CONSULTATION AU DOCTEUR SUE.
Malgré les maux, partage des humains,
Treize lustres, docteur, ont surchargé ma tête :
Aussi chaque jour je m’apprête
À revoir mes amis aux Champs Élysiens.
Au moment de voguer vers le triste rivage
Je veux pourtant vous consulter.
Ma fille, qui pour moi semble trop redouter
Ce court mais pénible passage,
M’assure que votre art peut encore apporter
Quelque retard à mon voyage.
Foible de corps, plus foible de santé,
Je dois mon existence à la sobriété.
Comme nos bons pasteurs habitans des bocages
Je me nourris de lait, et de fruits, et d’herbages :
Je n’aime point un mets finement inventé.
Non, monsieur, et j’évite avec grand soin les ragoûts qui échauffent.
Ainsi que les dévots hébreux
Depuis long-temps je suis soumise
À la défense de Moise ;
Je rejette bien loin le lardon dangereux.
Toutes mes souffrances, m’a-t-on toujours dit, viennent d’une débilité nerveuse.
Mon pauvre corps tout chancelant
Lorsque je veux tourner mes pas à l’Orient
S’en va vers le Midi, le Nord, ou l’Occident
Bras d’un côté, bâton de l’autre,
Me remettant dans mon chemin,
Eh ! que n’est-il aussi le vôtre !
J’irois peut-être un meilleur train.
Cette rencontre fortunée
Bien mieux que vos médicamens,
Prolongeroit ma destinée :
Car je serois docile à tous vos documens.
Une coqueluche que j’eus, monsieur, il y a cinq ou six ans m’a laissé une toux habituelle. Hippocrate dit : c’est un rhume d’estomac ; Galien, c’est un asthme. Pendant ce débat, je tousse la nuit et une partie de la journée, surtout quand le temps varie. Ma santé tourne à tous les vents comme la girouette ; j’annonce la pluie, le beau temps, et avec moi on peut se passer de baromètre ; je suis sujette aux crampes, aux crispations de la tête aux pieds ; elles me prennent parfois la nuit dans l’estomac, me soulèvent de mon lit, reviennent deux ou trois fois avant que je m’endorme, je crois que c’est mon dernier moment : point du tout, je m’endors d’un bon sommeil et il n’y paroît plus. Ce mal n’est que l’affaire d’un instant, mais il est terrible ; car je crois vraiment sentir la décomposition de mon être. Par une bizarrerie de la nature, lorsque mon corps est foible et tremblant, ma main est sûre, excepté par le grand chaud ou le grand froid, alors je tremble en commençant à écrire.
Mais malgré ces crispations,
Si vous étiez à table auprès de la malade,
Elle vous verseroit encor bonne rasade
De ce jus qui bannit le chagrin et l’humeur.
Tout mon nectar, à moi, c’est la douce liqueur
Qu’on recueille en un coin de la riante Asie.
De notre globe hélas ! c’est la seule partie,
Oui, la seule qu’on appela
Du nom d’heureuse ; à l’Arabie
Le café vaut cet honneur là.
Ne m’en privez pas, je vous prie
Il réchauffe l’esprit, ranime notre cœur,
Fait croire un instant au bonheur,
C’est l’antidote enfin de ma mélancolie.
Connoissant à présent l’état de mes nerfs, vous vous doutez bien, monsieur, que je suis vive et très-impatiente : je serois même colère, je crois, si j’avois la force de l’être. Je suis paresseuse de corps, je prends peu d’exercice, mais mon ame trotte toujours dans sa chétive demeure ; aussi l’ai-je comparée depuis longtemps à un revenant dans une vieille masure. Voyez donc ce que vous pouvez faire en faveur de ma vieillesse. Vous avez empêché ma fille de mourir, je ne cesserai de vous en remercier : mais moi ! moi ! ce seroit presqu’une résurrection, car je suis à demi-morte. En attendant ce nouveau miracle de votre façon, je vous renouvelle, monsieur, toute ma reconnoissance et tous les autres sentimens avec, etc.