce nom les plaines situées entre Châlons-sur-Marne (Catalaunum) et Troyes, où Attila fut défait en 451 par Aétius, général romain, qui avait réuni sous ses ordres les Burgondes, les Saxons, les Alains, les Francs, les Visigoths.
[106] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) portent leurs forces.
[107] L'édition de 1682 donne seul, au lieu de sur, ce qui n'a point de sens.
[108] Voltaire (1764) a changé des en les.
[109] Chefs des alliés d'Aétius (voyez ci-dessus, p. 113, note 1). Thierri (Théodoric), roi des Visigoths, périt dans la bataille des Champs catalauniques.
[110] Arcadius et Honorius. Le premier, empereur d'Orient, était mort l'an de Jésus-Christ 408; le second, empereur d'Occident, l'an 423.
[111] Voyez, pour le genre du mot idole, tome VI, p. 608, note 1, et le Lexique.
[112] Var. Qui n'osoit à son aide appeler de Romains. (1668)
[113] Gainas, général goth, après avoir dominé pendant quelque temps Arcadius, périt de la main des Huns, chez qui il avait cherché un asile. Stilicon, tuteur d'Honorius et régent de l'empire d'Occident, était Vandale d'origine.
[114] Théodose II, fils d'Arcadius, régna en Orient jusqu'à l'an 450. Sa sœur Pulchérie, qui monta sur le trône après lui, mourut en 453, la même année qu'Attila.
[115] Valentinien III, petit-fils de Théodose par sa mère Placidie, fut empereur d'Occident de 425 à 455. Placidie mourut en 450.
[116] L'Arar, en latin Arar et Araris, ancien nom de la Saône.
[117] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé Qu'alors que en Que lorsque. Nous avons eu déjà cette même correction dans Agésilas, acte I, scène I, vers 33. Voyez plus loin le vers 1589 (acte V, scène III), où Thomas Corneille et Voltaire ont laissé tous deux alors que.
[118] L'empereur Honorius donna à Constance, général victorieux, la main de sa sœur Placidie, mère de Valentinien, et lui conféra le titre d'Auguste, en 421. Constance mourut peu de mois après.
[119] Voyez ci-dessus, p. 104, note 88.
[120] L'édition de 1682 et celle de 1692 ont l'une et l'autre les debris, au pluriel, mais elles ont laissé le verbe au singulier.
[121] On lit pour vous, au lieu de par vous, dans l'édition de 1682.
[122] Ce vers et le précédent ont été omis par erreur dans l'édition de 1682.--Comparez Othon, acte V, scène II, vers 1601-1604 (tome VI, p. 645).
[123] Théodoric, roi des Ostrogoths, né en 455, qui en 493 se fit reconnaître roi d'Italie par l'empereur Anastase, était fils de Theodemir, frère et successeur de Valamir.
[124] Bleda, rex Hunnorum, Attilæ, fratris sui, insidiis interimitur. (Marcellini comitis Chronicon; voyez aussi Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XXXV.)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
HONORIE, FLAVIE.
FLAVIE.
Je ne m'en défends point: oui, Madame, Octar m'aime; Tout ce que je vous dis, je l'ai su de lui-même. Ils sont rois, mais c'est tout: ce titre sans pouvoir N'a rien presque en tous deux de ce qu'il doit avoir; Et le fier Attila chaque jour fait connoître 365 Que s'il n'est pas leur roi, du moins il est leur maître, Et qu'ils n'ont en sa cour le rang de ses amis Qu'autant qu'à son orgueil ils s'y montrent soumis. Tous deux ont grand mérite, et tous deux grand courage; Mais ils sont, à vrai dire, ici comme en otage, 370 Tandis que leurs soldats en des camps éloignés Prennent l'ordre sous lui de gens qu'il a gagnés; Et si de le servir leurs troupes n'étoient prêtes, Ces rois, tous rois qu'ils sont, répondroient de leurs têtes. Son frère aîné Vléda, plus rempli d'équité, 375 Les traitoit malgré lui d'entière égalité; Il n'a pu le souffrir, et sa jalouse envie, Pour n'avoir plus d'égaux, s'est immolé sa vie[125]. Le sang qu'après avoir mis ce prince au tombeau, On lui voit chaque jour distiller du cerveau[126], 380 Punit son parricide, et chaque jour vient faire Un tribut étonnant à celui de ce frère: Suivant même qu'il a plus ou moins de courroux, Ce sang forme un supplice ou plus rude ou plus doux, S'ouvre une plus féconde ou plus stérile veine; 385 Et chaque emportement porte avec lui sa peine.
HONORIE.
Que me sert donc qu'on m'aime, et pourquoi m'engager A souffrir un amour qui ne peut me venger? L'insolent Attila me donne une rivale; Par ce choix qu'il balance il la fait mon égale; 390 Et quand pour l'en punir je crois prendre un grand roi, Je ne prends qu'un grand nom qui ne peut rien pour moi. Juge que de chagrins au cœur d'une princesse Qui hait également l'orgueil et la foiblesse; Et de quel œil je puis regarder un amant 395 Qui n'aura que pitié de mon ressentiment, Qui ne saura qu'aimer, et dont tout le service Ne m'assure aucun bras à me faire justice. Jusqu'à Rome Attila m'envoie offrir sa foi[127], Pour douter dans son camp entre Ildione et moi. 400 Hélas! Flavie, hélas! si ce doute m'offense, Que doit faire une indigne et haute préférence? Et n'est-ce pas alors le dernier des malheurs Qu'un éclat impuissant d'inutiles douleurs?
FLAVIE.
Prévenez-le, Madame; et montrez à sa honte 405 Combien de tant d'orgueil vous faites peu de conte[128].
HONORIE.
La bravade est aisée, un mot est bientôt dit: Mais où fuir un tyran que la bravade aigrit? Retournerai-je à Rome, où j'ai laissé mon frère Enflammé contre moi de haine et de colère, 410 Et qui, sans la terreur d'un nom si redouté, Jamais n'eût mis de borne à ma captivité? Moi qui prétends pour dot la moitié de l'empire....
FLAVIE.
Ce seroit d'un malheur vous jeter dans un pire[129]. Ne vous emportez pas contre vous jusque-là: 415 Il est d'autres moyens de braver Attila. Épousez Valamir.
HONORIE.
Est-ce comme on le brave Que d'épouser un roi dont il fait son esclave?
FLAVIE.
Mais vous l'aimez.
HONORIE.
Eh bien! si j'aime Valamir, Je ne veux point de rois qu'on force d'obéir; 420 Et si tu me dis vrai, quelque rang que je tienne, Cet hymen pourrait être et sa perte et la mienne. Mais je veux qu'Attila, pressé d'un autre amour, Endure un tel insulte[130] au milieu de sa cour: Ildione par là me verroit à sa suite; 425 A de honteux respects je m'y verrois réduite; Et le sang des Césars, qu'on adora toujours, Feroit hommage au sang d'un roi de quatre jours! Dis-le-moi toutefois: pencheroit-il vers elle? Que t'en a dit Octar?
FLAVIE.
Qu'il la trouve assez belle, 430 Qu'il en parle avec joie, et fuit à lui parler.
HONORIE.
Il me parle, et s'il faut ne rien dissimuler, Ses discours me font voir du respect, de l'estime, Et même quelque amour, sans que le nom s'exprime.
FLAVIE.
C'est un peu plus qu'à l'autre.
HONORIE.
Et peut-être bien moins. 435
FLAVIE.
Quoi? ce qu'à l'éviter il apporte de soins....
HONORIE.
Peut-être il ne la fuit que de peur de se rendre; Et s'il ne me fuit pas, il sait mieux s'en défendre. Oui, sans doute, il la craint, et toute sa fierté Ménage, pour choisir, un peu de liberté. 440
FLAVIE.
Mais laquelle des deux voulez-vous qu'il choisisse?
HONORIE.
Mon âme des deux parts attend même supplice: Ainsi que mon amour, ma gloire a ses appas; Je meurs s'il me choisit, ou ne me choisit pas; Et.... Mais Valamir entre, et sa vue en mon âme 445 Fait trembler mon orgueil, enorgueillit ma flamme. Flavie, il peut sur moi bien plus que je ne veux: Pour peu que je l'écoute, il aura tous mes vœux. Dis-lui.... mais il vaut mieux faire effort sur moi-même.
SCÈNE II.
VALAMIR, HONORIE, FLAVIE.
HONORIE.
Le savez-vous, Seigneur, comment je veux qu'on m'aime? Et puisque jusqu'à moi vous portez vos souhaits, Avez-vous su connoître à quel prix je me mets? Je parle avec franchise, et ne veux point vous taire Que vos soins me plairoient, s'il ne falloit que plaire; Mais quand cent et cent fois ils seroient mieux reçus, 455 Il faut pour m'obtenir quelque chose de plus. Attila m'est promis, j'en ai sa foi pour gage; La princesse des Francs prétend même avantage; Et bien que sur le choix il semble hésiter[131], Étant ce que je suis j'aurois tort d'en douter. 460 Mais qui promet à deux outrage l'une et l'autre[132]. J'ai du cœur, on m'offense, examinez le vôtre. Pourrez-vous m'en venger, pourrez-vous l'en punir?
VALAMIR.
N'est-ce que par le sang qu'on peut vous obtenir? Et faut-il que ma flamme à ce grand cœur réponde 465 Par un assassinat du plus grand roi du monde, D'un roi que vous avez souhaité pour époux? Ne sauroit-on sans crime être digne de vous?
HONORIE.
Non, je ne vous dis pas qu'aux dépens de sa tête Vous vous fassiez aimer, et payiez ma conquête. 470 De l'aimable façon qu'il vous traite aujourd'hui Il a trop mérité ces tendresses pour lui; D'ailleurs, s'il faut qu'on l'aime, il est bon qu'on le craigne. Mais c'est cet Attila qu'il faut que je dédaigne. Pourrez-vous hautement me tirer de ses mains, 475 Et braver avec moi le plus fier des humains?
VALAMIR.
Il n'en est pas besoin, Madame: il vous respecte, Et bien que sa fierté vous puisse être suspecte, A vos moindres froideurs, à vos moindres dégoûts, Je sais que ses respects me donneroient à vous. 480
HONORIE.
Que j'estime assez peu le sang de Théodose Pour souffrir qu'en moi-même un tyran en dispose, Qu'une main qu'il me doit me choisisse un mari, Et me présente un roi comme son favori! Pour peu que vous m'aimiez, Seigneur, vous devez croire 485 Que rien ne m'est sensible à l'égal de ma gloire. Régnez comme Attila, je vous préfère à lui; Mais point d'époux qui n'ose en dédaigner l'appui, Point d'époux qui m'abaisse au rang de ses sujettes. Enfin, je veux un roi: regardez si vous l'êtes; 490 Et quoi que sur mon cœur vous ayez d'ascendant, Sachez qu'il n'aimera qu'un prince indépendant. Voyez à quoi, Seigneur, on connoît les monarques: Ne m'offrez plus de vœux qui n'en portent les marques; Et soyez satisfait qu'on vous daigne assurer 495 Qu'à tous les rois ce cœur voudroit vous préférer.
SCÈNE III.
VALAMIR, FLAVIE.
VALAMIR.
Quelle hauteur, Flavie, et que faut-il qu'espère Un roi dont tous les vœux....
FLAVIE.
Seigneur, laissez-la faire: L'amour sera le maître; et la même hauteur Qui vous dispute ici l'empire de son cœur, 500 Vous donne en même temps le secours de la haine Pour triompher bientôt de la fierté romaine. L'orgueil qui vous dédaigne en dépit de ses feux Fait haïr Attila de se promettre à deux; Non que cette fierté n'en soit assez jalouse 505 Pour ne pouvoir souffrir qu'Ildione l'épouse: A son frère, à ses Francs faites-la renvoyer, Vous verrez tout ce cœur soudain se déployer, Suivre ce qui lui plaît, braver ce qui l'irrite, Et livrer hautement la victoire au mérite. 510 Ne vous rebutez point d'un peu d'emportement: Quelquefois malgré nous il vient un bon moment. L'amour fait des heureux lorsque moins on y pense; Et je ne vous dis rien sans beaucoup d'apparence. Ardaric vous apporte un entretien plus doux. 515 Adieu: comme le cœur, le temps sera pour vous.
SCÈNE IV.
ARDARIC, VALAMIR.
ARDARIC.
Qu'avez-vous obtenu, Seigneur, de la Princesse?
VALAMIR.
Beaucoup, et rien: j'ai vu pour moi quelque tendresse; Mais elle sait d'ailleurs si bien ce qu'elle vaut, Que si celle des Francs a le cœur aussi haut, 520 Si c'est à même prix, Seigneur, qu'elle se donne, Vous lui pourrez longtemps offrir votre couronne. Mon rival est haï, je n'en saurois douter; Tout le cœur est à moi, j'ai lieu de m'en vanter; Au reste des mortels je sais qu'on me préfère, 525 Et ne sais toutefois ce qu'il faut que j'espère. Voyez votre Ildione; et puissiez-vous, Seigneur, Y trouver plus de jour à lire dans son cœur, Une âme plus tournée à remplir votre attente, Un esprit plus facile! Octar sort de sa tente. 530 Adieu.
SCÈNE V.
ARDARIC, OCTAR.
ARDARIC.
Pourrai-je voir la Princesse à mon tour?
OCTAR.
Non, à moins qu'il vous plaise attendre son retour; Mais, à ce que ses gens, Seigneur, m'ont fait entendre, Vous n'avez en ce lieu qu'un moment à l'attendre.
ARDARIC.
Dites-moi cependant: vous fûtes prisonnier 535 Du roi des Francs, son frère, en ce combat dernier?
OCTAR.
Le désordre, Seigneur, des Champs catalauniques Me donna peu de part aux disgrâces publiques. Si j'y fus prisonnier de ce roi généreux, Il me fit dans sa cour un sort assez heureux: 540 Ma prison y fut libre; et j'y trouvai sans cesse Une bonté si rare au cœur de la Princesse, Que de retour ici je pense lui devoir Les plus sacrés respects qu'un sujet puisse avoir.
ARDARIC.
Qu'un monarque est heureux lorsque le ciel lui donne La main d'une si belle et si rare personne!
OCTAR.
Vous savez toutefois qu'Attila ne l'est pas, Et combien son trop d'heur lui cause d'embarras.
ARDARIC.
Ah! puisqu'il a des yeux, sans doute il la préfère. Mais vous vous louez fort aussi du roi son frère. 550 Ne me déguisez rien: a-t-il des qualités A se faire admirer ainsi de tous côtés? Est-ce une vérité que ce que j'entends dire, Ou si c'est sans raison que l'univers l'admire?
OCTAR.
Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous en a dit[133]; 555 Mais si pour l'admirer ce que j'ai vu suffit, Je l'ai vu dans la paix, je l'ai vu dans la guerre, Porter partout un front de maître de la terre. J'ai vu plus d'une fois de fières nations Désarmer son courroux par leurs soumissions[134]. 560 J'ai vu tous les plaisirs de son âme héroïque N'avoir rien que d'auguste et que de magnifique; Et ses illustres soins ouvrir à ses sujets L'école de la guerre au milieu de la paix[135]. Par ces délassements sa noble inquiétude 565 De ses justes desseins faisoit l'heureux prélude; Et si j'ose le dire, il doit nous être doux Que ce héros les tourne ailleurs que contre nous. Je l'ai vu, tout couvert de poudre et de fumée, Donner le grand exemple à toute son armée[136], 570 Semer par ses périls l'effroi de toutes parts, Bouleverser les murs d'un seul de ses regards, Et sur l'orgueil brisé des plus superbes têtes De sa course rapide entasser les conquêtes[137]. Ne me commandez point de peindre un si grand roi: 575 Ce que j'en ai vu passe un homme tel que moi; Mais je ne puis, Seigneur, m'empêcher de vous dire Combien son jeune prince est digne qu'on l'admire. Il montre un cœur si haut sous un front délicat Que dans son premier lustre il est déjà soldat: 580 Le corps attend les ans, mais l'âme est toute prête. D'un gros de cavaliers il se met à la tête, Et l'épée à la main, anime l'escadron Qu'enorgueillit l'honneur de marcher sous son nom. Tout ce qu'a d'éclatant la majesté du père, 585 Tout ce qu'ont de charmant les grâces de la mère, Tout brille sur ce front, dont l'aimable fierté Porte empreints et ce charme et cette majesté[138]. L'amour et le respect qu'un si jeune mérite.... Mais la Princesse vient, Seigneur, et je vous quitte. 590
SCÈNE VI.
ARDARIC, ILDIONE.
ILDIONE.
On vous a consulté, Seigneur; m'apprendrez-vous Comment votre Attila dispose enfin de nous?
ARDARIC.
Comment disposez-vous vous-même de mon âme? Attila va choisir; il faut parler, Madame: Si son choix est pour vous, que ferez-vous pour moi? 595
ILDIONE.
Tout ce que peut un cœur qu'engage ailleurs ma foi. C'est devers vous qu'il penche; et si je ne vous aime, Je vous plaindrai du moins à l'égal de moi-même: J'aurai mêmes ennuis, j'aurai mêmes douleurs; Mais je n'oublierai point que je me dois ailleurs. 600
ARDARIC.
Cette foi que peut-être on est près de vous rendre, Si vous aviez du cœur, vous sauriez la reprendre.
ILDIONE.
J'en ai, s'il faut me vaincre, autant qu'on peut avoir, Et n'en aurai jamais pour vaincre mon devoir.
ARDARIC.
Mais qui s'engage à deux dégage l'une et l'autre[139]. 605
ILDIONE.
Ce seroit ma pensée aussi bien que la vôtre; Et si je n'étois pas, Seigneur, ce que je suis, J'en prendrois quelque droit de finir mes ennuis; Mais l'esclavage fier d'une haute naissance, Où toute autre peut tout, me tient dans l'impuissance; 610 Et victime d'État, je dois sans reculer Attendre aveuglément qu'on me daigne immoler.
ARDARIC.
Attendre qu'Attila, l'objet de votre haine, Daigne vous immoler à la fierté romaine?
ILDIONE.
Qu'un pareil sacrifice auroit pour moi d'appas! 615 Et que je souffrirai s'il ne s'y résout pas!
ARDARIC.
Qu'il seroit glorieux de le faire vous-même, D'en épargner la honte à votre diadème! J'entends celui des Francs, qu'au lieu de maintenir....
ILDIONE.
C'est à mon frère alors de venger et punir; 620 Mais ce n'est point à moi de rompre une alliance Dont il vient d'attacher vos Huns avec sa France, Et me faire par là du gage de la paix Le flambeau d'une guerre à ne finir jamais. Il faut qu'Attila parle; et puisse être Honorie 625 La plus considérée, ou moi la moins chérie! Puisse-t-il se résoudre à me manquer de foi! C'est tout ce que je puis et pour vous et pour moi. S'il vous faut des souhaits, je n'en suis point avare; S'il vous faut des regrets, tout mon cœur s'y prépare, 630 Et veut bien....
ARDARIC.
Que feront d'inutiles souhaits Que laisser à tous deux d'inutiles regrets? Pouvez-vous espérer qu'Attila vous dédaigne?
ILDIONE.
Rome est encor puissante, il se peut qu'il la craigne.
ARDARIC.
A moins que pour appui Rome n'ait vos froideurs, 635 Vos yeux l'emporteront sur toutes ses grandeurs: Je le sens en moi-même, et ne vois point d'empire Qu'en mon cœur d'un regard ils ne puissent détruire. Armez-les de rigueurs, Madame, et par pitié D'un charme si funeste ôtez-leur la moitié: 640 C'en sera trop encore, et pour peu qu'ils éclatent, Il n'est aucun espoir dont mes désirs se flattent. Faites donc davantage: allez jusqu'au refus, Ou croyez qu'Ardaric déjà n'espère plus, Qu'il ne vit déjà plus, et que votre hyménée 645 A déjà par vos mains tranché sa destinée.
ILDIONE.
Ai-je si peu de part en de tels déplaisirs, Que pour m'y voir en prendre il faille vos soupirs? Me voulez-vous forcer à la honte des larmes?
ARDARIC.
Si contre tant de maux vous m'enviez leurs charmes, 650 Faites quelque autre grâce à mes sens alarmés, Madame, et pour le moins dites que vous m'aimez.
ILDIONE.
Ne vouloir pas m'en croire à moins d'un mot si rude, C'est pour une belle âme un peu d'ingratitude. De quelques traits pour vous que mon cœur soit frappé, 655 Ce grand mot jusqu'ici ne m'est point échappé; Mais haïr un rival, endurer d'être aimée, Comme vous de ce choix avoir l'âme alarmée, A votre espoir flottant donner tous mes souhaits, A votre espoir déçu donner tous mes regrets, 660 N'est-ce point dire trop ce qui sied mal à dire?
ARDARIC.
Mais vous épouserez Attila.
ILDIONE.
J'en soupire, Et mon cœur....
ARDARIC.
Que fait-il, ce cœur, que m'abuser, Si, même en n'osant rien, il craint de trop oser? Non, si vous en aviez, vous sauriez la reprendre, 665 Cette foi que peut-être on est prêt[140] de vous rendre. Je ne m'en dédis point, et ma juste douleur Ne peut vous dire assez que vous manquez de cœur.
ILDIONE.
Il faut donc qu'avec vous tout à fait je m'explique. Écoutez, et surtout, Seigneur, plus de réplique. 670 Je vous aime: ce mot me coûte à prononcer; Mais puisqu'il vous plaît tant, je veux bien m'y forcer. Permettez toutefois que je vous die[141] encore Que si votre Attila de ce grand choix m'honore, Je recevrai sa main d'un œil aussi content 675 Que si je me donnois ce que mon cœur prétend: Non que de son amour je ne prenne un tel gage Pour le dernier supplice et le dernier outrage, Et que le dur effort d'un si cruel moment Ne redouble ma haine et mon ressentiment; 680 Mais enfin mon devoir veut une déférence Où même il ne soupçonne aucune répugnance. Je l'épouserai donc, et réserve pour moi La gloire de répondre à ce que je me doi. J'ai ma part, comme un autre, à la haine publique 685 Qu'aime à semer partout son orgueil tyrannique; Et le hais d'autant plus, que son ambition A voulu s'asservir toute ma nation; Qu'en dépit des traités et de tout leur mystère Un tyran qui déjà s'est immolé son frère, 690 Si jamais sa fureur ne redoutoit plus rien, Auroit peut-être peine à faire grâce au mien. Si donc ce triste choix m'arrache à ce que j'aime, S'il me livre à l'horreur qu'il me fait de lui-même, S'il m'attache à la main qui veut tout saccager, 695 Voyez que d'intérêts, que de maux à venger! Mon amour, et ma haine, et la cause commune Crieront à la vengeance, en voudront trois pour une; Et comme j'aurai lors sa vie entre mes mains, Il a lieu de me craindre autant que je vous plains. 700 Assez d'autres tyrans ont péri par leurs femmes: Cette gloire aisément touche les grandes âmes, Et de ce même coup qui brisera mes fers, Il est beau que ma main venge tout l'univers[142]. Voilà quelle je suis, voilà ce que je pense, 705 Voilà ce que l'amour prépare à qui l'offense. Vous, faites-moi justice; et songez mieux, Seigneur, S'il faut me dire encor que je manque de cœur.
(Elle s'en va[143].)
ARDARIC.
Vous préserve le ciel de l'épreuve cruelle Où veut un cœur si grand mettre une âme si belle! 710 Et puisse Attila prendre un esprit assez doux Pour vouloir qu'on vous doive autant à lui qu'à vous!
FIN DU SECOND ACTE.
[125] Voyez plus haut, p. 121, la note 124 du vers 342.
[126] Voyez encore ci-dessus, p. 105 et la note 93.
[127] Voyez ci-dessus, p. 104, note 1.
[128] Malgré la rime, on lit ici compte, et non pas conte, dans l'édition de 1692. Il en est de même au vers 1001 (acte III, scène IV). Plus loin, dans le courant du vers 737 (acte III, scène I), l'édition originale porte comte, et les recueils de 1668, de 1682 et de 1692, compte.
[129] Lorsque Boileau, quelques années plus tard, traduisait ce vers d'Horace (Art poétique, vers 31):
In vitium ducit culpæ fuga, si caret arte,
par
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire
(Art poétique, chant I, vers 64),
il se rapprochait de Corneille au moins autant que de son modèle.
[130] Le genre du mot insulte était encore douteux. Voyez le Lexique. Voltaire (1764) a ainsi modifié le vers:
Endure telle insulte au milieu de sa cour.
[131] Voyez tome IV, p. 190, la variante du vers 936 du Menteur, et le Lexique.--Voltaire (1764) a ajouté une syllabe:
Et bien que sur le choix il me semble hésiter.
[132] Voltaire (1764) donne l'un et l'autre. Voyez plus loin le vers 605.
[133] Dans ce portrait de Mérovée et de son fils, Corneille s'est appliqué à peindre Louis XIV et le grand Dauphin, qui, né en 1661, était alors effectivement «dans son premier lustre,» ou du moins en sortait à peine.
[134] Ce mot, dont l'orthographe ordinaire dans Corneille est submissions, est imprimé ici, dans toutes les éditions, avec un accent circonflexe: soûmissions.
[135] En 1666, il y avait eu à Compiègne et ailleurs de grandes revues, «pour préparer les troupes aux expéditions de l'année suivante.» (Abrégé chronologique de l'Histoire de France, par le président Hénault, année 1666.)
[136] Comparez les vers 277 et 278 du Cid (tome III, p. 120).
[137] Il nous paraît à peu près certain que Corneille a composé postérieurement à la représentation, qui avait eu lieu, comme nous l'avons dit, au mois de mars 1667, ces vers où il fait évidemment allusion à la campagne de Flandre, et aux récentes conquêtes de Louis XIV, qui prit en personne, en juin, juillet et août 1667, les villes de Tournai, de Douai, de Lille. Au siége de cette dernière place, il s'exposa tellement que Turenne menaça de se retirer s'il ne se ménageait davantage. L'impression de la pièce, nous l'avons dit aussi, ne fut achevée que vers la fin de novembre 1667.
[138] Ici encore le poëte a en vue les exercices militaires de l'année 1666. Robinet, le continuateur de la Muse historique de Loret, raconte, dans sa Lettre à Madame du 14 février, que le lundi 8, «proche Conflans, dans la plaine,» le Roi fit la revue
Des troupes de son cher Dauphin.... Qui déjà l'amant de Bellone, En ce lieu parut en personne Dessus un petit Bucéphal, etc.
La Gazette, dans les numéros du 8 mai et du 10 juillet, parle de deux autres revues où le Dauphin figura soit à la tête de son régiment, soit à la tête de sa compagnie.
[139] Voyez plus haut, p. 127, la note du vers 461. Ici ce n'est pas seulement Voltaire (1764), mais encore l'édition de 1682 qui donnent: «l'un et l'autre.»
[140] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les anciennes éditions, et même dans celle de Voltaire (1764).
[141] Suivant son habitude, Thomas Corneille a corrigé die en dise. Voltaire a fait de même.
[142] Voyez ci-dessus, p. 104.
[143] Voltaire a supprimé ces mots, et il a ensuite ajouté seul au nom d'ARDARIC.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ATTILA, OCTAR.
ATTILA.
Octar, as-tu pris soin de redoubler ma garde?
OCTAR.
Oui, Seigneur, et déjà chacun s'entre-regarde, S'entre-demande à quoi ces ordres que j'ai mis.... 715
ATTILA.
Quand on a deux rivaux, manque-t-on d'ennemis?
OCTAR.
Mais, Seigneur, jusqu'ici vous en doutez encore.
ATTILA.
Et pour bien éclaircir ce qu'en effet j'ignore, Je me mets à couvert de ce que de plus noir Inspire à leurs pareils l'amour au désespoir; 720 Et ne laissant pour arme à leur douleur pressante Qu'une haine sans force, une rage impuissante, Je m'assure un triomphe en ce glorieux jour Sur leurs ressentiments, comme sur leur amour. Qu'en disent nos deux rois?
OCTAR.
Leurs âmes, alarmées 725 De voir par ce renfort leurs tentes enfermées, Affectent de montrer une tranquillité....
ATTILA.
De leur tente à la mienne ils ont la liberté.
OCTAR.
Oui, mais seuls, et sans suite; et quant aux deux princesses, Que de leurs actions on laisse encor maîtresses, 730 On ne permet d'entrer chez elles qu'à leurs gens; Et j'en bannis par là ces rois et leurs agents. N'en ayez plus, Seigneur, aucune inquiétude: Je les fais observer avec exactitude; Et de quelque côté qu'elles tournent leurs pas, 735 J'ai des yeux tous[144] placés qui ne les manquent pas: On vous rendra bon compte et des deux rois et d'elles.
ATTILA.
Il suffit sur ce point: apprends d'autres nouvelles. Ce grand chef des Romains, l'illustre Aétius, Le seul que je craignois, Octar, il ne vit plus. 740
OCTAR.
Qui vous en a défait?
ATTILA.
Valentinian même. Craignant qu'il n'usurpât jusqu'à son diadème, Et pressé des soupçons où j'ai su l'engager, Lui-même, à ses yeux même, il l'a fait égorger[145]. Rome perd en lui seul plus de quatre batailles: 745 Je me vois l'accès libre au pied de ses murailles; Et si j'y fais paroître Honorie et ses droits, Contre un tel empereur j'aurai toutes les voix: Tant l'effroi de mon nom, et la haine publique Qu'attire sur sa tête une mort si tragique, 750 Sauront faire aisément, sans en venir aux mains, De l'époux d'une sœur un maître des Romains.
OCTAR.
Ainsi donc votre choix tombe sur Honorie?
ATTILA.
J'y fais ce que je puis, et ma gloire m'en prie; Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits, 755 Que mon cœur étonné flotte plus que jamais. Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire Les droits de la beauté contre ceux de l'empire. L'effort de ma raison qui soutient mon orgueil Ne peut non plus que lui soutenir un coup d'œil; 760 Et quand de tout moi-même il m'a rendu le maître, Pour me rendre à mes fers elle n'a qu'à paroître. O beauté, qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de l'âme, et doux charme des yeux, Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, 765 Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même, Et si cette fierté qui fait partout la loi Ne peut me garantir de la prendre de toi? Va la trouver pour moi, cette beauté charmante; Du plus utile choix donne-lui l'épouvante; 770 Pour l'obliger à fuir, peins-lui bien tout l'affront Que va mon hyménée imprimer sur son front. Ose plus: fais-lui peur d'une prison sévère Qui me réponde ici du courroux de son frère, Et retienne tous ceux que l'espoir de sa foi 775 Pourroit en un moment soulever contre moi. Mais quelle âme en effet n'en seroit pas séduite? Je vois trop de périls, Octar, en cette fuite: Ses yeux, mes souverains, à qui tout est soumis, Me sauroient d'un coup d'œil faire trop d'ennemis. 780 Pour en sauver mon cœur prends une autre manière. Fais-m'en haïr, peins-moi d'une humeur noire et fière; Dis-lui que j'aime ailleurs; et fais-lui prévenir La gloire qu'Honorie est prête d'obtenir. Fais qu'elle me dédaigne, et me préfère un autre 785 Qui n'ait pour tout pouvoir qu'un foible emprunt du nôtre: Ardaric, Valamir, ne m'importe des deux. Mais voir en d'autres bras l'objet de tous mes vœux! Vouloir qu'à mes yeux même un autre le possède[146]! Ah! le mal est encor plus doux que le remède. 790 Dis-lui, fais-lui savoir....
OCTAR.
Quoi, Seigneur?
ATTILA.
Je ne sai: Tout ce que j'imagine est d'un fâcheux essai.
OCTAR.
A quand remettez-vous, après tout, d'en résoudre?
ATTILA.
Octar, je l'aperçois. Quel nouveau coup de foudre! O raison confondue, orgueil presque étouffé, 795 Avant ce coup fatal que n'as-tu triomphé!
SCÈNE II.
ATTILA, ILDIONE, OCTAR.
ATTILA.
Venir jusqu'en ma tente enlever mes hommages, Madame, c'est trop loin pousser vos avantages: Ne vous suffit-il point que le cœur soit à vous?
ILDIONE.
C'est de quoi faire naître un espoir assez doux. 800 Ce n'est pas toutefois, Seigneur, ce qui m'amène: Ce sont des nouveautés dont j'ai lieu d'être en peine. Votre garde est doublée, et par un ordre exprès Je vois ici deux rois observés de fort près.
ATTILA.
Prenez-vous intérêt ou pour l'un ou pour l'autre? 805
ILDIONE.
Mon intérêt, Seigneur, c'est d'avoir part au vôtre: J'ai droit en vos périls de m'en mettre en souci, Et de plus, je me trompe, ou l'on m'observe aussi. Vous serois-je suspecte? Et de quoi?
ATTILA.
D'être aimée. Madame, vos attraits, dont j'ai l'âme charmée, 810 Si j'en crois l'apparence, ont blessé plus d'un roi; D'autres ont un cœur tendre et des yeux, comme moi; Et pour vous et pour moi j'en préviens l'insolence, Qui pourroit sur vous-même user de violence.
ILDIONE.
Il en est des moyens plus doux et plus aisés, 815 Si je vous charme autant que vous m'en accusez.
ATTILA.
Ah! vous me charmez trop, moi de qui l'âme altière Cherche à voir sous mes pas trembler la terre entière[147]: Moi qui veux pouvoir tout, sitôt que je vous voi, Malgré tout cet orgueil, je ne puis rien sur moi. 820 Je veux, je tâche en vain d'éviter par la fuite Ce charme dominant qui marche à votre suite: Mes plus heureux succès ne font qu'enfoncer mieux L'inévitable trait dont me percent vos yeux. Un regard imprévu leur fait une victoire; 825 Leur moindre souvenir l'emporte sur ma gloire: Il s'empare et du cœur et des soins les plus doux; Et j'oublie Attila, dès que je pense à vous. Que pourrai-je, Madame, après que l'hyménée Aura mis sous vos lois toute ma destinée? 830 Quand je voudrai punir, vous saurez pardonner; Vous refuserez grâce où j'en voudrai donner; Vous envoirez la paix où je voudrai la guerre; Vous saurez par mes mains conduire le tonnerre; Et tout mon amour tremble à s'accorder un bien 835 Qui me met en état de ne pouvoir plus rien. Attentez un peu moins sur ce pouvoir suprême, Madame, et pour un jour cessez d'être vous-même; Cessez d'être adorable, et laissez-moi choisir Un objet qui m'en laisse aisément ressaisir. 840 Défendez à vos yeux cet éclat invincible Avec qui ma fierté devient incompatible; Prêtez-moi des refus, prêtez-moi des mépris, Et rendez-moi vous-même à moi-même à ce prix.
ILDIONE.
Je croyois qu'on me dût préférer Honorie 845 Avec moins de douceurs et de galanterie; Et je n'attendois pas une civilité Qui malgré cette honte enflât ma vanité. Ses honneurs près des miens ne sont qu'honneurs frivoles, Ils n'ont que des effets, j'ai les belles paroles; 850 Et si de son côté vous tournez tous vos soins, C'est qu'elle a moins d'attraits, et se fait craindre moins. L'auroit-on jamais cru, qu'un Attila pût craindre? Qu'un si léger éclat eût de quoi l'y contraindre, Et que de ce grand nom qui remplit tout d'effroi 855 Il n'osât hasarder tout l'orgueil contre moi? Avant qu'il porte ailleurs ces timides hommages Que jusqu'ici j'enlève avec tant d'avantages, Apprenez-moi, Seigneur, pour suivre vos desseins, Comme il faut dédaigner le plus grand des humains; 860 Dites-moi quels mépris peuvent le satisfaire. Ah! si je lui déplais à force de lui plaire, Si de son trop d'amour sa haine est tout le fruit, Alors qu'on la mérite, où se voit-on réduit? Allez, Seigneur, allez où tant d'orgueil aspire. 865 Honorie a pour dot la moitié de l'empire; D'un mérite penchant c'est un ferme soutien; Et cet heureux éclat efface tout le mien: Je n'ai que ma personne.
ATTILA.
Et c'est plus que l'empire, Plus qu'un droit souverain sur tout ce qui respire. 870 Tout ce qu'a cet empire ou de grand ou de doux, Je veux mettre ma gloire à le tenir de vous. Faites-moi l'accepter, et pour reconnoissance Quels climats voulez-vous sous votre obéissance? Si la Gaule vous plaît, vous la partagerez: 875 J'en offre la conquête à vos yeux adorés; Et mon amour....
ILDIONE.
A quoi que cet amour s'apprête, La main du conquérant vaut mieux que sa conquête.
ATTILA.
Quoi? vous pourriez m'aimer, Madame, à votre tour? Qui sème tant d'horreurs fait naître peu d'amour. 880 Qu'aimeriez-vous en moi? Je suis cruel, barbare; Je n'ai que ma fierté, que ma fureur de rare: On me craint, on me hait; on me nomme en tout lieu La terreur des mortels et le fléau de Dieu[148]. Aux refus que je veux c'est là trop de matière; 885 Et si ce n'est assez d'y joindre la prière, Si rien ne vous résout à dédaigner ma foi, Appréhendez pour vous comme je fais pour moi. Si vos tyrans d'appas retiennent ma franchise, Je puis l'être comme eux de qui me tyrannise. 890 Souvenez-vous enfin que je suis Attila, Et que c'est dire tout que d'aller jusque-là.
ILDIONE.
Il faut donc me résoudre? Eh bien! j'ose.... De grâce[149], Dispensez-moi du reste, il y faut trop d'audace. Je tremble comme un autre à l'aspect d'Attila, 895 Et ne me puis, Seigneur, oublier jusque-là. J'obéis: ce mot seul dit tout ce qu'il souhaite; Si c'est m'expliquer mal, qu'il en soit l'interprète. J'ai tous les sentiments qu'il lui plaît m'ordonner; J'accepte cette dot qu'il vient de me donner; 900 Je partage déjà la Gaule avec mon frère, Et veux tout ce qu'il faut pour ne vous plus déplaire. Mais ne puis-je savoir, pour ne manquer à rien, A qui vous me donnez, quand j'obéis si bien?
ATTILA.
Je n'ose le résoudre, et de nouveau je tremble, 905 Sitôt que je conçois tant de chagrins ensemble. C'est trop que de vous perdre et vous donner ailleurs; Madame, laissez-moi séparer mes douleurs: Souffrez qu'un déplaisir me prépare pour l'autre; Après mon hyménée on aura soin du vôtre: 910 Ce grand effort déjà n'est que trop rigoureux, Sans y joindre celui de faire un autre heureux. Souvent un peu de temps fait plus qu'on n'ose attendre.
ILDIONE.
J'oserai plus que vous, Seigneur, et sans en prendre; Et puisque de son bien chacun peut ordonner, 915 Votre cœur est à moi, j'oserai le donner; Mais je ne le mettrai qu'en la main qu'il souhaite. Vous, traitez-moi, de grâce, ainsi que je vous traite; Et quand ce coup pour vous sera moins rigoureux, Avant que me donner consultez-en mes vœux. 920
ATTILA.
Vous aimeriez quelqu'un!
ILDIONE.
Jusqu'à votre hyménée Mon cœur est au monarque à qui l'on m'a donnée; Mais quand par ce grand choix j'en perdrai tout espoir, J'ai des yeux qui verront ce qu'il me faudra voir.
SCÈNE III.
ATTILA, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
HONORIE.
Ce grand choix est donc fait, Seigneur, et pour le faire 925 Vous avez à tel point redouté ma colère, Que vous n'avez pas cru vous en pouvoir sauver Sans doubler votre garde, et me faire observer? Je ne me jugeois pas en ces lieux tant à craindre; Et d'un tel attentat j'aurois tort de me plaindre, 930 Quand je vois que la peur de mes ressentiments En commence déjà les justes châtiments.
ILDIONE.
Que ces ordres nouveaux ne troublent point votre âme: C'étoit moi qu'on craignoit, et non pas vous, Madame; Et ce glorieux choix qui vous met en courroux 935 Ne tombe pas sur moi, Madame, c'est sur vous. Il est vrai que sans moi vous n'y pouviez prétendre: Son cœur, tant qu'il m'eût plu, s'en auroit su défendre; Il étoit tout à moi. Ne vous alarmez pas D'apprendre qu'il étoit au peu que j'ai d'appas. 940 Je vous en fais un don: recevez-le pour gage Ou de mes amitiés ou d'un parfait hommage; Et forte désormais de vos droits et des miens, Donnez à ce grand cœur de plus dignes liens.
HONORIE.
C'est donc de votre main qu'il passe dans la mienne, 945 Madame, et c'est de vous qu'il faut que je le tienne?
ILDIONE.
Si vous ne le voulez aujourd'hui de ma main, Craignez qu'il soit trop tard de le vouloir demain. Elle l'aimera mieux sans doute de la vôtre, Seigneur, ou vous ferez ce présent à quelque autre. 950 Pour lui porter ce cœur que je vous avois pris, Vous m'avez commandé des refus, des mépris: Souffrez que des mépris le respect me dispense, Et voyez pour le reste entière obéissance. Je vous rends à vous-même, et ne puis rien de plus; 955 Et c'est à vous de faire accepter mes refus.
SCÈNE IV.
ATTILA, HONORIE, OCTAR.
HONORIE.
Accepter ses refus! moi, Seigneur?
ATTILA.
Vous, Madame. Peut-il être honteux de devenir ma femme? Et quand on vous assure un si glorieux nom, Peut-il vous importer qui vous en fait le don? 960 Peut-il vous importer par quelle voie arrive La gloire dont pour vous Ildione se prive? Que ce soit son refus, ou que ce soit mon choix, En marcherez-vous moins sur la tête des rois? Mes[150] deux traités de paix m'ont donné deux princesses, Dont l'une aura ma main, si l'autre eut mes tendresses; L'une aura ma grandeur, comme l'autre eut mes vœux: C'est ainsi qu'Attila se partage à vous deux. N'en murmurez, Madame, ici non plus que l'autre; Sa part la satisfait, recevez mieux la vôtre; 970 J'en étois idolâtre, et veux vous épouser. La raison? c'est ainsi qu'il me plaît d'en user[151].
HONORIE.
Et ce n'est pas ainsi qu'il me plaît qu'on en use: Je cesse d'estimer ce qu'une autre refuse, Et bien que vos traités vous engagent ma foi, 975 Le rebut d'Ildione est indigne de moi. Oui, bien que l'univers ou vous serve ou vous craigne, Je n'ai que des mépris pour ce qu'elle dédaigne. Quel honneur est celui d'être votre moitié, Qu'elle cède par grâce, et m'offre par pitié? 980 Je sais ce que le ciel m'a faite[152] au-dessus d'elle, Et suis plus glorieuse encor qu'elle n'est belle.
ATTILA.
J'adore cet orgueil, il est égal au mien, Madame; et nos fiertés se ressemblent si bien, Que si la ressemblance est par où l'on s'entr'aime, 985 J'ai lieu de vous aimer comme une autre moi-même[153].
HONORIE.
Ah! si non plus que vous je n'ai point le cœur bas, Nos fiertés pour cela ne se ressemblent pas. La mienne est de princesse, et la vôtre est d'esclave: Je brave les mépris, vous aimez qu'on vous brave; 990 Votre orgueil a son foible, et le mien, toujours fort, Ne peut souffrir d'amour dans ce peu de rapport. S'il vient de ressemblance, et que d'illustres flammes Ne puissent que par elle unir les grandes âmes, D'où naîtroit cet amour, quand je vois en tous lieux 995 De plus dignes fiertés qui me ressemblent mieux?
ATTILA.
Vous en voyez ici, Madame; et je m'abuse, Ou quelque autre me vole un cœur qu'on me refuse; Et cette noble ardeur de me désobéir En garde la conquête à l'heureux Valamir. 1000
HONORIE.
Ce n'est qu'à moi, Seigneur, que j'en dois rendre conte; Quand je voudrai l'aimer, je le pourrai sans honte: Il est roi comme vous.
ATTILA.
En effet il est roi, J'en demeure d'accord, mais non pas comme moi. Même splendeur de sang, même titre nous pare; 1005 Mais de quelques degrés le pouvoir nous sépare; Et du trône où le ciel a voulu m'affermir, C'est tomber d'assez haut que jusqu'à Valamir. Chez ses propres sujets ce titre qu'il étale Ne fait d'entre eux et moi que remplir l'intervalle; 1010 Il reçoit sous ce titre et leur porte mes lois; Et s'il est roi des Goths, je suis celui des rois[154].
HONORIE.
Et j'ai de quoi le mettre au-dessus de ta tête, Sitôt que de ma main j'aurai fait sa conquête. Tu n'as pour tout pouvoir[155] que des droits usurpés 1015 Sur des peuples surpris et des princes trompés; Tu n'as d'autorité que ce qu'en font les crimes; Mais il n'aura de moi que des droits légitimes; Et fût-il sous ta rage à tes pieds abattu, Il est plus grand que toi, s'il a plus de vertu. 1020
ATTILA.
Sa vertu ni vos droits ne sont pas de grands charmes, A moins que pour appui je leur prête mes armes. Ils ont besoin de moi, s'ils veulent aller loin; Mais pour être empereur je n'en ai plus besoin. Aétius est mort, l'empire n'a plus d'homme, 1025 Et je puis trop sans vous me faire place à Rome.
HONORIE.
Aétius est mort! Je n'ai plus de tyran; Je reverrai mon frère en Valentinian; Et mille vrais héros qu'opprimoit ce faux maître Pour me faire justice à l'envi vont paroître. 1030 Ils défendront l'empire, et soutiendront mes droits En faveur des vertus dont j'aurai fait le choix. Les grands cœurs n'osent rien sous de si grands ministres: Leur plus haute valeur n'a d'effets que sinistres; Leur gloire fait ombrage à ces puissants jaloux, 1035 Qui s'estiment perdus s'ils ne les perdent tous. Mais après leur trépas tous ces grands cœurs revivent; Et pour ne plus souffrir des fers qui les captivent[156], Chacun reprend sa place et remplit son devoir. La mort d'Aétius te le fera trop voir: 1040 Si pour leur maître en toi je leur mène un barbare, Tu verras quel accueil leur vertu te prépare; Mais si d'un Valamir j'honore un si haut rang, Aucun pour me servir n'épargnera son sang.
ATTILA.
Vous me faites pitié de si mal vous connoître, 1045 Que d'avoir tant d'amour, et le faire paroître. Il est honteux, Madame, à des rois tels que nous, Quand ils en sont blessés, d'en laisser voir les coups. Il a droit de régner sur les âmes communes, Non sur celles qui font et défont les fortunes; 1050 Et si de tout le cœur on ne peut l'arracher, Il faut s'en rendre maître, ou du moins le cacher. Je ne vous blâme point d'avoir eu mes foiblesses; Mais faites même effort sur ces lâches tendresses, Et comme je vous tiens seule digne de moi, 1055 Tenez-moi seul aussi digne de votre foi. Vous aimez Valamir, et j'adore Ildione: Je me garde pour vous, gardez-vous pour mon trône; Prenez ainsi que moi des sentiments plus hauts, Et suivez mes vertus ainsi que mes défauts. 1060
HONORIE.
Parle de tes fureurs et de leur noir ouvrage: Il s'y mêle peut-être une ombre de courage; Mais bien loin qu'avec gloire on te puisse imiter, La vertu des tyrans est même à détester. Irois-je à ton exemple assassiner mon frère? 1065 Sur tous mes alliés répandre ma colère? Me baigner dans leur sang, et d'un orgueil jaloux...?
ATTILA.
Si nous nous emportons, j'irai plus loin que vous, Madame.
HONORIE.
Les grands cœurs parlent avec franchise.
ATTILA.
Quand je m'en souviendrai, n'en soyez pas surprise; Et si je vous épouse avec ce souvenir, Vous voyez le passé, jugez de l'avenir. Je vous laisse y penser. Adieu, Madame.
HONORIE.
Ah! traître!
ATTILA.
Je suis encore amant, demain je serai maître. Remenez la Princesse, Octar.
HONORIE.
Quoi?
ATTILA.
C'est assez. 1075 Vous me direz tantôt tout ce que vous pensez; Mais pensez-y deux fois avant que me le dire: Songez que c'est de moi que vous tiendrez l'empire; Que vos droits sans ma main ne sont que droits en l'air.
HONORIE.
Ciel!
ATTILA.
Allez, et du moins apprenez à parler. 1080
HONORIE.
Apprends, apprends toi-même à changer de langage, Lorsqu'au sang des Césars ta parole t'engage.
ATTILA.
Nous en pourrons changer avant la fin du jour.
HONORIE.
Fais ce que tu voudras, tyran, j'aurai mon tour.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[144] L'édition de 1692, aussi bien que celle de Voltaire (1764), portent tout, invariable.--Dans l'édition originale, de 1668, tous est joint au participe par un trait d'union, comme ne formant avec lui qu'un seul mot: «tous-placés.»
[145] Ce fut Valentinien lui-même qui tua de sa main Aétius, l'année qui suivit la mort d'Attila: Aetius, dux et patricius, fraudulenter singuluris accitus intra palatium, manu ipsius Valentiniani imperatoris occiditur. (Idacii, episcopi Chronica, édition de 1633, p. 35.)
[146] Var. Vouloir qu'à mes yeux même un autre la possède! (1668)
[147] Jornandès (de Getarum rebus gestis, chapitre XXXV) exprime énergiquement la terreur qu'inspirait Attila: Vir in concussionem gentium natus in mundo, terrarum omnium metus, qui, nescio qua sorte, terrebat cuncta formidabili de se opinione vulgata.
[148] Voyez ci-dessus, p. 103, note 84.
[149] Var. Il faut donc m'y résoudre? Eh bien! j'ose.... De grâce. (1668)
[150] L'édition de 1682 donne, par erreur, mais, au lieu de mes.
[151] C'est la traduction du vers bien connu (Juvénal, satire VI, vers 223):
Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
[152] Les deux éditions de 1668 ont faite; celles de 1682, de 1692 et de Voltaire (1764) portent fait, sans accord.
[153] Voltaire (1764) a remplacé une autre moi-même par un autre moi-même.
[154] Attila est nommé ainsi dans Jornandès (de Getarum rebus gestis, chapitre XXXVIII): Attila rex omnium regum.
[155] Telle est la leçon des deux éditions antérieures à 1682. Celle-ci porte ton pouvoir, pour tout pouvoir, ainsi que l'édition de 1692. Voltaire a adopté comme nous la leçon primitive: tout.
[156] Var. Et pour ne plus souffrir de fers qui les captivent. (1668)--Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
HONORIE, OCTAR, FLAVIE.
HONORIE.
Allez, servez-moi bien. Si vous aimez Flavie, 1085 Elle sera le prix de m'avoir bien servie: J'en donne ma parole; et sa main est à vous, Dès que vous m'obtiendrez Valamir pour époux.
OCTAR.
Je voudrois le pouvoir: j'assurerois, Madame, Sous votre Valamir mes jours avec ma flamme. 1090 Bien qu'Attila me traite assez confidemment, Ils dépendent sous lui d'un malheureux moment: Il ne faut qu'un soupçon, un dégoût, un caprice, Pour en faire à sa haine un soudain sacrifice; Ce n'est pas un esprit que je porte où je veux. 1095 Faire un peu plus de pente au penchant de ses vœux, L'attacher un peu plus au parti qu'ils choisissent, Ce n'est rien qu'avec moi deux mille autres ne puissent; Mais proposer de front, ou vouloir doucement Contre ce qu'il résout tourner son sentiment, 1100 Combattre sa pensée en faveur de la vôtre, C'est ce que nous n'osons, ni moi, ni pas un autre; Et si je hasardois ce contre-temps fatal, Je me perdrois, Madame, et vous servirois mal.
HONORIE.
Mais qui l'attache à moi, quand pour l'autre il soupire?
OCTAR.
La mort d'Aétius et vos droits sur l'empire. Il croit s'en voir par là les chemins aplanis; Et tous autres souhaits de son cœur sont bannis. Il aime à conquérir, mais il hait les batailles: Il veut que son nom seul renverse les murailles[157]; 1110 Et plus grand politique encor que grand guerrier, Il tient que les combats sentent l'aventurier[158]. Il veut que de ses gens le déluge effroyable Atterre impunément les peuples qu'il accable; Et prodigue de sang, il épargne celui 1115 Que tant de combattants exposeroient pour lui. Ainsi n'espérez pas que jamais il relâche, Que jamais il renonce à ce choix qui vous fâche. Si pourtant je vois jour à plus que je n'attends, Madame, assurez-vous que je prendrai mon temps. 1120
SCÈNE II.
HONORIE, FLAVIE.
FLAVIE.
Ne vous êtes-vous point un peu trop déclarée, Madame? et le chagrin de vous voir préférée Étouffe-t-il la peur que marquoient vos discours De rendre hommage au sang d'un roi de quatre jours?
HONORIE.
Je te l'avois bien dit, que mon âme incertaine 1125 De tous les deux côtés attendoit même gêne, Flavie; et de deux maux qu'on craint également Celui qui nous arrive est toujours le plus grand, Celui que nous sentons devient le plus sensible. D'un choix si glorieux la honte est trop visible; 1130 Ildione a su l'art de m'en faire un malheur: La gloire en est pour elle, et pour moi la douleur; Elle garde pour soi tout l'effet du mérite, Et me livre avec joie aux ennuis qu'elle évite. Vois avec quel insulte[159] et de quelle hauteur 1135 Son refus en mes mains rejette un si grand cœur, Cependant que ravie elle assure à son âme La douceur d'être toute à l'objet de sa flamme; Car je ne doute point qu'elle n'ait de l'amour. Ardaric qui s'attache à la voir chaque jour, 1140 Les respects qu'il lui rend, et les soins qu'il se donne....
FLAVIE.
J'ose vous dire plus, Attila l'en soupçonne: Il est fier et colère; et s'il sait une fois Qu'Ildione en secret l'honore de son choix, Qu'Ardaric ait sur elle osé jeter la vue, 1145 Et briguer cette foi qu'à lui seul il croit due, Je crains qu'un tel espoir, au lieu de s'affermir....
HONORIE.
Que n'ai-je donc mieux tu que j'aimois Valamir! Mais quand on est bravée et qu'on perd ce qu'on aime, Flavie, est-on sitôt maîtresse de soi-même? 1150 D'Attila, s'il se peut, tournons l'emportement Ou contre ma rivale, ou contre son amant; Accablons leur amour sous ce que j'appréhende; Promettons à ce prix la main qu'on nous demande; Et faisons que l'ardeur de recevoir ma foi 1155 L'empêche d'être ici plus heureuse que moi. Renversons leur triomphe. Étrange frénésie! Sans aimer Ardaric, j'en conçois jalousie! Mais je me venge, et suis, en ce juste projet, Jalouse du bonheur, et non pas de l'objet. 1160
FLAVIE.
Attila vient, Madame.
HONORIE.
Eh bien! faisons connoître Que le sang des Césars ne souffre point de maître, Et peut bien refuser de pleine autorité Ce qu'une autre refuse avec témérité.
SCÈNE III.
ATTILA, HONORIE, FLAVIE.
ATTILA.
Tout s'apprête, Madame, et ce grand hyménée 1165 Peut dans une heure ou deux terminer la journée, Mais sans vous y contraindre; et je ne viens que voir Si vous avez mieux vu quel est votre devoir.
HONORIE.
Mon devoir est, Seigneur, de soutenir ma gloire, Sur qui va s'imprimer une tache trop noire, 1170 Si votre illustre amour pour son premier effet Ne venge hautement l'outrage qu'on lui fait. Puis-je voir sans rougir qu'à la belle Ildione Vous demandiez congé de m'offrir votre trône, Que...?
ATTILA.
Toujours Ildione, et jamais Attila! 1175
HONORIE.
Si vous me préférez, Seigneur, punissez-la: Prenez mes intérêts, et pressez votre flamme De remettre en honneur le nom de votre femme. Ildione le traite avec trop de mépris; Souffrez-en de pareils, ou rendez-lui son prix. 1180 A quel droit voulez-vous qu'un tel manque d'estime, S'il est gloire pour elle, en moi devienne un crime; Qu'après que nos refus ont tous deux éclaté, Le mien soit punissable où le sien est flatté; Qu'elle brave à vos yeux ce qu'il faut que je craigne, Et qu'elle me condamne à ce qu'elle dédaigne?
ATTILA.
Pour vous justifier mes ordres et mes vœux, Je croyois qu'il suffît d'un simple: «Je le veux;» Mais voyez, puisqu'il faut mettre tout en balance, D'Ildione et de vous qui m'oblige ou m'offense. 1190 Quand son refus me sert, le vôtre me trahit; Il veut me commander, quand le sien m'obéit: L'un est plein de respect, l'autre est gonflé d'audace; Le vôtre me fait honte, et le sien me fait grâce. Faut-il après cela qu'aux dépens de son sang 1195 Je mérite l'honneur de vous mettre en mon rang?
HONORIE.
Ne peut-on se venger à moins qu'on assassine[160]? Je ne veux point sa mort, ni même sa ruine: Il est des châtiments plus justes et plus doux, Qui l'empêcheroient mieux de triompher de nous. 1200 Je dis de nous, Seigneur, car l'offense est commune, Et ce que vous m'offrez des deux n'en feroit qu'une. Ildione, pour prix de son manque de foi, Dispose arrogamment et de vous et de moi! Pour prix de la hauteur dont elle m'a bravée, 1205 A son heureux amant sa main est réservée, Avec qui, satisfaite, elle goûte l'appas De m'ôter ce que j'aime, et me mettre en vos bras!
ATTILA.
Quel est-il, cet amant?
HONORIE.
Ignorez-vous encore Qu'elle adore Ardaric, et qu'Ardaric l'adore? 1210
ATTILA.
Qu'on m'amène Ardaric. Mais de qui savez-vous....
HONORIE.
C'est une vision de mes soupçons jaloux; J'en suis mal éclaircie, et votre orgueil l'avoue, Et quand elle me brave, et quand elle vous joue; Même, s'il faut vous croire, on ne vous sert pas mal Alors qu'on vous dédaigne en faveur d'un rival.
ATTILA.
D'Ardaric et de moi telle est la différence, Qu'elle en punit assez la folle préférence.
HONORIE.
Quoi? s'il peut moins que vous, ne lui volez-vous pas Ce pouvoir usurpé sur ses propres soldats? 1220 Un véritable roi qu'opprime un sort contraire, Tout opprimé qu'il est, garde son caractère; Ce nom lui reste entier sous les plus dures lois: Il est dans les fers même égal aux plus grands rois; Et la main d'Ardaric suffit à ma rivale 1225 Pour lui donner plein droit de me traiter d'égale. Si vous voulez punir l'affront qu'elle nous fait, Réduisez-la, Seigneur, à l'hymen d'un sujet. Ne cherchez point pour elle une plus dure peine Que de voir votre femme être sa souveraine; 1230 Et je pourrai moi-même alors vous demander Le droit de m'en servir et de lui commander.
ATTILA.
Madame, je saurai lui trouver un supplice. Agréez cependant pour vous même justice; Et s'il faut un sujet à qui dédaigne un roi, 1235 Choisissez dans une heure, ou d'Octar, ou de moi.
HONORIE.
D'Octar, ou....
ATTILA.
Les grands cœurs parlent avec franchise, C'est une vérité que vous m'avez apprise[161]: Songez donc sans murmure à cet illustre choix, Et remerciez-moi de suivre ainsi vos lois[162]. 1240
HONORIE.
Me proposer Octar!
ATTILA.
Qu'y trouvez-vous à dire? Seroit-il à vos yeux indigne de l'empire? S'il est né sans couronne et n'eut jamais d'États, On monte à ce grand trône encor d'un lieu plus bas. On a vu des Césars, et même des plus braves, 1245 Qui sortoient d'artisans, de bandoliers[163], d'esclaves; Le temps et leurs vertus les ont rendus fameux, Et notre cher Octar a des vertus comme eux.
HONORIE.
Va, ne me tourne point Octar en ridicule: Ma gloire pourroit bien l'accepter sans scrupule, 1250 Tyran, et tu devrois du moins te souvenir Que s'il n'en est pas digne, il peut le devenir. Au défaut d'un beau sang, il est de grands services, Il est des vœux soumis, il est des sacrifices, Il est de glorieux et surprenants effets, 1255 Des vertus de héros, et même des forfaits. L'exemple y peut beaucoup. Instruit par tes maximes, Il s'est fait de ton ordre une habitude aux crimes: Comme ta créature, il doit te ressembler. Quand je l'enhardirai, commence de trembler: 1260 Ta vie est en mes mains, dès qu'il voudra me plaire, Et rien n'est sûr pour toi, si je veux qu'il espère. Ton rival entre, adieu: délibère avec lui Si ce cher Octar m'aime, ou sera ton appui.
SCÈNE IV.
ATTILA, ARDARIC.
ATTILA.
Seigneur, sur ce grand choix je cesse d'être en peine: J'épouse dès ce soir la princesse romaine, Et n'ai plus qu'à prévoir à qui plus sûrement Je puis confier l'autre et son ressentiment. Le roi des Bourguignons, par ambassade expresse, Pour Sigismond[164], son fils, vouloit cette princesse; 1270 Mais nos ambassadeurs furent mieux écoutés. Pourroit-il nous donner toutes nos sûretés?
ARDARIC.
Son État sert de borne à ceux de Mérouée; La partie entre eux deux seroit bientôt nouée; Et vous verriez armer d'une pareille ardeur 1275 Un mari pour sa femme, un frère pour sa sœur: L'union en seroit trop facile et trop grande.
ATTILA.
Celui des Visigoths faisoit même demande. Comme de Mérouée il est plus écarté, Leur union auroit moins de facilité: 1280 Le Bourguignon d'ailleurs sépare leurs provinces, Et serviroit pour nous de barre à ces deux princes.
ARDARIC.
Oui; mais bientôt lui-même entre eux deux écrasé Leur feroit à se joindre un chemin trop aisé; Et ces deux rois, par là maîtres de la contrée, 1285 D'autant plus fortement en défendroient[165] l'entrée, Qu'ils auroient plus à perdre, et qu'un juste courroux N'auroit plus tant de chefs à liguer contre vous. La princesse Ildione est orgueilleuse et belle; Il lui faut un mari qui réponde mieux d'elle, 1290 Dont tous les intérêts aux vôtres soient soumis, Et ne le pas choisir parmi vos ennemis. D'une fière beauté la haine opiniâtre Donne à ce qu'elle hait jusqu'au bout à combattre; Et pour peu que la veuille écouter un époux.... 1295
ATTILA.
Il lui faut donc, Seigneur, ou Valamir, ou vous. La pourriez-vous aimer? parlez sans flatterie. J'apprends que Valamir est aimé d'Honorie; Il peut de mon hymen concevoir quelque ennui, Et je m'assurerois sur vous plus que sur lui. 1300
ARDARIC.
C'est m'honorer, Seigneur, de trop de confiance.
ATTILA.
Parlez donc, pourriez-vous goûter cette alliance?
ARDARIC.
Vous savez que vous plaire est mon plus cher souci.
ATTILA.
Qu'on cherche la Princesse, et qu'on l'amène ici: Je veux que de ma main vous receviez la sienne. 1305 Mais dites-moi, de grâce, attendant qu'elle vienne, Par où me voulez-vous assurer votre foi? Et que seriez-vous prêt d'entreprendre pour moi? Car enfin elle est belle, elle peut tout séduire, Et vous forcer vous-même à me vouloir détruire. 1310
ARDARIC.
Faut-il vous immoler l'orgueil de Torrismond[166]? Faut-il teindre l'Arar[167] du sang de Sigismond? Faut-il mettre à vos pieds et l'un et l'autre trône?
ATTILA.
Ne dissimulez point, vous aimez Ildione, Et proposez bien moins ces glorieux travaux 1315 Contre mes ennemis que contre vos rivaux. Ce prompt emportement et ces subites haines Sont d'un amour jaloux les preuves trop certaines: Les soins de cet amour font ceux de ma grandeur; Et si vous n'aimiez pas, vous auriez moins d'ardeur. 1320 Voyez comme un rival est soudain haïssable, Comme vers notre amour ce nom le rend coupable, Comme sa perte est juste encor qu'il n'ose rien; Et sans aller si loin, délivrez-moi du mien. Différez à punir une offense incertaine, 1325 Et servez ma colère avant que votre haine. Seroit-il sûr pour moi d'exposer ma bonté A tous les attentats d'un amant supplanté? Vous-même pourriez-vous épouser une femme, Et laisser à ses yeux le maître de son âme? 1330
ARDARIC.
S'il étoit trop à craindre, il faudroit l'en bannir.
ATTILA.
Quand il est trop à craindre, il faut le prévenir. C'est un roi dont les gens, mêlés parmi les nôtres, Feroient accompagner son exil de trop d'autres, Qu'on verroit s'opposer aux soins que nous prendrons, Et de nos ennemis grossir les escadrons.
ARDARIC.
Est-ce un crime pour lui qu'une douce espérance Que vous pourriez ailleurs porter la préférence?
ATTILA.
Oui, pour lui, pour vous-même, et pour tout autre roi, C'en est un que prétendre en même lieu que moi. 1340 S'emparer d'un esprit dont la foi m'est promise, C'est surprendre une place entre mes mains remise; Et vous ne seriez pas moins coupable que lui, Si je ne vous voyois d'un autre œil aujourd'hui. A des crimes pareils j'ai dû même justice, 1345 Et ne choisis pour vous qu'un amoureux supplice. Pour un si cher objet que je mets en vos bras, Est-ce un prix excessif qu'un si juste trépas?
ARDARIC.
Mais c'est déshonorer, Seigneur, votre hyménée Que vouloir d'un tel sang en marquer la journée. 1350
ATTILA.
Est-il plus grand honneur que de voir en mon choix Qui je veux à ma flamme immoler de deux rois, Et que du sacrifice où s'expiera leur crime, L'un d'eux soit le ministre, et l'autre la victime? Si vous n'osez par là satisfaire vos feux, 1355 Craignez que Valamir ne soit moins scrupuleux, Qu'il ne s'impute pas à tant de barbarie D'accepter à ce prix son illustre Honorie, Et n'ait aucune horreur de ses vœux les plus doux, Si leur entier succès ne lui coûte que vous; 1360 Car je puis épouser encor votre princesse, Et détourner vers lui l'effort de ma tendresse.
SCÈNE V.
ATTILA, ARDARIC, ILDIONE.
ATTILA, à Ildione.
Vos refus obligeants ont daigné m'ordonner De consulter vos vœux avant que vous donner[168]; Je m'en fais une loi. Dites-moi donc, Madame, 1365 Votre cœur d'Ardaric agréeroit-il la flamme?
ILDIONE.
C'est à moi d'obéir, si vous le souhaitez; Mais, Seigneur....
ATTILA.
Il y fait quelques difficultés; Mais je sais que sur lui vous êtes absolue. Achevez d'y porter son âme irrésolue, 1370 Afin que dans une heure, au milieu de ma cour, Votre hymen et le mien couronnent ce grand jour.
SCÈNE VI.
ARDARIC, ILDIONE.
ILDIONE.
D'où viennent ces soupirs? d'où naît cette tristesse? Est-ce que la surprise étonne l'allégresse, Qu'elle en suspend l'effet pour le mieux signaler, 1375 Et qu'aux yeux du tyran il faut dissimuler? Il est parti, Seigneur; souffrez que votre joie, Souffrez que son excès tout entier se déploie, Qu'il fasse voir aux miens celui de votre amour.
ARDARIC.
Vous allez soupirer, Madame, à votre tour, 1380 A moins que votre cœur malgré vous se prépare A n'avoir rien d'humain non plus que ce barbare. Il me choisit pour vous; c'est un honneur bien grand, Mais qui doit faire horreur par le prix qu'il le vend. A recevoir ma main pourrez-vous être prête, 1385 S'il faut qu'à Valamir il en coûte la tête?
ILDIONE.
Quoi? Seigneur!
ARDARIC.
Attendez à vous en étonner Que vous sachiez la main qui doit l'assassiner. C'est à cet attentat la mienne qu'il destine, Madame.
ILDIONE.
C'est par vous, Seigneur, qu'il l'assassine!
ARDARIC.
Il me fait son bourreau pour perdre un autre roi A qui fait sa fureur la même offre qu'à moi. Aux dépens de sa tête il veut qu'on vous obtienne; Ou lui donne Honorie aux dépens de la mienne: Sa cruelle faveur m'en a laissé le choix. 1395
ILDIONE.
Quel crime voit sa rage à punir en deux rois?
ARDARIC.
Le crime de tous deux, c'est d'aimer deux princesses, C'est d'avoir mieux que lui mérité leurs tendresses. De vos bontés pour nous il nous fait un malheur, Et d'un sujet de joie un excès de douleur. 1400
ILDIONE.
Est-il orgueil plus lâche, ou lâcheté plus noire? Il veut que je vous coûte ou la vie ou la gloire, Et serve de prétexte au choix infortuné D'assassiner vous-même ou d'être assassiné! Il vous offre ma main comme un bonheur insigne, 1405 Mais à condition de vous en rendre indigne; Et si vous refusez par là de m'acquérir, Vous ne sauriez vous-même éviter de périr!
ARDARIC.
Il est beau de périr pour éviter un crime: Quand on meurt pour sa gloire, on revit dans l'estime; Et triompher ainsi du plus rigoureux sort, C'est s'immortaliser par une illustre mort.
ILDIONE.
Cette immortalité qui triomphe en idée Veut être, pour charmer, de plus loin regardée; Et quand à notre amour ce triomphe est fatal, 1415 La gloire qui le suit nous en console mal.
ARDARIC.
Vous vengerez ma mort; et mon âme ravie....
ILDIONE.
Ah! venger une mort n'est pas rendre une vie: Le tyran immolé me laisse mes malheurs; Et son sang répandu ne tarit pas mes pleurs. 1420
ARDARIC.
Pour sauver une vie, après tout périssable, En rendrois-je le reste infâme et détestable? Et ne vaut-il pas mieux assouvir sa fureur, Et mériter vos pleurs, que de vous faire horreur?
ILDIONE.
Vous m'en feriez sans doute, après cette infamie, 1425 Assez pour vous traiter en mortelle ennemie; Mais souvent la fortune a d'heureux changements Qui président sans nous aux grands événements. Le ciel n'est pas toujours aux méchants si propice: Après tant d'indulgence, il a de la justice. 1430 Parlez à Valamir, et voyez avec lui S'il n'est aucun remède à ce mortel ennui.
ARDARIC.
Madame....
ILDIONE.
Allez, Seigneur: nos maux et le temps pressent, Et les mêmes périls tous deux vous intéressent.
ARDARIC.
J'y vais; mais en l'état qu'est son sort et le mien, 1435 Nous nous plaindrons ensemble et ne résoudrons rien.
SCÈNE VII.
ILDIONE[169].
Trêve, mes tristes yeux, trêve aujourd'hui de larmes! Armez contre un tyran vos plus dangereux charmes: Voyez si de nouveau vous le pourrez dompter, Et renverser sur lui ce qu'il ose attenter. 1440 Reprenez en son cœur votre place usurpée, Ramenez à l'autel ma victime échappée, Rappelez ce courroux que son choix incertain En faveur de ma flamme allumoit dans mon sein. Que tout semble facile en cette incertitude! 1445 Mais qu'à l'exécuter tout est pénible et rude! Et qu'aisément le sexe oppose à sa fierté Sa douceur naturelle et sa timidité! Quoi? ne donner ma foi que pour être perfide! N'accepter un époux que pour un parricide! 1450 Ciel, qui me vois frémir à ce nom seul d'époux, Ou rends-moi plus barbare, ou mon tyran plus doux[170]!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[157] C'est la hâblerie du Matamore prise au sérieux. Voyez l'Illusion comique, vers 233 (tome II, p. 447).
[158] Bellorum quidem amator, sed ipse manu temperans. (Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XXXV.) Voyez ci-dessus, p. 103 et la note 83.
[159] L'édition de 1692 porte quelle insulte, au féminin. Plus haut, au vers 424, p. 125, elle avait laissé ce mot au masculin. Voltaire a mis le féminin aux deux endroits.
[160] Tel est le texte de toutes les éditions anciennes, et même encore de celle de Voltaire (1764). Il est conforme à l'usage ordinaire de Corneille. Dans des éditions modernes on a ajouté ne: «à moins qu'on n'assassine.» Voyez le Lexique.
[161] Voyez ci-dessus, acte III, scène IV, vers 1069 et 1070.
[162] Var. Et me remerciez de suivre ainsi vos lois. (1668, édition originale.)
[163] Bandolier, bandoulier, de l'espagnol bandolero, «voleur de campagne, qui vole en troupe et avec armes à feu.» (Dictionnaire de Furetière.) Voyez le Lexique.--L'empereur Philippe, dit l'Arabe, était fils d'un chef de brigands; Dioclétien était, selon les uns, l'affranchi d'un sénateur, selon d'autres le fils d'un greffier; Galère avait été berger, etc.
[164] Il est parlé de Sigismond roi des Bourguignons au chapitre LVIII de Jornandès.
[165] Il y a le futur, défendront, dans l'édition de 1682.
[166] Torrismond, ou plutôt Thorismond, un des vainqueurs d'Attila dans la bataille des Champs catalauniques, était fils et successeur de Théodoric, roi des Visigoths, qui périt dans cette bataille.
[167] Voyez ci-dessus, p. 117, note 116.
[168] Voyez acte III, scène II, vers 920.
[169] Dans l'édition de Voltaire (1764): ILDIONE, seule.
[170] Voyez ci-dessus, p. 104, et p. 137, vers 693-704.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARDARIC, VALAMIR.
(Ils n'ont point d'épée l'un ni l'autre[171].)
ARDARIC.
Seigneur, vos devins seuls ont causé notre perte: Par eux à tous nos maux la porte s'est ouverte; Et l'infidèle appas de leur prédiction 1455 A jeté trop d'amorce à notre ambition[172]. C'est de là qu'est venu cet amour politique Que prend pour attentat un orgueil tyrannique. Sans le flatteur espoir d'un avenir si doux, Honorie auroit eu moins de charmes pour vous. 1460 C'est par là que vos yeux la trouvent adorable, Et que vous faites naître un amour véritable, Qui l'attachant à vous excite des fureurs Que vous voyez passer aux dernières horreurs. A moins que je vous perde, il faut que je périsse; 1465 On vous fait même grâce, ou pareille injustice: Ainsi vos seuls devins nous forcent de périr, Et ce sont tous les droits qu'ils vous font acquérir.
VALAMIR.
Je viens de les quitter; et loin de s'en dédire, Ils assurent ma race encor du même empire. 1470 Ils savent qu'Attila s'aigrit au dernier point, Et ses emportements ne les émeuvent point; Quelque loi qu'il nous fasse, ils sont inébranlables: Le ciel en a donné des arrêts immuables; Rien n'en rompra l'effet; et Rome aura pour roi 1475 Ce grand Théodoric qui doit sortir de moi[173].
ARDARIC.
Ils veulent donc, Seigneur, qu'aux dépens de ma tête Vos mains à ce héros préparent sa conquête?
VALAMIR.
Seigneur, c'est m'offenser encor plus qu'Attila.
ARDARIC.
Par où lui pouvez-vous échapper que par là? 1480 Pouvez-vous que par là posséder Honorie? Et d'où naîtra ce fils, si vous perdez la vie?
VALAMIR.
Je me vois comme vous aux portes du trépas; Mais j'espère, après tout, ce que je n'entends pas.
SCÈNE II.
ARDARIC, VALAMIR, HONORIE.
HONORIE.
Savez-vous d'Attila jusqu'où va la furie, 1485 Princes, et quelle en est l'affreuse barbarie? Cette offre qu'il vous fait d'en rendre l'un heureux N'est qu'un piége qu'il tend pour vous perdre tous deux. Il veut, sous cet espoir qu'il donne à l'un et l'autre, Votre sang de sa main, ou le sien de la vôtre; 1490 Mais qui le serviroit seroit bientôt livré Aux troupes de celui qu'il auroit massacré; Et par le désaveu de cette obéissance Ce tigre assouviroit sa rage et leur vengeance. Octar aime Flavie, et l'en vient d'avertir. 1495
VALAMIR.
Euric[174], son lieutenant, ne fait que de sortir: Le tyran soupçonneux, qui craint ce qu'il mérite, A pour nous désarmer choisi ce satellite; Et comme avec justice il nous croit irrités, Pour nous parler encore il prend ses sûretés. 1500 Pour peu qu'il eût tardé, nous allions dans sa tente Surprendre et prévenir sa plus barbare attente, Tandis qu'il nous laissoit encor la liberté D'y porter l'un et l'autre une épée au côté. Il promet à tous deux de nous la faire rendre, 1505 Dès qu'il saura de nous ce qu'il en doit attendre, Quel est notre dessein, ou pour en mieux parler, Dès que nous résoudrons de nous entr'immoler. Cependant il réduit à l'entière impuissance Ce noble désespoir qui punit par avance[175], 1510 Et qui se faisant droit avant que de mourir, Croit que se perdre ainsi, c'est un peu moins périr; Car nous aurions péri par les mains de sa garde; Mais la mort est plus belle alors qu'on la hasarde.
HONORIE.
Il vient, Seigneur.
SCÈNE III.
ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, OCTAR.
ATTILA.
Eh bien! mes illustres amis, 1515 Contre mes grands rivaux quel espoir m'est permis? Pas un n'a-t-il pour soi la digne complaisance D'acquérir sa princesse en perdant qui m'offense? Quoi? l'amour, l'amitié, tout va d'un froid égal! Pas un ne m'aime assez pour haïr mon rival! 1520 Pas un de son objet n'a l'âme assez ravie Pour vouloir être heureux aux dépens d'une vie! Quels amis! quels amants! et quelle dureté! Daignez, daignez du moins la mettre en sûreté: Si ces deux intérêts n'ont rien qui la fléchisse, 1525 Que l'horreur de mourir, à leur défaut, agisse; Et si vous n'écoutez l'amitié ni l'amour, Faites un noble effort pour conserver le jour.
VALAMIR.
A l'inhumanité joindre la raillerie, C'est à son dernier point porter la barbarie. 1530 Après l'assassinat d'un frère et de six rois, Notre tour est venu de subir mêmes lois; Et nous méritons bien les plus cruels supplices De nous être exposés aux mêmes sacrifices, D'en avoir pu souffrir chaque jour de nouveaux. 1535 Punissez, vengez-vous, mais cherchez des bourreaux; Et si vous êtes roi, songez que nous le sommes.
ATTILA.
Vous? devant Attila vous n'êtes que deux hommes; Et dès qu'il m'aura plu d'abattre votre orgueil, Vos têtes pour tomber n'attendront qu'un coup d'œil. Je fais grâce à tous deux de n'en demander qu'une: Faites-en décider l'épée et la fortune; Et qui succombera du moins tiendra de moi L'honneur de ne périr que par la main d'un roi. Nobles gladiateurs, dont ma colère apprête 1545 Le spectacle pompeux à cette grande fête, Montrez, montrez un cœur enfin digne du rang.
ARDARIC.
Votre main est plus faite à verser de tel sang; C'est lui faire un affront que d'emprunter les nôtres.
ATTILA.
Pour me faire justice il s'en trouvera d'autres; 1550 Mais si vous renoncez aux objets de vos vœux, Le refus d'une tête en pourra coûter deux. Je révoque ma grâce, et veux bien que vos crimes De deux rois mes rivaux me fassent deux victimes; Et ces rares objets si peu dignes de moi 1555 Seront le digne prix de cet illustre emploi.
(A Ardaric.)
De celui de vos feux je ferai la conquête De quiconque à mes pieds abattra votre tête.
(A Honorie.)
Et comme vous paierez celle de Valamir, Nous aurons à ce prix des bourreaux à choisir; 1560 Et pour nouveau supplice à de si belles flammes, Ce choix ne tombera que sur les plus infâmes.
HONORIE.
Tu pourrois être lâche et cruel jusque-là!
ATTILA.
Encor plus, s'il le faut, mais toujours Attila, Toujours l'heureux objet de la haine publique, 1565 Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique, Toujours....
HONORIE.
Achève, et dis que tu veux en tout lieu Être l'effroi du monde, et le fléau de Dieu[176]. Étale insolemment l'épouvantable image De ces fleuves de sang où se baignoit ta rage. 1570 Fais voir....
ATTILA.
Que vous perdez de mots injurieux A me faire un reproche et doux et glorieux! Ce dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère; Mais quand à sa fureur il livre l'univers, 1575 Elle a pour chaque temps des déluges divers. Jadis, de toutes parts faisant regorger l'onde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde; Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour le dernier moment de nos derniers neveux; 1580 Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre pour lui la terre.
HONORIE.
Lorsque par les tyrans il punit les mortels, Il réserve sa foudre à ces grands criminels, Qu'il donne pour supplice à toute la nature, 1585 Jusqu'à ce que leur rage ait comblé la mesure. Peut-être qu'il prépare en ce même moment A de si noirs forfaits l'éclat du châtiment, Qu'alors que ta fureur à nous perdre s'apprête, Il tient le bras levé pour te briser la tête, 1590 Et veut qu'un grand exemple oblige de trembler Quiconque désormais t'osera ressembler.
ATTILA.
Eh bien! en attendant ce changement sinistre, J'oserai jusqu'au bout lui servir de ministre, Et faire exécuter toutes ses volontés 1595 Sur vous et sur des rois contre moi révoltés. Par des crimes nouveaux je punirai les vôtres, Et mon tour à périr ne viendra qu'après d'autres.
HONORIE.
Ton sang, qui chaque jour, à longs flots distillés[177], S'échappe vers ton frère et six rois immolés, 1600 Te diroit-il trop bas que leurs ombres t'appellent? Faut-il que ces avis par moi se renouvellent? Vois, vois couler ce sang qui te vient avertir, Tyran, que pour les joindre il faut bientôt partir.
ATTILA.
Ce n'est rien; et pour moi s'il n'est point d'autre foudre, J'aurai pour ce départ du temps à m'y résoudre. D'autres vous envoiroient[178] leur frayer le chemin; Mais j'en laisserai faire à votre grand destin, Et trouverai pour vous quelques autres vengeances, Quand l'humeur me prendra de punir tant d'offenses.
SCÈNE IV.
ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
ATTILA, à Ildione.
Où venez-vous, Madame, et qui vous enhardit A vouloir voir ma mort qu'ici l'on me prédit? Venez-vous de deux rois soutenir la querelle, Vous révolter comme eux, me foudroyer comme elle, Ou mendier l'appui de mon juste courroux 1615 Contre votre Ardaric qui ne veut plus de vous?
ILDIONE.
Il n'en mériteroit ni l'amour ni l'estime, S'il osoit espérer m'acquérir par un crime. D'un si juste refus j'ai de quoi me louer, Et ne viens pas ici pour l'en désavouer. 1620 Non, Seigneur: c'est du mien que j'y viens me dédire, Rendre à mes yeux sur vous leur souverain empire, Rattacher, réunir votre vouloir au mien, Et reprendre un pouvoir dont vous n'usez pas bien. Seigneur, est-ce là donc cette reconnoissance 1625 Si hautement promise à mon obéissance? J'ai quitté tous les miens sous l'espoir d'être à vous; Par votre ordre mon cœur quitte un espoir si doux, Je me réduis au choix qu'il vous a plu me faire, Et votre ordre le met hors d'état de me plaire! 1630 Mon respect qui me livre aux vœux d'un autre roi N'y voit pour lui qu'opprobre, et que honte pour moi! Rendez, rendez-le-moi, cet empire suprême Qui ne vous laissoit plus disposer de vous-même: Rendez toute votre âme à son premier souhait, 1635 Recevez qui vous aime, et fuyez qui vous hait. Honorie a ses droits; mais celui de vous plaire N'est pas, vous le savez, un droit imaginaire; Et pour vous appuyer, Mérouée a des bras Qui font taire les droits quand il faut des combats. 1640
ATTILA.
Non, je ne puis plus voir cette ingrate Honorie Qu'avec la même horreur qu'on voit une furie; Et tout ce que le ciel a formé de plus doux, Tout ce qu'il peut de mieux, je crois le voir en vous; Mais dans votre cœur même un autre amour murmure, Lorsque....
ILDIONE.
Vous pourriez croire une telle imposture! Qu'ai-je dit? qu'ai-je fait que de vous obéir? Et par où jusque-là m'aurois-je pu trahir?
ATTILA.
Ardaric est pour vous un époux adorable.
ILDIONE.
Votre main lui donnoit ce qu'il avoit d'aimable; 1650 Et je ne l'ai tantôt accepté pour époux Que par cet ordre exprès que j'ai reçu de vous. Vous aviez déjà vu qu'en dépit de ma flamme, Pour vous faire empereur....
ATTILA.
Vous me trompez, Madame; Mais l'amour par vos yeux me sait si bien dompter, 1655 Que je ferme les miens pour n'y plus résister. N'abusez pas pourtant d'un si puissant empire: Songez qu'il est encor d'autres biens où j'aspire, Que la vengeance est douce aussi bien que l'amour; Et laissez-moi pouvoir quelque chose à mon tour. 1660
ILDIONE.
Seigneur, ensanglanter cette illustre journée! Grâce, grâce du moins jusqu'après l'hyménée. A son heureux flambeau souffrez un pur éclat, Et laissez pour demain les maximes d'État.
ATTILA.
Vous le voulez, Madame, il faut vous satisfaire; 1665 Mais ce n'est que grossir d'autant plus ma colère; Et ce que par votre ordre elle perd de moments Enfle l'avidité de mes ressentiments.
HONORIE.
Voyez, voyez plutôt, par votre exemple même, Seigneur, jusqu'où s'aveugle un grand cœur quand il aime: Voyez jusqu'où l'amour, qui vous ferme les yeux, Force et dompte les rois qui résistent le mieux, Quel empire il se fait sur l'âme la plus fière; Et si vous avez vu la mienne trop altière, Voyez ce même amour immoler pleinement 1675 Son orgueil le plus juste au salut d'un amant, Et toute sa fierté dans mes larmes éteinte Descendre à la prière et céder à la crainte. Avoir su jusque-là réduire mon courroux, Vous doit être, Seigneur, un triomphe assez doux. 1680 Que tant d'orgueil dompté suffise pour victime. Voudriez-vous traiter votre exemple de crime, Et quand vous adorez qui ne vous aime pas, D'un réciproque amour condamner les appas?
ATTILA.
Non, Princesse, il vaut mieux nous imiter l'un l'autre: Vous suivez mon exemple, et je suivrai le vôtre[179]. Vous condamniez Madame à l'hymen d'un sujet; Remplissez au lieu d'elle un si juste projet. Je vous l'ai déjà dit; et mon respect fidèle A cette digne loi que vous faisiez pour elle, 1690 N'ose prendre autre règle à punir vos mépris. Si Valamir vous plaît, sa vie est à ce prix: Disposez à ce prix d'une main qui m'est due. Octar, ne perdez pas la Princesse de vue. Vous, qui me commandez de vous donner ma foi, Madame, allons au temple; et vous, rois, suivez-moi.
SCÈNE V.
HONORIE, OCTAR.
HONORIE.
Tu le vois, pour toucher cet orgueilleux courage, J'ai pleuré, j'ai prié, j'ai tout mis en usage, Octar; et pour tout fruit de tant d'abaissement, Le barbare me traite encor plus fièrement. 1700 S'il reste quelque espoir, c'est toi seul qu'il regarde. Prendras-tu bien ton temps? Tu commandes sa garde; La nuit et le sommeil vont tout mettre en ton choix; Et Flavie est le prix du salut de deux rois.
OCTAR.
Ah! Madame, Attila, depuis votre menace, 1705 Met hors de mon pouvoir l'effet de cette audace. Ce défiant esprit n'agit plus maintenant, Dans toutes ses fureurs, que par mon lieutenant: C'est par lui qu'aux deux rois il fait ôter les armes, Et deux mots en son âme ont jeté tant d'alarmes, 1710 Qu'exprès à votre suite il m'attache aujourd'hui, Pour m'ôter tout moyen de m'approcher de lui. Pour peu que je vous quitte il y va de ma vie, Et s'il peut découvrir que j'adore Flavie....
HONORIE.
Il le saura de moi, si tu ne veux agir, 1715 Infâme, qui t'en peux excuser sans rougir: Si tu veux vivre encor, va, cherche du courage. Tu vois ce qu'à toute heure il immole à sa rage; Et ta vertu, qui craint de trop paroître au jour[180], Attend, les bras croisés, qu'il t'immole à son tour, 1720 Fais périr, ou péris; préviens, lâche, ou succombe: Venge toute la terre, ou grossis l'hécatombe. Si ta gloire[181] sur toi, si l'amour ne peut rien, Meurs en traître, et du moins sers de victime au mien. Mais qui me rend, Seigneur, le bien de votre vue[182]?
SCÈNE VI.
VALAMIR, HONORIE, OCTAR.
VALAMIR.
L'impatient transport d'une joie imprévue: Notre tyran n'est plus.
HONORIE.
Il est mort?
VALAMIR.
Écoutez Comme enfin l'ont puni ses propres cruautés, Et comme heureusement le ciel vient de souscrire A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire[183]. 1730 A peine sortions-nous, pleins de trouble et d'horreur, Qu'Attila recommence à saigner de fureur, Mais avec abondance; et le sang qui bouillonne Forme un si gros torrent, que lui-même il s'étonne. Tout surpris qu'il en est: «S'il ne veut s'arrêter, 1735 Dit-il, on me paiera ce qu'il m'en va coûter.» Il demeure à ces mots sans parole, sans force; Tous ses sens d'avec lui font un soudain divorce: Sa gorge enfle, et du sang dont le cours s'épaissit Le passage se ferme, ou du moins s'étrécit[184]. 1740 De ce sang renfermé la vapeur en furie Semble avoir étouffé sa colère et sa vie; Et déjà de son front la funeste pâleur N'opposoit à la mort qu'un reste de chaleur, Lorsqu'une illusion lui présente son frère, 1745 Et lui rend tout d'un coup la vie et la colère: Il croit le voir suivi des ombres de six rois, Qu'il se veut immoler une seconde fois; Mais ce retour si prompt de sa plus noire audace N'est qu'un dernier effort de la nature lasse, 1750 Qui prête à succomber sous la mort qui l'atteint, Jette un plus vif éclat, et tout d'un coup s'éteint. C'est en vain qu'il fulmine à cette affreuse vue: Sa rage qui renaît en même temps le tue. L'impétueuse ardeur de ces transports nouveaux 1755 A son sang prisonnier ouvre tous les canaux; Son élancement perce ou rompt toutes les veines, Et ces canaux ouverts sont autant de fontaines Par où l'âme et le sang se pressent de sortir, Pour terminer sa rage et nous en garantir. 1760 Sa vie à longs ruisseaux se répand sur le sable; Chaque instant l'affoiblit, et chaque effort l'accable; Chaque pas rend justice au sang qu'il a versé, Et fait grâce à celui qu'il avoit menacé. Ce n'est plus qu'en sanglots qu'il dit ce qu'il croit dire; Il frissonne, il chancelle, il trébuche, il expire; Et sa fureur dernière, épuisant tant d'horreurs, Venge enfin l'univers de toutes ses fureurs.
SCÈNE VII.
ARDARIC, VALAMIR, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
ARDARIC.
Ce n'est pas tout, Seigneur; la haine générale, N'ayant plus à le craindre, avidement s'étale; 1770 Tous brûlent de servir sous des ordres plus doux, Tous veulent à l'envi les recevoir de nous. Ce bonheur étonnant que le ciel nous renvoie De tant de nations fait la commune joie; La fin de nos périls en remplit tous les vœux, 1775 Et pour être tous quatre au dernier point heureux, Nous n'avons plus qu'à voir notre flamme avouée Du souverain de Rome et du grand Mérouée: La princesse des Francs m'impose cette loi.
HONORIE.
Pour moi, je n'en ai plus à prendre que de moi. 1780
ARDARIC.
Ne perdons point de temps en ce retour d'affaires: Allons donner tous deux les ordres nécessaires, Remplir ce trône vide, et voir sous quelles lois Tant de peuples voudront nous recevoir pour rois[185].
VALAMIR.
Me le permettez-vous, Madame? et puis-je croire. 1785 Que vous tiendrez enfin ma flamme à quelque gloire?
HONORIE.
Allez; et cependant assurez-vous, Seigneur, Que nos destins changés n'ont point changé mon cœur.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[171] Dans Voltaire: «ni l'un ni l'autre.»
[172] Var. A jeté trop d'amorce à votre ambition. (1668)
[173] Voyez ci-dessus, p. 120, note 123.
[174] C'est encore un nom emprunté à Jornandès. Dans son Histoire des Goths (chapitre XLV), c'est celui du frère de Théodoric, roi des Visigoths, tué aux Champs catalauniques.
[175] L'édition de Voltaire (1764) a ici une leçon qui altère le sens: «qu'il punit par avance.»
[176] Voyez plus haut, p. 103, note 44.
[177] Sanguis, qui ci solite de naribus effluebat.... (Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XLIX.) Voyez ci-dessus, p. 105, note 93.
[178] Ici Voltaire (1764), bien qu'il ait laissé ailleurs (au vers 833 par exemple) envoyerez, donne enverroient.
[179] Après ce vers, l'édition de 1692 donne seule le jeu de scène suivant: Il montre Ildione à Honorie; et après le vers 1694, cette même édition ajoute: à Ildione.
[180] L'édition originale porte un jour, pour au jour.
[181] Voltaire a changé «ta gloire» en «la gloire.»
[182] Dans l'édition de Voltaire (1764), ce vers, précédé des mots: HONORIE à Valamir, commence la scène VI.
[183] Voyez ci-dessus, p. 174, vers 1599-1604.
[184] Ce sont les mots déjà cités de Jornandès (de Getarum rebus gestis, chapitre XLIX): Redundansque sanguis.... dum consuetis meatibus impeditur.... eum exstinxit.
[185] Jornandès (de Getarum rebus gestis, chapitre L) rapporte que ce fut Ardaric qui le premier, après la mort d'Attila, se souleva contre son fils, et qui par sa défection délivra non-seulement sa propre nation, mais encore toutes les autres, qui étaient également opprimées.
TITE ET BÉRÉNICE
COMÉDIE HÉROÏQUE
1670
NOTICE.
«Henriette d'Angleterre[186], belle-sœur de Louis XIV, voulut, dit Voltaire dans la préface de son commentaire sur la Bérénice de Racine, que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-sœur, mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène, autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau, confident de ses amours avec le Roi, d'engager secrètement Corneille et Racine à travailler l'un et l'autre sur ce sujet, qui paraissait si peu fait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans l'année 1670, sans qu'aucun des deux sût qu'il avait un rival[187].»
Déjà, dans son Siècle de Louis XIV[188], Voltaire avait expliqué le caractère de cette liaison du Roi et de Madame, et marqué d'une manière plus précise quelle avait été l'intention de cette princesse, en imposant à nos deux plus grands poëtes tragiques une tâche si difficile et si dangereuse: «Il y eut d'abord entre Madame et le Roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète, qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le Roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du Roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le Roi le chargeait d'écrire pour lui; et la princesse l'engageait à répondre au Roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune. Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le Roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice, elle avait en vue, non-seulement la rupture du Roi avec la connétable Colonne[189], mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.»
La malheureuse princesse ne devait pas assister à la lutte littéraire qu'elle s'était promis de juger. C'est le 30 juin 1670 qu'elle fut frappée d'une mort inattendue, qui est demeurée un douloureux problème pour la science et pour l'histoire. Le 21 août Bossuet faisait retentir les voûtes de Saint-Denis de l'éloquente oraison funèbre qui a gravé à jamais dans toutes les mémoires le vivant souvenir de Madame, et trois mois seulement plus tard les deux pièces qu'elle avait tout à la fois inspirées et commandées paraissaient sur le théâtre.
Dans de telles circonstances, elles excitèrent une curiosité bien facile à comprendre; mais les armes étaient loin d'être égales entre les deux champions. Aux avantages réels et incontestables que Racine, par la nature de son talent, avait sur Corneille en un pareil sujet[190], le hasard ou l'habileté du jeune poëte et de ses amis en avaient ajouté d'autres. Racine, dont la pièce fut représentée à l'hôtel de Bourgogne, fut assez heureux pour voir le rôle de Titus rempli par Floridor, et celui de Bérénice par la Champmeslé; de plus sa tragédie jouée le 21 novembre, huit jours avant celle de Corneille, eut ainsi tout le temps de gagner à l'avance la faveur du public.
Corneille, il est vrai, paraissait être plus avant que son concurrent dans les bonnes grâces de Robinet, qui dans ses Lettres en vers évite de se prononcer sur la pièce de Racine, et se contente de louer la pompe du spectacle et le talent des acteurs. C'est d'une tout autre façon qu'il parle de l'ouvrage de Corneille. Il commence par l'annoncer avec fracas; passant en revue dans son numéro du 22 novembre les nouvelles du jour, il s'exprime de la sorte:
La première en forme d'avis, Dont maints et maints seront ravis, Est que ce poëme de Corneille, Sa Bérénice nompareille, Se donnera pour le certain, Le jour de vendredi prochain, Sur le théâtre de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ajoute encor brièvement Qu'on doit alternativement Jouer la grande Bérénice, Qu'on loue avec tant de justice, Et le Gentilhomme bourgeois.
Toutefois le vendredi 28 novembre Robinet n'assista pas, comme on aurait pu le croire, à la première représentation de Tite et Bérénice. Il s'en explique ainsi dans son numéro du lendemain 29:
.. Je ne puis sortir la porte Pour une raison assez forte. Sans cela, par un beau souci, J'eusse été dès hier aussi Voir le chef-d'œuvre de Corneille, Lequel parut une merveille A la foule qui se trouva A ce divin poëme-là, Que Bérénice l'on appelle, D'un bout à l'autre toute belle, Et qu'enfin la troupe du Roi Joue à miracle, en bonne foi, Se signalant dans l'héroïque, Aussi bien que dans le comique.
Ce n'est que plus tard, dans le numéro du 20 décembre, qu'on trouve un compte rendu détaillé de la pièce:
La Bérénice de Corneille, Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille, Dire un vrai chef-d'œuvre de l'art, Sans aucun mais, ni si, ni car, Est fort suivie et fort louée, Et même à merveille jouée Par la digne troupe du Roi, Sur son théâtre en noble arroi. Mademoiselle de Molière Des mieux soutient le caractère De cette reine dont le cœur Témoigne un amour plein d'honneur. Cette autre admirable chrétienne[191], Cette rare comédienne, Mademoiselle de Beauval, Savante dans l'art théâtral, Fait bien la fière Domitie; Et Mademoiselle de Brie, Qui tout joue agréablement Comme judicieusement, Y pare grandement la scène[192], Parlant avec cette Romaine, Qui l'entretient confidemment Dessus l'incommode tourment Que lui cause, au fond de son âme, Son ambition et sa flamme. La Thorillière fait Titus, Empereur orné de vertus, Et remplit, dessus ma parole, Dignement cet auguste rôle. De même le jeune Baron, Héritier, ainsi que du nom, De tous les charmes de sa mère Et des beaux talents qu'eut son père, Y représente, en son air doux, Domitian, au gré de tous, Dans l'amour tendre autant qu'extrème Dont ladite Romaine il aime. Enfin leurs confidents aussi, Dont à côté les noms voici, (Les Srs Hubert, du Croisi et la Grange.) Y font très-bien leur personnage, Et dans un brillant équipage.
Environ un mois après, la pièce était représentée à Vincennes devant la cour. C'est la Gazette qui nous l'apprend en ces termes: «Le 21, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, Mme de Guise et la duchesse d'Enghien, allèrent au château de Vincennes, continuer les divertissements du carnaval: y ayant eu le soir la représentation de la Bérénice du sieur Corneille, par la troupe du Roi dans l'antichambre de la Reine, puis le bal, où les seigneurs et les dames parurent en un ajustement des plus superbes et des plus brillants: ce qui fut précédé d'une très-magnifique collation et suivi d'un souper non moins splendide.»
Corneille ne partageait pas l'enthousiasme de Robinet, et n'était nullement satisfait de la façon dont sa pièce avait été jouée; il en conserva même un si pénible souvenir, que six ans plus tard il écrivait à Louis XIV, en le remerciant d'avoir fait reparaître certains de ses ouvrages et en le priant d'étendre à d'autres la même faveur, que s'il daignait leur accorder quelque attention:
.... Bérénice enfin trouveroit des acteurs.
Avouons, du reste, que les comédiens qui jouaient dans cette pièce devaient être assez embarrassés pour exprimer certains sentiments factices, et même pour comprendre quelques passages obscurs. Cizeron Rival raconte à ce sujet une anecdote[193] dont nous n'oserions pas garantir l'exactitude, mais qui est tout à la fois trop piquante et trop connue pour qu'il soit permis de la passer sous silence. «M. Despréaux distinguoit ordinairement deux sortes de galimatias: le galimatias simple, et le galimatias double. Il appeloit galimatias simple, celui où l'auteur entendoit ce qu'il vouloit dire, mais où les autres n'entendoient rien; et le galimatias double, celui où l'auteur ni les lecteurs ne pouvoient rien comprendre.... Il citoit pour exemple ces quatre vers de la tragédie de Tite et Bérénice du grand Corneille (acte I, scène II):
Faut-il mourir, Madame? et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?
Baron, ce célèbre acteur, devoit faire le rôle de Domitian dans cette même tragédie, et comme il étudioit son rôle, l'obscurité des vers rapportés ci-dessus lui donna quelque peine, et il en alla demander l'explication à Molière, chez qui il demeuroit. Molière, après les avoir lus, lui dit qu'il ne les entendoit pas non plus: «Mais, attendez, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique.» Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, comme il faisoit ordinairement, parce qu'il l'aimoit, et ensuite il le pria de lui expliquer ces quatre vers, disant à Corneille qu'il ne les entendoit pas. Corneille, après les avoir examinés quelque temps, dit: «Je ne les entends pas trop bien non plus; mais récitez-les toujours: tel qui ne les entendra pas les admirera.»
Ce reproche d'obscurité est le principal que les critiques aient adressé à Corneille dans les écrits composés à l'occasion des deux tragédies. La première brochure publiée à ce sujet, intitulée: la Critique de Bérénice, par l'abbé de Villars, se rapporte entièrement à la Bérénice de Racine; elle a suivi la première représentation de très-près, et nous serions même embarrassé par la date du 17 novembre qu'elle porte, puisque la pièce n'est que du 21, si un adversaire de l'abbé de Villars n'avait relevé cette erreur au commencement de sa Réponse[194]. En paraissant prendre la défense de la pièce de Racine, l'abbé de Villars fait assez finement ressortir tous les défauts qu'on y peut trouver. «Je ne puis souffrir, dit-il en terminant, que l'on accuse le poëte de n'entendre pas le théâtre, qu'on le blâme d'avoir voulu entrer en lice avec Corneille, et que Monsieur ***** s'écrie:
Infelix puer atque impar congressus Achilli[195].»
Après une telle conclusion, Corneille pouvait, ce semble, attendre avec confiance la suite de cet examen ainsi annoncée par l'abbé de Villars: «La semaine prochaine on verra la seconde partie de cette critique, qui est sur la Bérénice du Palais-Royal[196].» Mais notre poëte dut être fort désagréablement surpris en voyant la façon dont commence cette «seconde partie» de la Critique. La muse du cothurne, dit l'auteur, «a refusé à Corneille ses faveurs accoutumées, au lieu de lui en accorder de nouvelles; et par un caprice impitoyable, elle l'a fait entrer en lice avec un aventurier qui ne lui en contoit que depuis trois jours; elle l'a abandonné à sa verve caduque au milieu de la course, et s'est jetée du côté du plus jeune[197].»
Notre intention n'est pas d'analyser cette critique; elle présente fort peu d'intérêt, et l'auteur paraît surtout occupé de refaire à sa façon le plan de l'ouvrage qu'il examine. Contentons-nous de constater que le dénoûment de Tite et Bérénice était alors généralement approuvé. Quoique le censeur le blâme, il convient ainsi de l'effet qu'il produisait: «Vous m'allez dire, je le vois bien, qu'il (Corneille) a été loué universellement d'avoir bien fini; qu'on dit qu'il s'est surpassé lui-même dans le dénoûment; et que sa catastrophe a été admirée de tout le monde, en un sujet où elle étoit si difficile[198].»
Dans la Réponse à la Critique de la Bérénice de Racine, par Subligny[199], nous n'avons rien à recueillir, si ce n'est peut-être une fade épigramme contre Corneille, qui a tout l'air d'être de Subligny lui-même; voici le passage où elle se trouve: «On dit de M. Corneille qu'il a voulu copier son Tite sur notre invincible monarque et qu'il y a très-mal réussi, comme on voit par la comparaison qui en a été faite en vers:
Tite, par de grands mots, nous vante son mérite; Louis fait, sans parler, cent exploits inouïs; Et ce que Tite dit de Tite, C'est l'univers entier qui le dit de Louis[200].»
Tite et Titus ou les Bérénices, comédie en trois actes, imprimée à Utrecht en 1673, est une critique beaucoup plus délicate que les précédentes des pièces de nos deux illustres tragiques. Le Tite de Corneille avec sa Bérénice viennent implorer Apollon contre le Titus et la Bérénice de Racine, qu'ils traitent d'imposteurs. Les plaidoyers prononcés de part et d'autre font bien ressortir les défauts des deux pièces et surtout les invraisemblances et les obscurités de la tragédie de Corneille. Après avoir vainement tenté un accommodement, Apollon rend enfin le jugement que nous allons rapporter: «Quant au principal, à la vérité il y a plus d'apparence que Titus et sa Bérénice soient les véritables, que non pas que ce soient les autres; mais pourtant, quoi qu'il en soit, et toutes choses bien considérées, les uns et les autres auroient bien mieux fait de se tenir au pays d'Histoire, dont ils sont originaires, que d'avoir voulu passer dans l'empire de Poésie, à quoi ils n'étoient nullement propres, et où, pour dire la vérité, on les a amenés, à ce qu'il me semble, assez mal à propos[201].»
L'édition originale de la pièce de notre poëte a pour titre: TITE ET BÉRÉNICE. Comédie héroïque. Par P. Corneille. A Paris, chez Loüis Billaine, au Palais.... M.DC.LXXI, auec priuilege du Roy.... Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 44 pages. L'Achevé d'imprimer pour la première fois est du 3e de février 1671. Le privilége, accordé à Corneille, mentionne la «traduction en vers françois de Thébaïde de Stace,» aujourd'hui perdue, dont nous avons déjà parlé[202] et sur laquelle nous aurons à revenir; il porte la date du «dernier jour de décembre, l'an de grâce mil six cens soixante-dix.» Une note qui le termine porte que «ledit sieur Corneille a cédé son droit de Privilége à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne, et Louis Billaine, pour la Comédie de Tite et Bérénice seulement.»
Contre son habitude, Corneille n'a placé en tête de cette pièce aucun avis au lecteur, mais seulement deux extraits de Xiphilin, l'abréviateur de Dion Cassius. Il ne cite pas ce célèbre passage de Suétone que Racine rapporte en l'abrégeant au commencement de sa préface: «Titus, reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur.... statim ab Urbe dimisit invitus invitam[203] C'est-à-dire que Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.»
Ce mot que Racine rappelle ici, il ne l'a pas imité, tandis qu'on lit dans la dernière scène de la pièce de Corneille:
L'amour peut-il se faire une si dure loi? --La raison me la fait malgré vous, malgré moi.
La préface de Racine contient plus d'un passage qu'on pourrait regarder, que l'auteur y ait pensé ou non, comme une allusion désobligeante à l'ouvrage de son concurrent. Corneille avait cru devoir ajouter des épisodes au sujet qui lui avait été donné: «Ce qui m'en plut davantage, dit au contraire Racine, c'est que je le trouvai extrêmement simple;» et il ajoute: «Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poëtes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.»
Faire sonner si haut ces trente représentations si bien suivies, c'était, à dessein ou non je le répète, appeler l'attention sur le peu de succès de Tite et Bérénice, qui ne fut joué en tout que vingt et une fois. L'ensemble de ces vingt et une représentations produisit une somme totale de quinze mille trois cent soixante-seize livres dix sous, qui se trouva fort inégalement répartie; car si la première recette fut de dix-neuf cent treize livres dix sous, la dernière ne fut plus que de deux cent six livres dix sous; encore faut-il remarquer que Molière avait pris soin de faire jouer une seconde pièce avec celle de Corneille à chacune des quatre dernières représentations, pour tâcher d'attirer un peu plus de monde. Les registres de Lagrange, d'où sont tirés ces renseignements, nous en fournissent encore un autre plus précieux: ils nous font connaître le montant de la somme touchée par Corneille. On y lit sous la date du 28 novembre 1670: «Bérénice, pièce nouvelle de M. de Corneille l'aîné, dont on lui a payé deux mille livres.»
Outre cette interprétation maligne à laquelle peut se prêter la préface de Racine, il semble qu'on puisse découvrir ou du moins soupçonner une intention du même genre dans une des scènes de sa tragédie même. Tite s'exprime ainsi chez Corneille (acte III, scène V, vers 1027-1034):
Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre (d'empereur), Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. Allons dans vos États m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne, Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra!
Titus, au contraire, dit chez Racine (acte V, scène VI):
Je dois vous épouser encor moins que jamais: Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite: Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des foiblesses d'amour.
Est-ce un simple hasard qui a produit entre le langage de Tite et celui de Titus une opposition si vivement marquée? On pourrait être tenté d'en douter; car il n'est pas absolument impossible qu'une indiscrétion ait fait connaître à Racine ce passage de la pièce de son rival, et qu'il se soit plu à réfuter d'avance les idées qui y sont exprimées.
[186] Henriette-Anne d'Angleterre, fille de Charles Ier, roi d'Angleterre, et de Henriette-Marie de France, fille de Henri IV; née à Exeter en 1644, mariée en 1661 à Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, morte en 1670.
[187] Fontenelle raconte le même fait, mais beaucoup plus brièvement. Toutefois comme il est, à notre connaissance, le premier qui en ait parlé, nous croyons utile de reproduire ici son témoignage: «Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse, fort touchée des choses d'esprit et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille, sans qu'ils sussent où on les menoit. Mais à qui demeura la victoire? Au plus jeune.» (Vie de Corneille dans l'Histoire de l'Académie françoise de Pellisson, publiée par l'abbé d'Olivet en 1729, in-4º, p. 195.) En 1742, lorsque la Vie de Corneille parut pour la première fois dans les Œuvres de Fontenelle, le passage que nous venons de citer ne subit qu'un fort léger changement: «Feue Madame, princesse,» au lieu de «une princesse.» (Tome III, p. 116 et 117.) Du reste, dans l'une et l'autre publication, le mot princesse est expliqué par cette note au bas de la page: «Henriette-Anne d'Angleterre.» En 1747, Louis Racine, dans ses Mémoires, rappelle fort sommairement le même fait; il dit en parlant de Bérénice: «M. de Fontenelle, dans la Vie de Corneille, son oncle, nous dit que Bérénice fut un duel.... Une princesse fameuse par son esprit et par son amour pour la poésie avait engagé les deux rivaux à traiter le même sujet.» (Pages 87 et 88.)
[188] Chapitre XXV.
[189] Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, née à Rome en 1639, épousa en 1661 le prince Colonna, connétable de Naples; elle mourut vers 1715. Dans la tragédie de Racine (acte IV, scène V), Bérénice dit à Titus:
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
Au sujet de cette parole, on lit parmi les notes de Voltaire, qui dans son Théâtre de Corneille a commenté les pièces des deux poëtes rivaux, la remarque suivante: «Ce vers si connu faisait allusion à cette réponse de Mlle Mancini à Louis XIV: «Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!»
[190] «Pierre du Ryer, dit Jolly dans son Avertissement du Théâtre de P. Corneille (p. LXX), fit imprimer, en 1645, Bérénice, tragi-comédie en prose.» C'est sans doute ce qui a amené l'auteur du Dictionnaire portatif des théâtres à dire: «Outre la tragédie de Tite et Bérénice de Pierre Corneille, ce sujet en a fourni deux autres sous le titre simple de Bérénice: l'une de du Ryer, donnée en 1645, et qui est en prose, et l'autre de l'illustre Racine.» Rien n'est plus faux que cette assertion. La Bérénice de du Ryer est un sujet purement romanesque remis au théâtre en 1657 par Thomas Corneille, sous le même titre de Bérénice.
[191] Ce n'est pas simplement pour la rime, comme on pourrait être tenté de le croire, que Robinet donne cette qualité à Mlle de Beauval; il se préoccupe toujours beaucoup des sentiments religieux des personnes de théâtre, et annonçant dans son numéro du 6 décembre de la même année la mort d'une autre actrice, il nous dit:
Cette illustre comédienne, Et non moins illustre chrétienne, Par son décès des plus pieux, Qui fait croire que dans les cieux On aura colloqué son âme, De de Villiers étoit la femme, Qui fut aussi tout singulier Dedans le comique métier, Composant même en vers et prose, Mais maintenant il se repose, Faisant, je crois, tout ce qu'il faut Pour monter à son tour là-haut.
[192] Dans le rôle de Plautine, confidente de Domitie.
[193] Récréations littéraires ou Anecdotes et remarques sur différents sujets, recueillies par M. C. R*** (Cizeron Rival). Paris et Lyon, 1765, in-12, p. 67-69.
[194] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome II, p. 223.
[195] Virgile, Énéide, livre I, vers 475.
[196] Recueil de Granet, tome II, p. 206 et 207.
[197] Ibidem, p. 209.
[198] Recueil de dissertations.... publié par Granet, tome II, p. 219.
[199] Ibidem, tome II, p. 223 et suivantes.
[200] Ibidem, tome II, p. 242 et 243.
[201] Recueil de Granet, tome II, p. 311 et 312.--L'histoire en effet nous montre Bérénice, fille d'Agrippa, roi de Judée, née l'an 28 de Jésus-Christ, comme une femme corrompue, qui, après avoir épousé d'abord son oncle Hérode, roi de Chalcis, puis Polémon, roi de Cilicie, lequel s'était fait juif pour elle, fut répudiée par lui, à cause des débordements auxquels elle se livrait. Titus, parvenu à l'empire à trente-neuf ans, jugea indispensable de s'en séparer; elle était alors âgée de cinquante et un ans. Il y a loin de là à l'héroïne de Corneille et de Racine. On a prétendu il est vrai que la Bérénice de Titus était une nièce de celle dont nous venons de parler, mais cette interprétation ne s'est pas accréditée. Voyez le Dictionnaire historique de Bayle au nom de Bérénice, et la Dissertation sur Bérénice, par M. Rey, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, nouvelle série, tome I, p. 235 et suivantes.
[202] Voyez l'Avertissement, tome I, p. XIII et XIV.
[203] Suétone, Vie de Titus, chapitre VII.
EXTRAIT DE XIPHILIN
XIPHILINUS EX DIONE
IN VESPASIANO,
GUILLELMO BLANCO INTERPRETE[204].
Vespasianus a senatu absens imperator creatur, Titusque et Domitianus Cæsares designantur.
Domitianus animum ad amorem Domitiæ filiæ Corbulonis applicaverat, eamque, a Lucio Lamio Æmiliano viro ejus abductam, secum habebat in numero amicarum, eamdemque postea uxorem duxit.
Per id tempus Berenice maxime florebat, ob eamque causam cum Agrippa fratre Romam venit. Is prætoriis honoribus auctus est; ipsa habitavit in palatio, cœpitque cum Tito coire. Spes erat eam Tito nuptum iri; jam enim omnia, ut si esset uxor, gerebat. Sed Titus, quum intelligeret populum Romanum id moleste ferre, eam repudiavit, præsertim quod de iis rebus magni rumores[205] perferrentur.
IN TITO.
Titus, ex quo tempore principatum solus obtinuit, nec cædes fecit, nec amoribus inservivit; sed comis, quamvis insidiis peteretur, et continens, Berenice licet in urbem reversa, fuit.
Titus moriens se unius tantum rei pœnitere dixit: id autem quid esset non aperuit, nec quisquam certo novit, aliud aliis conjicientibus. Constans fama fuit, ut nonnulli tradunt, quod Domitiam uxorem fratris habuisset. Alii putant, quibus ego assentior, quod Domitianum, a quo certo sciebat sibi insidias parari, non interfecisset, sed id ab eo pati maluisset, et quod traderet imperium romanum tali viro.
[204] L'abrégé de l'histoire de Dion Cassius par Xiphilin a été imprimé pour la première fois en 1551, par Robert Estienne, avec la traduction latine de Guillaume Blanc d'Alby, en un volume in-4º. Il y a entre les extraits de Corneille et le texte de 1551 deux ou trois différences insignifiantes, qu'il est inutile de relever. Les phrases qu'il cite ne se suivent pas dans Xiphilin: elles se trouvent aux p. 159, 160, 163, 164, 165, 169, de l'édition princeps de Robert Estienne. En 1589 a paru chez Lucas Bregel, à Paris, la traduction du même ouvrage par Antoine Canque, «conseiller du Roy au siege presidial de Clermont en Auvergne.» Nous en extrayons les passages qui correspondent à ceux que Corneille a cités:
«Estans les choses en tel estat, Vespasien fut par le Senat declaré Empereur, et Titus et Domitianus Cæsars....
«Domitianus.... se tenoit la pluspart du temps en sa maison au pont d'Alba, estant du tout affollé et asserui de l'amour de Domitia fille de Corbulo, laquelle il auoit enleuee par force à son mary Lucius Lamius Æmilianus, et pour lors il la tenoit seulement auec luy comme sa concubine, mais du depuis il l'espousa....
«En ce temps aussi le renom et bruict de Berenice estoit grand: elle s'en alla à Rome en la compagnie de son frere Agrippa, auquel on donna la dignité honoraire de Preteur, et elle eut pour sa maison et demeure le Palais, où Titus l'entretenoit, et cuidoit-on qu'il la deut espouser, car desia elle se comportoit comme son espouse et femme legitime, mais Titus ayant senty le vent que les Romains estoient malcontens de telles choses la renuoya en son pays: aussi murmuroit-on fort à Rome de leur accointance.»
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«Tout le temps que Titus iouyt seul de l'Empire se passa sans meurtres et effusion de sang, il ne commit aucun acte par lequel on peut iuger qu'il se laissast plus aller aux passions d'Amour. Tellement que iaçoit qu'on luy eut machiné trahisons, il se monstra neantmoins tousiours doux et clement mesmes enuers les trahistres, et Berenice estant derechef venuë à Rome il se monstra homme chaste et continent....
«Comme Titus rendit l'esprit, il dit qu'il auoit commis vn seul peché duquel il se repentoit, mais il ne declaira pas quel, ny personne ne le peut oncques asseurement sçauoir, les vns imaginans vne chose, les autres vne autre[204-a]. On tient pour asseuré, à ce que aucuns disent, qu'il se repentit d'auoir entretenu la femme de son frere nommée Domitia: les autres, ausquels i'adioute foy, de ce qu'ayant surprins Domitianus en manifeste trahison contre luy, il ne l'auoit pas occis, ains auoit plustost choisi de souffrir le malheur qui luy estoit aduenu, que de le faire tuer. Ou bien de ce qu'il laissoit l'Empire Romain entre les mains d'vn homme tel....»
[204-a] Suétone, dans sa Vie de Titus, chapitre X, parle aussi de ce regret de Titus mourant, et rejette, comme Xiphilin, la première interprétation: Suspexisse dicitur.... cœlum, multumque conquestus eripi sibi vitam immerenti: neque enim exstare ullum suum factum pænitendum, excepto duntaxat uno. Id quale fuerit, neque ipse tunc prodidit, neque cuiquam facile succurrat. Quidam opinantur consuetudinem recordatum quam cum fratris uxore habuerit; sed nullam habuisse persancte Domitia jurabat, haud negatura, si qua omnino fuisset; imo etiam gloriatura, quod illi promptissimum erat in omnibus probris.
[205] L'édition de 1679 a la faute étrange de numero, pour rumores.
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LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE TITE ET BÉRÉNICE.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1671 in-12; | 1679 in-12.
RECUEIL.
1682 in-12[206].
[206] Le recueil de 1668 se termine par Attila.
ACTEURS[207].
TITE, empereur de Rome, et amant de Bérénice. DOMITIAN, frère de Tite, et amant de Domitie. BÉRÉNICE, reine d'une partie de la Judée. DOMITIE, fille de Corbulon. PLAUTINE, confidente de Domitie. FLAVIAN, confident de Tite. ALBIN, confident de Domitian. PHILON, ministre d'État, confident de Bérénice.
La scène est à Rome, dans le palais impérial.
[207] La Notice et les extraits qui précèdent renferment les renseignements nécessaires sur les quatre premiers personnages, qui appartiennent à l'histoire; les autres sont d'invention.
TITE ET BÉRÉNICE.
COMÉDIE HÉROÏQUE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMITIE, PLAUTINE.
DOMITIE.
Laisse-moi mon chagrin, tout injuste qu'il est: Je le chasse, il revient; je l'étouffe, il renaît[208]; Et plus nous approchons de ce grand hyménée, Plus en dépit de moi je m'en trouve gênée. Il fait toute ma gloire, il fait tous mes désirs: 5 Ne devroit-il pas faire aussi tous mes plaisirs[209]? Depuis plus de six mois la pompe s'en apprête, Rome s'en fait d'avance en l'esprit une fête, Et tandis qu'à l'envi tout l'empire l'attend, Mon cœur dans tout l'empire est le seul mécontent. 10
PLAUTINE.
Que trouvez-vous, Madame, ou d'amer ou de rude A voir qu'un tel bonheur n'ait plus d'incertitude? Et quand dans quatre jours vous devez y monter, Quel importun chagrin pouvez-vous écouter? Si vous n'en êtes pas tout à fait la maîtresse, 15 Du moins à l'Empereur cachez cette tristesse: Le dangereux soupçon de n'être pas aimé Peut le rendre à l'objet dont il fut trop charmé. Avant qu'il vous aimât, il aimoit Bérénice; Et s'il n'en put alors faire une impératrice, 20 A présent il est maître, et son père au tombeau Ne peut plus le forcer d'éteindre un feu si beau.
DOMITIE.
C'est là ce qui me gêne, et l'image importune Qui trouble les douceurs de toute ma fortune: J'ambitionne et crains l'hymen d'un empereur 25 Dont j'ai lieu de douter si j'aurai tout le cœur. Ce pompeux appareil, où sans cesse il ajoute, Recule chaque jour un nœud qui le dégoûte. Il souffre chaque jour que le gouvernement Vole ce qu'à me plaire il doit d'attachement; 30 Et ce qu'il en étale agit d'une manière Qui ne m'assure point d'une âme toute entière. Souvent même, au milieu des offres de sa foi, Il semble tout à coup qu'il n'est pas avec moi, Qu'il a quelque plus douce ou noble inquiétude. 35 Son feu de sa raison est l'effet et l'étude; Il s'en fait un plaisir bien moins qu'un embarras, Et s'efforce à m'aimer; mais il ne m'aime pas.
PLAUTINE.
A cet effort pour vous qui pourroit le contraindre? Maître de l'univers, a-t-il un maître à craindre? 40
DOMITIE.
J'ai quelques droits, Plautine, à l'empire romain. Que le choix d'un époux peut mettre en bonne main: Mon père, avant le sien élu pour cet empire, Préféra.... Tu le sais, et c'est assez t'en dire[210]. C'est par cet intérêt qu'il m'apporte sa foi; 45 Mais pour le cœur, te dis-je, il n'est pas tout à moi.
PLAUTINE.
La chose est bien égale, il n'a pas tout le vôtre: S'il aime un autre objet, vous en aimez un autre; Et comme sa raison vous donne tous ses vœux, Votre ardeur pour son rang fait pour lui tous vos feux.
DOMITIE.
Ne dis point qu'entre nous la chose soit égale. Un divorce avec moi n'a rien qui le ravale: Sans avilir son sort, il me renvoie au mien; Et du rang qui lui reste, il ne me reste rien.
PLAUTINE.
Que ce que vous avez d'ambitieux caprice, 55 Pardonnez-moi ce mot, vous fait un dur supplice! Le cœur rempli d'amour, vous prenez un époux, Sans en avoir pour lui, sans qu'il en ait pour vous. Aimez pour être aimée, et montrez-lui vous-même, En l'aimant comme il faut, comme il faut qu'il vous aime; Et si vous vous aimez, gagnez sur vous ce point De vous donner entière, ou ne vous donnez point.
DOMITIE.
Si l'amour quelquefois souffre qu'on le contraigne, Il souffre rarement qu'une autre ardeur l'éteigne; Et quand l'ambition en met l'empire à bas, 65 Elle en fait son esclave, et ne l'étouffe pas. Mais un si fier esclave, ennemi de sa chaîne, La secoue à toute heure, et la porte avec gêne, Et maître de nos sens, qu'il appelle au secours, Il échappe souvent, et murmure toujours. 70 Veux-tu que je te fasse un aveu tout sincère? Je ne puis aimer Tite, ou n'aimer pas son frère; Et malgré cet amour, je ne puis m'arrêter Qu'au degré le plus haut où je puisse monter. Laisse-moi retracer ma vie en ta mémoire: 75 Tu me connois assez pour en savoir l'histoire; Mais tu n'as pu connoître, à chaque événement, De mon illustre orgueil quel fut le sentiment. En naissant, je trouvai l'empire en ma famille. Néron m'eut pour parente, et Corbulon pour fille[211]; 80 Et le bruit qu'en tous lieux fit sa haute valeur, Autant que ma naissance enfla mon jeune cœur. De l'éclat des grandeurs par là préoccupée, Je vis d'un œil jaloux Octavie et Poppée[212]; Et Néron, des mortels et l'horreur et l'effroi, 85 M'eût paru grand héros, s'il m'eût offert sa foi. Après tant de forfaits et de morts entassées, Les troupes du Levant, d'un tel monstre lassées, Pour César en sa place élurent Corbulon. Son austère vertu rejeta ce grand nom: 90 Un lâche assassinat en fut le prompt salaire[213]. Mais mon orgueil, sensible à ces honneurs d'un père, Prit de tout autre rang une assez forte horreur Pour me traiter dans l'âme en fille d'empereur. Néron périt enfin. Trois empereurs de suite[214] 95 Virent de leur fortune une assez prompte fuite. L'Orient de leurs noms fut à peine averti, Qu'il fit Vespasian chef d'un plus fort parti. Le ciel l'en avoua: ce guerrier magnanime Par Tite, son aîné, fit assiéger Solyme; 100 Et tandis qu'en Égypte il prit d'autres emplois, Domitian ici vint dispenser ses lois. Je le vis et l'aimai. Ne blâme point ma flamme: Rien de plus grand que lui n'éblouissoit mon âme; Je ne voyois point Tite, un hymen me l'ôtoit; 105 Mille soupirs aidoient au rang qui me flattoit. Pour remplir tous nos vœux nous n'attendions qu'un père: Il vint, mais d'un esprit à nos vœux si contraire, Que quoi qu'on lui pût dire, on n'en put arracher Ce qu'attendoit un feu qui nous étoit si cher. 110 On n'en sut point la cause; et divers bruits coururent, Qui tous à notre amour également déplurent. J'en eus un long chagrin. Tite fit tôt après De Bérénice à Rome admirer les attraits. Pour elle avec Martie il avoit fait divorce[215]; 115 Et cette belle reine eut sur lui tant de force, Que pour montrer à tous sa flamme, et hautement, Il lui fit au palais prendre un appartement[216]. L'Empereur, bien qu'en l'âme il prévît quelle haine Concevroit tout l'État pour l'époux d'une reine, 120 Sembla voir cet amour d'un œil indifférent, Et laisser un cours libre aux flots de ce torrent. Mais sous les vains dehors de cette complaisance, On ménagea ce prince avec tant de prudence, Qu'en dépit de son cœur, que charmoient tant d'appas, Il l'obligea lui-même à revoir ses États. A peine je le vis sans maîtresse et sans femme, Que mon orgueil vers lui tourna toute mon âme; Et s'étant emparé des plus doux de mes soins, Son frère commença de me plaire un peu moins: 130 Non qu'il ne fût toujours maître de ma tendresse, Mais je la regardois ainsi qu'une foiblesse, Comme un honteux effet d'un amour éperdu Qui me voloit un rang que je me croyois dû. Tite à peine sur moi jetoit alors la vue: 135 Cent fois avec douleur je m'en suis aperçue; Mais ce qui consoloit ce juste et long ennui, C'est que Vespasian me regardoit pour lui. Je commençois pourtant à n'en plus rien attendre, Quand je vis en ses yeux quelque chose de tendre; 140 Il me rendit visite, et fit tout ce qu'on fait Alors qu'on veut aimer, ou qu'on aime en effet. Je veux bien t'avouer que j'y crus du mystère, Qu'il ne me disoit rien que par l'ordre d'un père; Mais qui ne pencheroit à s'en désabuser, 145 Lorsque, ce père mort, il songe à m'épouser? Toi qui vois tout mon cœur, juge de son martyre: L'ambition l'entraîne, et l'amour le déchire. Quand je crois m'être mise au-dessus de l'amour, L'amour vers son objet me ramène à son tour: 150 Je veux régner, et tremble à quitter ce que j'aime, Et ne me saurois voir d'accord avec moi-même.
PLAUTINE.
Ah! si Domitian devenoit empereur, Que vous auriez bientôt calmé tout ce grand cœur! Que bientôt.... Mais il vient. Ce grand cœur en soupire!
DOMITIE.
Hélas! plus je le vois, moins je sais que lui dire. Je l'aime, et le dédaigne; et n'osant m'attendrir, Je me veux mal des maux que je lui fais souffrir.
SCÈNE II.
DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.
DOMITIAN.
Faut-il mourir, Madame? et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, 160 Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort[217]?
DOMITIE.
Ce qu'on m'offre, Seigneur, me feroit peu d'envie, S'il en coûtoit à Rome une si belle vie; Et ce n'est pas un mal qui vaille en soupirer 165 Que de faire une perte aisée à réparer.
DOMITIAN.
Aisée à réparer! Un choix qui m'a su plaire, Et qui ne plaît pas moins à l'Empereur mon frère, Charme-t-il l'un et l'autre avec si peu d'appas Que vous sachiez leur prix[218], et le mettiez si bas? 170
DOMITIE.
Quoi qu'on ait pour soi-même ou d'amour ou d'estime, Ne s'en croire pas trop n'est pas faire un grand crime. Mais n'examinons point en cet excès d'honneur Si j'ai quelque mérite, ou n'ai que du bonheur. Telle que je puis être, obtenez-moi d'un frère. 175
DOMITIAN.
Hélas! si je n'ai pu vous obtenir d'un père, Si même je ne puis vous obtenir de vous, Qu'obtiendrai-je d'un frère amoureux et jaloux?
DOMITIE.
Et moi, résisterai-je à sa toute-puissance, Quand vous n'y répondez qu'avec obéissance? 180 Moi qui n'ai sous les cieux que vous seul pour soutien, Que puis-je contre lui, quand vous n'y pouvez rien?
DOMITIAN.
Je ne puis rien sans vous, et pourrois tout, Madame, Si je pouvois encor m'assurer de votre âme.
DOMITIE.
Pouvez-vous en douter, après deux ans de pleurs 185 Qu'à vos yeux j'ai donnés à nos communs malheurs? Durant un déplaisir si long et si sensible De voir toujours un père à nos vœux inflexible. Ai-je écouté quelqu'un de tant de soupirants Qui m'accabloient partout de leurs regards mourants? Quel que fût leur amour, quel que fût leur mérite....
DOMITIAN.
Oui, vous m'avez aimé jusqu'à l'amour de Tite. Mais de ces soupirants qui vous offroient leur foi Aucun ne vous eût mise alors si haut que moi; Votre âme ambitieuse à mon rang attachée 195 N'en voyoit point en eux dont elle fût touchée: Ainsi de ces rivaux aucun n'a réussi. Mais les temps sont changés, Madame, et vous aussi.
DOMITIE.
Non, Seigneur: je vous aime, et garde au fond de l'âme Tout ce que j'eus pour vous de tendresse et de flamme: L'effort que je me fais me tue autant que vous; Mais enfin l'Empereur veut être mon époux.
DOMITIAN.
Ah! si vous n'acceptez sa main qu'avec contrainte, Venez, venez, Madame, autoriser ma plainte. L'Empereur m'aime assez pour quitter vos liens, 205 Quand je lui porterai vos vœux avec les miens. Dites que vous m'aimez, et que tout son empire....
DOMITIE.
C'est ce qu'à dire vrai j'aurai peine à lui dire, Seigneur; et le respect qui n'y peut consentir....
DOMITIAN.
Non, votre ambition ne se peut démentir. 210 Ne la déguisez plus, montrez-la toute entière, Cette âme que le trône a su rendre si fière, Cette âme dont j'ai fait les plaisirs les plus doux, Cette âme....
DOMITIE.
Voyez-la cette âme toute à vous, Voyez-y tout ce feu que vous y fîtes naître; 215 Et soyez satisfait, si vous le pouvez être. Je ne veux point, Seigneur, vous le dissimuler, Mon cœur va tout à vous quand je le laisse aller; Mais sans dissimuler j'ose aussi vous le dire, Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'empire; 220 Et je n'ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer. La passion du trône est seule toujours belle, Seule à qui l'âme doive une ardeur immortelle. J'ignorois de l'amour quel est le doux poison, 225 Quand elle s'empara de toute ma raison. Comme elle est la première, elle est la dominante. Non qu'à trahir l'amour je ne me violente; Mais il est juste enfin que des soupirs secrets Me punissent d'aimer contre mes intérêts. Daignez donc voir, Seigneur, quelle route il faut prendre Pour ne point m'imposer la honte de descendre. Tout mon cœur vous préfère à cet heureux rival; Pour m'avoir toute à vous, devenez son égal. Vous dites qu'il vous aime; et je ne puis le croire[219], 235 Si je ne vois sur vous un rayon de sa gloire. On vous a vus tous deux sortir d'un même flanc; Ayez mêmes honneurs ainsi que même sang. Dites-lui que le droit qu'a ce sang à l'empire[220]....
DOMITIAN.
C'est là ce qu'à mon tour j'aurai peine à lui dire, 240 Madame; et le devoir qui n'y peut consentir....
DOMITIE.
A mes vives douleurs daignez donc compatir, Seigneur: j'achète assez le rang d'impératrice, Sans qu'un reproche injuste augmente mon supplice.
DOMITIAN.
Eh bien! dans cet hymen, qui n'en a que pour moi, 245 J'applaudirai moi-même à votre peu de foi; Je dirai que le ciel doit à votre mérite....
DOMITIE.
Non, Seigneur; faites mieux, et quittez qui vous quitte; Rome a mille beautés dignes de votre cœur; Mais dans toute la terre il n'est qu'un empereur. 250 Si mon père avoit eu les sentiments du vôtre, Je vous aurois donné ce que j'attends d'un autre; Et ma flamme en vos mains eût mis sans balancer Le sceptre qu'en la mienne il auroit dû laisser. Laissez à son défaut suppléer la fortune, 255 Et n'ayez pas une âme assez basse et commune Pour s'opposer au ciel qui me rend par autrui Ce que trop de vertu me fit perdre par lui. Pour peu que vous m'aimiez, aimez mes avantages: Il n'est point d'autre amour digne des grands courages. Voilà toute mon âme. Après cela, Seigneur, Laissez-moi m'épargner les troubles de mon cœur. Un plus long entretien ne pourroit rien produire Qui ne pût malgré moi vous déplaire ou me nuire.
SCÈNE III.
DOMITIAN, ALBIN.
ALBIN.
Elle se défend bien, Seigneur; et dans la cour.... 265
DOMITIAN.
Aucun n'a plus d'esprit, Albin, et moins d'amour. J'admire, ainsi que toi, dans ce qu'elle m'oppose, Son adresse à défendre une mauvaise cause; Et si pour m'assurer que son cœur n'est qu'à moi, Tant d'esprit agissoit en faveur de sa foi; 270 Si sa flamme au secours appliquoit cette adresse, L'Empereur convaincu me rendroit ma maîtresse.
ALBIN.
Cependant n'est-ce rien que ce cœur soit à vous?
DOMITIAN.
D'un bonheur si mal sûr je ne suis point jaloux, Et trouve peu de jour à croire qu'elle m'aime, 275 Quand elle ne regarde et n'aime que soi-même.
ALBIN.
Seigneur, s'il m'est permis de parler librement, Dans toute la nature aime-t-on autrement? L'amour-propre est la source en nous de tous les autres: C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres; 280 Lui seul allume, éteint, ou change nos desirs: Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs. Vous-même, qui brûlez d'une ardeur si fidèle, Aimez-vous Domitie, ou vos plaisirs en elle? Et quand vous aspirez à des liens si doux, 285 Est-ce pour l'amour d'elle, ou pour l'amour de vous? De sa possession l'aimable et chère idée Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée; Mais si vous conceviez quelques destins meilleurs, Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs. 290 Sa conquête est pour vous le comble des délices; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices: C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer; Et vous n'aimez que vous, quand vous croyez l'aimer[221].
DOMITIAN.
En l'état où je suis, les maux dont je soupire 295 M'ôtent la liberté de te rien contredire; Cherchons-en le remède, au lieu de raisonner Sur l'amour où le ciel se plaît à m'obstiner. N'est-il point de secret, n'est-il point d'artifice?...
ALBIN.
Oui, Seigneur, il en est. Rappelons Bérénice; 300 Sous le nom de César pratiquons son retour, Qui retarde l'hymen et suspende l'amour.
DOMITIAN.
Que je verrois, Albin, ma volage punie, Si de ces grands apprêts pour la cérémonie, Que depuis si longtemps on dresse à si grand bruit, 305 Elle n'avoit que l'ombre, et qu'une autre[222] eût le fruit! Qu'elle seroit confuse! et que j'aurois de joie! Mais il faut que le ciel lui-même la renvoie, Cette belle rivale; et tout notre discours Ne la sauroit ici rendre dans quatre jours. 310
ALBIN.
N'importe: en l'attendant préparons sa victoire; Dans l'esprit d'un rival ranimons sa mémoire; Retraçons à ses yeux l'image du passé, Et profitons par là du cœur embarrassé[223]. N'y perdez point de temps: allez, sans plus rien taire, Tâter jusqu'en ce cœur les tendresses de frère. Si vous ne l'emportez, il pourra s'ébranler; S'il ne rompt cet hymen, il pourra reculer: Je me trompe, ou son âme y penche d'elle-même. S'il s'émeut, redoublez; dites que l'on vous aime; 320 Dites qu'un pur respect contraint avec ennui Une âme toute à vous à se donner à lui. S'il se trouble, achevez: parlez de Bérénice, De tant d'amour qu'il traite avec tant d'injustice. Pour lui donner le temps de venir au secours, 325 Nous aurons quatre mois au lieu de quatre jours.
DOMITIAN.
Mais j'aime Domitie; et lui parler contre elle, C'est me mettre au hasard d'irriter l'infidèle. Ne me condamne point, Albin, à la trahir, A joindre à ses mépris le droit de me haïr: 330 En vain je veux contre elle écouter ma colère; Toute ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire[224].
ALBIN.
Seigneur, quelle mesure avez-vous à garder? Quand on voit tout perdu, craint-on de hasarder? Et si l'ambition vers un autre l'entraîne, 335 Que vous peut importer son amour ou sa haine?
DOMITIAN.
Qu'un salutaire avis fait une douce loi A qui peut avoir l'âme aussi libre que toi! Mais celle d'un amant n'est pas comme une autre âme: Il ne voit, il n'entend, il ne croit que sa flamme; 340 Du plus puissant remède il se fait un poison, Et la raison pour lui n'est pas toujours raison.
ALBIN.
Et si je vous disois que déjà Bérénice Est dans Rome, inconnue, et par mon artifice? Qu'elle surprendra Tite, et qu'elle y vient exprès 345 Pour de ce grand hymen renverser les apprêts?
DOMITIAN.
Albin, seroit-il vrai?
ALBIN.
La nouvelle vous flatte: Peut-être est-elle fausse; attendez qu'elle éclate; Surtout à l'Empereur déguisez-la si bien....
DOMITIAN.
Va: je lui parlerai comme n'en sachant rien. 350
FIN DU PREMIER ACTE.
[208] Le second hémistiche de ce vers est le premier du vers 1050 de Polyeucte.
[209] Var. Ne devoit-il pas faire aussi tous mes plaisirs? (1679)
[210] Voyez ci-après, p. 204, les vers 87-91 et la note 213.--Dion Cassius (livre LXII, chapitre XXIII) rapporte que Corbulon, ayant un grand pouvoir comme général, et une grande renommée, aurait pu fort aisément se faire élire empereur, car tous haïssaient Néron et tous l'admiraient lui-même; mais il demeura soumis, et ne tenta point de révolte.
[211] Il y a lieu de croire que Cnéius Domitius Corbulon appartenait à l'illustre famille Domitia; l'empereur Néron était, comme l'on sait, fils de Cnéius Domitius Ahenobarbus. En outre, la sœur de Corbulon, Cæsonia, avait épousé Caligula: voyez Pline l'ancien, livre VII, chapitre V.
[212] Par une erreur singulière, les éditions de 1679 et de 1682 portent toutes deux Pompée, pour Poppée, et un peu plus loin, au vers 115, Martine, pour Martie.
[213] Corbulon ayant appris, à son arrivée à Corinthe, que Néron, qui l'avait mandé en Grèce, avait ordonné sa mort, se frappa lui-même de son épée, l'an 67 après Jésus-Christ, et dit en mourant: «Je l'ai mérité.»
[214] Galba, Othon et Vitellius, qui régnèrent en 68 et 69, et dont les trois règnes réunis ne durèrent que dix-huit mois.
[215] Suétone, au chapitre IV de la Vie de Titus, dit que sa seconde femme se nommait Marcia Furnilla, et que Titus, après en avoir eu une fille, fit divorce avec elle.
[216] Il est dit dans le premier extrait de Xiphilin que Bérénice habita dans le palais: habitavit in palatio: voyez ci-dessus, p. 197.
[217] Voyez ci-dessus la Notice, p. 191 et 192.
[218] Les éditions publiées du vivant de Corneille (1671-82) portent leur prix, corrigé par l'édition de 1692 en son prix. Voltaire a gardé leur.
[219] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé la construction; ils donnent: «et je ne te puis croire.»
[220] Domitien prétendait que Vespasien l'avait institué cohéritier de l'empire, mais que le testament avait été falsifié. Voyez Suétone, Vie de Domitien, chapitre II.
[221] Ce morceau, souvent reproché à Corneille, pourrait bien lui avoir été inspiré par le livre des Maximes de la Rochefoucauld, dont la première édition a paru en 1665, cinq ans avant Tite et Berenice, et qui faisait encore le sujet de tous les entretiens. La maxime 262 commence ainsi: «Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour.»
[222] On lit «un autre» dans l'édition de 1682. Voyez le vers 1732 et la note 288 qui s'y rapporte.
[223] Voltaire (1764) a ainsi modifié ce vers:
Et profitons par là d'un cœur embarrassé.
[224] Ce vers se trouve déjà dans Pertharite, acte II, scène V, vers 744.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
Quoi? des ambassadeurs que Bérénice envoie Viennent ici, dis-tu, me témoigner sa joie, M'apporter son hommage, et me féliciter Sur ce comble de gloire où je viens de monter?
FLAVIAN.
En attendant votre ordre, ils sont au port d'Ostie. 355
TITE.
Ainsi, grâces aux Dieux, sa flamme est amortie; Et de pareils devoirs sont pour moi des froideurs, Puisqu'elle s'en rapporte à ses ambassadeurs. Jusqu'après mon hymen remettons leur venue: J'aurois trop à rougir si j'y souffrois leur vue, 360 Et recevois les yeux de ses propres sujets Pour envieux témoins du vol que je lui fais; Car mon cœur fut son bien à cette belle reine, Et pourroit l'être encor, malgré Rome et sa haine, Si ce divin objet, qui fut tout mon desir, 365 Par quelque doux regard s'en venoit ressaisir. Mais du haut de son trône elle aime mieux me rendre Ces froideurs que pour elle on me força de prendre. Peut-être, en ce moment que toute ma raison Ne sauroit sans désordre entendre son beau nom, 370 Entre les bras d'un autre un autre amour la livre: Elle suit mon exemple, et se plaît à le suivre: Et ne m'envoie ici traiter de souverain Que pour braver l'amant qu'elle charmoit en vain.
FLAVIAN.
Si vous la revoyiez, je plaindrois Domitie. 375
TITE.
Contre tous ses attraits ma raison endurcie Feroit de Domitie encor la sûreté; Mais mon cœur auroit peu de cette dureté. N'aurois-tu point appris qu'elle fût infidèle, Qu'elle écoutât les rois qui soupirent pour elle? 380 Dis-moi que Polémon[225] règne dans son esprit, J'en aurai du chagrin, j'en aurai du dépit, D'une vive douleur j'en aurai l'âme atteinte; Mais j'épouserai l'autre avec moins de contrainte; Car enfin elle est belle, et digne de ma foi; 385 Elle auroit tout mon cœur, s'il étoit tout à moi. La noblesse du sang, la grandeur de courage, Font avec son mérite un illustre assemblage: C'est le choix de mon père; et je connois trop bien Qu'à choisir en César ce doit être le mien. 390 Mais tout mon cœur renonce à lui faire justice, Dès que mon souvenir lui rend sa Bérénice.
FLAVIAN.
Si de tels souvenirs vous sont encor si doux, L'hyménée a, Seigneur, peu de charmes pour vous.
TITE.
Si de tels souvenirs ne me faisoient la guerre, 395 Seroit-il potentat plus heureux sur la terre? Mon nom par la victoire est si bien affermi, Qu'on me croit dans la paix un lion endormi: Mon réveil incertain du monde fait l'étude; Mon repos en tous lieux jette l'inquiétude; 400 Et tandis qu'en ma cour les aimables loisirs Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs, Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle, Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[226]. Que de félicité, si mes vœux imprudents 405 N'étoient de mon pouvoir les seuls indépendants! Maître de l'univers sans l'être de moi-même[227], Je suis le seul rebelle à ce pouvoir suprême: D'un feu que je combats je me laisse charmer, Et n'aime qu'à regret ce que je veux aimer. 410 En vain de mon hymen Rome presse la pompe: J'y veux de la lenteur, j'aime qu'on l'interrompe, Et n'ose résister aux dangereux souhaits De préparer toujours et n'achever jamais.
FLAVIAN.
Si ce dégoût, Seigneur, va jusqu'à la rupture, 415 Domitie aura peine à souffrir cette injure: Ce jeune esprit, qu'entête et le sang de Néron[228] Et le choix qu'en Syrie on fit de Corbulon[229], S'attribue à l'empire un droit imaginaire, Et s'en fait, comme vous, un rang héréditaire. 420 Si de votre parole un manque surprenant La jette entre les bras d'un homme entreprenant. S'il l'unit à quelque âme assez fière et hautaine Pour servir son orgueil et seconder sa haine, Un vif ressentiment lui fera tout oser: 425 En un mot, il vous faut la perdre, ou l'épouser.
TITE.
J'en sais la politique, et cette loi cruelle A presque fait l'amour qu'il m'a fallu pour elle. Réduit au triste choix dont tu viens de parler, J'aime mieux, Flavian, l'aimer que l'immoler, 430 Et ne puis démentir cette horreur magnanime Qu'en recevant le jour je conçus pour le crime. Moi qui seul des Césars me vois en ce haut rang Sans qu'il en coûte à Rome une goutte de sang, Moi que du genre humain on nomme les délices[230], 435 Moi qui ne puis souffrir les plus justes supplices[231], Pourrois-je autoriser une injuste rigueur A perdre une héroïne à qui je dois mon cœur? Non: malgré les attraits de sa belle rivale, Malgré les vœux flottants de mon âme inégale, 440 Je veux l'aimer, je l'aime; et sa seule beauté Pouvoit me consoler de ce que j'ai quitté. Elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre Mes feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre, De quoi flatter mon âme, et forcer mes douleurs 445 A souhaiter du moins de n'aimer plus ailleurs. Mais je ne vois pas bien que j'en sois encor maître: Dès que ma flamme expire, un mot la fait renaître, Et mon cœur malgré moi rappelle un souvenir Que je n'ose écouter et ne saurois bannir. 450 Ma raison s'en veut faire en vain un sacrifice: Tout me ramène ici, tout m'offre Bérénice; Et même je ne sais par quel pressentiment Je n'ai souffert personne en son appartement; Mais depuis cet adieu, si cruel et si tendre, 455 Il est demeuré vide, et semble encor l'attendre. Va, fais porter mon ordre à ses ambassadeurs: C'est trop entretenir d'inutiles ardeurs; Il est temps de chercher qui m'en puisse distraire, Et le ciel à propos envoie ici mon frère. 460
FLAVIAN.
Irez-vous au sénat?
TITE.
Non; il peut s'assembler Sur ce déluge ardent qui nous a fait trembler, Et pourvoir sous mon ordre aux affreuses ruines Dont ses feux ont couvert les campagnes voisines[232].
SCÈNE II
TITE, DOMITIAN, ALBIN.
DOMITIAN.
Puis-je parler, Seigneur, et de votre amitié 465 Espérer une grâce à force de pitié? Je me suis jusqu'ici fait trop de violence, Pour augmenter encor mes maux par mon silence. Ce que je vais vous dire est digne du trépas; Mais aussi j'en mourrai, si je ne le dis pas. 470 Apprenez donc mon crime, et voyez s'il faut faire Justice d'un coupable, ou grâce aux vœux d'un frère. J'ai vu ce que j'aimois choisi pour être à vous, Et je l'ai vu longtemps sans en être jaloux. Vous n'aimiez Domitie alors que par contrainte: 475 Vous vous faisiez effort, j'imitois votre feinte; Et comme aux lois d'un père il falloit obéir, Je feignois d'oublier, vous de ne point haïr. Le ciel, qui dans vos mains met sa toute-puissance, Ne met-il point de borne à cette obéissance? 480 La faut-il à son ombre, et que ce même effort Vous déchire encor l'âme et me donne la mort?
TITE.
Souffrez sur cet effort que je vous désabuse. Il fut grand, et de ceux que tout le cœur refuse: Pour en sauver le mien, je fis ce que je pus; 485 Mais ce qui fut effort à présent ne l'est plus. Sachez-en la raison. Sous l'empire d'un père Je murmurai toujours d'un ordre si sévère, Et cherchai les moyens de tirer en longueur Cet hymen qui vous gêne et m'arrachoit le cœur. 490 Son trépas a changé toutes choses de face: J'ai pris ses sentiments lorsque j'ai pris sa place; Je m'impose à mon tour les lois qu'il m'imposoit, Et me dis après lui tout ce qu'il me disoit. J'ai des yeux d'empereur, et n'ai plus ceux de Tite; 495 Je vois en Domitie un tout autre mérite, J'écoute la raison, j'en goûte les conseils, Et j'aime comme il faut qu'aiment tous mes pareils. Si dans les premiers jours que vous m'avez vu maître Votre feu mal éteint avoit voulu paroître, 500 J'aurois pu me combattre et me vaincre pour vous; Mais si près d'un hymen si souhaité de tous, Quand Domitie a droit de s'en croire assurée, Que le jour en est pris, la fête préparée, Je l'aime, et lui dois trop pour jeter sur son front 505 L'éternelle rougeur d'un si mortel affront. Rome entière et ma foi l'appellent à l'empire: Voyez mieux de quel œil on m'en verroit dédire, Ce qu'ose se permettre une femme en fureur, Et combien Rome entière auroit pour moi d'horreur. 510
DOMITIAN.
Elle n'en auroit point de vous voir pour un frère Faire autant que pour elle il vous a plu de faire. Seigneur, à vos bontés laissez un libre cours; Qui se vainc une fois peut se vaincre toujours: Ce n'est pas un effort que votre âme redoute. 515
TITE.
Qui se vainc une fois sait bien ce qu'il en coûte: L'effort est assez grand pour en craindre un second.
DOMITIAN.
Ah! si votre grande âme à peine s'en répond, La mienne, qui n'est pas d'une trempe si belle, Réduite au même effort, Seigneur, que fera-t-elle? 520
TITE.
Ce que je fais, mon frère: aimez ailleurs.
DOMITIAN.
Hélas! Ce qui vous fut aisé, Seigneur, ne me l'est pas. Quand vous avez changé, voyiez-vous Bérénice? De votre changement son départ fut complice; Vous l'aviez éloignée, et j'ai devant les yeux, 525 Je vois presqu'en vos bras ce que j'aime le mieux. Jugez de ma douleur par l'excès de la vôtre, Si vous voyiez la Reine entre les bras d'un autre; Contre un rival heureux épargneriez-vous rien, A moins que d'un respect aussi grand que le mien? 530
TITE.
Vengez-vous, j'y consens; que rien ne vous retienne. Je prends votre maîtresse; allez, prenez la mienne. Épousez Bérénice, et....
DOMITIAN.
Vous n'achevez point, Seigneur: me pourriez-vous aimer jusqu'à ce point?
TITE.
Oui, si je ne craignois pour vous l'injuste haine 535 Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine.
DOMITIAN.
Dites, dites, Seigneur, qu'il est bien malaisé De céder ce qu'adore un cœur bien embrasé; Ne vous contraignez plus, ne gênez plus votre âme, Satisfaites en maître une si belle flamme; 540 Quand vous aurez su dire une fois: «Je le veux,» D'un seul mot prononcé vous ferez quatre heureux. Bérénice est toujours digne de votre couche, Et Domitie enfin vous parle par ma bouche; Car je ne saurois plus vous le taire; oui, Seigneur, 545 Vous en voulez la main, et j'en ai tout le cœur: Elle m'en fit le don dès la première vue, Et ce don fut l'effet d'une force imprévue, De cet ordre du ciel qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. 550 Je vous dirois, Seigneur, quelle en est la puissance, Si vous ne le saviez par votre expérience. Ne rompez[233] pas des nœuds et si forts et si doux: Rien ne les peut briser que le trépas, ou vous; Et c'est un triste honneur pour une si grande âme, 555 Que d'accabler un frère et contraindre une femme.
TITE.
Je ne contrains personne; et de sa propre voix Nous allons, vous et moi, savoir quel est son choix.
SCÈNE III.
TITE, DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.
TITE.
Parlez, parlez, Madame, et daignez nous apprendre Où porte votre cœur, ce qu'il sent de plus tendre, 560 Qui le possède entier de mon frère ou de moi?
DOMITIE.
En doutez-vous, Seigneur, quand vous avez ma foi?
TITE.
J'aime à n'en point douter, mais on veut que j'en doute: On dit que cette foi ne vous donne pas toute, Que ce cœur reste ailleurs. Parlez en liberté, 565 Et n'en consultez point cette noble fierté, Ce digne orgueil du sang que mon rang sollicite: De tout ce que je suis ne regardez que Tite; Et pour mieux écouter vos désirs les plus doux, Entre le prince et moi ne regardez que vous. 570
DOMITIE.
Qu'avez-vous dit de moi, Prince?
DOMITIAN.
Que dans votre âme Vous laissez vivre encor notre première flamme; Et qu'en faveur du rang si vous m'osez trahir, Ce n'est pas tant aimer, Madame, qu'obéir. C'est en dire un peu plus que vous n'aviez envie; 575 Mais il y va de vous, il y va de ma vie; Et qui se voit si près de perdre tout son bien, Se fait armes de tout, et ne ménage rien.
DOMITIE.
Je ne sais de vous deux, Seigneur, à ne rien feindre, Duquel je dois le plus me louer ou me plaindre. 580 C'est aimer assez mal, que remettre tous deux Au choix de mes désirs le succès de vos vœux; Et cette liberté par tous les deux offerte Montre que tous les deux peuvent souffrir ma perte, Et que tout leur amour est prêt à consentir 585 Que mon cœur ou ma foi veuille se démentir. Je me plains de tous deux, et vous plains l'un et l'autre, Si pour voir tout ce cœur vous m'ouvrez tout le vôtre. Le prince n'agit pas en amant fort discret; S'il ne m'impose rien, il trahit mon secret: 590 Tout ce qu'il vous en dit m'offense ou vous abuse. Mais ce que fait l'amour, l'amour aussi l'excuse[234]. Vous, Seigneur, je croyois que vous m'aimiez assez Pour m'épargner le trouble où vous m'embarrassez, Et laisser pour couleur à mon peu de constance 595 La gloire d'obéir à la toute-puissance: Vous m'ôtez cette excuse, et me voulez charger De ce qu'a d'odieux la honte de changer. Si le prince en mon cœur garde encor même place, C'est manquer de respect que vous le dire en face; 600 Et si mon choix pour vous n'est point violenté, C'est trop d'ambition et d'infidélité. Ainsi des deux côtés tout sert à me confondre. J'ai cent choses à dire, et rien à vous répondre; Et ne voulant déplaire à pas un de vous deux, 605 Je veux, ainsi que vous, douter où vont mes vœux. Ce qui le plus m'étonne en cette déférence Qui veut du cœur entier une entière assurance, C'est que dans ce haut rang vous ne vouliez pas voir Qu'il n'importe du cœur quand on sait son devoir[235], 610 Et que de vos pareils les hautes destinées Ne le consultent point sur ces grands hyménées.
TITE.
Si le vôtre, Madame, étoit de moindre prix.... Mais que veut Flavian?
SCÈNE IV.
TITE, DOMITIAN, DOMITIE, PLAUTINE, FLAVIAN, ALBIN.
FLAVIAN.
Vous en serez surpris, Seigneur, je vous apporte une grande nouvelle: 615 La reine Bérénice....
TITE.
Eh bien! est infidèle? Et son esprit, charmé par un plus doux souci....
FLAVIAN.
Elle est dans ce palais, Seigneur; et la voici[236].
SCÈNE V.
TITE, DOMITIAN, BÉRÉNICE, DOMITIE, FLAVIAN, ALBIN, PHILON, PLAUTINE.
TITE.
O Dieux! est-ce, Madame, aux reines de surprendre? Quel accueil, quels honneurs peuvent-elles attendre, 620 Quand leur surprise envie au souverain pouvoir Celui de donner ordre à les bien recevoir?
BÉRÉNICE.
Pardonnez-le, Seigneur, à mon impatience. J'ai fait sous d'autres noms demander audience: Vous la donniez trop tard à mes ambassadeurs; 625 Je n'ai pu tant attendre à voir tant de grandeurs; Et quoique par vous-même autrefois exilée, Sans ordre et sans aveu je me suis rappelée, Pour être la première à mettre à vos genoux Le sceptre qu'à présent je ne tiens que de vous, 630 Et prendre sur les rois cet illustre avantage De leur donner l'exemple à vous en faire hommage. Je ne vous dirai point avec quelles langueurs D'un si cruel exil j'ai souffert les longueurs: Vous savez trop....
TITE.
Je sais votre zèle, et l'admire, 635 Madame; et pour me voir possesseur de l'empire, Pour me rendre vos soins, je ne méritois pas Que rien vous pût résoudre à quitter vos États, Qu'une si grande reine en formât la pensée. Un voyage si long vous doit avoir lassée. 640 Conduisez-la, mon frère, en son appartement[237]. Vous, faites-l'y servir aussi pompeusement, Avec le même éclat qu'elle s'y vit servie Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie.
SCÈNE VI.
TITE, DOMITIE, PLAUTINE, PHILON.
DOMITIE.
Seigneur, faut-il ici vous rendre votre foi? 645 Ne regardez que vous entre la Reine et moi; Parlez sans vous contraindre, et me daignez apprendre Où porte votre cœur ce qu'il sent de plus tendre[238].
TITE.
Adieu, Madame, adieu. Dans le trouble où je suis, Me taire et vous quitter, c'est tout ce que je puis. 650
SCÈNE VII.
DOMITIE, PLAUTINE.
DOMITIE.
Se taire et me quitter! Après cette retraite, Crois-tu qu'un tel arrêt ait besoin d'interprète?
PLAUTINE.
Oui, Madame; et ce n'est que dérober au jour; Que vous cacher le trouble où le met ce retour.
DOMITIE.
Non, non, tu l'as voulu, Plautine, que je vinsse 655 Désavouer ici les vanités du prince, Empêcher qu'un amant dont je n'ai pas le cœur Ne cédât ma conquête à mon premier vainqueur: Vois la honte qu'ainsi je me suis attirée. Quand sa reine[239] a paru, m'a-t-il considérée? 660 A-t-il jeté les yeux sur moi qu'en me quittant?
PLAUTINE.
Pensez-vous que sa reine ait l'esprit plus content? Avant que vous quitter, lui-même il l'a bannie.
DOMITIE.
Oui, mais avec respect, avec cérémonie, Avec des yeux enfin qui l'éloignant des miens, 665 Lui promettoient assez de plus doux entretiens. Tu me diras encor que la chose est égale, Que s'il m'ose quitter, il chasse ma rivale. Mais pour peu qu'il m'aimât, du moins il m'auroit dit Que je garde en son âme encor même crédit: 670 Il m'en auroit donné des sûretés nouvelles, Il m'en auroit laissé quelques marques fidèles. S'il me vouloit cacher le trouble où je le voi, La plus mauvaise excuse étoit bonne pour moi. Mais pour toute réponse, il se tait, et me quitte; 675 Et tu ne peux souffrir que mon cœur s'en irrite! Tu veux, lorsque lui-même ose se déclarer, Que je me flatte encore assez pour espérer! C'est avec le perfide être d'intelligence. Sans me flatter en vain, courons à la vengeance; 680 Faisons voir ce qu'en moi peut le sang de Néron, Et que je suis de plus fille de Corbulon.
PLAUTINE.
Vous l'êtes; mais enfin c'est n'être qu'une fille, Que le reste impuissant d'une illustre famille. Contre un tel empereur où prendrez-vous des bras? 685
DOMITIE.
Contre un tel empereur nous n'en manquerons pas. S'il épouse sa reine, il est l'horreur de Rome. Trouvons alors, trouvons un grand cœur, un grand homme, Un Romain qui réponde au sang de mes aïeux; Et pour le révolter, laisse faire à mes yeux. 690 Juge, par le pouvoir de ceux de Bérénice, Si les miens auront peine à s'en faire justice. Si ceux-là forcent Tite à me manquer de foi, Ceux-ci feront briser le joug d'un nouveau roi; Et si de l'univers les siens charment le maître, 695 Les miens charmeront ceux qui méritent de l'être. Dis-le-moi, tu l'as vue, ai-je peu de raison Quand de mes yeux aux siens je fais comparaison? Est-elle plus charmante, ai-je moins de mérite? Suis-je moins digne qu'elle enfin du cœur de Tite? 700
PLAUTINE.
Madame....
DOMITIE.
Je m'emporte, et mes sens interdits Impriment leur désordre en tout ce que je dis. Comment saurois-je aussi ce que je te dois dire, Si je ne sais pas même à quoi mon âme aspire? Mon aveugle fureur s'égare à tous propos. 705 Allons penser à tout avec plus de repos.
PLAUTINE.
Vous pourriez hasarder un moment de visite, Pour voir si ce retour est sans l'aveu de Tite, Ou si c'est de concert qu'il a fait le surpris.
DOMITIE.
Oui; mais auparavant remettons nos esprits. 710
FIN DU SECOND ACTE.
[225] Polémon, roi de Cilicie. Voyez ci-dessus, p. 194, note 201, et plus loin, p. 245, note 258.
[226] «Le célèbre M. de Santeul, voulant composer des vers sur la campagne d'Hollande de 1672, crut ne pouvoir mieux faire que de traduire en latin ces huit vers (397-404).... Il présenta au Roi ses vers latins sous ce titre: SUR LE DÉPART DU ROI, et mit à côté ceux de M. Corneille.» (Jolly, Avertissement du Theâtre de Corneille, p. LXIX et LXX.)--Santeul donne les vers 403 et 404 avec une double variante:
Pour envoyer l'effroi sur l'un et l'autre pôle Je n'ai qu'à faire un pas et hausser ma parole.
Voici sa traduction latine:
REX ITER MEDITANS.
Sic cœptis favet usque meis Victoria, ut hostes Me quoque pace data timeant, credantque leonem, Qui male sopitos premit alto corde furores, Ancipiti dudum meditans bella horrida somno; Nec tam blanda Venus media dominatur in aula, Quin, Marti tantum annuerim, mox palleat orbis.
(J. B. Santolii Victorini opera poetica. Paris, M.DC.XCIV, p. 211.)
[227] Ce vers est la contre-partie de celui que Corneille a placé dans la bouche d'Auguste (Cinna, acte V, scène III, vers 1696):
Je suis maître de moi comme de l'univers.
[228] Voyez plus haut, p. 204, le vers 80 et la note 211.
[229] Voyez ci-dessus, p. 203, note 211.
[230] Suétone commence ainsi sa Vie de Titus: Titus.... amor ac deliciæ generis humani; et Eutrope, au livre VII de son Abrégé de l'Histoire romaine (chapitre XXI), dit au sujet du même empereur: Huic (Vespasiano) Titus filius successit.... vir omnium virtutum genere mirabilis adeo, ut amor et deliciæ humani generis diceretur.
[231] «Il déclara qu'il n'acceptait le souverain pontificat qu'afin de conserver toujours ses mains pures. Il tint parole; car depuis ce moment, il ne fut ni l'auteur ni le complice de la mort de personne.» Nec auctor posthac cujusquam necis, nec conscius. (Suétone, Titus, chapitre IX.)
[232] Voyez ci-après, p.247, la note 262 du vers 1112. Après l'éruption du Vésuve, Titus tira au sort, parmi les consulaires, des curateurs chargés de soulager les maux de la Campanie. (Suétone, Titus, chapitre VIII.)
[233] L'édition de 1692 donne trompez, pour rompez, ce qui ne peut être qu'une faute d'impression.
[234] Après ce vers, Voltaire a ajouté les mots: à Tite.
[235] C'est, avec une tournure un peu différente, le vers 279 de Sertorius:
Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir?
[236] Nous avons vu dans les extraits de Xiphilin (p. 197 et 198) qu'après être venue une première fois à Rome avec son frère Agrippa, du vivant de Vespasien, Bérénice y retourna sous le règne de Titus.
[237] Voltaire (1764) fait suivre ce vers de l'indication: à Flavian et Albin.
[238] Voyez plus haut, p. 223, le vers 570 et les vers 559 et 560.
[239] On lit ici: «la Reine,» dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire, qui deux vers plus loin ont maintenu l'un et l'autre: «sa reine.»
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON.
DOMITIAN.
Je vous l'ai dit, Madame, et j'aime à le redire, Qu'il est beau qu'à vous plaire un empereur aspire, Qu'il lui doit être doux qu'un véritable feu Par de justes soupirs mérite votre aveu. Seroit-ce un crime à moins[240]? Seroit-ce vous déplaire, 715 Après un empereur, de vous offrir son frère? Et voudriez-vous croire, en faveur de ma foi, Qu'un frère d'empereur pourroit valoir un roi?
BÉRÉNICE.
Si votre âme, Seigneur, en veut être éclaircie, Vous pouvez le savoir de votre Domitie. 720 De tous les deux aimée, et douce à tous les deux, Elle sait mieux que moi comme on change de vœux, Et sait peut-être mal la route qu'il faut prendre Pour trouver le secret de les faire descendre, Quelque facilité qu'elle ait eue à trouver, 725 Malgré sa flamme et vous, l'art de les élever. Pour moi, qui n'eus jamais l'honneur d'être Romaine, Et qu'un destin jaloux n'a fait naître que reine, Sans qu'un de vous descende au rang que je remplis, Ce me doit être assez d'un de vos affranchis; 730 Et si votre empereur suit les traces des autres, Il suffit d'un tel sort pour relever les nôtres[241]. Mais changeons de discours, et me dites, Seigneur, Par quel ordre aujourd'hui vous m'offrez votre cœur. Est-ce pour obliger ou Domitie ou Tite? 735 N'ose-t-il me quitter à moins que je le quitte? Et peut-il à son rang si peu se confier, Qu'il veuille mon exemple à se justifier? Me donne-t-il à vous alors qu'il m'abandonne?
DOMITIAN.
Il vous respecte trop: c'est à vous qu'il me donne, 740 Et me fait la justice, en m'enlevant mon bien, De vouloir que je tâche à m'enrichir du sien; Mais à peine il le veut, qu'il craint pour moi la haine Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine. C'est à vous de juger d'où part ce sentiment. 745 En vain, par politique, il fait ailleurs l'amant; Il s'y réduit en vain par grandeur de courage: A ces fausses clartés opposez quelque ombrage; Et je renonce au jour, s'il ne revient à vous, Pour peu que vous penchiez à le rendre jaloux. 750
BÉRÉNICE.
Peut-être; mais, Seigneur, croyez-vous Bérénice D'un cœur à s'abaisser jusqu'à cet artifice, Jusques à mendier lâchement le retour De ce qu'un grand service[242] a mérité d'amour?
DOMITIAN.
Madame, sur ce point je n'ai rien à vous dire. 755 Vous savez ce que vaut l'Empereur et l'empire; Et si vous consentez qu'on vous manque de foi, Vous pouvez regarder[243] si je vaux bien un roi. J'aperçois Domitie, et lui cède la place.
SCÈNE II.
DOMITIE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, PHILON.
DOMITIE.
Je vais me retirer, Seigneur, si je vous chasse; 760 Et j'ai des intérêts que vous servez trop bien Pour arrêter le cours d'un si long entretien.
DOMITIAN.
Je faisois à la Reine une offre de service Qui peut vous assurer le rang d'impératrice, Madame; et si j'en suis accepté pour époux, 765 Tite n'aura plus d'yeux pour d'autres que pour vous. Est-ce vous mal servir?
DOMITIE.
Quoi? Madame, il vous aime?
BÉRÉNICE.
Non; mais il me le dit, Madame.
DOMITIE.
Lui?
BÉRÉNICE.
Lui-même. Est-ce vous offenser que m'offrir vos refus? Et vous doit-il un cœur dont vous ne voulez plus? 770
DOMITIE.
Je ne sais si je puis vous dire s'il m'offense, Quand vous vous préparez à prendre sa défense.
BÉRÉNICE.
Et moi, je ne sais pas s'il a droit de changer, Mais je sais que l'amour ne peut désobliger.
DOMITIE.
Du moins ce nouveau feu rend justice au mérite. 775
DOMITIAN.
Vous m'avez commandé de quitter qui me quitte, Vous le savez, Madame; et si c'est vous trahir, Vous m'avouerez aussi que c'est vous obéir.
DOMITIE.
S'il échappe à l'amour un mot qui le trahisse, A l'effort qu'il se fait veut-il qu'on obéisse? 780 Il cherche une révolte, et s'en laisse charmer. Vous le sauriez, ingrat, si vous saviez aimer, Et ne vous feriez pas l'indigne violence De vous offrir ailleurs, et même en ma présence.
DOMITIAN, à Bérénice.
Madame, vous voyez ce que je vous ai dit: 785 La preuve est convaincante, et l'exemple suffit.
BÉRÉNICE.
Il suffit pour vous croire, et non pas pour le suivre.
DOMITIE.
Allez, sous quelques lois qu'il vous plaise de vivre, Vivez-y, j'y consens; mais vous pouviez, Seigneur, Vous hâter un peu moins de m'ôter votre cœur, 790 Attendre que l'honneur de ce grand hyménée Vous renvoyât la foi que vous m'avez donnée. Si vous vouliez passer pour véritable amant, Il falloit espérer jusqu'au dernier moment; Il vous falloit....
DOMITIAN.
Eh bien! puisqu'il faut que j'espère, Madame, faites grâce à l'Empereur mon frère, A la Reine, à vous-même enfin, si vous m'aimez, Autant qu'il le paroît à vos yeux alarmés. Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre, Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre: 800 Réunissez des cœurs de qui rompt l'union Cette chimère en Tite, en vous l'ambition. Vous trouverez au mien encor les mêmes flammes Qui, dès que je vous vis, charmèrent nos deux âmes. Dès ce premier moment j'adorai vos appas; 805 Dès ce premier moment je ne vous déplus pas. Ai-je épargné depuis aucuns soins pour vous plaire? Est-ce un crime pour moi que l'aînesse d'un frère? Et faut-il m'accabler d'un éternel ennui Pour avoir vu le jour deux lustres après lui, 810 Comme si de mon choix il dépendoit de naître Dans le temps qu'il falloit pour devenir son maître[244]? Au nom de votre amour et de ce digne amant, Madame, qui vous aime encor si chèrement, Prenez quelque pitié d'un amant déplorable; 815 Faites-la partager à cette inexorable; Dissipez la fierté d'une injuste rigueur. Pour juge entre elle et moi je ne veux que son cœur. Je vous laisse avec elle arbitre de ma vie. Adieu, Madame. Adieu, trop aimable ennemie. 820
SCÈNE III.
BÉRÉNICE, DOMITIE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Les intérêts du prince[245] avancent trop le mien Pour vous oser, Madame, importuner de rien; Et l'incivilité de la moindre prière Sembleroit vous presser de me rendre son frère. Tout ce qu'en sa faveur je crois m'être permis, 825 Après qu'à votre cœur lui-même il s'est remis, C'est de vous faire voir ce que hasarde une âme Qui sacrifie au rang les douceurs de sa flamme, Et quel long repentir suit ces nobles ardeurs Qui soumettent l'amour à l'éclat des grandeurs. 830
DOMITIE.
Quand les choses, Madame, auront changé de face, Je reviendrai savoir ce qu'il faut que je fasse, Et demander votre ordre avec empressement Sur le choix ou du prince ou de quelque autre amant. Agréez cependant un respect qui m'amène 835 Vous rendre mes devoirs comme à ma souveraine; Car je n'ose douter que déjà l'Empereur Ne vous ait redonné bonne part en son cœur. Vous avez sur vos rois pris ce digne avantage D'être ici la première à rendre un juste hommage[246]; 840 Et pour vous imiter, je veux avoir le bien D'être aussi la première à vous offrir le mien. Cet exemple qu'aux rois vous donnez pour un homme, J'aime pour une reine à le donner à Rome; Et plus il est nouveau, plus j'ai lieu d'espérer 845 Que de quelques bontés vous voudrez m'honorer.
BÉRÉNICE.
A vous dire le vrai, sa nouveauté m'étonne: J'aurois eu quelque peine à vous croire si bonne; Et je recevrois l'offre avec confusion Si je n'y soupçonnois un peu d'illusion. 850 Quoi qu'il en soit, Madame, en cette incertitude Qui nous met l'une et l'autre en quelque inquiétude, Ce que je puis répondre à vos civilités, C'est de vous demander pour moi mêmes bontés, Et que celle des deux qui sera satisfaite 855 Traite l'autre de l'air qu'elle veut qu'on la traite. J'ai vu Tite se rendre au peu que j'ai d'appas; Je ne l'espère plus, et n'y renonce pas. Il peut se souvenir, dans ce grade sublime, Qu'il soumit votre Rome en détruisant Solyme, 860 Qu'en ce siége pour lui je hasardai mon rang, Prodiguai mes trésors, et mes peuples leur sang, Et que s'il me fait part de sa toute-puissance, Ce sera moins un don qu'une reconnoissance.
DOMITIE.
Ce sont là de grands droits; et si l'amour s'y joint, 865 Je dois craindre une chute à n'en relever point. Tite y peut ajouter que je n'ai point la gloire D'avoir sur ma patrie étendu sa victoire, De l'avoir saccagée et détruite à l'envi, Et renversé l'autel du dieu que j'ai servi: 870 C'est par là qu'il vous doit cette haute fortune. Mais je commence à voir que je vous importune. Adieu. Quelque autre fois nous suivrons ce discours.
BÉRÉNICE.
Je suis venue ici trop tôt de quatre jours; J'en suis au désespoir et vous en fais excuse. 875
DOMITIE.
Dans quatre jours, Madame, on verra qui s'abuse.
SCÈNE IV.
BÉRÉNICE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Quel caprice, Philon, l'amène jusqu'ici M'expliquer elle-même un si cuisant souci? Tite, après mon départ, l'auroit-il maltraitée?
PHILON.
Après votre départ il l'a soudain quittée, 880 Madame, et s'est défait de cet esprit jaloux Avec un compliment encor plus court qu'à vous.
BÉRÉNICE.
Ainsi tout est égal: s'il me chasse, il la quitte; Mais ce peu qu'il m'a dit ne peut qu'il ne m'irrite: Il marque trop pour moi son infidélité. 885 Vois de ses derniers mots quelle est la dureté: «Qu'on la serve, a-t-il dit, comme elle fut servie Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie[247].» Je ne le fais donc plus! Voilà ce que j'ai craint. Il fait en liberté ce qu'il faisoit contraint. 890 Cet ordre de sortir, si prompt et si sévère, N'a plus pour s'excuser l'autorité d'un père: Il est libre, il est maître, il veut tout ce qu'il fait.
PHILON.
Du peu qu'il vous a dit j'attends un autre effet. Le trouble de vous voir auprès d'une rivale 895 Vouloit pour se remettre un moment d'intervalle; Et quand il a rompu sitôt vos entretiens, Je lisois dans ses yeux qu'il évitoit les siens, Qu'il fuyoit l'embarras d'une telle présence. Mais il vient à son tour prendre son audience, 900 Madame; et vous voyez si j'en sais bien juger. Songez de quelle sorte il faut le ménager.
SCÈNE V.
TITE, BÉRÉNICE, FLAVIAN, PHILON.
BÉRÉNICE.
Me cherchez-vous, Seigneur, après m'avoir chassée?
TITE.
Vous avez su mieux lire au fond de ma pensée, Madame; et votre cœur connoît assez le mien 905 Pour me justifier sans que j'explique rien.
BÉRÉNICE.
Mais justifiera-t-il le don qu'il vous plaît faire De ma propre personne au prince votre frère? Et n'est-ce point assez de me manquer de foi, Sans prendre encor le droit de disposer de moi? 910 Pouvez-vous jusque-là me bannir de votre âme? Le pouvez-vous, Seigneur?
TITE.
Le croyez-vous, Madame?
BÉRÉNICE.
Hélas! que j'ai de peur de vous dire que non! J'ai voulu vous haïr dès que j'ai su ce don: Mais à de tels courroux l'âme en vain se confie; 915 A peine je vous vois que je vous justifie. Vous me manquez de foi, vous me donnez, chassez. Que de crimes! Un mot les a tous effacés. Faut-il, Seigneur, faut-il que je ne vous accuse Que pour dire aussitôt que c'est moi qui m'abuse, 920 Que pour me voir forcée à répondre pour vous! Épargnez cette honte à mon dépit jaloux; Sauvez-moi du désordre où ma bonté[248] m'expose, Et du moins par pitié dites-moi quelque chose; Accusez-moi plutôt, Seigneur, à votre tour, 925 Et m'imputez pour crime un trop parfait amour. Vos chimères d'État, vos indignes scrupules, Ne pourront-ils jamais passer pour ridicules? En souffrez-vous encor la tyrannique loi? Ont-ils encor sur vous plus de pouvoir que moi? 930 Du bonheur de vous voir j'ai l'âme si ravie, Que pour peu qu'il durât, j'oublierois Domitie. Pourrez-vous l'épouser dans quatre jours? O cieux! Dans quatre jours! Seigneur, y voudrez-vous mes yeux? Vous plairez-vous à voir qu'en triomphe menée, 935 Je serve de victime à ce grand hyménée; Que traînée avec pompe aux marches de l'autel, J'aille de votre main attendre un coup mortel? M'y verrez-vous mourir sans verser une larme? Vous y préparez-vous sans trouble et sans alarme? 940 Et si vous concevez l'excès de ma douleur, N'en rejaillit-il[249] rien jusque dans votre cœur?
TITE.
Hélas! Madame, hélas! pourquoi vous ai-je vue? Et dans quel contre-temps êtes-vous revenue! Ce qu'on fit d'injustice à de si chers appas 945 M'avoit assez coûté pour ne l'envier pas. Votre absence et le temps m'avoient fait quelque grâce; J'en craignois un peu moins les malheurs où je passe; Je souffrois Domitie, et d'assidus efforts M'avoient, malgré l'amour, fait maître du dehors. 950 La contrainte sembloit tourner en habitude; Le joug que je prenois m'en paroissoit moins rude; Et j'allois être heureux, du moins aux yeux de tous, Autant qu'on le peut être en n'étant point à vous. J'allois....
BÉRÉNICE.
N'achevez point, c'est là ce qui me tue. 955 Et je pourrois souffrir votre hymen à ma vue, Si vous aviez choisi quelque objet sans éclat, Qui ne pût être à vous que par raison d'État, Qui de ses grands aïeux n'eût reçu rien d'aimable, Qui n'en eût que le nom qui fût considérable. 960 «Il s'est assez puni de son manque de foi, Me dirois-je, et son cœur n'en est pas moins à moi.» Mais Domitie est belle, elle a tout l'avantage Qu'ajoute un vrai mérite à l'éclat du visage; Et pour vous épargner les discours superflus, 965 Elle est digne de vous, si vous ne m'aimez plus. Elle a toujours charmé le prince votre frère, Elle a gagné sur vous de ne vous plus déplaire: L'hymen achèvera de me faire oublier; Elle aura votre cœur, et l'aura tout entier. 970 Seigneur, faites-moi grâce: épousez Sulpitie, Ou Camille, ou Sabine, et non pas Domitie; Choisissez-en quelqu'une enfin dont le bonheur Ne m'ôte que la main, et me laisse le cœur.
TITE.
Domitie aisément souffriroit ce partage; 975 Ma main satisferoit l'orgueil de son courage; Et pour le cœur, à peine il vous sait en ces lieux, Qu'il revient tout entier faire hommage à vos yeux.
BÉRÉNICE.
N'importe: ayez pitié, Seigneur, de ma foiblesse. Vous avez un cœur fait à changer de maîtresse; 980 Vous ne savez que trop l'art de manquer de foi: Ne l'exercerez-vous jamais que contre moi?
TITE.
Domitie est le choix de Rome et de mon père: Ils crurent à propos de l'ôter à mon frère, De crainte que ce cœur jeune et présomptueux 985 Ne rendît téméraire un prince impétueux. Si pour vous obéir je lui suis infidèle, Rome, qui l'a choisie, y consentira-t-elle?
BÉRÉNICE.
Quoi? Rome ne veut pas quand vous avez voulu? Que faites-vous, Seigneur, du pouvoir absolu? 990 N'êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire, Que pour assujettir l'Empereur à l'empire[250]? Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi! Elle affermit ou rompt le don de votre foi! Ah! si j'en puis juger sur ce qu'on voit paroître. 995 Vous en êtes l'esclave encor plus que le maître.
TITE.
Tel est le triste sort de ce rang souverain, Qui ne dispense pas d'avoir un cœur romain; Ou plutôt des Romains tel est le dur caprice[251] A suivre obstinément une aveugle injustice, 1000 Qui rejetant d'un roi le nom plus que les lois, Accepte un empereur plus puissant que cent rois. C'est ce nom seul qui donne à leurs farouches haines Cette invincible horreur qui passe jusqu'aux reines, Jusques à leurs époux; et vos yeux adorés 1005 Verroient de notre hymen naître cent conjurés. Encor s'il n'y falloit hasarder que ma vie; Si ma perte aussitôt de la vôtre suivie....
BÉRÉNICE.
Non, Seigneur, ce n'est pas aux reines comme moi A hasarder leurs jours pour signaler leur foi. 1010 La plus illustre ardeur de périr l'un pour l'autre N'a rien de glorieux pour mon rang et le vôtre: L'amour de nos pareils la traite de fureur, Et ces vertus d'amant ne sont pas d'empereur. Mes secours en Judée[252] achevèrent l'ouvrage 1015 Qu'avoit des légions ébauché le suffrage: Il m'est trop précieux pour le mettre au hasard; Et j'y pouvois, Seigneur, mériter quelque part, N'étoit qu'affermissant votre heureuse fortune, Je n'ai fait qu'empêcher qu'elle nous fût commune. 1020 Si j'eusse eu moins pour elle ou de zèle ou de foi, Vous seriez moins puissant, mais vous seriez à moi; Vous n'auriez que le nom de général d'armée, Mais j'aurois pour époux l'amant qui m'a charmée; Et je posséderois dans ma cour, en repos, 1025 Au lieu d'un empereur, le plus grand des héros.
TITE.
Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre, Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. Allons dans vos États m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. 1030 Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne[253], Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra[254]!
BÉRÉNICE.
Il n'est plus temps: ce nom, si sujet à l'envie, 1035 Ne se quitte jamais, Seigneur, qu'avec la vie; Et des nouveaux Césars la tremblante fierté N'ose faire de grâce à ceux qui l'ont porté: Qui l'a pris une fois est toujours punissable. Ce fut par là qu'Othon se traita de coupable, 1040 Par là Vitellius mérita le trépas; Et vous n'auriez partout qu'assassins sur vos pas.
TITE.
Que faire donc, Madame?
BÉRÉNICE.
Assurer votre vie; Et s'il y faut enfin la main de Domitie.... Mais adieu: sur ce point si vous pouvez douter, 1045 Ce n'est pas moi, Seigneur, qu'il en faut consulter.
TITE, à Bérénice qui se retire[255].
Non, Madame; et dût-il m'en coûter trône et vie, Vous ne me verrez point épouser Domitie. Ciel, si vous ne voulez qu'elle règne en ces lieux, Que vous m'êtes cruel de la rendre à mes yeux! 1050
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[240] Tel est le texte des anciennes éditions, y compris celle de 1692. Voltaire a mis: «Serait-ce un crime à moi?»
[241] Allusion à l'affranchi Félix. Voyez tome VI, p. 597, la note du vers 510 d'Othon.--Racine parle aussi de l'affranchi Félix, dans sa Bérénice (acte II, scène II):
De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère, Des fers de Claudius Félix encor flétri, De deux reines, Seigneur, devenir le mari; Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse, Ces deux reines étoient du sang de Bérénice.
L'une des deux Drusille que Félix épousa était sœur de Bérénice.
[242] Tacite, au livre II des Histoires (chapitre LXXXI), raconte que le parti de Vespasien, au moment de son avènement à l'empire, trouva une auxiliaire zélée dans la reine Bérénice: nec minore animo regina Berenice partes juvabat, florens ætate formaque, et seni quoque Vespasiano magnificentia munerum grata. Voyez aussi plus loin, vers 861 et suivants.
[243] L'édition de 1692 a changé regarder en remarquer.
[244] Thomas Corneille et Voltaire ajoutent ici: à Bérénice, et au-dessus de la seconde phrase du vers 820, Voltaire seul: à Domitie.
[245] L'édition de 1682 donne seule: «d'un prince,» pour «du prince.»
[246] Voyez ci-dessus, p. 226, les vers 631 et 632.
[247] Voyez ci-dessus, p. 227, vers 642-644.
[248] L'édition de 1682 porte seule ma honte pour ma bonté.
[249] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent ici rejallit, que l'édition de 1692 a changé en rejaillit. Plus loin, au vers 1505, l'édition de 1671 est la seule qui porte rejaillît: toutes les autres, même celle de 1692, ont rejallît.
[250] On a rapproché de ce passage ce vers que dit Néron dans le Britannicus de Racine (publié en 1669):
Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire?
(Acte IV, scène III.)
[251] Racine, dans sa Bérénice (acte II, scène II), emploie le même mot:
Soit raison, soit caprice, Rome ne l'attend point pour son impératrice.
Puis, quelques vers plus loin, il développe ainsi l'idée contenue dans les vers 1001 et 1002 de Corneille:
D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois, Attacha pour jamais une haine puissante; Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante, Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté, Survit dans tous les cœurs après la liberté.
[252] Voyez ci-dessus, p. 232, note 242.
[253] Dans l'édition de 1692: «feront ma seule chaîne.»
[254] Voyez ci-dessus la Notice, p. 196.
[255] Voltaire (1764) a remplacé «qui se retire,» par «qui sort.»
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
BÉRÉNICE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Avez-vous su, Philon, quel bruit et quel murmure Fait mon retour à Rome en cette conjoncture[256]?
PHILON.
Oui, Madame: j'ai vu presque tous vos amis, Et su d'eux quel espoir vous peut être permis. Il est peu de Romains qui penchent la balance 1055 Vers l'extrême hauteur ou l'extrême indulgence: La plupart d'eux embrasse un avis modéré Par qui votre retour n'est pas déshonoré, Mais à l'hymen de Tite il vous ferme la porte: La fière Domitie est partout la plus forte; 1060 La vertu de son père et son illustre sang A son ambition assure[257] ce haut rang. Il est peu sur ce point de voix qui se divisent, Madame; et quant à vous, voici ce qu'ils en disent: «Elle a bien servi Rome, il le faut avouer; 1065 L'Empereur et l'empire ont lieu de s'en louer: On lui doit des honneurs, des titres sans exemples; Mais enfin elle est reine, elle abhorre nos temples, Et sert un Dieu jaloux qui ne peut endurer Qu'aucun autre que lui se fasse révérer; 1070 Elle traite à nos yeux les nôtres de fantômes. On peut lui prodiguer des villes, des royaumes: Il est des rois pour elle; et déjà Polémon[258] De ce Dieu qu'elle adore invoque le seul nom; Des nôtres pour lui plaire il dédaigne le culte: 1075 Qu'elle règne avec lui sans nous faire d'insulte. Si ce trône et le sien ne lui suffisent pas, Rome est prête d'y joindre encor d'autres États[259], Et de faire éclater avec magnificence Un juste et plein effet de sa reconnoissance.» 1080
BÉRÉNICE.
Qu'elle répande ailleurs ces effets éclatants, Et ne m'enlève point le seul où je prétends. Elle n'a point de part en ce que je mérite: Elle ne me doit rien, je n'ai servi que Tite. Si j'ai vu sans douleur mon pays désolé, 1085 C'est à Tite, à lui seul, que j'ai tout immolé; Sans lui, sans l'espérance à mon amour offerte, J'aurois servi Solyme, ou péri dans sa perte; Et quand Rome s'efforce à m'arracher son cœur, Elle sert le courroux d'un Dieu juste vengeur. 1090 Mais achevez, Philon; ne dit-on autre chose?
PHILON.
On parle des périls où votre amour l'expose: «De cet hymen, dit-on, les nœuds si desirés Serviront de prétexte à mille conjurés; Ils pourront soulever jusqu'à son propre frère. 1095 Il se voulut jadis cantonner contre un père; N'eût été Mucian qui le tint dans Lyon, Il se faisoit le chef de la rébellion, Avouoit Civilis, appuyoit ses Bataves, Des Gaulois belliqueux soulevoit les plus braves; 1100 Et les deux bords du Rhin l'auroient pour empereur, Pour peu qu'eût Céréal écouté sa fureur[260].» Il aime Domitie, et règne dans son âme; Si Tite ne l'épouse, il en fera sa femme. Vous savez de tous deux quelle est l'ambition: 1105 Jugez ce qui peut suivre une telle union.
BÉRÉNICE.
Ne dit-on rien de plus?
PHILON.
Ah! Madame, je tremble A vous dire encor....
BÉRÉNICE.
Quoi?
PHILON.
Que le sénat s'assemble.
BÉRÉNICE.
Quelle est l'occasion qui le fait assembler?
PHILON.
L'occasion n'a rien qui vous doive troubler; 1110 Et ce n'est qu'à dessein de pourvoir aux dommages Que du Vésuve ardent ont causés[261] les ravages[262]; Mais Domitie aura des amis, des parents, Qui pourront bien après vous mettre sur les rangs.
BÉRÉNICE.
Quoi que sur mes destins ils usurpent d'empire, 1115 Je ne vois pas leur maître en état d'y souscrire. Philon, laissons-les faire: ils n'ont qu'à me bannir Pour trouver hautement l'art de me retenir. Contre toutes leurs voix je ne veux qu'un suffrage, Et l'ardeur de me nuire achèvera l'ouvrage. 1120 Ce n'est pas qu'en effet la gloire où je prétends N'offre trop de prétexte aux esprits mécontents: Je ne puis jeter l'œil sur ce que je suis née Sans voir que de périls suivront cet hyménée. Mais pour y parvenir s'il faut trop hasarder, 1125 Je veux donner le bien que je n'ose garder; Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale Ce miracle vivant, cette âme sans égale: Qu'en dépit des Romains, leur digne souverain, S'il prend une moitié, la prenne de ma main; 1130 Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice Ait une créature en leur impératrice. Je vois Domitian. Contre tous leurs arrêts Il n'est pas malaisé d'unir nos intérêts.
SCÈNE II.
DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON, ALBIN.
BÉRÉNICE.
Auriez-vous au sénat, Seigneur, assez de brigue 1135 Pour combattre et confondre une insolente ligue? S'il ne s'assemble pas exprès pour m'exiler, J'ai quelques envieux qui pourront en parler. L'exil m'importe peu, j'y suis accoutumée; Mais vous perdez l'objet dont votre âme est charmée: L'audacieux décret de mon bannissement Met votre Domitie aux bras d'un autre amant; Et vous pouvez[263] juger que s'il faut qu'on m'exile, Sa conquête pour vous n'en est pas plus facile. Voyez si votre amour se veut laisser ravir 1145 Cet unique secours qui pourroit le servir[264].
DOMITIAN.
On en pourra parler, Madame, et mon ingrate En a déjà conçu quelque espoir qui la flatte; Mais je puis dire aussi que le rang que je tiens M'a fait assez d'amis pour opposer aux siens; 1150 Et que si dès l'abord ils ne les font pas taire, Ils rompront le grand coup qui seul nous peut déplaire. Non que tout cet espoir ne coure grand hasard, Si votre amant volage y prend la moindre part: On l'aime; et si son ordre à nos amis s'oppose, 1155 Leur plus fidèle ardeur osera peu de chose.
BÉRÉNICE.
Ah! Prince, je mourrai de honte et de douleur, Pour peu qu'il contribue à faire mon malheur; Mais je n'ai qu'à le voir pour calmer ces alarmes.
DOMITIAN.
N'y perdez point de temps, portez-y tous vos charmes: N'en oubliez aucun dans un péril si grand. Peut-être, ainsi que vous, ce dessein le surprend; Mais je crains qu'après tout son âme irrésolue Ne relâche un peu trop sa puissance absolue, Et ne laisse au sénat décider de ses vœux, 1165 Pour se faire une excuse[265] envers l'une des deux.
BÉRÉNICE.
Quelques efforts qu'on fasse, et quelque art qu'on déploie, Je vous réponds de tout, pourvu que je le voie; Et je ne crois pas même au pouvoir de vos dieux De lui faire épouser Domitie à mes yeux. 1170 Si vous l'aimez encor, ce mot vous doit suffire. Quant au sénat, qu'il m'ôte ou me donne l'empire, Je ne vous dirai point à quoi je me résous. Voici votre inconstante. Adieu, pensez à vous.
SCÈNE III.
DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.
DOMITIE.
Prince, si vous m'aimez, l'occasion est belle. 1175
DOMITIAN.
Si je vous aime! Est-il un amant plus fidèle? Mais, Madame, sachons ce que vous souhaitez.
DOMITIE.
Vous me servirez mal, puisque vous en doutez. L'amant digne du cœur de la beauté qu'il aime Sait mieux ce qu'elle veut que ce qu'il veut lui-même. Mais puisque j'ai besoin d'expliquer mon courroux, J'en veux à Bérénice, à l'Empereur, à vous: A lui, qui n'ose plus m'aimer en sa présence; A vous, qui vous mettez de leur intelligence, Et dont tous les amis vont servir un amour 1185 Qui me rend à vos yeux la fable de la cour. Si vous m'aimez, Seigneur, il faut sauver ma gloire, M'assurer par vos soins une pleine victoire; Il faut....
DOMITIAN.
Si vous croyez votre bonheur douteux, Votre retour vers moi seroit-il si honteux? 1190 Suis-je indigne de vous? suis-je si peu de chose Que toute votre gloire à mon amour s'oppose? Ne voit-on plus en moi ce que vous estimiez? Et suis-je moindre enfin qu'alors que vous m'aimiez?
DOMITIE.
Non; mais un autre espoir va m'accabler de honte, 1195 Quand le trône m'attend, si Bérénice y monte. Délivrez-en mes yeux, et prêtez-moi la main Du moins à soutenir l'honneur du nom romain. De quel œil verrez-vous qu'une reine étrangère....
DOMITIAN.
De l'œil dont je verrois que l'Empereur, mon frère, 1200 En prît d'autres pour vous, ranimât son espoir, Et pour se rendre heureux, usât de son pouvoir.
DOMITIE.
Ne vous y trompez pas: s'il me donne le change, Je ne suis point à vous, je suis à qui me venge, Et trouverai peut-être à Rome assez d'appui 1205 Pour me venger de vous aussi bien que de lui.
DOMITIAN.
Et c'est du nom romain la gloire qui vous touche. Madame? et vous l'avez au cœur comme en la bouche? Ah! que le nom de Rome est un nom précieux, Alors qu'en la servant on se sert encor mieux, 1210 Qu'avec nos intérêts ce grand devoir conspire, Et que pour récompense on se promet l'empire! Parlons à cœur ouvert, Madame, et dites-moi Quel fruit je dois attendre enfin d'un tel emploi.
DOMITIE.
Voulez-vous pour servir être sûr du salaire, 1215 Seigneur? et n'avez-vous qu'un amour mercenaire[266]?
DOMITIAN.
Je n'en connois point d'autre, et ne conçois pas bien Qu'un amant puisse plaire en ne prétendant rien.
DOMITIE.
Que ces prétentions sentent les âmes basses!
DOMITIAN.
Les Dieux à qui les sert font espérer des grâces. 1220
DOMITIE.
Les exemples des Dieux s'appliquent mal sur nous.
DOMITIAN.
Je ne veux donc, Madame, autre exemple que vous. N'attendez-vous de Tite, et n'avez-vous pour Tite Qu'une stérile ardeur qui s'attache au mérite? De vos destins aux siens pressez-vous l'union 1225 Sans vouloir aucun fruit de tant de passion?
DOMITIE.
Peut-être en ce dessein ne suis-je intéressée Que par l'intérêt seul de ma gloire blessée. Croyez-moi généreuse, et soyez généreux: N'aimez plus, ou n'aimez que comme je le veux. 1230 Je sais ce que je dois à l'amant qui m'oblige; Mais j'aime qu'on l'attende et non pas qu'on l'exige: Et qui peut immoler son intérêt au mien, Peut se promettre tout de qui ne promet rien. Peut-être qu'en l'état où je suis avec Tite, 1235 Je veux bien le quitter, mais non pas qu'il me quitte. Vous en dis-je trop peu pour vous l'imaginer? Et depuis quand l'amour n'ose-t-il deviner? Tous mes emportements pour la grandeur suprême Ne vous déguisent point, Seigneur, que je vous aime; Et l'on ne voit que trop quel droit j'ai de haïr Un empereur sans foi qui meurt de me trahir. Me condamnerez-vous à voir que Bérénice M'enlève de hauteur le rang d'impératrice? Lui pourrez-vous aider à me perdre d'honneur? 1245
DOMITIAN.
Ne pouvez-vous le mettre à faire mon bonheur?
DOMITIE.
J'ai quelque orgueil encor, Seigneur, je le confesse. De tout ce qu'il attend rendez-moi la maîtresse, Et laissez à mon choix l'effet de votre espoir: Que ce soit une grâce, et non pas un devoir; 1250 Et que....
DOMITIAN.
Me faire grâce après tant d'injustice! De tant de vains détours je vois trop l'artifice, Et ne saurois douter du choix que vous ferez Quand vous aurez par moi ce que vous espérez. Épousez, j'y consens, le rang de souveraine; 1255 Faites l'impératrice, en donnant une reine; Disposez de sa main, et pour première loi, Madame, ordonnez-lui d'abaisser l'œil sur moi.
DOMITIE.
Cet objet de ma haine a pour vous quelque charme.
DOMITIAN.
Son nom seul prononcé vous a mise en alarme: 1260 Me puis-je mieux venger, si vous me trahissez, Que d'aimer à vos yeux ce que vous haïssez?
DOMITIE.
Parlons à cœur ouvert. Aimez-vous Bérénice?
DOMITIAN.
Autant qu'il faut l'aimer pour vous faire un supplice.
DOMITIE.
Ce sera donc le vôtre encor plus que le mien. 1265 Après cela, Seigneur, je ne vous dis plus rien. S'il n'a pas pour votre âme une assez rude gêne, J'y puis joindre au besoin une implacable haine.
DOMITIAN.
Et moi, dût à jamais croître ce grand courroux, J'épouserai, Madame, ou Bérénice, ou vous. 1270
DOMITIE.
Ou Bérénice, ou moi! La chose est donc égale, Et vous ne m'aimez plus qu'autant que ma rivale?
DOMITIAN.
La douleur de vous perdre, hélas!...
DOMITIE.
C'en est assez: Nous verrons cet amour dont vous nous menacez. Cependant si la Reine, aussi fière que belle, 1275 Sait comme il faut répondre aux vœux d'un infidèle, Ne me rapportez point l'objet de son dédain Qu'elle n'ait repassé les rives du Jourdain.
SCÈNE IV.
DOMITIAN, ALBIN.
DOMITIAN.
Admire ainsi que moi de quelle jalousie Au seul nom de la Reine elle a paru saisie; 1280 Comme s'il importoit à ses heureux appas A qui je donne un cœur dont elle ne veut pas!
ALBIN.
Seigneur, telle est l'humeur de la plupart des femmes. L'amour sous leur empire eût-il rangé mille âmes, Elles regardent tout comme leur propre bien, 1285 Et ne peuvent souffrir qu'il leur échappe rien. Un captif mal gardé leur semble une infamie: Qui l'ose recevoir devient leur ennemie; Et sans leur faire un vol on ne peut disposer D'un cœur qu'un autre choix les force à refuser: 1290 Elles veulent qu'ailleurs par leur ordre il soupire, Et qu'un don de leur part marque un reste d'empire. Domitie a pour vous ces communs sentiments Que les fières beautés ont pour tous leurs amants, Et craint, si votre main se donne à Bérénice, 1295 Qu'elle ne porte en vain le nom d'impératrice, Quand d'un côté l'hymen, et de l'autre l'amour, Feront à cette reine un empire en sa cour. Voilà sa jalousie, et ce qu'elle redoute, Seigneur. Pour le sénat, n'en soyez point en doute, 1300 Il aime l'Empereur, et l'honore à tel point, Qu'il servira sa flamme, ou n'en parlera point; Pour le stupide Claude il eut bien la bassesse D'autoriser l'hymen de l'oncle avec la nièce[267]: Il ne fera pas moins pour un prince adoré, 1305 Et je l'y tiens déjà, Seigneur, tout préparé.
DOMITIAN.
Tu parles du sénat, et je veux parler d'elle, De l'ingrate qu'un trône a rendue infidèle. N'est-il point de moyens[268], ne vois-tu point de jour, A mettre enfin d'accord sa gloire et son amour? 1310
ALBIN.
Tout dépendra de Tite et du secret office Qu'il peut dans le sénat rendre à sa Bérénice. L'air dont il agira pour un espoir si doux Tournera l'assemblée ou pour ou contre vous; Et si sa politique à vos amis s'oppose, 1315 Vous l'avez dit vous-même, ils pourront peu de chose. Sondez ses sentiments, et réglez-vous sur eux: Votre bonheur est sûr, s'il consent d'être heureux. Que si son choix balance, ou flatte mal le vôtre, Demandez Bérénice afin d'obtenir l'autre. 1320 Vous l'avez déjà vu sensible à de tels coups; Et c'est un grand ressort qu'un peu d'amour jaloux. Au moindre empressement pour cette belle reine, Il vous fera justice et reprendra sa chaîne. Songez à pénétrer ce qu'il a dans l'esprit. 1325 Le voici.
DOMITIAN.
Je suivrai ce que ton zèle en dit.
SCÈNE V.
TITE, DOMITIAN, FLAVIAN, ALBIN.
TITE.
Avez-vous regagné le cœur de votre ingrate, Mon frère?
DOMITIAN.
Sa fierté de plus en plus éclate. Voyez s'il fut jamais orgueil pareil au sien: Il veut que je la serve et ne prétende rien, 1330 Que j'appuie en l'aimant toute son injustice, Que je fasse de Rome exiler Bérénice. Mais, Seigneur, à mon tour puis-je vous demander Ce qu'à vos plus doux vœux il vous plaît d'accorder?
TITE.
J'aurai peine à bannir la Reine de ma vue. 1335 Par quels ordres, grands Dieux, est-elle revenue? Je souffrois, mais enfin je vivois sans la voir; J'allois....
DOMITIAN.
N'avez-vous pas un absolu pouvoir, Seigneur?
TITE.
Oui; mais j'en suis comptable à tout le monde: Comme dépositaire, il faut que j'en réponde. 1340 Un monarque a souvent des lois à s'imposer; Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
DOMITIAN.
Que refuserez-vous aux désirs de votre âme, Si le sénat approuve une si belle flamme?
TITE.
Qu'il parle du Vésuve, et ne se mêle pas 1345 De jeter dans mon âme un nouvel embarras. Est-ce à lui d'abuser de mon inquiétude Jusqu'à mettre une borne à son incertitude? Et s'il ose en mon choix prendre quelque intérêt, Me croit-il en état d'en croire son arrêt? 1350 S'il exile la Reine, y pourrai-je souscrire?
DOMITIAN.
S'il parle en sa faveur, pourrez-vous l'en dédire? Ah! que je vous plaindrois d'avoir si peu d'amour!
TITE.
J'en ai trop, et le mets peut-être trop au jour.
DOMITIAN.
Si vous en aviez tant, vous auriez peu de peine 1355 A rendre Domitie à sa première chaîne.
TITE.
Ah! s'il ne s'agissoit que de vous la céder, Vous auriez peu de peine à me persuader; Et pour vous rendre heureux, me rendre à Bérénice Ne seroit pas vous faire un fort grand sacrifice. 1360 Il y va de bien plus.
DOMITIAN.
De quoi, Seigneur?
TITE.
De tout. Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout, D'en suivre la furie, et d'être le ministre De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre: Et peut-être l'aigreur de ces inimitiés 1365 Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez: Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée. Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée; Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner, Elle ne m'aime pas: elle cherche à régner, 1370 Avec vous, avec moi, n'importe la manière. Tout plairoit, à ce prix, à son humeur altière; Tout seroit digne d'elle; et le nom d'empereur A mon assassin même attacheroit son cœur.
DOMITIAN.
Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère, 1375 Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère?
TITE.
Non: je ne puis la mettre en de plus sûres mains[269]; Mais plus vous m'êtes cher, Prince, et plus je vous crains: De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes, Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines; 1380 L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand, La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant. La nature en fureur s'abandonne à tout faire, Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère. Je ne réveille point des soupçons assoupis, 1385 Et veux bien oublier le temps de Civilis[270]: Vous étiez encor jeune, et sans vous bien connoître, Vous pensiez n'être né que pour vivre sans maître; Mais les occasions renaissent aisément: Une femme est flatteuse, un empire est charmant, 1390 Et comme avec plaisir on s'en laisse surprendre, On néglige bientôt les soins de s'en défendre. Croyez-moi, séparez vos intérêts des siens.
DOMITIAN.
Eh bien! j'en briserai les dangereux liens. Pour votre sûreté j'accepte ce supplice; 1395 Mais pour m'en consoler, donnez-moi Bérénice. Dût le sénat, dût Rome en frémir de courroux, Vous n'osez l'épouser, j'oserai plus que vous; Je l'aime, et l'aimerai si votre âme y renonce. Quoi? n'osez-vous, Seigneur, me faire de réponse? 1400
TITE.
Se donne-t-elle à vous, et ne tient-il qu'à moi?
DOMITIAN.
Elle a droit d'imiter qui lui manque de foi.
TITE.
Elle n'en a que trop; et toutefois je doute Que son amour trahi prenne la même route.
DOMITIAN.
Mais si pour se venger elle répond au mien? 1405
TITE.
Épousez-la, mon frère, et ne m'en dites rien.
DOMITIAN.
Et si je regagnois l'esprit de Domitie? Si pour moi sa fierté se montroit adoucie? Si mes vœux, si mes soins en étoient mieux reçus, Seigneur?
TITE, en rentrant.
Epousez-la sans m'en parler non plus. 1410
DOMITIAN.
Allons, et malgré lui rendons-lui Bérénice. Albin, de nos projets son amour est complice; Et puisqu'il l'aime assez pour en être jaloux, Malgré l'ambition Domitie est à nous.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[256] Dans la Bérénice de Racine (acte II, scène II), Titus interroge de même son confident Paulin, et celui-ci lui fait connaître, comme ici Philon à Bérénice, les dispositions des Romains.
[257] Telle est l'orthographe de toutes les éditions données par Corneille. L'édition de 1692, et Voltaire d'après elle, ont substitué le pluriel au singulier: «assurent ce haut rang.»
[258] Voyez plus haut, p. 194, note 201, et p. 216, vers 381. L'historien Josèphe raconte au livre XX de ses Antiquités judaïques, chapitre VII, 3, que Polémon, pour épouser Bérénice, se fit circoncire; puis que Bérénice l'ayant quitté fort peu de temps après le mariage, il renonça à la religion juive.
[259] Dans la Bérénice de Racine (acte II, scène II, et acte III, scène I), il s'agit d'un semblable témoignage de reconnaissance, de l'agrandissement des États de Bérénice.
[260] Tacite raconte au livre IV de ses Histoires (chapitres LXXXV et LXXXVI) comment Mucien décida Domitien à rester à Lyon, au lieu d'aller sur le théâtre même de la guerre. Puis il ajoute: «Domitien comprit l'artifice; mais les égards commandaient de ne pas l'apercevoir: on alla donc à Lyon. De là on croit qu'il tenta par de secrets émissaires la foi de Cerealis (ou Cerialis, le général qui commandait l'armée romaine opposée au Batave Civilis): il voulait savoir si ce chef lui remettrait, en cas qu'il parût, l'armée et le commandement. Cette pensée cachait-elle un projet de guerre contre son père, ou cherchait-il à se ménager contre son frère des ressources et des forces? la chose demeura incertaine.» Intellegebantur artes; sed pars obsequii in eo ne deprehenderentur: ita Lugdunum ventum. Unde creditur Domitianus occultis ad Cerialem nunciis, fidem ejus tentavisse an præsenti sibi exercitum imperiumque traditurus foret: qua cogitatione bellum adversus patrem agitaverit, an opes virisque adversus fratrem, in incerto fuit.
[261] Toutes les éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent causé, sans accord.
[262] Quædam sub eo fortuita ac tristia acciderunt: ut conflagratio Vesevi montis in Campania. (Suétone, Titus, chapitre VIII.) Cette éruption de 79 est celle qui détruisit Herculanum, Pompeies et Stabies, et dont Pline l'Ancien fut victime.
[263] Nous avons adopté la leçon de l'édition de 1692, qui est aussi celle de Voltaire. Elle nous a paru préférable au texte des éditions antérieures: «vous pourrez.»
[264] Var. Cet unique secours qui pouvoit le servir. (1671 et 79)
[265] L'édition de 1682 porte, par erreur, «un excuse.»
[266] On lit marcenaire dans les deux éditions de 1682 et de 1692.
[267] Après la mort de Messaline, Claude épousa, avec l'assentiment du sénat, sa nièce Agrippine, dont le fils Néron avait déjà onze ans. Voyez Tacite, Annales, livre XII, chapitres V-VII.
[268] Voltaire (1764) a mis le singulier: moyen.
[269] L'édition de 1682 donne seule: «en des plus sûres mains.»
[270] Voyez ci-dessus, p. 246, note 260.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
As-tu vu Bérénice? aime-t-elle mon frère? 1415 Et se plaît-elle à voir qu'il tâche de lui plaire? Me la demande-t-il de son consentement?
FLAVIAN.
Ne la soupçonnez point d'un si bas sentiment; Elle n'en peut souffrir non pas même la feinte.
TITE.
As-tu vu dans son cœur encor la même atteinte? 1420
FLAVIAN.
Elle veut vous parler, c'est tout ce que j'en sai.
TITE.
Faut-il de son pouvoir faire un nouvel essai?
FLAVIAN.
M'en croirez-vous, Seigneur? évitez sa présence[271], Ou mettez-vous contre elle un peu mieux en défense. Quel fruit espérez-vous de tout son entretien? 1425
TITE.
L'en aimer davantage, et ne résoudre rien.
FLAVIAN.
L'irrésolution doit-elle être éternelle? Vous ne me dites plus que Domitie est belle, Seigneur, vous qui disiez que ses seules beautés Vous peuvent consoler de ce que vous quittez; 1430 Qu'elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre Vos feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre.
TITE.
Je l'ai dit, il est vrai; mais j'avois d'autres yeux, Et je ne voyois pas Bérénice en ces lieux.
FLAVIAN.
Quand aux feux les plus beaux un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire, Et regarde l'amour comme un lâche attentat Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État. Son grand cœur, au-dessus des plus dignes amorces, A ses devoirs pressants laisse toutes leurs forces[272]; 1440 Et son plus doux espoir n'ose lui demander Ce que sa dignité ne lui peut accorder.
TITE.
Je sais qu'un empereur doit parler ce langage; Et quand il l'a fallu, j'en ai dit davantage; Mais de ces duretés que j'étale à regret, 1445 Chaque mot à mon cœur coûte un soupir secret; Et quand à la raison j'accorde un tel empire, Je le dis seulement parce qu'il le faut dire, Et qu'étant au-dessus de tous les potentats, Il me seroit honteux de ne le dire pas. 1450 De quoi s'enorgueillit un souverain de Rome, Si par respect pour elle il doit cesser d'être homme, Éteindre un feu qui plaît, ou ne le ressentir Que pour s'en faire honte et pour le démentir? Cette toute-puissance est bien imaginaire, 1455 Qui s'asservit soi-même à la peur de déplaire, Qui laisse au goût public régler tous ses projets, Et prend le plus haut rang pour craindre ses sujets. Je ne me donne point d'empire sur leurs âmes, Je laisse en liberté leurs soupirs et leurs flammes; 1460 Et quand d'un bel objet j'en vois quelqu'un charmé, J'applaudis au bonheur d'aimer et d'être aimé. Quand je l'obtiens du ciel, me portent-ils envie? Qu'ont d'amer pour eux tous les douceurs de ma vie? Et par quel intérêt....
FLAVIAN.
Ils perdroient tout en vous. 1465 Vous faites le bonheur et le salut de tous, Seigneur; et l'univers, de qui vous êtes l'âme....
TITE.
Ne perds plus de raisons à combattre ma flamme: Les yeux de Bérénice inspirent des avis Qui persuadent mieux que tout ce que tu dis. 1470
FLAVIAN.
Ne vous exposez donc qu'à ceux de Domitie.
TITE.
Je n'ai plus, Flavian, que quatre jours de vie: Pourquoi prends-tu plaisir à les tyranniser?
FLAVIAN.
Mais vous savez qu'il faut la perdre ou l'épouser?
TITE.
En vain donc à ses vœux tout mon amour s'oppose; 1475 Périr ou faire un crime est pour moi même chose. Laissons-lui toutefois soulever des mutins; Hasardons sur la foi de nos heureux destins: Ils m'ont promis la Reine, et doivent à ses charmes Tout ce qu'ils ont soumis à l'effort de mes armes; 1480 Par elle j'ai vaincu, pour elle il faut périr.
FLAVIAN.
Seigneur....
TITE.
Oui, Flavian, c'est à faire[273] à mourir. La vie est peu de chose; et tôt ou tard, qu'importe Qu'un traître me l'arrache, ou que l'âge l'emporte? Nous mourons[274] à toute heure; et dans le plus doux sort Chaque instant de la vie est un pas vers la mort[275].
FLAVIAN.
Flattez mieux les desirs de votre ambitieuse, Et ne la changez pas de fière en furieuse. Elle vient vous parler.
TITE.
Dieux! quel comble d'ennuis!
SCÈNE II.
TITE, DOMITIE, FLAVIAN, PLAUTINE.
DOMITIE.
Je viens savoir de vous, Seigneur, ce que je suis. 1490 J'ai votre foi pour gage, et mes aïeux pour marques Du grand droit de prétendre au plus grand des monarques; Mais Bérénice est belle, et des yeux si puissants Renversent aisément des droits si languissants. Ce grand jour qui devoit unir mon sort au vôtre, 1495 Servira-t-il, Seigneur, au triomphe d'une autre?
TITE.
J'ai quatre jours encor pour en délibérer, Madame; jusque-là laissez-moi respirer. C'est peu de quatre jours pour un tel sacrifice; Et s'il faut à vos droits immoler Bérénice, 1500 Je ne vous réponds pas que Rome et tous vos droits Puissent en quatre jours m'en imposer les lois.
DOMITIE.
Il n'en faudroit pas tant, Seigneur, pour vous résoudre A lancer sur ma tête un dernier coup de foudre, Si vous ne craigniez point qu'il rejaillît[276] sur vous. 1505
TITE.
Suspendez quelque temps encor ce grand courroux. Puis-je étouffer sitôt une si belle flamme?
DOMITIE.
Quoi? vous ne pouvez pas ce que peut une femme? Que vous me rendez mal ce que vous me devez! J'ai brisé de beaux fers, Seigneur, vous le savez; 1510 Et mon âme, sensible à l'amour comme une autre, En étouffe un peut-être aussi fort que le vôtre.
TITE.
Peut-être auriez-vous peine à le bien étouffer, Si votre ambition n'en savoit triompher. Moi qui n'ai que les Dieux au-dessus de ma tête, 1515 Qui ne vois plus de rang digne de ma conquête, Du trône où je me sieds puis-je aspirer à rien Qu'à posséder un cœur qui n'aspire qu'au mien? C'est là de mes pareils la noble inquiétude: L'ambition remplie y jette leur étude; 1520 Et sitôt qu'à prétendre elle n'a plus de jour, Elle abandonne un cœur tout entier à l'amour.
DOMITIE.
Elle abandonne ainsi le vôtre à cette reine, Qui cherche une grandeur encor plus souveraine.
TITE.
Non, Madame: je veux que vous sortiez d'erreur[277], 1525 Bérénice aime Tite, et non pas l'Empereur; Elle en veut à mon cœur, et non pas à l'empire[278].
DOMITIE.
D'autres avoient déjà pris soin de me le dire, Seigneur; et votre reine a le goût délicat De n'en vouloir qu'au cœur, et non pas à l'éclat. 1530 Cet amour épuré que Tite seul lui donne Renonceroit au rang pour être à la personne! Mais on a beau, Seigneur, raffiner sur ce point, La personne et le rang ne se séparent point. Sous les tendres brillants de cette noble amorce 1535 L'ambition cachée attaque, presse, force; Par là de ses projets elle vient mieux à bout; Elle ne prétend rien, et s'empare de tout. L'art est grand; mais enfin je ne sais s'il mérite La bouche d'une reine et l'oreille de Tite. 1540 Pour moi, j'aime autrement; et tout me charme en vous; Tout m'en est précieux, Seigneur, tout m'en est doux; Je ne sais point si j'aime ou l'Empereur ou Tite, Si je m'attache au rang ou n'en veux qu'au mérite, Mais je sais qu'en l'état où je suis aujourd'hui 1545 J'applaudis à mon cœur de n'aspirer qu'à lui.
TITE.
Mais me le donnez-vous tout ce cœur qui n'aspire, En se tournant vers moi, qu'aux honneurs de l'empire? Suit-il l'ambition en dépit de l'amour, Madame? la suit-il sans espoir de retour? 1550
DOMITIE.
Si c'est à mon égard ce qui vous inquiète, Le cœur se rend bientôt quand l'âme est satisfaite: Nous le défendons mal de qui remplit nos vœux. Un moment dans le trône éteint tous autres feux; Et donner tout ce cœur, souvent ce n'est que faire 1555 D'un trésor invisible un don imaginaire. A l'amour vraiment noble il suffit du dehors; Il veut bien du dedans ignorer les ressorts: Il n'a d'yeux que pour voir ce qui s'offre à la vue, Tout le reste est pour eux une terre inconnue; 1560 Et sans importuner le cœur d'un souverain, Il a tout ce qu'il veut quand il en a la main. Ne m'ôtez pas la vôtre, et disposez du reste. Le cœur a quelque chose en soi de tout céleste; Il n'appartient qu'aux Dieux; et comme c'est leur choix, Je ne veux point, Seigneur, attenter sur leurs droits.
TITE.
Et moi, qui suis des Dieux la plus visible image, Je veux ce cœur comme eux, et j'en veux tout l'hommage. Mais vous n'en avez plus, Madame, à me donner; Vous ne voulez ma main que pour vous couronner. 1570 D'autres pourront un jour vous rendre ce service. Cependant, pour régler le sort de Bérénice, Vous pouvez faire agir vos amis au sénat; Ils peuvent m'y nommer lâche, parjure, ingrat: J'attendrai son arrêt, et le suivrai peut-être. 1575
DOMITIE.
Suivez-le, mais tremblez s'il flatte trop son maître. Ce grand corps tous les ans change d'âme et de cœurs; C'est le même sénat, et d'autres sénateurs. S'il alla pour Néron jusqu'à l'idolâtrie, Il le traita depuis de traître à sa patrie, 1580 Et réduisit ce prince indigne de son rang A la nécessité de se percer le flanc[279]. Vous êtes son amour, craignez d'être sa haine Après l'indignité d'épouser une reine. Vous avez quatre jours pour en délibérer. 1585 J'attends le coup fatal, que je ne puis parer. Adieu. Si vous l'osez, contentez votre envie; Mais en m'ôtant l'honneur n'épargnez pas ma vie.
SCÈNE III.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
L'impétueux esprit! Conçois-tu, Flavian, Où pourroient ses fureurs porter Domitian, 1590 Et de quelle importance est pour moi l'hyménée Où par tous mes desirs je la sens condamnée?
FLAVIAN.
Je vous l'ai déjà dit, Seigneur: pensez-y bien, Et surtout de la Reine évitez l'entretien. Redoutez.... Mais elle entre, et sa moindre tendresse De toutes nos raisons va montrer la foiblesse.
SCÈNE IV.
TITE, BÉRÉNICE, PHILON, FLAVIAN.
TITE.
Eh bien! Madame, eh bien! faut-il tout hasarder? Et venez-vous ici pour me le commander?
BÉRÉNICE.
De ce qui m'est permis je sais mieux la mesure, Seigneur; et j'ai pour vous une flamme trop pure 1600 Pour vouloir, en faveur d'un zèle ambitieux, Mettre au moindre péril des jours si précieux. Quelque pouvoir sur moi que notre amour obtienne, J'ai soin de votre gloire; ayez-en de la mienne. Je ne demande plus que pour de si beaux feux 1605 Votre absolu pouvoir hasarde un: «Je le veux.» Cet amour le voudroit; mais comme je suis reine, Je sais des souverains la raison souveraine. Si l'ardeur de vous voir l'a voulue[280] ignorer, Si mon indigne exil s'est permis d'espérer, 1610 Si j'ai rentré dans Rome avec quelque imprudence, Tite à ce trop d'ardeur doit un peu d'indulgence. Souffrez qu'un peu d'éclat, pour prix de tant d'amour, Signale ma venue, et marque mon retour. Voudrez-vous que je parte avec l'ignominie 1615 De ne vous avoir vu que pour me voir bannie? Laissez-moi la douceur de languir en ces lieux[281], D'y soupirer pour vous, d'y mourir à vos yeux: C'en sera bientôt fait, ma douleur est trop vive Pour y tenir longtemps votre attente captive; 1620 Et si je tarde trop à mourir de douleur, J'irai loin de vos yeux terminer mon malheur. Mais laissez-m'en choisir la funeste journée; Et du moins jusque-là, Seigneur, point d'hyménée. Pour votre ambitieuse avez-vous tant d'amour 1625 Que vous ne le puissiez différer d'un seul jour? Pouvez-vous refuser à ma douleur profonde....
TITE.
Hélas! que voulez-vous que la mienne réponde? Et que puis-je résoudre alors que vous parlez, Moi qui ne puis vouloir que ce que vous voulez? 1630 Vous parlez de languir, de mourir à ma vue; Mais, ô Dieux! songez-vous que chaque mot me tue, Et porte dans mon cœur de si sensibles coups, Qu'il ne m'en faut plus qu'un pour mourir avant vous? De ceux qui m'ont percé souffrez que je soupire. 1635 Pourquoi partir, Madame, et pourquoi me le dire? Ah! si vous vous forcez d'abandonner ces lieux, Ne m'assassinez point de vos cruels adieux. Je vous suivrois, Madame; et flatté de l'idée D'oser mourir à Rome, et revivre en Judée, 1640 Pour aller de mes feux vous demander le fruit, Je quitterois l'empire et tout ce qui leur nuit.
BÉRÉNICE.
Daigne me préserver le ciel....
TITE.
De quoi, Madame?
BÉRÉNICE.
De voir tant de foiblesse en une si grande âme! Si j'avois droit par là de vous moins estimer, 1645 Je cesserois peut-être aussi de vous aimer.
TITE.
Ordonnez donc enfin ce qu'il faut que je fasse.
BÉRÉNICE.
S'il faut partir demain, je ne veux qu'une grâce: Que ce soit vous, Seigneur, qui le veuilliez pour moi, Et non votre sénat qui m'en fasse la loi. 1650 Faites-lui souvenir, quoi qu'il craigne ou projette, Que je suis son amie, et non pas sa sujette; Que d'un tel attentat notre rang est jaloux, Et que tout mon amour ne m'asservit qu'à vous.
TITE.
Mais peut-être, Madame....
BÉRÉNICE.
Il n'est point de peut-être, Seigneur: s'il en décide, il se fait voir mon maître; Et dût-il vous porter à tout ce que je veux, Je ne l'ai point choisi pour juge de mes vœux.
SCÈNE V.
TITE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, ALBIN, FLAVIAN, PHILON.
(Domitian entre[282].)
TITE.
Allez dire au sénat, Flavian, qu'il se lève: Quoi qu'il ait commencé, je défends qu'il achève. 1660 Soit qu'il parle à présent du Vésuve[283] ou de moi, Qu'il cesse, et que chacun se retire chez soi. Ainsi le veut la Reine; et comme amant fidèle, Je veux qu'il obéisse aux lois que je prends d'elle, Qu'il laisse à notre amour régler notre intérêt. 1665
DOMITIAN.
Il n'est plus temps, Seigneur; j'en apporte l'arrêt.
TITE.
Qu'ose-t-il m'ordonner?
DOMITIAN.
Seigneur, il vous conjure De remplir tout l'espoir d'une flamme si pure. Des services rendus à vous, à tout l'État, C'est le prix qu'a jugé lui devoir le sénat; 1670 Et pour ne vous prier que pour une Romaine, D'une commune voix Rome adopte la Reine; Et le peuple à grands cris montre sa passion De voir un plein effet de cette adoption.
TITE.
Madame....
BÉRÉNICE.
Permettez, Seigneur, que je prévienne Ce que peut votre flamme accorder à la mienne. Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité. J'éprouve du sénat l'amour et la justice, Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. 1680 Je n'abuserai point d'un surprenant respect Qui semble un peu bien prompt pour n'être point suspect: Souvent on se dédit de tant de complaisance. Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance: Si nous avons trop vu ses flux et ses reflux 1685 Pour Galba, pour Othon, et pour Vitellius, Rome, dont aujourd'hui vous êtes les délices[284], N'aura jamais pour vous ces insolents caprices; Mais aussi cet amour qu'a pour vous l'univers Ne vous peut garantir des ennemis couverts. 1690 Un million de bras a beau garder un maître, Un million de bras ne pare point d'un traître: Il n'en faut qu'un pour perdre un prince aimé de tous, Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous; Aux zèles indiscrets tout paroît légitime, 1695 Et la fausse vertu se fait honneur du crime. Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix: Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois; Rendons-lui, vous et moi, cette reconnoissance D'en avoir pour vous plaire affoibli la puissance, 1700 De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime: faisons qu'on nous aime à jamais. D'autres sur votre exemple épouseroient des reines Qui n'auroient pas, Seigneur, des âmes si romaines, Et lui feroient peut-être avec trop de raison 1705 Haïr votre mémoire et détester mon nom. Un refus généreux de tant de déférence Contre tous ces périls nous met en assurance.
TITE.
Le ciel de ces périls saura trop nous garder.
BÉRÉNICE.
Je les vois de trop près pour vous y hasarder. 1710
TITE.
Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême....
BÉRÉNICE.
Jamais un tendre amour n'expose ce qu'il aime.
TITE.
Mais, Madame, tout cède, et nos vœux exaucés....
BÉRÉNICE.
Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez[285].
TITE.
Malgré les vœux publics refuser d'être heureuse, 1715 C'est plus craindre qu'aimer.
BÉRÉNICE.
La crainte est amoureuse. Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir. Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir. Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme, Puisqu'enfin je triomphe et dans Rome et de Rome: J'y vois à mes genoux le peuple et le sénat; Plus j'y craignois de honte, et plus j'y prends d'éclat; J'y tremblois sous sa haine, et la laisse impuissante; J'y rentrois exilée, et j'en sors triomphante.
TITE.
L'amour peut-il se faire une si dure loi? 1725
BÉRÉNICE.
La raison me la fait malgré vous, malgré moi[286]. Si je vous en croyois, si je voulois m'en croire, Nous pourrions vivre heureux, mais avec moins de gloire. Épousez Domitie: il ne m'importe plus Qui vous enrichissiez d'un si noble refus[287]. 1730 C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre; Et je serois à vous, si j'aimois comme une autre[288]. Adieu, Seigneur: je pars.
TITE.
Ah! Madame, arrêtez.
DOMITIAN.
Est-ce là donc pour moi l'effet de vos bontés, Madame? Est-ce le prix de vous avoir servie? 1735 J'assure votre gloire, et vous m'ôtez la vie.
TITE.
Ne vous alarmez point: quoi que la Reine ait dit, Domitie est à vous, si j'ai quelque crédit. Madame, en ce refus un tel amour éclate, Que j'aurois pour vous l'âme au dernier point ingrate, Et mériterois mal ce qu'on a fait pour moi, Si je portois ailleurs la main que je vous doi. Tout est à vous: l'amour, l'honneur, Rome l'ordonne. Un si noble refus n'enrichira personne, J'en jure par l'espoir qui nous fut le plus doux: 1745 Tout est à vous, Madame, et ne sera qu'à vous; Et ce que mon amour doit à l'excès du vôtre Ne deviendra jamais le partage d'une autre[289].
BÉRÉNICE.
Le mien vous auroit fait déjà ces beaux serments, S'il n'eût craint d'inspirer de pareils sentiments: 1750 Vous vous devez des fils, et des Césars à Rome, Qui fassent à jamais revivre un si grand homme.
TITE.
Pour revivre en des fils nous n'en mourons pas moins, Et vous mettez ma gloire au-dessus de ces soins. Du levant au couchant, du More[290] jusqu'au Scythe, 1755 Les peuples vanteront et Bérénice et Tite; Et l'histoire à l'envi forcera l'avenir D'en garder à jamais l'illustre souvenir[291]. Prince, après mon trépas soyez sûr de l'empire; Prenez-y part en frère, attendant que j'expire. 1760 Allons voir Domitie, et la fléchir pour vous. Le premier rang dans Rome est pour elle assez doux; Et je vais lui jurer qu'à moins que je périsse, Elle seule y tiendra celui d'impératrice. Est-ce là vous l'ôter?
DOMITIAN.
Ah! c'en est trop, Seigneur. 1765
TITE, à Bérénice.
Daignez contribuer à faire son bonheur, Madame, et nous aider à mettre de cette âme Toute l'ambition d'accord avec sa flamme.
BÉRÉNICE.
Allons, Seigneur: ma gloire en croîtra de moitié, Si je puis remporter chez moi son amitié. 1770
TITE.
Ainsi pour mon hymen la fête préparée Vous rendra cette foi qu'on vous avoit jurée, Prince; et ce jour, pour vous[292] si noir, si rigoureux, N'aura d'éclat ici que pour vous rendre heureux.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[271] Corneille avait dit dans Polyeucte (acte II, scène I, vers 388):
M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
Voyez tome III, p. 505.
[272] Ces six vers se trouvent déjà, avec quelques variantes çà et là, dans Sophonisbe, où Lélius dit à Massinisse (acte IV, scène III, vers 1373-1378):
Mais quand à cette ardeur un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire; Il repousse l'amour comme un lâche attentat, Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État; Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces, Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.
Voyez tome VI, p. 529.
[273] Telle est l'orthographe de toutes les éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).
[274] Il y a Nous mourrons, au futur, dans l'édition de 1671, ce qui n'offre pas de sens.
[275] On lit dans l'Imitation de Jésus-Christ (livre II, chapitre XII): «Scias pro certo quia morientem te oportet ducere vitam.» Corneille a traduit ainsi ce passage:
Pour maxime infaillible imprime en ta pensée Que chaque instant de vie est un pas vers la mort.
C'est ce dernier vers qu'il s'est rappelé et qu'il a reproduit presque textuellement ici. Comme l'a remarqué M. Quittard, il «redit par un tour différent ce que disent beaucoup de proverbes, entre autres ceux-ci: le moment où l'on naît est le commencement de la mort; le jour de la naissance est le messager de la mort; la vie est le chemin de la mort; la mort commence avec la vie, etc.» (Études sur les proverbes français, p. 65.)--Plusieurs poëtes ont répété ce vers avec de légères variantes. Casimir Delavigne a dit dans son Louis XI (acte 1, scène IX):
Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort.
[276] Voyez plus haut, p. 239, note 249.
[277] Var. Non, Madame, et je veux que vous sortiez d'erreur. (1671)
[278] Cette idée revient plusieurs fois dans la Bérénice de Racine. Voyez le commencement de la scène IV du Ier acte, et la fin de la scène II du IIe acte.
[279] Néron entendant approcher les cavaliers qui avaient ordre de l'amener vivant, s'enfonça le fer dans la gorge, aidé de son secrétaire Épaphrodite. Voyez Suétone, Vie de Néron, chapitre XLIX.
[280] Il y a voulue dans toutes les éditions antérieures à 1692. Thomas Corneille a ainsi corrigé ce vers:
Si l'ardeur de vous voir a voulu l'ignorer.
Voltaire (1764) a supprimé l'accord irrégulier et donne l'hiatus: «l'a voulu ignorer.»
[281] Bérénice exprime le même désir à Titus dans la tragédie de Racine (acte IV, scène V):
Ah! Seigneur.... pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée. Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?
[282] Voltaire (1764) a supprimé ces mots et placé DOMITIAN en tête des noms des personnages.
[283] Voyez ci-dessus, p. 247, note 262.
[284] Voyez ci-dessus, p. 218, note 230.--Racine, dans sa dernière scène, place également ce mot dans la bouche de Bérénice:
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes; Ni que par votre amour l'univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses vœux Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voye en un moment enlever ses délices.
[285] Var. Votre cœur est à moi, j'y règne, et c'est assez. (1671)
[286] Voyez ci-dessus la Notice, (note 240) p. 195.
[287] Voyez plus haut, p. 240, vers 971-974.
[288] Ici, comme au vers 306 et comme plus bas au vers 1748, on lit «un autre» dans l'édition de 1682.--Voyez tome I, p. 228, note 3-a.
[289] Voyez la note 288 précédente.
[290] Le mot est écrit ainsi dans toutes les anciennes éditions, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). Voyez tome III, p. 136, note 2.
[291] C'est Bérénice qui exprime cette idée chez Racine, dans les derniers vers de la tragédie. Elle s'adresse à Titus et à Antiochus.
Adieu: servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
[292] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé, avec raison ce semble, pour vous en pour nous.
PSYCHÉ
TRAGÉDIE-BALLET
1671
NOTICE.
Le sujet de Psyché était certes un des plus beaux que la fable pût offrir à l'admiration d'une cour galante, curieuse des merveilles des décorations et des machines, mais aimant avant toutes choses l'expression élégante et fine des nuances les plus délicates de la passion.
Il dut, pour plus d'un motif, se présenter à la pensée de Molière, chargé par le Roi de faire jouer pour le carnaval de 1671 une pièce à grand spectacle. D'abord, en 1656, Benserade avait fait un ballet de Psyché, qui avait été dansé par Louis XIV. Ensuite, si l'on en croit M. de Soleirol[293], il semble résulter de l'examen d'une suite de quarante et un dessins de costumes, que la troupe de notre grand comique avait déjà joué à Rouen, en 1658, une Psyché: toutefois on manque absolument de renseignements à cet égard, et la Psyché de Rouen pourrait bien n'être qu'un simple divertissement, imité du ballet de Benserade. Enfin en 1669, deux ans avant la représentation de la pièce qui nous occupe, la Fontaine s'était plu à imiter le récit d'Apulée et à l'accommoder, avec un art infini, au goût et aux sentiments modernes. Suivant une opinion qui ne manque pas de vraisemblance, Molière est, sous le nom de Gélaste, l'un des quatre amis, de caractère si différent, que nous présente la Fontaine au commencement de son ouvrage. Il était donc naturel qu'il fût préoccupé de ce sujet, et peut-être s'arrêta-t-il plus volontiers encore à l'idée de le mettre à la scène, s'il est vrai qu'on lui avait recommandé d'utiliser une décoration des enfers. Cette décoration, conservée avec grand soin au Garde-Meuble[294], trouvait naturellement sa place dans Psyché; mais il faudrait se garder d'accorder trop de confiance à cette petite tradition. Quoi qu'il en soit, il ne suffisait point d'avoir trouvé cet heureux canevas, il fallait le remplir, et, malgré sa diligence habituelle, Molière craignait de ne pas être en mesure de faire représenter cet ouvrage au carnaval; il implora donc le secours de Corneille, qui lui prêta son aide pendant une quinzaine de jours[295], et se mit à écrire de verve la plus grande partie de la pièce: ce fut lui qui fournit, entre autres scènes, la charmante déclaration de Psyché[296], si délicate, si passionnée, et par laquelle les doucereux, comme les appelait notre illustre poëte tragique, durent assurément se laisser gagner.
Cette pièce fut représentée dans une salle nouvelle que Louis XIV avait fait construire tout exprès pour les divertissements de ce genre. Dans son Idée des spectacles anciens et nouveaux[297], l'abbé de Pure décrit ainsi «le grand et superbe salon que le Roi conçut et fit faire fixe et permanent pour les divers spectacles, et pour les délassements de son esprit et le divertissement de ses peuples:»
«Ce grand prince, qui se connoît parfaitement à tout, et qui a de grandes pensées jusque dans les plus petites choses, en donna l'ordre et le soin au sieur Gaspard Vigarani. Le lieu fut malaisé à choisir; et feu Monsieur le Cardinal, en partant de Paris pour aller travailler à la paix sur la frontière, avoit prétendu faire un théâtre de bois dans la place qui est derrière son palais. L'espace étoit à la vérité assez grand, mais le sieur Vigarani ne le trouva ni assez propre, ni assez commode, soit pour la durée, soit pour la majesté, soit pour le mouvement des grandes machines qu'il avoit projetées. Comme il étoit aussi judicieux qu'inventif, il proposa de bâtir une salle grande et spacieuse dans les alignements du dessein du Louvre, dont les dehors symétriques avec le reste de la façade l'affranchiroient de toute ruine et de tous changements. Le Roi agréa fort cette proposition, et les ordres furent donnés à M. Ratabon[298] de hâter l'ouvrage, et au sieur Vigarani de préparer ses machines. En voici les dimensions et le devis, tant du dedans que du dehors, qui m'a été donné par le sieur Charles Vigarani, fils de Gaspard.... Le corps de la salle est partagé en deux parties inégales. La première comprend le théâtre et ses accompagnements; la seconde contient le parterre, les corridors et loges qui font face au théâtre, et qui occupent le reste du salon de trois côtés, l'un qui regarde la cour, l'autre le jardin, et le troisième le corps du palais des Tuileries. La première partie, ou le théâtre, qui s'ouvre par une façade également riche et artiste, depuis son ouverture jusqu'à la muraille qui est du côté du pavillon, vers les vieilles écuries, a de profondeur vingt-deux toises. Son ouverture est de trente-deux pieds sur la largeur ou entre les corridors et châssis qui règnent des deux côtés. La hauteur ou celle des châssis est de vingt-quatre pieds jusques aux nuages. Par-dessus les nuages jusqu'au tirant du comble, pour la retraite ou pour le mouvement des machines, il y a trente-sept pieds. Sous le plancher ou parquet du théâtre, pour les enfers ou pour les changements des mers, il y a quinze pieds de profond.... La seconde partie, ou celle du parterre, qui est du côté de l'appartement des Tuileries, a de largeur entre les deux murs soixante-trois pieds, entre les corridors quarante-neuf. Sa profondeur, depuis le théâtre jusqu'au susdit appartement, est de quatre-vingt-treize pieds; chaque corridor est de six pieds; et la hauteur du parterre jusqu'au plafond est de quarante-neuf pieds. Ce plafond a deux beautés aussi riches que surprenantes, par sa dorure et par sa dureté. Celle-ci est toutefois la plus considérable, quoique la matière en soit commune et de peu de prix, car ce n'est que du carton, mais composé et pétri d'une manière si particulière, qu'il est rendu aussi dur que la pierre et que les plus solides matières. Le reste de la hauteur jusqu'au comble, où sont les rouages et les mouvements, est de soixante-deux pieds. Il y a encore une manière aussi nouvelle que hardie d'enter une poutre l'une dans l'autre et de confier aux deux, sur quelque longueur que ce soit, toute sorte de pesanteur et de machine. Il en a rendu raison à divers physiciens, et a sauvé par cette invention et les dépenses d'avoir des poutres assez grandes ou assez fortes pour de tels bâtiments, et le péril de les voir s'affaisser et même rompre après fort peu de durée.»
En tête du programme in-4º de la pièce, intitulé: «PSICHÉ, tragi-comédie et ballet dansé devant Sa Majesté au mois de Ianvier 1671,» et publié à Paris par Robert Ballard dans le courant de la même année, se trouve une autre description de la sale, beaucoup moins technique, et que nous croyons devoir reproduire parce qu'elle éclaircit et complète la précédente; elle est d'ailleurs beaucoup plus courte:
«Le lieu destiné pour la représentation, et pour les spectateurs de cet assemblage de tant de magnifiques divertissements, est une salle faite exprès pour les plus grandes fêtes, et qui seule peut passer pour un très-superbe spectacle. Sa longueur est de quarante toises; elle est partagée en deux parties: l'une est pour le théâtre, et l'autre pour l'assemblée. Cette dernière partie est celle que l'on voit la première; elle a des beautés qui amusent agréablement les regards jusques au moment où la scène doit s'ouvrir. La face du théâtre, ainsi que les deux retours, est un grand ordre corinthien, qui comprend toute la hauteur de l'édifice. On entre dans le parterre par deux portes différentes, à droit et à gauche; ces entrées ont des deux côtés des colonnes sur des piédestaux, et des pilastres carrés élevés à la hauteur du théâtre. On monte ensuite sur un haut dais réservé pour les places des personnes royales et de ce qu'il y a de plus considérable à la cour. Cet espace est bordé d'une balustrade par devant, et de degrés en amphithéâtre tout à l'entour; des colonnes, posées sur le haut de ces degrés, soutiennent des galeries, sous lesquelles, entre les colonnes, on a placé des balcons, qui sont ornés, ainsi que le plafond, et tout ce qui paroît dans la salle, de ce que l'architecture, la sculpture, la peinture et la dorure ont de plus beau, de plus riche, et de plus éclatant.»
Ajoutons que l'éclairage était des plus brillants: «Trente lustres qui éclairent la salle de l'assemblée, lit-on en tête du prologue dans le même programme, se haussent pour laisser la vue du spectacle libre dans le moment que la toile qui ferme le théâtre se lève.»
Cette belle salle ne servit que pour cet ouvrage: après les représentations de Psyché, «elle fut abandonnée, jusqu'en 1716 qu'on la raccommoda pour les ballets qui y furent exécutés[299].»
La première représentation de Psyché eut lieu, suivant toute apparence, le 16 janvier. Il est vrai que la Gazette donne la date du 17; mais, comme en terminant son article le journaliste annonce que ce divertissement fut continué le 17, on doit penser qu'il y a une faute d'impression dans la première phrase. Voici, du reste, le texte exact de ce compte rendu, dans lequel nous supprimons seulement une analyse très-peu intéressante de l'ouvrage:
«Le 17 de ce mois, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, et tous les seigneurs et dames de la cour, prirent pour la première fois, dans la salle des machines, au palais des Tuileries, le divertissement d'un grand ballet dansé dans les entr'actes de la comédie de Psyché.... Ce pompeux divertissement.... fut continué le 17, en présence du nonce du pape, de l'ambassadeur de Venise, et de quelques autres ministres, qui en admirèrent la magnificence et la galanterie, avouant, avec grand nombre d'autres étrangers, qu'il n'y a que la cour de France et son incomparable monarque qui puissent produire de si charmants et si éclatants spectacles[300].»
La Gazette du 31 janvier nous apprend que la cour, qui s'était établie pendant quelques jours à Vincennes[301], s'empressa, aussitôt revenue, d'aller admirer de nouveau le spectacle qui l'avait charmée:
«Le 24, Leurs Majestés retournèrent en cette ville, où elles ont continué plusieurs soirs le divertissement du grand ballet dansé au palais des Tuileries dans la salle des machines, auquel il ne se peut rien ajouter pour la magnificence des décorations, le nombre des changements, la beauté du sujet, l'excellence des concerts, et pour toutes les autres choses qui rendent ce spectacle digne de la plus belle cour du monde[302].»
Le programme de Psyché, dont nous avons extrait la description de la sale des Tuileries, renferme une explication détaillée des décorations et des machines, une analyse sommaire de la pièce, et des listes contenant non-seulement les noms des acteurs de la troupe de Molière qui représentèrent les divers personnages, mais encore ceux des chanteurs et des danseurs qui figuraient dans chaque intermède. Ces détails, qui ne se rattachent en rien à la part que Corneille prit à l'ouvrage, auraient ici peu d'intérêt; ils trouveront plus naturellement leur place dans la nouvelle édition des Œuvres de Molière que prépare M. Soulié. Nous nous sommes contentés de joindre en tête de la pièce, au nom de chaque personnage, celui de l'acteur. Psyché, qui avait inauguré la salle des Tuileries, ne fut jouée dans celle de Molière que lorsqu'elle eut été réparée et agrandie, et d'importantes améliorations datent de l'époque où elle y fut représentée.
«Il a été résolu, dit Lagrange dans son Registre,... d'avoir dorénavant, à toutes sortes de représentations, tant simples que de machines, un concert de douze violons, ce qui n'a été exécuté qu'après la représentation de Psyché. Sur ladite délibération de la troupe, on a commencé à travailler auxdits ouvrages de réparation et de décoration de la salle le 18e mars, qui étoit un mercredi, et on a fini un mercredi 15e avril de la présente année. Ledit jour, mercredi 15e avril, après une délibération de la compagnie de représenter Psyché, qui avoit été faite pour le Roi l'hiver dernier et représentée sur le grand théâtre du palais des Tuileries, on commença à faire travailler tant aux machines, décorations, musique, ballets, et généralement tous les ornements nécessaires pour ce grand spectacle. Jusques ici les musiciens et musiciennes n'avoient point voulu paroître en public; ils chantoient à la comédie dans des loges grillées et treillissées; mais on surmonta cet obstacle, et avec quelque légère dépense, on trouva des personnes qui chantèrent sur le théâtre à visage découvert, habillées comme les comédiens.... Tous lesdits frais et dépenses pour la préparation de Psyché se sont montés à la somme de quatre mille trois cent cinquante-neuf livres quinze sols. Dans le cours de la pièce, M. de Beauchamps a reçu de récompense, pour avoir fait les ballets et conduit la musique, onze cents livres, non compris les onze livres par jour que la troupe lui a données tant pour battre la mesure à la musique que pour entretenir les ballets.»
Après tous ces préparatifs et de nombreuses répétitions, Psyché fut enfin représentée le 24 juillet[303], et procura trente-huit belles recettes à la troupe de Molière.
Nous n'avons pas les noms des acteurs qui jouèrent alors, mais il est certain que la distribution des rôles différa très-peu, du moins quant aux principaux personnages, de celle qui avait eu lieu pour la représentation des Tuileries. La femme de Molière, Armande Béjart, jouait Psyché, Baron l'Amour, et l'on prétend que leur intimité date de cette époque[304].
Un an s'était à peine écoulé depuis ces représentations de Psyché au palais Royal, qu'on songeait déjà à reprendre cette pièce. Nous lisons dans les «nouvelles du 30e de juillet jusques au 6e d'août» du Mercure galant[305]: «On verra au commencement de l'hiver le grand spectacle de Psyché triompher encore sur le théâtre du Palais-Royal.» En effet, le registre de Lagrange en mentionne la reprise au 11 novembre 1672, et compte trente-deux représentations, dont la dernière eut lieu le dimanche 22 janvier 1673. Sous la date du 27 décembre 1672, on lit: «Monsieur et Madame sont venus aujourd'hui à Psyché et ont eu deux bancs de l'amphithéâtre, et pour cette fois et deux autres ils ont donné quatre cent quarante livres.»
«La tragi-comédie de Psyché, disent les frères Parfait[306], a été reprise plusieurs fois, mais la plus brillante de ces reprises est celle du 1er juin 1703.» Parvenus à cette année, ils nous rendent ainsi compte de cette reprise[307]: «Le 1er juin[308], les comédiens remirent au théâtre la tragédie-ballet de Psyché, de M. Molière, qui eut vingt-neuf représentations, la dernière le 1er août suivant. Ce qui contribua beaucoup au succès de cette remise, c'est qu'indépendamment des dépenses que la compagnie avoit faites pour donner cette tragédie avec éclat, en y joignant de brillantes décorations, des machines dont l'exécution étoit parfaite, et des ballets de goût et bien rendus, l'actrice qui représentoit le personnage de Psyché[309] et l'acteur qui jouoit celui de l'Amour[310], quoique excellents tous deux, se surpassèrent encore dans ces deux rôles; on dit qu'ils ressentoient l'un pour l'autre la plus vive tendresse, et que leurs talents supérieurs ne furent employés que pour marquer avec plus de précision les sentiments de leurs cœurs[311].»
Il est certes fort surprenant que le père et le fils aient ainsi produit successivement dans ce rôle une illusion à laquelle les actrices mêmes qui jouaient avec eux ne pouvaient se soustraire, et il est permis de soupçonner ces récits d'un peu d'exagération. Il faut convenir toutefois que les temps sont bien changés, car lorsqu'on voulut de nos jours reprendre Psyché au Théâtre français, on ne songea pas même à chercher un comédien assez heureusement doué pour remplir le personnage difficile de l'Amour, dont le rôle fut confié à une femme[312].
L'édition originale, de format in-12, a pour titre exact: PSICHÉ, TRAGEDIE-BALLET, par I. B. P. Moliere. Et se vend pour l'autheur, à Paris, chez P. le Monnier, au Palais.... M.DC.LXXI.
Le volume se compose de 2 feuillets, de 90 pages et d'un feuillet. Le privilége est du 31 décembre 1670, et par conséquent antérieur d'une quinzaine de jours à la représentation.
L'opéra de Psyché, joué neuf ans après la tragédie-ballet de Molière, le 9 avril 1678, a, quant au plan, beaucoup d'analogie avec cet ouvrage; on y a même conservé les intermèdes de Quinault. Cette œuvre lyrique porte généralement le nom de Thomas Corneille; mais Fontenelle passe pour y avoir eu part aussi bien qu'à l'opéra de Bellérophon[313].
· · ·
En tête de l'édition originale et des diverses réimpressions de Psyché, on lit l'Avis suivant:
LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
Cet ouvrage n'est pas tout d'une main. M. Quinault a fait les paroles qui s'y chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne[314]. M. de Molière[315] a dressé le plan de la pièce et réglé la disposition, où il s'est plus attaché aux beautés et à la pompe du spectacle qu'à l'exacte régularité. Quant à la versification, il n'a pas eu le loisir de la faire entière. Le carnaval approchoit; et les ordres pressants du Roi, qui se vouloit donner ce magnifique divertissement plusieurs fois avant le carême, l'ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours. Ainsi il n'y a que le prologue, le premier acte, la première scène du second, et la première du troisième, dont les vers soient de lui. M. Corneille[316] a employé une quinzaine au reste; et par ce moyen Sa Majesté s'est trouvée servie dans le temps qu'elle l'avoit ordonné[317].
[293] Molière et sa troupe, p. 92 et 93.
[294] Voyez Anecdotes dramatiques, tome II, p. 443.
[295] Voyez ci-après, p. 288.
[296] Acte III, scène III.
[297] 1668, p. 311 et suivantes.
[298] Contrôleur des bâtiments du Roi.
[299] Histoire du Théâtre françois, par les frères Parfait, tome XI, p. 126.
[300] Numéro du 24 janvier 1671, p. 81-83.
[301] Voyez ci-dessus la Notice de Bérénice, p. 190.
[302] Pages 107 et 108.
[303] Dans l'édition de Molière de 1682 on lit à la suite du titre de Psyché: «Representée pour le Roy dans la grande Salle des Machines du Palais des Tuilleries en Janvier, et durant tout le Carnaval de l'année 1670. Par la Troupe du Roy. Et donnée au Public sur le Theâtre de la Salle du Palais Royal, le 24 juillet 1671.»
[304] Voyez la Fameuse Comédienne, p. 33 et suivantes.
[305] Tome III, p. 369.
[306] Histoire du Théâtre françois, tome XI, p. 132.
[307] Tome XIV, p. 307.
[308] Dans le premier des deux passages cités, les frères Parfait donnent le 1er juin 1703 comme tombant au mardi, dans le second comme tombant au mercredi. C'était en réalité au vendredi, ce qui nous a engagé à supprimer la mention du jour.
[309] Mlle Desmares. (Note des frères Parfait.)
[310] M. Baron fils. (Note des mêmes.)
[311] Un passage du prologue ajouté par Dancourt à la comédie de l'Inconnu de Thomas Corneille, lors de la reprise de cet ouvrage le 21 août 1703, nous fait connaître un petit détail assez curieux:
MADEMOISELLE DESMARES.
.... Nous venons de remettre Psyché Avec tout le succès qu'on s'en pouvoit promettre.
CRISPIN.
Oui, mais au double il a fallu la mettre, Et le public s'en est presque fâché.
[312] Les principaux rôles de cette pièce, jouée le 19 août 1862, étaient ainsi distribués: Jupiter, Chéri; Vénus, Mlle Devoyod; l'Amour, Mlle Fix; Ægiale, Mlle Rose Deschamps; Psyché, Mlle Favart; le Roi, Maubant; Aglaure, Mlle Tordeus; Cydippe, Mlle Ponsin; Cléomène, Worms; Agénor, Ariste; le Zéphire, Mlle Rosa Didier; Lycas, Tronchet; le dieu d'un fleuve, Verdellet.
[313] Voyez le Dictionnaire portatif des théâtres, article Psyché, et l'Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, tome XXVIII, p. 264.
[314] Voyez ci-après, p. 309 et 310, vers 546-570. Les paroles de cette plainte sont de Lully, qui composa les airs. Voyez l'Histoire du Théâtre françois, tome XI, p. 127, note a.
[315] Tel est le texte de l'édition originale; les suivantes donnent: «M. Molière.»
[316] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «M. Corneille l'aîné.»
[317] Si Corneille est intervenu dans l'impression de Psyché, ce doit être pour l'édition originale; c'est celle que nous suivrons. Au reste il n'y a entre elle et les éditions postérieures qu'un petit nombre d'insignifiantes différences. Nous avons fait imprimer en petit texte tout ce qui n'est pas de Corneille; nous ne donnons ni notes ni variantes pour cette portion de l'ouvrage, qui sera annotée dans l'édition de Molière de M. E. Soulié.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE PSYCHÉ.
ÉDITION SÉPARÉE.
1671 in-12.
RECUEILS[318].
1676 in-12;
1682 in-12;
1697 in-12.
[318] Psyché n'a pas été, du vivant de Corneille, réunie à ses œuvres. Les recueils indiqués ici sont ceux du théâtre de Molière.
ACTEURS.
JUPITER. Du Croisy[319].
VÉNUS. Mlle de Brie.
L'AMOUR. Baron.
ÆGIALE, } { Les petites la Thorillière Grâces. { et du Croisy[320]. PHAÈNE, }
PSYCHÉ. Mlle Molière.
LE ROI, père de Psyché. La Thorillière.
AGLAURE, } sœurs de Psyché. { Mlles Marotte et Boval. CYDIPPE, } {
CLÉOMÈNE, } princes, amants { Hubert et la Grange. AGÉNOR, } de Psyché. {
LE ZÉPHIRE[321]. Molière.
LYCAS. Chateauneuf.
LE DIEU D'UN FLEUVE. De Brie.
[319] Ces noms d'acteurs sont tirés du programme de Psyché dont nous avons parlé dans la Notice, p. 282 et 284.
[320] Thérèse Lenoir de la Thorillière, née en 1660, avait alors onze ans; Marie-Angélique du Croisy, née en 1658, en avait treize.--Voyez p. 294 les vers 75 et 76.
[321] Il faut remarquer que le «zéphir» qui chante au troisième intermède est un autre personnage. Il était joué, nous dit le programme, par un nommé «Iannot.»
PSYCHE.
TRAGÉDIE-BALLET.
PROLOGUE.
La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement.
Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palæmon, dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités: l'un mène à sa suite des Dryades et des Sylvains; et l'autre des dieux des fleuves, et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre:
Ce n'est plus le temps de la guerre: Le plus puissant des rois Interrompt ses exploits Pour donner la paix à la terre. Descendez, mère des Amours; 5 Venez nous donner de beaux jours.
(Vertumne et Palæmon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles:)
CHŒUR DES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX, COMPOSÉ DE FLORE, NYMPHES, PALÆMON, VERTUMNE, SYLVAINS, FAUNES, DRYADES ET NAÏADES.
Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas: On doit ce repos, plein d'appas, Au plus grand roi du monde. 10 Descendez, mère des Amours; Venez nous donner de beaux jours.
(Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux Naïades; après laquelle Vertumne et Palæmon chantent ce dialogue:)
VERTUMNE.
Rendez-vous, beautés cruelles; Soupirez à votre tour.
PALÆMON.
Voici la reine des belles, 15 Qui vient inspirer l'amour.
VERTUMNE.
Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer.
PALÆMON.
C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer. 20
(Ils répètent ensemble ces derniers vers:)
C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer.
VERTUMNE.
Souffrons tous qu'Amour nous blesse: Languissons, puisqu'il le faut.
PALÆMON.
Que sert un cœur sans tendresse? 25 Est-il un plus grand défaut?
VERTUMNE.
Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer.
PALÆMON.
C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer. 30
(Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palæmon par ce menuet, et les autres divinités y mêlent leurs danses:)
Est-on sage, Dans le bel âge, Est-on sage De n'aimer pas? Que sans cesse 35 L'on se presse De goûter les plaisirs ici-bas. La sagesse De la jeunesse, C'est de savoir jouir de ses appas. 40 L'Amour charme Ceux qu'il désarme; L'Amour charme, Cédons-lui tous: Notre peine 45 Seroit vaine De vouloir résister à ses coups. Quelque chaîne Qu'un amant prenne, La liberté n'a rien qui soit si doux. 50
(Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour, son fils, et deux petites Grâces, nommées Ægiale et Phaène; et les divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord.)
CHŒUR DE TOUTES LES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX.
Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas; On doit ce repos, plein d'appas, Au plus grand roi du monde. Descendez, mère des Amours; 55 Venez nous donner de beaux jours.
VÉNUS, dans sa machine.
Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse: De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse Doit être réservé pour de plus doux appas. 60 C'est une trop vieille méthode De me venir faire sa cour; Toutes les choses ont leur tour, Et Vénus n'est plus à la mode. Il est d'autres attraits naissants, 65 Où l'on va porter son encens: Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place; Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, Et c'est trop que dans ma disgrâce Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. 70 On ne balance point entre nos deux mérites: A quitter mon parti tout s'est licencié, Et du nombreux amas de Grâces favorites Dont je traînois partout les soins et l'amitié, Il ne m'en est resté que deux des plus petites, 75 Qui m'accompagnent par pitié. Souffrez que ces demeures sombres Prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur, Et me laissez parmi leurs ombres Cacher ma honte et ma douleur. 80
(Flore et les autres déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine.)
ÆGIALE.
Nous ne savons, Déesse, comment faire, Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler. Notre respect veut se taire, Notre zèle veut parler.
VÉNUS.
Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, 85 Laissez tous vos conseils pour une autre saison, Et ne parlez de ma colère Que pour dire que j'ai raison. C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense Que ma divinité pût jamais recevoir; 90 Mais j'en aurai la vengeance, Si les Dieux ont du pouvoir.
PHAÈNE.
Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, Pour juger ce qui peut être digne de vous; Mais pour moi, j'aurois cru qu'une grande déesse. 95 Devroit moins se mettre en courroux.
VÉNUS.
Et c'est là la raison de ce courroux extrême. Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant; Et si je n'étois pas dans ce degré suprême, Le dépit de mon cœur seroit moins violent. 100 Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, Mère du dieu qui fait aimer, Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, Et qui ne suis venue au jour que pour charmer, Moi qui, par tout ce qui respire, 105 Ai vu de tant de vœux encenser mes autels, Et qui de la beauté, par des droits immortels, Ai tenu de tout temps le souverain empire, Moi dont les yeux ont mis deux grandes déités Au point de me céder le prix de la plus belle, 110 Je me vois ma victoire et mes droits disputés Par une chétive mortelle! Le ridicule excès d'un fol entêtement Va jusqu'à m'opposer une petite fille! Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment 115 Un téméraire jugement, Et du haut des cieux où je brille, J'entendrai prononcer aux mortels prévenus: «Elle est plus belle que Vénus!»
ÆGIALE.
Voilà comme l'on fait; c'est le style des hommes: 120 Ils sont impertinents dans leurs comparaisons.
PHAÈNE.
Ils ne sauroient louer, dans le siècle où nous sommes, Qu'ils n'outragent les plus grands noms.
VÉNUS.
Ah! que de ces trois mots la rigueur insolente Venge bien Junon et Pallas, 125 Et console leurs cœurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas! Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, Affecter à toute heure un ris malicieux, Et d'un fixe regard chercher avec étude 130 Ma confusion dans mes yeux. Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, Semble me venir dire, insultant mon courroux: «Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage: Au jugement d'un seul, tu l'emportas sur nous; 135 Mais par le jugement de tous Une simple mortelle a sur toi l'avantage.» Ah! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur; Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales, Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur 140 Que le plaisir de mes rivales. Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, Et si jamais je te fus chère, Si tu portes un cœur à sentir le dépit Qui trouble le cœur d'une mère. 145 Qui si tendrement te chérit, Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance A soutenir mes intérêts, Et fais à Psyché par tes traits Sentir les traits de ma vengeance. 150 Pour rendre son cœur malheureux, Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, Le plus empoisonné de ceux Que tu lances dans ta colère. Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel, 155 Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel D'aimer et n'être point aimée.