VI.)
[347] Reserat pyxidem (Psyche). Nec quidquam ibi rerum, nec formositas ulla, sed infernus somnus ac vere stygius; qui statim cooperculo revelatus, invadit eam, crassaque soporis nebula cunctis ejus membris perfunditur, et in ipso vestigio ipsaque semita collapsam possidet; et jacebat immobilis, et nihil aliud quam dormiens cadaver. (Apulée, la Metamorphose, livre VI.)
[348] Les anciennes éditions donnent se sont laissés traîner, avec accord du participe.
[349] Les éditions de 1676, de 1682 et de 1697 portent On, pour Ou.
[350] Porrecto ambrosiæ poculo, «Sume, inquit, Psyche, et immortalis esto.» (Apulée, la Métamorphose, livre VI.)
PULCHÉRIE
COMÉDIE HÉROÏQUE
1672
NOTICE.
Nous apprenons par plusieurs témoignages contemporains, que Corneille, suivant sa coutume[351], alla lire cette pièce chez plusieurs personnes considérables, assez longtemps avant de la faire représenter. Le 15 janvier 1672, Mme de Sévigné écrit à sa fille: «Il (Corneille) nous lut l'autre jour une comédie chez M. de la Rochefoucauld, qui fait souvenir (disent les éditions de Perrin) de sa défunte veine,» ou, suivant le texte d'une ancienne copie, adopté dans la dernière édition des lettres de Mme de Sévigné[352]: «qui fait souvenir de la Reine mère.» La déclaration par laquelle Pulchérie, âgée de plus de cinquante ans, annonce à Léon qu'elle l'aime, «fait souvenir, en effet, comme on le remarque en note, d'Anne d'Autriche et de Mazarin.»
Près de deux mois plus tard, le 9 mars, Mme de Sévigné nous signale une autre lecture de notre poëte; elle dit en parlant de Retz: «Nous tâchons d'amuser notre cher Cardinal. Corneille lui a lu une comédie qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes[353].» Cette lecture ne fut pas la dernière, car Mme de Sévigné ajoute dans la même lettre: «Je suis folle de Corneille; il nous redonnera encore Pulchérie, où l'on verra encore
La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'amour de Cinna[354].
Il faut que tout cède à son génie[355].»
Dans le Mercure galant[356], Donneau de Visé parle, sous la date du 19 mars, de la favorable impression que ces lectures avaient produite, et fait l'éloge de Corneille, «de qui, malgré le grand âge, on doit toujours attendre des pièces achevées, comme on trouvera sans doute dans sa dernière tragédie, qui paroîtra l'hiver prochain sous le nom de Pulchérie, et qui ne peut manquer de plaire à ceux qui ont le cœur et l'esprit bien fait, comme elle a déjà plu à ceux qui ont eu le bonheur de lui entendre lire.»
M. Édouard Fournier fait ressortir l'habileté avec laquelle Corneille avait su choisir des auditeurs qui devaient être préparés d'avance à bien accueillir un pareil ouvrage: «Ce n'est pas, dit-il, chez la Rochefoucauld, dont un dernier amour, plus d'esprit que de cœur, il est vrai, ranimait la goutteuse vieillesse; ce n'est pas non plus chez le cardinal de Retz, désabusé de tout, hormis de l'ambition, que l'on se fût avisé de trouver invraisemblable et ridicule le vieux Martian partageant sa dernière saison entre les soins de l'ambition et ceux de l'amour[357].»
Du reste, à en croire Fontenelle, ce personnage de Martian, qui fut le plus goûté de l'ouvrage, n'était autre que Corneille. «Il s'est dépeint lui-même, avec bien de la force, nous dit son neveu, dans Martian, qui est un vieillard amoureux[358].» Beaucoup de vieux gentilshommes de la cour spirituelle et élégante de Versailles se reconnaissaient, sans l'avouer, dans ce portrait. L'un d'eux, plus sincère que les autres, osa féliciter Corneille de l'avoir tracé: «M. le maréchal de Gramont lui dit qu'il lui savoit bon gré d'avoir trouvé un caractère d'amant pour les vieillards, dont on ne s'étoit point encore avisé, et qu'il lui en étoit obligé pour la part qu'il y pouvoit avoir[359].»
«Corneille, dit Voltaire[360], intitula d'abord cette pièce tragédie; il la présenta aux comédiens, qui refusèrent de la jouer. Ils étaient plus frappés de leurs intérêts que de la réputation de Corneille; il fut obligé de la donner à une mauvaise troupe qui jouait au Marais, et qui ne put se soutenir.» Ce fait, qui ne se trouve appuyé d'aucun témoignage plus ancien, ne nous paraît pas bien certain. Nous avons vu que de tout temps Corneille avait aimé à faire représenter tour à tour ses divers ouvrages par des troupes différentes. Quelques-uns de ses contemporains ont même vu là, bien à tort, un calcul d'avarice[361]. Il faudrait donc se garder d'imaginer, d'après le passage de Voltaire que nous venons de rapporter, que le théâtre du Marais fût pour Corneille une sorte de pis aller auquel le dédain de la troupe royale l'eût forcé d'avoir recours.
Dans ses nouvelles «du 30e de juillet jusques au 6e d'aoust,» le Mercure galant annonce, parmi les pièces qui devront être jouées dans le courant de l'hiver, le dernier ouvrage de notre poëte: «Les comédiens du Marais représenteront, dit-il, la Pulchérie, de M. de Corneille l'aîné[362].»
Dans le volume suivant[363], Donneau de Visé, le rédacteur du Mercure, rend compte en ces termes de cette pièce, qui, suivant les frères Parfait, avait été jouée en novembre 1672: «La Pulchérie de M. de Corneille l'aîné, dont je vous ai déjà parlé, a été représentée sur le théâtre du Marais, et tous les obstacles qui empêchent les pièces de réussir dans un quartier si éloigné, n'ont pas été assez puissants pour nuire à cet ouvrage.» C'est à peu près ce que l'auteur lui-même dit dans son avis Au lecteur: «Bien que cette pièce aye été reléguée dans un lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eût un théâtre, bien qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite....»
Nous ignorons quels furent ces acteurs, mais ce qu'on ne sait que trop, c'est que, malgré les assertions de Corneille et de ses amis, le succès fut loin d'être tel qu'ils le disent et que peut-être ils se l'imaginèrent. A coup sûr, Mme de Coulanges étoit une plus fidèle interprète des sentiments du public, lorsqu'elle écrivait, le 24 février 1673, à Mme de Sévigné, alors en Provence, cette phrase brève et indifférente: «Pulchérie n'a point réussi[364].»
Le privilége de Pulchérie a été accordé «le trentiesme jour de decembre l'an de grâce mil six cens soixante-douze.» L'Achevé d'imprimer est du 20 janvier 1673. Le titre de l'édition originale est ainsi conçu: PULCHERIE, COMEDIE HEROIQUE. A Paris, chez Guillaume de Luyne.... M.DC.LXXIII. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 72 pages.
[351] Voyez ce qui est raconté au tome III, p. 254 et 465, et au tome VI, p. 567.
[352] Édition Monmerqué (1862), tome II, p. 470.
[353] Tome II, p. 524.--L'analogie de cette dernière phrase avec ce passage de la lettre du 15 janvier, que nous venons de rapporter: «qui fait souvenir de sa défunte veine,» pourrait, comme il est dit dans une note de l'édition de Mme de Sévigné à laquelle nous empruntons ces citations, donner un certain degré de vraisemblance à cette leçon de Perrin.
[354] Allusion à ce passage des Vers à Foucquet en tête d'Œdipe(tome VI, p. 122, vers 35 et 36):
Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
[355] Tome II, p. 529.
[356] Tome I, p. 221 et 222.
[357] Notes sur la vie de Corneille, en tête de Corneille à la butte Saint-Roch, p. XXIII et XXIV.
[358] Œuvres, édition de 1742, tome III, p. 117.
[359] Lettre de Mlle Dupré à Bussy, 29 janvier 1675. Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, publiée par M. Lalanne, tome II, p. 213.
[360] Préface de Pulchérie.
[361] Voyez tome I, p. 258.
[362] Tome III, p. 370.
[363] Tome IV, p. 225 et suivantes.
AU LECTEUR.
Pulchérie, fille de l'empereur Arcadius, et sœur du jeune Théodose, a été une princesse très-illustre, et dont les talents étoient merveilleux: tous les historiens en conviennent. Dès l'âge de quinze ans elle empiéta le gouvernement sur son frère, dont elle avoit reconnu la foiblesse, et s'y conserva tant qu'il vécut, à la réserve d'environ une année de disgrâce, qu'elle passa loin de la cour, et qui coûta cher à ceux qui l'avoient réduite à s'en éloigner[365]. Après la mort de ce prince, ne pouvant retenir l'autorité souveraine en sa personne, ni se résoudre à la quitter, elle proposa son mariage à Martian, à la charge qu'il lui permettroit de garder sa virginité, qu'elle avoit vouée et consacrée à Dieu. Comme il étoit déjà assez avancé dans la vieillesse, il accepta la condition aisément, et elle le nomma pour empereur au sénat, qui ne voulut, ou n'osa l'en dédire[366]. Elle passoit alors cinquante ans, et mourut deux ans après. Martian en régna sept, et eut pour successeur Léon, que ses excellentes qualités firent surnommer le Grand[367]. Le patrice Aspar le servit à monter au trône, et lui demanda pour récompense l'association à cet empire qu'il lui avoit fait obtenir. Le refus de Léon le fit conspirer contre ce maître qu'il s'étoit choisi, la conspiration fut découverte, et Léon s'en défit[368]. Voilà ce que m'a prêté l'histoire. Je ne veux point prévenir votre jugement sur ce que j'y ai changé ou ajouté, et me contenterai de vous dire que bien que cette pièce aye été reléguée dans un lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eût un théâtre, bien qu'elle ait passé[369] par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite, et de faire voir qu'on n'a pas toujours besoin de s'assujettir aux entêtements du siècle pour se faire écouter sur la scène[370]. J'aurai de quoi me satisfaire, si cet ouvrage est aussi heureux à la lecture qu'il a été[371] à la représentation; et si j'ose ne vous dissimuler rien, je me flatte assez pour l'espérer.
[364] Lettres de Mme de Sévigné, tome III, p. 192.
[365] Ælia Pulcheria, née le 19 janvier 399, petite-fille de Théodose le Grand, deuxième fille d'Arcadius et d'Ælia Eudoxia, fut déclarée Auguste et impératrice le 4 juillet 414, pour prendre soin de tout l'empire et de son frère Théodose, qui n'avoit que deux ans de moins qu'elle. Pulchérie consacra sa virginité à Jésus-Christ, et son exemple fut suivi par ses trois sœurs Flaccille, Arcadie et Marine. C'est par son influence que furent convoqués les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine. L'Église grecque la vénère comme sainte et célèbre sa fête le 15 septembre. La disgrâce de Pulchérie et son éloignement passager de la cour eurent lieu en 447. Dans Attila, Corneille indique, en quatre vers, le caractère de cette princesse et la position qu'elle occupait; après avoir parlé de plusieurs souverains qui se laissent gouverner par ceux qui les entourent, Valamir ajoute:
Le second Théodose avoit pris leur modèle: Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle, Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps, Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts.
(Acte I, scène II, vers 205-208.)
Peut-être est-ce en écrivant ce passage que l'idée de mettre au théâtre le personnage de Pulchérie s'est présentée à notre poëte.
[366] Dans sa Préface de Pulchérie, Voltaire dit que Martian ou Marcien avait «soixante et dix» ans au moment où il se maria. C'est une assez grave erreur. Marcien, né en 391, n'avait que neuf ans de plus que l'Impératrice. Marcien, qui avait passé dix-neuf ans au service domestique et militaire d'Aspar (patrice et général romain) et de son fils, et qui avait fait sous leurs ordres les guerres de Perse et d'Afrique, était parvenu, grâce à leur protection, au rang de tribun et de sénateur. Théodose mourut le 20 juin ou le 28 juillet 450; Marcien, déclaré empereur le 24 ou le 25 août, épousa ensuite Pulchérie.
[367] Léon Ier, dit le Thrace, l'Ancien ou le Grand, régna de 457 à 474. Il avait été intendant d'Aspar, qui par son crédit le fit parvenir à l'empire.
[368] Aspar, Alain de naissance et arien de religion, fit ses premières armes sous la conduite de son père, Ardaburius, général de Théodose II, qui commandait en 421 l'armée qui marcha contre les Perses. Il devint à son tour général de Théodose, conserva son crédit sous Marcien, et en 457, à la mort de ce prince, il était le personnage le plus considérable de l'Empire. Il fut massacré en 471.
[369] Aye été.... ait passé: tel est le texte des deux éditions publiées du vivant de Corneille; voyez tome VI, p. 611, note 2.
[370] Voyez ci-dessus la Notice, p. 376.
[371] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «qu'il l'a été.»
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE PULCHÉRIE.
ÉDITION SÉPARÉE.
1673 in-12;
RECUEIL.
1682 in-12.
ACTEURS[372].
PULCHÉRIE, impératrice d'Orient.
MARTIAN, vieux sénateur, ministre d'État sous Théodose le jeune[373].
LÉON, amant de Pulchérie.
ASPAR, amant d'Irène.
IRÈNE, sœur de Léon.
JUSTINE, fille de Martian.
La scène est à Constantinople, dans le palais impérial.
[372] Presque tous les personnages de cette pièce sont historiques. Voyez ci-dessus, p. 376-378, l'avis Au lecteur et les notes qui l'accompagnent.
[373] Dans l'édition de 1692 il y a simplement: «sous Théodose.»
PULCHÉRIE.
COMÉDIE HÉROÏQUE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
PULCHÉRIE, LÉON.
PULCHÉRIE.
Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère[374]: Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire. Je vous aime, et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur, Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, 5 A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte, Et qui ne concevant que d'aveugles désirs, Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs: Ma passion pour vous, généreuse et solide, A la vertu pour âme, et la raison pour guide, 10 La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi. Mon aïeul Théodose, Arcadius mon père, Cet empire quinze ans gouverné pour un frère[375], L'habitude à régner, et l'horreur d'en déchoir, 15 Vouloient[376] dans un mari trouver même pouvoir. Je vous en ai cru digne; et dans ces espérances, Dont un penchant flatteur m'a fait des assurances, De tout ce que sur vous j'ai fait tomber d'emplois Aucun n'a démenti l'attente de mon choix; 20 Vos hauts faits à grands pas nous[377] portoient à l'empire; J'avois réduit mon frère à ne m'en point dédire: Il vous y donnoit part, et j'étois toute à vous; Mais ce malheureux prince est mort trop tôt pour nous. L'empire est à donner, et le sénat s'assemble 25 Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble[378], Et dont les Huns, les Goths, les Vandales, les Francs, Bouleversent la masse et déchirent les flancs. Je vois de tous côtés des partis et des ligues: Chacun s'entre-mesure et forme ses intrigues. 30 Procope, Gratian, Aréobinde, Aspar[379] Vous peuvent enlever ce grand nom de César: Ils ont tous du mérite; et ce dernier s'assure Qu'on se souvient encor de son père Ardabure, Qui terrassant Mitrane en combat singulier, 35 Nous acquit sur la Perse un avantage entier, Et rassurant par là nos aigles alarmées, Termina seul la guerre aux yeux des deux armées[380]. Mes souhaits, mon crédit, mes amis, sont pour vous; Mais à moins que ce rang, plus d'amour, point d'époux: 40 Il faut, quelques douceurs que cet amour propose, Le trône ou la retraite au sang de Théodose; Et si par le succès mes desseins sont trahis, Je m'exile en Judée auprès d'Athénaïs[381].
LÉON.
Je vous suivrois, Madame; et du moins sans ombrage 45 De ce que mes rivaux ont sur moi d'avantage, Si vous ne m'y faisiez quelque destin plus doux, J'y mourrois de douleur d'être indigne de vous: J'y mourrois à vos yeux en adorant vos charmes. Peut-être essuieriez-vous quelqu'une de mes larmes; 50 Peut-être ce grand cœur, qui n'ose s'attendrir, S'y défendroit si mal de mon dernier soupir, Qu'un éclat imprévu de douleur et de flamme Malgré vous à son tour voudroit suivre mon âme. La mort, qui finiroit à vos yeux mes ennuis, 55 Auroit plus de douceur que l'état où je suis. Vous m'aimez[382]; mais, hélas! quel amour est le vôtre, Qui s'apprête peut-être à pencher vers un autre? Que servent ces désirs, qui n'auront point d'effet Si votre illustre orgueil ne se voit satisfait? 60 Et que peut cet amour dont vous êtes maîtresse, Cet amour dont le trône a toute la tendresse, Esclave ambitieux du suprême degré, D'un titre qui l'allume et l'éteint à son gré? Ah! ce n'est point par là que je vous considère; 65 Dans le plus triste exil vous me seriez plus chère: Là mes yeux, sans relâche attachés à vous voir, Feroient de mon amour mon unique devoir; Et mes soins, réunis à ce noble esclavage, Sauroient de chaque instant vous rendre un plein hommage.[70] Pour être heureux amant, faut-il que l'univers Ait place dans un cœur qui ne veut que vos fers; Que les plus dignes soins d'une flamme si pure Deviennent partagés à toute la nature? Ah! que ce cœur, Madame, a lieu d'être alarmé, 75 Si sans être empereur je ne suis plus aimé!
PULCHÉRIE.
Vous le serez toujours; mais une âme bien née Ne confond pas toujours l'amour et l'hyménée: L'amour entre deux cœurs ne veut que les unir; L'hyménée a de plus leur gloire à soutenir; 80 Et je vous l'avouerai, pour les plus belles vies L'orgueil de la naissance a bien des tyrannies: Souvent les beaux désirs n'y servent qu'à gêner; Ce qu'on se doit combat ce qu'on se veut donner: L'amour gémit en vain sous ce devoir sévère.... 85 Ah! si je n'avois eu qu'un sénateur pour père! Mais mon sang dans mon sexe a mis les plus grands cœurs; Eudoxe et Placidie[383] ont eu des empereurs: Je n'ose leur céder en grandeur de courage; Et malgré mon amour je veux même partage: 90 Je pense en être sûre, et tremble toutefois Quand je vois mon bonheur dépendre d'une voix.
LÉON.
Qu'avez-vous à trembler? Quelque empereur qu'on nomme, Vous aurez votre amant, ou du moins un grand homme, Dont le nom, adoré du peuple et de la cour, 95 Soutiendra votre gloire, et vaincra votre amour. Procope, Aréobinde, Aspar, et leurs semblables, Parés de ce grand nom, vous deviendront aimables; Et l'éclat de ce rang, qui fait tant de jaloux, En eux, ainsi qu'en moi, sera charmant pour vous. 100
PULCHÉRIE.
Que vous m'êtes cruel, que vous m'êtes injuste D'attacher tout mon cœur au seul titre d'Auguste! Quoi que de ma naissance exige la fierté, Vous seul ferez ma joie et ma félicité: De tout autre empereur la grandeur odieuse.... 105
LÉON.
Mais vous l'épouserez, heureuse ou malheureuse?
PULCHÉRIE.
Ne me pressez point tant, et croyez avec moi Qu'un choix si glorieux vous donnera ma foi, Ou que si le sénat à nos vœux est contraire, Le ciel m'inspirera ce que je devrai faire. 110
LÉON.
Il vous inspirera quelque sage douleur, Qui n'aura qu'un soupir à perdre en ma faveur. Oui, de si grands rivaux....
PULCHÉRIE.
Ils ont tous des maîtresses.
LÉON.
Le trône met une âme au-dessus des tendresses. Quand du grand Théodose on aura pris le rang, 115 Il y faudra placer les restes de son sang: Il voudra, ce rival, qui que l'on puisse élire, S'assurer par l'hymen de vos droits à l'empire. S'il a pu faire ailleurs quelque offre de sa foi, C'est qu'il a cru ce cœur trop prévenu pour moi; 120 Mais se voyant au trône et moi dans la poussière, Il se promettra tout de votre humeur altière; Et s'il met à vos pieds ce charme de vos yeux, Il deviendra l'objet que vous verrez le mieux.
PULCHÉRIE.
Vous pourriez un peu loin pousser ma patience, 125 Seigneur: j'ai l'âme fière, et tant de prévoyance Demande à la souffrir encor plus de bonté Que vous ne m'avez vu jusqu'ici de fierté. Je ne condamne point ce que l'amour inspire; Mais enfin on peut craindre, et ne le point tant dire. 130 Je n'en tiendrai pas moins tout ce que j'ai promis. Vous avez mes souhaits, vous aurez mes amis[384]; De ceux de Martian vous aurez le suffrage: Il a, tout vieux qu'il est, plus de vertus que d'âge; Et s'il briguoit pour lui, ses glorieux travaux 135 Donneroient fort à craindre à vos plus grands rivaux.
LÉON.
Notre empire, il est vrai, n'a point de plus grand homme: Séparez-vous du rang, Madame, et je le nomme. S'il me peut enlever celui de souverain, Du moins je ne crains pas qu'il m'ôte votre main: 140 Ses vertus le pourroient; mais je vois sa vieillesse.
PULCHÉRIE.
Quoi qu'il en soit, pour vous ma bonté l'intéresse: Il s'est plu sous mon frère à dépendre de moi, Et je me viens encor d'assurer de sa foi. Je vois entrer Irène; Aspar la trouve belle: 145 Faites agir pour vous l'amour qu'il a pour elle; Et comme en ce dessein rien n'est à négliger, Voyez ce qu'une sœur vous pourra ménager.
SCÈNE II.
PULCHÉRIE, LÉON, IRÈNE.
PULCHÉRIE.
M'aiderez-vous, Irène, à couronner un frère?
IRÈNE.
Un si foible secours vous est peu nécessaire, 150 Madame, et le sénat....
PULCHÉRIE.
N'en agissez pas moins: Joignez vos vœux aux miens, et vos soins à mes soins, Et montrons ce que peut en cette conjoncture Un amour secondé de ceux de la nature. Je vous laisse y penser.
SCÈNE III.
LÉON, IRÈNE.
IRÈNE.
Vous ne me dites rien, 155 Seigneur: attendez-vous que j'ouvre l'entretien?
LÉON.
A dire vrai, ma sœur, je ne sais que vous dire. Aspar m'aime, il vous aime: il y va de l'empire; Et s'il faut qu'entre nous on balance aujourd'hui, La princesse est pour moi, le mérite est pour lui. 160 Vouloir qu'en ma faveur à ce grade il renonce, C'est faire une prière indigne de réponse; Et de son amitié je ne puis l'exiger, Sans vous voler un bien qu'il vous doit partager. C'est là ce qui me force à garder le silence: 165 Je me réponds pour vous à tout ce que je pense, Et puisque j'ai souffert qu'il ait tout votre cœur, Je dois souffrir aussi vos soins pour sa grandeur.
IRÈNE.
J'ignore encor quel fruit je pourrois en attendre. Pour le trône, il est sûr qu'il a droit d'y prétendre; 170 Sur vous et sur tout autre il le peut emporter: Mais qu'il m'y donne part, c'est dont j'ose douter. Il m'aime en apparence, en effet il m'amuse; Jamais pour notre hymen il ne manque d'excuse, Et vous aime à tel point, que si vous l'en croyez, 175 Il ne peut être heureux que vous ne le soyez: Non que votre bonheur fortement l'intéresse; Mais sachant quel amour a pour vous la princesse, Il veut voir quel succès aura son grand dessein, Pour ne point m'épouser qu'en sœur de souverain. 180 Ainsi depuis deux ans vous[385] voyez qu'il diffère. Du reste à Pulchérie il prend grand soin de plaire, Avec exactitude il suit toutes ses lois; Et dans ce que sous lui vous avez eu d'emplois, Votre tête aux périls à toute heure exposée 185 M'a pour vous et pour moi presque désabusée; La gloire d'un ami, la haine d'un rival, La hasardoient peut-être avec un soin égal. Le temps est arrivé qu'il faut qu'il se déclare; Et de son amitié l'effort sera bien rare 190 Si mis à cette épreuve, ambitieux qu'il est, Il cherche à vous servir contre son intérêt. Peut-être il promettra; mais quoi qu'il vous promette, N'en ayons pas, Seigneur, l'âme moins inquiète; Son ardeur trouvera pour vous si peu d'appui, 195 Qu'on le fera lui-même empereur malgré lui; Et lors, en ma faveur quoi que l'amour oppose, Il faudra faire grâce au sang de Théodose; Et le sénat voudra qu'il prenne d'autres yeux Pour mettre la princesse au rang de ses aïeux. 200 Son cœur suivra le sceptre, en quelque main qu'il brille: Si Martian l'obtient, il aimera sa fille; Et l'amitié du frère et l'amour de la sœur Céderont à l'espoir de s'en voir successeur. En un mot, ma fortune est encor fort douteuse: 205 Si vous n'êtes heureux, je ne puis être heureuse; Et je n'ai plus d'amant non plus que vous d'ami, A moins que dans le trône il vous voie affermi.
LÉON.
Vous présumez bien mal d'un héros qui vous aime.
IRÈNE.
Je pense le connoître à l'égal de moi-même; 210 Mais croyez-moi, Seigneur, et l'empire est à vous.
LÉON.
Ma sœur!
IRÈNE.
Oui, vous l'aurez malgré lui, malgré tous.
LÉON.
N'y perdons aucun temps: hâtez-vous de m'instruire; Hâtez-vous de m'ouvrir la route à m'y conduire; Et si votre bonheur peut dépendre du mien.... 215
IRÈNE.
Apprenez le secret de ne hasarder rien. N'agissez point pour vous; il s'en offre trop d'autres De qui les actions brillent plus que les vôtres, Que leurs emplois plus hauts ont mis en plus d'éclat, Et qui, s'il faut tout dire, ont plus servi l'État: 220 Vous les passez peut-être en grandeur de courage; Mais il vous a manqué l'occasion et l'âge; Vous n'avez commandé que sous des généraux, Et n'êtes pas encor du poids de vos rivaux. Proposez la princesse; elle a des avantages 225 Que vous verrez sur l'heure unir tous les suffrages: Tant qu'a vécu son frère, elle a régné pour lui; Ses ordres de l'empire ont été tout l'appui; On vit depuis quinze ans sous son obéissance: Faites qu'on la maintienne en sa toute-puissance, 230 Qu'à ce prix le sénat lui demande un époux; Son choix tombera-t-il sur un autre que vous? Voudroit-elle de vous une action plus belle Qu'un respect amoureux qui veut tenir tout d'elle? L'amour en deviendra plus fort qu'auparavant, 235 Et vous vous servirez vous-même en la servant.
LÉON.
Ah! que c'est me donner un conseil salutaire! A-t-on jamais vu sœur qui servît mieux un frère? Martian avec joie embrassera l'avis: A peine parle-t-il que les siens sont suivis; 240 Et puisqu'à la princesse il a promis un zèle A tout oser pour moi sur l'ordre qu'il a d'elle, Comme sa créature, il fera hautement Bien plus en sa faveur qu'en faveur d'un amant.
IRÈNE.
Pour peu qu'il vous appuie, allez, l'affaire est sûre. 245
LÉON.
Aspar vient: faites-lui, ma sœur, quelque ouverture; Voyez....
IRÈNE.
C'est un esprit qu'il faut mieux ménager; Nous découvrir à lui, c'est tout mettre en danger: Il est ambitieux, adroit, et d'un mérite....
SCÈNE IV.
ASPAR, LÉON, IRÈNE.
LÉON.
Vous me pardonnez bien, Seigneur, si je vous quitte: 250 C'est suppléer assez à ce que je vous doi Que vous laisser ma sœur, qui vous plaît plus que moi.
ASPAR.
Vous m'obligez, Seigneur; mais en cette occurrence J'ai besoin avec vous d'un peu de conférence. Du sort de l'univers nous allons décider: 255 L'affaire vous regarde, et peut me regarder; Et si tous mes amis ne s'unissent aux vôtres, Nos partis divisés pourront céder à d'autres. Agissons de concert; et sans être jaloux, En ce grand coup d'État, vous de moi, moi de vous, 260 Jurons-nous que des deux qui que l'on puisse élire Fera de son ami son collègue à l'empire; Et pour nous l'assurer, voyons sur qui des deux Il est plus à propos de jeter tant de vœux: Quel nom seroit plus propre à s'attirer le reste. 265 Pour moi, j'y suis tout prêt, et dès ici j'atteste....
LÉON.
Votre nom pour ce choix est plus fort que le mien, Et je n'ose douter que vous n'en usiez bien. Je craindrois de tout autre un dangereux partage; Mais de vous je n'ai pas, Seigneur, le moindre ombrage, 270 Et l'amitié voudroit vous en donner ma foi; Mais c'est à la princesse à disposer de moi: Je ne puis que par elle, et n'ose rien sans elle.
ASPAR.
Certes, s'il faut choisir l'amant le plus fidèle, Vous l'allez emporter sur tous sans contredit; 275 Mais ce n'est pas, Seigneur, le point dont il s'agit: Le plus flatteur effort de la galanterie Ne peut....
LÉON.
Que voulez-vous? j'adore Pulchérie; Et n'ayant rien d'ailleurs par où la mériter, J'espère en ce doux titre, et j'aime à le porter. 280
ASPAR.
Mais il y va du trône, et non d'une maîtresse.
LÉON.
Je vais faire, Seigneur, votre offre à la princesse; Elle sait mieux que moi les besoins de l'État. Adieu: je vous dirai sa réponse au sénat.
SCÈNE V.
ASPAR, IRÈNE.
IRÈNE.
Il a beaucoup d'amour.
ASPAR.
Oui, Madame; et j'avoue 285 Qu'avec quelque raison la princesse s'en loue: Mais j'aurois souhaité qu'en cette occasion L'amour concertât mieux avec l'ambition, Et que son amitié, s'en laissant moins séduire, Ne nous exposât point à nous entre-détruire. 290 Vous voyez qu'avec lui j'ai voulu m'accorder. M'aimeriez-vous encor si j'osois lui céder, Moi qui dois d'autant plus mes soins à ma fortune, Que l'amour entre nous la doit rendre commune?
IRÈNE.
Seigneur, lorsque le mien vous a donné mon cœur, 295 Je n'ai point prétendu la main d'un empereur: Vous pouviez être heureux sans m'apporter ce titre; Mais du sort de Léon Pulchérie est l'arbitre, Et l'orgueil de son sang avec quelque raison Ne peut souffrir d'époux à moins de ce grand nom. 300 Avant que ce cher frère épouse la princesse, Il faut que le pouvoir s'unisse à la tendresse, Et que le plus haut rang mette en leur plus beau jour La grandeur du mérite et l'excès de l'amour. M'aimeriez-vous assez pour n'être point contraire 305 A l'unique moyen de rendre heureux ce frère, Vous qui, dans votre amour, avez pu sans ennui Vous défendre de l'être un moment avant lui, Et qui mériteriez qu'on vous fît mieux connoître Que s'il ne le devient, vous aurez peine à l'être? 310
ASPAR.
C'est aller un peu vite, et bientôt m'insulter En sœur de souverain qui cherche à me quitter. Je vous aime, et jamais une ardeur plus sincère....
IRÈNE.
Seigneur, est-ce m'aimer que de perdre mon frère?
ASPAR.
Voulez-vous que pour lui je me perde d'honneur? 315 Est-ce m'aimer que mettre à ce prix mon bonheur? Moi, qu'on a vu forcer trois camps et vingt murailles, Moi qui, depuis dix ans, ai gagné sept batailles, N'ai-je acquis tant de nom que pour prendre la loi De qui n'a commandé que sous Procope[386], ou moi, 320 Que pour m'en faire un maître, et m'attacher moi-même Un joug honteux au front, au lieu d'un diadème?
IRÈNE.
Je suis plus raisonnable, et ne demande pas Qu'en faveur d'un ami vous descendiez si bas. Pylade pour Oreste auroit fait davantage; 325 Mais de pareils efforts ne sont plus en usage, Un grand cœur les dédaigne, et le siècle a changé: A s'aimer de plus près on se croit obligé, Et des vertus du temps l'âme persuadée Hait de ces vieux héros la surprenante idée. 330
ASPAR.
Il y va de ma gloire, et les siècles passés....
IRÈNE.
Elle n'est pas, Seigneur, peut-être où vous pensez; Et quoi qu'un juste espoir ose vous faire croire, S'exposer au refus, c'est hasarder sa gloire. La princesse peut tout, ou du moins plus que vous. 335 Vous vous attirerez sa haine et son courroux. Son amour l'intéresse, et son âme hautaine....
ASPAR.
Qu'on me fasse empereur, et je crains peu sa haine.
IRÈNE.
Mais s'il faut qu'à vos yeux un autre préféré Monte, en dépit de vous, à ce rang adoré, 340 Quel déplaisir! quel trouble! et quelle ignominie Laissera pour jamais votre gloire ternie! Non, Seigneur, croyez-moi, n'allez point au sénat, De vos hauts faits pour vous laissez parler l'éclat. Qu'il sera glorieux que sans briguer personne, 345 Ils fassent à vos pieds apporter la couronne, Que votre seul mérite emporte ce grand choix, Sans que votre présence ait mendié de voix! Si Procope, ou Léon, ou Martian, l'emporte, Vous n'aurez jamais eu d'ambition si forte, 350 Et vous désavouerez tous ceux de vos amis Dont la chaleur pour vous se sera trop permis.
ASPAR.
A ces hauts sentiments s'il me falloit répondre, J'aurois peine, Madame, à ne me point confondre: J'y vois beaucoup d'esprit, j'y trouve encor plus d'art; Et ce que j'en puis dire à la hâte et sans fard, Dans ces grands intérêts vous montrer si savante, C'est être bonne sœur et dangereuse amante. L'heure me presse: adieu. J'ai des amis à voir Qui sauront accorder ma gloire et mon devoir: 360 Le ciel me prêtera par eux quelque lumière A mettre l'un et l'autre en assurance entière, Et répondre avec joie à tout ce que je doi A vous, à ce cher frère, à la princesse, à moi.
IRÈNE, seule.
Perfide, tu n'es pas encore où tu te penses. 365 J'ai pénétré ton cœur, j'ai vu tes espérances: De ton amour pour moi je vois l'illusion; Mais tu n'en sortiras qu'à ta confusion.
FIN DU PREMIER ACTE.
[374] Voyez ci-dessus la Notice, p. 373.
[375] Non pas quinze ans, mais plus de trente, ainsi qu'il résulte du propre témoignage de Corneille (voyez ci-dessus, p. 376 et note 2). Comme il donne de l'amour à Pulchérie, il cherche à dissimuler son âge aux spectateurs. Quinze ans ne marque pas la durée du gouvernement de Pulchérie, mais c'est l'âge qu'elle avait lorsqu'elle «empiéta le gouvernement sur son frère.»
[376] L'édition de 1682 donne seule ici le singulier vouloit.
[377] L'édition de 1692 a changé nous eu vous; Voltaire (1764) a gardé nous.
[378] On a rapproché de ce passage ces vers de Voltaire (Mort de César, acte III, scène IV):
Ce colosse effrayant dont le monde est foulé, En pressant l'univers, est lui-même ébranlé.
[379] Procope, Aréobinde et Ardabure, qui est nommé trois vers plus loin, avaient commandé les troupes romaines dans la guerre de 421 contre les Perses. Voyez l'Histoire ecclesiastique de Socrate, livre VII, chapitres XVIII et XX. Aréobinde figure avec Aspar dans les Fastes consulaires, à l'année 434.
[380] Si nous en croyons Socrate (au chapitre xviii déjà cité), c'est Aréobinde qui tua en combat singulier le plus brave des Perses. Quant à Ardabure, il surprit et fit périr dans une embuscade sept des principaux officiers de leur armée.
[381] Athénaïs, fille du sophiste athénien Léontius, embrassa le christianisme, prit le nom d'Eudoxie, et, grâce à l'influence de Pulchérie, épousa Théodose II le 7 juin 421. Soupçonnée d'infidélité par son mari, elle se retira à Jérusalem, où elle mourut en 460.
[382] On lit Vous m'aimiez, pour Vous m'aimez, dans l'édition de 1682.
[383] Ælia Eudoxia, mère de Pulchérie, épousa Arcadius en 395 et mourut en 404. Galla Placidia Augusta, sœur d'Arcadius et d'Honorius, et par conséquent tante de Pulchérie, épousa un général d'Honorius, Constance III, qui reçut le titre d'Auguste en 421, et dont elle eut Honoria (voyez ci-dessus, p. 104, note 1) et Valentinien III.
[384] Dans l'édition de 1692:
Vous avez mes souhaits, vous avez mes amis.
[385] Il y a ici une faute commune aux deux éditions de 1673 et de 1682: le pronom vous manque dans l'une et dans l'autre.
[386] Les deux éditions publiées du vivant de Corneille (1673 et 1682) ont ici encore une même faute: Porcope, pour Procope; partout ailleurs elles portent Procope.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
MARTIAN, JUSTINE.
JUSTINE.
Notre illustre princesse est donc impératrice, Seigneur?
MARTIAN.
A ses vertus on a rendu justice. 370 Léon l'a proposée; et quand je l'ai suivi, J'en ai vu le sénat au dernier point ravi; Il a réduit soudain toutes ses voix en une, Et s'est débarrassé de la foule importune, Du turbulent espoir de tant de concurrents 375 Que la soif de régner avoit mis sur les rangs.
JUSTINE.
Ainsi voilà Léon assuré de l'empire.
MARTIAN.
Le sénat, je l'avoue, avoit peine à l'élire, Et contre les grands noms de ses compétiteurs Sa jeunesse eût trouvé d'assez froids protecteurs: 380 Non qu'il n'ait du mérite, et que son grand courage Ne se pût tout promettre avec un peu plus d'âge; On n'a point vu sitôt tant de rares exploits; Mais et l'expérience, et les premiers emplois, Le titre éblouissant de général d'armée, 385 Tout ce qui peut enfin grossir la renommée, Tout cela veut du temps; et l'amour aujourd'hui Va faire ce qu'un jour son nom feroit pour lui.
JUSTINE.
Hélas! Seigneur.
MARTIAN.
Hélas! ma fille, quel mystère T'oblige à soupirer de ce que dit un père? 390
JUSTINE.
L'image de l'empire en de si jeunes mains M'a tiré ce soupir pour l'État, que je plains.
MARTIAN.
Pour l'intérêt public rarement on soupire, Si quelque ennui secret n'y mêle son martyre: L'un se cache sous l'autre, et fait un faux éclat; 395 Et jamais, à ton âge, on ne plaignit l'État.
JUSTINE.
A mon âge, un soupir semble dire qu'on aime: Cependant vous avez soupiré tout de même, Seigneur; et si j'osois vous le dire à mon tour....
MARTIAN.
Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amour, 400 Je le sais; mais enfin chacun a sa foiblesse. Aimerois-tu Léon?
JUSTINE.
Aimez-vous la princesse?
MARTIAN.
Oublie en ma faveur que tu l'as deviné, Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné. L'amour en mes pareils n'est jamais excusable: 405 Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable, On s'en hait; et ce mal, qu'on n'ose découvrir, Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir; Mais t'en faire l'aveu, c'est n'en faire à personne; La part que le respect, que l'amitié t'y donne, 410 Et tout ce que le sang en attire sur toi, T'imposent de le taire une éternelle loi. J'aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silence Font à mon triste cœur égale violence: J'écoute la raison, j'en goûte les avis, 415 Et les mieux écoutés sont le plus mal suivis[387]. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe; Cent fois je me révolte, et cent fois je succombe: Tant ce calme forcé, que j'étudie en vain, Près d'un si rare objet s'évanouit soudain! 420
JUSTINE.
Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne, Quand à son cher Léon c'est donner sa personne?
MARTIAN.
Apprends que dans un âge usé comme le mien, Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien, L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime, 425 Et n'osant rien pour soi, le sert contre soi-même.
JUSTINE.
N'ayant rien prétendu, de quoi soupirez-vous?
MARTIAN.
Pour ne prétendre rien, on n'est pas moins jaloux; Et ces desirs, qu'éteint le déclin de la vie, N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie, 430 Quand on est d'un mérite à pouvoir faire honneur, Et qu'il faut qu'un autre âge emporte le bonheur. Que le moindre retour vers nos belles années Jette alors d'amertume en nos âmes gênées! «Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard! 435 Disois-je; en ses bontés peut-être aurois-je part, Si le ciel n'opposoit auprès de la princesse A l'excès de l'amour le manque de jeunesse; De tant et tant de cœurs qu'il force à l'adorer, Devois-je être le seul qui ne pût espérer?» 440 J'aimois quand j'étois jeune, et ne déplaisois guère[388]: Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire; Je pouvois aspirer au cœur le mieux placé; Mais, hélas! j'étois jeune, et ce temps est passé; Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage 445 Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage; On le repousse, on fait cent projets superflus: Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre, Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre. 450
JUSTINE.
Instruit que vous étiez des maux que fait l'amour, Vous en pouviez, Seigneur, empêcher le retour, Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.
MARTIAN.
Et l'ai-je regardé comme tu le regardes, Moi qui me figurois que ma caducité 455 Près de la beauté même étoit en sûreté? Je m'attachois sans crainte à servir la princesse, Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma foiblesse; Et quand je ne pensois qu'à remplir mon devoir, Je devenois amant sans m'en apercevoir. 460 Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie, Ne l'a point reconnu que par ma jalousie: Tout ce qui l'approchoit vouloit me l'enlever, Tout ce qui lui parloit cherchoit à m'en priver; Je tremblois qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle; 465 Je les haïssois tous, comme plus dignes[389] d'elle, Et ne pouvois souffrir qu'on s'enrichît d'un bien Que j'enviois à tous sans y prétendre rien. Quel supplice d'aimer un objet adorable, Et de tant de rivaux se voir le moins aimable! 470 D'aimer plus qu'eux ensemble, et n'oser de ses feux, Quelques[390] ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux! On auroit deviné mon amour par ma peine, Si la peur que j'en eus n'avoit fui tant de gêne. L'auguste Pulchérie avoit beau me ravir, 475 J'attendois à la voir qu'il la fallût servir: Je fis plus, de Léon j'appuyai l'espérance; La princesse l'aima, j'en eus la confiance, Et la dissuadai de se donner à lui Qu'il ne fût de l'empire ou le maître ou l'appui. 480 Ainsi, pour éviter un hymen si funeste, Sans rendre heureux Léon, je détruisois le reste; Et mettant un long terme au succès de l'amour, J'espérois de mourir avant ce triste jour. Nous y voilà, ma fille, et du moins j'ai la joie 485 D'avoir à son triomphe ouvert l'unique voie. J'en mourrai du moment qu'il recevra sa foi, Mais dans cette douceur qu'ils tiendront tout de moi. J'ai caché si longtemps l'ennui qui me dévore, Qu'en dépit que j'en aye, enfin il s'évapore: 490 L'aigreur en diminue à te le raconter. Fais-en autant du tien; c'est mon tour d'écouter.
JUSTINE.
Seigneur, un mot suffit pour ne vous en rien taire: Le même astre a vu naître et la fille et le père; Ce mot dit tout. Souffrez qu'une imprudente ardeur, 495 Prête à s'évaporer, respecte ma pudeur. Je suis jeune, et l'amour trouvoit une âme tendre Qui n'avoit ni le soin ni l'art de se défendre: La princesse, qui m'aime et m'ouvroit ses secrets, Lui prêtoit contre moi d'inévitables traits, 500 Et toutes les raisons dont s'appuyoit sa flamme Étoient autant de dards qui me traversoient l'âme. Je pris, sans y penser, son exemple pour loi: «Un amant digne d'elle est trop digne de moi, Disois-je; et s'il brûloit pour moi comme pour elle, 505 Avec plus de bonté je recevrois son zèle.» Plus elle m'en peignoit les rares qualités, Plus d'une douce erreur mes sens étoient flattés. D'un illustre avenir l'infaillible présage, Qu'on voit si hautement écrit sur son visage, 510 Son nom que je voyois croître de jour en jour, Pour moi, comme pour elle, étoient dignes d'amour: Je les voyois d'accord d'un heureux hyménée; Mais nous n'en étions pas encore à la journée: «Quelque obstacle imprévu rompra de si doux nœuds, Ajoutois-je; et le temps éteint les plus beaux feux.» C'est ce que m'inspiroit l'aimable rêverie Dont jusqu'à ce grand jour ma flamme s'est nourrie; Mon cœur, qui ne vouloit désespérer de rien, S'en faisoit à toute heure un charmant entretien. 520 Qu'on rêve avec plaisir, quand notre âme blessée Autour de ce qu'elle aime est toute ramassée! Vous le savez, Seigneur, et comme à tous propos Un doux je ne sais quoi trouble notre repos: Un sommeil inquiet sur de confus nuages 525 Élève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits Que le réveil admire et ne dédit jamais. Ainsi, près de tomber dans un malheur extrême, J'en écartois l'idée en m'abusant moi-même; 530 Mais il faut renoncer à des abus si doux; Et je me vois, Seigneur, au même état que vous.
MARTIAN.
Tu peux aimer ailleurs, et c'est un avantage Que n'ose se permettre[391] un amant de mon âge. Choisis qui tu voudras, je saurai l'obtenir. 535 Mais écoutons Aspar, que j'aperçois venir.
SCÈNE II.
MARTIAN, ASPAR, JUSTINE.
ASPAR.
Seigneur, votre suffrage a réuni les nôtres: Votre voix a plus fait que n'auroient fait cent autres; Mais j'apprends qu'on murmure, et doute si le choix Que fera la princesse aura toutes les voix. 540
MARTIAN.
Et qui fait présumer de son incertitude Qu'il aura quelque chose ou d'amer ou de rude?
ASPAR.
Son amour pour Léon: elle en fait son époux, Aucun n'en veut douter.
MARTIAN.
Je le crois comme eux tous. Qu'y trouve-t-on à dire, et quelle défiance...? 545
ASPAR.
Il est jeune, et l'on craint son peu d'expérience. Considérez, Seigneur, combien c'est hasarder: Qui n'a fait qu'obéir saura mal commander; On n'a point vu sous lui d'armée ou de province.
MARTIAN.
Jamais un bon sujet ne devint mauvais prince; 550 Et si le ciel en lui répond mal à nos vœux, L'auguste Pulchérie en sait assez pour deux. Rien ne nous surprendra de voir la même chose Où nos yeux se sont faits quinze ans[392] sous Théodose: C'étoit un prince foible, un esprit mal tourné; 555 Cependant avec elle il a bien gouverné.
ASPAR.
Cependant nous voyons six généraux d'armée Dont au commandement l'âme est accoutumée: Voudront-ils recevoir un ordre souverain De qui l'a jusqu'ici toujours pris de leur main? 560 Seigneur, il est bien dur de se voir sous un maître Dont on le fut toujours, et dont on devroit l'être.
MARTIAN.
Et qui m'assurera que ces six généraux Se réuniront mieux sous un de leurs égaux? Plus un pareil mérite aux grandeurs nous appelle, 565 Et plus la jalousie aux grands est naturelle.
ASPAR.
Je les tiens réunis, Seigneur, si vous voulez. Il est, il est encor des noms plus signalés: J'en sais qui leur plairoient; et s'il vous faut plus dire, Avouez-en mon zèle, et je vous fais élire. 570
MARTIAN.
Moi, Seigneur, dans un âge où la tombe m'attend! Un maître pour deux jours n'est pas ce qu'on prétend. Je sais le poids d'un sceptre, et connois trop mes forces Pour être encor sensible à ces vaines amorces. Les ans, qui m'ont usé l'esprit comme le corps, 575 Abattroient tous les deux sous les moindres efforts; Et ma mort, que par là vous verriez avancée, Rendroit à tant d'égaux leur première pensée, Et feroit une triste et prompte occasion De rejeter l'État dans la division. 580
ASPAR.
Pour éviter les maux qu'on en pourroit attendre, Vous pourriez partager vos soins avec un gendre, L'installer dans le trône, et le nommer César.
MARTIAN.
Il faudroit que ce gendre eût les vertus d'Aspar; Mais vous aimez ailleurs, et ce seroit un crime 585 Que de rendre infidèle un cœur si magnanime.
ASPAR.
J'aime, et ne me sens pas capable de changer; Mais d'autres vous diroient que pour vous soulager, Quand leur amour iroit jusqu'à l'idolâtrie, Ils le sacrifieroient au bien de la patrie. 590
JUSTINE.
Certes, qui m'aimeroit pour le bien de l'État Ne me trouveroit pas, Seigneur, un cœur ingrat, Et je lui rendrois grâce au nom de tout l'empire; Mais vous êtes constant; et s'il vous faut plus dire, Quoi que le bien public jamais puisse exiger, 595 Ce ne sera pas moi qui vous ferai changer.
MARTIAN.
Revenons à Léon. J'ai peine à bien comprendre Quels malheurs d'un tel choix nous aurions lieu d'attendre. Quiconque vous verra le mari de sa sœur, S'il ne le craint assez, craindra son défenseur; 600 Et si vous me comptez encor pour quelque chose, Mes conseils agiront comme sous Théodose.
ASPAR.
Nous en pourrons tous deux avoir le démenti.
MARTIAN.
C'est à faire à périr pour le meilleur parti: Il ne m'en peut coûter qu'une mourante vie, 605 Que l'âge et ses chagrins m'auront bientôt ravie. Pour vous, qui d'un autre œil regardez ce danger, Vous avez plus à vivre et plus à ménager; Et je n'empêche pas qu'auprès de la princesse Votre zèle n'éclate autant qu'il s'intéresse. 610 Vous pouvez l'avertir de ce que vous croyez, Lui dire de ce choix ce que vous prévoyez, Lui proposer sans fard celui qu'elle doit faire. La vérité lui plaît, et vous pourrez lui plaire. Je changerai comme elle alors de sentiments, 615 Et tiens mon âme prête à ses commandements.
ASPAR.
Parmi les vérités il en est de certaines Qu'on ne dit point en face aux têtes souveraines, Et qui veulent de nous un tour, un ascendant Qu'aucun ne peut trouver qu'un ministre prudent: 620 Vous ferez mieux valoir ces marques d'un vrai zèle. M'en ouvrant avec vous, je m'acquitte envers elle; Et n'ayant rien de plus qui m'amène en ce lieu, Je vous en laisse maître, et me retire. Adieu.
SCÈNE III.
MARTIAN, JUSTINE.
MARTIAN.
Le dangereux esprit! et qu'avec peu de peine 625 Il manqueroit d'amour et de foi pour Irène! Des rivaux de Léon il est le plus jaloux, Et roule des projets qu'il ne dit pas à tous.
JUSTINE.
Il n'a pour but, Seigneur, que le bien de l'empire. Détrônez la princesse, et faites-vous élire: 630 C'est un amant pour moi que je n'attendois pas, Qui vous soulagera du poids de tant d'États.
MARTIAN.
C'est un homme, et je veux qu'un jour il t'en souvienne, C'est un homme à tout perdre, à moins qu'on le prévienne. Mais Léon vient déjà nous vanter son bonheur: 635 Arme-toi de constance, et prépare un grand cœur; Et quelque émotion qui trouble ton courage, Contre tout son désordre affermis ton visage.
SCÈNE IV.
LÉON, MARTIAN, JUSTINE.
LÉON.
L'auriez-vous cru jamais, Seigneur? je suis perdu.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous? ai-je bien entendu? 640
LÉON.
Je le suis sans ressource, et rien plus ne me flatte. J'ai revu Pulchérie, et n'ai vu qu'une ingrate: Quand je crois l'acquérir, c'est lors que je la perds; Et me détruis moi-même alors que je la sers.
MARTIAN.
Expliquez-vous, Seigneur, parlez en confiance; 645 Fait-elle un autre choix?
LÉON.
Non, mais elle balance: Elle ne me veut pas encor désespérer, Mais elle prend du temps pour en délibérer. Son choix n'est plus pour moi, puisqu'elle le diffère: L'amour n'est point le maître alors qu'on délibère; 650 Et je ne saurois plus me promettre sa foi, Moi qui n'ai que l'amour qui lui parle pour moi. Ah! Madame....
JUSTINE.
Seigneur....
LÉON.
Auriez-vous pu le croire?
JUSTINE.
L'amour qui délibère est sûr de sa victoire, Et quand d'un vrai mérite il s'est fait un appui, 655 Il n'est point de raisons qui ne parlent pour lui. Souvent il aime à voir un peu d'impatience, Et feint de reculer, lorsque plus il avance: Ce moment d'amertume en rend les fruits plus doux. Aimez, et laissez faire une âme toute à vous. 660
LÉON.
Toute à moi! mon malheur n'est que trop véritable; J'en ai prévu le coup, je le sens qui m'accable. Plus elle m'assuroit de son affection, Plus je me faisois peur de son ambition: Je ne savois des deux quelle étoit la plus forte; 665 Mais il n'est que trop vrai, l'ambition l'emporte; Et si son cœur encor lui parle en ma faveur, Son trône me dédaigne en dépit de son cœur. Seigneur, parlez pour moi; parlez pour moi, Madame: Vous pouvez tout sur elle, et lisez dans son âme. 670 Peignez-lui bien mes feux, retracez-lui les siens; Rappelez dans son cœur leurs plus doux entretiens; Et si vous concevez de quelle ardeur je l'aime, Faites-lui souvenir qu'elle m'aimoit de même. Elle-même a brigué pour me voir souverain: 675 J'étois, sans ce grand titre, indigne de sa main; Mais si je ne l'ai pas, ce titre qui l'enchante, Seigneur, à qui tient-il qu'à son humeur changeante? Son orgueil contre moi doit-il s'en prévaloir, Quand pour me voir au trône elle n'a qu'à vouloir? 680 Le sénat n'a pour elle appuyé mon suffrage Qu'afin que d'un beau feu ma grandeur fût l'ouvrage: Il sait depuis quel temps il lui plaît de m'aimer; Et quand il l'a nommée, il a cru me nommer. Allez, Seigneur, allez empêcher son parjure; 685 Faites qu'un empereur soit votre créature. Que je vous céderois ce grand titre aisément, Si vous pouviez sans lui me rendre heureux amant! Car enfin mon amour n'en veut qu'à sa personne, Et n'a d'ambition que ce qu'on m'en ordonne. 690
MARTIAN.
Nous allons, et tous deux, Seigneur, lui faire voir Qu'elle doit mieux user de l'absolu pouvoir. Modérez cependant l'excès de votre peine; Remettez vos esprits dans l'entretien d'Irène.
LÉON.
D'Irène? et ses conseils m'ont trahi, m'ont perdu. 695
MARTIAN.
Son zèle pour un frère a fait ce qu'il a dû. Pouvoit-elle prévoir cette supercherie Qu'a faite[393] à votre amour l'orgueil de Pulchérie? J'ose en parler ainsi, mais ce n'est qu'entre nous. Nous lui rendrons l'esprit plus traitable et plus doux, Et vous rapporterons son cœur et ce grand titre. Allez.
LÉON.
Entre elle et moi que n'êtes-vous l'arbitre! Adieu: c'est de vous seuls que je puis recevoir De quoi garder encor quelque reste d'espoir.
SCÈNE V.
MARTIAN, JUSTINE.
MARTIAN.
Justine, tu le vois, ce bienheureux obstacle 705 Dont ton amour sembloit pressentir le miracle. Je ne te défends point, en cette occasion, De prendre un peu d'espoir sur leur division; Mais garde-toi d'avoir une âme assez hardie Pour faire à leur amour la moindre perfidie: 710 Le mien de ce revers s'applique tant de part, Que j'espère en mourir quelques moments plus tard. Mais de quel front enfin leur donner à connoître Les périls d'un amour que nous avons vu naître, Dont nous avons tous deux été les confidents, 715 Et peut-être formé les traits les plus ardents? De tous leurs déplaisirs c'est nous rendre coupables: Servons-les en amis, en amants véritables; Le véritable amour n'est point intéressé. Allons, j'achèverai comme j'ai commencé: 720 Suis l'exemple, et fais voir qu'une âme généreuse Trouve dans sa vertu de quoi se rendre heureuse, D'un sincère devoir fait son unique bien, Et jamais ne s'expose à se reprocher rien.
FIN DU SECOND ACTE.
[387] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764):
Et les plus écoutés sont les plus mal suivis.
[388] Suivant Fontenelle, Corneille parle ici de lui-même. Voyez ci-dessus, p. 374.
[389] L'édition de 1682 a ici une faute qui dénature le sens: digne, au singulier, au lieu de dignes.
[390] Voyez tome 1, p. 205, note 3.
[391] Tel est le texte des deux éditions publiées du vivant de Corneille (1673 et 1682). Thomas Corneille (1692) donne promettre; Voltaire (1764) a gardé permettre.
[392] Voyez ci-dessus, p. 381, note 375.
[393] On lit Qu'a fait, sans accord, dans l'édition de 1682.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Je vous ai dit mon ordre: allez, Seigneur, de grâce, 725 Sauver[394] mon triste cœur du coup qui le menace; Mettez tout le sénat dans ce cher intérêt.
MARTIAN.
Madame, il sait assez combien Léon vous plaît, Et le nomme assez haut alors qu'il vous défère Un choix que votre amour vous a déjà fait faire. 730
PULCHÉRIE.
Que ne m'en fait-il donc une obligeante loi? Ce n'est pas le choisir que s'en remettre à moi; C'est attendre l'issue à couvert de l'orage: Si l'on m'en applaudit, ce sera son ouvrage; Et si j'en suis blâmée, il n'y veut point de part. 735 En doute du succès, il en fuit le hasard; Et lorsque je l'en veux garant vers tout le monde, Il veut qu'à l'univers moi seule j'en réponde. Ainsi m'abandonnant au choix de mes souhaits, S'il est des mécontents, moi seule je les fais; 740 Et je devrai moi seule apaiser le murmure De ceux à qui ce choix semblera faire injure, Prévenir leur révolte, et calmer les mutins Qui porteront envie à nos heureux destins.
MARTIAN.
Aspar vous aura vue, et cette âme chagrine.... 745
PULCHÉRIE.
Il m'a vue, et j'ai vu quel chagrin le domine; Mais il n'a pas laissé de me faire juger Du choix que fait mon cœur quel sera le danger. Il part de bons avis quelquefois de la haine; On peut tirer du fruit de tout ce qui fait peine; 750 Et des plus grands desseins qui veut venir à bout Prête l'oreille à tous, et fait profit de tout.
MARTIAN.
Mais vous avez promis, et la foi qui vous lie....
PULCHÉRIE.
Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie. De ce trône, ennemi de mes plus doux souhaits, 755 Je regarde l'amour comme un de mes sujets: Je veux que le respect qu'il doit à ma couronne Repousse l'attentat qu'il fait sur ma personne; Je veux qu'il m'obéisse, au lieu de me trahir; Je veux qu'il donne à tous l'exemple d'obéir; 760 Et jalouse déjà de mon pouvoir suprême, Pour l'affermir sur tous, je le prends sur moi-même.
MARTIAN.
Ainsi donc ce Léon qui vous étoit si cher....
PULCHÉRIE.
Je l'aime d'autant plus qu'il m'en faut détacher.
MARTIAN.
Seroit-il à vos yeux moins digne de l'empire 765 Qu'alors que vous pressiez le sénat de l'élire?
PULCHÉRIE.
Il falloit qu'on le vît des yeux dont je le voi, Que de tout son mérite on convînt avec moi, Et que par une estime éclatante et publique On mît l'amour d'accord avec la politique. 770 J'aurois déjà rempli l'espoir d'un si beau feu, Si le choix du sénat m'en eût donné l'aveu: J'aurois pris le parti dont il me faut défendre; Et si jusqu'à Léon je n'ose plus descendre, Il m'étoit glorieux, le voyant souverain, 775 De remonter au trône en lui donnant la main.
MARTIAN.
Votre cœur tiendra bon pour lui contre tous autres.
PULCHÉRIE.
S'il a ces sentiments, ce ne sont pas les vôtres: Non, Seigneur, c'est Léon, c'est son juste courroux, Ce sont ses déplaisirs qui s'expliquent par vous: 780 Vous prêtez votre bouche, et n'êtes pas capable De donner à ma gloire un conseil qui l'accable.
MARTIAN.
Mais ses rivaux ont-ils plus de mérite?
PULCHÉRIE.
Non; Mais ils ont plus d'emploi, plus de rang, plus de nom; Et si de ce grand choix ma flamme est la maîtresse, 785 Je commence à régner par un trait de foiblesse.
MARTIAN.
Et tenez-vous fort sûr qu'une légèreté Donnera plus d'éclat à votre dignité? Pardonnez-moi ce mot, s'il a trop de franchise, Le peuple aura peut-être une âme moins soumise: 790 Il aime à censurer ceux qui lui font la loi, Et vous reprochera jusqu'au manque de foi.
PULCHÉRIE.
Je vous ai déjà dit ce qui m'en justifie: Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie. J'ose vous dire plus: Léon a des jaloux, 795 Qui n'en font pas, Seigneur, même estime que nous. Pour surprenant que soit l'essai de son courage, Les vertus d'empereur ne sont point de son âge: Il est jeune, et chez eux c'est un si grand défaut, Que ce mot prononcé détruit tout ce qu'il vaut. 800 Si donc j'en fais le choix, je paroîtrai le faire Pour régner sous son nom ainsi que sous mon frère. Vous-même, qu'ils ont vu sous lui dans un emploi Où vos conseils régnoient autant et plus que moi, Ne donnerez-vous point quelque lieu de vous dire 805 Que vous n'aurez voulu qu'un fantôme à l'empire, Et que dans un tel choix vous vous serez flatté De garder en vos mains toute l'autorité?
MARTIAN.
Ce n'est pas mon dessein, Madame, et s'il faut dire Sur le choix de Léon ce que le ciel m'inspire, 810 Dès cet heureux moment qu'il sera votre époux, J'abandonne Byzance et prends congé de vous, Pour aller, dans le calme et dans la solitude, De la mort qui m'attend faire l'heureuse étude. Voilà comme j'aspire à gouverner l'État. 815 Vous m'avez commandé d'assembler le sénat; J'y vais, Madame.
PULCHÉRIE.
Quoi? Martian m'abandonne, Quand il faut sur ma tête affermir la couronne! Lui, de qui le grand cœur, la prudence, la foi....
MARTIAN.
Tout le prix que j'en veux, c'est de mourir à moi. 820
SCÈNE II.
PULCHÉRIE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Que me dit-il, Justine, et de quelle retraite Ose-t-il menacer l'hymen qu'il me souhaite? De Léon près de moi ne se fait-il l'appui Que pour mieux dédaigner de me servir sous lui? Le hait-il? le craint-il? et par quelle autre cause.... 825
JUSTINE.
Qui que vous épousiez, il voudra même chose.
PULCHÉRIE.
S'il étoit dans un âge à prétendre ma foi, Comme il seroit de tous le plus digne de moi, Ce qu'il donne à penser auroit quelque apparence; Mais les ans l'ont dû mettre en entière assurance. 830
JUSTINE.
Que savons-nous, Madame? est-il dessous les cieux Un cœur impénétrable au pouvoir de vos yeux? Ce qu'ils ont d'habitude à faire des conquêtes Trouve à prendre vos fers les âmes toujours prêtes. L'âge n'en met aucune à couvert de leurs traits: 835 Non que sur Martian j'en sache les effets; Il m'a dit comme à vous que ce grand hyménée L'envoira[395] loin d'ici finir sa destinée; Et si j'ose former quelque soupçon confus, Je parle en général, et ne sais rien de plus. 840 Mais pour votre Léon, êtes-vous résolue A le perdre aujourd'hui de puissance absolue? Car ne l'épouser pas, c'est le perdre en effet.
PULCHÉRIE.
Pour te montrer la gêne où son nom seul me met, Soutire que je t'explique en faveur de sa flamme 845 La tendresse du cœur après la grandeur d'âme. Léon seul est ma joie, il est mon seul desir; Je n'en puis choisir d'autre, et n'ose le choisir: Depuis trois ans unie à cette chère idée, J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux, obsédée; 850 Rien n'en détachera mon cœur que le trépas, Encore après ma mort n'en répondrois-je pas; Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime, Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même. Trône qui m'éblouis, titres qui me flattez, 855 Pourrez-vous me valoir ce que vous me coûtez? Et de tout votre orgueil la pompe la plus haute A-t-elle un bien égal à celui qu'elle m'ôte?
JUSTINE.
Et vous pouvez penser à prendre un autre époux?
PULCHÉRIE.
Ce n'est pas, tu le sais, à quoi je me résous. 860 Si ma gloire à Léon me défend de me rendre, De tout autre que lui l'amour sait me défendre. Qu'il est fort cet amour! sauve-m'en, si tu peux; Vois Léon, parle-lui, dérobe-moi ses vœux: M'en faire un prompt larcin, c'est me rendre un service Qui saura m'arracher des bords du précipice. Je le crains, je me crains, s'il n'engage sa foi, Et je suis trop à lui tant qu'il est tout à moi. Sens-tu d'un tel effort ton amitié capable? Ce héros n'a-t-il rien qui te paroisse aimable? 870 Au pouvoir de tes yeux j'unirai mon pouvoir: Parle, que résous-tu de faire?
JUSTINE.
Mon devoir. Je sors d'un sang, Madame, à me rendre assez vaine Pour attendre un époux d'une main souveraine, Et n'ayant point d'amour que pour ma liberté, 875 S'il la faut immoler à votre sûreté, J'oserai.... Mais voici ce cher Léon, Madame; Voulez-vous....
PULCHÉRIE.
Laisse-moi consulter mieux mon âme; Je ne sais pas encor trop bien ce que je veux: Attends un nouvel ordre, et suspends tous tes vœux. 880
SCÈNE III.
PULCHÉRIE, LÉON, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Seigneur, qui vous ramène? est-ce l'impatience D'ajouter à mes maux ceux de votre présence, De livrer tout mon cœur à de nouveaux combats; Et souffré-je trop peu quand je ne vous vois pas?
LÉON.
Je viens savoir mon sort.
PULCHÉRIE.
N'en soyez point en doute; 885 Je vous aime et nous plains[396]: c'est là me peindre toute, C'est tout ce que je sens; et si votre amitié Sentoit pour mes malheurs quelque trait de pitié, Elle m'épargneroit cette fatale vue, Qui me perd, m'assassine, et vous-même vous tue. 890
LÉON.
Vous m'aimez, dites-vous?
PULCHÉRIE.
Plus que jamais.
LÉON.
Hélas! Je souffrirois bien moins si vous ne m'aimiez pas. Pourquoi m'aimer encor seulement pour me plaindre?
PULCHÉRIE.
Comment cacher un feu que je ne puis éteindre?
LÉON.
Vous l'étouffez du moins sous l'orgueil scrupuleux 895 Qui fait seul tous les maux dont nous mourons tous deux. Ne vous en plaignez point, le vôtre est volontaire: Vous n'avez que celui qu'il vous plaît de vous faire; Et ce n'est pas pour être aux termes d'en mourir Que d'en pouvoir guérir dès qu'on s'en veut guérir. 900
PULCHÉRIE.
Moi seule je me fais les maux dont je soupire! A-ce été sous mon nom que j'ai brigué l'empire? Ai-je employé mes soins, mes amis, que pour vous? Ai-je cherché par là qu'à vous voir mon époux? Quoi? votre déférence à mes efforts s'oppose! 905 Elle rompt mes projets, et seule j'en suis cause! M'avoir fait obtenir plus qu'il ne m'étoit dû, C'est ce qui m'a perdue, et qui vous a perdu. Si vous m'aimiez, Seigneur, vous me deviez mieux croire, Ne pas intéresser mon devoir et ma gloire: 910 Ce sont deux ennemis que vous nous avez faits, Et que tout notre amour n'apaisera jamais. Vous m'accablez en vain de soupirs, de tendresse; En vain mon triste cœur en vos maux s'intéresse, Et vous rend, en faveur de nos communs desirs, 915 Tendresse pour tendresse, et soupirs pour soupirs: Lorsqu'à des feux si beaux je rends cette justice, C'est l'amante qui parle; oyez l'impératrice. Ce titre est votre ouvrage, et vous me l'avez dit: D'un service si grand votre espoir s'applaudit, 920 Et s'est fait en aveugle un obstacle invincible, Quand il a cru se faire un succès infaillible. Appuyé de mes soins, assuré de mon cœur, Il falloit m'apporter la main d'un empereur, M'élever jusqu'à vous en heureuse sujette: 925 Ma joie étoit entière, et ma gloire parfaite; Mais puis-je avec ce nom même chose pour vous? Il faut nommer un maître, et choisir un époux: C'est la loi qu'on m'impose, ou plutôt c'est la peine Qu'on attache aux douceurs de me voir souveraine. 930 Je sais que le sénat, d'une commune voix, Me laisse avec respect la liberté du choix; Mais il attend de moi celui du plus grand homme Qui respire aujourd'hui dans l'une et l'autre Rome: Vous l'êtes, j'en suis sûre, et toutefois, hélas! 935 Un jour on le croira, mais....
LÉON.
On ne le croit pas, Madame: il faut encor du temps et des services; Il y faut du destin quelques heureux caprices, Et que la renommée, instruite en ma faveur, Séduisant l'univers, impose à ce grand cœur. 940 Cependant admirez comme un amant se flatte: J'avois cru votre gloire un peu moins délicate; J'avois cru mieux répondre à ce que je vous doi En tenant tout de vous, qu'en vous l'offrant en moi; Et qu'auprès d'un objet que l'amour sollicite, 945 Ce même amour pour moi tiendroit lieu de mérite.
PULCHÉRIE.
Oui; mais le tiendra-t-il auprès de l'univers, Qui sur un si grand choix tient tous ses yeux ouverts? Peut-être le sénat n'ose encor vous élire, Et si je m'y hasarde, osera m'en dédire; 950 Peut-être qu'il s'apprête à faire ailleurs sa cour Du honteux désaveu qu'il garde à notre amour; Car ne nous flattons point, ma gloire inexorable Me doit au plus illustre, et non au plus aimable; Et plus ce rang m'élève, et plus sa dignité 955 M'en fait avec hauteur une nécessité.
LÉON.
Rabattez ces hauteurs où tout le cœur s'oppose, Madame, et pour tous deux hasardez quelque chose: Tant d'orgueil et d'amour ne s'accordent pas bien; Et c'est ne point aimer que ne hasarder rien. 960
PULCHÉRIE.
S'il n'y faut que mon sang, je veux bien vous en croire; Mais c'est trop hasarder qu'y hasarder ma gloire; Et plus je ferme l'œil aux périls que j'y cours, Plus je vois que c'est trop qu'y hasarder vos jours. Ah! si la voix publique enfloit votre espérance 965 Jusqu'à me demander pour vous la préférence, Si des noms que la gloire à l'envi me produit Le plus cher à mon cœur faisoit le plus de bruit, Qu'aisément à ce bruit on me verroit souscrire, Et remettre en vos mains ma personne et l'empire! 970 Mais l'empire vous fait trop d'illustres jaloux: Dans le fond de ce cœur je vous préfère à tous; Vous passez les plus grands, mais ils sont plus en vue. Vos vertus n'ont point eu toute leur étendue; Et le monde, ébloui par des noms trop fameux, 975 N'ose espérer de vous ce qu'il présume d'eux. Vous aimez, vous plaisez: c'est tout auprès des femmes; C'est par là qu'on surprend, qu'on enlève leurs âmes; Mais pour remplir[397] un trône et s'y faire estimer, Ce n'est pas tout, Seigneur, que de plaire et d'aimer. 980 La plus ferme couronne est bientôt ébranlée, Quand un effort d'amour semble l'avoir volée; Et pour garder[398] un rang si cher à nos desirs, Il faut un plus grand art que celui des soupirs. Ne vous abaissez pas à la honte des larmes: 985 Contre un devoir si fort ce sont de foibles armes; Et si de tels secours vous couronnoient ailleurs, J'aurois pitié d'un sceptre acheté par des pleurs.
LÉON.
Ah! Madame, aviez-vous de si fières pensées, Quand vos bontés pour moi se sont intéressées? 990 Me disiez-vous alors que le gouvernement Demandoit un autre art que celui d'un amant? Si le sénat eût joint ses suffrages aux vôtres, J'en aurois paru digne autant ou plus qu'un autre: Ce grand art de régner eût suivi tant de voix; 995 Et vous-même....
PULCHÉRIE.
Oui, Seigneur, j'aurois suivi ce choix. Sûre que le sénat, jaloux de son suffrage, Contre tout l'univers maintiendroit son ouvrage. Tel contre vous et moi s'osera révolter, Qui contre un si grand corps craindroit de s'emporter, 1000 Et méprisant en moi ce que l'amour m'inspire, Respecteroit en lui le démon[399] de l'empire.
LÉON.
Mais l'offre qu'il vous fait d'en croire tous vos vœux....
PULCHÉRIE.
N'est qu'un refus moins rude et plus respectueux.
LÉON.
Quelles illusions de gloire chimérique, 1005 Quels farouches égards de dure politique, Dans ce cœur tout à moi, mais qu'en vain j'ai charmé, Me font le plus aimable et le moins estimé?
PULCHÉRIE.
Arrêtez: mon amour ne vient que de l'estime. Je vous vois un grand cœur, une vertu sublime[400], 1010 Une âme, une valeur digne[401] de mes aïeux; Et si tout le sénat avoit les mêmes yeux....
LÉON.
Laissons là le sénat, et m'apprenez, de grâce, Madame, à quel heureux je dois quitter la place, Qui je dois imiter pour obtenir un jour 1015 D'un orgueil souverain le prix d'un juste amour.
PULCHÉRIE.
J'aurai peine à choisir; choisissez-le vous-même, Cet heureux, et nommez qui vous voulez que j'aime; Mais vous souffrez assez, sans devenir jaloux. J'aime; et si ce grand choix ne peut tomber sur vous, 1020 Aucun autre du moins, quelque ordre qu'on m'en donne, Ne se verra jamais maître de ma personne[402]: Je le jure en vos mains, et j'y laisse mon cœur. N'attendez rien de plus, à moins d'être empereur; Mais j'entends empereur comme vous devez l'être, 1025 Par le choix d'un sénat qui vous prenne pour maître, Qui d'un État si grand vous fasse le soutien, Et d'un commun suffrage autorise le mien. Je le fais rassembler exprès pour vous élire, Ou me laisser moi seule à gouverner l'empire, 1030 Et ne plus m'asservir à ce dangereux choix, S'il ne me veut pour vous donner toutes ses voix. Adieu, Seigneur: je crains de n'être plus maîtresse De ce que vos regards m'inspirent de foiblesse, Et que ma peine, égale à votre déplaisir, 1035 Ne coûte à mon amour quelque indigne soupir.
SCÈNE IV.
LÉON, JUSTINE.
LÉON.
C'est trop de retenue, il est temps que j'éclate: Je ne l'ai point nommée ambitieuse, ingrate; Mais le sujet enfin va céder à l'amant, Et l'excès du respect au juste emportement. 1040 Dites-le-moi, Madame: a-t-on vu perfidie Plus noire au fond de l'âme, au dehors plus hardie? A-t-on vu plus d'étude attacher la raison A l'indigne secours de tant de trahison? Loin d'en baisser les yeux, l'orgueilleuse en fait gloire; 1045 Elle nous l'ose peindre en illustre victoire. L'honneur et le devoir eux seuls la font agir! Et m'étant plus fidèle, elle auroit à rougir!
JUSTINE.
La gêne qu'elle en souffre égale bien la vôtre: Pour vous, elle renonce à choisir aucun autre; 1050 Elle-même en vos mains en a fait le serment.
LÉON.
Illusion nouvelle, et pur amusement! Il n'est, Madame, il n'est que trop de conjonctures Où les nouveaux serments sont de nouveaux parjures. Qui sait l'art de régner les rompt avec éclat, 1055 Et ne manque jamais de cent raisons d'État.
JUSTINE.
Mais si vous la piquiez d'un peu de jalousie[403], Seigneur, si vous brouilliez par là sa fantaisie, Son amour mal éteint pourroit vous rappeler, Et sa gloire auroit peine à vous laisser aller. 1060
LÉON.
Me soupçonneriez-vous d'avoir l'âme assez basse Pour employer la feinte à tromper ma disgrâce? Je suis jeune, et j'en fais trop mal ici ma cour Pour joindre à ce défaut un faux éclat d'amour.
JUSTINE.
L'agréable défaut, Seigneur, que la jeunesse! 1065 Et que de vos jaloux l'importune sagesse, Toute fière qu'elle est, le voudroit racheter De tout ce qu'elle croit et croira mériter! Mais si feindre en amour à vos yeux est un crime, Portez sans feinte ailleurs votre plus tendre estime: 1070 Punissez tant d'orgueil par de justes dédains, Et mettez votre cœur en de plus sûres mains.
LÉON.
Vous voyez qu'à son rang elle me sacrifie, Madame, et vous voulez que je la justifie! Qu'après tous les mépris qu'elle montre pour moi, 1075 Je lui prête un exemple à me voler sa foi!
JUSTINE.
Aimez, à cela près, et sans vous mettre en peine Si c'est justifier ou punir l'inhumaine; Songez que si vos vœux en étoient mal reçus, On pourroit avec joie accepter ses refus. 1080 L'honneur qu'on se feroit à vous détacher d'elle Rendroit cette conquête et plus noble et plus belle. Plus il faut de mérite à vous rendre inconstant, Plus en auroit de gloire un cœur qui vous attend; Car peut-être en est-il que la princesse même 1085 Condamne à vous aimer dès que vous direz: «J'aime.» Adieu: c'en est assez pour la première fois.
LÉON.
O ciel, délivre-moi du trouble où tu me vois!
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[394] Dans l'édition de Voltaire (1764), il y a sauvez, au lieu de sauver.
[395] Voltaire (1764) a changé l'envoira en l'enverra.
[396] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont substitué vous plains à nous plains, qui est la leçon des deux éditions publiées du vivant de l'auteur (1673 et 1682).
[397] L'édition de 1682 porte seule emplir, au lieu de remplir.
[398] Garder a été changé en gagner dans l'édition de 1692.
[399] Le démon, le génie.
[400] Var. Je vous vois un cœur grand, une vertu sublime. (1673)
[401] Il y a digne, au singulier, dans toutes les éditions anciennes, y compris celles de 1692 et de Voltaire (1764).
[402] Voyez ci-dessus l'avis Au lecteur, p. 377: «Elle proposa son mariage à Martian, à la charge qu'il lui permettroit de garder sa virginité, qu'elle avoit vouée et consacrée à Dieu.»
[403] Voici pour ce vers la leçon de 1692:
Mais si vous la piquiez un peu de jalousie.
--L'édition de 1682 a piquez et brouillez, au présent.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
JUSTINE, IRÈNE.
JUSTINE.
Non, votre cher Aspar n'aime point la princesse: Ce n'est que pour le rang que tout son cœur s'empresse; Et si l'on eût choisi mon père pour César, J'aurois déjà les vœux de cet illustre Aspar. Il s'en est expliqué tantôt en ma présence; Et tout ce que pour elle il a de complaisance, Tout ce qu'il lui veut faire ou craindre ou dédaigner, 1095 Ne doit être imputé qu'à l'ardeur de régner. Pulchérie a des yeux qui percent le mystère, Et le croit plus rival qu'ami de ce cher frère; Mais comme elle balance, elle écoute aisément Tout ce qui peut d'abord flatter son sentiment: 1100 Voilà ce que j'en sais[404].
IRÈNE.
Je ne suis point surprise De tout ce que d'Aspar m'apprend votre franchise. Vous ne m'en dites rien que ce que j'en ai dit, Lorsqu'à Léon tantôt j'ai dépeint son esprit; Et j'en ai pénétré l'ambition secrète 1105 Jusques à pressentir l'offre qu'il vous a faite. Puisque en vain[405] je m'attache à qui ne m'aime pas, Il faut avec honneur franchir ce mauvais pas: Il faut, à son exemple, avoir ma politique, Trouver à ma disgrâce une face héroïque, 1110 Donner à ce divorce une illustre couleur, Et sous de beaux dehors dévorer ma douleur. Dites-moi cependant, que deviendra mon frère? D'un si parfait amour que faut-il qu'il espère?
JUSTINE.
On l'aime, et fortement, et bien plus qu'on ne veut; 1115 Mais pour s'en détacher, on fait tout ce qu'on peut. Faut-il vous dire tout? On m'a commandé même D'essayer contre lui l'art et le stratagème. On me devra beaucoup si je puis l'ébranler, On me donne son cœur, si je le puis voler; 1120 Et déjà pour essai de mon obéissance, J'ai porté quelque attaque, et fait un peu d'avance. Vous pouvez bien juger comme il a rebuté, Fidèle amant qu'il est, cette importunité; Mais pour peu qu'il vous plût appuyer l'artifice, 1125 Cet appui tiendroit lieu d'un signalé service.
IRÈNE.
Ce n'est point un service à prétendre de moi Que de porter mon frère à garder mal sa foi; Et quand à vous aimer j'aurois su le réduire, Quel fruit son changement pourroit-il lui produire? 1130 Vous qui ne l'aimez point, pourriez-vous l'accepter?
JUSTINE.
Léon ne sauroit être un homme à rejeter; Et l'on voit si souvent, après la foi donnée, Naître un parfait amour d'un pareil hyménée, Que si de son côté j'y voyois quelque jour, 1135 J'espérerois bientôt de l'aimer à mon tour.
IRÈNE.
C'est trop et trop peu dire. Est-il encore à naître, Cet amour? Est-il né?
JUSTINE.
Cela pourroit bien être[406]. Ne l'examinons point avant qu'il en soit temps; L'occasion viendra peut-être, et je l'attends. 1140
IRÈNE.
Et vous servez Léon auprès de la princesse?
JUSTINE.
Avec sincérité pour lui je m'intéresse; Et si j'en étois crue, il auroit le bonheur D'en obtenir la main, comme il en a le cœur. J'obéis cependant aux ordres qu'on me donne, 1145 Et souffrirois ses vœux, s'il perdoit la couronne. Mais la princesse vient.
SCÈNE II.
PULCHÉRIE, IRÈNE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Que fait ce malheureux, Irène?
IRÈNE.
Ce qu'on fait dans un sort rigoureux: Il soupire, il se plaint.
PULCHÉRIE.
De moi?
IRÈNE.
De sa fortune.
PULCHÉRIE.
Est-il bien convaincu qu'elle nous est commune, 1150 Qu'ainsi que lui[407] du sort j'accuse la rigueur?
IRÈNE.
Je ne pénètre point jusqu'au fond de son cœur; Mais je sais qu'au dehors sa douleur vous respecte: Elle se tait de vous.
PULCHÉRIE.
Ah! qu'elle m'est suspecte! Un modeste reproche à ses maux siéroit bien: 1155 C'est me trop accuser que de n'en dire rien. M'auroit-il oubliée, et déjà dans son âme Effacé tous les traits d'une si belle flamme?
IRÈNE.
C'est par là qu'il devroit soulager ses ennuis, Madame; et de ma part j'y fais ce que je puis. 1160
PULCHÉRIE.
Ah! ma flamme n'est pas à tel point affoiblie, Que je puisse endurer, Irène, qu'il m'oublie. Fais-lui, fais-lui plutôt soulager son ennui A croire que je souffre autant et plus que lui. C'est une vérité que j'ai besoin qu'il croie, 1165 Pour mêler à mes maux quelque inutile joie, Si l'on peut nommer joie une triste douceur Qu'un digne amour conserve en dépit du malheur. L'âme qui l'a sentie en est toujours charmée, Et même en n'aimant plus, il est doux d'être aimée.
JUSTINE.
Vous souvient-il encor de me l'avoir donné, Madame? et ce doux soin dont votre esprit gêné....
PULCHÉRIE.
Souffre un reste d'amour qui me trouble et m'accable. Je ne t'en ai point fait un don irrévocable; Mais je te le redis, dérobe-moi ses vœux; 1175 Séduis, enlève-moi son cœur, si tu le peux. J'ai trop mis à l'écart celui d'impératrice; Reprenons avec lui ma gloire et mon supplice: C'en est un, et bien rude, à moins que le sénat Mette d'accord ma flamme et le bien de l'État. 1180
IRÈNE.
N'est-ce point avilir votre pouvoir suprême Que mendier ailleurs ce qu'il peut de lui-même?
PULCHÉRIE.
Irène, il te faudroit les mêmes yeux qu'à moi Pour voir la moindre part de ce que je prévoi. Épargne à mon amour la douleur de te dire 1185 A quels troubles ce choix hasarderoit l'empire: Je l'ai déjà tant dit, que mon esprit lassé N'en sauroit plus souffrir le portrait retracé. Ton frère a l'âme grande, intrépide, sublime; Mais d'un peu de jeunesse on lui fait un tel crime, 1190 Que si tant de vertus n'ont que moi pour appui, En faire un empereur, c'est me perdre avec lui.
IRÈNE.
Quel ordre a pu du trône exclure la jeunesse? Quel astre à nos beaux jours enchaîne la foiblesse? Les vertus, et non l'âge, ont droit à ce haut rang; 1195 Et n'étoit le respect qu'imprime votre sang, Je dirois que Léon vaudroit bien Théodose.
PULCHÉRIE.
Sans doute; et toutefois ce n'est pas même chose. Foible qu'étoit ce prince à régir tant d'États, Il avoit des appuis que ton frère n'a pas: 1200 L'empire en sa personne étoit héréditaire; Sa naissance le tint d'un aïeul et d'un père[408]; Il régna dès l'enfance, et régna sans jaloux, Estimé d'assez peu, mais obéi de tous. Léon peut succéder aux droits de la puissance, 1205 Mais non pas au bonheur de cette obéissance: Tant ce trône, où l'amour par ma main l'auroit mis, Dans mes premiers sujets lui feroit d'ennemis! Tout ce qu'ont vu d'illustre et la paix et la guerre Aspire à ce grand nom de maître de la terre: 1210 Tous regardent l'empire ainsi qu'un bien commun Que chacun veut pour soi, tant qu'il n'est à pas un. Pleins de leur renommée, enflés de leurs services, Combien ce choix pour eux aura-t-il d'injustices, Si ma flamme obstinée et ses odieux soins 1215 L'arrêtent sur celui qu'ils estiment le moins! Léon est d'un mérite à devenir leur maître; Mais comme c'est l'amour qui m'aide à le connoître, Tout ce qui contre nous s'osera mutiner Dira que je suis seule à me l'imaginer. 1220
IRÈNE.
C'est donc en vain pour lui qu'on prie et qu'on espère?
PULCHÉRIE.
Je l'aime, et sa personne à mes yeux est bien chère; Mais si le ciel pour lui n'inspire le sénat, Je sacrifierai tout au bonheur de l'État.
IRÈNE.
Que pour vous imiter j'aurois l'âme ravie 1225 D'immoler à l'État le bonheur de ma vie! Madame, ou de Léon faites-nous un César, Ou portez ce grand choix sur le fameux Aspar: Je l'aime, et ferois gloire, en dépit de ma flamme, De faire un maître à tous de celui de mon âme; 1230 Et pleurant pour le frère en ce grand changement, Je m'en consolerois à voir régner l'amant. Des deux têtes qu'au monde on me voit les plus chères, Élevez l'une ou l'autre au trône de vos pères: Daignez....
PULCHÉRIE.
Aspar seroit digne d'un tel honneur, 1235 Si vous pouviez, Irène, un peu moins sur son cœur. J'aurois trop à rougir si sous le nom de femme Je le faisois régner sans régner dans son âme; Si j'en avois le titre, et vous tout le pouvoir, Et qu'entre nous ma cour partageât son devoir. 1240
IRÈNE.
Ne l'appréhendez pas: de quelque ardeur qu'il m'aime, Il est plus à l'État, Madame, qu'à lui-même.
PULCHÉRIE.
Je le crois comme vous, et que sa passion Regarde plus l'État que vous, moi, ni Léon. C'est vous entendre, Irène, et vous parler sans feindre: 1245 Je vois ce qu'il projette, et ce qu'il en faut craindre. L'aimez-vous?
IRÈNE.
Je l'aimai, quand je crus qu'il m'aimoit: Je voyois sur son front un air qui me charmoit; Mais depuis que le temps m'a fait mieux voir sa flamme, J'ai presque éteint la mienne et dégagé mon âme. 1250
PULCHÉRIE.
Achevez. Tel qu'il est, voulez-vous l'épouser?
IRÈNE.
Oui, Madame, ou du moins le pouvoir refuser. Après deux ans d'amour il y va de ma gloire: L'affront seroit trop grand, et la tache trop noire, Si dans la conjoncture où l'on est aujourd'hui 1255 Il m'osoit regarder comme indigne de lui. Ses desseins vont plus haut; et voyant qu'il vous aime, Bien que peut-être moins que votre diadème, Je n'ai vu rien en moi qui le pût retenir; Et je ne vous l'offrois que pour le prévenir. 1260 C'est ainsi que j'ai cru me mettre en assurance Par l'éclat généreux d'une fausse apparence: Je vous cédois un bien que je ne puis garder, Et qu'à vous seule enfin ma gloire peut céder.
PULCHÉRIE.
Reposez-vous sur moi. Votre Aspar vient.
SCÈNE III.
PULCHÉRIE, ASPAR, IRÈNE, JUSTINE.
ASPAR.
Madame, 1265 Déjà sur vos desseins j'ai lu dans plus d'une âme, Et crois de mon devoir de vous mieux avertir De ce que sur tous deux on m'a fait pressentir. J'espère pour Léon, et j'y fais mon possible; Mais j'en prévois, Madame, un murmure infaillible, 1270 Qui pourra se borner à quelque émotion, Et peut aller plus loin que la sédition.
PULCHÉRIE.
Vous en savez l'auteur: parlez, qu'on le punisse; Que moi-même au sénat j'en demande justice.
ASPAR.
Peut-être est-ce quelqu'un que vous pourriez choisir. 1275 S'il vous falloit ailleurs tourner votre désir, Et dont le choix illustre à tel point sauroit plaire, Que[409] nous n'aurions à craindre aucun parti contraire. Comme à vous le nommer, ce seroit fait de lui, Ce seroit à l'empire ôter un ferme appui, 1280 Et livrer un grand cœur à sa perte certaine, Quand il n'est pas encor digne de votre haine.
PULCHÉRIE.
On me fait mal sa cour avec de tels avis, Qui sans nommer personne, en nomment plus de dix. Je hais l'empressement de ces devoirs sincères, 1285 Qui ne jette en l'esprit que de vagues chimères, Et ne me présentant qu'un obscur avenir, Me donne tout à craindre, et rien à prévenir.
ASPAR.
Le besoin de l'État est souvent un mystère Dont la moitié se dit, et l'autre est bonne à taire. 1290
PULCHÉRIE.
Il n'est souvent aussi qu'un pur fantôme en l'air Que de secrets ressorts font agir et parler, Et s'arrête où le fixe une âme prévenue, Qui pour ses intérêts le forme et le remue. Des besoins de l'État si vous êtes jaloux, 1295 Fiez-vous-en à moi, qui les vois mieux que vous. Martian, comme vous, à vous parler sans feindre, Dans le choix de Léon voit quelque chose à craindre; Mais il m'apprend de qui je dois me défier; Et je puis, si je veux, me le sacrifier. 1300
ASPAR.
Qui nomme-t-il, Madame?
PULCHÉRIE.
Aspar, c'est un mystère Dont la moitié se dit, et l'autre est bonne à taire. Si l'on hait tant Léon, du moins réduisez-vous A faire qu'on m'admette à régner sans époux.
ASPAR.
Je ne l'obtiendrai point, la chose est sans exemple. 1305
PULCHÉRIE.
La matière au vrai zèle en est d'autant plus ample; Et vous en montrerez de plus rares effets En obtenant pour moi ce qu'on n'obtint jamais.
ASPAR.
Oui; mais qui voulez-vous que le sénat vous donne, Madame, si Léon....
PULCHÉRIE.
Ou Léon, ou personne. 1310 A l'un de ces deux points amenez les esprits. Vous adorez Irène, Irène est votre prix; Je la laisse avec vous, afin que votre zèle S'allume à ce beau feu que vous avez pour elle. Justine, suivez-moi.
SCÈNE IV.
ASPAR, IRÈNE.
IRÈNE.
Ce prix qu'on vous promet 1315 Sur votre âme, Seigneur, doit faire peu d'effet. La mienne, toute acquise à votre ardeur sincère, Ne peut à ce grand cœur tenir lieu de salaire; Et l'amour à tel point vous rend maître du mien, Que me donner à vous, c'est ne vous donner rien. 1320
ASPAR.
Vous dites vrai, Madame; et du moins j'ose dire Que me donner un cœur au-dessous de l'empire, Un cœur qui me veut faire une honteuse loi, C'est ne me donner rien qui soit digne de moi.
IRÈNE.
Indigne que je suis d'une foi si douteuse, 1325 Vous fais-je quelque loi qui puisse être honteuse? Et si Léon devoit l'empire à votre appui, Lui qui vous y feroit le premier d'après lui, Auriez-vous à rougir de l'en avoir fait maître, Seigneur, vous qui voyez que vous ne pouvez l'être? 1330 Mettez-vous, j'y consens, au-dessus de l'amour, Si pour monter au trône, il s'offre quelque jour. Qu'à ce glorieux titre un amant soit volage, Je puis l'en estimer, l'en aimer davantage, Et voir avec plaisir la belle ambition 1335 Triompher d'une ardente et longue passion. L'objet le plus charmant doit céder à l'empire: Régnez; j'en dédirai mon cœur s'il en soupire. Vous ne m'en croyez pas, Seigneur; et toutefois Vous régneriez bientôt si l'on suivoit ma voix. 1340 Apprenez à quel point pour vous je m'intéresse. Je viens de vous offrir moi-même à la princesse; Et je sacrifiois mes plus chères ardeurs A l'honneur de vous mettre au faîte des grandeurs. Vous savez sa réponse: «Ou Léon, ou personne.» 1345
ASPAR.
C'est agir en amante et généreuse et bonne; Mais sûre d'un refus qui doit rompre le coup, La générosité ne coûte pas beaucoup.
IRÈNE.
Vous voyez les chagrins où cette offre m'expose, Et ne me voulez pas devoir la moindre chose! 1350 Ah! si j'osois, Seigneur, vous appeler ingrat!
ASPAR.
L'offre sans doute est rare, et feroit grand éclat, Si pour mieux éblouir vous aviez eu l'adresse D'ébranler tant soit peu l'esprit de la princesse. Elle est impératrice, et d'un seul: «Je le veux,» 1355 Elle peut de Léon faire un monarque heureux: Qu'a-t-il besoin de moi, lui qui peut tout sur elle?
IRÈNE.
N'insultez point, Seigneur, une flamme si belle. L'amour, las de gémir sous les raisons d'État, Pourroit n'en croire pas tout à fait le sénat. 1360
ASPAR.
L'amour n'a qu'à parler: le sénat, quoi qu'on pense, N'aura que du respect et de la déférence; Et de l'air dont la chose a déjà pris son cours, Léon pourra se voir empereur pour trois jours.
IRÈNE.
Trois jours peuvent suffire à faire bien des choses: 1365 La cour en moins de temps voit cent métamorphoses; En moins de temps un prince à qui tout est permis Peut rendre ce qu'il doit aux vrais et faux amis.
ASPAR.
L'amour qui parle ainsi ne paroît pas fort tendre. Mais je vous aime assez pour ne vous pas entendre; 1370 Et dirai toutefois, sans m'en embarrasser, Qu'il est un peu bien tôt pour vous de menacer.
IRÈNE.
Je ne menace point, Seigneur; mais je vous aime Plus que moi, plus encor que ce cher frère même. L'amour tendre est timide, et craint pour son objet, 1375 Dès qu'il lui voit former un dangereux projet.
ASPAR.
Vous m'aimez, je le crois; du moins cela peut être; Mais de quelle façon le faites-vous connoître? L'amour inspire-t-il ce rare empressement De voir régner un frère aux dépens d'un amant? 1380
IRÈNE.
Il m'inspire à regret la peur de votre perte. Régnez, je vous l'ai dit, la porte en est ouverte; Vous avez du mérite, et je manque d'appas; Dédaignez, quittez-moi, mais ne vous perdez pas. Pour le salut d'un frère ai-je si peu d'alarmes, 1385 Qu'il y faille ajouter d'autres sujets de larmes? C'est assez que pour vous j'ose en vain soupirer; Ne me réduisez point, Seigneur, à vous pleurer.
ASPAR.
Gardez, gardez vos pleurs pour ceux qui sont à plaindre: Puisque vous m'aimez tant, je n'ai point lieu de craindre. 1390 Quelque peine qu'on doive à ma témérité, Votre main qui m'attend fera ma sûreté; Et contre le courroux le plus inexorable Elle me servira d'asile inviolable.
IRÈNE.
Vous la voudrez peut-être, et la voudrez trop tard. 1395 Ne vous exposez point, Seigneur, à ce hasard; Je doute si j'aurois toujours même tendresse, Et pourrois[410] de ma main n'être pas la maîtresse. Je vous parle sans feindre, et ne sais point railler Lorsqu'au salut commun il nous faut travailler. 1400
ASPAR.
Et je veux bien aussi vous répondre sans feindre. J'ai pour vous un amour à ne jamais s'éteindre, Madame; et dans l'orgueil que vous-même approuvez, L'amitié de Léon a ses droits conservés; Mais ni cette amitié, ni cet amour si tendre, 1405 Quelques soins, quelque effort qu'il vous en plaise attendre, Ne me verront jamais l'esprit persuadé Que je doive obéir à qui j'ai commandé, A qui, si j'en puis croire un cœur qui vous adore, J'aurai droit, et longtemps, de commander encore. 1410 Ma gloire, qui s'oppose à cet abaissement, Trouve en tous mes égaux le même sentiment. Ils ont fait la princesse arbitre de l'empire: Qu'elle épouse Léon, tous sont prêts d'y souscrire; Mais je ne réponds pas d'un long respect en tous, 1415 A moins qu'il associe aussitôt l'un de nous. La chose est peu nouvelle, et je ne vous propose Que ce que l'on a fait pour le grand Théodose[411]. C'est par là que l'empire est tombé dans ce sang Si fier de sa naissance et si jaloux du rang. 1420 Songez sur cet exemple à vous rendre justice, A me faire empereur pour être impératrice: Vous avez du pouvoir, Madame; usez-en bien, Et pour votre intérêt attachez-vous au mien.
IRÈNE.
Léon dispose-t-il du cœur de la princesse? 1425 C'est un cœur fier et grand: le partage la blesse; Elle veut tout ou rien; et dans ce haut pouvoir Elle éteindra l'amour plutôt que d'en déchoir. Près d'elle avec le temps nous pourrons davantage: Ne pressons point, Seigneur, un si juste partage. 1430
ASPAR.
Vous le voudrez peut-être, et le voudrez trop tard: Ne laissez point longtemps nos destins au hasard. J'attends de votre amour cette preuve nouvelle. Adieu, Madame.
IRÈNE.
Adieu. L'ambition est belle; Mais vous n'êtes, Seigneur, avec ce sentiment, 1435 Ni véritable ami, ni véritable amant.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[404] Dans l'édition de 1692: «Voilà ce que je sais.»
[405] Thomas Corneille (1692) a remplacé en vain par enfin.
[406] Cet hémistiche se trouve dans Polyeucte. Voyez tome III, p. 501, vers 323.
[407] On lit: «Qu'ainsi de lui,» dans les deux éditions de 1673 et de 1682.
[408] Théodose le Grand et Arcadius.
[409] L'édition de 1682 porte par erreur Quand, pour Que.
[410] On lit: «Je pourrois,» pour «Et pourrois,» dans l'édition de 1692.
[411] Après la mort de Valens, Gratien proposa à Théodose de partager l'empire et le proclama empereur d'Orient.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
PULCHÉRIE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Justine, plus j'y pense, et plus je m'inquiète: Je crains de n'avoir plus une amour si parfaite, Et que si de Léon on me fait un époux, Un bien si désiré ne me soit plus si doux. 1440 Je ne sais si le rang m'auroit fait changer d'âme; Mais je tremble à penser que je serois sa femme, Et qu'on n'épouse point l'amant le plus chéri, Qu'on ne se fasse un maître aussitôt qu'un mari. J'aimerois à régner avec l'indépendance 1445 Que des vrais souverains s'assure la prudence; Je voudrois que le ciel inspirât au sénat De me laisser moi seule à gouverner l'État, De m'épargner ce maître, et vois d'un œil d'envie[412] Toujours Sémiramis, et toujours Zénobie. 1450 On triompha de l'une; et pour Sémiramis, Elle usurpa le nom et l'habit de son fils; Et sous l'obscurité d'une longue tutelle, Cet habit et ce nom régnoient tous deux plus qu'elle. Mais mon cœur de leur sort n'en est pas moins jaloux: 1455 C'étoit régner enfin, et régner sans époux. Le triomphe n'en fait qu'affermir la mémoire; Et le déguisement n'en détruit point la gloire.
JUSTINE.
Que les choses bientôt prendroient un autre tour Si le sénat prenoit le parti de l'amour! 1460 Que bientôt.... Mais je vois Aspar avec mon père.
PULCHÉRIE.
Sachons d'eux quel destin le ciel vient de me faire.
SCÈNE II.
MARTIAN, ASPAR, PULCHÉRIE, JUSTINE.
MARTIAN.
Madame, le sénat nous députe tous deux Pour vous jurer encor qu'il suivra tous vos vœux. Après qu'entre vos mains il a remis l'empire, 1465 C'est faire un attentat que de vous rien prescrire; Et son respect vous prie une seconde fois De lui donner vous seule un maître à votre choix.
PULCHÉRIE.
Il pouvoit le choisir.
MARTIAN.
Il s'en défend l'audace, Madame; et sur ce point il vous demande grâce. 1470
PULCHÉRIE.
Pourquoi donc m'en fait-il une nécessité?
MARTIAN.
Pour donner plus de force à votre autorité.
PULCHÉRIE.
Son zèle est grand pour elle: il faut le satisfaire. Et lui mieux obéir qu'il n'a daigné me plaire. Sexe, ton sort en moi ne peut se démentir: 1475 Pour être souveraine il faut m'assujettir, En[413] montant sur le trône entrer dans l'esclavage, Et recevoir des lois de qui me rend hommage. Allez, dans quelques jours je vous ferai savoir Le choix que par son ordre aura fait mon devoir. 1480
ASPAR.
Il tiendroit à faveur et bien haute et bien rare De le savoir, Madame, avant qu'il se sépare.
PULCHÉRIE.
Quoi? pas un seul moment pour en délibérer. Mais je ferois un crime à le plus différer; Il vaut mieux, pour essai de ma toute-puissance, 1485 Montrer un digne effet de pleine obéissance. Retirez-vous, Aspar: vous aurez votre tour.
SCÈNE III.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
On m'a dit que pour moi vous aviez de l'amour, Seigneur; seroit-il vrai?
MARTIAN.
Qui vous l'a dit, Madame?
PULCHÉRIE.
Vos services, mes yeux, le trouble de votre âme, 1490 L'exil que mon hymen vous devoit imposer: Sont-ce là des témoins, Seigneur, à récuser?
MARTIAN.
C'est donc à moi, Madame, à confesser mon crime. L'amour naît aisément du zèle et de l'estime; Et l'assiduité près d'un charmant objet 1495 N'attend point notre aveu pour faire son effet. Il m'est honteux d'aimer; il vous l'est d'être aimée D'un homme dont la vie est déjà consumée, Qui ne vit qu'à regret depuis qu'il a pu voir Jusqu'où ses yeux charmés ont trahi son devoir. 1500 Mon cœur, qu'un si long âge en mettoit hors d'alarmes, S'est vu livré par eux à ces dangereux charmes. En vain, Madame, en vain je m'en suis défendu; En vain j'ai su me taire après m'être rendu: On m'a forcé d'aimer, on me force à le dire. 1505 Depuis plus de dix ans je languis, je soupire, Sans que de tout l'excès d'un si long déplaisir Vous ayez pu surprendre une larme, un soupir; Mais enfin la langueur qu'on voit sur mon visage Est encor plus l'effet de l'amour que de l'âge. 1510 Il faut faire un heureux, le jour n'en est pas loin: Pardonnez à l'horreur d'en être le témoin, Si mes maux et ce feu digne de votre haine Cherchent dans un exil leur remède, et sa peine. Adieu: vivez heureuse; et si tant de jaloux.... 1515
PULCHÉRIE.
Ne partez pas, Seigneur, je les tromperai tous; Et puisque de ce choix aucun ne me dispense, Il est fait, et de tel à qui pas un ne pense.
MARTIAN.
Quel qu'il soit, il sera l'arrêt de mon trépas, Madame.
PULCHÉRIE.
Encore un coup, ne vous éloignez pas. 1520 Seigneur, jusques ici vous m'avez bien servie; Vos lumières ont fait tout l'éclat de ma vie; La vôtre s'est usée à me favoriser: Il faut encor plus faire, il faut....
MARTIAN.
Quoi?
PULCHÉRIE.
M'épouser.
MARTIAN.
Moi, Madame?
PULCHÉRIE.
Oui, Seigneur; c'est le plus grand service Que vos soins puissent rendre à votre impératrice. Non qu'en m'offrant à vous je réponde à vos feux Jusques à souhaiter des fils et des neveux: Mon aïeul, dont partout les hauts faits retentissent, Voudra bien qu'avec moi ses descendants finissent, 1530 Que j'en sois la dernière, et ferme dignement D'un si grand empereur l'auguste monument. Qu'on ne prétende plus que ma gloire s'expose A laisser des Césars du sang de Théodose. Qu'ai-je affaire de race à me déshonorer, 1535 Moi qui n'ai que trop vu ce sang dégénérer, Et que s'il est fécond en illustres princesses, Dans les princes qu'il forme il n'a que des foiblesses? Ce n'est pas que Léon, choisi pour souverain, Pour me rendre à mon rang n'eût obtenu ma main. Mon amour, à ce prix, se fût rendu justice; Mais puisqu'on m'a sans lui nommée impératrice, Je dois à ce haut rang d'assez nobles projets Pour n'admettre en mon lit aucun de mes sujets. Je ne veux plus d'époux, mais il m'en faut une ombre, Qui des Césars pour moi puisse grossir le nombre; Un mari qui content d'être au-dessus des rois, Me donne ses clartés, et dispense mes lois; Qui n'étant en effet que mon premier ministre, Pare ce que sous moi l'on craindroit de sinistre, 1550 Et pour tenir en bride un peuple sans raison, Paroisse mon époux, et n'en ait que le nom. Vous m'entendez, Seigneur, et c'est assez vous dire. Prêtez-moi votre main[414], je vous donne l'empire: Éblouissons le peuple, et vivons entre nous 1555 Comme s'il n'étoit point d'épouses ni d'époux. Si ce n'est posséder l'objet de votre[415] flamme, C'est vous rendre du moins le maître de son âme, L'ôter à vos rivaux, vous mettre au-dessus d'eux, Et de tous mes amants vous voir le plus heureux. 1560
MARTIAN.
Madame....
PULCHÉRIE.
A vos hauts faits je dois ce grand salaire; Et j'acquitte envers vous et l'État et mon frère.
MARTIAN.
Auroit-on jamais cru, Madame...?
PULCHÉRIE.
Allez, Seigneur, Allez en plein sénat faire voir l'Empereur. Il demeure assemblé pour recevoir son maître: 1565 Allez-y de ma part vous faire reconnoître; Ou si votre souhait ne répond pas au mien, Faites grâce à mon sexe, et ne m'en dites rien.
MARTIAN.
Souffrez qu'à vos genoux, Madame....
PULCHÉRIE.
Allez, vous dis-je: Je m'oblige encor plus que je ne vous oblige; 1570 Et mon cœur qui vous vient d'ouvrir ses sentiments, N'en veut ni de refus ni de remercîments.
SCÈNE IV.
PULCHÉRIE, ASPAR, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Faites rentrer Aspar[416]. Que faites-vous d'Irène? Quand l'épouserez-vous? Ce mot vous fait-il peine? Vous ne répondez point?
ASPAR.
Non, Madame, et je doi 1575 Ce respect aux bontés que vous avez pour moi. Qui se tait obéit.
PULCHÉRIE.
J'aime assez qu'on s'explique. Les silences de cour ont de la politique. Sitôt que nous parlons, qui consent applaudit, Et c'est en se taisant que l'on nous contredit[417]. 1580 Le temps m'éclaircira de ce que je soupçonne. Cependant j'ai fait choix de l'époux qu'on m'ordonne. Léon vous faisoit peine, et j'ai dompté l'amour, Pour vous donner un maître admiré dans la cour, Adoré dans l'armée, et que de cet empire 1585 Les plus fermes soutiens feroient gloire d'élire: C'est Martian.
ASPAR.
Tout vieil et tout cassé qu'il est!
PULCHÉRIE.
Tout vieil et tout cassé, je l'épouse; il me plaît. J'ai mes raisons. Au reste, il a besoin d'un gendre Qui partage avec lui les soins qu'il lui faut prendre, 1590 Qui soutienne des ans penchés dans[418] le tombeau, Et qui porte sous lui la moitié du fardeau. Qui jugeriez-vous propre à remplir cette place? Une seconde fois vous paroissez de glace!
ASPAR.
Madame, Aréobinde et Procope tous deux 1595 Ont engagé leur cœur et formé d'autres vœux: Sans cela je dirois....
PULCHÉRIE.
Et sans cela moi-même J'élèverois Aspar à cet honneur suprême; Mais quand il seroit homme à pouvoir aisément Renoncer aux douceurs de son attachement, 1600 Justine n'auroit pas une âme assez hardie Pour accepter un cœur noirci de perfidie, Et vous regarderoit comme un volage esprit Toujours prêt à donner où la fortune rit. N'en savez-vous aucun de qui l'ardeur fidèle.... 1605
ASPAR.
Madame, vos bontés choisiront mieux pour elle; Comme pour Martian elles nous ont surpris, Elles sauront encor surprendre nos esprits. Je vous laisse en résoudre.
PULCHÉRIE.
Allez; et pour Irène, Si vous ne sentez rien en l'âme qui vous gêne, 1610 Ne faites plus douter de vos longues amours, Ou je dispose d'elle avant qu'il soit deux jours.
SCÈNE V.
PULCHÉRIE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Ce n'est pas encor tout, Justine: je veux faire Le malheureux Léon successeur de ton père. Y contribueras-tu? prêteras-tu la main 1615 Au glorieux succès d'un si noble dessein?
JUSTINE.
Et la main et le cœur sont en votre puissance, Madame: doutez-vous de mon obéissance, Après que par votre ordre il m'a déjà coûté Un conseil contre vous qui doit l'avoir flatté? 1620
PULCHÉRIE.
Achevons: le voici. Je réponds de ton père; Son cœur est trop à moi pour nous être contraire.
SCÈNE VI.
PULCHÉRIE, LÉON, JUSTINE.
LÉON.
Je me le disois bien, que vos nouveaux serments, Madame, ne seroient que des amusements.
PULCHÉRIE.
Vous commencez d'un air....
LÉON.
J'achèverai de même, 1625 Ingrate! ce n'est plus ce Léon qui vous aime; Non, ce n'est plus....
PULCHÉRIE.
Sachez....
LÉON.
Je ne veux rien savoir, Et je n'apporte ici ni respect ni devoir. L'impétueuse ardeur d'une rage inquiète N'y vient que mériter la mort que je souhaite; 1630 Et les emportements de ma juste fureur Ne m'y parlent de vous que pour m'en faire horreur. Oui, comme Pulchérie et comme impératrice, Vous n'avez eu pour moi que détour, qu'injustice: Si vos fausses bontés ont su me décevoir, 1635 Vos serments m'ont réduit au dernier désespoir.
PULCHÉRIE.
Ah! Léon.
LÉON.
Par quel art, que je ne puis comprendre, Forcez-vous d'un soupir ma fureur à se rendre? Un coup d'œil en triomphe; et dès que je vous voi, Il ne me souvient plus de vos manques de foi. 1640 Ma bouche se refuse à vous nommer parjure, Ma douleur se défend jusqu'au moindre murmure; Et l'affreux désespoir qui m'amène en ces lieux Cède au plaisir secret d'y mourir à vos yeux. J'y vais mourir, Madame, et d'amour, non de rage: De mon dernier soupir recevez l'humble hommage[419]; Et si de votre rang la fierté le permet, Recevez-le, de grâce, avec quelque regret. Jamais fidèle ardeur n'approcha de ma flamme, Jamais frivole espoir ne flatta mieux une âme. 1650 Je ne méritois pas qu'il eût aucun effet, Ni qu'un amour si pur se vît mieux satisfait. Mais quand vous m'avez dit: «Quelque ordre qu'on me donne, Nul autre ne sera maître de ma personne,» J'ai dû me le promettre; et toutefois, hélas! 1655 Vous passez dès demain, Madame, en d'autres bras; Et dès ce même jour, vous perdez la mémoire De ce que vos bontés me commandoient de croire!
PULCHÉRIE.
Non, je ne la perds pas, et sais ce que je doi. Prenez des sentiments qui soient dignes de moi, 1660 Et ne m'accusez point de manquer de parole, Quand pour vous la tenir moi-même je m'immole.
LÉON.
Quoi? vous n'épousez pas Martian dès demain?
PULCHÉRIE.
Savez-vous à quel prix je lui donne la main?
LÉON.
Que m'importe à quel prix un tel bonheur s'achète? 1665
PULCHÉRIE.
Sortez, sortez du trouble où votre erreur vous jette, Et sachez qu'avec moi ce grand titre d'époux N'a point de privilége à vous rendre jaloux; Que sous l'illusion de ce faux hyménée, Je fais vœu de mourir telle que je suis née; 1670 Que Martian reçoit et ma main et ma foi Pour me conserver toute, et tout l'empire à moi; Et que tout le pouvoir que cette foi lui donne Ne le fera jamais maître de ma personne. Est-ce tenir parole? et reconnoissez-vous 1675 A quel point je vous sers quand j'en fais mon époux? C'est pour vous qu'en ses mains je dépose l'empire; C'est pour vous le garder qu'il me plaît de l'élire[420]. Rendez-vous, comme lui, digne de ce dépôt, Que son âge penchant vous remettra bientôt; 1680 Suivez-le pas à pas; et marchant dans sa route, Mettez ce premier rang après lui hors de doute. Étudiez sous lui ce grand art de régner, Que tout autre auroit peine à vous mieux enseigner; Et pour vous assurer ce que j'en veux attendre, 1685 Attachez-vous au trône, et faites-vous son gendre: Je vous donne Justine.
LÉON.
A moi, Madame!
PULCHÉRIE.
A vous, Que je m'étois promis moi-même pour époux.
LÉON.
Ce n'est donc pas assez de vous avoir perdue, De voir en d'autres mains la main qui m'étoit due, 1690 Il faut aimer ailleurs!
PULCHÉRIE.
Il faut être empereur, Et le sceptre à la main, justifier mon cœur; Montrer à l'univers, dans le héros que j'aime, Tout ce qui rend un front digne du diadème; Vous mettre, à mon exemple, au-dessus de l'amour, Et par mon ordre enfin régner à votre tour. Justine a du mérite, elle est jeune, elle est belle: Tous vos rivaux pour moi le vont être pour elle; Et l'empire pour dot est un trait si charmant, Que je ne vous en puis répondre qu'un moment. 1700
LÉON.
Oui, Madame, après vous elle est incomparable: Elle est de votre cœur la plus considérable; Elle a des qualités à se faire adorer, Mais, hélas! jusqu'à vous j'avois droit d'aspirer. Voulez-vous qu'à vos yeux je trompe un tel mérite, 1705 Que sans amour pour elle à m'aimer je l'invite, Qu'en vous laissant mon cœur je demande le sien, Et lui promette tout pour ne lui donner rien?
PULCHÉRIE.
Et ne savez-vous pas qu'il est des hyménées Que font sans nous au ciel les belles destinées? 1710 Quand il veut que l'effet en éclate ici-bas, Lui-même il nous entraîne où nous ne pensions pas; Et dès qu'il les résout, il sait trouver la voie De nous faire accepter ses ordres avec joie.
LÉON.
Mais ne vous aimer plus! vous voler tous mes vœux!
PULCHÉRIE.
Aimez-moi, j'y consens; je dis plus, je le veux, Mais comme impératrice, et non plus comme amante: Que la passion cesse, et que le zèle augmente. Justine, qui m'écoute, agréera bien, Seigneur, Que je conserve ainsi ma part en votre cœur. 1720 Je connois tout le sien. Rendez-vous plus traitable, Pour apprendre à l'aimer autant qu'elle est aimable; Et laissez-vous conduire à qui sait mieux que vous Les chemins de vous faire un sort illustre et doux. Croyez-en votre amante et votre impératrice: 1725 L'une aime vos vertus, l'autre leur rend justice; Et sur Justine et vous je dois pouvoir assez Pour vous dire à tous deux: «Je parle, obéissez.»
LÉON[421].
J'obéis donc, Madame, à cet ordre suprême, Pour vous offrir un cœur qui n'est pas à lui-même; 1730 Mais enfin je ne sais quand je pourrai donner Ce que je ne puis même offrir sans le gêner; Et cette offre d'un cœur entre les mains d'une autre[422] Ne peut faire un amour qui mérite le vôtre.
JUSTINE.
Il est assez à moi, dans de si bonnes mains, 1735 Pour n'en point redouter de vrais et longs dédains; Et je vous répondrois d'une amitié sincère, Si j'en avois l'aveu de l'Empereur mon père. Le temps fait tout, Seigneur.
SCÈNE VII.
PULCHÉRIE, MARTIAN, LÉON, JUSTINE.
MARTIAN.
D'une commune voix, Madame, le sénat accepte votre choix. 1740 A vos bontés pour moi son allégresse unie Soupire après le jour de la cérémonie; Et le serment prêté, pour n'en retarder rien, A votre auguste nom vient de mêler le mien.
PULCHÉRIE.
Cependant j'ai sans vous disposé de Justine, 1745 Seigneur, et c'est Léon à qui je la destine.
MARTIAN.
Pourrois-je lui choisir un plus illustre époux Que celui que l'amour avoit choisi pour vous? Il peut prendre après vous tout pouvoir dans l'empire, S'y faire des emplois où l'univers l'admire, 1750 Afin que par votre ordre et les conseils d'Aspar Nous l'installions au trône et le nommions César.
PULCHÉRIE.
Allons tout préparer pour ce double hyménée, En ordonner la pompe, en choisir la journée. D'Irène avec Aspar j'en voudrois faire autant; 1755 Mais j'ai donné deux jours à cet esprit flottant, Et laisse jusque-là ma faveur incertaine, Pour régler son destin sur le destin d'Irène.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[412] L'édition de 1692 porte, par erreur: «et voir d'un œil d'envie.»
[413] On lit Et, pour En, dans l'édition de 1682.
[414] Cette expression a été blâmée par Boubours (Remarques nouvelles sur la langue françoise, 1675, in-4º, p. 385). Non-seulement Ménage en fait l'éloge, mais il ajoute: «J'ai ouï dire plus d'une fois à M. Corneille que ce vers:
Prêtez-moi votre main, je vous donne l'empire,
étoit un des plus beaux qu'il eût jamais faits.» (Observations de M. Ménage sur la langue françoise. Segonde partie, 1676, in-12, p. 149.) Voyez le Lexique.
[415] L'édition de 1682 a la leçon impossible: notre, pour votre.
[416] Cet hémistiche termine la scène III dans l'édition de 1692, ainsi que dans celle de Voltaire (1764), qui donne entrer, pour rentrer.
[417] «On ne manque jamais à leur applaudir (aux rois) quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire.» (Examen du Cid, tome III, p. 93.)
[418] Tel est le texte de l'édition de 1682 et de celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). L'impression originale (1673) donne seule: «penchés vers le tombeau.»
[419] Comparez à ce vers le vers 430 de Polyeucte:
De son dernier soupir puisse lui faire hommage!
[420] Voyez ci-dessus, p. 377, et la note 367 de la p. 378.
[421] On lit dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764): LÉON, à Justine.
[422] D'une autre est la leçon de Thomas Corneille et de Voltaire. Les éditions antérieures (1673 et 1682) ont d'un autre. Voyez tome 1, p. 228, note 3-a.
SURÉNA
GÉNÉRAL DES PARTHES
TRAGÉDIE
1674
NOTICE.
«Monsieur Corneille, dit Jolly[423], avoit en vue deux sujets de tragédie lorsqu'il s'arrêta à celui-ci: le premier étoit Usanguey, prince chinois dont les historiens font de grands éloges[424], et le second, tiré de Tacite[425], étoit le fameux Gaulois nommé Antonius Primus, lequel avoit contribué plus que personne à mettre Vespasian sur le trône, et dont les services furent mal reconnus. Ce nom lui paroissant peu propre à entrer dans un vers, il préféra celui de Suréna, dont l'histoire lui fournissoit les mêmes circonstances, et le caractère d'un héros qui n'avoit point encore paru sur la scène.»
Il est fort curieux que Corneille ait ainsi songé, ne fût-ce qu'un instant, à transporter la scène d'une de ses tragédies dans un pays alors si mal connu, qu'il fallut encore en 1755 beaucoup de hardiesse à Voltaire pour oser faire représenter son Orphelin de la Chine.
Nous ne pouvons, du reste, contrôler le témoignage de Jolly par aucun autre. Privé pour cette époque du secours que nous ont fourni précédemment la Gazette de Loret et les Lettres en vers de Robinet, nous avons fort peu de détails sur tout ce qui concerne la tragédie de Suréna, et nous ignorons par quels acteurs cette pièce fut représentée.
«La tragédie de Suréna, dit Voltaire dans sa préface, fut jouée les derniers jours de 1674 et les premiers de 1675.» Les frères Parfait en placent l'analyse à la fin de l'année 1674, sans marquer ni le jour ni le mois de la première représentation. Elle est fixée au mardi 11 décembre dans le Journal du Théâtre françois[426], auquel nous n'avons guère recours qu'à défaut d'autre document, mais dont l'indication concorde en cette circonstance avec le passage suivant d'une lettre écrite par Bayle à M. Minutoli à Rouen, en date du 15 décembre 1674[427]: «On joue à l'hôtel de Bourgogne une nouvelle pièce de M. Corneille l'aîné, dont j'ai oublié le nom, qui fait, à la vérité, du bruit, mais pas eu égard au renom de l'auteur. Aussi dit-on que M. de Montausier lui dit en raillant: «Monsieur Corneille, j'ai vu le temps que je faisois d'assez bons vers; mais, ma foi, depuis que je suis vieux, je ne fais rien qui vaille. Il faut laisser cela pour les jeunes gens.»
Que M. de Montausier ait parfois traité certains poëtes amateurs comme Alceste, dont il avait, dit-on, fourni le modèle, traite Oronte dans le Misanthrope, on le comprend, et l'on n'a pas le courage de lui en vouloir; mais on aime à douter qu'il ait adressé des paroles aussi dures à un homme de génie qui n'avait qu'un seul tort, bien respectable: celui de vieillir.
Le titre exact de la pièce est: SURENA, GÉNÉRAL DES PARTHES, tragedie. A Paris, chez Guillaume de Luyne.... M.DC.LXXV. Avec Privilege du Roy. L'Achevé d'imprimer est du 2 janvier 1675. Le volume, de format in-12, se compose de 2 feuillets et 72 pages.
[423] Avertissement du Théâtre de P. Corneille, p.