L'AMOUR.
Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour: On m'impute partout mille fautes commises, 160 Et vous ne croiriez point le mal et les sottises Que l'on dit de moi chaque jour. Si pour servir votre colère....
VÉNUS.
Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère; N'applique tes raisonnements. 165 Qu'à chercher les plus prompts moments De faire un sacrifice à ma gloire outragée. Pars, pour toute réponse à mes empressements, Et ne me revois point que je ne sois vengée.
(L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces.--La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre, des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres d'architecture.)
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGLAURE, CYDIPPE.
AGLAURE.
Il est des maux, ma sœur, que le silence aigrit: 170 Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, Et de nos cœurs l'un à l'autre Exhalons le cuisant dépit. Nous nous voyons sœurs d'infortune; Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, 175 Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport, Murmurer à plainte commune Des cruautés de notre sort. Quelle fatalité secrète, 180 Ma sœur, soumet tout l'univers Aux attraits de notre cadette, Et de tant de princes divers, Qu'en ces lieux la fortune jette, N'en présente aucun à nos fers? 185 Quoi? voir de toutes parts, pour lui rendre les armes, Les cœurs se précipiter, Et passer devant nos charmes Sans s'y vouloir arrêter! Quel sort ont nos yeux en partage, 190 Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux Dieux, De ne jouir d'aucun hommage Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux, Dont le superbe avantage Fait triompher d'autres yeux? 195 Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce Que de voir tous les cœurs mépriser nos appas, Et l'heureuse Psyché jouir avec audace D'une foule d'amants attachés à ses pas?
CYDIPPE.
Ah! ma sœur, c'est une aventure 200 A faire perdre la raison; Et tous les maux de la nature Ne sont rien en comparaison.
AGLAURE.
Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes. Tout plaisir, tout repos par là m'est arraché; 205 Contre un pareil malheur ma constance est sans armes. Toujours à ce chagrin mon esprit attaché Me tient devant les yeux la honte de nos charmes, Et le triomphe de Psyché. La nuit, il m'en repasse une idée éternelle, 210 Qui sur toute chose prévaut: Rien ne me peut chasser cette image cruelle; Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle, Dans mon esprit aussitôt Quelque songe la rappelle, 215 Qui me réveille en sursaut.
CYDIPPE.
Ma sœur, voilà mon martyre. Dans vos discours je me voi; Et vous venez là de dire Tout ce qui se passe en moi. 220
AGLAURE.
Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. Quels charmes si puissants en elle sont épars? Et par où, dites-moi, du grand secret de plaire L'honneur est-il acquis à ses moindres regards? Que voit-on dans sa personne 225 Pour inspirer tant d'ardeurs? Quel droit de beauté lui donne L'empire de tous les cœurs? Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse: On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas; 230 Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aînesse, Et se voit-on sans appas? Est-on d'une figure à faire qu'on se raille? N'a-t-on point quelques traits et quelques agréments, Quelque teint, quelques yeux, quelque air, et quelque taille A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants? Ma sœur, faites-moi la grâce De me parler franchement: Suis-je faite d'un air, à votre jugement, Que mon mérite au sien doive céder la place? 240 Et dans quelque ajustement Trouvez-vous qu'elle m'efface?
CYDIPPE.
Qui? vous, ma sœur? nullement. Hier à la chasse près d'elle Je vous regardai longtemps; 245 Et sans vous donner d'encens, Vous me parûtes plus belle. Mais, moi, dites, ma sœur, sans me vouloir flatter, Sont-ce des visions que je me mets en tête, Quand je me crois taillée à pouvoir mériter 250 La gloire de quelque conquête?
AGLAURE.
Vous, ma sœur, vous avez, sans nul déguisement, Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme. Vos moindres actions brillent d'un agrément Dont je me sens toucher l'âme; 255 Et je serois votre amant, Si j'étois autre que femme.
CYDIPPE.
D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux, Qu'à ses premiers regards les cœurs rendent les armes, Et que d'aucun tribut de soupirs et de vœux 260 On ne fait honneur à nos charmes?
AGLAURE.
Toutes les dames, d'une voix, Trouvent ses attraits peu de chose; Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois, Ma sœur, j'ai découvert la cause. 265
CYDIPPE.
Pour moi, je la devine, et l'on doit présumer Qu'il faut que là-dessous soit caché du mystère. Ce secret de tout enflammer N'est point de la nature un effet ordinaire: L'art de la Thessalie entre dans cette affaire; 270 Et quelque main a su sans doute lui former Un charme pour se faire aimer.
AGLAURE.
Sur un plus fort appui ma croyance se fonde; Et le charme qu'elle a pour attirer les cœurs, C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, 275 Des regards caressants, que la bouche seconde, Un souris chargé de douceurs, Qui tend les bras à tout le monde, Et ne vous promet que faveurs. Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, 280 Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés Qui par un digne essai d'illustres cruautés, Vouloient voir d'un amant la constance éprouvée. De tout ce noble orgueil qui nous seyoit si bien, On est bien descendu dans le siècle où nous sommes; 285 Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, A moins que l'on se jette à la tête des hommes.
CYDIPPE.
Oui, voilà le secret de l'affaire, et je voi Que vous le prenez mieux que moi. C'est pour nous attacher à trop de bienséance 290 Qu'aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir; Et nous voulons trop soutenir L'honneur de notre sexe et de notre naissance. Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit; L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, 295 Et c'est par là que Psyché nous ravit Tous les amants qu'on voit sous son empire. Suivons, suivons l'exemple: ajustons-nous au temps; Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances, Et ne ménageons plus de tristes bienséances 300 Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans.
AGLAURE.
J'approuve la pensée; et nous avons matière D'en faire l'épreuve première Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. Ils sont charmants, ma sœur, et leur personne entière 305 Me.... Les avez-vous observés?
CYDIPPE.
Ah! ma sœur, ils sont faits tous deux d'une manière Que mon âme.... Ce sont deux princes achevés.
AGLAURE.
Je trouve qu'on pourroit rechercher leur tendresse Sans se faire déshonneur. 310
CYDIPPE.
Je trouve que, sans honte, une belle princesse Leur pourroit donner son cœur.
SCÈNE II.
CLÉOMÈNE, AGÉNOR, AGLAURE, CYDIPPE.
AGLAURE.
Les voici tous deux, et j'admire Leur air et leur ajustement.
CYDIPPE.
Ils ne démentent nullement 315 Tout ce que nous venons de dire.
AGLAURE.
D'où vient, princes, d'où vient que vous fuyez ainsi? Prenez-vous l'épouvante en nous voyant paroître?
CLÉOMÈNE.
On nous faisoit croire qu'ici La princesse Psyché, Madame, pourroit être. 320
AGLAURE.
Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agréable pour vous, Si vous ne les voyez ornés de sa présence?
AGÉNOR.
Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux; Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience.
CYDIPPE.
Quelque chose de bien pressant 325 Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute?
CLÉOMÈNE.
Le motif est assez puissant, Puisque notre fortune enfin en dépend toute.
AGLAURE.
Ce seroit trop à nous que de nous informer Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. 330
CLÉOMÈNE.
Nous ne prétendons point en faire de mystère: Aussi bien malgré nous paroîtroit-il au jour; Et le secret ne dure guère, Madame, quand c'est de l'amour.
CYDIPPE.
Sans aller plus avant, princes, cela veut dire 335 Que vous aimez Psyché tous deux.
AGÉNOR.
Tous deux soumis à son empire, Nous allons de concert lui découvrir nos feux.
AGLAURE.
C'est une nouveauté sans doute assez bizarre Que deux rivaux si bien unis. 340
CLÉOMÈNE.
Il est vrai que la chose est rare, Mais non pas impossible à deux parfaits amis.
CYDIPPE.
Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle, Et n'y trouvez-vous point à séparer vos vœux?
AGLAURE.
Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont-ils vu qu'elle 345 A pouvoir mériter vos feux?
CLÉOMÈNE.
Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme? Choisit-on qui l'on veut aimer? Et pour donner toute son âme, Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer? 350
AGÉNOR.
Sans qu'on ait le pouvoir d'élire, On suit dans une telle ardeur Quelque chose qui nous attire; Et lorsque l'amour touche un cœur, On n'a point de raisons à dire. 355
AGLAURE.
En vérité, je plains les fâcheux embarras Où je vois que vos cœurs se mettent. Vous aimez un objet dont les riants appas Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent; Et son cœur ne vous tiendra pas 360 Tout ce que ses yeux vous promettent.
CYDIPPE.
L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale; Et c'est pour essuyer de très-fâcheux moments, Que les soudains retours de son âme inégale. 365
AGLAURE.
Un clair discernement de ce que vous valez Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide; Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez, Avec autant d'attraits, une âme plus solide.
CYDIPPE.
Par un choix plus doux de moitié, 370 Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié; Et l'on voit en vous deux un mérite si rare, Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié Ce que votre cœur se prépare.
CLÉOMÈNE.
Cet avis généreux fait pour nous éclater 375 Des bontés qui nous touchent l'âme; Mais le ciel nous réduit à ce malheur, Madame, De ne pouvoir en profiter.
AGÉNOR.
Votre illustre pitié veut en vain nous distraire D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet: 380 Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait, Il n'est rien qui le puisse faire.
CYDIPPE.
Il faut que le pouvoir de Psyché.... La voici.
SCÈNE III.
PSYCHÉ, CYDIPPE, AGLAURE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.
CYDIPPE.
Venez jouir, ma sœur, de ce qu'on vous apprête.
AGLAURE.
Préparez vos attraits à recevoir ici 385 Le triomphe nouveau d'une illustre conquête.
CYDIPPE.
Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups, Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose.
PSYCHÉ.
Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous, Je ne me croyois pas la cause; 390 Et j'aurois cru toute autre chose En les voyant parler à vous.
AGLAURE.
N'ayant ni beauté ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, Ils nous favorisent au moins 395 De l'honneur de la confidence.
CLÉOMÈNE.
L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas Est sans doute, Madame, un aveu téméraire; Mais tant de cœurs près du trépas Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, 400 Que vous êtes réduite à ne les punir pas Des foudres de votre colère. Vous voyez en nous deux amis Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance; Et ces tendres liens se sont vus affermis 405 Par cent combats d'estime et de reconnoissance. Du destin ennemi les assauts rigoureux, Les mépris de la mort et l'aspect des supplices, Par d'illustres éclats de mutuels offices, Ont de notre amitié signalé les beaux nœuds; 410 Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée, Son grand triomphe est en ce jour; Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée Que de se conserver au milieu de l'amour. Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance 415 Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos vœux: Elle vient, d'une douce et pleine déférence, Remettre à votre choix le succès de nos feux; Et pour donner un poids à notre concurrence, Qui des raisons d'État entraîne la balance 420 Sur le choix de l'un de nous deux, Cette même amitié s'offre sans répugnance D'unir nos deux États au sort du plus heureux.
AGÉNOR.
Oui, de ces deux États, Madame, Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, Nous voulons faire à notre flamme, Un secours pour vous obtenir. Ce que, pour ce bonheur, près du roi votre père, Nous nous sacrifions tous deux, N'a rien de difficile à nos cœurs amoureux; 430 Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire D'un pouvoir dont le malheureux, Madame, n'aura plus affaire.
PSYCHÉ.
Le choix que vous m'offrez, princes, montre à mes yeux De quoi remplir les vœux de l'âme la plus fière, 435 Et vous me le parez tous deux d'une manière Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, Tout me relève en vous l'offre de votre foi; Et j'y vois un mérite à s'opposer lui-même 440 A ce que vous voulez de moi. Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut que je défère Pour entrer sous de tels liens: Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père, Et mes sœurs ont des droits qui vont devant les miens. Mais si l'on me rendoit sur mes vœux absolue, Vous y pourriez avoir trop de part à la fois; Et toute mon estime, entre vous suspendue, Ne pourroit sur aucun laisser tomber mon choix. A l'ardeur de votre poursuite 450 Je répondrois assez de mes vœux les plus doux; Mais c'est, parmi tant de mérite, Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu'un cœur pour vous. De mes plus doux souhaits j'aurois l'âme gênée A l'effort de votre amitié; 455 Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée A me faire trop de pitié. Oui, princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre Je vous préférerois tous deux avec ardeur; Mais je n'aurois jamais le cœur 460 De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre. A celui que je choisirois Ma tendresse feroit un trop grand sacrifice; Et je m'imputerois à barbare injustice Le tort qu'à l'autre je ferois. 465 Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme Pour en faire aucun malheureux; Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme Le moyen d'être heureux tous deux. Si votre cœur me considère 470 Assez pour me souffrir de disposer de vous, J'ai deux sœurs capables de plaire, Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux; Et l'amitié me rend leur personne assez chère Pour vous souhaiter leurs époux. 475
CLÉOMÈNE.
Un cœur dont l'amour est extrême Peut-il bien consentir, hélas! D'être donné par ce qu'il aime? Sur nos deux cœurs, Madame, à vos divins appas Nous donnons un pouvoir suprême: 480 Disposez-en pour le trépas; Mais pour une autre que vous-même Ayez cette bonté de n'en disposer pas.
AGÉNOR.
Aux princesses, Madame, on feroit trop d'outrage, Et c'est pour leurs attraits un indigne partage 485 Que les restes d'une autre ardeur. Il faut d'un premier feu la pureté fidèle Pour aspirer à cet honneur Où votre bonté nous appelle; Et chacune mérite un cœur 490 Qui n'ait soupiré que pour elle.
AGLAURE.
Il me semble, sans nul courroux, Qu'avant que de vous en défendre, Princes, vous deviez bien attendre Qu'on se fût expliqué sur vous. 495 Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre? Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, Savez-vous si l'on veut vous prendre?
CYDIPPE.
Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments Pour refuser un cœur qu'il faut qu'on sollicite, 500 Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite La conquête de ses amants.
PSYCHÉ.
J'ai cru pour vous, mes sœurs, une gloire assez grande, Si la possession d'un mérite si haut....
SCÈNE IV.
LYCAS, PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.
LYCAS.
Ah! Madame.
PSYCHÉ.
Qu'as-tu?
LYCAS.
Le Roi....
PSYCHÉ.
Quoi?
LYCAS.
Vous demande.
PSYCHÉ.
De ce trouble si grand que faut-il que j'attende?
LYCAS.
Vous ne le saurez que trop tôt.
PSYCHÉ.
Hélas! que pour le Roi tu me donnes à craindre!
LYCAS.
Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre.
PSYCHÉ.
C'est pour louer le ciel, et me voir hors d'effroi, 510 De savoir que je n'aie à craindre que pour moi. Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche.
LYCAS.
Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici, Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche Ce qui peut m'affliger ainsi. 515
PSYCHÉ.
Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma foiblesse.
SCÈNE V.
AGLAURE, CYDIPPE, LYCAS.
AGLAURE.
Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu, Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse.
LYCAS.
Hélas! ce grand malheur dans la cour répandu, Voyez-le vous-même, princesse, 520 Dans l'oracle qu'au Roi les destins ont rendu. Voici ses propres mots que la douleur, Madame, A gravés au fond de mon âme: «Que l'on ne pense nullement A vouloir de Psyché conclure l'hyménée; 525 Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement En pompe funèbre menée; Et que de tous abandonnée, Pour époux elle attende en ces lieux constamment Un monstre dont on a la vue empoisonnée, 530 Un serpent qui répand son venin en tous lieux, Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux.» Après un arrêt si sévère Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous Si par de plus cruels et plus sensibles coups 535 Tous les Dieux nous pouvoient expliquer leur colère.
SCÈNE VI.
AGLAURE, CYDIPPE.
CYDIPPE.
Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur Où nous voyons Psyché par les destins plongée?
AGLAURE.
Mais vous, que sentez-vous, ma sœur?
CYDIPPE.
A ne vous point mentir, je sens que dans mon cœur 540 Je n'en suis pas trop affligée.
AGLAURE.
Moi, je sens quelque chose au mien Qui ressemble assez à la joie. Allons, le destin nous envoie Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. 545
PREMIER INTERMÈDE.
La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en éloignement une grotte effroyable.--C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée pour obéir à l'oracle. Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes touchantes et par des concerts lugubres; et l'autre exprime sa désolation par une danse pleine de toutes les marques du plus violent désespoir.
PLAINTES EN ITALIEN, Chantées par une femme désolée et deux hommes affligés.
FEMME DÉSOLÉE.
Deh! piangete al pianto mio, Sassi duri, antiche selve, Lagrimate, fonti, e belue, D'un bel volto il fato rio.
1. HOMME AFFLIGÉ.
Ahi dolore! 550
2. HOMME AFFLIGÉ.
Ahi martire!
1. HOMME AFFLIGÉ.
Cruda morte!
2. HOMME AFFLIGÉ.
Empia sorte!
TOUS TROIS.
Che condanni a morir tanta beltà, Cieli, stelle, ahi crudeltà! 555
2. HOMME AFFLIGÉ.
Com' esser può fra voi, o numi eterni, Chi voglia estinta una beltà innocente? Ahi! che tanto rigor, cielo inclemente, Vince di crudeltà gli stessi inferni!
1. HOMME AFFLIGÉ.
Nume fiero! 560
2. HOMME AFFLIGÉ.
Dio severo!
ENSEMBLE.
Perchè tanto rigor Contro innocente cor? Ahi sentenza inudita! Dar morte a la beltà, ch' altrui dà vita. 565
FEMME DÉSOLÉE.
Ahi ch' indarno si tarda! Non resiste agli dei mortale affetto, Alto impero ne sforza: Ove commanda il ciel, l'uom cede a forza. Ahi dolore! etc., come sopra. 570
(Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet de huit personnes affligées.)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE ROI, PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE, LYCAS, SUITE.
PSYCHÉ.
De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère; Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi Que de laisser régner les tendresses de père Jusque dans les yeux d'un grand roi. Ce qu'on vous voit ici donner à la nature 575 Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure, Et j'en dois refuser les touchantes faveurs. Laissez moins sur votre sagesse Prendre d'empire à vos douleurs, Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs, 580 Qui dans le cœur d'un roi montrent de la foiblesse.
LE ROI.
Ah! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts: Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême; Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds, La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même. 585 En vain l'orgueil du diadème Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers; En vain de la raison les secours sont offerts Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime: L'effort en est barbare aux yeux de l'univers; 590 Et c'est brutalité plus que vertu suprême. Je ne veux point, dans cette adversité, Parer mon cœur d'insensibilité, Et cacher l'ennui qui me touche: Je renonce à la vanité 595 De cette dureté farouche Que l'on appelle fermeté; Et de quelque façon qu'on nomme Cette vive douleur dont je ressens les coups, Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, 600 Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme.
PSYCHÉ.
Je ne mérite pas cette grande douleur: Opposez, opposez un peu de résistance Aux droits qu'elle prend sur un cœur Dont mille événements ont marqué la puissance. 605 Quoi? faut-il que pour moi vous renonciez, Seigneur, A cette royale constance Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur Une fameuse expérience?
LE ROI.
La constance est facile en mille occasions. 610 Toutes les révolutions Où nous peut exposer la fortune inhumaine, La perte des grandeurs, les persécutions, Le poison de l'envie, et les traits de la haine, N'ont rien que ne puissent sans peine 615 Braver les résolutions D'une âme où la raison est un peu souveraine. Mais ce qui porte des rigueurs A faire succomber les cœurs Sous le poids des douleurs amères, 620 Ce sont, ce sont les rudes traits De ces fatalités sévères Qui nous enlèvent pour jamais Les personnes qui nous sont chères. La raison contre de tels coups 625 N'offre point d'armes secourables: Et voilà des Dieux en courroux Les foudres les plus redoutables Qui se puissent lancer sur nous.
PSYCHÉ.
Seigneur, une douceur ici vous est offerte. 630 Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux; Et par une faveur ouverte, Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte. Il vous reste de quoi consoler vos douleurs, 635 Et cette loi du ciel, que vous nommez cruelle. Dans les deux princesses mes sœurs Laisse à l'amitié paternelle Où placer toutes ses douceurs.
LE ROI.
Ah! de mes maux soulagement frivole! 640 Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console. C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts, Et dans un destin si funeste, Je regarde ce que je perds, Et ne vois point ce qui me reste. 645
PSYCHÉ.
Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, Seigneur, il faut régler les nôtres; Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux, Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. Ces Dieux sont maîtres souverains 650 Des présents qu'ils daignent nous faire; Ils ne les laissent dans nos mains Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire: Lorsqu'ils viennent les retirer, On n'a nul droit de murmurer 655 Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux; Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre, Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux, Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. 660
LE ROI.
Ah! cherche un meilleur fondement Aux consolations que ton cœur me présente; Et de la fausseté de ce raisonnement Ne fais point un accablement A cette douleur si cuisante 665 Dont je souffre ici le tourment. Crois-tu là me donner une raison puissante Pour ne me plaindre point de cet arrêt des cieux? Et dans le procédé des Dieux Dont tu veux que je me contente, 670 Une rigueur assassinante Ne paroît-elle pas aux yeux? Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné: Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre 675 Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. Je reçus d'eux en toi, ma fille, Un présent que mon cœur ne leur demandoit pas; J'y trouvois alors peu d'appas, Et leur en vis sans joie accroître ma famille; 680 Mais mon cœur, ainsi que mes yeux, S'est fait de ce présent une douce habitude; J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude A me le rendre précieux; Je l'ai paré de l'aimable richesse 685 De mille brillantes vertus; En lui j'ai renfermé, par des soins assidus, Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse; A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, 690 La consolation de mes sens abattus, Le doux espoir de ma vieillesse. Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux; Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte? 695 Ah! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur Des tendresses de notre cœur. Pour m'ôter leur présent, leur falloit-il attendre Que j'en eusse fait tout mon bien? Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, 700 N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien?
PSYCHÉ.
Seigneur, redoutez la colère De ces Dieux contre qui vous osez éclater.
LE ROI.
Après ce coup, que peuvent-ils me faire? Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. 705
PSYCHÉ.
Ah! Seigneur, je tremble des crimes Que je vous fais commettre, et je dois me haïr.
LE ROI.
Ah! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes! Ce m'est assez d'effort que de leur obéir; Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonne 710 Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, Sans prétendre gêner la douleur que me donne L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre: Je veux, je veux garder ma douleur à jamais; 715 Je veux sentir toujours la perte que je fais; De la rigueur du ciel je veux toujours me plaindre; Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer Ce que tout l'univers ne peut me réparer.
PSYCHÉ.
Ah! de grâce, Seigneur, épargnez ma foiblesse: 720 J'ai besoin de constance en l'état où je suis. Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis Des larmes de votre tendresse. Seuls ils sont assez forts; et c'est trop pour mon cœur De mon destin et de votre douleur. 725
LE ROI.
Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable. Voici l'instant fatal de m'arracher de toi; Mais comment prononcer ce mot épouvantable? Il le faut toutefois, le ciel m'en fait la loi: Une rigueur inévitable 730 M'oblige à te laisser en ce funeste lieu. Adieu: je vais.... Adieu.
SCÈNE II[322].
PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE.
PSYCHÉ.
Suivez le Roi, mes sœurs: vous essuierez ses larmes, Vous adoucirez ses douleurs; Et vous l'accableriez d'alarmes, 735 Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. Conservez-lui ce qui lui reste. Le serpent que j'attends peut vous être funeste, Vous envelopper dans mon sort, Et me porter en vous une seconde mort. 740 Le ciel m'a seule condamnée A son haleine empoisonnée: Rien ne sauroit me secourir; Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir.
AGLAURE.
Ne nous enviez pas ce cruel avantage 745 De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs, De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs: D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage.
PSYCHÉ.
C'est vous perdre inutilement.
CYDIPPE.
C'est en votre faveur espérer un miracle, 750 Ou vous accompagner jusques au monument.
PSYCHÉ.
Que peut-on se promettre après un tel oracle?
AGLAURE.
Un oracle jamais n'est sans obscurité: On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre[324]; Et peut-être, après tout, n'en devez-vous attendre Que gloire et que félicité. Laissez-nous voir, ma sœur, par une digne issue Cette frayeur mortelle heureusement déçue, Ou mourir du moins avec vous, Si le ciel à nos vœux ne se montre plus doux. 760
PSYCHÉ.
Ma sœur, écoutez mieux la voix de la nature Qui vous appelle auprès du Roi. Vous m'aimez trop; le devoir en murmure, Vous en savez l'indispensable loi: Un père vous doit être encor plus cher que moi. 765 Rendez-vous toutes deux l'appui de sa vieillesse; Vous lui devez chacune[325] un gendre et des neveux. Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse, Mille rois à l'envi vous offriront leurs vœux. L'oracle me veut seule; et seule aussi je veux 770 Mourir, si je puis, sans foiblesse, Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse.
AGLAURE.
Partager vos malheurs, c'est vous importuner?
CYDIPPE.
J'ose dire un peu plus, ma sœur, c'est vous déplaire?
PSYCHÉ.
Non; mais enfin c'est me gêner, Et peut-être du ciel redoubler la colère.
AGLAURE.
Vous le voulez, et nous partons. Daigne ce même ciel, plus juste et moins sévère, Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, 780 Et que notre amitié sincère, En dépit de l'oracle, et malgré vous, espère!
PSYCHÉ.
Adieu: c'est un espoir, ma sœur, et des souhaits Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais.
SCÈNE III.
PSYCHÉ, seule.
Enfin, seule et toute à moi-même, 785 Je puis envisager cet affreux changement Qui du haut d'une gloire extrême Me précipite au monument. Cette gloire étoit sans seconde; L'éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde; Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer; Tous leurs sujets, me prenant pour déesse, Commençoient à m'accoutumer Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse; Leurs soupirs me suivoient sans qu'il m'en coûtât rien; Mon âme restoit libre en captivant tant d'âmes; Et j'étois, parmi tant de flammes, Reine de tous les cœurs et maîtresse du mien. O ciel, m'auriez-vous fait un crime De cette insensibilité? 800 Déployez-vous sur moi tant de sévérité, Pour n'avoir à leurs vœux rendu que de l'estime? Si vous m'imposiez cette loi, Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire[326], Puisque je ne pouvois le faire, 805 Que ne le faisiez-vous pour moi? Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire à tant d'autres Le mérite, l'amour, et.... Mais que vois-je ici?
SCÈNE IV.
CLÉOMÈNE, AGÉNOR, PSYCHÉ.
CLÉOMÈNE.
Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. 810
PSYCHÉ.
Puis-je vous écouter, quand j'ai chassé deux sœurs? Princes, contre le ciel pensez-vous me défendre? Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre, Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands cœurs; Et mourir alors que je meurs, 815 C'est accabler une âme tendre, Qui n'a que trop de ses douleurs.
AGÉNOR.
Un serpent n'est pas invincible: Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars. Nous aimons, et l'amour sait rendre tout possible 820 Au cœur qui suit ses étendards, A la main dont lui-même il conduit tous les dards.
PSYCHÉ.
Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate Que tous ses traits n'ont pu toucher; Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate, Et vous aide à m'en arracher? Quand même vous m'auriez servie, Quand vous m'auriez rendu la vie. Quel fruit espérez-vous de qui ne peut aimer?
CLÉOMÈNE.
Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire 830 Que nous nous sentons animer: Nous ne cherchons qu'à satisfaire Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer Que jamais, quoi qu'il puisse faire, Il soit capable de vous plaire, 835 Et digne de vous enflammer. Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre: Nous le verrons d'un œil jaloux, Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux Que s'il nous falloit voir le vôtre; 840 Et si nous ne mourons en vous sauvant le jour, Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre, Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour.
PSYCHÉ.
Vivez, princes, vivez, et de ma destinée Ne songez plus à rompre ou partager la loi; 845 Je crois vous l'avoir dit, le ciel ne veut que moi, Le ciel m'a seule condamnée. Je pense ouïr déjà les mortels sifflements De son ministre qui s'approche: Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments; 850 Et maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments, Elle me le figure au haut de cette roche. J'en tombe de foiblesse, et mon cœur abattu Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. Adieu, princes: fuyez, qu'il ne vous empoisonne. 855
AGÉNOR.
Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne; Et quand vous vous peignez un si proche trépas, Si la force vous abandonne, Nous avons des cœurs et des bras Que l'espoir n'abandonne pas. 860 Peut-être qu'un rival a dicté cet oracle, Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu: Ce ne seroit pas un miracle Que pour un dieu muet un homme eût répondu; Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples 865 Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchants dans les temples.
CLÉOMÈNE.
Laissez-nous opposer au lâche ravisseur A qui le sacrilége indignement vous livre, Un amour qu'a le ciel choisi pour défenseur De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. 870 Si nous n'osons prétendre à sa possession, Du moins en son péril permettez-nous de suivre L'ardeur et les devoirs de notre passion.
PSYCHÉ.
Portez-les à d'autres moi-mêmes, Princes, portez-les à mes sœurs, 875 Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes, Dont pour moi sont remplis vos cœurs: Vivez pour elles quand je meurs. Plaignez de mon destin les funestes rigueurs, Sans leur donner en vous de nouvelles matières. 880 Ce sont mes volontés dernières; Et l'on a reçu de tout temps Pour souveraines lois les ordres des mourants.
CLÉOMÈNE.
Princesse....
PSYCHÉ.
Encore un coup, princes, vivez pour elles. Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir: 885 Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr, Et vous regarder en rebelles, A force de m'être fidèles. Allez, laissez-moi seule expirer en ce lieu Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. 890 Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. Adieu, princes, adieu pour la dernière fois. Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute.
(Elle est enlevée en l'air par deux Zéphirs.)
AGÉNOR.
Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher 895 Sur le faîte de ce rocher, Prince, les moyens de la suivre.
CLÉOMÈNE.
Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre.
SCÈNE V.
L'AMOUR, en l'air.
Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, Dont vous méritez le courroux 900 Pour avoir eu le cœur sensible aux mêmes charmes. Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits Pour orner un palais Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes, Et lui rendre les armes. 905
SECOND INTERMÈDE.
La scène se change en une cour magnifique ornée de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et brillant que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes avec quatre fées y font une entrée de ballet, où ils achèvent en cadence quatre gros vases d'argent que les fées leur ont apportés. Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à deux reprises:
Dépêchez, préparez ces lieux Pour le plus aimable des Dieux; Que chacun pour lui s'intéresse. N'oubliez rien des soins qu'il faut: Quand l'Amour presse, 910 On n'a jamais fait assez tôt.
L'Amour ne veut point qu'on diffère: Travaillez, hâtez-vous, Frappez, redoublez vos coups; Que l'ardeur de lui plaire 915 Fasse vos soins les plus doux.
SECOND COUPLET.
Servez bien un dieu si charmant; Il se plaît dans l'empressement: Que chacun pour lui s'intéresse. N'oubliez rien des soins qu'il faut: 920 Quand l'Amour presse, On n'a jamais fait assez tôt.
L'Amour ne veut point qu'on diffère: Travaillez, etc.
[322] «Ce qui suit, jusqu'à la fin de la pièce, est de M. C.[323], à la réserve de la première scène du troisième acte, qui est de la même main que ce qui a précédé.» (Note des éditions de 1671-1697.) Voyez ci-dessus, p. 287 et 288.
[323] Tel est le texte des éditions de 1671 et de 1676; les suivantes donnent le nom en toutes lettres: «de Monsieur de Corneille l'aîné.»
[324] Ces deux vers sont un souvenir de ce passage de la tragédie d'Horace (acte III, scène III, vers 851 et 852):
Un oracle jamais ne se laisse comprendre: On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre.
[325] On lit chacun dans l'édition de 1697. L'édition de 1682 donne de même, plus haut, au vers 482, un autre, pour une autre. Voyez tome I, p. 288, note 3-a.
[326] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «pour ne vous pas déplaire.»
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE[327].