‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 07Chapitre 33 sur 35 · LXXI.

LXXI.

[424] Voyez l'histoire de la Chine, par le P. du Halde, jésuite. (Note de Jolly.)--L'ouvrage de du Halde n'a été indiqué dans cette note qu'à titre de renseignement et non comme la source à laquelle Corneille aurait puisé; son histoire ou plutôt sa Description géographique, historique, etc., de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, n'a paru qu'en 1735. Il y est question en divers endroits, aux tomes I et III, d'Usangey (Ou san guey), ce fameux général chinois qui ayant introduit les Tartares dans la Chine pour exterminer les rebelles, et contribué, sans le vouloir, à la conquête qu'ils en firent, forma le projet de délivrer sa patrie du joug tartare. (Tome III, p. 113.) Il mourut accablé de vieillesse, après avoir reçu la dignité de roi et le titre de Ping si, «pacificateur d'Occident.» (Tome I, p. 467 et 476.) Le livre où Corneille avait pris ce sujet chinois est sans doute celui du missionnaire jésuite Martin Martini, qui fut publié à Rome en 1654, sous ce titre: De Bello Tartarico in Sinis (in-12), qui fut traduit, dès cette même année 1654, et en italien, et en français (sous ce titre: Histoire de la guerre des Tartares contre la Chine, traduite du latin du P. Martini), puis de nouveau en français par le P. Semedo, à la suite de l'Histoire de la Chine (Lyon, 1667 in-4º).

[425] Histoires, livres II, III et IV.

[426] Tome III, feuillet 1329 recto.

[427] Lettres de M. Bayle, publiées sur les originaux par des Maizeaux, Amsterdam, 1729, tome I, p. 61 et 62.

AU LECTEUR.

Le sujet de cette tragédie est tiré de Plutarque et d'Appian Alexandrin[428]. Ils disent tous deux que Suréna[429] étoit le plus noble, le plus riche, le mieux fait, et le plus vaillant des Parthes[430]. Avec ces qualités, il ne pouvoit manquer d'être un des premiers hommes de son siècle; et si je ne m'abuse, la peinture que j'en ai faite ne l'a point rendu méconnoissable: vous en jugerez.

[428] Voyez la Vie de Crassus de Plutarque. Quant à Appien, s'il a réellement écrit l'histoire de la guerre des Parthes, comme il promet de le faire au chapitre XVIII du livre II de ses Guerres civiles, où il mentionne en deux mots la défaite et la mort de Crassus, cette partie de son ouvrage n'est point parvenue jusqu'à nous. Le livre de la Guerre des Parthes qu'on a mis sous son nom est tout simplement un extrait des Vies de Crassus et d'Antoine, de Plutarque.

[429] Voltaire reproche à Corneille de s'être mépris: «Suréna, dit-il, n'est point un nom propre; c'est un titre d'honneur, un nom de dignité.» Cette critique ne fait que reproduire l'opinion adoptée par tous les modernes sur la foi de Zosime; mais cette opinion est une erreur. Saint-Martin, dans ses notes sur l'Histoire du bas empire de le Beau (tome III, p. 79), a prouvé, par le témoignage des auteurs arméniens, que Suréna était bien un nom propre.

[430] «Surena n'estoit point homme de basse ou petite qualité, ains le second des Parthes après le Roy, tant en noblesse qu'en richesse et en reputation; mais en vaillance, suffisance et experience au fait des armes, le premier personnage qui fust de son temps entre les Parthes, et au demourant en grandeur et beaulté de corps ne cedant a nul autre.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XXI, traduction d'Amyot.)--Un peu plus loin, dans le même chapitre, Plutarque dit que Suréna n'avait pas encore trente ans.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SURÉNA.

ÉDITION SÉPARÉE.

1675 in-12.

RECUEIL.

1682 in-12.

ACTEURS.

ORODE, roi des Parthes[431]. PACORUS, fils d'Orode[432]. SURÉNA, lieutenant d'Orode, et général de son armée contre Crassus[433]. SILLACE, autre lieutenant d'Orode[434]. EURYDICE, fille d'Artabase, roi d'Arménie[435]. PALMIS, sœur de Suréna. ORMÈNE, dame d'honneur d'Eurydice.

La scène est à Séleucie, sur l'Euphrate[436].

[431] Ce roi, que Plutarque nomme Hyrodes (Vie de Crassus, chapitre XXI), est appelé Orodes par Appien (Guerres de Syrie, chapitre LI), et par la plupart des auteurs, et cette dernière forme a prévalu. Il était fils de Phraate III et mourut l'an 36 avant Jésus-Christ. Voyez ci-après, p. 498, note 466, et p. 530, note 488.

[432] Pacorus, fils aîné d'Orode, contribua à la victoire de Carrhes (en Mésopotamie), remportée sur Crassus l'an 53 avant Jésus-Christ. Défait en l'an 38 par Ventidius, il périt dans la bataille.

[433] Voyez ci-dessus, p. 460, notes 429 et 430.

[434] Dans le récit de Plutarque, c'est Sillace qui apporte la tête de Crassus et la jette aux pieds du roi Orode, au milieu d'une représentation des Bacchantes d'Euripide. Voyez la Vie de Crassus, chapitre XXXIII. Plus haut, au chapitre XXI, Sillace est nommé avec Suréna, comme un des généraux des Parthes.

[435] Personnage d'invention. Dans l'histoire ce n'est pas la fille, mais la sœur d'Artabase (successivement Artabaze et Artavasde dans Plutarque) qui est fiancée à Pacorus, et elle n'est point nommée: voyez Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XXXIII. Peut-être Corneille a-t-il pris l'idée de ce changement dans une indication marginale fautive de l'Appien de Tollius (Amsterdam, 1670), où l'on lit Artabazis filia (au lieu de soror) Pacoro desponsata. Quant aux deux derniers personnages, ils n'ont rien d'historique.

[436] «(Suréna) auoit remis le Roy Hyrodes.... en son royaume, duquel il auoit esté dechassé, et luy auoit conquis la grande cité de Seleucie.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XXI, traduction d'Amyot.)--Séleucie était située dans la Babylonie, sur un canal qui joignait le Tigre à l'Euphrate.

SURÉNA,

GÉNÉRAL DES PARTHES.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

EURYDICE, ORMÈNE.

EURYDICE.

Ne me parle plus tant de joie et d'hyménée; Tu ne sais pas les maux où je suis condamnée, Ormène: c'est ici que doit s'exécuter Ce traité qu'à deux rois il a plu d'arrêter; Et l'on a préféré cette superbe ville, 5 Ces murs de Séleucie, aux murs d'Hécatompyle[437]. La Reine et la princesse en quittent le séjour, Pour rendre en ces beaux lieux tout son lustre à la cour. Le Roi les mande exprès, le prince n'attend qu'elles; Et jamais ces climats n'ont vu pompes si belles. 10 Mais que servent pour moi tous ces préparatifs, Si mon cœur est esclave et tous ses vœux captifs, Si de tous ces efforts de publique allégresse Il se fait des sujets de trouble et de tristesse? J'aime ailleurs.

ORMÈNE.

Vous, Madame?

EURYDICE.

Ormène, je l'ai tu 15 Tant que j'ai pu me rendre à toute ma vertu. N'espérant jamais voir l'amant qui m'a charmée, Ma flamme dans mon cœur se tenoit renfermée: L'absence et la raison sembloient la dissiper; Le manque d'espoir même aidoit à me tromper. 20 Je crus ce cœur tranquille, et mon devoir sévère Le préparoit sans peine aux lois du Roi mon père, Au choix qui lui plairoit. Mais, ô Dieux! quel tourment, S'il faut prendre un époux aux yeux de cet amant!

ORMÈNE.

Aux yeux de votre amant!

EURYDICE.

Il est temps de te dire 25 Et quel malheur m'accable, et pour qui je soupire. Le mal qui s'évapore en devient plus léger, Et le mien avec toi cherche à se soulager. Quand l'avare Crassus[438], chef des troupes romaines, Entreprit de dompter les Parthes dans leurs plaines, 30 Tu sais que de mon père il brigua le secours; Qu'Orode en fit autant au bout de quelques jours; Que pour ambassadeur il prit ce héros même, Qui l'avoit su venger et rendre au diadème[439].

ORMÈNE.

Oui, je vis Suréna vous parler pour son roi, 35 Et Cassius[440] pour Rome avoir le même emploi[441]. Je vis de ces États l'orgueilleuse puissance D'Artabase à l'envi mendier l'assistance, Ces deux grands intérêts partager votre cour, Et des ambassadeurs prolonger le séjour. 40

EURYDICE.

Tous deux, ainsi qu'au Roi, me rendirent visite, Et j'en connus bientôt le différent mérite. L'un, fier et tout gonflé d'un vieux mépris des rois, Sembloit pour compliment nous apporter des lois; L'autre, par les devoirs d'un respect légitime, 45 Vengeoit le sceptre en nous de ce manque d'estime. L'amour s'en mêla même; et tout son entretien Sembla m'offrir son cœur, et demander le mien. Il l'obtint; et mes yeux, que charmoit sa présence, Soudain avec les siens en firent confidence. 50 Ces muets truchements surent lui révéler Ce que je me forçois à lui dissimuler; Et les mêmes regards qui m'expliquoient sa flamme S'instruisoient dans les miens du secret de mon âme. Ses vœux y rencontroient d'aussi tendres désirs: 55 Un accord imprévu confondoit nos soupirs, Et d'un mot échappé la douceur hasardée Trouvoit l'âme en tous deux toute persuadée.

ORMÈNE.

Cependant est-il roi, Madame?

EURYDICE.

Il ne l'est pas; Mais il sait rétablir les rois dans leurs États. 60 Des Parthes le mieux fait d'esprit et de visage, Le plus puissant en biens, le plus grand en courage. Le plus noble[442]: joins-y l'amour qu'il a pour moi; Et tout cela vaut bien un roi qui n'est que roi. Ne t'effarouche point d'un feu dont je fais gloire, 65 Et souffre de mes maux que j'achève l'histoire. L'amour, sous les dehors de la civilité, Profita quelque temps des longueurs du traité: On ne soupçonna rien des soins d'un si grand homme. Mais il fallut choisir entre le Parthe et Rome. 70 Mon père eut ses raisons en faveur du Romain; J'eus les miennes pour l'autre, et parlai même en vain; Je fus mal écoutée, et dans ce grand ouvrage On ne daigna peser ni compter mon suffrage. Nous fûmes donc pour Rome[443]; et Suréna confus 75 Emporta la douleur d'un indigne refus. Il m'en parut ému, mais il sut se contraindre: Pour tout ressentiment il ne fit que nous plaindre; Et comme tout son cœur me demeura soumis, Notre adieu ne fut point un adieu d'ennemis. 80 Que servit de flatter l'espérance détruite? Mon père choisit mal: on l'a vu par la suite. Suréna fit périr l'un et l'autre Crassus[444], Et sur notre Arménie Orode eut le dessus: Il vint dans nos États fondre comme un tonnerre[4]. 85 Hélas! j'avois prévu les maux de cette guerre, Et n'avois pas compté parmi ses noirs succès Le funeste bonheur que me gardoit la paix. Les deux rois l'ont conclue[445], et j'en suis la victime: On m'amène épouser un prince magnanime; 90 Car son mérite enfin ne m'est point inconnu, Et se feroit aimer d'un cœur moins prévenu; Mais quand ce cœur est pris et la place occupée, Des vertus d'un rival en vain l'âme est frappée: Tout ce qu'il a d'aimable importune les yeux; 95 Et plus il est parfait, plus il est odieux. Cependant j'obéis, Ormène: je l'épouse, Et de plus....

ORMÈNE.

Qu'auriez-vous de plus?

EURYDICE.

Je suis jalouse.

ORMÈNE.

Jalouse! Quoi? pour comble aux maux dont je vous plains....

EURYDICE.

Tu vois ceux que je souffre, apprends ceux que je crains. 100 Orode fait venir la princesse sa fille; Et s'il veut de mon bien enrichir sa famille, S'il veut qu'un double hymen honore un même jour, Conçois mes déplaisirs: je t'ai dit mon amour. C'est bien assez, ô ciel! que le pouvoir suprême 105 Me livre en d'autres bras aux yeux de ce que j'aime: Ne me condamne pas à ce nouvel ennui De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.

ORMÈNE.

Votre douleur, Madame, est trop ingénieuse.

EURYDICE.

Quand on a commencé de se voir malheureuse, 110 Rien ne s'offre à nos yeux qui ne fasse trembler: La plus fausse apparence a droit de nous troubler; Et tout ce qu'on prévoit, tout ce qu'on s'imagine, Forme un nouveau poison pour une âme chagrine.

ORMÈNE.

En ces nouveaux poisons trouvez-vous tant d'appas 115 Qu'il en faille faire un d'un hymen qui n'est pas?

EURYDICE.

La princesse est mandée, elle vient, elle est belle; Un vainqueur des Romains n'est que trop digne d'elle. S'il la voit, s'il lui parle, et si le Roi le veut.... J'en dis trop; et déjà tout mon cœur qui s'émeut.... 120

ORMÈNE.

A soulager vos maux appliquez même étude Qu'à prendre un vain soupçon pour une certitude: Songez par où l'aigreur s'en pourroit adoucir.

EURYDICE.

J'y fais ce que je puis, et n'y puis réussir. N'osant voir Suréna, qui règne en ma pensée, 125 Et qui me croit peut-être une âme intéressée, Tu vois quelle amitié j'ai faite avec sa sœur: Je crois le voir en elle, et c'est quelque douceur, Mais légère, mais foible, et qui me gêne l'âme Par l'inutile soin de lui cacher ma flamme. 130 Elle la sait sans doute, et l'air dont elle agit M'en demande un aveu dont mon devoir rougit: Ce frère l'aime trop pour s'être caché d'elle. N'en use pas de même, et sois-moi plus fidèle; Il suffit qu'avec toi j'amuse mon ennui. 135 Toutefois tu n'as rien à me dire de lui Tu ne sais ce qu'il fait, tu ne sais ce qu'il pense. Une sœur est plus propre à cette confiance: Elle sait s'il m'accuse, ou s'il plaint mon malheur, S'il partage ma peine, ou rit de ma douleur, 140 Si du vol qu'on lui fait il m'estime complice, S'il me garde son cœur, ou s'il me rend justice. Je la vois: force-la, si tu peux, à parler; Force-moi, s'il le faut, à ne lui rien celer. L'oserai-je, grands Dieux! ou plutôt le pourrai-je? 145

ORMÈNE.

L'amour, dès qu'il le veut, se fait un privilége; Et quand de se forcer ses desirs sont lassés, Lui-même à n'en rien taire il s'enhardit assez.

SCÈNE II.

EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.

PALMIS.

J'apporte ici, Madame, une heureuse nouvelle: Ce soir la Reine arrive.

EURYDICE.

Et Mandane avec elle? 150

PALMIS.

On n'en fait aucun doute.

EURYDICE.

Et Suréna l'attend Avec beaucoup de joie et d'un esprit content?

PALMIS.

Avec tout le respect qu'elle a lieu d'en attendre.

EURYDICE.

Rien de plus?

PALMIS.

Qu'a de plus un sujet à lui rendre?

EURYDICE.

Je suis trop curieuse et devrois mieux savoir 155 Ce qu'aux filles des rois un sujet peut devoir; Mais de pareils sujets, sur qui tout l'État roule, Se font assez souvent distinguer de la foule; Et je sais qu'il en est qui, si j'en puis juger, Avec moins de respect savent mieux obliger. 160

PALMIS.

Je n'en sais point, Madame, et ne crois pas mon frère Plus savant que sa sœur en un pareil mystère.

EURYDICE.

Passons. Que fait le prince?

PALMIS.

En véritable amant, Doutez-vous qu'il ne soit dans le ravissement? Et pourroit-il n'avoir qu'une joie imparfaite 165 Quand il se voit toucher au bonheur qu'il souhaite?

EURYDICE.

Peut-être n'est-ce pas un grand bonheur pour lui, Madame; et j'y craindrois quelque sujet d'ennui.

PALMIS.

Et quel ennui pourroit mêler son amertume Au doux et plein succès du feu qui le consume? 170 Quel chagrin a de quoi troubler un tel bonheur? Le don de votre main....

EURYDICE.

La main n'est pas le cœur.

PALMIS.

Il est maître du vôtre.

EURYDICE.

Il ne l'est point, Madame; Et même je ne sais s'il le sera de l'âme: Jugez après cela quel bonheur est le sien. 175 Mais achevons, de grâce, et ne déguisons rien. Savez-vous mon secret?

PALMIS.

Je sais celui d'un frère.

EURYDICE.

Vous savez donc le mien. Fait-il ce qu'il doit faire? Me hait-il? et son cœur, justement irrité, Me rend-il sans regret ce que j'ai mérité? 180

PALMIS.

Oui, Madame, il vous rend tout ce qu'une grande âme Doit au plus grand mérite et de zèle et de flamme.

EURYDICE.

Il m'aimeroit encor?

PALMIS.

C'est peu de dire aimer: Il souffre sans murmure; et j'ai beau vous blâmer, Lui-même il vous défend, vous excuse sans cesse. 185 «Elle est fille, et de plus, dit-il, elle est princesse: Je sais les droits d'un père, et connois ceux d'un roi; Je sais de ses devoirs l'indispensable loi; Je sais quel rude joug, dès sa plus tendre enfance, Imposent à ses vœux son rang et sa naissance: 190 Son cœur n'est pas exempt d'aimer ni de haïr[446]; Mais qu'il aime ou haïsse, il lui faut obéir. Elle m'a tout donné ce qui dépendoit d'elle, Et ma reconnoissance en doit être éternelle.»

EURYDICE.

Ah! vous redoublez trop, par ce discours charmant, 195 Ma haine pour le prince et mes feux pour l'amant; Finissons-le, Madame; en ce malheur extrême, Plus je hais, plus je souffre, et souffre autant que j'aime.

PALMIS.

N'irritons point vos maux, et changeons d'entretien. Je sais votre secret, sachez aussi le mien. 200 Vous n'êtes pas la seule à qui la destinée Prépare un long supplice en ce grand hyménée: Le prince....

EURYDICE.

Au nom des Dieux, ne me le nommez pas: Son nom seul me prépare à plus que le trépas.

PALMIS.

Un tel excès de haine!

EURYDICE.

Elle n'est que trop due 205 Aux mortelles douleurs dont m'accable sa vue.

PALMIS.

Eh bien! ce prince donc, qu'il vous plaît de haïr, Et pour qui votre cœur s'apprête à se trahir, Ce prince qui vous aime, il m'aimoit.

EURYDICE.

L'infidèle!

PALMIS.

Nos vœux étoient pareils, notre ardeur mutuelle: 210 Je l'aimois.

EURYDICE.

Et l'ingrat brise des nœuds si doux!

PALMIS.

Madame, est-il des cœurs qui tiennent contre vous? Est-il vœux ni serments qu'ils ne vous sacrifient? Si l'ingrat me trahit, vos yeux le justifient, Vos yeux qui sur moi-même ont un tel ascendant.... 215

EURYDICE.

Vous demeurez à vous, Madame, en le perdant; Et le bien d'être libre aisément vous console De ce qu'a d'injustice un manque de parole; Mais je deviens esclave; et tels sont mes malheurs, Qu'en perdant ce que j'aime, il faut que j'aime ailleurs.

PALMIS.

Madame, trouvez-vous ma fortune meilleure? Vous perdez votre amant, mais son cœur vous demeure; Et j'éprouve en mon sort une telle rigueur, Que la perte du mien m'enlève tout son cœur. Ma conquête m'échappe où les vôtres grossissent; 225 Vous faites des captifs des miens qui s'affranchissent; Votre empire s'augmente où se détruit le mien, Et de toute ma gloire il ne me reste rien.

EURYDICE.

Reprenez vos captifs, rassurez vos conquêtes, Rétablissez vos lois sur les plus grandes têtes: 230 J'en serai peu jalouse, et préfère à cent rois La douceur de ma flamme et l'éclat de mon choix. La main de Suréna vaut mieux qu'un diadème. Mais dites-moi, Madame, est-il bien vrai qu'il m'aime? Dites, et s'il est vrai, pourquoi fuit-il mes yeux? 235

PALMIS.

Madame, le voici qui vous le dira mieux.

EURYDICE.

Juste ciel! à le voir déjà mon cœur soupire! Amour, sur ma vertu prends un peu moins d'empire!

SCÈNE III.

EURYDICE, SURÉNA.

EURYDICE.

Je vous ai fait prier de ne me plus revoir, Seigneur: votre présence étonne mon devoir; 240 Et ce qui de mon cœur fit toutes les délices, Ne sauroit plus m'offrir que de nouveaux supplices. Osez-vous l'ignorer? et lorsque je vous voi, S'il me faut trop souffrir, souffrez-vous moins que moi? Souffrons-nous moins tous deux pour soupirer ensemble? Allez, contentez-vous d'avoir vu que j'en tremble; Et du moins par pitié d'un triomphe douteux, Ne me hasardez plus à des soupirs honteux.

SURÉNA.

Je sais ce qu'à mon cœur coûtera votre vue; Mais qui cherche à mourir doit chercher ce qui tue. 250 Madame, l'heure approche, et demain votre foi Vous fait de m'oublier une éternelle loi: Je n'ai plus que ce jour, que ce moment de vie. Pardonnez à l'amour qui vous la sacrifie[447], Et souffrez qu'un soupir exhale à vos genoux, 255 Pour ma dernière joie, une âme toute à vous.

EURYDICE.

Et la mienne, Seigneur, la jugez-vous si forte, Que vous ne craigniez point que ce moment l'emporte, Que ce même soupir qui tranchera vos jours Ne tranche aussi des miens le déplorable cours? 260 Vivez, Seigneur, vivez, afin que je languisse, Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice. Le trépas à vos yeux me sembleroit trop doux, Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous. Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume, 265 Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume; Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. Mais pardonneriez-vous l'aveu d'une foiblesse A cette douloureuse et fatale tendresse? 270 Vous pourriez-vous, Seigneur, résoudre à soulager Un malheur si pressant par un bonheur léger?

SURÉNA.

Quel bonheur peut dépendre ici d'un misérable Qu'après tant de faveurs son amour même accable? Puis-je encor quelque chose en l'état où je suis? 275

EURYDICE.

Vous pouvez m'épargner d'assez rudes ennuis. N'épousez point Mandane[448]: exprès on l'a mandée; Mon chagrin, mes soupçons m'en ont persuadée. N'ajoutez point, Seigneur, à des malheurs si grands Celui de vous unir au sang de mes tyrans; 280 De remettre en leurs mains[449] le seul bien qui me reste, Votre cœur: un tel don me seroit trop funeste. Je veux qu'il me demeure, et malgré votre roi, Disposer d'une main qui ne peut être à moi.

SURÉNA.

Plein d'un amour si pur et si fort que le nôtre, 285 Aveugle pour Mandane, aveugle pour toute autre[450], Comme je n'ai plus d'yeux vers elles à tourner, Je n'ai plus ni de cœur ni de main à donner. Je vous aime et vous perds. Après cela, Madame, Seroit-il quelque hymen que pût souffrir mon âme? 290 Seroit-il quelques nœuds où se pût attacher Le bonheur d'un amant qui vous étoit si cher, Et qu'à force d'amour vous rendez incapable De trouver sous le ciel quelque chose d'aimable?

EURYDICE.

Ce n'est pas là de vous, Seigneur, ce que je veux. 295 A la postérité vous devez des neveux; Et ces illustres morts dont vous tenez la place Ont assez mérité de revivre en leur race: Je ne veux pas l'éteindre, et tiendrois à forfait Qu'il m'en fût échappé le plus léger souhait. 300

SURÉNA.

Que tout meure avec moi, Madame: que m'importe Qui foule après ma mort la terre qui me porte? Sentiront-ils percer par un éclat nouveau, Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau? Respireront-ils l'air où les feront revivre 305 Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre, Peut-être ne feront que les déshonorer, Et n'en auront le sang que pour dégénérer? Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire, Cette sorte de vie est bien imaginaire, 310 Et le moindre moment d'un bonheur souhaité Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité.

EURYDICE.

Non, non, je suis jalouse; et mon impatience D'affranchir mon amour de toute défiance, Tant que je vous verrai maître de votre foi, 315 La croira réservée aux volontés du Roi: Mandane aura toujours un plein droit de vous plaire; Ce sera l'épouser que de le pouvoir faire; Et ma haine sans cesse aura de quoi trembler, Tant que par là mes maux pourront se redoubler. 320 Il faut qu'un autre hymen me mette en assurance. N'y portez, s'il se peut, que de l'indifférence; Mais par de nouveaux feux dussiez-vous me trahir, Je veux que vous aimiez afin de m'obéir; Je veux que ce grand choix soit mon dernier ouvrage, 325 Qu'il tienne lieu vers moi d'un éternel hommage, Que mon ordre le règle, et qu'on me voie enfin Reine de votre cœur et de votre destin; Que Mandane, en dépit de l'espoir qu'on lui donne, Ne pouvant s'élever jusqu'à votre personne, 330 Soit réduite à descendre à ces malheureux rois A qui, quand vous voudrez, vous donnerez des lois. Et n'appréhendez point d'en regretter la perte: Il n'est cour sous les cieux qui ne vous soit ouverte; Et partout votre gloire a fait de tels éclats, 335 Que les filles de roi ne vous manqueront pas.

SURÉNA.

Quand elles me rendroient maître de tout un monde, Absolu sur la terre et souverain sur l'onde, Mon cœur....

EURYDICE.

N'achevez point: l'air dont vous commencez Pourroit à mon chagrin ne plaire pas assez; 340 Et d'un cœur qui veut être encor sous ma puissance Je ne veux recevoir que de l'obéissance.

SURÉNA.

A qui me donnez-vous?

EURYDICE.

Moi? que ne puis-je, hélas! Vous ôter à Mandane, et ne vous donner pas! Et contre les soupçons de ce cœur qui vous aime 345 Que ne m'est-il permis de m'assurer moi-même! Mais adieu: je m'égare.

SURÉNA.

Où dois-je recourir, O ciel! s'il faut toujours aimer, souffrir, mourir[451]?

FIN DU PREMIER ACTE.

[437] Hécatompylos, ville de l'ancienne Hyrcanie, était devenu la capitale de Parthes, et la résidence ordinaire des Arsacides.

[438] «On blasme aussi grandement les occupations ausquelles il vaqua pendant qu'il fut de sejour en la Syrie, comme tenant plus du marchand que du capitaine.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XVII, traduction d'Amyot.)

[439] Voyez plus haut, p. 462, note 436.

[440] Le questeur Cassius était un des principaux officiers de Crassus; il est nommé plusieurs fois dans Plutarque: voyez la Vie de Crassus, chapitres XVIII et XXII.

[441] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé l'infinitif par l'imparfait: «avoit le même emploi.»

[442] Voyez ci-dessus, p. 460, note 430.

[443] «Ce qui plus l'asseura (Crassus) et l'encouragea, fut Artabazes le roy de l'Armenie, lequel vint deuers luy en son camp avec six mille cheuaux.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XIX.)

[444] Voyez le récit de la mort de Publius, fils de Marcus Crassus, au chapitre XXV de la Vie de Crassus par Plutarque, et celui de la mort de Marcus Crassus lui-même au chapitre XXXI du même ouvrage.

«Hyrodes ayant.... diuisé ses forces en deux, luy auec vne partie alloit destruisant le royaume d'Armenie pour se venger du roy Artabazes, et auoit enuoyé Surena à l'encontre des Romains.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XXI.)

[445] Plutarque mentionne ce traité: «Hyrodes, dit-il, auoit desia fait appointement et alliance auec Artabazes le roy d'Armenie.» (Vie de Crassus, chapitre XXXIII.) Mais, comme nous l'avons déjà remarqué (ci-dessus, P.462, note 5), il s'agissait du mariage de la sœur, et non de la fille d'Artabase, avec Pacorus.

[446] On lit: «d'aimer ou de haïr,» dans l'édition de 1692. Voltaire (1764) a gardé ni.

[447] L'édition de 1692 a changé la en le: «qui vous le sacrifie.» Voltaire (1764) a gardé la.

[448] Par une singulière erreur, la première édition (1675) porte Madame, pour Mandane.

[449] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) portent en leur main, au singulier.

[450] On lit: «pour tout autre,» au masculin, dans l'édition de 1682. Voyez tome I, p. 228, note 3-a.

[451] Voyez ci-dessus, p. 474, vers 268.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PACORUS, SURÉNA.

PACORUS.

Suréna, votre zèle a trop servi mon père Pour m'en laisser attendre un devoir moins sincère; 350 Et si près d'un hymen qui doit m'être assez doux, Je mets ma confiance et mon espoir en vous. Palmis avec raison de cet hymen murmure; Mais je puis réparer ce qu'il lui fait d'injure; Et vous n'ignorez pas qu'à former ces grands nœuds 355 Mes pareils ne sont point tout à fait maîtres d'eux. Quand vous voudrez tous deux attacher vos tendresses, Il est des rois pour elle, et pour vous des princesses, Et je puis hautement vous engager ma foi Que vous ne vous plaindrez du prince ni du Roi. 360

SURÉNA.

Cessez de me traiter, Seigneur, en mercenaire: Je n'ai jamais servi par espoir de salaire; La gloire m'en suffit, et le prix que reçoit....

PACORUS.

Je sais ce que je dois quand on fait ce qu'on doit, Et si de l'accepter ce grand cœur vous dispense, 365 Le mien se satisfait alors qu'il récompense. J'épouse une princesse en qui les doux accords Des grâces de l'esprit avec celles du corps Forment le plus brillant et plus noble assemblage Qui puisse orner une âme et parer un visage. 370 Je n'en dis que ce mot; et vous savez assez Quels en sont les attraits, vous qui la connoissez. Cette princesse donc, si belle, si parfaite, Je crains qu'elle n'ait pas ce que plus je souhaite: Qu'elle manque d'amour, ou plutôt que ses vœux 375 N'aillent pas tout à fait du côté que je veux. Vous qui l'avez tant vue, et qu'un devoir fidèle A tenu si longtemps près de son père et d'elle, Ne me déguisez point ce que dans cette cour Sur de pareils soupçons vous auriez eu de jour. 330

SURÉNA.

Je la voyois, Seigneur, mais pour gagner son père: C'étoit tout mon emploi, c'étoit ma seule affaire; Et je croyois par elle être sûr de son choix; Mais Rome et son intrigue eurent le plus de voix. Du reste, ne prenant intérêt à m'instruire 385 Que de ce qui pouvoit vous servir ou vous nuire, Comme je me bornois à remplir ce devoir, Je puis n'avoir pas vu ce qu'un autre eût pu voir. Si j'eusse pressenti que la guerre achevée, A l'honneur de vos feux elle étoit réservée, 390 J'aurois pris d'autres soins, et plus examiné; Mais j'ai suivi mon ordre, et n'ai point deviné.

PACORUS.

Quoi? de ce que je crains vous n'auriez nulle idée? Par aucune ambassade on ne l'a demandée? Aucun prince auprès d'elle, aucun digne sujet 395 Par ses attachements n'a marqué de projet? Car il vient quelquefois du milieu des provinces Des sujets en nos cours qui valent bien des princes; Et par l'objet présent les sentiments émus N'attendent pas toujours des rois qu'on n'a point vus. 400

SURÉNA.

Durant tout mon séjour rien n'y blessoit ma vue; Je n'y rencontrois point de visite assidue, Point de devoirs suspects, ni d'entretiens si doux Que si j'avois aimé, j'en dusse être jaloux. Mais qui vous peut donner cette importune crainte, 405 Seigneur?

PACORUS.

Plus je la vois, plus j'y vois de contrainte: Elle semble, aussitôt que j'ose en approcher, Avoir je ne sais quoi qu'elle me veut cacher; Non qu'elle ait jusqu'ici demandé de remise; Mais ce n'est pas m'aimer, ce n'est qu'être soumise; 410 Et tout le bon accueil que j'en puis recevoir, Tout ce que j'en obtiens ne part que du devoir.

SURÉNA.

N'en appréhendez rien. Encor toute étonnée, Toute tremblante encore au seul nom d'hyménée, Pleine de son pays, pleine de ses parents, 415 Il lui passe en l'esprit cent chagrins différents.

PACORUS.

Mais il semble, à la voir, que son chagrin s'applique A braver par dépit l'allégresse publique: Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs Que par un plein succès l'amour verse en nos cœurs....

SURÉNA.

Tout cessera, Seigneur, dès que sa foi reçue Aura mis en vos mains la main qui vous est due: Vous verrez ces chagrins détruits en moins d'un jour, Et toute sa vertu devenir toute[452] amour.

PACORUS.

C'est beaucoup hasarder que de prendre assurance 425 Sur une si légère et douteuse espérance; Et qu'aura cet amour d'heureux, de singulier, Qu'à son trop de vertu je devrai tout entier? Qu'aura-t-il de charmant, cet amour, s'il ne donne Que ce qu'un triste hymen ne refuse à personne, 430 Esclave dédaigneux d'une odieuse loi Qui n'est pour toute chaîne attaché qu'à sa foi? Pour faire aimer ses lois, l'hymen ne doit en faire Qu'afin d'autoriser la pudeur à se taire. Il faut, pour rendre heureux, qu'il donne sans gêner, 435 Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner. Que sera-ce, grands Dieux! si toute ma tendresse Rencontre un souvenir plus cher à ma princesse, Si le cœur pris ailleurs ne s'en arrache pas, Si pour un autre objet il soupire en mes bras? 440 Il faut, il faut enfin m'éclaircir avec elle.

SURÉNA.

Seigneur, je l'aperçois; l'occasion est belle. Mais si vous en tirez quelque éclaircissement Qui donne à votre crainte un juste fondement, Que ferez-vous?

PACORUS.

J'en doute, et pour ne vous rien feindre, Je crois m'aimer[453] assez pour ne la pas contraindre; Mais tel chagrin aussi pourroit me survenir, Que je l'épouserois afin de la punir. Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faire Quand il rompt le bonheur de ce qu'on lui préfère. 450 Mais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir: J'aurois peur devant vous d'avoir trop à rougir.

SCÈNE II.

PACORUS, EURYDICE.

PACORUS.

Quoi? Madame, venir vous-même à ma rencontre! Cet excès de bonté que votre cœur me montre....

EURYDICE.

J'allois chercher Palmis, que j'aime à consoler 455 Sur un malheur qui presse et ne peut reculer.

PACORUS.

Laissez-moi vous parler d'affaires plus pressées, Et songez qu'il est temps de m'ouvrir vos pensées: Vous vous abuseriez à les plus retenir. Je vous aime, et demain l'hymen doit nous unir: 460 M'aimez-vous?

EURYDICE.

Oui, Seigneur, et ma main vous est sûre.

PACORUS.

C'est peu que de la main, si le cœur en murmure.

EURYDICE.

Quel mal pourroit causer le murmure du mien, S'il murmuroit si bas qu'aucun n'en apprît rien?

PACORUS.

Ah! Madame, il me faut un aveu plus sincère. 465

EURYDICE.

Épousez-moi, Seigneur, et laissez-moi me taire: Un pareil doute offense, et cette liberté S'attire quelquefois trop de sincérité.

PACORUS.

C'est ce que je demande, et qu'un mot sans contrainte Justifie aujourd'hui mon espoir ou ma crainte. 470 Ah! si vous connoissiez ce que pour vous je sens!

EURYDICE.

Je ferois ce que font les cœurs obéissants, Ce que veut mon devoir, ce qu'attend votre flamme, Ce que je fais enfin.

PACORUS.

Vous feriez plus, Madame: Vous me feriez justice, et prendriez plaisir 475 A montrer que nos cœurs ne forment qu'un desir. Vous me diriez sans cesse: «Oui, prince, je vous aime, Mais d'une passion comme la vôtre extrême; Je sens le même feu, je fais les mêmes vœux; Ce que vous souhaitez est tout ce que je veux; 480 Et cette illustre ardeur ne sera point contente, Qu'un glorieux hymen n'ait rempli notre attente.»

EURYDICE.

Pour vous tenir, Seigneur, un langage si doux, Il faudroit qu'en amour j'en susse autant que vous.

PACORUS.

Le véritable amour, dès que le cœur soupire, 485 Instruit en un moment de tout ce qu'on doit dire. Ce langage à ses feux n'est jamais importun, Et si vous l'ignorez, vous n'en sentez aucun.

EURYDICE.

Suppléez-y, Seigneur, et dites-vous vous-même Tout ce que sent un cœur dès le moment qu'il aime; 490 Faites-vous-en pour moi le charmant entretien: J'avouerai tout, pourvu que je n'en dise rien.

PACORUS.

Ce langage est bien clair, et je l'entends sans peine. Au défaut de l'amour, auriez-vous de la haine? Je ne veux pas le croire, et des yeux si charmants.... 495

EURYDICE.

Seigneur, sachez pour vous quels sont mes sentiments. Si l'amitié vous plaît, si vous aimez l'estime, A vous les refuser[454] je croirois faire un crime; Pour le cœur, si je puis vous le dire entre nous, Je ne m'aperçois point qu'il soit encore à vous. 500

PACORUS.

Ainsi donc ce traité qu'ont fait les deux couronnes....

EURYDICE.

S'il a pu l'une à l'autre engager nos personnes, Au seul don de la main son droit est limité, Et mon cœur avec vous n'a point fait de traité. C'est sans vous le devoir que je fais mon possible 505 A le rendre pour vous plus tendre et plus sensible: Je ne sais si le temps l'y pourra disposer; Mais qu'il le puisse ou non, vous pouvez m'épouser.

PACORUS.

Je le puis, je le dois, je le veux; mais, Madame, Dans ces tristes froideurs dont vous payez ma flamme, Quelque autre amour plus fort....

EURYDICE.

Qu'osez-vous demander, Prince?

PACORUS.

De mon bonheur ce qui doit décider.

EURYDICE.

Est-ce un aveu qui puisse échapper à ma bouche?

PACORUS.

Il est tout échappé, puisque ce mot vous touche. Si vous n'aviez du cœur fait ailleurs l'heureux don, 515 Vous auriez moins de gêne à me dire que non; Et pour me garantir de ce que j'appréhende, La réponse avec joie eût suivi la demande. Madame, ce qu'on fait sans honte et sans remords Ne coûte rien à dire, il n'y faut point d'efforts; 520 Et sans que la rougeur au visage nous monte....

EURYDICE.

Ah! ce n'est point pour moi que je rougis de honte. Si j'ai pu faire un choix, je l'ai fait assez beau Pour m'en faire un honneur jusque dans le tombeau; Et quand je l'avouerai, vous aurez lieu de croire 525 Que tout mon avenir en aimera la gloire. Je rougis, mais pour vous, qui m'osez demander Ce qu'on doit avoir peine à se persuader; Et je ne comprends point avec quelle prudence Vous voulez qu'avec vous j'en fasse confidence, 530 Vous qui près d'un hymen accepté par devoir, Devriez sur ce point craindre de trop savoir.

PACORUS.

Mais il est fait, ce choix qu'on s'obstine à me taire, Et qu'on cherche à me dire avec tant de mystère?

EURYDICE.

Je ne vous le dis point; mais si vous m'y forcez, 535 Il vous en coûtera plus que vous ne pensez.

PACORUS.

Eh bien! Madame, eh bien! sachons, quoi qu'il en coûte, Quel est ce grand rival qu'il faut que je redoute. Dites, est-ce un héros? est-ce un prince? est-ce un roi?

EURYDICE.

C'est ce que j'ai connu de plus digne de moi. 540

PACORUS.

Si le mérite est grand, l'estime est un peu forte.

EURYDICE.

Vous la pardonnerez à l'amour qui s'emporte: Comme vous le forcez à se trop expliquer, S'il manque de respect, vous l'en faites manquer. Il est si naturel d'estimer ce qu'on aime, 545 Qu'on voudroit que partout on l'estimât de même; Et la pente est si douce à vanter ce qu'il vaut, Que jamais on ne craint de l'élever trop haut.

PACORUS.

C'est en dire beaucoup.

EURYDICE.

Apprenez davantage, Et sachez que l'effort où mon devoir m'engage 550 Ne peut plus me réduire à vous donner demain Ce qui vous étoit sûr, je veux dire ma main. Ne vous la promettez qu'après que dans mon âme Votre mérite aura dissipé cette flamme, Et que mon cœur, charmé par des attraits plus doux, Se sera répondu de n'aimer rien que vous; Et ne me dites point que pour cet hyménée C'est par mon propre aveu qu'on a pris la journée: J'en sais la conséquence, et diffère à regret; Mais puisque vous m'avez arraché mon secret, 560 Il n'est ni roi, ni père, il n'est prière, empire, Qu'au péril de cent morts mon cœur n'ose en dédire. C'est ce qu'il n'est plus temps de vous dissimuler, Seigneur; et c'est le prix de m'avoir fait parler.

PACORUS.

A ces bontés, Madame, ajoutez une grâce; 565 Et du moins, attendant que cette ardeur se passe, Apprenez-moi le nom de cet heureux amant Qui sur tant de vertu règne si puissamment, Par quelles qualités il a pu la surprendre.

EURYDICE.

Ne me pressez point tant, Seigneur, de vous l'apprendre. Si je vous l'avois dit....

PACORUS.

Achevons.

EURYDICE.

Dès demain Rien ne m'empêcheroit de lui donner la main.

PACORUS.

Il est donc en ces lieux, Madame?

EURYDICE.

Il y peut être, Seigneur, si déguisé qu'on ne le peut connoître. Peut-être en domestique est-il auprès de moi, 575 Peut-être s'est-il mis de la maison du Roi; Peut-être chez vous-même il s'est réduit à feindre. Craignez-le dans tous ceux que vous ne daignez craindre, Dans tous les inconnus que vous aurez à voir; Et plus que tout encor, craignez de trop savoir. 580 J'en dis trop; il est temps que ce discours finisse. A Palmis que je vois rendez plus de justice; Et puissent de nouveau ses attraits vous charmer, Jusqu'à ce que le temps m'apprenne à vous aimer!

SCÈNE III.

PACORUS, PALMIS.

PACORUS.

Madame, au nom des Dieux, ne venez pas vous plaindre: On me donne sans vous assez de gens à craindre; Et je serois bientôt accablé de leurs coups, N'étoit que pour asile on me renvoie à vous. J'obéis, j'y reviens, Madame; et cette joie....

PALMIS.

Que n'y revenez-vous sans qu'on vous y renvoie! 590 Votre amour ne fait rien ni pour moi ni pour lui, Si vous n'y revenez que par l'ordre d'autrui.

PACORUS.

N'est-ce rien que pour vous à cet ordre il défère?

PALMIS.

Non, ce n'est qu'un dépit qu'il cherche à satisfaire.

PACORUS.

Depuis quand le retour d'un cœur comme le mien 595 Fait-il si peu d'honneur qu'on ne le compte à rien?

PALMIS.

Depuis qu'il est honteux d'aimer un infidèle, Que ce qu'un mépris chasse un coup d'œil le rappelle, Et que les inconstants ne donnent point de cœurs Sans être encor tous prêts[455] de les porter ailleurs. 600

PACORUS.

Je le suis, je l'avoue, et mérite la honte Que d'un retour suspect vous fassiez peu de conte[456]. Montrez-vous généreuse; et si mon changement A changé votre amour en vif ressentiment, Immolez un courroux si grand, si légitime, 605 A la juste pitié d'un si malheureux crime. J'en suis assez puni sans que l'indignité....

PALMIS.

Seigneur, le crime est grand; mais j'ai de la bonté. Je sais ce qu'à l'État ceux de votre naissance, Tous maîtres qu'ils en sont, doivent d'obéissance: 610 Son intérêt chez eux l'emporte sur le leur, Et du moment qu'il parle, il fait taire le cœur.

PACORUS.

Non, Madame, souffrez que je vous désabuse: Je ne mérite point l'honneur de cette excuse: Ma légèreté seule a fait ce nouveau choix; 615 Nulles raisons d'État ne m'en ont fait de lois; Et pour traiter la paix avec tant d'avantage, On ne m'a point forcé de m'en faire le gage: J'ai pris plaisir à l'être, et plus mon crime est noir, Plus l'oubli que j'en veux me fera vous devoir. 620 Tout mon cœur....

PALMIS.

Entre amants qu'un changement sépare, Le crime est oublié, sitôt qu'on le répare; Et bien qu'il vous ait plu, Seigneur, de me trahir, Je le dis malgré moi, je ne vous puis haïr.

PACORUS.

Faites-moi grâce entière, et songez à me rendre 625 Ce qu'un amour si pur, ce qu'une ardeur si tendre....

PALMIS.

Donnez-moi donc, Seigneur, vous-même, quelque jour, Quelque infaillible voie à fixer votre amour; Et s'il est un moyen....

PACORUS.

S'il en est? Oui, Madame, Il en est de fixer tous les vœux de mon âme; 630 Et ce joug qu'à tous deux l'amour rendit si doux, Si je ne m'y rattache, il ne tiendra qu'à vous. Il est, pour m'arrêter sous un si digne empire, Un office à me rendre, un secret à me dire. La princesse aime ailleurs, je n'en puis plus douter, 635 Et doute quel rival s'en fait mieux écouter. Vous êtes avec elle en trop d'intelligence Pour n'en avoir pas eu toute la confidence: Tirez-moi de ce doute, et recevez ma foi Qu'autre que vous jamais ne régnera sur moi. 640

PALMIS.

Quel gage en est-ce, hélas! qu'une foi si peu sûre? Le ciel la rendra-t-il moins sujette au parjure? Et ces liens si doux, que vous avez brisés, A briser de nouveau seront-ils moins aisés? Si vous voulez, Seigneur, rappeler mes tendresses, 645 Il me faut des effets, et non pas des promesses; Et cette foi n'a rien qui me puisse ébranler, Quand la main seule a droit de me faire parler.

PACORUS.

La main seule en a droit! Quand cent troubles m'agitent, Que la haine, l'amour, l'honneur me sollicitent, 650 Qu'à l'ardeur de punir je m'abandonne en vain, Hélas! suis-je en état de vous donner la main?

PALMIS.

Et moi, sans cette main, Seigneur, suis-je maîtresse De ce que m'a daigné confier la princesse, Du secret de son cœur? Pour le tirer de moi, 655 Il me faut vous devoir plus que je ne lui doi, Être une autre vous-même[457]; et le seul hyménée Peut rompre le silence où je suis enchaînée.

PACORUS.

Ah! vous ne m'aimez plus.

PALMIS.

Je voudrois le pouvoir; Mais pour ne plus aimer que sert de le vouloir? 660 J'ai pour vous trop d'amour, et je le sens renaître Et plus tendre et plus fort qu'il n'a dû jamais être. Mais si....

PACORUS.

Ne m'aimez plus, ou nommez ce rival.

PALMIS.

Me préserve le ciel de vous aimer si mal! Ce seroit vous livrer à des guerres nouvelles, 665 Allumer entre vous des haines immortelles....

PACORUS.

Que m'importe? et qu'aurai-je à redouter de lui, Tant que je me verrai Suréna pour appui? Quel qu'il soit, ce rival, il sera seul à plaindre: Le vainqueur des Romains n'a point de rois à craindre.

PALMIS.

Je le sais; mais, Seigneur, qui vous peut engager Aux soins de le punir et de vous en venger? Quand son grand cœur charmé d'une belle princesse En a su mériter l'estime et la tendresse, Quel dieu, quel bon génie a dû lui révéler 675 Que le vôtre pour elle aimeroit à brûler? A quels traits ce rival a-t-il dû le connoître, Respecter de si loin des feux encore à naître, Voir pour vous d'autres fers que ceux où vous viviez, Et lire en vos destins plus que vous n'en saviez? 680 S'il a vu la conquête à ses vœux exposée, S'il a trouvé du cœur la sympathie aisée, S'être emparé d'un bien[458] où vous n'aspiriez pas, Est-ce avoir fait des vols et des assassinats?

PACORUS.

Je le vois bien, Madame, et vous et ce cher frère 685 Abondez en raisons pour cacher le mystère: Je parle, promets, prie, et je n'avance rien. Aussi votre intérêt est préférable au mien; Rien n'est plus juste; mais....

PALMIS.

Seigneur....

PACORUS.

Adieu, Madame: Je vous fais trop jouir des troubles de mon âme. 690 Le ciel se lassera de m'être rigoureux.

PALMIS.

Seigneur, quand vous voudrez, il fera quatre heureux[459].

FIN DU SECOND ACTE.

[452] Il y a toute, au féminin, dans toutes les éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).

[453] Voltaire (1764) a substitué l'aimer à m'aimer, qui est la leçon de toutes les éditions antérieures.--Dans le second hémistiche, l'édition de 1682, par une erreur évidente, a le, pour la.

[454] L'édition de 1682 porte: «A vous le refuser.»

[455] Thomas Corneille (1692), et Voltaire après lui (1764), ont corrigé tous prêts en tout prêts; et un peu plus loin, au vers 610, Tous maîtres en Tout maîtres.

[456] Voyez tome I, p. 150, note 1-a.

[457] On lit: «un autre vous-même,» dans l'édition de 1692. Voltaire a conservé la leçon des éditions antérieures: «une autre.»

[458] L'édition de 1692 porte: «S'être emparé du bien....»

[459] La même situation et une pensée analogue se trouvaient déjà dans Tite et Bérénice. Domitian y dit à Bérénice (acte III, scène II, vers 799 et 800):

Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre, Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ORODE, SILLACE.

SILLACE.

Je l'ai vu par votre ordre, et voulu par avance Pénétrer le secret de son indifférence. Il m'a paru, Seigneur, si froid, si retenu.... 695 Mais vous en jugerez quand il sera venu. Cependant je dirai que cette retenue Sent une âme de trouble et d'ennuis prévenue; Que ce calme paroît assez prémédité Pour ne répondre pas de sa tranquillité; 700 Que cette indifférence a de l'inquiétude, Et que cette froideur marque un peu trop d'étude.

ORODE.

Qu'un tel calme, Sillace, a droit d'inquiéter Un roi qui lui doit tant, qu'il ne peut s'acquitter! Un service au-dessus de toute récompense 705 A force d'obliger tient presque lieu d'offense[460]: Il reproche en secret tout ce qu'il a d'éclat, Il livre tout un cœur au dépit d'être ingrat. Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne, Et l'excès de son poids fait pencher vers la haine. 710 Suréna de l'exil lui seul m'a rappelé; Il m'a rendu lui seul ce qu'on m'avoit volé, Mon sceptre[461]; de Crassus il vient de me défaire: Pour faire autant pour lui, quel don puis-je lui faire? Lui partager mon trône? Il seroit tout à lui, 715 S'il n'avoit mieux aimé n'en être que l'appui. Quand j'en pleurois la perte, il forçoit des murailles; Quand j'invoquois mes dieux, il gagnoit des batailles. J'en frémis, j'en rougis, je m'en indigne, et crains Qu'il n'ose quelque jour s'en payer par ses mains; 720 Et dans tout ce qu'il a de nom et de fortune, Sa fortune me pèse, et son nom m'importune. Qu'un monarque est heureux quand parmi ses sujets Ses yeux n'ont point à voir de plus nobles objets, Qu'au-dessus de sa gloire il n'y connoît personne, 725 Et qu'il est le plus digne enfin de sa couronne!

SILLACE.

Seigneur, pour vous tirer de ces perplexités, La saine politique a deux extrémités. Quoi qu'ait fait Suréna, quoi qu'il en faille attendre, Ou faites-le périr, ou faites-en un gendre. 730 Puissant par sa fortune, et plus par son emploi, S'il devient par l'hymen l'appui d'un autre roi, Si dans les différends que le ciel vous peut faire, Une femme l'entraîne au parti de son père, Que vous servira lors, Seigneur, d'en murmurer? 735 Il faut, il faut le perdre, ou vous en assurer: Il n'est point de milieu.

ORODE.

Ma pensée est la vôtre; Mais s'il ne veut pas l'un, pourrai-je vouloir l'autre? Pour prix de ses hauts faits, et de m'avoir fait roi, Son trépas.... Ce mot seul me fait pâlir d'effroi; 740 Ne m'en parlez jamais: que tout l'État périsse Avant que jusque-là ma vertu se ternisse, Avant que je défére à ces raisons d'État Qui nommeroient justice un si lâche attentat!

SILLACE.

Mais pourquoi lui donner les Romains en partage, 745 Quand sa gloire, Seigneur, vous donnoit tant d'ombrage? Pourquoi contre Artabase attacher vos emplois, Et lui laisser matière à de plus grands exploits[462]?

ORODE.

L'événement, Sillace, a trompé mon attente. Je voyois des Romains la valeur éclatante; 750 Et croyant leur défaite impossible sans moi, Pour me la préparer, je fondis sur ce roi: Je crus qu'il ne pourroit à la fois se défendre Des fureurs de la guerre et de l'offre d'un gendre; Et que par tant d'horreurs son peuple épouvanté 755 Lui feroit mieux goûter la douceur d'un traité; Tandis que Suréna, mis aux Romains en butte, Les tiendroit en balance, ou craindroit pour sa chute, Et me réserveroit la gloire d'achever, Ou de le voir tombant, et de le relever. 760 Je réussis à l'un, et conclus l'alliance; Mais Suréna vainqueur prévint mon espérance. A peine d'Artabase eus-je signé la paix, Que j'appris Crassus mort et les Romains défaits. Ainsi d'une si haute et si prompte victoire 765 J'emporte tout le fruit, et lui toute la gloire, Et beaucoup plus heureux que je n'aurois voulu, Je me fais un malheur d'être trop absolu. Je tiens toute l'Asie et l'Europe en alarmes, Sans que rien s'en impute à l'effort de mes armes; 770 Et quand tous mes voisins tremblent pour leurs États, Je ne les fais trembler que par un autre bras. J'en tremble enfin moi-même, et pour remède unique, Je n'y vois qu'une basse et dure politique, Si Mandane, l'objet des vœux de tant de rois, 775 Se doit voir d'un sujet le rebut ou le choix.

SILLACE.

Le rebut! Vous craignez, Seigneur, qu'il la refuse?

ORODE.

Et ne se peut-il pas qu'un autre amour l'amuse, Et que rempli qu'il est d'une juste fierté, Il n'écoute son cœur plus que ma volonté? 780 Le voici; laissez-nous.

SCÈNE II[463].

ORODE, SURÉNA.

ORODE.

Suréna, vos services (Qui l'auroit osé croire?) ont pour moi des supplices: J'en ai honte, et ne puis assez me consoler De ne voir aucun don qui les puisse égaler. Suppléez au défaut d'une reconnoissance 785 Dont vos propres exploits m'ont mis en impuissance; Et s'il en est un prix dont vous fassiez état, Donnez-moi les moyens d'être un peu moins ingrat.

SURÉNA.

Quand je vous ai servi, j'ai reçu mon salaire, Seigneur, et n'ai rien fait qu'un sujet n'ait dû faire; 790 La gloire m'en demeure, et c'est l'unique prix Que s'en est proposé le soin que j'en ai pris. Si pourtant il vous plaît, Seigneur, que j'en demande De plus dignes d'un roi dont l'âme est toute grande, La plus haute vertu peut faire de faux pas; 795 Si la mienne en fait un, daignez ne le voir pas: Gardez-moi des bontés toujours prêtes d'éteindre Le plus juste courroux que j'aurois lieu d'en craindre; Et si....

ORODE.

Ma gratitude oseroit se borner Au pardon d'un malheur qu'on ne peut deviner, 800 Qui n'arrivera point? et j'attendrois un crime Pour vous montrer le fond de toute mon estime? Le ciel m'est plus propice, et m'en ouvre un moyen Par l'heureuse union de votre sang au mien: D'avoir tant fait pour moi ce sera le salaire. 805

SURÉNA.

J'en ai flatté longtemps un espoir téméraire; Mais puisqu'enfin le prince....

ORODE.

Il aima votre sœur, Et le bien de l'État lui dérobe son cœur: La paix de l'Arménie à ce prix est jurée. Mais l'injure aisément peut être réparée; 810 J'y sais des rois tous prêts[464]; et pour vous, dès demain, Mandane, que j'attends, vous donnera la main. C'est tout ce qu'en la mienne ont mis des destinées Qu'à force de hauts faits la vôtre a couronnées.

SURÉNA.

A cet excès d'honneur rien ne peut s'égaler; 815 Mais si vous me laissiez liberté d'en parler, Je vous dirois, Seigneur, que l'amour paternelle Doit à cette princesse un trône digne d'elle; Que l'inégalité de mon destin au sien Ravaleroit son sang sans élever le mien; 820 Qu'une telle union, quelque haut qu'on la mette, Me laisse encor sujet, et la rendroit sujette; Et que de son hymen, malgré tous mes hauts faits, Au lieu de rois à naître, il naîtroit des sujets. De quel œil voulez-vous, Seigneur, qu'elle me donne 825 Une main refusée à plus d'une couronne, Et qu'un si digne objet des vœux de tant de rois Descende par votre ordre à cet indigne choix? Que de mépris pour moi! que de honte pour elle! Non, Seigneur, croyez-en un serviteur fidèle: 830 Si votre sang du mien veut augmenter l'honneur, Il y faut l'union du prince avec ma sœur. Ne le mêlez, Seigneur, au sang de vos ancêtres Qu'afin que vos sujets en reçoivent des maîtres: Vos Parthes dans la gloire ont trop longtemps vécu, 835 Pour attendre des rois du sang de leur vaincu. Si vous ne le savez, tout le camp en murmure; Ce n'est qu'avec dépit que le peuple l'endure. Quelles lois eût pu faire Artabase vainqueur Plus rudes, disent-ils, même à des gens sans cœur? 840 Je les fais taire; mais, Seigneur, à le bien prendre, C'étoit moins l'attaquer que lui mener un gendre; Et si vous en aviez consulté leurs souhaits, Vous auriez préféré la guerre à cette paix.

ORODE.

Est-ce dans le dessein de vous mettre à leur tête 845 Que vous me demandez ma grâce toute prête? Et de leurs vains souhaits vous font-ils le porteur Pour faire Palmis reine avec plus de hauteur? Il n'est rien d'impossible à la valeur d'un homme Qui rétablit son maître et triomphe de Rome; 850 Mais sous le ciel tout change, et les plus valeureux N'ont jamais sûreté d'être toujours heureux. J'ai donné ma parole: elle est inviolable. Le prince aime Eurydice autant qu'elle est aimable; Et s'il faut dire tout, je lui dois cet appui 855 Contre ce que Phradate[465] osera contre lui; Car tout ce qu'attenta contre moi Mithradate[466], Pacorus le doit craindre à son tour de Phradate: Cet esprit turbulent, et jaloux du pouvoir, Quoique son frère....

SURÉNA.

Il sait que je sais mon devoir, 860 Et n'a pas oublié que dompter des rebelles, Détrôner un tyran....

ORODE.

Ces actions sont belles; Mais pour m'avoir remis en état de régner, Rendent-elles pour vous ma fille à dédaigner?

SURÉNA.

La dédaigner, Seigneur, quand mon zèle fidèle 865 N'ose me regarder que comme indigne d'elle! Osez me dispenser de ce que je vous doi, Et pour la mériter, je cours me faire roi. S'il n'est rien d'impossible à la valeur d'un homme Qui rétablit son maître et triomphe de Rome, 870 Sur quels rois aisément ne pourrai-je emporter, En faveur de Mandane, un sceptre à la doter? Prescrivez-moi, Seigneur, vous-même une conquête Dont en prenant sa main je couronne sa tête; Et vous direz après si c'est la dédaigner 875 Que de vouloir me perdre ou la faire régner[467]. Mais je suis né sujet, et j'aime trop à l'être Pour hasarder mes jours que pour servir mon maître, Et consentir jamais qu'un homme tel que moi Souille par son hymen le pur sang de son roi. 880

ORODE.

Je n'examine point si ce respect déguise; Mais parlons une fois avec pleine franchise. Vous êtes mon sujet, mais un sujet si grand, Que rien n'est malaisé quand son bras l'entreprend. Vous possédez sous moi deux provinces entières 885 De peuples si hardis, de nations si fières, Que sur tant de vassaux je n'ai d'autorité Qu'autant que votre zèle a de fidélité: Ils vous ont jusqu'ici suivi comme fidèle, Et quand vous le voudrez, ils vous suivront rebelle; 890 Vous avez tant de nom, que tous les rois voisins Vous veulent, comme Orode, unir à leurs destins. La victoire, chez vous passée en habitude, Met jusque dans ses murs Rome en inquiétude: Par gloire, ou pour braver au besoin mon courroux, 895 Vous traînez en tous lieux dix mille âmes à vous[468]: Le nombre est peu commun pour un train domestique; Et s'il faut qu'avec vous tout à fait je m'explique, Je ne vous saurois croire assez en mon pouvoir, Si les nœuds de l'hymen n'enchaînent le devoir. 900

SURÉNA.

Par quel crime, Seigneur, ou par quelle imprudence Ai-je pu mériter si peu de confiance? Si mon cœur, si mon bras pouvoit être gagné, Mithradate et Crassus n'auroient rien épargné: Tous les deux....

ORODE.

Laissons là Crassus et Mithradate. 905 Suréna, j'aime à voir que votre gloire éclate: Tout ce que je vous dois, j'aime à le publier; Mais quand je m'en souviens, vous devez l'oublier. Si le ciel par vos mains m'a rendu cet empire, Je sais vous épargner la peine de le dire; 910 Et s'il met votre zèle au-dessus du commun, Je n'en suis point ingrat: craignez d'être importun.

SURÉNA.

Je reviens à Palmis, Seigneur. De mes hommages Si les lois du devoir sont de trop foibles gages, En est-il de plus sûrs, ou de plus fortes lois, 915 Qu'avoir une sœur reine et des neveux pour rois? Mettez mon sang au trône, et n'en cherchez point d'autres, Pour unir à tel point mes intérêts aux vôtres, Que tout cet univers, que tout notre avenir Ne trouve aucune voie à les en désunir. 920

ORODE.

Mais, Suréna, le puis-je après la foi donnée, Au milieu des apprêts d'un si grand hyménée? Et rendrai-je aux Romains qui voudront me braver Un ami que la paix vient de leur enlever? Si le prince renonce au bonheur qu'il espère, 925 Que dira la princesse, et que fera son père?

SURÉNA.

Pour son père, Seigneur, laissez-m'en le souci. J'en réponds, et pourrois répondre d'elle aussi. Malgré la triste paix que vous avez jurée, Avec le prince même elle s'est déclarée; 930 Et si je puis vous dire avec quels sentiments Elle attend à demain l'effet de vos serments, Elle aime ailleurs.

ORODE.

Et qui?

SURÉNA.

C'est ce qu'elle aime à taire: Du reste son amour n'en fait aucun mystère, Et cherche à reculer les effets d'un traité 935 Qui fait tant murmurer votre peuple irrité.

ORODE.

Est-ce au peuple, est-ce à vous, Suréna, de me dire Pour lui donner des rois quel sang je dois élire? Et pour voir dans l'État tous mes ordres suivis, Est-ce de mes sujets que je dois prendre avis? 940 Si le prince à Palmis veut rendre sa tendresse, Je consens qu'il dédaigne à son tour la princesse; Et nous verrons après quel remède apporter A la division qui peut en résulter. Pour vous, qui vous sentez indigne de ma fille, 945 Et craignez par respect d'entrer en ma famille, Choisissez un parti qui soit digne de vous, Et qui surtout n'ait rien à me rendre jaloux: Mon âme avec chagrin sur ce point balancée En veut, et dès demain, être débarrassée. 950

SURÉNA.

Seigneur, je n'aime rien.

ORODE.

Que vous aimiez ou non, Faites un choix vous-même, ou souffrez-en le don.

SURÉNA.

Mais si j'aime en tel lieu qu'il m'en faille avoir honte, Du secret de mon cœur puis-je vous rendre conte?

ORODE.

A demain, Suréna. S'il se peut, dès ce jour, 955 Résolvons cet hymen avec ou sans amour. Cependant allez voir la princesse Eurydice; Sous les lois du devoir ramenez son caprice; Et ne m'obligez point à faire à ses appas Un compliment de roi qui ne lui plairoit pas. 960 Palmis vient par mon ordre, et je veux en apprendre Dans vos prétentions la part qu'elle aime à prendre.

SCÈNE III.

ORODE, PALMIS.

ORODE.

Suréna m'a surpris, et je n'aurois pas dit Qu'avec tant de valeur il eût eu tant d'esprit[469]; Mais moins on le prévoit, et plus cet esprit brille: 965 Il trouve des raisons à refuser ma fille, Mais fortes, et qui même ont si bien succédé, Que s'en disant indigne il m'a persuadé. Savez-vous ce qu'il aime? Il est hors d'apparence Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence, 970 Sans quelque objet charmant, dont l'adorable choix Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois.

PALMIS.

J'ai cru qu'il n'aimoit rien.

ORODE.

Il me l'a dit lui-même. Mais la princesse avoue, et hautement, qu'elle aime: Vous êtes son amie, et savez quel amant 975 Dans un cœur qu'elle doit règne si puissamment.

PALMIS.

Si la princesse en moi prend quelque confiance, Seigneur, m'est-il permis d'en faire confidence? Reçoit-on des secrets sans une forte loi...?

ORODE.

Je croyois qu'elle pût se rompre pour un roi, 980 Et veux bien toutefois qu'elle soit si sévère Qu'en mon propre intérêt elle oblige à se taire; Mais vous pouvez du moins me répondre de vous.

PALMIS.

Ah! pour mes sentiments, je vous les dirai tous. J'aime ce que j'aimois, et n'ai point changé d'âme: 985 Je n'en fais point secret.

ORODE.

L'aimer encor, Madame? Ayez-en quelque honte, et parlez-en plus bas. C'est foiblesse d'aimer qui ne vous aime pas.

PALMIS.

Non, Seigneur: à son prince attacher sa tendresse, C'est une grandeur d'âme et non une foiblesse; 990 Et lui garder un cœur qu'il lui plut mériter N'a rien d'assez honteux pour ne s'en point vanter. J'en ferai toujours gloire; et mon âme, charmée De l'heureux souvenir de m'être vue aimée, N'étouffera jamais l'éclat de ces beaux feux 995 Qu'alluma son mérite, et l'offre de ses vœux.

ORODE.

Faites mieux, vengez-vous. Il est des rois, Madame, Plus dignes qu'un ingrat d'une si belle flamme.

PALMIS.

De ce que j'aime encor ce seroit m'éloigner, Et me faire un exil sous ombre de régner. 1000 Je veux toujours le voir, cet ingrat qui me tue, Non pour le triste bien de jouir de sa vue: Cette fausse douceur est au-dessous de moi, Et ne vaudra jamais que je néglige un roi; Mais il est des plaisirs qu'une amante trahie 1005 Goûte au milieu des maux qui lui coûtent la vie: Je verrai l'infidèle inquiet, alarmé D'un rival inconnu, mais ardemment aimé, Rencontrer à mes yeux sa peine dans son crime, Par les mains de l'hymen devenir ma victime, 1010 Et ne me regarder, dans ce chagrin profond, Que le remords en l'âme, et la rougeur au front. De mes bontés pour lui l'impitoyable image, Qu'imprimera l'amour sur mon pâle visage, Insultera son cœur; et dans nos entretiens 1015 Mes pleurs et mes soupirs rappelleront les siens, Mais qui ne serviront qu'à lui faire connoître Qu'il pouvoit être heureux et ne sauroit plus l'être; Qu'à lui faire trop tard haïr son peu de foi, Et pour tout dire ensemble, avoir regret à moi. 1020 Voilà tout le bonheur où mon amour aspire; Voilà contre un ingrat tout ce que je conspire; Voilà tous les plaisirs que j'espère à le voir, Et tous les sentiments que vous vouliez savoir.

ORODE.

C'est bien traiter les rois en personnes communes 1025 Qu'attacher à leur rang ces gênes importunes, Comme si pour vous plaire et les inquiéter Dans le trône avec eux l'amour pouvoit monter. Il nous faut un hymen, pour nous donner des princes Qui soient l'appui du sceptre et l'espoir des provinces: 1030 C'est là qu'est notre force; et dans nos grands destins, Le manque de vengeurs enhardit les mutins. Du reste en ces grands nœuds l'État qui s'intéresse Ferme l'œil aux attraits et l'âme à la tendresse: La seule politique est ce qui nous émeut; 1035 On la suit, et l'amour s'y mêle comme il peut: S'il vient, on l'applaudit; s'il manque, on s'en console. C'est dont vous pouvez croire un roi sur sa parole. Nous ne sommes point faits pour devenir jaloux, Ni pour être en souci si le cœur est à nous. 1040 Ne vous repaissez plus[470] de ces vaines chimères, Qui ne font les plaisirs que des âmes vulgaires, Madame; et que le prince aye ou non à souffrir, Acceptez un des rois que je puis vous offrir.

PALMIS.

Pardonnez-moi, Seigneur, si mon âme alarmée 1045 Ne veut point de ces rois dont on n'est point aimée. J'ai cru l'être du prince, et l'ai trouvé si doux, Que le souvenir seul m'en plaît plus qu'un époux.

ORODE.

N'en parlons plus, Madame; et dites à ce frère Qui vous est aussi cher que vous me seriez chère, 1050 Que parmi ses respects il n'a que trop marqué....

PALMIS.

Quoi, Seigneur?

ORODE.

Avec lui je crois m'être expliqué. Qu'il y pense, Madame. Adieu.

PALMIS[471].

Quel triste augure! Et que ne me dit point[472] cette menace obscure! Sauvez ces deux amants, ô ciel! et détournez 1055 Les soupçons que leurs feux peuvent avoir donnés.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[460] Corneille avait dit au Ier acte, scène II, de Cinna (vers 73 et 74):

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses;

et Racine, au IVe acte, scène VI, de son Iphigenie, qui fut jouée plusieurs mois avant Suréna, en février 1674:

Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense.

[461] Voyez ci-dessus, p. 462, note 436.

[462] Voyez ci-dessus, p. 466, note 444.

[463] Cette scène rappelle en plus d'un endroit la 1re scène du IIIe acte d'Agésilas.

[464] Ici encore Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «tout prêts.» Comparez plus haut, p. 488, vers 600 et 610.

[465] Dans les auteurs anciens la forme ordinaire de ce nom est Phraates, Phrahates; cependant on trouve Phradates dans Quinte-Curce (livre VI, chapitre V). Le frère de Pacorus fut, après la mort de celui-ci, associé au trône par Orode, et régna après lui sous le nom de Phraate IV. Voyez plus loin, p. 530, la note 487 du vers 1648.

[466] Mithridate III, fils et successeur de Phraate III, et frère d'Orode, était monté sur le trône par l'assassinat de son père, l'an 58 avant Jésus-Christ. Orode ayant voulu s'emparer de la couronne, fut d'abord vaincu par lui, puis le vainquit plusieurs fois à son tour sans pouvoir le réduire, et finit par le faire mettre à mort. Corneille, qui nous a prévenus dans l'Avertissement de Rodogune qu'il avait évité de nommer dans ses vers la Cléopatre qu'il introduit dans cet ouvrage, de peur qu'on ne la confondît avec la reine d'Égypte (voyez tome IV, p. 416), a, sans doute par un scrupule analogue, changé le nom de Mithridate, que Racine avait l'année précédente remis en mémoire à tous, en celui de Mithradate, qui ne peut donner lieu à aucune confusion, et qui du reste se trouve sur des médailles.--Les éditions anciennes donnent trois fois dans cette scène Mitradate, sans h; mais plus loin, aux vers 1445 et 1644, elles portent Mithradate.

[467] Thomas Corneille (1692) a ainsi modifié ce vers:

Que vouloir ou me perdre ou la faire régner.

[468] «Il (Suréna) faisoit en tout de ses subjects et vassaux plus de dix mille cheuaux.» (Plutarque, Vie de Crassus, chapitre XXI.)

[469] Dans l'édition de 1692: «on eût eu tant d'esprit.»

[470] L'édition de 1692 a changé plus en point.

[471] Dans l'édition de Voltaire (1764): PALMIS, seule.

[472] On lit: «Et que ne nous dit point,» dans l'édition de 1692.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

ORMÈNE, EURYDICE.

ORMÈNE.

Oui, votre intelligence à demi découverte Met votre Suréna sur le bord de sa perte. Je l'ai su de Sillace; et j'ai lieu de douter Qu'il n'ait, s'il faut tout dire, ordre de l'arrêter. 1060

EURYDICE.

On n'oseroit, Ormène; on n'oseroit.

ORMÈNE.

Madame, Croyez-en un peu moins votre fermeté d'âme. Un héros arrêté n'a que deux bras à lui, Et souvent trop de gloire est un débile appui.

EURYDICE.

Je sais que le mérite est sujet à l'envie, 1065 Que son chagrin s'attache à la plus belle vie. Mais sur quelle apparence oses-tu présumer Qu'on pourroit...?

ORMÈNE.

Il vous aime, et s'en est fait aimer.

EURYDICE.

Qui l'a dit?

ORMÈNE.

Vous et lui: c'est son crime et le vôtre. Il refuse Mandane, et n'en veut aucune autre; 1070 On sait que vous aimez; on ignore l'amant: Madame, tout cela parle trop clairement.

EURYDICE.

Ce sont de vains soupçons qu'avec moi tu hasardes.

SCÈNE II.

EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.

PALMIS.

Madame, à chaque porte on a posé des gardes: Rien n'entre, rien ne sort qu'avec ordre du Roi. 1075

EURYDICE.

Qu'importe? et quel sujet en prenez-vous d'effroi?

PALMIS.

Ou quelque grand orage à nous troubler s'apprête, Ou l'on en veut, Madame, à quelque grande tête: Je tremble pour mon frère.

EURYDICE.

A quel propos trembler? Un roi qui lui doit tout voudroit-il l'accabler? 1080

PALMIS.

Vous le figurez-vous à tel point insensible, Que de son alliance un refus si visible...?

EURYDICE.

Un si rare service a su le prévenir Qu'il doit récompenser avant que de punir.

PALMIS.

Il le doit; mais après une pareille offense, 1085 Il est rare qu'on songe à la reconnoissance, Et par un tel mépris le service effacé Ne tient plus d'yeux ouverts sur ce qui s'est passé.

EURYDICE.

Pour la sœur d'un héros, c'est être bien timide.

PALMIS.

L'amante a-t-elle droit d'être plus intrépide? 1090

EURYDICE.

L'amante d'un héros aime à lui ressembler, Et voit ainsi que lui ses périls sans trembler.

PALMIS.

Vous vous flattez, Madame: elle a de la tendresse Que leur idée étonne, et leur image blesse; Et ce que dans sa perte elle prend d'intérêt 1095 Ne sauroit sans désordre en attendre l'arrêt. Cette mâle vigueur de constance héroïque N'est point une vertu dont le sexe se pique, Ou s'il peut jusque-là porter sa fermeté, Ce qu'il appelle amour n'est qu'une dureté. 1100 Si vous aimiez mon frère, on verroit quelque alarme: Il vous échapperoit un soupir, une larme, Qui marqueroit du moins un sentiment jaloux Qu'une sœur se montrât plus sensible que vous. Dieux! je donne l'exemple, et l'on s'en peut défendre! Je le donne à des yeux qui ne daignent le prendre! Auroit-on jamais cru qu'on pût voir quelque jour Les nœuds du sang plus forts que les nœuds de l'amour? Mais j'ai tort, et la perte est pour vous moins amère: On recouvre un amant plus aisément qu'un frère[473]; 1110 Et si je perds celui que le ciel me donna, Quand j'en recouvrerois, seroit-ce un Suréna?

EURYDICE.

Et si j'avois perdu cet amant qu'on menace, Seroit-ce un Suréna qui rempliroit sa place? Pensez-vous qu'exposée à de si rudes coups, 1115 J'en soupire au dedans, et tremble moins que vous? Mon intrépidité n'est qu'un effort de gloire, Que, tout fier qu'il paroît, mon cœur n'en veut pas croire. Il est tendre, et ne rend ce tribut qu'à regret Au juste et dur orgueil qu'il dément en secret. 1120 Oui, s'il en faut parler avec une âme ouverte, Je pense voir déjà l'appareil de sa perte, De ce héros si cher; et ce mortel ennui N'ose plus aspirer qu'à mourir avec lui.

PALMIS.

Avec moins de chaleur, vous pourriez bien plus faire. Acceptez mon amant pour conserver mon frère, Madame; et puisqu'enfin il vous faut l'épouser, Tâchez, par politique, à vous y disposer.

EURYDICE.

Mon amour est trop fort pour cette politique: Tout entier on l'a vu, tout entier il s'explique; 1130 Et le prince sait trop ce que j'ai dans le cœur, Pour recevoir ma main comme un parfait bonheur. J'aime ailleurs, et l'ai dit trop haut pour m'en dédire, Avant qu'en sa faveur tout cet amour expire. C'est avoir trop parlé; mais dût se perdre tout, 1135 Je me tiendrai parole, et j'irai jusqu'au bout.

PALMIS.

Ainsi donc vous voulez que ce héros périsse?

EURYDICE.

Pourroit-on en venir jusqu'à cette injustice?

PALMIS.

Madame, il répondra de toutes vos rigueurs, Et du trop d'union[474] où s'obstinent vos cœurs. 1140 Rendez heureux le prince, il n'est plus sa victime; Qu'il se donne à Mandane, il n'aura plus de crime.

EURYDICE.

Qu'il s'y donne, Madame, et ne m'en dise rien, Ou si son cœur encor peut dépendre du mien, Qu'il attende à l'aimer que ma haine cessée 1145 Vers l'amour de son frère ait tourné ma pensée. Résolvez-le vous-même à me désobéir; Forcez-moi, s'il se peut, moi-même à le haïr: A force de raisons faites-m'en un rebelle; Accablez-le de pleurs pour le rendre infidèle; 1150 Par pitié, par tendresse, appliquez tous vos soins A me mettre en état de l'aimer un peu moins: J'achèverai le reste. A quelque point qu'on aime, Quand le feu diminue, il s'éteint de lui-même.

PALMIS.

Le prince vient, Madame, et n'a pas grand besoin, 1155 Dans son amour pour vous, d'un odieux témoin: Vous pourrez mieux sans moi flatter son espérance, Mieux en notre faveur tourner sa déférence; Et ce que je prévois me fait assez souffrir, Sans y joindre les vœux qu'il cherche à vous offrir. 1160

SCÈNE III.

PACORUS, EURYDICE, ORMÈNE.

EURYDICE.

Est-ce pour moi, Seigneur, qu'on fait garde à vos portes? Pour assurer ma fuite, ai-je ici des escortes? Ou si ce grand hymen, pour ses derniers apprêts....

PACORUS.

Madame, ainsi que vous chacun a ses secrets. Ceux que vous honorez de votre confidence 1165 Observent par votre ordre un généreux silence. Le Roi suit votre exemple; et si c'est vous gêner, Comme nous devinons, vous pouvez deviner.

EURYDICE.

Qui devine est souvent sujet à se méprendre.

PACORUS.

Si je devine mal, je sais à qui m'en prendre; 1170 Et comme votre amour n'est que trop évident, Si je n'en sais l'objet, j'en sais le confident. Il est le plus coupable: un amant peut se taire; Mais d'un sujet au Roi, c'est crime qu'un mystère. Qui connoît un obstacle au bonheur de l'État, 1175 Tant qu'il le tient caché commet un attentat. Ainsi ce confident.... Vous m'entendez, Madame, Et je vois dans les yeux ce qui se passe en l'âme.

EURYDICE.

S'il a ma confidence, il a mon amitié; Et je lui dois, Seigneur, du moins quelque pitié. 1180

PACORUS.

Ce sentiment est juste, et même je veux croire Qu'un cœur comme le vôtre a droit d'en faire gloire; Mais ce trouble, Madame, et cette émotion, N'ont-ils rien de plus fort que la compassion? Et quand de ses périls l'ombre vous intéresse, 1185 Qu'une pitié si prompte en sa faveur vous presse, Un si cher confident ne fait-il point douter De l'amant ou de lui qui les peut exciter?

EURYDICE.

Qu'importe? et quel besoin de les confondre ensemble, Quand ce n'est que pour vous, après tout, que je tremble?

PACORUS.

Quoi? vous me menacez moi-même[475] à votre tour! Et les emportements de votre aveugle amour....

EURYDICE.

Je m'emporte et m'aveugle un peu moins qu'on ne pense: Pour l'avouer vous-même, entrons en confidence. Seigneur, je vous regarde en qualité d'époux: 1195 Ma main ne sauroit être et ne sera qu'à vous; Mes vœux y sont déjà, tout mon cœur y veut être: Dès que je le pourrai, je vous en ferai maître; Et si pour s'y réduire il me fait différer, Cet amant si chéri n'en peut rien espérer. 1200 Je ne serai qu'à vous, qui que ce soit que j'aime, A moins qu'à vous quitter vous m'obligiez vous-même; Mais s'il faut que le temps m'apprenne à vous aimer, Il ne me l'apprendra qu'à force d'estimer; Et si vous me forcez à perdre cette estime, 1205 Si votre impatience ose aller jusqu'au crime.... Vous m'entendez, Seigneur, et c'est vous dire assez D'où me viennent pour vous ces vœux intéressés. J'ai part à votre gloire, et je tremble pour elle Que vous ne la souilliez d'une tache éternelle, 1210 Que le barbare éclat d'un indigne soupçon Ne fasse à l'univers détester votre nom, Et que vous ne veuilliez[476] sortir d'inquiétude Par une épouvantable et noire ingratitude. Pourrois-je après cela vous conserver ma foi, 1215 Comme si vous étiez encor digne de moi; Recevoir sans horreur l'offre d'une couronne, Toute fumante encor du sang qui vous la donne, Et m'exposer en proie aux fureurs des Romains, Quand pour les repousser vous n'aurez plus[477] de mains? Si Crassus est défait, Rome n'est pas détruite: D'autres ont ramassé les débris de sa fuite, De nouveaux escadrons leur vont enfler le cœur, Et vous avez besoin encor de son vainqueur. Voilà ce que pour vous craint une destinée 1225 Qui se doit bientôt voir à la vôtre enchaînée, Et deviendroit infâme à se vouloir unir Qu'à des rois dont on puisse aimer le souvenir.

PACORUS.

Tout ce que vous craignez est en votre puissance, Madame; il ne vous faut qu'un peu d'obéissance, 1230 Qu'exécuter demain ce qu'un père a promis: L'amant, le confident, n'auront plus d'ennemis. C'est de quoi tout mon cœur de nouveau vous conjure[478], Par les tendres respects d'une flamme si pure, Ces assidus respects, qui sans cesse bravés, 1235 Ne peuvent obtenir ce que vous me devez, Par tout ce qu'a de rude un orgueil inflexible, Par tous les maux que souffre....

EURYDICE.

Et moi, suis-je insensible? Livre-t-on à mon cœur de moins rudes combats? Seigneur, je suis aimée, et vous ne l'êtes pas. 1240 Mon devoir vous prépare un assuré remède, Quand il n'en peut souffrir au mal qui me possède; Et pour finir le vôtre, il ne veut qu'un moment, Quand il faut que le mien dure éternellement.

PACORUS.

Ce moment quelquefois est difficile à prendre, 1245 Madame; et si le Roi se lasse de l'attendre, Pour venger le mépris de son autorité, Songez à ce que peut un monarque irrité.

EURYDICE.

Ma vie est en ses mains, et de son grand courage Il peut montrer sur elle un glorieux ouvrage. 1250

PACORUS.

Traitez-le mieux, de grâce, et ne vous alarmez Que pour la sûreté de ce que vous aimez. Le Roi sait votre foible et le trouble que porte Le péril d'un amant dans l'âme la plus forte.

EURYDICE.

C'est mon foible, il est vrai; mais si j'ai de l'amour, J'ai du cœur, et pourrois le mettre en son plein jour. Ce grand roi cependant prend une aimable voie Pour me faire accepter ses ordres avec joie! Pensez-y mieux, de grâce; et songez qu'au besoin Un pas hors du devoir nous peut mener bien loin. 1260 Après ce premier pas, ce pas qui seul nous gêne, L'amour rompt aisément le reste de sa chaîne; Et tyran à son tour du devoir méprisé, Il s'applaudit longtemps du joug qu'il a brisé.

PACORUS.

Madame....

EURYDICE.

Après cela, Seigneur, je me retire, 1265 Et s'il vous reste encor quelque chose à me dire, Pour éviter l'éclat d'un orgueil imprudent, Je vous laisse achever avec mon confident.

SCÈNE IV.

PACORUS, SURÉNA.

PACORUS.

Suréna, je me plains, et j'ai lieu de me plaindre.

SURÉNA.

De moi, Seigneur?

PACORUS.

De vous. Il n'est plus temps de feindre: Malgré tous vos détours on sait la vérité; Et j'attendois de vous plus de sincérité, Moi qui mettois en vous ma confiance entière, Et ne voulois souffrir aucune autre lumière. L'amour dans sa prudence est toujours indiscret; 1275 A force de se taire il trahit son secret: Le soin de le cacher découvre ce qu'il cache, Et son silence dit tout ce qu'il craint qu'on sache. Ne cachez plus le vôtre, il est connu de tous, Et toute votre adresse a parlé contre vous. 1280

SURÉNA.

Puisque vous vous plaignez, la plainte est légitime, Seigneur; mais après tout j'ignore encor mon crime.

PACORUS.

Vous refusez Mandane avec tant de respect, Qu'il est trop raisonné pour n'être point suspect. Avant qu'on vous l'offrît vos raisons étoient prêtes, 1285 Et jamais on n'a vu de refus plus honnêtes; Mais ces honnêtetés ne font pas moins rougir: Il falloit tout promettre, et la laisser agir; Il falloit espérer de son orgueil sévère Un juste désaveu des volontés d'un père, 1290 Et l'aigrir par des vœux si froids, si mal conçus, Qu'elle usurpât sur vous la gloire du refus. Vous avez mieux aimé tenter un artifice Qui pût mettre Palmis où doit être Eurydice, En me donnant le change attirer mon courroux, 1295 Et montrer quel objet vous réservez pour vous. Mais vous auriez mieux fait d'appliquer tant d'adresse A remettre au devoir l'esprit de la princesse: Vous en avez eu l'ordre, et j'en suis plus haï C'est pour un bon sujet avoir bien obéi. 1300

SURÉNA.

Je le vois bien, Seigneur: qu'on m'aime, qu'on vous aime, Qu'on ne vous aime pas, que je n'aime pas même, Tout m'est compté pour crime; et je dois seul au Roi Répondre de Palmis, d'Eurydice et de moi: Comme si je pouvois sur une âme enflammée 1305 Ce qu'on me voit pouvoir sur tout un corps d'armée, Et qu'un cœur ne fût pas plus pénible à tourner Que les Romains à vaincre, ou qu'un sceptre à donner. Sans faire un nouveau crime, oserai-je vous dire Que l'empire des cœurs n'est pas de votre empire, 1310 Et que l'amour, jaloux de son autorité, Ne reconnoît ni roi ni souveraineté? Il hait tous les emplois où la force l'appelle: Dès qu'on le violente, on en fait un rebelle; Et je suis criminel de ne pas triompher[479], 1315 Quand vous-même, Seigneur, ne pouvez l'étouffer! Changez-en par votre ordre à tel point le caprice, Qu'Eurydice vous aime, et Palmis vous haïsse; Ou rendez votre cœur à vos lois si soumis, Qu'il dédaigne Eurydice, et retourne[480] à Palmis. 1320 Tout ce que vous pourrez ou sur vous ou sur elles Rendra mes actions d'autant plus criminelles; Mais sur elles, sur vous si vous ne pouvez rien, Des crimes de l'amour ne faites plus le mien.

PACORUS.

Je pardonne à l'amour les crimes qu'il fait faire; 1325 Mais je n'excuse point ceux qu'il s'obstine à taire, Qui cachés avec soin se commettent longtemps, Et tiennent près des rois de secrets mécontents. Un sujet qui se voit le rival de son maître, Quelque étude qu'il perde à ne le point paroître, 1330 Ne pousse aucun soupir sans faire un attentat; Et d'un crime d'amour il en fait un d'État. Il a besoin de grâce, et surtout quand on l'aime Jusqu'à se révolter contre le diadème, Jusqu'à servir d'obstacle au bonheur général. 1335

SURÉNA.

Oui; mais quand de son maître on lui fait un rival; Qu'il aimoit[481] le premier; qu'en dépit de sa flamme, Il cède, aimé qu'il est, ce qu'adore son âme; Qu'il renonce à l'espoir, dédit sa passion: Est-il digne de grâce, ou de compassion? 1340

PACORUS.

Qui cède ce qu'il aime est digne qu'on le loue; Mais il ne cède rien, quand on l'en désavoue; Et les illusions d'un si faux compliment Ne méritent qu'un long et vrai ressentiment.

SURÉNA.

Tout à l'heure, Seigneur, vous me parliez de grâce, 1345 Et déjà vous passez jusques à la menace! La grâce est aux grands cœurs honteuse à recevoir; La menace n'a rien qui les puisse émouvoir. Tandis que hors des murs ma suite est dispersée, Que la garde au dedans par Sillace est placée, 1350 Que le peuple s'attend à me voir arrêter, Si quelqu'un en a l'ordre, il peut l'exécuter. Qu'on veuille mon épée, ou qu'on veuille ma tête, Dites un mot, Seigneur, et l'une et l'autre est prête: Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi; 1355 Et si l'on m'ose perdre, il perdra plus que moi. J'ai vécu pour ma gloire autant qu'il falloit vivre, Et laisse un grand exemple à qui pourra me suivre; Mais si vous me livrez à vos chagrins jaloux, Je n'aurai pas peut-être assez vécu pour vous. 1360

PACORUS.

Suréna, mes pareils n'aiment point ces manières: Ce sont fausses vertus que des vertus si fières. Après tant de hauts faits et d'exploits signalés, Le Roi ne peut douter de ce que vous valez; Il ne veut point vous perdre: épargnez-vous la peine D'attirer sa colère et mériter ma haine; Donnez à vos égaux l'exemple d'obéir, Plutôt que d'un amour qui cherche à vous trahir. Il sied bien aux grands cœurs de paroître intrépides, De donner à l'orgueil plus qu'aux vertus solides; 1370 Mais souvent ces grands cœurs n'en font que mieux leur cour[482] A paroître au besoin maîtres de leur amour. Recevez cet avis d'une amitié fidèle. Ce soir la Reine arrive, et Mandane avec elle. Je ne demande point le secret de vos feux; 1375 Mais songez bien qu'un roi, quand il dit: «Je le veux....» Adieu: ce mot suffit, et vous devez m'entendre.

SURÉNA.

Je fais plus, je prévois ce que j'en dois attendre: Je l'attends sans frayeur; et quel qu'en soit le cours, J'aurai soin de ma gloire; ordonnez de mes jours. 1380

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[473] Antigone, dans la tragédie de Sophocle qui porte son nom (vers 901 et suivants), exprime avec plus de force la même idée, et dit que la perte d'un frère est plus grande que celle d'un fils et d'un époux, parce qu'elle est plus irréparable.--Voyez aussi la tragédie d'Horace, vers 895-916.

[474] L'édition de 1682 porte: «Et de trop d'union....»

[475] Voltaire (1764) a remplacé moi-même par vous-même.

[476] L'édition de 1692 a changé veuilliez en vouliez.

[477] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) ont changé plus en point.

[478] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont modifié ce vers par une inversion:

C'est de quoi de nouveau tout mon cœur vous conjure.

[479] On lit dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764): «de n'en pas triompher.»

[480] L'édition de 1682 porte, par erreur, renonce, pour retourne.

[481] L'édition de 1692 a changé Qu'il aimoit en Qu'il aime.

[482] L'édition de 1692 porte: «ne font que mieux leur cour.»

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ORODE, EURYDICE.

ORODE.

Ne me l'avouez point: en cette conjoncture, Le soupçon m'est plus doux que la vérité sûre; L'obscurité m'en plaît, et j'aime à n'écouter Que ce qui laisse encor liberté d'en douter. Cependant par mon ordre on a mis garde aux portes, Et d'un amant suspect dispersé les escortes, De crainte qu'un aveugle et fol emportement N'allât, et malgré vous, jusqu'à l'enlèvement. La vertu la plus haute alors cède à la force; Et pour deux cœurs unis l'amour a tant d'amorce, 1390 Que le plus grand courroux qu'on voie y succéder[483] N'aspire qu'aux douceurs de se raccommoder. Il n'est que trop aisé de juger quelle suite Exigeroit de moi l'éclat de cette fuite; Et pour n'en pas venir à ces extrémités, 1395 Que vous l'aimiez ou non, j'ai pris mes sûretés.

EURYDICE.

A ces précautions je suis trop redevable; Une prudence moindre en seroit incapable, Seigneur; mais dans le doute où votre esprit se plaît, Si j'ose en ce héros prendre quelque intérêt, 1400 Son sort est plus douteux que votre incertitude, Et j'ai lieu plus que vous d'être en inquiétude. Je ne vous réponds point sur cet enlèvement: Mon devoir, ma fierté, tout en moi le dément. La plus haute vertu peut céder à la force, 1405 Je le sais: de l'amour je sais quelle est l'amorce; Mais contre tous les deux l'orgueil peut secourir, Et rien n'en est à craindre alors qu'on sait mourir. Je ne serai qu'au prince.

ORODE.

Oui; mais à quand, Madame, A quand cet heureux jour, que de toute son âme....

EURYDICE.

Il se verroit, Seigneur, dès ce soir mon époux, S'il n'eût point voulu voir dans mon cœur plus que vous: Sa curiosité s'est trop embarrassée D'un point dont il devoit éloigner sa pensée. Il sait que j'aime ailleurs, et l'a voulu savoir: 1415 Pour peine il attendra l'effort de mon devoir.

ORODE.

Les délais les plus longs, Madame, ont quelque terme.

EURYDICE.

Le devoir vient à bout de l'amour le plus ferme: Les grands cœurs ont vers lui des retours éclatants; Et quand on veut se vaincre, il y faut peu de temps. Un jour y peut beaucoup, une heure y peut suffire, Un de ces bons moments qu'un cœur n'ose en dédire; S'il ne suit pas toujours nos souhaits et nos soins, Il arrive souvent quand on l'attend le moins. Mais je ne promets pas de m'y rendre facile, 1425 Seigneur, tant que j'aurai l'âme si peu tranquille; Et je ne livrerai mon cœur qu'à mes ennuis, Tant qu'on me laissera dans l'alarme où je suis.

ORODE.

Le sort de Suréna vous met donc en alarme

EURYDICE.

Je vois ce que pour tous ses vertus ont de charme, 1430 Et puis craindre pour lui ce qu'on voit craindre à tous, Ou d'un maître en colère, ou d'un rival jaloux. Ce n'est point toutefois l'amour qui m'intéresse, C'est.... Je crains encor plus que ce mot ne vous blesse, Et qu'il ne vaille mieux s'en tenir à l'amour, 1435 Que d'en mettre, et sitôt, le vrai sujet au jour.

ORODE.

Non, Madame, parlez, montrez toutes vos craintes: Puis-je sans les connoître en guérir les atteintes, Et dans l'épaisse nuit où vous vous retranchez, Choisir le vrai remède aux maux que vous cachez? 1440

EURYDICE.

Mais si je vous disois que j'ai droit d'être en peine Pour un trône où je dois un jour monter en reine; Que perdre Suréna, c'est livrer aux Romains Un sceptre que son bras a remis en vos mains; Que c'est ressusciter l'orgueil de Mithradate, 1445 Exposer avec vous Pacorus et Phradate[484]; Que je crains que sa mort, enlevant votre appui, Vous renvoie à l'exil où vous seriez sans lui: Seigneur, ce seroit être un peu trop téméraire. J'ai dû le dire au prince, et je dois vous le taire; 1450 J'en dois craindre un trop long et trop juste courroux; Et l'amour trouvera plus de grâce chez vous.

ORODE.

Mais, Madame, est-ce à vous d'être si politique? Qui peut se taire ainsi, voyons comme il s'explique. Si votre Suréna m'a rendu mes États, 1455 Me les a-t-il rendus pour ne m'obéir pas? Et trouvez-vous par là sa valeur bien fondée A ne m'estimer plus son maître qu'en idée, A vouloir qu'à ses lois j'obéisse à mon tour? Ce discours iroit loin: revenons à l'amour, 1460 Madame; et s'il est vrai qu'enfin....

EURYDICE.

Laissez-m'en faire, Seigneur: je me vaincrai, j'y tâche, je l'espère; J'ose dire encor plus, je m'en fais une loi; Mais je veux que le temps en dépende de moi.

ORODE.

C'est bien parler en reine, et j'aime assez, Madame, 1465 L'impétuosité de cette grandeur d'âme: Cette noble fierté que rien ne peut dompter Remplira bien ce trône où vous devez monter. Donnez-moi donc en reine un ordre que je suive. Phradate est arrivé, ce soir Mandane arrive; 1470 Ils sauront quels respects a montrés pour sa main Cet intrépide effroi de l'empire romain. Mandane en rougira, le voyant auprès d'elle; Phradate est violent, et prendra sa querelle. Près d'un esprit si chaud et si fort emporté, 1475 Suréna dans ma cour est-il en sûreté? Puis-je vous en répondre, à moins qu'il se retire?

EURYDICE.

Bannir de votre cour l'honneur de votre empire! Vous le pouvez, Seigneur, et vous êtes son roi; Mais je ne puis souffrir qu'il soit banni pour moi. 1480 Car enfin les couleurs ne font rien à la chose; Sous un prétexte faux je n'en suis pas moins cause; Et qui craint pour Mandane un peu trop de rougeur Ne craint pour Suréna que le fond de mon cœur. Qu'il parte, il vous déplaît; faites-vous-en justice; 1485 Punissez, exilez: il faut qu'il obéisse. Pour remplir mes devoirs j'attendrai son retour. Seigneur; et jusque-là point d'hymen ni d'amour.

ORODE.

Vous pourriez épouser le prince en sa présence?

EURYDICE.

Je ne sais; mais enfin je hais la violence. 1490

ORODE.

Empêchez-la, Madame, en vous donnant à nous; Ou faites qu'à Mandane il s'offre pour époux. Cet ordre exécuté, mon âme satisfaite Pour ce héros si cher ne veut plus de retraite. Qu'on le fasse venir. Modérez vos hauteurs: 1493 L'orgueil n'est pas toujours la marque des grands cœurs. Il me faut un hymen: choisissez l'un ou l'autre, Ou lui dites adieu pour le moins jusqu'au vôtre.

EURYDICE.

Je sais tenir, Seigneur, tout ce que je promets, Et promettrois en vain de ne ne le voir jamais, 1500 Moi qui sais que bientôt la guerre rallumée Le rendra pour le moins nécessaire à l'armée.

ORODE.

Nous ferons voir, Madame, en cette extrémité, Comme il faut obéir à la nécessité. Je vous laisse avec lui.

SCÈNE II.

EURYDICE, SURÉNA.

EURYDICE.

Seigneur, le Roi condamne 1505 Ma main à Pacorus, ou la vôtre à Mandane; Le refus n'en sauroit demeurer impuni: Il lui faut l'une ou l'autre, ou vous êtes banni.

SURÉNA.

Madame, ce refus n'est point vers lui mon crime; Vous m'aimez: ce n'est point non plus ce qui l'anime. Mon crime véritable est d'avoir aujourd'hui Plus de nom que mon roi, plus de vertu que lui; Et c'est de là que part cette secrète haine Que le temps ne rendra que plus forte et plus pleine. Plus on sert des ingrats, plus on s'en fait haïr: 1515 Tout ce qu'on fait pour eux ne fait que nous trahir. Mon visage l'offense, et ma gloire le blesse. Jusqu'au fond de mon âme il cherche une bassesse, Et tâche à s'ériger par l'offre ou par la peur, De roi que je l'ai fait, en tyran de mon cœur; 1520 Comme si par ses dons il pouvoit me séduire, Ou qu'il pût m'accabler, et ne se point détruire. Je lui dois en sujet tout mon sang, tout mon bien; Mais si je lui dois tout, mon cœur ne lui doit rien, Et n'en reçoit de lois que comme autant d'outrages, 1525 Comme autant d'attentats sur de plus doux hommages. Cependant pour jamais il faut nous séparer, Madame.

EURYDICE.

Cet exil pourroit toujours durer?

SURÉNA.

En vain pour mes pareils leur vertu sollicite: Jamais un envieux ne pardonne au mérite. 1530 Cet exil toutefois n'est pas un long malheur; Et je n'irai pas loin sans mourir de douleur.

EURYDICE.

Ah! craignez de m'en voir assez persuadée Pour mourir avant vous de cette seule idée. Vivez, si vous m'aimez.

SURÉNA.

Je vivrois pour savoir 1535 Que vous aurez enfin rempli votre devoir, Que d'un cœur tout à moi, que de votre personne Pacorus sera maître, ou plutôt sa couronne! Ce penser m'assassine, et je cours de ce pas Beaucoup moins à l'exil, Madame, qu'au trépas. 1540

EURYDICE.

Que le ciel n'a-t-il mis en ma main et la vôtre, Ou de n'être à personne, ou d'être l'un à l'autre!

SURÉNA.

Falloit-il que l'amour vît l'inégalité Vous abandonner toute aux rigueurs d'un traité!

EURYDICE.

Cette inégalité me souffroit l'espérance. 1545 Votre nom, vos vertus valoient bien ma naissance, Et Crassus a rendu plus digne encor de moi Un héros dont le zèle a rétabli son roi. Dans les maux où j'ai vu l'Arménie exposée, Mon pays désolé m'a seul tyrannisée. 1550 Esclave de l'État, victime de la paix, Je m'étois répondu de vaincre mes souhaits, Sans songer qu'un amour comme le nôtre extrême S'y rend inexorable aux yeux de ce qu'on aime. Pour le bonheur public j'ai promis; mais, hélas! 1555 Quand j'ai promis, Seigneur, je ne vous voyois pas. Votre rencontre ici m'ayant fait voir ma faute, Je diffère à donner le bien que je vous ôte; Et l'unique bonheur que j'y puis espérer, C'est de toujours promettre et toujours différer. 1560

SURÉNA.

Que je serois heureux! Mais qu'osé-je vous dire? L'indigne et vain bonheur où mon amour aspire! Fermez les yeux aux maux où l'on me fait courir: Songez à vivre heureuse, et me laissez mourir. Un trône vous attend, le premier de la terre, 1565 Un trône où l'on ne craint que l'éclat du tonnerre, Qui règle le destin du reste des humains, Et jusque dans leurs murs alarme les Romains.

EURYDICE.

J'envisage ce trône et tous ses avantages, Et je n'y vois partout, Seigneur, que vos ouvrages; 1570 Sa gloire ne me peint que celle de mes fers, Et dans ce qui m'attend je vois ce que je perds. Ah! Seigneur.

SURÉNA.

Épargnez la douleur qui me presse; Ne la ravalez point jusques à la tendresse; Et laissez-moi partir dans cette fermeté 1575 Qui fait de tels jaloux[485], et qui m'a tant coûté.

EURYDICE.

Partez, puisqu'il le faut, avec ce grand courage Qui mérita mon cœur et donne tant d'ombrage. Je suivrai votre exemple, et vous n'aurez point lieu.... Mais j'aperçois Palmis qui vient vous dire adieu, 1580 Et je puis, en dépit de tout ce qui me tue, Quelques moments encor jouir de votre vue.

SCÈNE III.

EURYDICE, SURÉNA, PALMIS.

PALMIS.

On dit qu'on vous exile à moins que d'épouser, Seigneur, ce que le Roi daigne vous proposer.

SURÉNA.

Non; mais jusqu'à l'hymen que Pacorus souhaite, 1595 Il m'ordonne chez moi quelques jours de retraite.

PALMIS.

Et vous partez?

SURÉNA.

Je pars.

PALMIS.

Et malgré son courroux, Vous avez sûreté d'aller jusque chez vous? Vous êtes à couvert des périls dont menace Les gens de votre sorte une telle disgrâce, 1590 Et s'il faut dire tout, sur de si longs chemins Il n'est point de poisons, il n'est point d'assassins?

SURÉNA.

Le Roi n'a pas encore oublié mes services, Pour commencer par moi de telles injustices: Il est trop généreux pour perdre son appui. 1595

PALMIS.

S'il l'est, tous vos jaloux le sont-ils comme lui? Est-il aucun flatteur, Seigneur, qui lui refuse De lui prêter un crime et lui faire une excuse? En est-il que l'espoir d'en faire mieux sa cour N'expose sans scrupule à ces courroux d'un jour, 1600 Ces courroux qu'on affecte alors qu'on désavoue De lâches coups d'État dont en l'âme on se loue, Et qu'une absence élude, attendant le moment Qui laisse évanouir ce faux ressentiment?

SURÉNA.

Ces courroux affectés que l'artifice donne 1605 Font souvent trop de bruit pour abuser personne. Si ma mort plaît au Roi, s'il la veut tôt ou tard, J'aime mieux qu'elle soit un crime qu'un hasard; Qu'aucun ne l'attribue à cette loi commune Qu'impose la nature et règle la fortune; 1610 Que son perfide auteur, bien qu'il cache sa main, Devienne abominable à tout le genre humain; Et qu'il en naisse enfin des haines immortelles Qui de tous ses sujets lui fassent des rebelles.

PALMIS.

Je veux que la vengeance aille à son plus haut point: 1615 Les morts les mieux vengés ne ressuscitent point, Et de tout l'univers la fureur éclatante En consoleroit mal et la sœur et l'amante.

SURÉNA.

Que faire donc, ma sœur?

PALMIS.

Votre asile est ouvert.

SURÉNA.

Quel asile?

PALMIS.

L'hymen qui vous vient d'être offert. 1620 Vos jours en sûreté dans les bras de Mandane, Sans plus rien craindre....

SURÉNA.

Et c'est ma sœur qui m'y condamne! C'est elle qui m'ordonne avec tranquillité Aux yeux de ma princesse une infidélité!

PALMIS.

Lorsque d'aucun espoir notre ardeur n'est suivie, 1625 Doit-on être fidèle aux dépens de sa vie? Mais vous ne m'aidez point à le persuader, Vous qui d'un seul regard pourriez tout décider? Madame, ses périls ont-ils de quoi vous plaire?

EURYDICE.

Je crois faire beaucoup, Madame, de me taire; 1630 Et tandis qu'à mes yeux vous donnez tout mon bien, C'est tout ce que je puis que de ne dire rien. Forcez-le, s'il se peut, au nœud que je déteste; Je vous laisse en parler, dispensez-moi du reste: Je n'y mets point d'obstacle, et mon esprit confus.... C'est m'expliquer assez: n'exigez rien de plus.

SURÉNA.

Quoi? vous vous figurez que l'heureux nom de gendre, Si ma perte est jurée, a de quoi m'en défendre, Quand malgré la nature, en dépit de ses lois, Le parricide a fait la moitié de nos rois, 1640 Qu'un frère pour régner se baigne au sang d'un frère, Qu'un fils impatient prévient la mort d'un père? Notre Orode lui-même, où seroit-il sans moi? Mithradate pour lui montroit-il plus de foi[486]? Croyez-vous Pacorus bien plus sûr de Phradate? 1645 J'en connois mal le cœur, si bientôt il n'éclate, Et si de ce haut rang, que j'ai vu l'éblouir[487], Son père et son aîné peuvent longtemps jouir[488]. Je n'aurai plus de bras alors pour leur défense; Car enfin mes refus ne font pas mon offense; 1650 Mon vrai crime est ma gloire, et non pas mon amour: Je l'ai dit, avec elle il croîtra chaque jour; Plus je les servirai, plus je serai coupable; Et s'ils veulent ma mort, elle est inévitable. Chaque instant que l'hymen pourroit la reculer 1655 Ne les attacheroit qu'à mieux dissimuler; Qu'à rendre, sous l'appas d'une amitié tranquille, L'attentat plus secret, plus noir et plus facile. Ainsi dans ce grand nœud chercher ma sûreté, C'est inutilement faire une lâcheté, 1660 Souiller en vain mon nom, et vouloir qu'on m'impute D'avoir enseveli ma gloire sous ma chute. Mais, Dieux! se pourroit-il qu'ayant si bien servi, Par l'ordre de mon roi le jour me fût ravi? Non, non: c'est d'un bon œil qu'Orode me regarde; 1665 Vous le voyez, ma sœur, je n'ai pas même un garde: Je suis libre.

PALMIS.

Et j'en crains d'autant plus son courroux: S'il vous faisoit garder, il répondroit de vous. Mais pouvez-vous, Seigneur, rejoindre votre suite? Êtes-vous libre assez pour choisir une fuite? 1670 Garde-t-on chaque porte à moins d'un grand dessein? Pour en rompre l'effet, il ne faut qu'une main. Par toute l'amitié que le sang doit attendre, Par tout ce que l'amour a pour vous de plus tendre....

SURÉNA.

La tendresse n'est point de l'amour d'un héros: 1675 Il est honteux pour lui d'écouter des sanglots; Et parmi la douceur des plus illustres flammes, Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.

PALMIS.

Quoi? vous pourriez....

SURÉNA.

Adieu: le trouble où je vous voi Me fait vous craindre plus que je ne crains le Roi. 1680

SCÈNE IV.

EURYDICE, PALMIS.

PALMIS.

Il court à son trépas, et vous en serez cause, A moins que votre amour à son départ s'oppose. J'ai perdu mes soupirs, et j'y perdrois mes pas; Mais il vous en croira, vous ne les perdrez pas. Ne lui refusez point un mot qui le retienne, 1685 Madame.

EURYDICE.

S'il périt, ma mort suivra la sienne.

PALMIS.

Je puis en dire autant; mais ce n'est pas assez. Vous avez tant d'amour, Madame, et balancez!

EURYDICE.

Est-ce le mal aimer que de le vouloir suivre?

PALMIS.

C'est un excès d'amour qui ne fait point revivre. 1690 De quoi lui servira notre mortel ennui? De quoi nous servira de mourir après lui?

EURYDICE.

Vous vous alarmez trop: le Roi dans sa colère Ne parle....

PALMIS.

Vous dit-il tout ce qu'il prétend faire? D'un trône où ce héros a su le replacer, 1695 S'il en veut à ses jours, l'ose-t-il prononcer? Le pourroit-il sans honte? et pourrez-vous attendre[489] A prendre soin de lui qu'il soit trop tard d'en prendre? N'y perdez aucun temps, partez: que tardez-vous? Peut-être en ce moment on le perce de coups; 1700 Peut-être....

EURYDICE.

Que d'horreurs vous me jetez dans l'âme!

PALMIS.

Quoi? vous n'y courez pas!

EURYDICE.

Et le puis-je, Madame? Donner ce qu'on adore à ce qu'on veut haïr, Quel amour jusque-là put jamais se trahir? Savez-vous qu'à Mandane envoyer ce que j'aime, 1705 C'est de ma propre main m'assassiner moi-même?

PALMIS.

Savez-vous qu'il le faut, ou que vous le perdez?

SCÈNE V.

EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.

EURYDICE.

Je n'y résiste plus, vous me le défendez. Ormène vient à nous, et lui peut aller dire Qu'il épouse.... Achevez tandis que je soupire. 1710

PALMIS.

Elle vient toute en pleurs[490].

ORMÈNE.

Qu'il vous en va coûter! Et que pour Suréna....

PALMIS.

L'a-t-on fait arrêter?

ORMÈNE.

A peine du palais il sortoit dans la rue, Qu'une flèche a parti d'une main inconnue; Deux autres l'ont suivie; et j'ai vu ce vainqueur, 1715 Comme si toutes trois l'avoient atteint au cœur, Dans un ruisseau de sang tomber mort sur la place[491].

EURYDICE.

Hélas!

ORMÈNE.

Songez à vous, la suite vous menace; Et je pense avoir même entendu quelque voix Nous crier qu'on apprît à dédaigner les rois. 1720

PALMIS.

Prince ingrat! lâche roi! Que fais-tu du tonnerre, Ciel, si tu daignes voir ce qu'on fait sur la terre? Et pour qui gardes-tu tes carreaux embrasés, Si de pareils tyrans n'en sont point écrasés? Et vous, Madame, et vous dont l'amour inutile, 1725 Dont l'intrépide orgueil paroît encor tranquille, Vous qui brûlant pour lui, sans vous déterminer, Ne l'avez tant aimé que pour l'assassiner, Allez d'un tel amour, allez voir tout l'ouvrage, En recueillir le fruit, en goûter l'avantage. 1730 Quoi? vous causez sa perte, et n'avez point de pleurs!

EURYDICE.

Non, je ne pleure point, Madame, mais je meurs. Ormène, soutiens-moi.

ORMÈNE.

Que dites-vous, Madame?

EURYDICE.

Généreux Suréna, reçois toute mon âme.

ORMÈNE.

Emportons-la d'ici pour la mieux secourir. 1735

PALMIS.

Suspendez ces douleurs[492] qui pressent de mourir, Grands Dieux! et dans les maux où vous m'avez plongée, Ne souffrez point ma mort que je ne sois vengée!

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[483] Dans l'édition de Voltaire (1764): «qu'on voit y succéder.»

[484] Voyez ci-dessus, p. 498, notes 465 et 466.

[485] Thomas Corneille (1692) a ainsi modifié cet hémistiche:

Qui fait tant de jaloux....

[486] Voyez plus haut, p. 498, note 466.

[487] Les deux éditions publiées du vivant de Corneille (1675 et 1682) portent: «Que j'ai vu éblouir,» ce qui fait un non-sens et un hiatus.

[488] «Hyrodes, après auoir perdu son fils Pacorus en vne bataille, où il fut desfait par les Romains, deuint malade d'vne maladie qui se tourna en hydropisie; et son second fils, Phraates, luy cuydant auancer ses jours, luy donna à boire du jus de l'aconite. La maladie recent le poison, de sorte qu'ilz se chasserent l'vn l'autre hors du corps: à l'occasion de quoy Phraates voyant que son pere commenceoit à se mieux porter, pour auoir plus tost fait, l'estrangla luy-mesme.» (Plutarque, Vie de Crassus, XXXIII.)

[489] Voltaire (1764) a changé le futur en un conditionnel: «et pourriez-vous attendre.»

[490] C'est ici seulement que Voltaire termine la scène

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