CODICILE
Fait en faveur d’un grand amateur de coquilles et d’antiquités.
Je vous fais don des choses curieuses
Que renferme mon cabinet :
Coraux, rubans, lépas, coquilles épineuses,
Pierre brute ou brillante, et toutes précieuses ;
Morceau de crâne et dent de lait
D’un Patagon trouvé sur le rivage
De ce détroit ignoré, dangereux
Que Magellan, dans son passage,
Honora de son nom fameux.
De plus, peau de serpent, aussi belle que rare,
Non de celui qui séduisit jadis
Dans le terrestre paradis,
Par son jargon peut-être un peu bizarre,
La foible mère, hélas ! du pauvre genre humain.
C’est le serpent dont la reine d’Egypte
Se fit, dit-on, piquer le sein,
Ne voulant pas orner le triomphe et la suite
Du vainqueur d’Actium heureux autant que vain ;
De plus des œufs d’autruche arrivés de Libye
Le jour qu’Antoine et son amie
Se donnèrent un grand festin ;
Pour que la chère fût complette
De ces œufs délicats on fit une omelette,
C’est ainsi qu’un Arabe en son livre l’écrit ;
Par Cléopâtre elle fut retournée,
Et, qui plus est, assaisonnée
De la perle qu’elle fondit ;
J’ai la coque des œufs, un savant me l’a dit,
J’ajoute encor à ma promesse
L’antique et fameux scorpion
Qui fit périr le chasseur Orion :
Avec Diane un jour il disputa l’adresse ;
La vindicative déesse,
Pour l’en punir, le fit mordre au talon.
Vous jouirez aussi de ce gros cœur de roche ;
Pétrifié je ne sais trop comment :
Je crois que c’est le cœur d’un homme indifférent,
Qui jamais n’eut d’amis, qui ne fut point amant ;
L’égoïste frémit sitôt qu’il s’en approche,
De peur d’un pareil accident.
Vous aurez mes plantes marines,
Mes extraits de métaux, de mines :
Oh ! grâce au ciel, je n’en ai point d’argent ;
Toujours je redoutai le danger des richesses ;
Coquillage est chez moi le luxe et l’ornement,
Comptez au rang de mes largesses
Un des premiers fragmens de lave de l’Etna,
Quand l’audacieux Encelade,
Après avoir manqué sa coupable escalade,
Dans ce gouffre de feu soudain se retourna.
Enfin j’exaucerai votre ardente prière :
D’Agnès Sorel vous aurez les cheveux ;
On m’a juré que c’étoient ceux
Que cette belle un jour s’arracha de colère,
Quand son amant, déterminé
À se sauver en Dauphiné,
Renonçoit aux lauriers que lui valut la guerre.
J’oubliois ce joli panier
Que Colomb autrefois reçut d’un bon sauvage :
Paisible, il travailloit, enlaçoit le branchage
Du platane et du latanier,
Quand le hardi Génois débarqua sur la plage ;
Il ne vit point en lui le fatal nautonnier
Qui devoit enrichir bientôt le noir rivage.
Trop heureux le mortel qui n’est pas prévoyant ;
Sans craindre l’avenir il jouit du présent :
Peu d’idée et de soin est le meilleur partage,
Car le plus grand des maux est celui qu’on attend.
Oui, sitôt mon décès, je veux qu’on vous délivre
Ce legs pour vous intéressant ;
Mais de mon cabinet vous n’aurez pas un livre :
Oh ! vous êtes assez savant.