‹ ŒuvresChapitre 9 sur 35 · ÉPITRE À M DU P. B.

ÉPITRE À M DU P. B.

Je vous regrette, mademoiselle, et c’est de tout mon cœur : on prend aisément l’habitude de vivre avec vous ; ce plaisir m’est devenu nécessaire :

Qui vous voit tous les jours, vous aime davantage.
Si de chagrins mon esprit tourmenté
De la raison faisoit un foible usage,
Ou bien, si ma frêle santé
Réveilloit mon humeur parfois atrabilaire,
Je volois retrouver votre société ;
Mon penchant m’indiquoit ce baume salutaire :
Près de vous je sentois renaître ma gaîté,
Et même le désir de plaire.

Me voilà donc retombée dans ma noire mélancolie ; elle prendroit une teinte plus douce, si j’avois l’espérance de vous revoir, de retourner quelque jour chez mes compatriotes ; mais non, je suis trop infirme, pour me bercer d’un plaisir éloigné.

Je ne reverrai plus ces ravissans coteaux,
Je n’entendrai plus les musettes
Des tendres pasteurs tourangeaux
Accompagnant leurs chansonnettes,
Et faisant redire aux échos
Le doux nom de leurs bergerettes.
Je n’irai plus avec le vendangeur
Cueillir la grappe jaunissante,

L’aider à supporter sa charge trop pesante,
Rire de ses plaisirs, partager son bonheur.
Qu’en ces beaux jours j’étois heureuse !
Des trésors des coteaux je rendois grâce aux cieux,
En ramenant le soir notre bande joyeuse.
Alors celui qui travailloit le mieux
De pampres ornoit les cheveux
De la plus belle vendangeuse.
Non, je n’aurai plus de plaisirs,
Hélas ! que ceux dont ma mémoire
Conservera les souvenirs.
Toi, riante et superbe Loire,
Toi qui fais l’ornement, la richesse et la gloire.
De ma patrie et de tant de cités,
Je n’irai plus m’asseoir sur tes bords enchantés,
Respirant la fraîcheur de tes rives fleuries,
Tantôt m’abandonner aux douces rêveries,
Et tantôt me jouer dans tes flots argentés.

Voilà, mademoiselle, bien des sujets de plaintes et de regrets ; il y auroit de quoi faire une longue élégie. Ayant besoin de quelque dédommagement, il faut bien que je m’entretienne avec vous,

Sous ce berceau de vigne et de jasmin,
Entrelacé du muguet, de la rose,
C’est aux frais zéphirs du matin,
Que je trace pour vous, d’une tremblante main,
De foibles vers et d’aussi foible prose ;
Mais ce que dit le cœur vaut toujours quelque chose,
Je sens, en écrivant, le doux parfum des fleurs
Que la divine et bienfaisante Aurore
De tous côtés a fait éclore,
En les humectant de ses pleurs.

Si je pouvois vous les offrir encore,
Je chanterois un hymne en son honneur.
Enfin, sous l’abri solitaire
Où vous veniez quelquefois me distraire,
Je n’entends d’autre bruit que le roucoulement
De mes ardentes tourterelles.
Les seuls époux heureux en gémissant,
Les seuls, hélas, qui vivent sans querelles
Aussi tendres, aussi fidèles
Je les retrouve tous les jours.
Sans leurs soupirs et leurs battemens d’ailes
J’aurois oublié les Amours.

De bonne foi, mademoiselle, il y a si long-temps que ces espèces de tourtereaux qu’on nomme amans, je crois, ont fui loin de moi, ont pris la volée, qu’il me seroit difficile de m’en souvenir, si ceux de ma volière ne m’en retraçoient une légère idée. Autant que je puis me le rappeler, les amis valent bien ces amans-là, et, à peu de chose près, mériteroient plutôt l’honneur d’être comparés à mes constans oiseaux.

Adieu, mademoiselle ! adieu ! Tous ceux qui ont eu l’avantage de vous connoître sont fâchés de votre départ, mais leurs lamentations n’approchent pas des miennes.

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