‹ ŒuvresChapitre 22 sur 35 · ÉPÎTRE À MA CHIENNE.

ÉPÎTRE À MA CHIENNE.

Nous voilà vieilles toutes deux ;
Consolons-nous, chère Zémire ;
Mon œil s’éteint, et dans tes yeux,
Où brilloit l’amoureux délire,
On ne voit plus les mêmes feux.
Tu perds ta grâce, ta folie,
Mon esprit perd son enjouement ;
Du jour tu dors une partie,
Et moi je rêve tristement.
Hélas ! pour tous ceux qui vieillissent,
Tous les jours, à tous les momens,
Quelques plaisirs s’épanouissent.
Tu vois fuir bien loin les amans,
Et mes amis se refroidissent.
Mais laissons-là les inconstans ;
Contr’eux, ni plainte, ni satire.
Ne les imitons pas, Zémire :
Chéris-moi comme en ton printems.
L’amitié fait couler la vie ;
Elle embellit tous nos instans,
Et qui ne peut aimer s’ennuie,
Même à l’aurore de ses ans.
Tu ne peux parler ; quel dommage !
Ton embarras me fait pitié :
De nos mots que n’as-tu l’usage !
Tout ce qui ressent l’amitié
Devroit avoir même langage.
Je serois heureuse avec toi,

Ma tendre et sincère Zémire,
Si tu t’exprimois comme moi.
Lorsque la confiance inspire,
On jase du soir au matin.
Étant du sexe féminin,
Il nous faudroit parfois médire.
Nous ririons des pauvres humains,
Foibles, petits, et toujours vains ;
Je t’instruirois de nos usages,
Quelquefois fous, quelquefois sages,
De nos travers, de nos erreurs…
Enfin nous médirions, Zémire :
Ne faisant grâce qu’aux bons cœurs,
Combien de choses à nous dire !…
Mais quand j’y fais réflexion,
Si jamais tu pouvois m’entendre
Et répondre à notre jargon,
Serois-tu toujours aussi tendre ?
Des humains tu prendois le ton.
Devant toi je parle sans feindre,
De mes chagrins, de tous les maux
Que j’éprouve ou que je dois craindre ;
Et je n’oserois plus me plaindre,
De peur de troubler ton repos.
Achève tes jours sans alarmes,
Sans songer que tu dois mourir ;
Tu ne vois rien dans l’avenir,
Le présent t’offre encor des charmes.
Oui, l’on envîroit tes plaisirs
S’il te restoit de ta jeunesse
Quelques aimables souvenirs,
Les seuls trésors de la vieillesse.

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