L'AMOUR.
Vous à qui seul tout est possible, Père des Dieux, souverain des mortels, 1970 Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, Qui sans moi n'auroit point d'autels. J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, Et perds menaces et soupirs. Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 1975 Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face, Et que si Psyché perd le jour, Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour. Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 1980 Je laisserai languir la nature au tombeau; Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches Avec ces pointes d'or qui me font obéir, Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles, Et ne décocherai sur elles 1985 Que des traits émoussés qui forcent à haïr, Et qui ne font que des rebelles, Des ingrates et des cruelles. Par quelle tyrannique loi Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes, 1990 Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes, Si vous me défendez d'en faire une pour moi?
JUPITER.
Ma fille, sois-lui moins sévère. Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains: La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère; 1995 Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère, Ou[349] redoute un courroux que moi-même je crains. Veux-tu donner le monde en proie A la haine, au désordre, à la confusion; Et d'un dieu d'union, 2000 D'un dieu de douceurs et de joie, Faire un dieu d'amertume et de division? Considère ce que nous sommes, Et si les passions doivent nous dominer: Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 2005 Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.
VÉNUS.
Je pardonne à ce fils rebelle. Mais voulez-vous qu'il me soit reproché Qu'une misérable mortelle, L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 2010 Sous ombre qu'elle est un peu belle, Par un hymen dont je rougis Souille mon alliance et le lit de mon fils?
JUPITER.
Eh bien! je la fais immortelle[350], Afin d'y rendre tout égal. 2015
VÉNUS.
Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle, Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal. Psyché, reprenez la lumière Pour ne la reperdre jamais. Jupiter a fait votre paix, 2020 Et je quitte cette humeur fière Qui s'opposoit à vos souhaits.
PSYCHÉ.
C'est donc vous, ô grande déesse, Qui redonnez la vie à ce cœur innocent!
VÉNUS.
Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025 Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.
PSYCHÉ, à l'Amour.
Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!
L'AMOUR, à Psyché.
Je vous possède enfin, délices de mon âme!
JUPITER.
Venez, amants, venez aux cieux Achever un si grand et si digne hyménée. 2030 Viens-y, belle Psyché, changer de destinée; Viens prendre place au rang des Dieux.
· · ·
Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.
Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.
Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.
RÉCIT D'APOLLON.
Unissons-nous, troupe immortelle: Le dieu d'amour devient heureux amant, Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035 En faveur d'un fils si charmant: Il va goûter en paix, après un long tourment, Une felicité qui doit être éternelle.
(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.)
Célébrons ce grand jour; Célébrons tous une fête si belle; 2040 Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle, Qu'ils fassent retentir le céleste séjour. Chantons, répétons tour à tour Qu'il n'est point d'âme si cruelle Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045
APOLLON continue.
Le dieu qui nous engage A lui faire la cour Défend qu'on soit trop sage. Les Plaisirs ont leur tour; C'est leur plus doux usage 2050 Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage Des Jeux et de l'Amour.
Ce seroit grand dommage Qu'en ce charmant séjour 2055 On eût un cœur sauvage. Les Plaisirs ont leur tour; C'est leur plus doux usage Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage 2060 Des Jeux et de l'Amour.
(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.)
CHANSON DES MUSES.
Gardez-vous, beautés sévères; Les Amours font trop d'affaires; Craignez toujours de vous laisser charmer. Quand il faut que l'on soupire, 2065 Tout le mal n'est pas de s'enflammer: Le martyre De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer.
SECOND COUPLET DES MUSES.
On ne peut aimer sans peines; 2070 Il est peu de douces chaînes: A tout moment on se sent alarmer. Quand il faut que l'on soupire, Tout le mal n'est pas de s'enflammer: Le martyre 2075 De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer.
(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)
RÉCIT DE BACCHUS.
Si quelquefois, Suivant nos douces lois, La raison se perd et s'oublie, 2080 Ce que le vin nous cause de folie Commence et finit en un jour; Mais quand un cœur est enivré d'amour, Souvent c'est pour toute la vie.
(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)
RÉCIT DE MOME.
Je cherche à médire 2085 Sur la terre et dans les cieux, Je soumets à ma satire Les plus grands des Dieux. Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne: Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090 Il n'appartient qu'à lui De n'épargner personne.
ENTRÉE DE BALLET,
Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.
ENTRÉE DE BALLET,
Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête.
Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.
RÉCIT DE BACCHUS.
Admirons le jus de la treille; Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits! Il sert aux douceurs de la paix, 2095 Et dans la guerre il fait merveille; Mais surtout pour les amours Le vin est d'un grand secours.
RÉCIT DE MOME.
Folâtrons, divertissons-nous, Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100 La raillerie est nécessaire Dans les jeux les plus doux, Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui: Rien n'est si plaisant que de rire, 2105 Quand on rit aux dépens d'autrui.
Plaisantons, ne pardonnons rien, Rions, rien n'est plus à la mode: On court péril d'être incommode En disant trop de bien. 2110 Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui: Rien n'est si plaisant que de rire, Quand on rit aux dépens d'autrui.
(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux divertissements.)
RÉCIT DE MARS.
Laissons en paix toute la terre, 2115 Cherchons de doux amusements; Parmi les jeux les plus charmants Mêlons l'image de la guerre.
ENTRÉE DE BALLET.
Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.
DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.
Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.
DERNIER CHOEUR.
Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants. 2120 Que tout le ciel s'empresse A leur faire sa cour. Célébrons ce beau jour Par mille doux chants d'allégresse; Célébrons ce beau jour 2125 Par mille doux chants d'amour.
(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et ce dernier couplet se chantoit ainsi:)
Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants. Répondez-nous, trompettes, Timbales et tambours; 2130 Accordez-vous toujours Avec le doux son des musettes; Accordez-vous toujours Avec le doux chant des amours.
FIN DE PSYCHÉ.
[344] L'édition de 1671 porte, par erreur sans doute, d'un fils.
[345] Dans l'édition de 1697: «Tout morts.» Voyez ci-dessus, p. 340, le vers 1350 et la note qui s'y rapporte.
[346] Et ecce, inquit, inepta ego divinæ formositatis gerula, quæ ne tantillum quidem indidem mihi delibo, vel sic illi amatori meo formoso placitura. (Apulée, la Métamorphose, livre